Archives de Catégorie: Nouvelles

Rien à voir avec celles d’un front quelconque, ni avec les derniers fruits de l’actualité… c’est juste le nom derrière lequel se cachent les « histoires courtes », sans doute pour éviter tout amalgame avec les idées du même nom qui, on le sait, vont parfois de pair avec les cheveux longs.

Collectif, Le Poids de l’inachevé

Entre un titre prometteur et une quatrième de couverture alléchante, un recueil bien décevant

Alors que le titre est prometteur – Le poids de l’inachevé – et que la quatrième de couverture laisse augurer des nouvelles renversantes : parfois il suffit de bien peu de choses pour qu’une existence bascule ; c’est un recueil bien tiède que nous livre la nouvelle maison d’édition des Funambules.

Le ton est insipide, le rythme est mou, le tout a un goût de réchauffé et on finit par s’ennuyer ferme… Faute de retranscrire le poids de l’inachevé d’une vie, ce sont plutôt ces courtes nouvelles qui semblent elles-mêmes inachevées. Était-ce vraiment le but recherché ?…
On ne voit pas trop de cohérence entre ces historiettes éclectiques de genres et d’auteurs différents ; et on a du mal à discerner entre les lignes un quelconque fil conducteur.

Brève autopsie des pages : Entre une jeune femme perdue dans l’immensité parisienne qui recherche ses ascendances (« Yliane Podefghui » de Catherine Nohales) et une ménagère dévouée et héroïque pleine d’abnégation conjugale (« Sagrada familia » de Catherine Levy), on y croise un mari aigri qui ressasse le souvenir d’une conquête fugace (« Une odeur de terre mouillée » d’Éric Lafitte). On a finalement sur le plateau un pêle-mêle de personnages de tous bords qui n’ont rien en commun et qui n’arrivent pas à nous émouvoir. 

Ces destins épars ne parviennent à nous arracher ni un sourire, ni une larme. Accordons cependant une mention spéciale à Claude Thomas qui sort du lot avec « Mauvaises critiques », une nouvelle croustillante et pleine d’ironie qui nous conte l’histoire d’un écrivain de théâtre mis au banc par la critique et qui en devient fou… Ce texte est un régal et rompt avec le ton monocorde des dix autres nouvelles. Dommage pour le reste du corpus…

Pour l’instant donc rien de bien remarquable dans ce premier recueil publié par cette toute jeune maison d’édition. Reste à espérer que les prochaines parutions seront un peu plus risquées et originales, afin de décoller de ce niveau « série B » des lettres françaises.

sonia rahal

   
 

Le Poids de l’inachevé, recueil collectif de onze nouvelles, éditions Funambules, décembre 2004 – 12,00 €.

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Mercedes Deambrosis, La Promenade des délices

Lire ces nouvelles, dont l’unité thématique et stylistique renforce le propos, c’est entrer de plain-pied dans la conscience humaine


A
utour du thème central de la guerre civile espagnole gravitent des sentiments humains qui, pour le coup, ne le sont guère : mesquinerie, vengeance, mépris, délation et autres bassesses. De ces sentiments qui s’accompagnent d’actes immondes tels que viols, tortures, exécutions, humiliations diverses. Ce que l’Homme, à l’ambiguïté janusienne, peut cracher de sa face obscure sans qu’il y paraisse à prime abord, avec une conscience aussi placide que l’eau faussement calme des marigots. Point de manichéisme dans ces plans-séquences où se meuvent des êtres aux prises avec leurs démons intérieurs – même ceux qui sont « du bon côté » apparaissent fragiles, bancals, avançant de guingois. C’est l’Humanité tout entière, filmée en gros plan, qui se présente ici avec sa double face et ses facettes innombrables et complexes. L’Humanité saisie dans un instant barbare ; observée par l’œil d’un microscope ; épinglée comme un vulgaire papillon nocturne. L’Humanité qui ne s’en remet pas du nom qu’elle porte et de l’ambition de devenir ce nom…

Mercedes Deambrosis (née à Madrid en 1955) est l’entomologiste qui décrit les comportements de nous autres insectes, étudiés à un moment donné. Certes, ce moment est on ne peut plus particulier – guerre civile d’Espagne – mais il traduit fort bien les mouvements internes qui nous agitent, révélateur qu’il est de ce qui se joue avec, de et en nous. L’auteure sait mettre en valeur les reliefs et les contours de l’être humain sans tomber dans la caricature ni dans l’abstraction analytique. Son propos n’est pas de démontrer, mais plutôt de montrer ce qui voudrait disparaître, se taire et se terrer – cette terreur subie depuis « les événements » (juillet 1936 en Espagne) jusqu’à la mort du Caudillo, ce Franco de porc qui n’avait de franc que son implacable férocité. Comment les dictateurs peuvent-ils se croire immortels, alors qu’en eux-mêmes l’essentiel est déjà mort ? Comment ?

Lire ces huit nouvelles, dont l’unité thématique et stylistique renforce le propos, c’est entrer de plain-pied dans la conscience humaine, cette conscience collective qui, si elle n’est pas un mythe, demeure un labyrinthe d’éclairs et de foudre(s). La nouvelle qui donne son titre au livre, La Promenade des délices, à elle seule résume l’éclairage clair-obscur : ne s’agit-il pas, en effet, de ce lieu à Madrid où les phalangistes exécutaient ceux qu’ils nommaient « les terroristes » (cela ne vous rappelle-t-il rien ?), une promenade qui conduit à la mort au nom des lys symboles d’une pureté de race qui n’a de pure que l’abomination. Ainsi faudrait-il donner à lire ce genre de livre à tout un chacun en se disant que les échos répercutés finissent toujours par trouver des oreilles jusqu’alors insidieusement murées.
 
daniel leduc

   
 

Mercedes Deambrosis, La Promenade des délices, éditions Buchet/Chastel, 2004, 136 p. – 12,00 €.

 
     
 

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Olivier Adam, Passer l’hiver

Olivier Adam a une façon d’écrire hypersensible qui bouleverse

Leurs vies vacillent. Elles dérivent, esquintées, prêtes à se planter, à s’échouer, à se laisser ensevelir sous la rigueur d’une interminable nuit d’hiver. Dans chacune des neuf nouvelles d’Olivier Adam se décline et se répand le flot, d’une extrême acuité, du vide intérieur.
 
Pensées ordinaires dans des présents ordinaires. Professeur de lycée en année sabbatique, employée de bureau, manutentionnaire de supermarché, infirmière de garde, vendeuses de station-service, ouvrier sur un chantier, chauffeur de taxi… pas un pour échapper à l’engluement quotidien. Mais parce qu’elles sont le lieu du déchaînement des éléments, les nuits d’hiver agissent en révélateurs. Propices aux visions sur soi-même, à l’écroulement des dernières bases. Elles creusent l’angoisse. Nuit et verglas. Nuit et tempête. Nuit et inondations. Les grands arbres s’écroulent. Les routes sont coupées. Il n’y aura jamais assez de bière, de vodka ni de whisky pour noyer toutes ces formes d’apocalypse nocturne.
 
Dans la confrontation aux situations extrêmes, la lucidité des narrateurs se réveille. Energie d’un désespoir, encore plus criant les nuits de Noël et du nouvel An. Ne pas abandonner. Continuer vaille que vaille. Sans illusion. Ailleurs, si nécessaire. Le bonheur – rires des enfants sur la plage, hystérie des cadeaux de Noël – ne peut être que volé, passage d’instants fragiles entre échecs et coups du sort. Le courage n’est alors que de voir et d’accepter sa propre impuissance d’adulte à changer quoi que ce soit. Au cœur des neiges campées dans ces pages avec une force d’éternité, le combat pour une saison plus clémente s’esquisse avec peine. Au bout du compte, seule importera l’opiniâtreté de tenir bon. Puisque, pour tous ces gens scotchés à leurs vies minuscules, passer l’hiver est l’unique ambition.

Admirateur de Maurice Pialat- comme l’un de ses personnages semble-t-il – Olivier Adam a cette façon d’écrire hypersensible qui à elle seule pourrait justifier qu’on le lise. Elle porte avec précision et justesse son propos au cœur du lecteur, et bouleverse. Auteur de trois romans, Olivier Adam écrit aussi pour la jeunesse. Ses nouvelles d’un monde à bout de souffle sont déjà, et c’est mérité, un succès de librairie.

c. d’orgeval

   
 

Olivier Adam, Passer l’hiver, Editions de l’Olivier, 2004, 170 p. – 16,00 €.

 
     
 

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Fouad Laroui, Tu n’as rien compris à Hassan II

Un recueil où l’on trouve de la poésie, de la tendresse, de l’humour… et une dénonciation sans ambages de la fatuité

L’humour est l’arme absolue des jongleurs et des pisteurs de mots. L’ironie, quant à elle, tapie dans le texte, attend que le lecteur s’avance… Ainsi Fouad Laroui chasse-t-il l’injustice, la souffrance et l’ennui, à coups de rires bien assénés, à coups de traits fichés dans l’intolérance et la bêtise.

Galerie de personnages plus décalés les uns que les autres, ce recueil de nouvelles navigue entre le Maroc, la France et l’Angleterre, lieux de scènes plus ou moins cocasses qui ont pour centres thématiques l’amour, la politique, les apparences – tout ce qui fait la peau des jours. Par certains aspects, il y a du Daudet dans ce livre, du Daudet des Lettres de mon moulin. Quelque chose de la caricature – Daumier -, de l’agitation d’un Totò chez Fellini. Dénonciation de la fatuité sœur du ridicule, du bouillonnement de l’être en courants d’air, de ce qui se transforme avant même d’exister.

De la poésie, également (« Toutes les expériences du monde ») où le lecteur / la lecture devient LE personnage qui endosse les pèlerines et les frusques de l’humanité tout entière. On perçoit chez l’auteur un œil exercé qui sait traquer l’instant lorsqu’il bascule, lorsqu’un glissement dévoile le dessous des cartes. Sur ce terrain, Fouad Laroui est maître, pour ne pas dire géo-maître ! Les strates de l’Homme, il les met à jour avec la délicatesse de l’archéologue qui n’a de cesse de creuser la question. C’est ce qui retient l’attention, cet écarquillement, ce strip-tease du réel.

Une tendresse, aussi, pour nombre de personnages. La volonté de comprendre avant de juger. De connaître avant d’énoncer. Identité, tolérance, respect de l’individu : voilà trois valeurs qui m’intéressent parce qu’elles sont malmenées ou mal comprises dans nos pays du Maghreb et peut-être aussi ailleurs en Afrique et dans les pays arabes. écrivit, en avril 1999, Fouad Laroui dans un article pour Le Magazine littéraire. Ce à quoi on peut ajouter : malmenées, à des degrés divers, sur les six continents. Et même sur les mers…

daniel leduc

   
 

Fouad Laroui, Tu n’as rien compris à Hassan II, Julliard, 2004, 120 p. – 15,00 €.

 
     
 

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Erri De Luca, Le Contraire de un

C’est le parcours sismique d’un homme amoureux de la vie, une vie comme parcourue par les secousses de son Vésuve natal

Aux mères, parce qu’être deux commence par elles. D’emblée, dès la dédicace, Erri De Luca nous fait entrer dans quelque chose de fort et de vital. Comme la pulsation du sang ou les premiers battements d’un coeur, les dix-huit récits d’Erri De Luca vont venir résonner en écho de son poème à la Mamma, point originel des émotions, racine des relations à l’autre. Deux n’est pas le double mais le contraire de un, de sa solitude. Deux est alliance, fil double qui n’est pas cassé nous précise encore l’auteur sur la quatrième de couverture pour mieux nous guider dans ses variations sur le deux.

Né à Naples en 1950, De Luca évoque l’aventure de la fin des années soixante et du début des années soixante-dix où, refusant la carrière de la diplomatie, il milite à dix-huit ans dans les rangs de l’extrême gauche italienne. C’est l’apprentissage du deux. Dans la rue. Manifestations, batailles urbaines, coups, fourgons policiers, deux est l’alliance de la jeunesse opposée à toute autorité. L’alliance qui sauve de la violence. Deux aussi, fugitif, saisi au vol, dans une rencontre amoureuse entre deux bastons. Mais l’engagement révolutionnaire s’achève avec la trentaine par une coupure radicale. Départ pour l’Afrique. Là encore, présence du deux salvateur. Il est le lien charnel du narrateur à sa source, Naples, sa ville en hiver, le froid du nord, la vie qui continue là-haut sans lui, et dont l’amour viscéral l’arrache à la malaria. Sauvetage par le verbe aimer qui bouleverse et guérit. Conjugaison à deux qui plus tard, au retour, le ressuscite encore sous le corps de la fille aimée. Chiffre de la cordée accrochée à la paroi, deux est ce qui lui permet de redonner l’envie de vivre à celle qui voulait mourir : la preuve que « deux est bien plus que le double d’un ».

Deux qui rassemble, mais aussi deux qui sépare dans un duel en montagne au bord de l’abîme, et deux qui défait dans la trahison amoureuse. Envers des solitudes, le contraire de un est éternellement le contraire de la facilité, à la recherche d’un équilibre ! Dans le récit de ses souvenirs, Erri De Luca manifeste une sincérité et une chaleur magnifiquement servies par une écriture sensible, aux énergies maîtrisées, sans jamais tomber dans le lyrisme. En fragments anachroniques, c’est le parcours sismique d’un homme amoureux de la vie, une vie comme parcourue par les secousses de son Vésuve natal.

c. d’orgeval

   
 

Erri De Luca, Le Contraire de un (traduction de Danièle Valin), Gallimard « Du monde entier », 140 p. – 14,50 €.

 
     

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Entretien avec François-Marie Mourad (Dossiers Emile Zola)

Petite conférence conviviale en compagnie de François-Marie Mourad, spécialiste de Zola aussi passionné qu’érudit

Nous croisions le nom de François-Marie Mourad – docteur ès-Lettres et enseignant à Bordeaux – pour la première fois lors de la parution, dans la collection GF, du Roman expérimental, d’Émile Zola. Nous avions alors apprécié sa façon à la fois claire, concise et approfondie de présenter les textes zoliens réunis. Nous avons retrouvé tout récemment, avec un infini plaisir, cette remarquable aptitude à analyser et commenter des textes clairement et en détail dans les deux volumes de Contes et nouvelles zoliens parus il y a peu dans cette même collection GF.
Nous avons profité du dernier Salon du Livre de Paris pour rencontrer cet auteur-chercheur enthousiaste, érudit – et semble-t-il pleinement heureux chez son éditeur… – qui dispense son savoir avec une étonnante simplicité. Allier ainsi clarté et large éruditiion est un talent que n’ont pas toujours les savants émérites ; François-Marie Mourad, lui, le possède aussi bien à l’oral qu’à l’écrit : pendant près d’une heure, dans un coin tranquille de l’imposant emplacement que les éditions Flammarion occupaient au Salon du Livre, il a évoqué sa rencontre avec Zola, l’art de celui-ci, son histoire… au cours d’une conversation chaleureuse et conviviale, se montrant aussi accessible que cet écrivain dont il dit qu’à ses yeux, il demeure, de tous les littérateurs du XIXe siècle,
 le plus lisible et le plus attrayant pour des lecteurs d’aujourd’hui.
De quoi nous rendre tous zoliens…

Comment avez-vous été amené à vous intéresser de près à l’œuvre de Zola ?
François-Maire Mourad :
C’est une question que l’on me pose souvent et à laquelle je réponds de façon de plus en plus complexe. Mon premier souvenir zolien remonte au collège ; à l’époque où je m’y trouvais, les professeurs ne craignaient pas de donner à lire des romans de l’ampleur de Germinal – ce qui ne se pratique plus guère aujourd’hui parce que les enseignants redoutent que leurs élèves n’aillent pas au-delà des cinquante premières pages… L’adolescent que j’étais a reçu une sorte de choc en découvrant cet univers romanesque ; j’ai continué à étudier Zola au Lycée, à lire de mon propre chef des textes le concernant ici ou là… Quand j’ai entamé mon cursus de Lettres à l’université, j’étais dans une situation difficile qui me contraignait à travailler pour financer mes études ; je ne pouvais donc pas assister à l’intégralité des cours et j’étais, si l’on veut, un « étudiant occasionnel ». Lorsqu’il m’a fallu choisir un écrivain sur qui préparer mon mémoire de maîtrise, je me suis souvenu que Zola était un auteur d’une extrême lisibilité et que, d’autre part, il écrivait de façon très démocratique – je veux dire par là que lorsqu’il écrivait un roman, il s’efforçait de toucher un public très vaste – y compris celui du roman populaire. Mais il tâchait aussi de s’adresser aux acteurs du champ littéraire, aux professionnels – il a produit des articles d’esthétique et de poétique tout à fait pertinents. Il a écrit pour un public très varié, avec beaucoup de virtuosité, et cela m’a intrigué. De plus, je ne me sentais pas vraiment disposé à me plonger seul dans l’étude approfondie d’un écrivain comme Proust – je me suis donc orienté vers Zola, et j’ai eu l’impression très nette, en pénétrant son univers, qu’il avait écrit pour moi. Je sentais que sous son écriture très accessible, il y avait quelque chose de complexe et qu’elle pouvait se lire à plusieurs niveaux. Cet alliage – j’emploie ce terme au sens quasi métallurgique – entre lisibilité, clarté du style, richesse thématique, diversité… qui caractérise son œuvre m’a littéralement séduit, au point de vouloir consacrer ma thèse de doctorat à la conception zolienne de la critique littéraire. Je me suis alors rendu compte que, contrairement aux préjugés ambiants, Zola était un homme éminemment cultivé et qu’il avait été un acteur majeur du champ littéraire de son temps. Peut-être même plus important que Flaubert, par exemple, que l’on cite souvent – Bourdieu, dans Les Règles de l’art, a désigné Flaubert comme étant l’acteur majeur de la mutation littéraire. Je pense, moi, que Zola a joué un rôle tout aussi déterminant, voire plus important. D’autant qu’il s’est investi dans la lutte contre la littérature idéaliste, certaines tendances pernicieuses de la littérature morale, et qu’il n’a pas craint de devenir un « chef d’école » – ce que d’ailleurs Flaubert lui reprochait, bien qu’il s’entendît fort bien avec lui ; Flaubert pensait que le naturalisme était une galéjade mais au fond, il partageait avec Zola beaucoup d’idées communes.
Outre son accessibilité, c’est le parcours de Zola qui m’a intéressé : il a débuté dans l’écriture avec un manque de confiance en lui et, peu à peu, à force de persévérance, il est devenu l’écrivain que l’on sait… Et ce qui me frappe aujourd’hui c’est que Zola demeure, pour les élèves d’aujourd’hui, un auteur lisible et attrayant ; j’étudie ses textes avec des étudiants de classes préparatoires, et ça se passe à merveille – non parce que les textes sont faciles et rudimentaires mais parce qu’il y a une clarté d’écriture grâce à laquelle on « entend » ces textes encore en ce début du XXIe siècle. Je suis à peu près persuadé que Zola est l’un des seuls écrivains qui se lise aussi bien – les romans de Balzac sont difficiles, Madame Bovary est un roman complexe… tandis que lire Zola reste d’une grande convivialité.

Comment s’est initiée la collaboration entre la collection « GF » et vous ?
Par Le Roman expérimental… Je venais de publier mon étude sur Zola et la critique littéraire1, et je trouvais urgent de corriger un certain nombre d’erreurs et de déformations dont Zola continue de pâtir encore aujourd’hui. J’envisageais de préparer une nouvelle édition du Roman expérimental, dont il n’existait plus aucune édition de poche et qui est un ouvrage essentiel, que l’on cite souvent à tort et à travers dans les manuels scolaires et même dans les travaux de recherche universitaire. J’ai donc envoyé une proposition spontanée et un petit dossier à Hélène Fiamma parce qu’il me semblait que la collection GF, dont j’appréciais la façon de mettre à la portée d’un public étendu – scolaire, universitaire ou simplement curieux et cultivé – des textes classiques ou bien une partie de l’œuvre de tel ou tel grand écrivain, toujours accompagnés d’un appareil critique reflétant les derniers états des recherches les concernant. Mon projet a été accueilli avec beaucoup de chaleur ; et pour avoir travaillé avec nombre d’éditeurs parascolaires, chez qui j’ai trop souvent senti une profonde méconnaissance de ce que l’on peut valoriser dans des éditions de type scolaire sans que cela apparaisse trop hermétique, ou qui se montraient trop asservis à une logique strictement commerciale, je peux dire que c’était la première fois que je trouvais une telle intelligence dans la manière de prendre contact et d’entendre ce désir que j’avais de dire des choses nouvelles à propos de Zola. Grâce à l’accueil reçu chez Flammarion, j’ai pu réaliser cette édition assez fouillée du Roman expérimental, avec un dossier substantiel complété par la transcription d’un manuscrit inédit que la BNF était en train d’acquérir : les notes que Zola a prises pendant sa lecture de l’Introduction à l’étude de la Médecine expérimentale de Claude Bernard. J’avoue être plutôt fier de ce travail, qui n’est pas ce que l’on appelle une édition savante mais qui, au moins, permet de lire correctement et dans leur intégralité cet ensemble de textes théoriques majeurs.
Cette première collaboration m’a incité à soumettre un nouveau projet à Hélène Fiamma. J’avais participé à un collège d’experts désigné pour rénover les programmes de français des classes de première ; cela m’avait amené à considérer de plus près le corpus de récits courts que l’on inscrit généralement à ces programmes, et je me suis alors souvenu qu’il existait, dans la Bibliothèque de La Pléiade, un très beau volume de Contes et nouvelles de Zola que Roger Ripoll avait dû publier à la fin des années 70. Et comme je ne voulais pas me cantonner aux seules questions de poétique, je me suis donc éloigné un peu des textes théoriques pour m’intéresser aux récits proprement dits. J’ai relu ces nouvelles avec un regard plus attentif, plus scrutateur, et j’ai imaginé de réaliser une anthologie qui rendrait compte de leur variété en réhabilitant, du même coup, le réel talent de nouvelliste de Zola, que l’on tend à oublier – il est bon de rappeler qu’entre 1864 et 1899, il a publié une centaine de contes et nouvelles. Là encore, l’entente avec l’équipe éditoriale a été immédiate…

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Pourquoi avoir opté pour une publication en deux tomes ?
François-Marie Mourad : 
Il y a à cela des raisons strictement éditoriales qu’Hélène sera mieux à même de vous expliquer, mais cette scission correspond, de toute façon, à une réalité littéraire : il y a chez Zola deux périodes très distinctes dans la production de récits courts et présenter l’anthologie en deux tomes permet de bien marquer ces deux phases, de part et d’autre de l’année 1875.
Quand Zola décide de vivre de son écriture – un choix qu’il a fait très tôt, vers l’âge de 26 ans – le journalisme littéraire est en pleine expansion : le nombre de journaux se multiplie, leur public s’accroît. Comme il y avait une grande concurrence entre les rédacteurs et que Zola, pour des raisons de survie matérielle, devait participer autant qu’il le pouvait à cette intense activité littéraire, il a beaucoup écrit, en s’essayant à plusieurs styles et en s’inspirant de plusieurs modèles. Il faut dire qu’il avait été entraîné à cette façon d’écrire pendant ses études : on pratiquait alors, dans les lycées et collèges, ce que l’on appelle aujourd’hui « l’écriture d’invention » – c’est-à-dire que l’on demandait aux élèves d’écrire des textes de leur cru en imitant divers schémas. Et Zola avait été un élève fort brillant en la matière – on a retrouvé certaines de ses copies, qui figurent en appendice de la grande biographie qu’Henri Mitterand lui a consacrée.
Il était donc rompu à la pratique de genres variés, et cette explosion de la presse a beaucoup stimulé son talent d’écrivain. Dans cette première période où Zola a écrit pour les journaux parisiens, ses textes sont modelés par les contraintes imposées par le support mais il abhorrait ce type de journalisme et ses écrits se caractérisent par un mélange d’acceptation et de contestation des règles d’énonciation journalistiques. On réalise par ailleurs qu’il était un prodigieux assimilateur : si l’on trouve dans ses textes des traces évidentes des écrivains qui l’ont inspiré – Hugo, Musset, Balzac, Baudelaire entre autres – on voit aussi qu’il a su prendre immédiatement une distance par rapport à ses modèles. Ce qui donne, in fine, des variations assez virtuoses de genre et de style chez ce grand écrivain journaliste, allant de la prose poétique au pastiche en passant par la fantaisie féerique. Zola était un auteur très apprécié mais, peu à peu, le satiriste, l’observateur de la vie sociale, l’homme de justice épris de vérité, l’opposant au Second Empire ont pris de plus en plus d’épaisseur et ses textes sont devenus de plus en plus difficiles à publier. L’on a commencé à redouter sa plume et à le juger de moins en moins fréquentable en tant que journaliste. Une de ses nouvelles, « Le Chômage » [qui figure dans le tome 1 de l’édition GF des Contes et Nouvelles – NdR] a même entraîné l’interdiction du journal qui l’avait publiée, Le Corsaire… Il avait de plus en plus de mal à trouver du travail. À partir de 1875, Zola s’éloigne donc de cette forme de journalisme ; mais bien que sa notoriété en tant que romancier commençât à grandir, il n’en connaissait pas moins une situation matérielle délicate.
C’est justement en 1875 que son ami Tourgueniev – qui était d’abord un grand ami de Flaubert – lui propose de collaborer à une grande revue russe, cosmopolite dans ses ambitions et qui donne leurs aises à de grands hommes de lettres parisiens, Le Messager de l’Europe. La perspective d’écrire pour le public francophile de Saint-Petersbourg l’enthousiasme et à partir de 1875, il écrira pour cette revue des textes beaucoup plus longs – ce que nous appelons aujourd’hui des nouvelles « classiques ». 
Dans le premier volume, qui rassemble des textes en général assez peu connus, nous avons cherché à donner un reflet de cette diversité de styles et de genres auxquels Zola s’est essayé tout en soulignant la manière dont il s’inspire puis se démarque de ses modèles. L’on a ainsi une première série de textes très étonnants, allant de la tragédie à la satire – « Les Repoussoirs », par exemple. Dans le second volume, qui contient une sélection de ces textes plus amples, où l’on voit bien comment l’art du romancier se déploie dans la nouvelle – ce qui est passionnant car Zola n’a jamais écrit d’articles théoriques concernant la nouvelle – il s’agissait surtout de mettre en évidence les liens qui unissent nouvelles et romans. Nous avons certes retenu des textes très connus comme « La Mort d’Olivier Bécaille » ou « Le Capitaine Burle » – il était difficile de faire autrement car ces nouvelles classiques n’ont jamais cessé d’intéresser les éditeurs, qui en ont publié un certain nombre soit isolément, soit en anthologie – mais nous avons tout de même tâché d’introduire un peu de nouveauté, en renonçant à inclure « Madame Sourdis », que Jacques Noiray a publié en édition de poche, alors que « L’inondation », écrite d’après la relation d’un fait divers, a été choisie.

