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Jean-Claude Gautrand, Paris mon amour

En 233 photographies noir & blanc, J-C Gautrand montre commentles photographes, de 1846 à 1995, ont dit en images leur amour pour Paris

Taschen a réédité cet automne, en version trilingue, un ouvrage paru en 1996 aux éditions Marval sous le titre Paris des photographes – Les Parisiens et signé Jean-Claude Gautrand. 233 photos noir et blanc y sont rassemblées, réalisées pour la plupart par des photographes de renommée mondiale mais aussi par quelques amateurs demeurés dans l’ombre… Indépendamment de tout ordre chronologique, elles ont été réparties en neuf sections thématiques – « La rue », « Parcs et jardins », « Les amoureux », « Bistrots », « Spectacles , « Parisiennes », « Les gosses », « Trafics », « Paris des barricades : La Commune – Le Front populaire – L’Occupation – Mai 68 » – au sein desquelles elles se succèdent par contiguïté : c’est la présence d’un détail récurrent tel que la ligne des clous sur les pavés (pp. 40, 41 et 42) ou la présence d’un chien (pp. 36 et 37) qui va lier les images l’une à l’autre. Comme une longue farandole d’instantanés insoucieux des années, unis par le fil ténu d’un élément visuel commun… 

 

L’on reconnaîtra dans cette vaste fresque quelques-uns des clichés les plus fameux, tel Le baiser de l’Hôtel de ville de Doisneau, La petite fille aux feuilles mortes de Boubat, ou Lisa Fonssagrives agrippée aux rambardes de la Tour Eiffel, comme saisie avant un improbable essor par l’objectif d’Erwin Blumenfeld pour le magazine VogueParis mon amour, ce sont aussi ces fascinantes vues de nuit signées Brassaï, ces images du Front Populaire, de l’Occupation ou encore des barricades soixante-huitardes ; ce sont encore ces belles élégantes de la Belle Époque arpentant les allées du Bois de Boulogne, ces gamins des rues portant béret et courant sur le pavé… beaucoup d’émotion et de nostalgies dans ces images qui, en ranimant des pans entiers d’Histoire, donnent aussi à lire les grandes étapes de l’histoire de la photo – inséparable de la capitale française ainsi que l’explique Jean-Claude Gautrand dans une introduction aussi claire que complète, allant à l’essentiel d’une prose aisée, fluide et des plus agréables à lire. Dommage que le texte soit imprimé en une police aussi petite…

 

À voir les mêmes gammes de gris, des jeux d’ombres et de lumière similaires, des recherches de cadrages identiques sur toutes ces images courant de 1846 à 1995, on a la vague impression, en dépit des tenues vestimentaires ou des véhicules circulant, que le temps est aboli – que demain en sortant dans la rue on va croiser cet homme saisi en 1910 par Séeberger en train de laver au jet les chevaux d’un omnibus hippomobile ou que l’horloger photographié par Willy Ronis en 1952 œuvre encore dans quelque échoppe parisienne ayant survécu à l’écoulement des décennies… 

 

À s’immerger dans cet ouvrage, dont la qualité de fabrication – papier mat et lisse grand luxe, profond respect de l’image qui respire tout à son aise dans l’espace de la page même lorsque celle-ci va jusqu’à regrouper quatre clichés, couverture mate semi-souple – on éprouve avec une acuité sans pareille cette intemporalité que la photographie noir et blanc confère aux scènes qu’elle fige sur l’émulsion photosensible. Car la couleur est davantage sujette aux atteintes du temps : des teintes par trop délavées, des tons jaunis ou légèrement « baveux » et d’emblée l’image « date », s’inscrit dans un passé dont l’éloignement s’accroît en même temps que diminue la qualité du rendu chromatique.

Mais est-ce pour cette raison que Jean-Claude Gautrand a choisi de rendre hommage à la longue histoire d’amour qui s’écrit depuis ses débuts entre la photographie et Paris à travers le seul langage du noir et blanc ? C’est