Ces parentés entre Zola et des écrivains comme Baudelaire, Hugo ou Balzac que vous venez d’évoquer sont en effet nettement perceptibles dans les textes du premier volume, comme le sont, dans le second, les similtudes entre les nouvelles et les romans de la série des Rougon-Macquart – des similitudes très frappantes, qui ne sont pas seulement d’ordre thématique mais touchent au lexique employé, au rythme des phrases… Toutes les notes que vous avez apportées aux deux volumes relèvent d’ailleurs avec soin ces rapprochements. 
Observer ces rapprochements permet de visualiser l’évolution de l’écriture zolienne, qui devient de plus en plus opératique au fil du temps – c’est-à-dire que son univers s’enrichit constamment et que son style se resserre peu à peu, qu’il acquiert des traits qui lui sont propres. Au fur et à mesure que l’on avance dans son œuvre et que les contraintes éditoriales se font moindres, il devient un grand producteur, dont l’autonomie va croissant. C’est pourquoi on retrouve d’un roman à l’autre ce souffle, cette similitude des images dans les descriptions, cette façon qu’ont les personnages de circuler, cette musique et ce phrasé descriptifs typiques – et aussi ce tropisme de l’inspiration qui exploite l’ironie, le thème de la cruauté cachée.
Et contrairement à ce que l’on a coutume de penser, ce n’est pas la série des Rougon-Macquart qui est la plus représentative des particularités zoliennes mais plutôt le cycle des Trois villes, qui a été écrit juste après. Lourdes, Rome et Paris sont des romans-mondes qui tendent vers le XXe siècle, vers une prise en compte de la totalité des situations sociales, des espaces, des temporalités. Ce sont des romans d’une grande richesse que Jacques Noiray a publiés d’une manière très attentive chez Folio. Paris, en particulier, est un roman extraordinaire trop mal connu. Zola est un écrivain qui a mis longtemps à accoucher de lui-même, qui s’est formé tout seul et qui s’est forgé, progressivement, un univers de plus en plus totalisant, de plus en plus riche, de plus en plus somptueux.

Étiez-vous seul à la barre pour constituer votre anthologie de textes ou bien les sélections ont-elles été faites au fur et à mesure avec votre éditeur ?
Tout a été fait en concertation ; je commence par émettre un faisceau de propositions assez large, que je soumets à Hélène et à son assistante Charlotte Von Essen. Elles en valident certaines, en rejettent d’autres – toujours de façon très argumentée, et avec beaucoup de pertinence. Nous nous réunissons périodiquement pour arrêter des décisions communes, prises grâce à l’éclairage que nous nous apportons mutuellement. Je tiens à dire que j’ai trouvé, auprès des responsables de la GF, une véritable écoute et des conditions de travail des plus confortables : les personnes à qui j’ai affaire sont à la fois très cultivées et très impliquées dans l’élaboration des livres ; leur désir est avant tout de satisfaire des lecteurs lettrés et exigeants – jamais le moindre argument de nature commerciale ou trop pragmatique n’est venu parasiter notre travail. C’est un environnement très stimulant, qui permet de produire les plus belles et les meilleures éditions possibles en format de poche.

Quel enthousiasme ! J’imagine que vous allez proposer un autre « projet Zola » à la GF ?
Oui ; nous envisageons de publier un recueil de lettres de Zola, conçu sur le modèle de ce qui vient d’être fait à partir de la correspondance de Proust2. Zola n’était pas un grand épistolier comme Flaubert ou George Sand, mais il a commencé à écrire très tôt et a beaucoup correspondu avec ses amis – Cézanne, notamment. L’on dispose d’un immense corpus de lettres, qui constitue un témoignage précieux sur cet acteur majeur de la vie culturelle et politique des quarante dernières années du XIXe siècle, à qui rien n’a échappé de la vie de son pays – il y aurait d’ailleurs un gros travail de recherche à mener autour de l’attitude politique de Zola, qui ne manque pas d’étonner : fervent adversaire du Second Empire, il s’opposera aussi à la République, reprochant à ses amis républicains d’être par trop conservateurs et trop peu ouverts aux révolutions esthétiques qui bouleversent les beaux-arts de l’époque… Il ne s’agit pas de publier l’intégralité de ces lettres – cela représente, à l’heure actuelle, dix volumes3 – mais de puiser parmi elles de quoi donner aux lecteurs un juste aperçu de leur extrême diversité – l’on a des lettres de jeunesse lyriques, des lettres plus tardives où s’exprime le fin observateur des réalités sociales ; certaines abordent des sujets de pure poétique ou d’esthétique tandis que d’autres, plus intimes, témoignent de l’amour qu’il portait à sa jeune maîtresse, Jeanne Rozerot… L’on trouve aussi des missives où il expose des notions de stratégie littéraire, des lettres de recommandation ou de protection écrites à l’intention de certains de ses disciples… et voyager à travers toute cette correspondance est passionnant. Publier une anthologie bien pensée de ces lettres permettrait au public intéressé de prendre la mesure du rôle qu’a joué Zola dans la vie de son temps et, aussi, de découvrir tout un pan de son art d’écrire.


NOTES

1 – François-Marie Mourad, Zola critique littéraire, Honoré Champion « Romantisme et modernité », janvier 2003 – 75,00 €.
2 – Marcel Proust, Correspondance (lettres choisies et présentées par Jérôme Picon), Flammarion coll. « GF », octobre 2007, 382 p. – 8,30 €.
ASIN : 2080712519
3 – Cette indication se réfère à l’édition de la correspondance de Zola que le CNRS et les Presses de l’Université de Montréal ont publiée de 1978 à 1995. Quant aux Oeuvres complètes, elles comptent 15 tomes, publiée entre 1966 et 1970 par le Cercle du Livre Précieux, sous la direction d’Henri Mitterand. Cette édition est aujoud’hui épuisée mais un autre éditeur, Nouveau Monde, a entrepris une nouvelle édition des Oeuvres complètes, toujours sous la direction d’Henri Mitterand, prévue en 21 volumes.

NB – Pour les lecteurs les plus curieux, nous signalons ici l’existence du site des Cahiers naturalistes, revue annuelle publiée par la Société littéraire des amis d’Émile Zola, présidée par Alain Pagès depuis 1988. Ces cahiers, dont chaque volume compte environ 400 pages, sont essentiellement consacrés à l’œuvre d’Émile Zola et aux recherches qu’elle suscite, mais des dossiers sont aussi constitués autour de l’Affaire Dreyfus et du mouvement naturaliste en général.
La Société des amis de Zola organise chaque année – le pemier dimanche du mois d’octobre – un pélerinage à la maison – devenue aujourd’hui musée – que l’écrivain avait achetée à Médan. À l’occasion de ces rassemblements, diverses personnalités rendent hommage à Zola et, en 2005, François-Marie Mourad prononça une allocution dont vous pouvez lire la transcription en cliquant ici.

Interview réalisée par isabelle roche le vendredi 14 mars 2008 au Salon du Livre de Paris sur le stand Flammarion

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Entretien avec Delphine Coulin (Les traces)

L’on sait qu’à Ottignies, lors de la cérémonie de remise du prix Renaissance de la Nouvelle, tout se passe dans la plus chaleureuse convivialité. Le lauréat n’en demeure pas moins une vedette, sollicitée par les journalistes présents soucieux de compléter leurs notes autant que par les lecteurs qui, séduits par la lecture de Jean-Marie Pétiniot ou les allocutions des jurés, se procurent le livre en hâte, espérant obtenir une dédicace et échanger quelques mots avec l’auteur… Autant dire que ce n’est pas le moment idéal pour procéder à une interview. À la fin du dîner, je proposai à Delphine Coulin de profiter des quelque 80 minutes de TGV qui nous attendaient le lendemain pour parler plus tranquillement d’ Une seconde de plus. « Sans problème », me répondit-elle, tout sourire malgré la journée trépidante qui venait de s’écouler…
Un heureux hasard ayant sans doute joué quand les places furent réservées et attribuées, nous nous trouvâmes placées côte à côte dans le Thalys qui devait nous ramener à Paris. Dictaphone en main, livre et notes sous les yeux, peut-être avais-je l’air un peu carnassière d’empêcher ainsi un auteur, encore ému, de goûter rêveusement à sa joie ? Toujours est-il que Delphine Coulin parut heureuse d’évoquer son goût de l’écriture, son obsession du temps qui passe, sa sensibilité qui l’incline à la gravité… Tant que dura la conversation, le râle du moteur fut oublié. Et moi j’écoutais couler ses mots comme filent les secondes, qu’en train on croit pareilles aux poussières lumineuses d’une queue d’une comète à cause de la vitesse…
Voici, telles de belles alluvions, ce qui de ses propos aura échappé à l’évaporation des instants…
 

Comment êtes-vous venue à l’écriture ?
Delphine Coulin :
J’ai écrit mes premiers textes quand j’étais enfant ; c’étaient des histoires très classiques de crapauds, de fées et de princesses… conformes à ce qui passionne toutes les petites filles. Puis j’ai continué à écrire mais toujours de façon intime, sans chercher à être lue. Au terme de mes études j’ai travaillé pour le cinéma ; j’ai passé presque dix ans à Arte, d’abord à l’unité « fictions », puis à l’unité « documentaires » où j’étais responsable de diverses émissions. Parallèlement je réalisais des courts métrages personnels qui tous relevaient de la fiction – mais une fiction qui repose sur le réel ; par exemple, mon tout premier court métrage se passe pendant les grèves de décembre 1995. On avait à disposition un décor absolument dingue, avec ces milliers de gens dans les rues, et on a inventé une histoire qui reposait sur cette réalité. J’écrivais des scénarios qui allaient se transformer en films, et l’écriture est donc devenue professionnelle. Mais au fond de moi ce dont je rêvais était de parvenir à écrire un roman. J’ai pensé que le moment était peut-être venu de me lancer lorsque je me suis trouvée bloquée dans l’écriture d’un scénario de long métrage, sur lequel je travaillais avec ma sœur. Nous avons donc laissé ce projet de côté, et j’ai commencé à emmagasiner du matériau pour ce roman que j’entrevoyais : je notais des idées, je prenais des photos et je filmais de courtes séquences – photos et bandes films sont des supports très importants pour moi car mon écriture se nourrit de tout ce qui est visuel. Ce travail d’accumulation a duré environ un an et demi, à la suite de quoi je me suis attaquée à la rédaction proprement dite, qui m’a elle aussi occupée pendant un an et demi. De là est né Les Traces, qui a été publié en septembre 2004.
Je voulais enchaîner sur un second roman. Mais la mise en route était un peu laborieuse ; alors j’ai pris une année sabbatique pour pouvoir l’écrire sereinement. Est advenu l’inverse de ce que j’escomptais : mon obsession du temps qui passe s’est accrue, et dès que j’achoppais à tel ou tel passage, l’angoisse montait car je me savais tenue par cette année que je m’étais accordée… Pour me détendre, j’écrivais des nouvelles. Une fois la troisième terminée, je me suis aperçue qu’elles avaient des points communs : toutes parlaient de femmes et de l’écoulement du temps. Ce n’était pas délibéré du tout. Mais à partir de là j’ai continué à écrire avec, en ligne de mire, la constitution d’un recueil construit et cohérent sur le plan thématique ; la structure s’est vite révélée, et c’est à ce moment-là que j’ai eu l’idée des petites définitions scientifiques entre les nouvelles. Les textes venaient naturellement, sans difficulté – peut-être parce que je ne pensais pas en termes de publication future, alors que cette perspective était omniprésente quand je m’attelais au roman. De fil en aiguille j’ai ainsi écrit six nouvelles, six destins de femmes où, à chaque fois, intervient une seconde particulière qui va les faire basculer – c’est devenu Une seconde de plus.

Quand avez-vos appris que l’on vous avait attribué le Prix Renaissance de la Nouvelle ?
Peu de temps avant la cérémonie ; j’en ai été avisée par mon éditrice. Je suis vraiment très émue d’être reconnue par de grands noms de la littérature francophone actuelle ; c’est un coup de pouce très appréciable quand on débute. De plus, les 3 000 euros de dotation représentent une vraie bouffée d’oxygène car la situation financière est souvent précaire quand on choisit, comme je l’ai fait en quittant Arte, de renoncer au salariat pour se consacrer à la seule création. 

À partir du moment où vous avez décelé les points communs qui unissaient vos trois premières nouvelles, comment avez-vous orienté votre travail d’écriture ?
J’ai cherché parmi toutes les idées que j’avais celles qui pouvaient engendrer des récits susceptibles de correspondre aux thèmes qui m’étaient apparus. En fait, ce n’est pas exactement une seconde particulière que je voulais mettre au centre de mes histoires mais plutôt une exploration du temps, une lutte contre son écoulement dont quelqu’un va essayer de s’abstraire. C’est après avoir avancé davantage dans l’écriture que j’ai imaginé de glisser à chaque fois cette seconde décisive pour mes personnages. Je voulais aussi, au-delà de leur parenté thématique, que mes textes forment un polyptique, un véritable ensemble narratif. J’avais envie de réaliser un collier, pas de rassembler plus ou moins fortuitement quelques petites perles… Je suis très attentive à la composition, à la structure – au cinéma comme en littérature. Alors j’ai tâché d’établir des ponts, des passerelles d’un texte à l’autre ; je me suis livrée à une sorte de jeu avec moi-même en insérant une foule de petits liens de toutes natures – par exemple, Madeleine Bayard et la narratrice de la première nouvelle habitent le même arrondissement de Paris, et quand Madeleine écoute les informations à la télé, il est question de la veuve d’ « Apesanteur »… Les femmes de ce recueil se croisent ; elles peuvent écouter la même musique, avoir des réflexions similaires en regardant un ciel d’été – certaines de ces « secondes en plus » peuvent être simultanées…
Je mettrais un peu à part de ce réseau de correspondances la dernière nouvelle, « Les gouttes au bas des draps » ; d’abord parce qu’elle m’est venue à l’esprit comme ça, en dehors de ce que j’avais déjà en tête. Et puis il y est question de ce qui reste d’une personne disparue dont on ne sait pas ce qu’elle est devenue – cette histoire parle de la mémoire d’une façon un peu différente des autres. De plus, elle se passe en Amérique du Sud, un endroit du monde pour lequel j’ai une affection particulière. J’ai voulu qu’elle se détache du recueil ; par son côté onirique, elle ne se situe plus tout à fait « dans la vie », mais dans une sorte d’ « après ». Elle est un clin d’œil au « réalisme magique » – un genre littéraire qu’on associe généralement à l’Amérique du Sud mais que l’on trouve aussi bien en Angleterre, en Asie, en France… D’un point de vue plus personnel, j’adore la fantaisie du quotidien, ces moments où, dans la vie courante, le réel se tord un peu et prend des couleurs magiques. Et je m’efforce toujours de transposer cela, que ce soit en écrivant ou en réalisant des films. À mes yeux, les plus beaux moments de la vie sont ceux où l’irréel fait irruption dans le quotidien le plus trivial – même si ce n’est que de l’ordre de la sensation, par exemple celle d’avoir des ailes…

Ces définitions scientifiques que vous avez glissées entre les nouvelles sont-elles vraiment authentiques ?
Oui, absolument (rires) ! On a beau soupçonner que les scientifiques sont parfois un peu fous, je me suis rendu compte, en cherchant dans le dictionnaire une définition de la seconde, que ça allait au-delà de l’imaginable… La première que j’ai trouvée, qui se référait au mouvement des planètes, à l’année 0 des Éphémérides, m’a paru complètement extravagante ; j’ai donc consulté un autre Larousse, plus récent, où je suis tombée sur une autre définition de la seconde, cette fois en fonction de l’atome de césium, ce qui n’était pas plus compréhensible pour une non-initiée… En l’espace des dix années qui séparent la publication des deux dictionnaires, on passe ainsi, pour définir une même notion, de l’infiniment grand à l’infiniment petit, sans que soit expliqué pourquoi – depuis, j’ai appris que les scientifiques estimaient plus précis de définir la seconde à partir de l’atome de césium qu’en fonction du mouvement des planètes. Ces variations m’ont poussée à chercher ailleurs, et je me suis aperçue qu’en une cinquantaine d’années, selon les sources, on trouvait plusieurs définitions différentes de la seconde. J’ai découvert tout un monde où les scientifiques n’avaient finalement pas plus de certitudes que nous par rapport au temps ; leurs définitions fluctuent et, en somme, leur expérience du temps est aussi relative que la nôtre. Chacun de nous vit le temps de façon particulière, en fonction du moment présent, de ses expériences passées ; mais ce qui est magnifique – c’est pour cela qu’à la toute fin du livre il y a un décompte qui s’applique aussi bien à moi qu’au lecteur – c’est que, malgré ces différences d’appréhension, nous vivons tous dans un même déroulement temporel…

Il m’a semblé que vous nouvelles étaient plutôt d’atmosphère, de climat, comme si vous vouliez vous donner le temps – c’est le cas de le dire – d’installer quelque chose…
En tant qu’écrivain, je suis davantage intéressée par la transcription au plus juste des sensations, voire par les rapprochements qui peuvent s’établir entre deux impressions, que par l’écriture de « nouvelles à chute ». D’un point de vue de lectrice, c’est un genre que j’ai longtemps apprécié – j’avais une affection particulière pour celles de Roal Dahl – mais aujourd’hui je ne suis plus aussi attirée par ce type d’histoires.

Quels sont vos goûts de lectrice ?
J’ai une prédilection marquée pour la fiction narrative – je lis beaucoup de romans et de nouvelles, mais très peu de poésie. Je reste très attachée à la « vraie » narration, bien que l’on ait, ces dernières décennies, fortement remis en cause cette notion dans le roman. Cela étant, j’a i une préférence pour les fictions qui interrogent le réel – je ne parle pas de « romans réalistes » mais d’œuvres qui posent la question de la porosité entre réalité et fiction. À mes yeux, cette porosité est la question fondamentale de l’art en général, et de la vie. Les livres et les films que je préfère sont ceux qui essaient de circonscrire le réel, de le toucher du doigt.

—–

Revenons-en à votre propre écriture. Vous avez évoqué votre quête de justesse dans la transcription des sensations et c’est en effet à l’expression d’ « écriture sensitve » que j’ai pensé en vous lisant ; vous employez beaucoup de phrases elliptiques, infinitives… Vous cultivez une certaine aridité stylistique…
Delphine Coulin :
Oui, j’aime bien la concision, la simplicité – les plus grands maîtres en la matière sont les Japonais, qui écrivent de façon sèche, limpide, « au fusain », et c’est à une telle écriture que j’aspire. Pour moi, l’écriture littéraire ne consiste pas à aligner des mots compliqués et à composer des phrases qui ronflent, comme on dirait d’un moteur de voiture, mais à essayer de retranscrire un état d’âme au plus près, et c’est uniquement dans cette direction-là que je travaille la langue. Le « beau style » m’ennuie profondément, aussi bien à lire qu’à écrire.

Certaines de vos nouvelles sont écrites à la première personne, d’autres non… Quelle est la posture narrative qui a votre préférence ?
Spontanément j’écris toujours à la première personne ; c’est une manière qui m’est naturelle. C’est sans doute pour cela que je n’ai encore jamais osé me mettre dans la peau d’un homme… Les personnages narrateurs seront donc des femmes mais qui, bien sûr, se distingueront de moi d’une histoire à l’autre par l’âge, la personnalité, la vie que je leur prête… etc. Je trouve qu’employer la première personne permet d’adopter un point de vue plus juste. La troisième personne du « narrateur anonyme et omniscient » a un côté artificiel et surfait qui me gêne. En revanche, il y a des cas où le « je » peut sonner faux – par exemple, « Les gouttes au bas des draps » aurait eu selon moi quelque chose d’artificiel si j’avais écrit ce texte en endossant l’identité de la petite Sud-Américaine.
 
« Vie et destin de Madeleine Bayard, révolutionnaire », qui est aussi écrite à la troisième personne, m’a paru être une sorte d’OVNI parmi les autres nouvelles, d’une part à cause de cette posture narrative mais aussi par sa tonalité d’ensemble. D’où est-elle née ?
Cette nouvelle est en effet assez différente des autres – d’ailleurs, c’est celle qui m’a donné le plus de mal : il m’a fallu éliminer une cinquantaine de pages avant de parvenir à sa forme définitive. Elle m’a été inspirée par un événement très concret : les émeutes des jeunes en banlieue parisienne. À cette occasion, dans les médias, on ne parlait que « des jeunes… », « des jeunes… », « des jeunes… » Cela m’agaçait prodigieusement car je trouvais stupide de stigmatiser ainsi une classe d’âge… De là je me suis demandé ce qui arriverait si, tout d’un coup, une horde de vieillards révoltés s’abattait sur la Capitale – les personnes âgées sont tellement nombreuses que si, en effet, elles se rassemblaient pour défiler dans les rues, ce serait un drôle de cirque (rires) ! Dirait-on de la même façon « les vieux… », « les vieux… » « les vieux… » ?

L’un des traits qui distinguent « Vie et destin de Madeleine Bayard » est peut-être une dimension humoristique un peu plus marquée… D’ailleurs, les jurés qui vous ont questionnée hier ont noté qu’il y avait de l’humour dans vos nouvelles, voire un optimisme global. Comment recevez-vous cette approche de vos textes ?
Je pense – enfin, j’espère… – qu’il y a un certain humour dans mes textes, y compris dans Les Traces. Mais le terme d’ « optimisme » m’a un peu étonnée – c’est bien la première fois que je l’entends à propos de mon travail. Cependant, il faut préciser le contexte dans lequel il a été employé, faute de quoi on ne le comprendra pas de façon juste. C’est Marie-Hélène Lafon, me semble-t-il, qui a parlé d’optimisme dans le sens où mes nouvelles proposent des issues pour échapper au passage du temps qui nous accable en permanence. C’est une lecture possible… mais je ne dirais pas que je suis quelqu’un de fondamentalement optimiste – même si, dans la vie, j’aime bien rire. C’est plutôt une sorte de gravité qui me caractérise – ce qui est souvent perçu comme un défaut. Or je ne pense pas qu’être d’un naturel grave soit blâmable ; cela va juste à l’encontre de cette tendance généralisée qui exige que l’on soit gai, léger, et que l’on produise des œuvres gaies et légères – alors que le monde environnant ne l’est pas franchement…

Il m’a semblé que vos nouvelles soulignaient très bien cet aspect fondamental de la conditon humaine qui est son essence tragique…
Oui ; je pense que si l’on se donne la peine de réfléchir un tant soit peu aux choses et en particulier à la condition humaine, on ne peut qu’être grave. Il n’y a pas lieu de rechercher la légèreté à tout prix – surtout quand celle-ci va à l’encontre de son caractère. Cela dit, je fais en sorte que mes écrits ne soient pas déprimants….

Être grave ne saurait être compris comme synonyme de « déprimant »… À cet égard, « Un temps fou » me paraît cristalliser à merveille cette nuance : les deux décès dont il est question laissent les vivants désemparés, mais cette tristesse est contrebalancée par une sérénité qui s’installe puisque les mourants s’en vont sans souffrance.
Cette nouvelle est effectivement un bon exemple. Deux personnes proches de la narratrice – dont son propre père – meurent, ce ne pouvait donc pas être une histoire légère. Mais il y a tout de même une véritable douceur car la narratrice est gagnée par une profonde paix intérieure que lui a communiquée Olga en lui faisant découvrir la beauté de la lumière du solstice effleurant la mer. Et elle va à son tour transmettre à son père mourant un peu de cette paix pour qu’il s’en aille serein. Le décès d’un être cher est toujours un moment difficile, qu’on ne peut pas éluder – alors autant s’y préparer et y songer avant que l’événement survienne, mais pas forcément de façon douloureuse. En écrivant cette nouvelle, je n’ai pas voulu faire pleurer dans les chaumières mais simplement évoquer une inquiétude à laquelle personne ne peut échapper, la partager avec le lecteur et, éventuellement, proposer une manière de remédier à cette inquiétude.
« Un temps fou » et « Apesanteur » sont les deux textes qui abordent le plus directement cette aspiration si dérisoire à l’éternité qui, quelque part, nous habite tous… Ni la transformation des cendres du sculpteur en œuvre d’art, ni la captation de la lumière du solstice sur la mer n’offrent de véritables accès à l’éternité ; mais elle est effleurée – et ce n’est déjà pas si mal.

Si l’on est vraiment pessimiste, ces issues qui se révèlent dans vos récits se lisent plutôt comme des pis allers…
Non, je ne dirais pas cela. Ces « remèdes » à la finitude que trouvent mes personnages sont des moments de merveilleux ; c’est peu, mais de toute façon on n’aura pas davantage alors autant en saisir toute la beauté, tout le merveilleux – la lumière du soleil d’été sur la mer, c’est tout de même magnifique, non ?

Est-ce qu’il y a des similitudes entre l’écriture de nouvelles et celle de scénarios de courts métrages ?
Non, pas du tout. Écrire pour le cinéma et pour la littérature sont deux approches très différentes. Au cinéma, l’écriture n’est qu’une manière d’approcher l’image qu’on a dans la tête et qu’on va chercher à réaliser plus tard ; le scénario n’est qu’un outil. Alors qu’en littérature, la réalisation de l’image est tout de suite là, sur le papier. On n’utilise pas les mots de la même façon – dans l’un et l’autre cas il y a un même souci de justesse, mais auquel on répondra différemment selon qu’on écrit un scénario ou un roman (ou une nouvelle). De plus, l’écriture littéraire se pratique dans la solitude, dans la tranquillité de sa chambrette, où on a le droit de tout imaginer – c’est l’infini mis à la portée des caniches… Tandis qu’au cinéma, dès le scénario commencé, il y aura cinquante personnes qui vont donner leur avis et vous rappeler sans cesse tel ou tel critère de « faisabilité » – il n’y a plus que les caniches et on oublie l’infini (rires) ! Par exemple, si j’ai envie de faire passer un avion – ou un escadron, pourquoi pas… – dans le ciel à tel ou tel moment de mon roman, rien ne m’en empêche. Mais si je case une scène analogue dans un scénario, je me ferai reprendre parce que les obstacles financiers et techniques sont trop nombreux pour que l’on puisse la tourner. Au cinéma, on se cogne très vite aux bords du réel et de ses contraintes.

Séparez-vous nettement l’écriture scénaristique et l’écriture littéraire ou bien menez-vous les deux simultanément ?
J’alterne les deux activités. À un moment j’ai essayé de faire les deux plus ou moins en même temps, mais cela brouillait ma perception des choses : comme je travaillais simultanément sur deux objets textuels différents, je ne savais jamais dans lequel des deux je devais instiller ce que le réel m’offrait en cadeau. Maintenant je me consacre soit à l’écriture de scénario, soit à l’écriture littéraire, et cette séparation est assez salutaire : elle m’évite les pannes. Quand je bloque sur un projet, je passe à l’autre, et cela me permet d’avancer sur deux jambes.

Une question de profane : comment sont diffusés les courts métrages ?
Principalement dans les festivals, certains à la télévision. Nous en avons réalisé un sur commande pour Beaubourg, deux ont été financés par la télévision, et nous avons autofinancé le quatrième. Tous ces films ont tourné dans les différents festivals, en France et à l’étranger. Faire des courts métrages n’est pas une fin en soi, c’est un entraînement à la réalisation, à la direction d’acteurs, à la gestion d’une équipe… Il n’y a pas d’autre moyen pour apprendre le métier – suivre l’enseignement d’une école ne remplacera jamais la pratique. Ensuite, diffuser ses films dans les festivals permet de se constituer une petite carte de visite, et, peu à peu, d’avancer vers le long métrage.

Et maintenant, quels sont vos projets ?
J’espère terminer bientôt ce second roman que j’évoquais tout à l’heure. Il y a déjà trois ans que je l’ai commencé, et je suis en train d’arriver au bout. Si je l’achève cette année, cela amènera la publication courant 2008. D’autre part, je mets la dernière main à un scénario de long métrage ; il devarit être fini cet été, et pourra dès lors entamer son périple dans les circuits de financement. Là surgit une autre différence majeure entre le cinéma et la littérature : quand on a mis le point final au manuscrit d’un livre, on n’a plus qu’à le proposer à l’éditeur. Au cinéma, une fois le travail d’écriture bouclé, ce n’est que le tout début de l’aventure…

   
 

Interview réalisée le 13 mai 2007 dans le Thalys Bruxelles-Paris.

 
     

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Fédor Dostoïevski « Un sapin de Noël et un mariage » in Premières miniatures

Onzième pierre du vaste édifice qu’a entrepris de bâtir Julien Védrenne à la mémoire du grand écrivain russe

Pour une présentation de l’ensemble du « dossier Dostoïevski » dont cet article constitue le onzième volet, lire notre article d’introduction, où figure la liste des oeuvres chroniquées.

U
n sapin de Noël et un mariage
(Iolka i svad’ba en russe) est le dixième des récits de Fédor Dostoïevski écrit en septembre 1848, extrait des Carnets d’un inconnu et publié dans la revue Les Carnets patriotiques. C’est une nouvelle de seize pages in Premières miniatures, recueil de quatre courts récits, comprenant également Un roman en neuf lettres (Roman v déviani pismakh, 1846), Polzounkov (Polzounkov, 1848) et Le Voleur honnête (Tchésny vor, 1848). La couverture est illustrée d’un détail de Jeune fille en fichu (vers 1830, peinture exposée au Russian museum de Saint-Pétersbourg) de l’artiste russe Alexeï Venetsianov (1780-1847).

Dans Un sapin de Noël et un mariage apparaît pour la troisième fois (après Les Annales de Pétersbourg et Un cœur faible) le fort déplaisant Ioulian Mastakovitch. Ce coup-ci, il est au centre du récit. Personnage principal invité à un sapin de Noël, il observe, d’un air concupiscent et hautement intéressé la fille de ses hôtes, âgée de onze ans.

Celle-ci s’amuse seule dans son coin avec une poupée richement habillée. Elle a reçu les plus jolis présents lors de cette soirée pas comme les autres pour les enfants. La coutume veut en effet que chacun reçoive des cadeaux en rapport avec la place qu’il occupe dans la hiérarchie sociale – ainsi le fils de la gouvernante s’est-il vu offrir un modeste livre sans images.
Rejointe justement par ce petit garçon de son âge, elle s’amuse dans une pièce à l’écart. Notre narrateur, caché, les observe. Il voit arriver Ioulian Mastakovitch, ruminant des pensées mâtinées de sombres calculs. Il murmure que cette fillette a d’ores et déjà une dot de trois cent mille roubles ce qui fera, à coup sûr, cinq cent mille avec les intérêts quand elle sera en âge de se marier. Il entreprend alors de la séduire un peu mais elle lui préfère son jeune compagnon de jeu, qui va alors subir les foudres de l’odieux Ioulian Mastakovitch.

La soirée avance. Notre narrateur observe que le ventripotent Ioulian Mastakovitch est haut placé dans l’estime de ses hôtes alors que lui-même le trouve ridicule. D’ailleurs il ne se prive pas pour lui rire au nez et se montrer fortement malpoli envers lui. On se doute alors que Ioulian Mastakovitch représente, dans la bourgeoisie pétersbourgeoise, tout ce que notre narrateur honnit.

Sur ce, cinq ans passent. Notre narrateur se promène devant l’église de *** et assiste à un mariage entre un petit monsieur tout rond et une belle jeune fille au regard triste. Il reconnaît aussitôt Ioulian Mastakovitch et la fille de ses hôtes, dont le visage est encore tout enfantin et innocent. Des bruits circulent quant au montant de la dot qui s’élèverait… à cinq cent mille roubles. La nouvelle se termine sur ce propos de notre narrateur : Le calcul, n’empêche, il était bon !

Ici encore pointe le Dostoïevski révolté contre les mœurs bourgeoises de Pétersbourg. Il parle de ces mariages forcés et arrangés qui font la puissance d’une famille. Ioulian Mastakovitch, qui a prévu de longue date un mariage intéressé – la petite fille est encore tout innocente à l’époque de sa première rencontre – est incapable de voir la personnalité de celle qu’il convoite. Ne l’attire que la fortune qui l’accompagne. On le voit très bien, arpentant les salons, et faisant son choix selon l’importance d’une dot.
La pauvre demoiselle, à l’inverse, qui n’a pas même seize ans, découvre qu’elle ne peut plus rien attendre de la vie. Ne lui restera alors sûrement, par pur esprit de revanche et de vengeance, qu’à être une de ces femmes présentées dans La Femme d’un autre et le mari sous le lit qui se trouvent un soupirant et amant pour oublier les affres d’une vie sans relief.

   
 

Fédor Dostoïevski « Un sapin de Noël et un mariage » in Premières miniatures (Traduction d’André Markowicz), Actes Sud coll. « Babel » (vol. n° 455), 2000, 110 p. (29 pour la nouvelle) – 6,00 €.

 
     
 

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Fédor Dostoïevski, « Le Voleur honnête » in Premières miniatures

Dixième pierre du vaste édifice qu’a entrepris de bâtir Julien Védrenne à la mémoire du grand écrivain russe

Pourune présentation de l’ensemble du « dossier Dostoïevski » dont cet article constitue le dixième volet, lire notre article d’introduction, où figure la liste des oeuvres chroniquées.

Le Voleur honnête (Tchésny vor en russe) est le dixième des récits de Fédor Dostoïevski. Écrit en mars 1848, il est extrait des Carnets d’un inconnu et a été publié dans la revue Les Carnets patriotiques. Cette nouvelle de vingt-neuf pages figure, dans l’anthologie Premières miniatures, aux côtés de trois autres textes courts : Un roman en neuf lettres (Roman v déviani pismakh, 1846), Polzounkov (Polzounkov, 1848) et Un sapin de Noël et un mariage (Iolka i svad’ba, 1848). La couverture de la présente édition est illustrée d’un détail de Jeune fille en fichu (vers 1830, peinture exposée au Russian museum de Saint-Pétersbourg) de l’artiste russe Alexeï Venetsianov (1780-1847).

Astafi Ivanovitch, tailleur de son état, devient locataire du cagibi de notre narrateur, selon le conseil d’Agraféna, sa cuisinière. Un jour qu’ils sont tous les trois réunis, ils ont la fâcheuse surprise de voir un sinistre inconnu leur dérober, sous leurs yeux, une redingote. S’ensuit une discussion montrant à quel point c’est rageant de voir de tristes sires s’accaparer le labeur d’honnêtes artisans.

La soirée s’avance et Astafi Ivanovitch, après avoir remarqué qu’il y a voleur et voleur, commence à raconter ce qui lui est arrivé deux années auparavant. À cette époque, Astafi Ivanovitch avait fait la connaissance dans une taverne d’un poivrot, Émélian Illitch, qu’il se décida à sortir de ce mauvais pas.
Très vite, Émélian Illitch, qui n’est pas au demeurant un mauvais bougre, se révèle être un parasite rongé par le vice et l’alcool. Il boit le moindre kopeck, et il est incapable de tenir une aiguille pour le plus simple des raccommodages. Astafi Ivanovitch a du mal à joindre les deux bouts mais il procure quand même un quignon de pain et de la soupe au malheureux.

La situation empire de jour en jour. Émélian Illitch boit et dort. Un jour, Astafi Ivanovitch doit partir. Il décide de n’en rien dire au poivrot. Or celui-ci retrouve sa trace et reprend ses habitudes. Puis, survient l’événement pour lequel Astafi Ivanovitch a entamé sa narration : un beau jour, il constate la disparition de culottes dont la confection devait lui procurer un peu d’argent. Le voleur ne peut être qu’Émélian Illitch mais celui-ci nie formellement alors que tout l’accuse.

Les journées se passent et Émélian Illitch, rongé par l’alcool et le remord, se meurt. La mort est source de confidence. Il avoue enfin son forfait au moment de rendre son dernier souffle sous le regard attendri et embué de notre malheureux tailleur qui lui pardonne. Émélian Illitch propose d’être enterré nu pour que son bienfaiteur puisse vendre sa parka et se rembourser, ainsi, du vol commis.

Cette nouvelle de Dostoïevski – fait nouveau mais qui deviendra récurrent – met en avant la corrélation remord / mort. Le remord d’une mauvaise action ronge l’être jusqu’à la mort. La crainte du châtiment suprême pousse aux confessions afin d’apaiser l’âme. C’est un thème cher au très religieux Dostoïevski (cf. La Logeuse) exposé, ici, entre gens honnêtes malgré leurs souffrances multiples et leurs difficultés à vivre.
Dans l’oeuvre de jeunesse qu’est « Le Voleur honnête », on en n’est qu’au stade de l’ébauche. Cela augure des prochaines grandes fresques romanesques de la pleine maturité dostoïevskienne. Sa période de maturité sera, aussi, marquée par ses années de bagne, qui signeront le deuil de l’insouciance – pour peu que l’on puisse parler d’insouciance chez cet auteur, à l’évidence torturé.

j. vedrenne

   
 

Fédor Dostoïevski, « Le Voleur honnête » in Premières miniatures (Traduction d’André Markowicz), Actes Sud coll. « Babel » (vol. n° 455), 2000, 110 p. (29 pour la nouvelle) – 6,00 €.

 
     

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Entretien avec Georges-Olivier Châteaureynaud (Singe savant tabassé par deux clowns)

La suite du long entretien que nous a accordé Georges-Olivier Châteaureynaud…

Lire la première partie de l’entretien.

Depuis combien de temps êtes-vous membre du jury du prix Renaissance de la nouvelle ?
Georges-Olivier Châteaureynaud : 
Depuis les débuts me semble-t-il… mais je dois avouer que ma mémoire est un peu floue. Il se passe des années entières sans que je sache exactement quel âge j’ai… je sais toujours en quelle année je suis né, mais il y a des moments où le compteur se brouille, je ne sais plus combien ça fait d’années… Ce flou est handicapant dans la vie quotidienne – par exemple je dois être extrêmement vigilant pour honorer mes rendez-vous – mais il est très bénéfique pour l’imagination et la façon dont la création s’opère chez moi, car mon système fictionnel repose en majeure partie sur la confusion du dehors et du dedans, du réel et de l’imaginaire, sur la désorientation dans le temps et l’espace… etc.
Pour en revenir au prix Renaissance de la nouvelle, c’est un prix que j’aime beaucoup : il y a énormément d’amitié et chaque année, nos retrouvailles pour la délibération et la remise du prix sont des moments très agréables ; il y a une sorte d’alchimie humaine qui fait qu’on est très bien ensemble ! Ça n’exclut pas les moments de tension pendant les délibérations, de même qu’au sein du jury du prix Renaudot, mais après, il y a une sorte de paix qui s’installe et nous ne sommes plus qu’une bande d’écrivains heureux d’être ensemble, de parler de littérature, de nos passions… de dire du mal des confrères et de rigoler un peu.

À travers cette mémoire fluctuante, vous venez d’évoquer un point de passage entre votre façon d’être dans la vie et votre conception de la fiction ; pourriez-vous nous en dire davantage sur celle-ci ?
On va essayer… Je crois que s’il fallait définir la règle qui préside à ce que j’écris, cela reviendrait à dire que j’applique, dans mes fictions, les lois du rêve telles que Freud les a décrites. Il y a des substitutions, des transferts, des occultations, des amalgames, des allusions… et ce monde fictionnel que j’essaie d’amener au jour depuis maintenant plus de trente ans, fonctionne exactement comme ça ; c’est une sorte d’immense rêve interrompu, recommencé, interrompu encore puis recommencé, et ainsi de suite. Et qui ressemble beaucoup à ma vie onirique. J’ai la chance de me souvenir très bien de la plupart de mes rêves. Mon univers onirique est très cohérent : les choses s’y passent aux mêmes endroits ; il y a des villes, des rues, des situations qui reviennent, mais restent métamorphiques, comme Éparvay. Les lieux de mon enfance, par exemple, reviennent très souvent, mais sous diverse formes, tout en demeurant parfaitement identifiables à mes yeux – et il en va de même pour quantité d’autres lieux importants de mon passé. Pour moi, la fiction fonctionne comme le rêve nocturne : j’y reprends des éléments de la vie courante puis je les transforme, les cache, les escamote… il y a comme un prestidigitateur du rêve qui orchestre tout ça…

Vos textes sont donc calqués sur votre vie onirique ; est-ce à dire que la vie de tous les jours n’est jamais source d’inspiration pour vous ?
Au contraire ; en fait je fonctionne un peu comme une huître – je compare souvent le nouvelliste à une huître : il filtre le temps et les événements comme ce mollusque filtre l’eau de mer pour se nourrir. Et lorsqu’un grain de sable, ou une esquille de coquillage rentre par accident dans son corps, il va secréter de la nacre et fabriquer une perle. Dans la tête du nouvelliste, les choses se passent de la même façon : le grain de sable, c’est une scène, un mot, une image, un rêve… piochés absolument n’importe où ; ça peut venir de la télévision, de la rue, de partout ! et ce petit élément extérieur correspond à un élément de sa vie intérieure – il se met alors à élaborer de la fiction autour – comme l’huître de la nacre. Au sein des quelque quatre-vingt-quinze nouvelles que j’ai écrites à ce jour, j’ai repéré plusieurs dizaines de ces éléments-grains de sable – un repérage relativement aisé, car je possède un grand registre noir, de ceux dont se servaient naguère les comptables, sur lequel je note de temps en temps un de ces éléments déclencheurs, en deux trois lignes, avec la date en général – mais pas toujours – ensuite, je laisse mûrir. Au bout d’un certain temps – ça peut être un mois, deux mois, voire un an ou plus – l’accumulation de nacre-fiction s’est faite, et tout d’un coup l’histoire se structure et je l’écris. Je note alors dans le registre que l’élément a été utilisé pour telle histoire à telle date. C’est un système qui fonctionne très bien où, comme dans les rêves, de très très vieilles choses enfouies dans la psyché entrent en résonance avec des éléments qui surviennent au jour le jour. Ça ressemble un peu à un journal de bord intime et inconscient.

C’est curieux que vous disiez cela, parce que c’est exactement ce à quoi j’ai pensé en constatant que toutes vos nouvelles s’achevaient par la mention de la date et des lieux où vous les aviez écrites… j’avais l’impression de parcourir les pages d’un journal intime.
Oui, le rapprochement est juste. Mais cela n’a rien d’exceptionnel : tout écrivain de fiction qui n’est pas un fabricateur s’exprime et parle de lui indirectement à travers ses histoires.
Je pense que toutes mes nouvelles relèvent de l’autobiographie, mais d’une autobiographie allusive, involontairement cryptée…
Ceci dit, le fait de dater mes nouvelles obéit à une motivation toute simple : j’ai l’habitude de les prendre dans l’ordre chronologique quand je compose un recueil, et si je ne les datais pas au fur et à mesure que je les écris, ce serait le chaos !

Cet ordre chronologique est-il le seul critère qui préside à la composition de vos recueils ? Parce qu’en lisant Le Jardin dans l’île et Singe savant tabassé par deux clowns, j’ai eu la nette impression qu’ils étaient très construits…
Mais non, je n’ai rien construit du tout ! d’ailleurs je n’ai jamais construit aucun de mes recueils. Tous sont constitués par des nouvelles placées dans l’ordre chronologique, selon la date où elles ont été écrites. Cela dit, il peut y avoir une ou deux exceptions. Par exemple, Le Jardin dans l’île a connu plusieurs éditions, dont une chez Librio pour laquelle on m’avait demandé de déplacer une nouvelle – la nouvelle titre – pour la mettre en premier parce qu’elle leur paraissait être la plus accessible. Sinon, tous mes recueils obéissent au seul ordre chronologique ; je n’ai jamais essayé de leur donner une structure particulière, ni à mettre l’accent sur un texte en particulier. La cohérence vient simplement du fait que tous ces textes ont en commun de sortir de mon imagination.
L’impression de construction que vous avez éprouvée peut aussi être imputable à ces personnages que l’on retrouve d’un texte à l’autre – avec parfois des différences – et à ces villes récurrentes – Éparvay, et maintenant Écorcheville. Il y a ainsi des clins d’yeux d’une nouvelle à une autre ou d’un roman à une nouvelle, et réciproquement. Mais ce n’est pas du tout prémédité ; c’est en cours d’écriture que je me dis « mais ce personnage, je l’ai déjà », dans tel roman, telle nouvelle, et je le réemploie, je le recycle… il peut avoir un rôle important ou être simplement un passant, une silhouette… Je pourrais vous citer, par exemple, tout un petit monde d’écrivains, un cheptel d’écrivains qui apparaissent à plusieurs reprises ; des personnages qui ont plusieurs emplois, par exemple un certain Gorbius, qui a plusieurs prénoms et n’exerce jamais la même activité – un coup il est directeur de cirque, un coup il est prestidigitateur… il y a aussi les trois frères Guardicci, qui apparaissent dans plusieurs romans et nouvelles – l’un fait des yeux de verre, l’autre est journaliste et le troisième architecte. C’est comme si je bâtissais une sorte de sous-Comédie humaine. Ceci dit en toute humilité ! Cela correspond bien à un désir de faire prendre une sorte de pâte romanesque, mais « à la petite semaine »… Balzac, lui, avait pensé sa Comédie humaine avec l’ampleur de son génie et un dessein très déterminé, très complexe, comme Zola. Mais les mondes créés par ces deux écrivains sont des mondes qui tendent vers la finitude ; le mien non, il est allusif, il est précaire, hasardé…
D’ailleurs ces réemplois avaient lieu presque à mon insu, au début. Puis j’ai peu à peu pris conscience de ces résurgences, et dans le roman auquel je travaille en ce moment, je vais jouer sur une cohérence qui s’établira à partir d’éléments (je ne sais pas encore combien) piochés dans les quatre-vingt-quinze nouvelles et les six ou sept romans que j’ai écrits à ce jour.

Donc ce jeu d’échos perceptible dans Singe savant… existe en fait dans toute votre œuvre ?
Oui, d’ailleurs, la toute première de mes nouvelles – qui a été décisive puisqu’elle m’a éloigné de l’écriture fragmentaire et de la poésie – se passait déjà à Éparvay. C’est une ville métamorphique : au fil du temps, elle a été située à la campagne, au bord de la mer, à la montagne, elle a même été une ville de banlieue… Il y a quelques années est apparue Écorcheville, une autre ville qui serait une sorte de prolongement, de dépassement d’Éparvay. Et c’est à Écorcheville que se déroule mon prochain roman.

Puisque vous prenez vos nouvelles dans l’ordre chronologique, comment décidez-vous que vous avez en main matière à composer un recueil ?
Je me base sur des critères quantitatifs, si je puis dire… il y a une sorte de nombre optimal de pages pour faire un recueil. Mes nouvelles sont de longueurs diverses, elles peuvent être très courtes ou aller jusqu’à quarante-cinq feuillets voire plus – et donc le nombre de textes varie d’un recueil à l’autre. Pour Singe savant, par exemple, il y a onze nouvelles mais ça forme un assez gros recueil parce qu’elles sont toutes plutôt longues. Et ces onze textes étaient seize au départ. J’en ai donc retiré – c’est la première fois que ça m’arrive. Au vu de la première sélection, mon éditeur a jugé une des nouvelles moins bien que les autres ; j’étais d’accord avec lui, et je me suis dit qu’il y en avait peut-être d’autres qui étaient moins bien que les autres. J’ai donc relu, réévalué, et j’en ai retiré cinq au total – qui d’ailleurs avaient toutes été publiées ici ou là, isolément. Mais je les reprendrai peut-être dans un autre recueil, un recueil voiture-balai, quand l’inspiration ne sera plus là (rires)…

Et toujours dans l’ordre chronologique ?
Oui, toujours.

Quand vous avez une idée, savez-vous d’emblée si vous allez l’utiliser pour un roman ou une nouvelle ?
Maintenant, oui – j’ai presque trente-cinq années d’expérience en matière d’écriture de nouvelles, à peine moins pour le roman et désormais je vois très vite ce que je peux faire d’une idée. Certains sujets peuvent être traités en dix, quinze, vingt pages tandis que d’autres demanderont deux cents pages ou plus. Mais ce ne sont pas des sujets de même nature, et je pense que l’un des problèmes de nombre de romans actuels est qu’ils développent en deux ou trois cents pages des thèmes intimistes ou affectifs qui n’en exigeraient pas plus de vingt à trente. C’est là un point de vue de nouvelliste, mais je reste persuadé que ces histoires gagneraient en force et en légitimité si l’on en faisait des nouvelles. D’autant qu’il y a une écriture moderne qui est largement conditionnée par le cinéma, la télévision, et le lecteur ne s’attend plus à de longues descriptions. Il y a ainsi toute une frange du roman contemporain qui confine à l’écriture théâtrale, dont les descriptions tiennent plus de la didascalie et où beaucoup de choses sont mises en dialogues. Selon moi, le roman doit servir à autre chose qu’à l’exploitation de ces sujets minimalistes. La nouvelle, elle, est tout à fait adaptée à ces thèmes denses, qui ne doivent pas s’éparpiller. Il me semble qu’actuellement, il y a un grand gâchis de papier… je ne dis pas ça pour attaquer le roman ! D’une part j’en écris, et d’autre part j’en lis beaucoup, notamment par fonction puisque je suis membre du jury Renaudot, mais j’ai tout de même tendance à penser qu’il est inutile d’utiliser deux cents pages pour écrire un texte dénué d’arrière-plan historique ou sociologique et qui ne comporte que très peu de personnages.
Pour écrire une nouvelle, il faut une histoire – je dirais même une histoire exemplaire ; il faut une sorte de mécanisme, un thème qui vaut en lui-même et dont on ne doit pas s’éloigner, qu’on doit servir exclusivement, et qui doit inciter à éliminer toutes les digressions, tous les apartés, les à-côtés qui au contraire feront toute la valeur d’un roman. Dans Les Misérables, par exemple, il y a tout, absolument tout ! Hugo n’a reculé devant rien. Même si ça doit faire hurler, il faut reconnaître que dans ses romans, il y a des longueurs, des tunnels, même ! On pourrait tout à fait publier des versions abrégées de ces grands romans que sont La Guerre et la paix, Mobby Dick, Les Misérables… etc. D’ailleurs on le fait pour les enfants. La première fois que j’ai lu La Guerre et la paix, c’était une édition pour la jeunesse de deux cent cinquante pages, et ça tenait parfaitement la route. Bien sûr, c’est une mutilation, et le lecteur adulte doit pouvoir lire dans leur intégralité ces grandes œuvres. Mais on se trouve devant des monuments, et est-ce qu’on visite obligatoirement des monuments en entier, de la cave au grenier ?? Cela montre que le roman « à l’ancienne » est devenu factice, le « roman romanesque », on n’y croit plus du tout.

Comme vous êtes en état d’écriture permanente, quand vous travaillez à un roman, comme en ce moment, est-ce que ça vous arrive d’écrire autre chose avant que ce roman soit terminé ?
Bien sûr. Notamment parce qu’il y a des commandes qui me sont adressées. Là, tout dépend des contraintes ; si elles sont trop restrictives, a priori je refuse. Mais s’il s’agit d’un simple thème proposé, le prestidigitateur du rêve dont je vous parlais tout à l’heure va s’en emparer, le pervertir, ou s’en accommoder parfaitement, et ça ne va pas du tout l’empêcher de jouer son jeu habituel. Je crois beaucoup à la fécondité de la commande, quand il s’agit de nouvelles. En apparence vous traitez un thème imposé, mais en fait, vous rentrez dans vos profondeurs et vous faites ce que vous avez l’habitude de faire. Donc sur le plan financier, comme sur celui de l’inspiration, la commande n’est pas à négliger et encore moins à mépriser – les pièces de Racine et les romans de Balzac étaient des œuvres de commande. Je me considère comme un écrivain professionnel – c’est le sens de mon engagement à la Maison des écrivains il y a quelques années et au sein de la SGDL aujourd’hui.


Bibliographie de Georges-Olivier Châteaureynaud

ROMANS
Les Messagers (Grasset,1974 – Actes Sud « Babel » 1999)
Mathieu Chain (Grasset, 1978 – Pocket, 1989)
La Faculté des songes (Grasset, 1982 – prix Renaudot 1982)
Le Congrès de fantomologie (Grasset, 1985 – Pocket, 1990)
Le Château de verre (Julliard, 1999 – Pocket, 2000)
Le Démon à la crécelle (Grasset, 1999 – Le Livre de Poche, 2002)
Au fond du paradis (Grasset, 2003 – Le Livre de Poche, 2005)

NOUVELLES
Nouvelles 1972 – 1988 (Julliard, 1993)
Le Héros blessé au bras (Grasset, 1987 – Actes Sud « Babel », 1999)
Le Jardin dans l’île (Presses de la Renaissance, 1998 – Zulma « Dilecta », 2005)
Le Kiosque et le tilleul (Julliard, 1993 – Actes Sud « Babel », 1999)
Les Ormeaux (éditions du Rocher, 1996)
Le Goût de l’ombre (Actes Sud, 1999)
Civils de plomb (éditions du Rocher, 2002)
Les Amants sous verre (Le Verger, 2004)
Singe savant tabassé par deux clowns (Grasset, 2005)

DIVERS
La Fortune (Castor Astral, 1992)
Une petite histoire de la SGDL (SGDL, hors commerce)
La Conquête du Pérou (éditions du Rocher, 1999)
L’Ange et les démons (Grasset jeunesse, 2004)

   
 

Propos recueillis par isabelle roche le 17 juin 2005 à l’Hôtel de Massa, 38 rue du Faubourg Saint-Jacques 75006 PARIS

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Entretien 1 avec Georges-Olivier Châteaureynaud (La faculté des songes)

Non content de développer un univers des plus originaux dans ses oeuvres, G-O Chhâteaureynaud est un écrivain très engagé dans la vie littéraire…

Lorsque je proposai à Georges-Olivier Châteaureynaud de l’interviewer pour le compte du Littéraire, il me donna rendez-vous à 18 heures au siège de la SGDL – à l’Hôtel de Massa, rue du Faubourg-Saint-Jacques. Il règne alors dans les bureaux et couloirs désertés par leurs occupants une atmosphère singulière. Non pas silencieuse : par vagues s’entend le vrombissement d’un aspirateur – tel un fantôme, une femme de ménage fait son office d’étage en étage – mais singulière, oui, c’est le mot… Vous savez, l’atmosphère propre à ces lieux où, la journée durant, s’activent moult fourmis humaines et qui, le soir venu, se retrouvent tranquilles… l’on sent à ce moment précis une inquiétante étrangeté instaurée par l’immobilité ambiante et l’impression d’abandon vaguement catastrophique que donnent des cartons empilés avec soin, attendant çà et là d’être ouverts ou bien transportés ailleurs.
L’heure est on ne peut plus propice au surgissement d’une créature inattendue, au basculement de l’ordinaire dans l’inouï, à la plongée en apnée dans cet univers curieux – l’un des plus originaux qu’il m’ait été donné de découvrir à travers la lecture – que Georges-Olivier Châteaureynaud construit au fil de ses récits…
Mais lorsque nous quittâmes l’Hôtel de Massa, force fut de constater que nulle machine à fusiller n’avait été installée au détour du couloir, que les meubles avaient conservé leur aspect, que les murs ne s’étaient ni déplacés ni déformés… et en fait de « créature inattendue » surgissant à l’improviste, seul Jean-Claude Bologne – écrivain, membre du bureau de la SGDL et auteur, entre autres, d’une
Histoire du célibat parue récemment chez Fayard – vint à pousser la porte du bureau où se poursuivait l’interview…

Comment a commencé votre parcours d’écrivain ?
Georges-Olivier Châteaureynaud
C’est un parcours qui est déjà long, et dont les débuts remontent loin maintenant…
Dès que j’ai su lire – dans des circonstances un peu particulières, mais on ne va pas rentrer dans les détails – je me suis aperçu qu’il y avait un endroit sur la terre où l’on ne s’ennuyait jamais (enfin, en principe…) : c’était les livres. Comme j’étais un enfant assez solitaire, la lecture est très vite devenue pour moi un refuge ; la fiction, l’imaginaire, me procuraient ce confort supérieur qui est d’échapper au monde. Lorsque j’ai dû aller en pension – je n’y suis pas resté longtemps, mais ça m’a tout de même beaucoup marqué – cette tendance à chercher refuge dans les livres s’est accrue. Le plaisir de lire s’est presque immédiatement mué en un désir de créer moi-même des histoires – c’est-à-dire que mon envie d’écrire a suivi de très près ma découverte de la lecture. Fort heureusement – sinon, j’aurais eu une enfance un peu bizarre car je devais avoir à ce moment-là 6 ou 7 ans – il n’y a pas eu de lendemains immédiats. J’avais tout de même noté que l’on m’encourageait quand je proposais mes histoires : on me félicitait au lieu de me dissuader. Mais je n’ai pas continué à écrire dans l’immédiat. Je suis néanmoins resté un grand lecteur ; j’étais boulimique, je lisais tout et n’importe quoi… C’est-à-dire qu’à 12 ans, je lisais pêle-mêle Bob Morane, La Condition humaine, L’Amant de lady Chatterley, sans privilégier un genre par rapport à un autre, sans aucune échelle de valeurs. J’avais un copain, issu d’un milieu plus favorisé que le mien, qui lui lisait Sartre en connaissance de cause, à 12 ans ! moi je lui disais très sérieusement : « Je lis Franck Slaughter, et c’est vachement bien aussi ! » Et puis je lisais, et relisais aussi les grands livres de l’enfance : par exemple j’ai l’impression d’avoir lu L’Île au trésor six ou sept fois, et 20 000 lieues sous les mers autant… voilà comment je me suis formé, comment est né en moi le goût pour l’invention. J’adorais aussi raconter des histoires oralement : je me souviens de certaines récréations, en 6e ou en 5e, où la moitié de ma classe m’écoutait improviser des récits qui étaient des plagiats éhontés des Schtroumfs !
Mais ce n’est que vers l’âge de 17 ans qu’une véritable intention littéraire a commencé de se dessiner : quand est venu le moment où, d’ordinaire, on se demande ce qu’on va faire de sa vie, il n’y a pas eu vraiment d’hésitation… j’étais tellement dans le plaisir des livres que je me suis dit « Bon, eh bien je vais écrire ». Et dans ce grand moment de romantisme qu’on connaît généralement à l’adolescence – je venais de découvrir Rimbaud, le grand mystère de l’écriture poétique – il n’était pas question pour moi d’être autre chose que poète. Sans compter qu’être poète, ça vous pose ! Cette période où j’ai cru être fait pour la poésie a été extrêmement douloureuse, à cause, notamment, d’un excès de romantisme. Mais j’ai été guéri de cela peu à peu – et somme toute assez facilement : j’écrivais des poèmes bizarroïdes qui tendaient à se transformer en esquisses de prose narrative. D’ailleurs mon tout premier livre – qui a été publié bien plus tard – porte la marque de cette période transitoire : il comportait encore quelques poèmes (que j’avais appelés « poèmes épargnés » parce que j’avais déjà commencé à les sabrer, à les virer…) et développait un semblant de fiction qui n’était pas très structuré – en fait c’était plutôt des saynètes, avec des personnages schématiques, improbables… 
Et puis un jour, en deux week-ends, j’ai écrit ma première nouvelle – c’était aux environs de 1972. J’avais déjà essuyé un refus éditorial pour ce premier livre composite dont je viens de parler. Mais un éditeur – Grasset – m’avait quand même dit qu’il était intéressé par ce que j’écrivais et m’avait invité à lui proposer mes écrits futurs. Ce n’était pas tombé dans l’oreille d’un sourd ! Lorsque j’ai eu écrit ma première nouvelle, dans la foulée j’en ai écrit deux autres ; j’ai proposé ce recueil à Grasset, qui l’a publié immédiatement. Il s’agissait de nouvelles fantastiques, écrites de surcroît par un débutant, et je considère que j’ai eu beaucoup de chance : c’était très courageux de la part de cet éditeur de publier ce livre à une époque où l’on publiait très peu de nouvelles de débutants. Je suis très reconnaissant à Grasset de m’avoir permis de franchir cette barrière à laquelle se heurtent généralement les jeunes écrivains. Ce petit recueil, intitulé Le Fou dans la chaloupe, d’après un poème de Michaux (l’un des plus connus et des plus accessibles), a obtenu un succès d’estime… et un petit prix de l’Académie française.
En 1974, je publie Les Messagers, un roman fantastique qui me vaut, lui, le prix des Nouvelles littéraires. Ce prix a eu une existence très brève, mais il était très richement doté : la récompense était de 50 000 francs, et en 1974, c’était une somme considérable – on pouvait s’acheter trois voitures avec ça ! Je me suis contenté d’une… Ce prix donnait lieu à de nombreux articles de presse, dont un numéro spécial des Nouvelles littéraires sur le lauréat. En tout cas j’ai été conforté dans ma vocation.
En 1976 je publie un nouveau recueil de nouvelles, La Belle charbonnière. Comme l’écriture ne m’assurait pas des revenus suffisants, je gagnais ma vie en faisant un peu tout et n’importe quoi. C’était alors une période bénie où il était très facile de trouver un boulot, ce qui facilitait beaucoup la vie des artistes et des écrivains : on pouvait travailler pendant six, huit mois, un an, mettre de l’argent de côté et ensuite arrêter de travailler pour se consacrer à son art. On était pratiquement sûr de retrouver un boulot quand on en avait besoin, sans risquer de sombrer dans le gouffre social. Mais avec le premier choc pétrolier et la fin des Trente Glorieuses, j’ai compris qu’il valait mieux avoir un boulot régulier pour se mettre à l’abri, et je suis devenu bibliothécaire. En 1978, je publie un roman, Mathieu Chain. Mais en travaillant 40 heures par semaine – je devais être à la bibliothèque de 12 heures à 20 heures – il m’était extrêmement difficile d’écrire : il me fallait tous les jours me lever vers 4, 5 heures du matin, écrire jusqu’à 11, puis partir au travail effectuer une journée de huit heures. Au bout de quelques années, c’est devenu irrespirable ; donc j’ai tout plaqué pour terminer mon troisième roman, La Faculté des songes, en profitant d’une loi giscardienne qui précisait qu’on pouvait se mettre en disponibilité – sans salaire – avec la garantie de retrouver son poste (quand on était dans la fonction publique) pour élever un enfant. Cette possibilité valait aussi pour les hommes. Comme mon premier fils est né en 1980, j’ai profité de cette loi. Sauf que je n’ai jamais réclamé mon poste ! Pendant ce temps-là, pour gagnotter ma vie, j’ai été brocanteur, de 80 à 82. Je bourrais ma voiture avec ce que je trouvais, et j’allais vendre ça sur les foires, les marchés aux puces… J’ai pu ainsi terminer enfin ce roman dont j’étais si inquiet, La Faculté des songes. Il a obtenu le prix Renaudot en 1982. C’est un véritable bouleversement pour un auteur que de recevoir un prix de cette envergure. Outre les tirages, qui cessent d’être confidentiels et donc vous assurent des revenus appréciables, ça vous donne une notoriété qui dure, c’est un peu comme un coup de tampon qu’on vous applique sur le front… et il ne faut pas s’en plaindre : pour un auteur, c’est une bénédiction. Les droits d’auteur rentrent, on vous fait des propositions… on change de statut dans le monde littéraire. J’ai pu, à partir de ce moment-là, me consacrer pleinement à l’écriture.
Ce fut aussi pour moi l’occasion de découvrir, peu à peu, que dans la vie d’un écrivain, il n’y avait pas seulement la tour d’ivoire, le travail solitaire, les rencontres entre écrivains, les conversations littéraires mais qu’il existait toute une vie institutionnelle que je ne soupçonnais pas… à laquelle j’ai commencé à prendre un part très active : j’ai ainsi été lecteur au service « dramatiques » de France-Culture pendant plusieurs années, administrateur de la Maison des Écrivains pendant trois ans… et un jour, Jacques Bens, qui était secrétaire général de la SGDL, m’a invité à déjeuner et m’a dit qu’il recherchait des gens pour renouveler le comité de la SGDL. Je lui ai demandé en quoi consistaient les tâches qui m’incomberaient, puis j’ai accepté de poser ma candidature – car il faut être élu. J’ai été élu, et très vite, j’ai été associé à la vie de la SGDL de façon de plus en plus étroite. J’ai ainsi été l’adjoint de Jacques Bens au secrétariat général, je lui ai succédé quand il s’est retiré, puis j’ai été élu président en 2000 et 2001 avant de céder la place à Alain Absire, qui est en fonction aujourd’hui. Mais je demeure administrateur de la SGDL – une institution à laquelle je suis très très attaché, et dont je connais bien tous les rouages, après quinze ans de participation active…
Bien évidemment je n’ai jamais cessé d’écrire, et j’ai publié assez régulièrement en alternant romans et recueils de nouvelles – avec quelques petits livres en marge de cela.
Voilà donc pour ce parcours, dont la dernière station, pour l’heure, est encore sous le signe de la chance, puisque Singe savant tabassé par deux clownsvient de recevoir la bourse Goncourt de la nouvelle, ce qui m’a fait plaisir : j’appartiens à une génération de nouvellistes qui a commencé à s’exprimer dans les années 70 – une génération importante en ce qui regarde ce genre littéraire – et je crois bien que j’étais le dernier de ces « refondateurs » à ne pas avoir eu ce prix prestigieux.

Outre vos responsabilités institutionnelles, vous êtes également membre de nombreux jurys…
Oui… je suis notamment juré du prix Renaudot, et du prix Renaissance de la nouvelle, que vous connaissez bien. Mais il faut distinguer ces prix, qui récompensent des livres déjà publiés, des prix sur manuscrits. Et ceux-là sont très importants : les auteurs qu’ils distinguent deviennent parfois des figures marquantes, littérairement ou commercialement parlant, du circuit éditorial traditionnel. Par exemple, je faisais partie des jurys qui ont révélé Anna Gavalda, Marie Darieussecq, Dominique Mainard… je n’en tire pas gloire, je veux simplement souligner combien ces prix sur manuscrits peuvent être importants, et nombre d’éditeurs, qui l’ont bien compris, sont très attentifs à ce qui en sort.

 

Et vous animez aussi des ateliers d’écriture. Quelle est selon vous l’importance de ces ateliers dans la vie littéraire ? Est-ce un terreau fertile, au même titre que les prix sur manuscrits ?
Ça participe de la même chose. Dans les ateliers aussi, on a vu émerger des auteurs. Il se passe là quelque chose qui est de l’ordre du sociologique : la littérature apparaît maintenant partout ; elle n’est plus confinée comme autrefois dans les classes dites privilégiées. La littérature se trouve aujourd’hui jusque dans les classes populaires – encore que l’on puisse se demander s’il y a encore, actuellement, une véritable « classe populaire »… je pense que c’est plutôt une classe moyenne indéfinie qui domine et que la littérature éclot là, dans ce vaste vivier. C’est de là que viennent les auteurs – avec bien sûr toujours des exceptions, ce n’est pas une règle absolue…
Alors qui rencontre-t-on dans ces ateliers ? Toutes sortes de personnes, en fait. Des gens qui sont déjà, jeunes, engagés dans un projet littéraire et pour qui l’atelier sera un lieu de conseil, un coup de pouce. Il y a aussi des participants qui sont dans un simple désir de divertissement ou d’enrichissement intellectuel, et n’ont aucun projet littéraire précis. Et puis il y a des gens qui aiment lire, qui à un moment de leur vie ont aussi été tentés par l’écriture mais qui n’ont pas eu le temps de s’y adonner, et qui vont profiter de la retraite pour fréquenter un atelier et se frotter vraiment à l’écriture.
À travers ces ateliers, ces prix sur manuscrits, je constate que la France continue d’écrire beaucoup, qu’elle reste, dans ses profondeurs, une grande nation littéraire où s’exprimer par l’écriture demeure une activité valorisante. Constater ainsi que la vie littéraire actuelle de ce pays ne repose pas seulement sur les quelques millions d’auteurs qui, bon an mal an, publient régulièrement, ou plus ponctuellement – tous genres confondus – me rend optimiste. Mais je voudrais tout de même tempérer cet optimisme : j’ai pu me rendre compte – en atelier ou bien dans le cadre des concours sur manuscrits – que la plupart des gens qui écrivent n’ont pas de vraie vision de la littérature ; ils font de l’écriture un usage purement personnel. Par exemple, parmi les lauréats de prix de la nouvelle sur manuscrits – qui donc ont produit des textes tout à fait honorables, avec quelque apparence de talent – il est très rare de rencontrer des gens qui lisent des nouvelles, qui aient une vraie connaissance des nouvellistes contemporains ou classiques…

 

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 Propos recueillis par isabelle roche le 17 juin 2005 à l’Hôtel de Massa, 38 rue du Faubourg Saint-Jacques 75006 PARIS

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Ugo Bellagamba, La Cité du Soleil et autres récits

Un jeune auteur livre ses premiers récits de space opera

Trois récits trop longs pour être qualifiés de nouvelles, trop courts pour faire vraiment des romans. Ils sont réunis sous le titre explicite La Cité du Soleil et autres récits héliotropes.

La Cité du Soleil
Laura Firpo est une jeune femme pleine d’entrain. Pourtant, quand son ami Paul Grimal n’est pas là pour l’accueillir à son retour, c’est avec des larmes plein les yeux qu’elle quitte l’aéroport. Mais elle retrouve vite son énergie : Paul a disparu ! Il n’est ni chez lui, ni à l’université où il enseigne et son ordinateur portable n’est plus là. Laura se lance alors dans une quête incroyable, rassemblant petit à petit les éléments que Paul a semés derrière lui. Elle parcourt ainsi la Provence, suivant les indices, résolvant les énigmes. Plus elle se rapproche du but, plus ce qu’elle découvre dépasse ce qu’elle pouvait imaginer. À tel point qu’elle se demande même si le Paul qu’elle rejoindra sera bien celui qui l’a quittée…

L’Apopis républicain
Giordano Trismegista est un révolutionnaire membre des Francs Maçons, embarqué sur le vaisseau impérial qui mène l’Aiglon, le prince héritier de l’Empire, vers Titan. Dévolu à la cause démocrate, Giordano a pour mission de tuer l’Aiglon, pendant que sur Terre les troupes profitent de la pagaille créée pour attaquer son père, l’Empereur Cyprien II et renverser la monarchie. Seulement, les besmessides, tueurs implacables de la garde de l’Aiglon, veillent. Et la découverte que l’enfant s’apprête à faire est une véritable révolution scientifique. Giordano est perplexe, persuadé qu’une telle relique truffée de technologie extraterrestre doit être conservée. Pourtant, elle est aussi tout un symbole et ne peut être gardée, sous peine de laisser une chance à ceux qu’il combat…

Dernier filament pour Andromède
Les Guerres galactiques ont cessé. Le Grand Partage a eu lieu et les Hu vivent désormais dans la Voie, sous le gouvernement des Archontes. Ils ont reçu la charge d’entretenir la Mnémothèque, ce lieu presque mythique où l’on ne pénètre pas. C’est la caste des Haruspices qui s’en occupe. Hu-Jon, jeune Infrarouge plus enclin à danser avec les naines blanches qu’à visiter les planètes, ces objets froids qu’il n’aime pas, est un jour convoqué par les Consuls – autorité suprême parmi les Hu – pour prendre le poste de Gardien. Sans trop savoir de quoi il retourne, Hu-Jon accepte et se retrouve à garder les accès de la Mnémothèque. Et là, face au savoir immense qui est stocké, il rêve. Pourtant, les Archontes ont prévu la destruction finale de la Voie et les temps sont proches. Mais les Haruspices ne l’entendent pas de cette oreille et n’imaginent pas disparaître aussi simplement…

L’écrivain propose ici l’ensemble de ses textes : jeune auteur, il n’a pas encore beaucoup publié, mais pourtant des éditeurs lui font déjà confiance et il est annoncé comme un fils spirituel d’Umberto Eco. Le compliment est joli ! Ces récits convaincront les lecteurs de space opera très technique et les amateurs de chasses au trésor parsemées d’indices historiques. Mais si vous n’appartenez pas à ces catégories, vous n’y trouverez guère votre compte : on est loin d’une lecture plaisir ou d’une réflexion intense. L’auteur débute, et il serait tentant d’énumérer ses défauts. On ne retiendra qu’une chose, qui définit déjà de manière fondamentale sa production : Ugo Bellagamba est un auteur sérieux. Il s’appuie sur des faits, des réalités, des paradigmes réels pour écrire. L’imagination vient seulement s’y superposer. Alors oui, les ficelles employées pour la rédaction sont grosses, oui on perçoit facilement les passages un peu lourds, les explications trop longues. Mais ce sont des erreurs de jeunesse, que l’on pardonnera facilement. Par contre, on serait tenté de dire « non » aux digressions scientifiques trop longues et trop pointues. Surtout lorsqu’elles manquent d’humour.

Ugo Bellagamba s’explique sur ses motivations, l’écriture et ces techniques dans un appendice intitulé De la nécessité de faire ses gammes… On pourra ne pas contredire l’auteur sur ce qu’il explique, mais on restera peut-être réservé sur les moyens qu’il entend employer : demander à ses lecteurs de critiquer ses textes par mail. L’idée peut paraître intéressante, cependant elle court-circuite un acteur très important dans l’élaboration d’un livre : l’éditeur. On peut répliquer que le travail est déjà fait, qu’il s’agit de réactions a posteriori, visant à améliorer les prochains textes. On s’étonnera quand même de cette offre, en ce qu’elle révèle un manque de contact avec le public. Et c’est dans les signatures, les débats et les rencontres que l’auteur pourrait éventuellement trouver des réponses. Mais souhaitons-lui de contredire cet avis et saluons la proximité offerte : bien des auteurs préfèrent rester dans leur tour d’ivoire et s’en tenir aux critiques de leur entourage et de professionnels.

En ce qui concerne l’ouvrage proprement dit et le plaisir qu’il suscite, on s’opposera surtout à des schémas qui, en définitive, brident l’imagination du lecteur… Car rien n’est plus dommage que d’ouvrir un livre et de le reposer sans avoir des étoiles qui brillent au fond des yeux.

anabel delage

   
 

Ugo Bellagamba, La Cité du Soleil et autres récits héliotropes, Gallimard coll. « Folio SF » (n°215), juin 2005, 391 p. – 6,80 €.

 
     

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Jack Vance, Croisades

Folio SF édite un petit opus accueillant quatre nouvelles de Jack Vance : du pain bénit !

Croisades réunit quatre nouvelles du maître de la science-fiction qu’est Jack Vance. La Grande Bamboche raconte un épisode de la vie de Gilbert Duray, le petit-fils d’Alan Robertson, qui se retrouve pris au piège de la création géniale de son grand-père. En effet, Alan est un idéaliste ayant découvert le moyen de rallier les univers parallèles. En homme persuadé de la bonté de ses concitoyens et de leur envie absolue de calme et de sérénité, il a oeuvré pour que chacun puisse avoir, après quelques travaux d’intérêt commun, un lieu à lui, correspondant à ses désirs. Mais tout se grippe lorsque la famille de Gilbert est enlevée. Et leur ravisseur exige une bien étrange rançon pour la lui rendre : Gilbert doit en effet venir assister à une Grande Bamboche…

Les oeuvres de Dodkin narrent quant à elles l’ascension de Luke Grogatch au sein d’une société hyper réglementée, dirigée par une administration ahurissante permettant dans le principe de faire le bonheur de tous les citoyens, en fonction de leurs mérites. Luke est un homme têtu, trop indépendant pour vraiment suivre les règles du jeu. Descendu au bas de l’échelle, il explose quand une directive quelconque lui impose de ramener sa pelle chaque soir et de la reprendre le matin dans un entrepôt sis à plus d’une heure de son lieu de travail. Cette fois, c’en est trop ! Et il commence à remonter les travées des donneurs d’ordres : il veut dire droit dans les yeux ce qu’il a sur le coeur à celui qui a réellement pris cette décision. Mais son chemin ne le conduira pas forcément là où il le pense…

Les faiseurs de miracles est un petit bijou qui traite de l’histoire de Sam Salazar, ce jeune grouillot pendu aux basques du chef envoûteur Heïn Huss. Dans un univers ayant perdu les connaissances de base des sciences, la magie est reine. Mais Sam croit qu’un autre modèle existe, et à force d’expérimentations, redécouvre les rudiments de la chimie et de la physique. Sauf que, aux portes des habitations humaines, le Premier Peuple campe et entend reprendre son bien aux parasites que forment les envahisseurs. Sam trouvera-t-il l’alternative nécessaire assurant la survie des hommes ?
Enfin, les Maîtres de Maxus dessine une galaxie où les races cohabitent en paix, sous le gouvernement des Maîtres de Maxus. Cependant, un prophète commence à faire des remous, tandis que certains peuples sont littéralement asservis. D’où viendra la révolte, et surtout, qui peut bien être assez puissant pour réussir à renverser les Maîtres ?

Jack Vance est un écrivain de génie, dont les oeuvres font systématiquement mouche. Au travers des quatre nouvelles compilées ici, il amène ses lecteurs dans des univers incroyablement denses en quelques mots, crée des personnages justes et touchants, installe des mondes complexes et plante habilement le décor. Mais ce qui est le plus bluffant, c’est la façon dont il arrive à poser des questions sans vraiment les formuler, juste avec de petites touches disséminées tout au long du récit. Et comme tout bon écrivain, il n’hésite pas à jouer avec les sentiments, nous faisant passer du rire aux larmes en un tour de main ! L’auteur de Lyonesse et du Cycle de Tschaï nous offre une escapade vivifiante dans des aventures pleines de saveurs exotiques qui contenteront tous les lecteurs.

anabel delage

   
 

Jack Vance, Croisades (traduit par Jacques Chambon, Jean-Marie Dessaux, Marcel Battin, Pierre-Paul Durastanti), Gallimard coll. « Folio SF » (n°205), avril 2005, 422 p. – 7,50 €.

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Philip K. Dick, Immunité et autres mirages futurs

Ce recueil de nouvelles écrites entre 1952 et 1954 constitue un petit opus indispensable

Il est des rééditions nécessaires. Ce recueil de nouvelles écrites entre 1952 et 1954 en est la preuve. Philip K. Dick est un maître de la science-fiction, il fait partie de cette poignée d’auteurs qui savent analyser avec clairvoyance les évolutions actuelles et à venir de leur société et qui sont capables d’interroger avec la même force les lecteurs contemporains comme ceux de la génération suivante. Loin d’être datés, les textes présentés ici trouvent un écho angoissant dans notre quotidien. Ils semblent s’organiser à l’image de satellites autour d’un fil conducteur qui se dévoile au fur et à mesure et fait frémir. Les univers de Philip K. Dick sont effrayants et les thèmes qu’ils font saillir laissent sans voix ! L’auteur doute des bienfaits du développement à outrance des sciences, de la robotisation excessive et de l’automatisation systématique des tâches d’une humanité qui ne connaît pas les limites de ces technologies mais qui leur accorde toute sa confiance. Car si le but est louable – abolir le travail de l’homme ou à défaut ne lui en laisser que les facettes intellectuelles – les risques et les dérives possibles n’en sont pas moins exorbitants. Et en effet, que se passerait-il si les machines devenaient autonomes au point de ne plus être fidèles à leurs créateurs ? Qu’adviendrait-il d’un humain dont le cas ne relèverait d’aucune possibilité envisagée au préalable ? Comment réagirait un système trop rigide pour traiter cette particularité ?

L’imaginaire de l’auteur a été frappé par la Seconde Guerre Mondiale et on retrouve un besoin cathartique de décrire des planètes désolées, ravagées par les inventions terribles de l’homme et son non-respect pour l’environnement. Les personnages évoluent dans des champs de ruines encore fumantes, et se voient obligés de se terrer dans des îlots épargnés par les radiations quand ils ne sont pas tout simplement contraints de se réfugier sous terre… Loin, très loin du soleil et du ciel. À l’inverse, si la tendance post-apocalyptique a été évitée, c’est grâce aux robots et à leur intelligence devenue bien supérieure à celle de l’homme. Et arrive le règne des machines, auxquelles se soumet l’être humain, bien incapable de rivaliser avec elles, réduit à les divertir et les servir. Encadrés, parqués, surveillés, sans possibilité de révolte ni moyens de lutter, l’homme accepte ou déprime. Ce sont les deux seules alternatives qui lui sont laissées. Et pas question de sortir du moule ! Mais ce ne sont là que les toiles d’arrière-fond sur lesquelles les personnages se meuvent. Philip K. Dick ne prête aucun sentiment aux êtres informatiques, les empêchant d’évoluer autrement que selon un système préétabli. Et la seule nouvelle traitant du cas inverse est si surprenante qu’il serait mesquin vis-à-vis du futur lecteur d’en dire plus.

Une fois brossés ces fonds de toile, l’auteur détaille ses sujets de prédilection : commercialisation à outrance, agressivité totale, place de l’individu dans la société et définition du schéma social, liberté d’action et de pensée, manipulations idéologiques, politiques et mercantiles, mutations génétiques, tolérance et acceptation des différences quelles qu’elles soient. Le tout se basant sur une des évolutions possibles de la société des années 1950. Et c’est là que ces récits prennent toute leur consistance, surtout aujourd’hui : ce qui est décrit peut encore advenir ! Surtout si l’on considère l’évolution des entités capitalistes actuelles. Comment alors ne pas être angoissé à son tour par ces tableaux ? Les craintes de Philip K. Dick sont communicatives et leur simple évocation est une véritable mise en abîme de nos habitudes pourtant si insignifiantes et a priori, si inoffensives. Comment ensuite accepter sans broncher l’environnement formé par notre société ? Le regard que l’auteur portait il y a un demi-siècle est celui d’un homme ayant un sens de l’observation et une capacité d’anticipation hors du commun. D’aucuns le qualifieraient de visionnaire. Pourtant, il y a un thème qui n’apparaît pas dans ces nouvelles : le développement incroyable des systèmes de communication. Il faudra aller le chercher dans d’autres textes de cet auteur majeur, dont les plus connus sont sûrement Paycheck, Minority Report, Blade Runner et Total Recall.

Philip K. Dick est fidèle à ces deux petits mots qui sont à eux seuls une véritable définition de la science-fiction : et si… ? Il s’en est emparé avec brio et a sondé méticuleusement les aspects saillants de son monde, cherchant le maillon faible sous lequel glisser un grain de sable pour voir quels dérapages cela pourrait occasionner. Il en résulte un ensemble de textes forts, à lire séparément (à tout avaler d’une traite on en sortirait hagard, et prêt à remballer le premier commercial venu) tant sa vision du futur est pessimiste et désespérante. Des récits d’autant plus percutants d’ailleurs qu’ils sont courts.
Un petit opus nécessaire.

anabel delage

   
 

Philip K. Dick, Immunité et autres mirages futurs (traduit par Hélène Collon), Folio SF n°197, 2005, 243 p. – 5,30 €.

 
     
 

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Richard Matheson, Enfer sur mesure et autres nouvelles

Quelques nouvelles bien choisies qui permettront aux non initiés d’aborder l’univers très riche de Richard Matheson

Richard Matheson est un auteur que la diversité de ses écrits rend inclassable mais que l’on reconnaît aujourd’hui comme l’un des auteurs phares du fantastique moderne, de la terreur ou de l’horreur. Chez lui, l’angoisse n’est jamais gratuite. L’on en voudra pour preuve ce petit recueil paru dans la collection « Étonnants classiques » de Garnier-Flammarion, qui regroupe cinq textes : « Enfer sur mesure », « Mantage », « Je suis là à attendre », « Avis à la population », « Cycle de survie ». Ces short stories ne sont sans doute pas les plus représentatives du répertoire de Matheson mais à travers elles les lecteurs, et notamment les lycéens, pourront saisir les différents niveaux de réalité qui s’imbriquent au sein de chaque nouvelle, et l’extrême originalité des chutes qui parachèvent les récits en leur offrant leur pleine dimension fantastique.

Tous les textes jouent ici sur notre rapport à la réalité ; l’humour y est quelquefois grinçant, et la peur s’y glisse toujours en filigrane. L’angoisse qui sourd s’origine souvent dans des situations métaphysiques… Dans « Mantage », l’une des nouvelles les plus réussies, le personnage central, en proie au doute existentiel, en vient à considérer sa propre vie comme une suite de flashes cinématographiques. Dans « Avis à la population », le héros, écrivain de science-fiction, découvre, comble d’ironie, que l’avenir qu’il décrit soigneusement dans ses œuvres est en tous points conforme à la réalité et du même coup se voit acculé à l’abandon de l’écriture, celle-ci n’étant plus créatrice au sens fort du terme. Le narrateur intérieur devient la proie de ses écrits, la boucle se ferme inexorablement.

On retiendra notamment le texte très court et très incisif « Cycle de survie », où l’on voit que l’écrivain peut très vite succomber à la névrose obsessionnelle, et s’installer dans une sorte de solipsisme terrifiant où l’auteur est tout à la fois le facteur, le directeur de collection, le rédacteur en chef et le lecteur, et ainsi de suite. Une fois encore la boucle se referme. 
De la mise en abîme caractérisant chacun des textes rassemblés ici se dégage une réflexion sur l’écriture et le rôle de l’écrivain. Ou plus généralement sur le langage, comme l’illustre malicieusement la nouvelle « Enfer sur mesure », histoire d’un vieil auteur névrotique qui après sa mort se retrouve dans un au-delà où les mots n’ont plus de sens, ce qui accentue le caractère stéréotypé d’un langage que le sémanticien abhorra tout au long de sa vie.

Ces quelques nouvelles, judicieusement choisies au demeurant, ne suffiront certainement pas à saisir la richesse de l’univers intérieur de Richard Matheson, univers qui oscille de façon subtile entre fantastique et science-fiction, et qui à l’instar des nouvelles de Philip K. Dick ou de Robert Silverberg, instille l’irrationnel au sein de nos certitudes. Pour Matheson, l’univers n’est pas nécessairement rationnel, il est, c’est tout ! Et cette intime conviction a fini par le conduire à s’éloigner de la science-fiction (qui s’appuie sur des sciences rigoureuses) et à laisser libre cours à ses obsessions, névroses, et autres peurs abyssales qu’il a su mettre en abîme de façon magistrale pour notre plus grand plaisir.

patrick raveau

   
 

Richard Matheson, Enfer sur mesure et autres nouvelles (textes traduits par J. Chambon et H. Collon), Flammarion coll. « Garnier Flammarion – Étonnants classiques », 2004, 114 p. – 3,35 €.

 
     
 

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S.P. Somtow, Mallworld

Cet ensemble de nouvelles s’articule autour d’un gigantesque centre commercial spatial où l’on trouve absolument tout

Mallworld est un ensemble de nouvelles s’articulant autour d’un gigantesque centre commercial spatial éponyme. On y trouve tout, absolument tout. Voilà qui devrait faire le bonheur des humains. Sauf que ces derniers ont été mis en quarantaine par une race supérieure d’extraterrestres en attendant d’atteindre un niveau certain de sagesse et de pouvoir se balader librement dans la galaxie. Seul inconvénient, cette mise à l’écart prive les humains de la vue des étoiles, engendrant mélancolie et désespoir chez eux. Chacun des protagonistes des textes va essayer, à sa façon, de les retrouver ou de s’accommoder de ce manque.

Ce recueil rassemble des textes inégaux. Si « Le vampire de Mallworld » est le plus réussi, les autres pèchent par excès d’optimisme, de sexe, de drogue. En somme, rien de neuf, même quand la folie s’en mêle (« Un air de Mallworld »). Le thème du double obscur n’atteint pas sa pleine mesure et le lecteur reste sur sa faim. C’est ainsi jusqu’au bout de l’ouvrage, même si les poncifs habituels chers à la science-fiction sont au rendez-vous : commercialisation à outrance, technologie ultra-développée et domination d’un peuple par un autre. La question de l’esclavage est ici traitée à la va-vite, comme si tout un chacun pouvait s’y faire en apparence et résister grâce à son jardin secret. On est loin de la qualité de réflexion de La Planète des singes ! En effet, le ton volontairement léger, le comique et le superflu s’entremêlent au détriment des sujets abordés. Ce choix narratif rend la lecture plaisante, voire drôle par moments, je le concède, mais il est regrettable que cela n’aille pas plus loin : les textes en deviennent insipides. Certes, on lit cette compilation avec plaisir, comme un rafraîchissement bienvenu au milieu d’un genre souvent très sérieux mais on n’y cherchera pas autre chose.

Le lecteur ne risque pas d’échauffer ses méninges à force de réfléchir et là, on sent que l’auteur a raté quelque chose, que le ou les messages ne passent pas. Mallworld reste alors dans la catégorie des ouvrages qui n’apportent rien de particulier, sauf un agacement profond. Si on souhaite éviter en partie ce sentiment, on s’abstiendra de lire le discours faisant office de lien entre les nouvelles. Sinon, on rira la première fois, on soupirera la seconde, pour au bout du compte s’énerver devant tant de condescendance et de remarques gratuites. On aura bien du mal à passer outre cette exaspération pour voir dans ces textes une caricature d’événements survenus dans nos sociétés policées. Ce point, ajouté aux autres, rend le tout pénible et montre combien Somtow échoue à vouloir susciter la réflexion chez ses lecteurs tant ses textes tendent à n’être que simple description critique d’une société de consommation décadente dont les membres sont égoïstes, formatés et peu aventureux. Même l’image des extraterrestres pas si parfaits que cela n’équilibre pas ce constat. L’auteur oscille entre une naïveté étonnante et des sarcasmes froids envers ses personnages, tout en brocardant au passage les femmes avides de perfection. Aussi sera-t-il bien difficile au lecteur de se sentir impliqué dans ces diverses tranches de vies narrées.

Les étoiles manquent – volontairement – à ce recueil, mais c’est dommage car elles auraient pu apporter une touche de poésie et rendre le tout moins obscur…
anabel delage

   
 

S.P. Somtow, Mallworld (traduit par Jacques Chambon et Gilles Goullet), Folio SF n°1752, 2004, 468 p. – 7,30 €.

 
     
 

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Philip K . Dick, Paycheck et autres récits

Les individus n’ont plus aucun refuge de nos jours. Personne pour les aider. Pris entre deux forces sans scrupules, ce sont de simples pions sur le jeu des puissances économiques et politiques

C’est toujours un plaisir que de lire du K. Dick. Un douloureux plaisir. Comme d’autres récits de cet apôtres de la SF, Blade runner, Total recall ou Minority Report, Paycheck vient d’être adapté au cinéma, par John Woo himself. Triste conclusion : on ne parle plus de Paycheck que comme d’un film (de plus),occultant ainsi l’œuvre elle-même et les récits satellitaires (je néologise, mea culpa) qui l’accompagnent et la constituent. C’est d’autant plus dommage que cette adaptation cinématographique est loin de faire l’unanimité…

Ce recueil de textes du grand K. Dick écrits entre 1953 et 1974, aborde les thèmes chers à l’auteur : time-travel, anéantissement de l’individu par les trusts planétaires, mainmise totalitaire de la technique sur l’existant, irréversible perte du monde commun engendrée par l’intérêt politico-économique entendu… En ce sens, ranger les divers textes de ce florilège (Nanny, Le monde de Jon, Petit déjeuner au crépuscule, Une petite ville, Le père truqué, Là où il y a de l’hygiène…, Autofab etc.) sous l’égide de Paycheck (« La clause de salaire ») est une bonne chose tant Paycheck est emblématique du système dickien pivotant autour d’une perception autre du temps et de la réalité. « La clause de salaire » met en avant un ingénieur en informatique, Jennings, engagé par de grosses compagnies pour voler des secrets technologiques à des concurrents. Pour qu’il ne divulgue pas les données ainsi acquises, sa mémoire est artificiellement effacée. Mais cette fois-ci, il a accepté de travailler pendant deux ans pour le compte de l’entrepreneur milliardaire Rethrick, en demandant dans son contrat non pas « 50 000 crédits » mais une enveloppe contenant des objets anodins, a priori sans aucune valeur marchande. Qui plus est, à peine sorti de chez Rethrick, il est interpellé par la Police de sécurité de l’Etat. C’est uniquement avec l’aide des quelques objets qu’il s’est remis à lui-même à travers le temps et avec l’aide de la secrétaire de Rethrik, Kelly, que Jennings va devoir reconstituer le puzzle de sa mémoire défaillante…

Une formule de Paycheck résume à elle seule la situation intenable où se trouvent chacun des protagonistes de ces terribles nouvelles, dont l’aspect visionnaire et le pessimisme foncier sont incontestables :
Les individus n’ont plus aucun refuge de nos jours. Personne pour les aider. Pris entre deux forces sans scrupules, ce sont de simples pions sur le jeu des puissances économiques et politiques
A noter en particulier dan ce contexte noir cette merveille de lucidité apocalyptique qu’est The Cromium fence (« Là où il y a de l’hygiène… », 1955) opposant dans un monde futuriste où le journal n’a plus qu’une page et où les appareils d’Etat – robotisés à outrance – sont rois le clan des Puristes à celui des Naturistes, lesquels ne laissent plus aucune place au libre arbitre et au refus d’adhérer du sujet…

Paycheck et autres récits est un pur chef d’œuvre, qu’on conseillera aux belles âmes bandelettées qui parviennent toujours à s’endormir sans problème le soir et qui ne remettent jamais en cause le cours du monde crapuleux dont nous croyons qu’il est nôtre.

frederic grolleau

   
 

Philip K . Dick, Paycheck et autres récits, Gallimard coll. « Folio-SF », 2004, 489 p. – 6,10 €

 
     

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Luiz Ruffato, Tant et tant de chevaux

Un roman aussi déconcertant que brillant, dont la forme éclatée s’apparente davantage au recueil de nouvelles

Fragments de vies…
 
Sao Paulo : une mégapole qui évolue à deux vitesses. D’un côté les riches avec leurs quartiers résidentiels, leurs somptueuses habitations et leurs luxueuses voitures. De l’autre, les pauvres, la masse, la plèbe croulant sous son lot quotidien de mésaventures. Avec Tant et tant de chevaux, Luiz Ruffato signe là une oeuvre phare de la littérature brésilienne. Salué par la presse à sa publication, le livre ne cesse de conquérir le public. On a parlé de « Nouveau Roman brésilien » tant le style est novateur. En effet, l’ouvrage, reconnu dans la catégorie « roman », ne présente pas toutes les caractéristiques du roman traditionnel. Mais plutôt des similitudes avec le recueil de nouvelles.
 
Le texte de Ruffato apparaît fragmenté, en morceaux, disons en pièces détachées. C’est une suite de récits, de témoignages bouleversants, de réflexions et d’images qui déferlent au fil des pages. Ils sont là, comme jetés en vrac, pêle-mêle, en désordre dans le livre. On a l’impression de passer d’un univers à un autre sans grande transition. À vrai dire, le sentiment de décousu et de sauts du coq à l’âne déconcerte un tantinet… et dépayse d’autant plus que cette singularité – dans un roman – confère au texte un aspect de miroir brisé dans lequel une multitude de vies anonymes se reflètent. Une sorte de kaléïdoscope qui reproduit les turpitudes des personnages estourbis par la précarité.
 
Comme quelque obscure tragi-comédie qui peindrait les facettes pathétiques de la condition humaine Tant et tant de chevaux fleure bon ce Naturalisme cher à Zola. Il distille ce Réalisme sacré chez Flaubert. Les scènes de vies sont présentées dans leur spontanéité, sans atours, dans leur précarité. Ruffato offre là un livre implacable qu’il actionne comme un œil grand ouvert sur le quotidien des masses. Cette caméra enregistre tout ; ne laisse rien de ces vies au hasard, jusqu’aux moindres détails de leurs intimités. Impossible alors, pour le lecteur, de détourner les yeux. Les récits l’absorbent. Les phrases se succèdent, porteuses d’un parfum de vraisemblance…
 
Chaque page s’ouvre comme un parloir où les personnages viennent s’épancher sans fausse pudeur. De l’autre côté, silencieux, le lecteur écoute les confessions poignantes de ces ombres furtives étranglées par la pression sociale. Il mesure leurs espoirs, leurs luttes, leurs frustrations. Des âmes damnées sombrant dans une lente et vertigineuse descente aux enfers…
 
À ce moment, nous sommes loin des plages paradisiaques vantées par les agences de voyage et à des lieues des prestigieux carnavals. Ce n’est plus le Brésil tout de charme et de beauté qui attire de richissimes touristes occidentaux en mal d’exotisme et d’aventures… Fils du pays, Luiz Ruffato déchire volontiers le voile de façade. Il gratte naturellement le vernis d’appoint. Le livre est un cri contre les très grandes inégalités sociales entretenues par les gouvernements qui, en surface, clament leur foi en la justice et le respect des Droits de l’Homme. Mais concrètement, la gangrène sociale continue de gagner du terrain. Le thème est universel. De facto, une partie – non négligeable – de la population se retrouve rejetée, marginalisée, exclue et coupable, a priori, de ne pas être née sous de riants auspices…

Tant et tant de chevaux, le titre évoque une course échevelée de chevaux affolés et furieux qui galopent avec frénésie dans la jungle des cités laissées pour compte. D’aspect hirsute au premier abord, le texte séduit rapidement. Il aurait fallu le dépiauter avec calme et constance. Comme une pépite d’or brut qu’il convient de frotter avec soin et patience pour la voir enfin briller. Et Ruffato fait partie de ces créateurs pour qui « écrire bien » ne suffit pas. Il faut « écrire fort ».
Pour son premier roman, il s’est laissé tenter par un style éclaté pour produire une œuvre éclatante, magistralement traduite du brésilien par Jacques Thiériot
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flora menie

   
 

Luiz Ruffato, Tant et tant de chevaux (traduit par Jacques Thiériot), Métailié « Bibliothèque brésilienne », mars 2005, 156 p. – 16,00 €.

 
     
 

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Chantal Montellier, TGV Conversations ferroviaires

Chantal Montellier publie là un petit bijou, mi-recueil de nouvelles à teneur sociologique, mi-uppercut graphique


Qui n’a pas un jour pris le train et pesté intérieurement contre cet autre, celui ou celle dont une exclamation ou une conversation l’a tiré d’une rêverie ou d’un livre ? Qui n’a pas détaillé ses compagnons de voyage, bercé par le rythme des rails défilant, et été tenté de croquer un être pour son physique atypique ou son allure incroyable ? Qui encore n’a pas souri au passage d’un tout-petit endormi puis soupiré à cause de ses cris ? Ces moments-là, on a tendance à les supporter et les oublier. Chantal Montellier, quant à elle, leur a trouvé un relief particulier et nous les présente dans un ouvrage élégant, préfacé par un Jean-Bernard Pouy conquis. Des notes prises sur le vif de conversations volées, des fragments de vies, des croquis devenus tableaux se mêlent, ainsi que les réactions personnelles de l’auteur venant poursuivre un échange, imaginant une suite possible, une fin tragique comme on en voit seulement dans les films. Ces instantanés sont autant de témoignages du quotidien. Et le quotidien, justement, prend de temps à autre des tournures incroyables. Ainsi, l’auteur fait partager son indignation quand une discussion dérape et révèle l’intolérance, le racisme ou l’homophobie d’une population tirée à quatre épingles. Elle nous offre ailleurs un moment de joie, lorsqu’on assiste à travers son regard perçant à un bien curieux ballet entre adolescents aux mœurs légères. Ou encore ses réflexions sur ces nouveaux habitants des gares, ces sans domicile fixe qui hantent les salles des pas perdus, à la recherche d’une compagnie et d’un peu de chaleur humaine, en plus de celle du vin. On se perd ainsi avec délectation dans ces vingt-six contes contemporains qui n’en sont pas. On imagine les scènes pour les avoir vécues soi-même… celles-ci ou d’autres, elles se ressemblent toutes sans être pour autant similaires… On se prend à rêvasser au sortir de l’une des nouvelles, espérant une adaptation théâtrale qui lui rendrait grâce. Et on découvre page à page un ouvrage qui de superflu devient indispensable car révélateur d’une société malade jusque dans les déplacements de ses membres.

À l’évidence, Chantal Montellier n’a pas composé ce livre sans y mettre une part d’elle-même, de cette révolte frémissante et sous-jacente soudainement exposée au grand jour, utilisant une petite phrase, ces quelques mots de trop, insupportables, pour mieux souligner son désaccord. On croit à une oeuvre de fiction, on voudrait se raccrocher à cette idée…
On apprécie la rythmique particulière des descriptions, les tournures lapidaires pour brosser à traits fins et concis le portrait de ces anonymes. Goûtons plutôt :
Un vieux monsieur entre dans le compartiment. Casquette à visière bordée bleu horizon. Chemise blanche impeccable. (Que faisait-il en 43 ?).

Tout est dit, l’esquisse est dans les mots. Les illustrations, dans le style graphique et cru qu’on leur connaît, sont là pour mettre en exergue un détail, ce point que l’on fixe car on est gêné et que l’on ne veut pas voir la scène. Refuser d’y assister, ne pas en être le témoin. Et encore une fois, tout est politique. Autant dire que le sujet est en or pour Chantal Montellier. Elle montre justement ces étalages d’opinions se poursuivant au café de la gare, devant les buffets froids, fustigeant tout ce qui sort d’une « normalité » bien définie. On se lance des oeillades de connivence, on se reconnaît, entre bien-pensants. Pensez-vous ! La réalité devient écœurante. À croire qu’il suffit de mettre une poignée d’humains dans un lieu clos, de laisser mariner deux heures… pour se réveiller dans un univers absurde !

C’est bien là le moindre constat que l’on puisse faire d’ailleurs. Incrédule, on reprend en main l’objet révélateur pour l’examiner sous toutes ses coutures : quel étrange pouvoir a donc ce livre à la couverture blanche et bleue, à l’allure soignée, à la maquette délicate ? On touche le papier : il est lisse et mat, rien n’accroche… Est-ce encore une manière d’illustrer le propos ? On pourrait être tenté de le croire : les ouvrages de la collection « Traverses » n’obéissent pas à des règles fixes. C’est le contenant qui s’adapte au contenu pour mieux le servir, et pas l’inverse. Difficile d’avoir une belle bibliothèque dans ces conditions. Pourtant le choix est juste, il est celui de l’amoureux du livre. Car l’objet ne livre-t-il pas un message ? Arrêtons là, soulignons seulement la démarche effrontée de ces éditeurs qui ont pour nom Les Impressions Nouvelles, et revenons à nos moutons et à leur contemplatrice.
On sort donc sonné de lectures fragmentées par le découpage en nouvelles, épuisé par tant de haine quotidienne, tant de refus de tolérer « l’autre ». Alors, on prend la plume à son tour pour conseiller ce pamphlet à des inconnus, à vous lecteurs, pour qu’à votre tour vous puissiez en prendre connaissance et le prêter à vos proches ou l’abandonner sur le siège d’une salle d’attente, dans la gare la plus proche de chez vous… avec l’espoir narquois qu’il sera ramassé par l’un de ces haineux banalisés, provoquant chez lui un sursaut salutaire. Ou encore pour que, simplement, vous sachiez qu’il existe un tel livre et qu’un jour vous l’ouvriez.

Parfois, il arrive que se produise une rencontre improbable dont on ressort lessivé mais comblé. En voici une. Merci Madame Montellier, de savoir en quelques traits fixer ces comportements inadmissibles tout en conservant le respect de la personne. Paradoxalement, vous nous rendez une part de notre humanité. En refermant votre oeuvre, on se dit alors que le combat ne fait que commencer, et l’on se retrouve à siffloter un petit refrain à notre sauce, sur l’air de l’Internationale bien sûr !
Battons-nous et soudain,
un coup magistral,
fera de nous des frères, demain !

anabel delage

   
 

Chantal Montellier, TGV Conversations ferroviaires, Les Impressions Nouvelles coll. « Traverse », 2005, 157 p. – 18,00 €.

 
     
 

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Philippe Paquet, L’ABCédaire de la Chine

Des brèves lapidaires, dispensées selon un abécédaire plein d’humour assorti d’illustrations de Cabu… voilà un moyen original d’approcher la Chine

 2004 année de la Chine. Devant la profusion d’ouvrages publiés à cette occasion on s’étouffe, trop c’est trop. Le régime à adopter sans hésitation est L’ABCédaire de la Chine, parfaitement adapté à nos estomacs parce qu’il sert l’info par mini-doses. L’auteur, Philippe Paquet, journaliste et grand reporter, nous cuisine ça avec habileté. De petits textes courts, parfois drôles, pimentés d’histoires vécues. C’est là qu’il est le meilleur : la Chine, visiblement, il connaît bien et depuis longtemps ; surtout il aime. Alors plutôt que de tenter de peindre le Pays du Milieu dans son aspect gigantesque, il nous en livre le visage le plus quotidien, à travers les gens, leurs habitudes, leurs conditions de vie, leurs découvertes. La fin de l’économie planifiée en édictant la loi du profit a donné naissance à un nouveau sort pour de Nouveaux Chinois. Ceux-ci ont fait connaissance avec le chômage, le démantèlement du système de sécurité sociale, la disparition des entreprises-providence. Un quart de la population active est sans emploi, l’éducation des paysans est payante, les soins aussi.
 
Dans ce livre qu’il fait bon picorer, on s’amuse aussi. Si le remodelage de la face chinoise se fait à une allure remarquable, saluons les grandes gagnantes dans l’histoire, les filles, réévaluées semble-t-il, au regard des statistiques qui donnent 170 garçons pour 100 filles.

A signaler les rubriques « Internet », « Toilettes », « Tintin », « Crachat », « Montagne », « Parc », « Sieste ». Elles constituent une indispensable mise à jour du mythe d’un nouvel Eldorado. De cette mosaïque illustrée par les crobards de Cabu surgissent les portraits de gens extrêmement vivants, pleins d’énergie, sans a priori, sans barrières, proches encore de la misère plus qu’ils ne le sont de la consommation. Il fait contrepoids au sinistre record mondial détenu par la Chine en matière d’exécutions capitales et de tortures. A ce sujet, la rubrique « Démocratie » affirme que « l’espace de liberté individuelle ne cesse de s’accroître ». Un bon exemple de ce qu’on ne savait pas.

colette d’orgeval

   
 

Philippe Paquet, L’ABCédaire de la Chine, illustré par Cabu, Editions Philippe Picquier, 2004, 195p. 17 €.

 
     

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Sheila Heti, Les Fables du milieu

Tels des contes, ces fables mettent en scène des personnages rocambolesques, évoluant dans des univers fabuleux

Le monde merveilleux de l’amour

 

« La princesse et le plombier », « Une sirène dans un bocal », « La femme qui vivait dans une chaussure », « Le tout petit beignet », « La guenon préférée »… Autant de titres, de courtes histoires mêlant rêve et réalité. Proches des contes, ces fables mettent en scène des personnages rocambolesques, évoluant dans des univers fabuleux. Quel garçon pourrait tomber amoureux fou d’une guenon ? Et pourtant, on y croit !

Ces récits s’appuient sur des éléments réalistes et, surtout, délivrent une morale. Bien qu’on ait l’impression d’être transporté ailleurs, de découvrir un nouveau monde, ce que l’on retient finalement, c’est la morale de l’histoire. Ici, le merveilleux n’est qu’un prétexte pour transmettre une leçon. Dans « La fille qui plantait des fleurs », on apprend que le sexe sans amour, c’est laid. « Le monologue de la lune » suggère qu’il faut se réaliser pour s’aimer. Chaque fable est un enseignement. Une approche. Une nuance, comme l’évoque, d’ailleurs, le titre de l’ouvrage. Chaque récit apporte une nouvelle brique à un même édifice : l’amour. Comme si cet état de grâce se construisait. Comme s’il était un de ces pays à bâtir. L’amour, Sheila Heti le conjugue à toutes les personnes et à tous les temps. Celui de l’innocence, de l’apprentissage, de la sagesse.

Ce livre représente une sorte de méthode pour apprendre à s’aimer et à aimer les autres. L’auteur parle du chez-soi, de la solitude, de la vie à deux, de la colocation, de la famille… en soulignant à la fois les obstacles à l’amour et ses potentialités. En lisant la première histoire, on devine que sans amour, la vie est un cauchemar. En le refusant, on se rend malade, malheureux. La seconde révèle que l’amour des autres passe d’abord par l’amour de soi… En racontant ces fables, Sheila Heti apporte, d’une façon originale, des éléments de réponse à la question : qu’est-ce que l’amour et comment l’atteindre ? Dans « La femme qui vivait dans une chaussure », elle décrit la peur de vivre à deux, en société, d’une drôle de manière, d’une manière drôle.

Même si le thème est abordé sous un angle différent à chaque histoire, ce livre est construit de façon progressive. Les premiers récits décrivent des vies sans amour. Les Fables du milieu donnent à voir les obstacles à l’amour et ses potentialités, à travers des points de vue nuancés. La fin du recueil suggère la fin de toutes choses, y compris de l’amour. Même s’il n’est pas d’un style remarquable (il s’agit d’une traduction, ne l’oublions pas !), cet ouvrage reste facile et agréable à lire. Il divertit, un peu comme un manège dans une fête foraine. Alors, qu’attendez-vous ? Entrez donc dans le monde merveilleux de l’amour !

Géraldine Grunberg

Sheila Heti, Les Fables du milieu (traduction Dorothée Zumstein), Éditions 10-18 « Domaine étranger », 2003, 130 p. – 6,00 €. 

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L’Enfer Me Ment – 10 nouvelles noires

10 nouvelles (très) noires qui signent la première incursion de la web revue Antidata dans le monde de l’édition traditionnelle

Cherchez la faille…

Depuis 1997, Antidata paraît deux fois par an sur le web – chaque livraison apportant son lot de textes brefs, illustrés d’une image et fédérés autour d’un thème au libellé toujours laconique : « l’accident », « la veille », « le dernier »… ce qui permet aux auteurs d’exploiter une vaste gamme de possibles pour répondre au sujet, s’aventurant parfois aux confins du symbolique ou du figuré. La seule limite est celle imposée par la fatigue qu’induit la lecture sur écran – d’où des textes que l’on hésite parfois à qualifier de « nouvelles » tant ils sont courts. D’autres cependant se déploient et acquièrent une ampleur qui justifierait pleinement ce label de « nouvelle » – genre dont la revue se veut le défenseur et le promoteur.

Mais il faut convenir qu’en matière de promotion de tel ou tel genre littéraire, le web n’arrive pas encore à la cheville du papier, et seuls les livres – les vrais, ceux qui ont des pages que l’on tourne entre une première et une quatrième de couverture – semblent à même de remplir cette mission. La légitimité éditoriale est de leur côté. Aussi était-il logique que les antidatistes finissent par s’ériger en éditeur et publient en guise de premier opus un recueil de nouvelles collectif dont l’unité est assurée par un thème imposé – ce dans la droite ligne de l’esprit qui anime la revue depuis ses débuts. 

Le thème-titre, L’Enfer Me Ment, est à lire d’une manière un peu différente qu’on ne l’entend ; ce dédoublement accroît encore la multiplicité des interprétations possibles et lie ensemble claustration, enfer et mensonge. Autant dire que sous la houlette d’un tel titre, les nouvelles ne pouvaient être que « noires ». Et noires elles le sont, aucun doute là-dessus. Noires comme le pessimisme absolu, d’un noir au comble du désespoir au noir épouvante, en passant par le noir polar, toutes déclinent le thème avec une grande variété de nuances en offrant un bel échantillonnage d’écritures, de styles et de sensiblités.

Maud Tabachnik choisit l’évidence en situant son texte en milieu carcéral, Olivier Salaün opte pour l’implicite et le paradoxal en enfermant ses personnages dans un bled perdu blotti au bord de l’océan, ouvert à tous les vents et au bal répété sans fin des oiseaux migrateurs. Quant à Romain Protat, dans « Déchaîné », il pousse jusqu’à leurs extrêmes frontières sémantiques – propres aussi bien que métaphoriques – toutes les ressources suggérées par l’intitulé du thème auquel fait écho la dernière phrase du texte, « L’enfer m’attend ». Feu, métal en fusion, vie laborieuse sans espoir, obsessions, explosions… « Déchaîné » déborde de toutes les figures auxquelles on pouvait s’attendre, telle une diapositive aux coloris portés à leur saturation maximale. Entre ces extrêmes, Jean-Claude Lalumière, Dominique Boeno et Rodolphe Bléger se bornent à tracer, chacun à leur manière, un parallèle – pathétique, sadique et sordide, ou de violence pure – entre réclusion et idée fixe. Idée fixe que Léo Lamarche dresse en prison fatale d’une écriture écorchée vive tandis que des textes comme « Sans vodka » ou « Tout à sa place » paraissent dénués de rapport direct avec le sujet, sauf à le débusquer sous l’étreinte qu’imposent un passé oppressant, une vie monotone et sans horizon. 

Quelle que soit la variation jouée sur le thème proposé, tous ces textes ont au moins un pied dans le rêve et le fantasme. Tous, aussi, dessinent d’une manière quelconque, à un moment ou à un autre, la figure du cercle comme l’expression corollaire à la fois de l’enfer et de la claustration – lesquels ne sont aucunement affaire d’espace à proprement parler. L’essentiel des murailles et des géhennes où s’abîment les personnages s’enracine au fin fond de leur univers mental. Mais s’ils vivent effectivement recroquevillés derrière leurs affects telle une garnison désarmée assiégée dans son camp retranché, tous sans exception s’efforcent de tailler une faille, même si beaucoup redoublent leurs forteresses intérieures de murs en dur et sans fenêtre. Qu’elle s’incarne en une Princesse féline ou prenne la forme d’une assiette de ratatouille, qu’elle s’ouvre dans le sang et le feu ou dans la ténuité d’un corps perdant sa substance, la faille est là, et bien là. C’est l’indispensable lumière sans laquelle la nuit ne se concevrait même pas – l’indispensable brèche sans laquelle l’enferment n’aurait pas même de nom.

Voici la liste des librairies parisiennes où vous pourrez le trouver :

Lady Long Solo 
38 rue Keller 75011 / Tel : 01 53 36 02 01

Libralire 
116 rue St Maur 75011 / Tel : 01 47 00 90 93

L’œil du silence
91 rue des Martyrs 75018 / Tel : 01 42 64 45 40

Librairie Vendredi 
67 rue des Martyrs 75009 / Tel : 01 48 78 90 47

Parallèles 
47 rue St-Honoré 75001 / Tel : 01 42 33 62 70

Compagnie 
31 rue du Sommerard 75005

L’arbre à lettres 
2 rue Edouard Quenu 75005 Tel : 01 43 31 74 08

Pour faire plus ample connaissance avec l’univers d’Antidata, rendez-vous sur la page d’accueil de leur site ; à partir de là, toutes les errances sont possibles – dans la limite des thèmes proposés…

isabelle roche

Recueil collectif, L’Enfer Me Ment – 10 nouvelles noires, éditions Antidata, 2004, 164 p. – 10,00 €.

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Gabriel Brownstein, L’Etrange histoire de Benjamin Button 2e étage gauche

Incursion très sombre dans le coeur et les pensées de quelques habitants de Manhattan

Il y a des périodes comme ça, où un même sujet inspire plusieurs auteurs. On pense presque à l’émergence d’une « tendance littéraire » au regard du paysage éditorial actuel. De nombreux réalisateurs de cinéma avaient déjà fait de Manhattan leur lieu de prédilection ; voilà que les écrivains, à leur tour, donnent leur propre description de l’endroit, se plaisant à évoquer l’atmosphère, décidément bien particulière, de ce quartier de la Grosse pomme.

Le mois dernier déjà, la Comédie new-yorkaise de David Schickler­ nous guidait dans le dédale des rues de Manhattan. Ce mois-ci, les éditions du Seuil publient le dernier ouvrage de Gabriel Brownstein, L’Etrange histoire de Benjamin Button 2e étage gauche et l’on ne peut s’empêcher de constater les nombreuses similitudes de sujets, de style aussi, entre les deux recueils de nouvelles.

Coexistence d’un modèle et d’un plagiat ou simple coïncidence, la question n’est pas là. Il s’agit plutôt de se demander ce qui fascine tant nos auteurs à Manhattan. Sans doute y a-t-il, chez les deux écrivains, cette jubilation à resserrer l’anecdote à un quartier, comme un coup de projecteur donné sur le lieu du drame. Et pourquoi ne pas évoquer alors le quartier le plus célèbre, celui dont chaque lecteur a à l’esprit les frontières infranchissables ? L’insularité de l’endroit lui confère un isolement dramatique indéniable, l’observation de l’objet précis peut alors commencer.

C’est donc de près, de très près, que l’on peut approcher les personnages, jusque dans leur tête où l’on observe leur façon de penser, l’enchaînement de leurs idées, l’expression de leurs angoisses les plus secrètes. Gabriel Browstein, plus encore que David Schickler, dresse une succession de portraits dévastés, et nous donne à voir la condition humaine dans ce qu’elle a de plus torturé et de plus souffrant.

On se dit alors que la fascination de ces auteurs pour Manhattan est bien étrange. Schickler savait encore y déceler quelques sursauts de vie, quelques clameurs de joie même, lorsqu’il évoquait la naissance d’un sentiment amoureux, ou d’un simple désir. Le tableau de Gabriel Browstein, lui, est un monochrome. Tout est noir. Rien n’est sauvé, pas même la création littéraire. Car l’auteur américain ne fait que constater le chaos, en refusant systématiquement de s’approprier cette matière brûlante et de la transformer, ce qui sans doute reste la fin première de l’art. Dans une courte préface, Gabriel Brownstein affirme avoir « cannibalisé » les oeuvres de quelques grands poètes tels Fitzgerald, Hawthorne, Kafka… Qu’il s’agisse des intrigues, des personnages, ou des dialogues, l’influence de ces auteurs est en effet flagrante. Brownstein n’a pourtant pas su les suivre jusqu’au bout de leur démarche. Le noir tableau se charge chez eux des couleurs de la création active, le désastre du monde trouvant alors une certaine raison d’être ; il en devient presque beau, assurément sublime. On lit et on relit encore ces chefs-d’oeuvre, alors même que l’ouvrage de Brownstein s’abîme dans le marasme d’un dégoût stérile.

Géraldine Grunberg

Gabriel Brownstein, L’Etrange histoire de Benjamin Button 2e étage gauche (traduit par Philippe Aronson), Seuil, 2003, 272 p. – 18,50 €. 

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Vincent Ravalec, Un pur moment de rock’n roll

Ah, ces jeunes… Ils sont vivants, ils sont marrants, ils vont se planter en beauté !

Esthétique de la lose machine

Ah, ces jeunes ! Certains adultes les voudraient rangés, déjà responsables en herbe, conscients des combats qu’ils devront livrer pour se tailler une place confortable dans notre beau pays en ces années 90…

Et pourtant, nombre de ces mômes n’ont pas la tête à ça. Le beau programme matraqué par les parents et l’éducation nationale s’avère incompatible avec leur besoin de sensations fortes, cette envie physique poussée à l’extrême, à laquelle ne répondent pas forcément l’ouverture d’un terrain de foot dans le quartier ou l’adhésion aux projets des grandes causes humanitaires.

Ils sont vivants, ils sont marrants, ils vont se planter en beauté…

Kyrielle de prétendants pour une seule héroïne

Ravalec connaît bien ses protagonistes : petits truands, petites frappes, petits canons, gros délires, gros excès, grosses galères bien dans le rythme. Dans son style narquois, il photographie huit destins de losers remixés au shoot-grenadine avec comme jackpot la gloire ou la mort :

– Polaroïd pris au centre de formation des apprentis : baby-foot, cruauté, Chuck Berry, et le passé sur sa mobylette…
– Diapositive ramassée dans les rayons de la Maison du Bricolage : jusqu’à la cage du dépôt, il n’y a qu’un mauvais pas pour les deux copains accros aux perceuses…
– En négatif, le visage d’une bonne petite pute, douce Juliette qui passe du trottoir à l’hosto sans perdre le sourire…
– Photomaton chez les taulards pour le spectacle de fin d’année de la prison : l’occasion de découvrir de nouveaux talents…
– Radiographie pour Jean-Luc et son pote, le corps ravagé par un sida déclaré mais la tête quelque part au soleil…
– Photo de famille pour les bijoux de Never Twice, bandit turgescent qui ravissait les dames…
– Flou intimiste en face de la station service, quand le tapin distribue des Haribo au lieu de vendre la marchandise attendue…
– Pellicule voilée par la came, poème fluctuant à la poursuite du désir en attendant son dealer…

Les clefs du bonheur enfoncent des portes ouvertes

La seconde partie du recueil de nouvelles attaque sur une longue ébauche de solution à la sauce sociale : dépaysement bucolique et travaux des champs comme thérapie obligatoire pour nos jeunes délinquants. Pas évident pour eux, confrontés aux méthodes alternatives d’un pseudo gourou pathétique, mais hilarité garantie pour le lecteur qui accompagne le jeune anti-héros de plus en plus loin dans l’absurde organisé.

Chaud bouillant et sous pression !

Puis nous ferons un détour sur la pointe des pieds chez le dealer Renato, sans déranger sa chérie qui porte un bébé très attendu. Nous profiterons des embouteillages nocturnes de la Porte Dauphine pour observer les mœurs d’automobilistes vraiment ouverts. Un type croisé à l’arrêt de bus Château Rouge nous prendra sous son aile pour nous apprendre comment manipuler la chance. Et enfin, le voyage s’achèvera en Camargue, où les gitans essayent d’attiser les femmes à force de guitares torrides !

Avalé en trois secondes ce Pur moment de rock’n roll… Ravalec intercale pilules amères et tranches de vie croustillantes en épigramme épicé à la dérision. On en redemande !

stig legrand

Vincent Ravalec, Un pur moment de rock’n roll, Le Dilettante, 1992 J’ai Lu Nouvelle Génération, 1996, 158 p.

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Philippe Di Folco, Tentatives de sourires et autres plongeons

Down tempo, ces vignettes d’émotion à la limite de la fiction sentent les photos oubliées qu’on s’amuserait à classer

Seul en haut du plongeoir de sa mémoire, Philippe Di Folco convoque ses lecteurs à retourner vers le passé, quelques jours, quelques années, en arrière, pour s’asseoir une cigarette à la main et assister au spectacle.

Fragments, bribes, éclats, ricochent en 26 documents écrits dans lesquels se disloque un réel tissé d’expériences à la limite de la fiction.

C’est dans les moments creux que l’auteur trouve les empreintes les mieux conservées de ceux dont les fils s’enroulent toujours autour de son stylo dégingandé.

Down tempo, personnelles et prégnantes d’émotion, ces vignettes sentent le plaisir d’écrire et l’étrange sensation que l’on éprouve devant des photos oubliées, qu’on s’amuserait à classer.

« Ne pas savoir nager à treize ans c’est pas grave, en fait ? »

Et ignorer ce que le plongeon amènera au bout de la chute, bitume ou limpidité chlorée, c’est prendre le risque qui fait un livre unique. Le risque d’écrire sur ce qui touche, d’éclater l’histoire au rythme syncopé du temps, sans crainte ni trop d’illusion, pour poser un doigt sur la bouche énigmatique du présent.

Bien dessinés et ancrés dans leur époque, les anti-héros traversent Berlin ou Créteil avec élégance, écrivent dans la revue Orthopédique, s’interrogent en écoutant Exercise 1 de Joy Division et quand ils perdent les pédales, hésitent sur une tentation de soupirs au Batofar et d’autres frissons.

« Turn on your TV,
Turn down you audiophone
Turn away from it all,
it’s all getting too much »

« Tu le sais toi mon cher journal que JE NE MENS JAMAIS ! »

Il y a des blessures et des caresses dans ce livre. La notion d’hyperbiographie y prend tout son sens, et la réinterprétation des évènements danse avec le réalisme des rencontres, des membres de la famille croisent de purs fantasmes, différentes versions de Di Folco s’interfacent avec des situations imaginaires… Le seul qui s’autorise à être vraiment réel, serait presque l’obsédant Alison Webster…

Emois sexuels, krach des émotions, tendresse cynique, le camping de Saint-Gilles-Croix-de-Vie, respect aux ancêtres, des kilomètres de livres et une mélodie africaine, voici l’inventaire qui change la chute libre en vol plané.

Le dérisoire s’avère le centre moteur dans lequel le rictus se transforme souvent en sourire ambigu qui prononce : « Et si vous n’aviez plus rien à vous dire ? Et si ce texte avait tout épuisé ? Et si cette histoire était une hyperbiographie, plus vraie que la vraie, absolument fidèle, au microdétail près, extensible et croissante comme ce philodendron toujours vivant, offert à tes parents le 20 avril 1963, pour leur mariage, plante verte d’appartement qui pousse encore et encore aujourd’hui (meurt-il demain du fait d’en parler ?), se déploie, forme nœuds et radicelles le long d’attelles en bambou, bruissante et chatoyante, malgré les déménagements, l’absence d’eau, de chanson, de cris et de rires ? »

Rien ne se perd, tout se transforme

De livre en livre, Philippe Di Folco s’explore avec l’enthousiasme d’un archéologue du vécu à la recherche de vérités universelles. Des fouilles qui démontrent au premier plan son humanité, qui tendent à prouver une forme d’existence et suscitent l’intérêt de tous les lecteurs qui aiment rencontrer une authentique sensibilité dans une écriture.

stig legrand

Philippe Di Folco, Tentatives de sourires et autres plongeons, Denoël, 2002, 218 p. – 16 €.

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Aime-moi !

Par salves de brèves nouvelles percutantes, 17 auteurs examinent le processus amoureux

« You are the perfect drug, the perfect drug… »

Conclusion d’une lecture haletante, le refrain obsédant de Nine Inches Nails gravite dans ma tête tandis que je tourne la dernière page de ce recueil de nouvelles qui pivotent avec élégance autour de l’axe du désir : ressort du besoin, urgence tapie dans le moindre geste, pulsion tellement universelle qu’elle en est devenue instinct naturel. Conjuguée de tous temps à chaque personne, traduite charnellement en toutes les langues de la planète, cette histoire raconte les plaisirs de l’amour et les affres du manque. Et inversement. L’autre devient alors la drogue parfaite. Emportés par cet élan, les soupirants passent du singulier au pluriel sous influence.

Premiers émois à l’explosion de la puberté, quand puceaux et midinettes entament avec concentration leur parade amoureuse, sur un slow remonté des années 70. Le jeu de la séduction adolescente cadré en cinémascope sur la plage de Saint-Gilles-Croix-de-Vie se répète chaque été.

Déjà, il y a l’attente, l’angoisse et la fragilité : « Me verra-t-il ? » « Sera-t-elle à la hauteur ? » Et inversement. « Que veulent les femmes ? » Ceux qui se posent cette question croisent les autres qui se demandent « Comment faire pour en obtenir ? » Qu’ils ne se fient pas à la presse féminine, équivalent soft du porno masculin, initiant ses adeptes à coup de codes obscurs et messages contradictoires, pour apporter une réponse. Disloqué dans les moteurs de recherche d’Internet, le verbe aimer se dissèque à cœur ouvert en direct et à distance, petite magie du réseau.

Quelle est l’illusion qui fait tourner ce monde ?

C’est le muscle magique, comme dirait FFF. Erotisme, circulation fluide entre le cœur, le sexe et le cerveau. N’est-ce pas délicieux de s’abandonner à cette mécanique ? Corps ensorcelés, passion réciproque, regards qui font les hommes et les femmes… Des arpents de chair multicolore, des tornades de souffles éperdus, le résumé magique et éphémère de l’exaltation. Impossible cependant, d’oublier le yang de ce yin (et inversement !) : frustration, jalousie, trahison, humiliation intime, les dégâts d’orgasmes imaginaires, les saccages de fantasmes inassouvis.

Rassemblés avec une perversité sincère par Philippe di Folco, les 17 auteurs d’Aime-moi ! examinent sans ciller le processus amoureux. Par salves de brèves nouvelles percutantes, le recueil passe au crible la douleur de vouloir être aimé, le bonheur et son lot de violence, l’hystérie inéluctable des relations, car il faut bien constater que « Les humains ne sont que de dangereux imbéciles sentimentaux. »

stig legrand
 
Aime-moi ! recueil de nouvelles, Nicolas Philippe, 2002, 233p. – 14,00 €. 

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Intoxication – l’écriture sous stupéfiants

Comme quoi, tous ne s’endorment pas sur le joint au point de s’écrouler sur la page blanche !

Depuis les années 60, impossible de nier que les stupéfiants ont poussé nombre d’artistes dans des directions intéressantes, aussi créatives que destructrices. C’est un état de fait accepté qui ne choque plus grand monde. Des explorations multimédia de Brian Eno à la signature même des Chemical Brothers, de la factory Warholienne au manifeste de Cypress Hill, les produits psychoactifs et leur univers de référence ont posé les bases de la culture pop et participent toujours activement à son évolution.

Tout citoyen d’un pays démocratique peut aujourd’hui se plonger pour quelques heures dans la sphère étrange des paradis doublement artificiels, il suffit d’entrer dans une salle de cinéma ! Easy Rider, Naked Lunch, Human Trafic, Trainspotting, Las Vegas Parano, Requiem for a Dream, autant de films qui ont séduit plusieurs générations de spectateurs, certainement pas tous usagers, mais aux yeux ouverts sur leur époque.

Pourquoi la littérature serait-elle en reste ?

Le cordon ombilical qui relie les artistes au grand réservoir de la créativité chimiquement assistée n’est en aucune manière exclusif à un mouvement particulier. Avec Baudelaire, De Quincey, Lewis Carroll, Henri Michaux, Antonin Artaud, William Burroughs, Allen Ginsberg et toute la Beat Generation, les écrivains l’ont maintes fois démontré mais leurs oeuvres furent bien longtemps sujet à controverse. Forcément plus classique, le milieu littéraire se prenait-il trop au sérieux ou subissait-il simplement la censure ? Signe des temps, de nouveaux éditeurs misent sur des romans capables de faire tomber les tabous. Engagé dans une démarche toute luciférienne d’illumination des recoins de la conscience, le Diable Vauvert s’aventure avec succès à publier des textes hors normes, avec comme seul pré-requis l’intérêt littéraire. Pour cette anthologie de 15 nouvelles inédites réunissant les auteurs anglo-saxons les plus créatifs des années 90, l’éditeur a confié au jeune écrivain écossais Toni Davidson la mission de dédiaboliser un thème largement entré dans les pratiques de notre génération : la consommation de produits illicites, ses fortunes et ses dérives…

L’aventure intérieure

En clubs, au pub ou à la plage, les personnages dont les tribulations sont relatées dans ce recueil partagent un point commun : ils cèdent volontiers à la tentation. Ils ont tous « l’absence de sens moral requise » comme l’écrit Jeff Noon, le Lewis Carroll de Manchester, dans sa nouvelle « Latitude 52 » qui ouvre cette anthologie. Ne croyez pas cependant que la vie leur facilite la tâche ! La plupart des protagonistes, lardés de cicatrices souvenirs de leur démon personnel, s’agitent et se convulsent avec une naïveté réjouissante, empêtrés dans des situations qui paraîtraient invraisemblables si la puissance du vécu qui s’en dégage ne giflait pas sans relâche le lecteur incrédule. Ajoutez à cela une bonne dose de surréalisme corsée aux produits de synthèse et vous êtes branchés sur le cerveau de l’anti-clubber parano des « Brûlures d’acide ». Quelques touches de névrose induite en plus et vous voilà en prise avec l’état d’esprit de la gamine égarée dans la famille de « Godfrey et moi ».

Le miroir tendu à la génération chimique par ses propres auteurs est loin d’être complaisant : « C’est toujours la même histoire. Gin, absinthe, laudanum, opium, morphine. Des joints, des cocktails, puis de la cocaïne. L’acide et les poppers, les amphés et les barbitos, PCP, MDA, la mescaline, la cocaïne et l’héro. Perrier, anabolisants, Prozac, crack, puis héro. » constate Elizabeth Young dans cette énumération à la Bret Easton Ellis… Pour certains, la relation passionnelle avec leur succube est plus intense que n’importe quel rapport humain. Comment ne pas aller jusqu’au bout ? Au tableau des écorchés vifs, les toxicos se sont tant brûlés les ailes que leur système nerveux en ruine irradie à travers la peau, comme une balise de détresse détraquée. Attention ! Il ne s’agit pas de brandir les épouvantails de la déchéance pour l’édification des bien-pensants. Pourtant, les junkies ont tous une histoire qui mérite d’être racontée jusqu’à son paroxysme avec les mots de compagnons d’expérience.

Reçus à l’Acid test

La grande réussite des fictions modernes traitant de ce sujet est de se réserver des portes ouvertes sur l’émotion et l’humour. Comme l’annonce le titre de la nouvelle d’Elizabeth Young : « Sans issue » signifie toujours « issue ». Qui resterait de marbre devant la justesse de cette remarque ironique : « L’autoroute de l’information, il l’a capté bien avant qu’on ait même songé à inventer Internet. Il a décollé à quinze fois la vitesse de la lumière, droit chez les morts-vivants, et il n’a pas quitté son orbite depuis. » dans la bouche d’une jeune manipulatrice parlant du cerveau grillé de son ex ? Humour noir à première vue, mais ceux qui en resteraient là rateraient le fin mot de l’histoire. Ici, le sarcasme se fait plus que complice, et bien malin celui qui devinera se qui se trame dans la tête des héros de « Zyeux au carré ». Des idées de dingues c’est sûr, mais n’est-ce pas la meilleure source d’inspiration ?

Pour explorer ce temple de l’imagination, il suffit de prendre l’ascenseur chimique jusqu’à l’étage des amplificateurs de la conscience. L’esprit de la contre-culture s’y agite toute la nuit jusqu’à la transe, libéré de la censure, et les écrivains dont le sang danse au rythme des molécules psychotropes canalisent son énergie pour fixer des instants hors du temps sur le papier.

Pour en finir avec l’hypocrisie à la française 

A votre avis, pourquoi le Diable Vauvert a-t-il choisi de faire appel aux voix anglo-saxonnes pour illustrer le sujet ? Ces auteurs sont-ils plus créatifs ? La censure est-elle moins pesante outre-Manche ? La constitution américaine couvre-t-elle mieux les auteurs malgré la guerre contre la drogue qui sévit sur ce continent ? Les français s’endorment-ils sur le joint au point de s’écrouler sur la page blanche ? Personnellement, je ne crois pas, voyez Ravalec, Dantec (zut, plus d’auteurs en « ec » !), voyez Dustan, voyez Beigbeder… La French Touch littéraire n’est pas en reste, de plus en plus de créatifs assument suffisamment pour s’exprimer au grand jour. L’heure n’est pourtant pas encore à la dépénalisation pour nos dirigeants, et la France fait office de rétrograde européen au grand dam de toute une génération. Face à l’hypocrisie à la française, vous connaissez le moyen de résister : écrivez avec passion pour défendre vos idées ! Terroristes sémiotiques, chroniqueurs avec ou sans états de conscience altérée, consommateurs heureux, vos textes télépathiques trouveront leurs lecteurs et transformeront la société.

stig legrand

Intoxication – l’écriture sous stupéfiants (anthologie présentée par Toni Davidson – traduction d’Alain Défossé), Le Diable Vauvert, 2002, 277 p. – 15,00 €. 

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H. Coll. 01

Premier recueil de nouvelles hors normes au Rayon : des coups de foudre qui déclinent les myriades de nuances de l’amour

 

En poussant mon chariot à Carrefour, il m’arrive de croiser un regard amical dans le halo de néon qui baigne les yaourts…

Rare ces yeux braqués sur les miens, force est de constater que le contact humain n’est guère sollicité au supermarché. J’ai plus l’habitude d’entendre dans mon sillage le commentaire incrédule et moqueur du client lambda interloqué, qui par ma coiffure, qui par mon hérisson de sac ou plus généralement surpris par mon allure décalée dans cette esthétique de centre commercial.

Donc, ces yeux m’interpellent une seconde mais très vite, je me rends compte qu’il s’agit des miens, un reflet, ni plus ni moins. Alors, je me souris, enfonce la main dans ma poche et glisse un doigt entre les pages de ce gros bouquin vert amande, sur la couverture duquel un autre caddie beaucoup plus graphique n’attend qu’à se remplir des merveilles choisies avec soin dans les allées du Rayon.

Les nourritures existentielles

Premier choix en magasin, les confitures. Sur l’étiquette, je lis « Marmelade douce-amère » de François Amanrich ; intriguée, je plisse les yeux et rapproche le pot de mon nez jusqu’à déchiffrer « Histoires pour endormir le petit-neveu du marquis de Sade » en tout petits caractères. En transparence, je peux voir des fruits mystérieux, ronds et doux, qui me ramènent à l’enfance. Je dévisse le couvercle et l’arôme étrange me transporte, on dirait un bocal d’innocence qui n’attend que de sombrer dans la perversion. Irrésistiblement séduite, je puise délicatement un soupçon de gelée littéraire, et je me pique sur un zeste de danger. En suçant la goutte de sang qui perle au coin de l’ongle, je dépose le précieux pot contre la grille du caddie.

Me voici devant l’étalage des fruits. Pommes taciturnes, citrons ineptes, non… Pas besoin de couper Les cheveux en quatre, je craque pour la montagne de cerises. Provenance indiquée : les vergers de Catherine Galtier. Etrange, ces cerises ont un parfum oriental, j’ignorais qu’elles poussaient aussi dans la chaleur des pays du levant… Rebondies comme des fesses, cramoisies et joyeuses, elles ne dépareraient les lobes d’Aphrodite ! Il faudra en garder quelques unes pour Felice la shampouineuse, pour ce gros vicieux de charcutier, et s’ils sont sages, on en laissera même pour nos psychanalystes… Le sac va tenir compagnie au pot de confiture au fond du chariot.

Vitrine des pâtisseries ! Mais tous ces babas ne me tentent pas… Tiens, et pourquoi pas des glands, pâte d’amande assortie à la couverture de ce livre qui déforme la poche de mon imper. Glands verts et cochonnes toutes roses signés Sonia Garage, c’est parti ! Je sais, c’est pas bon pour la santé, c’est chimique, c’est trash, pas vraiment classe comme dessert… Et alors ? Avec Cécile, on les mangera en écoutant du hip hop, avant d’aller draguer en boîte… On se lèchera les doigts, et on les frottera contre les gencives, tout poudrés de sucre glace en prétendant que c’est de la cocaïne, c’est ça aussi la vie… Trois articles dans mon caddie, à ce rythme, les courses sont loin d’être finies.

Plat de résistance, j’hésite. Il me faut du simple, du copieux, mais quand même du ludique et pourquoi pas carrément du poétiquement subversif ? Poulet rôti ! Peau croustillante à lécher, chair nacrée qu’on déchire à belles dents, souvenirs de dînettes amoureuses, et ailes à ronger quand elles se sont brûlées à voler trop près du soleil. C’est un poulet « Gilles du Guéret », gage de qualité, à partager avec ses ex sous les étoiles, pour un banquet à la sauce Astérix où nous réciterons ces Poèmes amoureux, que je range avec ma petite collection d’achats.

Tiens une promo sur le raisin « Philippe Hodard »… Juteux et à peine mûr, comme les adolescents qui les récoltent. Souvenirs de vendanges, souvenirs de vacances. Dans leurs grappes sont écrites toutes les joies et les misères qui changent les garçons en hommes. Grains de folie de la première rencontre, sucres perlant à même la peau des jeunes corps brûlés par le soleil, amertume mortelle de la passion quand elle n’est pas réciproque, tanin déposé par les vieux amants. Les fruits sont emballés à l’ancienne, dans du papier journal. Je choisis celui qui s’intitule « Tentative de récupération partielle d’une vie en cours », et le fourre entre les cerises et les gâteaux. Miam.

Bien, que me manque-t-il encore ? Boisson ! Mais pas n’importe quoi : « Champagne ! » comme dirait Higelin. Poussant la folie un peu plus loin, je ferme les yeux devant l’alignement de bouteilles et tends la main au hasard. Elle se referme sur un jeune cru, « Sébastien Polique, 1ère année ». Parfait, à son goulot élancé, j’imagine un vin frais, vert et fougueux, un vin d’adolescent pubère, ouvert à toutes les expériences. Des bulles plein la tête, j’allonge la bouteille en travers dans le fond du caddie et me dirige vers les caisses, prête à toutes les folies. Mais c’est une autre histoire…

Explication pour ceux qui ne font pas leurs courses

H. Coll. 01 est le premier recueil de nouvelles hors normes dans la collection « Le Rayon ». Pourquoi ces textes en particulier ? Ce sont des coups de foudre, des coups au cœur qui déclinent les myriades de nuances de l’amour. L’amour qui voudrait bien, l’amour qui dévore, l’amour au quotidien, l’amour sur lequel on s’appuie, l’amour comme tout le monde, mais toujours différent. Mini-romans, poèmes, contes et chroniques, ces morceaux choisis vacillent du désir à la baise au rythme de chaque plume emportée dans sa version personnelle de l’histoire la plus classique de l’humanité.

stig legrand

H. Coll. 01, recueil collectif, éditions Balland coll. « Le Rayon », 2002, 541 p. – 16,00 €.

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Yann Moix, « Tic et Tac », Revue Bordel n°3

Sous le soleil, Yann Moix observe le zoo urbain et le raconte avec des mots sarcastiques chauffés par une libido énervée…

Merci Stéphane Million ! Grâce à toi, cette belle journée a commencé par un mail me prévenant que le numéro 3 de Bordel était à lire dès cet instant, sur le site.

Et en première ligne, ces mots aussi irrésistibles que l’effluve d’une renarde nymphomane pour un lièvre exhibitionniste : « Je bâille vers un con. L’aventure est rousse. Les écureuils sont en sueur. Ils sont par-delà mes épaules. Je les sens qui respirent, ont le trac. Le sentier des rousses est odorifère. Comme dans les bois, en un peu pourri. L’ambiance est à l’automne. Mousses, lichens. Cette rousse est dodue… » Un extrait de Tic & Tac de Yann Moix, où il s’agit un peu des femmes qu’on veut baiser, et des jeux biaisés de la séduction, alors qu’on veut juste baiser, c’est bien ça ?

Je pars donc me promener dans les bois de la Gaule rebelle

La Mécanique des Ecureuils

C’est signé Yann Moix. D’après lui, il écrit plutôt des inepties, en général assis à la terrasse des cafés en matant les demoiselles de tout crin, ce qui au moins lui évite de devoir fréquenter la faune des bureaux. Sous le soleil d’une fin d’après-midi d’été, il observe le zoo urbain et le raconte avec des mots sarcastiques chauffés par une libido énervée qui s’imagine en sexualité-ultra-méga-débridée. Brunes, blondes, chatains ou rousses, les femelles sont les héroïnes du spectacle, parfois accompagnées de pauvres types qui ne méritent ni l’énergie dépensée pour tirer leur lamentable portrait, ni la déprime ressentie face aux goûts de chiottes affichés par ces belettes.

Donc, Yann Moix écrit seul à une table de café. Mais en fait, ils sont deux sur le carnet, dont une chatte rousse, et ils s’agitent à même le crépuscule du plancher, une langue de plume pour chatouiller la rousseur de zones inaccessibles et faire jaillir des tâches de dessin animé quand la queue s’entête. Ca assure niveau résultats. « N’ayez pas peur, mes rousses, je saurai vous respecter le cul. » écrit-il et on comprend pourquoi il embrase les jeunes lectrices en fleur… Entre le vivre et l’écrire, il est cependant clair que sur ce coup-là, le choix s’est fait sans lui, et que seuls quelques fauves souvenirs de tétons bucoliques ont suffit à coucher le flot de fantasmes sur le papier. Dans les bars, les rousses boivent leur café et prennent la porte vers d’autres aventures, puis deviennent des salopes dans la tête de masturbateurs ou d’écrivains obsédés.

Programmées pour se faire mettre

Entre Tic et Tac, Yann Moix prend la position de l’hétéro lucide tendance ethnologue. Sa lecture désabusée d’une société, peuplée de salariés nains à chibres d’ogres, toute entière motivée par ses quelques instants de jouissance en fin de soirée, bien chers payés en humiliations ritualisées au bureau tout le reste de la journée, est criante de vérité, mais surtout, elle le fatigue.

« Je ne supporte plus l’avant (ni l’après non plus, d’ailleurs, mais j’y reviendrai). Je ne supporte plus les prises de rendez-vous, les coups de fil, les arrivées grandiloquentes dans les endroits branchés, les réservations pénibles, les conversations kantiennes, les concours de grimaces intelligentes, les petits moments de poésie pure, les promenades sous la lune, l’euphorie calculée des alcools, l’intelligence distillée toute la soirée. Je ne supporte plus d’essayer de faire mouche avec les mêmes histoires aux mêmes endroits, je ne supporte plus mes histoires, sans cesse identiques quelle que soit la chatte en face à brouter, et j’aimerais vraiment que toutes ces minutes d’hypocrisie humaine se réduisent en efficacité animale. »

En conséquence, ça débande grave sur la fin, et tout le monde perd son sourire. Les dernières pages se durcissent, les mots basculent (la nuance entre « salope » et « connasse » si vous voyez ce que je veux dire). Faute d’imaginer une alternative à cette comédie des hormones qui dépossède bel et bien l’espèce humaine de ses prétentions à un idéal, il me semble que Yann Moix perd son humour en même temps que le romantisme et s’abîme dans l’amer. Ce qui n’enlève rien à son talent et ne m’empêchera pas d’attendre son prochain papier avec impatience.

Jeunes filles, demandez donc une addition séparée si vous partagez sa table, ou alors mieux, invitez Yann Moix en amoureux, il n’en reviendra pas.

Entrez dans le Bordel

stig legrand

Yann Moix, « Tic et Tac », Revue Bordel n°3, nouvelle 12 pages, mai 2003

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Arthur Bradford, Le chien de ma chienne

Des bêtes et puis des gens aussi serviables que maladroits ne sont plus très frais, entre marijuana et champignons

Si j’avais une queue, j’imagine qu’elle aurait souvent battu la mesure de mon allégresse tandis que je lisais Arthur Bradford.

Plutôt qu’une collection de nouvelles reliées par une simple thématique animalière, « Le Chien de ma Chienne » se rapproche du roman, malgré la diversité surréaliste de personnages, animaux et humains, qui s’y bousculent.

U
n roman informel, construit d’épisodes disparates unis par un diapason réjouissant : l’aptitude au bonheur.

Une belle bande d’inadaptés

Claro, à qui l’on doit la version française, précise en fin d’ouvrage qu’aucun animal n’a été blessé ou maltraité au cours de la traduction de « Dogwalker ». Pourtant, le destin n’a pas été tendre avec les protagonistes qui batifolent entre ces pages. Humains et animaux se partagent un bel éventail de traits tragi-comiques, caractéristiques pour les uns des marginaux, pour les autres des phénomènes de foire. Tout ce petit monde s’accepte en bonne intelligence, s’installe en véritables familles, où règne une confiance rarement rencontrée dans la société dite intégrée.

Dès les premières pages, on découvre d’abord que lorsqu’on manque d’argent, partager ses ressources peut se révéler humainement enrichissant mais aussi éreintant. Heureusement, le narrateur dispose d’une inépuisable réserve de patience pour supporter un défilé de colocataires allant de l’extravagant au déséquilibré : un psychopathe des végétaux, une dame légèrement prostituée, un campeur traqué, une jeteuse de sort païenne… Et quand il sort prendre l’air accompagné de son chien à trois pattes, c’est toute une portée de chiots difformes qui rampent sur leur petits moignons jusqu’à son giron protecteur.

« Répugnant ne veut pas dire indésirable. »

La virée fantastique autour d’une Amérique fauchée se poursuit dans une casse automobile où deux énergumènes spéculent sur la valeur marchande d’une limace de la taille d’un ballon de rugby, trouvée au fond d’une boîte à gant. Puis, l’institut pour aveugles du Texas confie au narrateur un handicapé qui démontrera qu’il existe, malgré toute la bonne volonté du monde, des limites à la communication. D’ailleurs la fréquentation des non-voyants permet ici de s’évader vers le Sud quand il neige et que les distractions se font rares.

Chez Arthur Bradford, les gens sont aussi serviables que maladroits. Et comme ils ne sont pas forcément très frais passée une certaine heure, entre canettes de bière, pétards d’herbe qui fait rire et champignons hallucinogènes, il faut s’attendre à quelques anicroches. Quand un hurluberlu dévoué traverse la ville nocturne, au volant d’une camionnette se déplaçant par embardées successives avec un sommier en équilibre sur le toit, par exemple… Ou quand des bruits insistants proviennent du placard chez le dealer de marijuana, mieux vaudrait les ignorer. Enfin, à quoi bon en faire un drame ? Même quand le voisin de palier lourdingue séquestre la logeuse ou qu’il s’agit d’apprendre l’art délicat de la sculpture sur fruit avec une tronçonneuse.

Ainsi s’écoulent les semaines dans ce coin-là des States. Bien des chiens arriveront encore, certain tout raide dans un sac, d’autres par colis de six prêts à adopter pour Noël, des chiens à conquérir comme ce petit roquet : « J’ai décidé que Rodney et moi allions devenir copains. La vérité, c’était que j’avais bien besoin d’un peu de compagnie. Je savais bien sûr que Rodney ne m’avait pas trop à la bonne, mais je me disais que cette situation pouvait changer. » et des chiennes rebelles qui ne cherchent que la liberté.

« Ouaf, ouaf, ouaf, for the longest time… »

Oui, il y a bien « un minuscule homme-chien qui chante des standards américains avant de faire des enfants à une fausse vierge vivant dans un poumon d’acier » dans ce livre, mais ne comptez pas trouver l’explication ici. Je préfère vous parler du vrai bon cœur qui parcourt ces histoires surréalistes. Une sympathie fondamentale qui triomphe de tout sans autre raison que la nature des personnages. Sans effort, la norme et ses limites s’effacent devant la tendresse, l’empathie, et l’humour. Ce n’est pas pour rien que Le Chien de ma chienne a reçu le prix du meilleur recueil de nouvelles de l’année 2001. Découverte dans l’atelier d’écriture de Dennis Johnson, une patte talentueuse a pris la plume pour longtemps.

 
stig legrand
Arthur Bradford, Le chien de ma chienne, Denoël et d’Ailleurs, 2003, 179 p. ISBN : 2.207.25472.0

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Maurice G. Dantec, Périphériques, essais et nouvelles

Périphériques nous parle d’un temps où Dantec cherchait encore à plaire à ses lecteurs au lieu de les dérouter à tout prix

Je l’ai déjà écrit ailleurs, cette compilation made in dantecland de quatre nouvelles, sept articles, un discours, une conférence et une longue interview apporte un éclairage conséquent sur des zones d’ombres liées au grand oeuvre de Maurice G. Dantec. Si le lectorat peut se repaître jusqu’à plus soif du discuté Villa Vortex paru ces derniers temps chez Gallimard dans La Noire, pavé disjoncté (encore qu’il conviendrait plutôt d’écrire : sur la dis-jonction) qui fait couler beaucoup d’encre, le mieux est de se plonger dans ce cocktail pour le moins disparate et explosif des prises de positions de notre auteur.

Pour la simple et bonne raison qu’avant de lancer son quatrième opus enflammé (et de l’avis de certains fort indigeste à force de mélange détonnant), destiné à prendre à rebrousse-poil ses propes fidèles et à tester les limites de leur tolérance, le Dantec qu’on découvre ici, fait de briques et de broc, s’affirme comme un nouvelliste épatant (ll faut lire à tout prix « Là où tombent les anges », texte paru à l’origine dans Le Monde en septembre 1995), qui rôde encore sa machine de guerre et n’a pas entamé la courbe suicidaire qui semble désormais être son objectif : Périphériques nous parle d’un temps où le romancier cherchait encore à plaire à ses lecteurs au lieu de les dérouter à tout prix… De nombreux articles qu’on découvre ici rétrospectivement dessinent assez clairement le cheval de bataille que Dantec n’a cessé d’enfourcher ensuite : redonner son lustre à la SF décriée ici-bas, lui rendre son honneur perdu dans la littérature de l’Imaginaire (le bougre y réussit assez bien), lancer le mot d’ordre du renouveau d’une écriture  » mutante  » au sein du roman noir à même de fracasser les ultimes tabous de l’intelligentsia culturelle française.

Dans le reste Dantec se pose en  » saboteur métaphysique « , en  » poète philosophe  » et en agent  » toxique  » de la société nécrosée, il a bien raison. On retrouve donc là en jachère les principaux éléments qui depuis ont alimenté les deux tomes du fameux Journal polémique de l’auteur, mais c’est surtout dans le long et fascinant entretien avec Richard Comballot ( » Ecrire nous rend de plus en plus cinglés « ) que le personnage Dantec se révèle , avec son enthousiasme et sa morgue. Sa hargne et sa gourme. Et là, il faut reconnaître que Dantec balance tout ce qu’il peut, sans rien cacher de sa profonde insatisfaction quant au fonctionnement de notre société. Ca a un petit côté  » tous pourris  » pas si déplaisant, pas si faux que ça. Ce qui semblera plus pernicieux à beaucoup, ce sont – déjà – les tournures ampoulées à la limite (souvent) de l’hermétisme ésotérique par lesquelles Dantec noie le poi(s)son de sa révolte, en concoctant un sabir neuro-philosophico-policier qui ne laisse pas d’étonner. Voire de charmer car nul ne peut contester que sa grande force, malgré qu’on en ait, est d’avoir inventer un genre là où rien d’identifiable n’existait.

Ces courts essais et ces toniques nouvelles valent donc la peine d’être engrangés car ils sont le signe, le sédiment, du mode de penser dantequien, moins éclaté et plus fractal qu’il n’y paraît. La trace tangible de l’élaboration d’un système, au sens premier de ce qui  » tient ensemble « , qui ne se découvrira tel qu’après coup. Aussi bien le titre générique de l’ouvrage est-il mal choisi (à l’instar de l’introduction de Joël Houssin assez imbitable pour amener au propos, disons-le) puisqu’à rebours de périphériques centripètes c’est au centre en surfusion, au cœur du réacteur littéraro-conceptuel qu’on a affaire ici. Car chaque maillon est déjà promesse de chaîne, pardon de dé-chaînement (du) futur.

frederic grolleau

Maurice G. Dantec, Périphériques, essais et nouvelles, Flammarion, 2003, 283 p. – 19,00 €.

 

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Tu es une bête Viskovitz

Entre le protéiforme Viskovitz et son élusive Ljuba, c’est un kamasutra réjouissant qui relie le bestial au sublime.

Drôle de spécimen qu’Alessandro Boffa : actuellement partagé entre l’Italie et la Thaïlande après quelques années Californiennes, cet ancien étudiant en biologie est pourtant né à Moscou en 1955.
Et de biologie il va être question dans ce premier livre, de cet instinct urgent qui pousse les sexes l’un sur l’autre, depuis que le monde est monde.

Entre le protéiforme Viskovitz et son élusive Ljuba, c’est un kamasutra réjouissant qui relie le bestial au sublime sans jamais se prendre les pieds dans la chaîne ADN.

Chassez le naturel…

Le drame d’être un végétal, c’était l’impossibilité de se suicider. L’avantage d’être une éponge, c’est la possibilité de boire un coup pour oublier.

Quand la chaleur d’un aimé signifie calorie plutôt qu’affection, il y a de quoi devenir névrosé, pathologie classique chez les mantes religieuses adolescents ! Humilié, castré ou même dévoré par sa femelle, le destin d’un invertébré mâle travaillé par la libido n’est pas forcément rose… Et pourtant, des désillusions du vaillant petit bousier aux pulsions incontrôlables du scorpion, Viskovitz, Ljuba et leurs amis s’abandonnent sans retenue aux vertiges des lois de l’attraction.

Discipline de la fourmilière ou complexités de l’étiquette du banc de poissons, Viskovitz observe, se conforme, voire se démarque, en une vingtaine d’incarnations. Perroquet des Caraïbes piégé par les abus de langage, loir régnant sur un monde onirique, caméléon en quête identitaire, toxicomane canin et néanmoins bouddhiste, faux bourdon ou vrai cafard, les constantes dans cette ménagerie restent le désir, l’amour, la mort.

Espèces en évolution

Extrêmement bien documenté, chaque détail physiologique des règnes visités a son importance : c’est bien souvent le ressort qui explique leur comportement et leur décalage avec nos valeurs. Face aux dangers et tragédies qui menacent les protagonistes de tous poils, jamais de complaisance, mais la tendresse ironique de l’auteur est omniprésente. Fable après fable, impossible de contenir son rire !

Malgré les comparaisons inévitables avec les motivations humaines, la métaphore n’est pourtant pas le pivot du récit. Avec un humour zen bien à lui, Alessandro Boffa nous invite à dépasser la vision anthropocentrique pour rendre au lecteur sa place dans ce bestiaire : une place toute relative.

En fin de compte, j’imagine qu’une meilleure connaissance de nos compagnons animaux peut faire merveille pour dissiper toute jalousie que nous pourrions ressentir envers l’impudeur de leurs instincts, et nous aider à percevoir l’hypocrisie de la civilisation et notre propre gâchis sentimental avec soulagement et gratitude. conclut l’auteur dans une interview pour l’édition anglophone.

L’air de rien, ce joli petit livre tire le portrait de l’essence vitale qui s’exprime sur notre planète. Preuve que la philosophie ne s’écrit pas forcément avec des mots compliqués, cet animal de Viskovitz distille sagesse et humour en quelques pages, une méditation zoologique aussi savoureuse que cruellement réaliste.

stig legrand

Alessandro Boffa, Tu es une bête Viskovitz (traduit par Nathalie Bauer), Le Serpent à Plumes coll. « Motifs », 2002, 207 p. – 6,00 €.

 
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Le plus petit zoo du monde

Dans ce recueil de nouvelles, signées par la plume belge la plus incisive depuis belle lurette, sous le rose pelage de la couverture, l’humour est très noir…

Pas besoin de microscope pour observer les mœurs des pensionnaires du plus petit zoo du monde…
Nul puceron suspendu au trapèze, pas plus de dompteur de pou, aucune fourmis ballerines ou vermisseau contorsionniste, mais un sacré cirque quand même !

Dans ce recueil de nouvelles, signées par la plume belge la plus incisive depuis belle lurette, sous le rose pelage de la couverture, l’humour est très noir.
Attention, il y a de la viande froide sous la peluche !

Placides sont les museaux

Qu’ils portent un regard dubitatif ou confiant sur les vicissitudes de leurs voisins humains, les animaux de Thomas Gunzig ne sont guère vindicatifs. Imperturbables, ils demeurent à l’endroit où les poussent les caprices névrotiques des têtes de cochons qui peuplent ces pages. Ils se fondent dans le décor, ne demandent pas grand chose mais c’est leur nature même qui dérange, leur passivité qui exacerbe l’animosité humaine. La coexistence entre les règnes en milieu urbain n’est pas chose facile.

La visite de la ménagerie commence avec un problème de taille : le cadavre d’une girafe découvert dans le banal jardinet du sieur Bob le belge. Pesante, surréaliste et rapidement nauséabonde, sa présence force à l’initiative et révèle le caractère…
Le pensionnaire suivant est particulièrement calme. Tellement silencieux qu’on risque fort de rater son aquarium, oublié dans le coin du meublé de la mère de Franck, le premier psychopathe bruxellois à fréquenter ces pages.
Le troisième enclos abrite une chimère. Pauvre créature de rêve, organisme génétiquement modifié pour solutionner les désirs des hommes, elle est encore au stade expérimental, son avenir des plus incertains.

Attention en passant devant les cages suivantes : ces frelon, ours, coucou et rainette n’ont aucun état d’âme. Ils dépendent du bestiaire ancestral de l’imaginaire asiatique, mais leurs pouvoirs ne sont pas moins terrifiants que ceux des Triades, n’en déplaise à la maison Bruce Lee.
Qui pourrait rester insensible devant la plus attendrissante boule de poils que porte le continent australien ? Voici justement ce que découvrira le koala fourvoyé entre les pages caustiques de ce recueil iconoclaste.
C’est dans les yeux du second psychopathe de la banlieue belge qu’on perçoit les caractéristiques du chien de traîneau sans sa meute. Mais c’est uniquement visuel… Et peut-être aussi le seul indice de son appartenance à un règne vivant.
Enfin, le dernier spécimen est une blatte commune, un pauvre cancrelat qui par sa simple existence déchaînera des émois d’une nature à bouleverser pour de bon les rapports de couple du touriste aux yeux de rat.

Profession naturaliste

A confronter des gens un peu perdus et des animaux incongrus, il ne faut pas s’étonner de devoir cataloguer les dégâts. L’intrusion d’un cheptel surréaliste dans des quotidiens décousus remet, sans faillir, la place de chacun en perspective.

Dans le meilleur des cas, ce bestiaire provoque des rêves sauvages, comme celui de la vacancière sur les rives du Gange :
Elle règnerait sur eux comme une reine, elle serait la déesse blanche de la fertilité, on lui élèverait une statue en pleine jungle sur laquelle viendraient jouer les lézards et les singes, elle porterait bonheur à ceux qui viendraient toucher sa poitrine et son ventre de pierre.

Plus généralement, les bêtes finissent sur une broche, pour satisfaire les caprices du réel prédateur.

Ecrites dans un langage direct, avec décontraction et spontanéité, ces sept nouvelles, inédites ou parues dans diverses anthologies des deux dernières années, se lisent en un clin d’œil mais rebondissent dans la tête comme sur un trampoline. Et si votre chat saute sur le bureau et se glisse tout contre l’écran pour vous observer, parlez-lui avec affection, il est d’accord pour vous supporter.

stig legrand
Thomas Gunzig, Le plus petit zoo du monde, Au Diable Vauvert, mars 2003, 186 p. – 15,00 €.


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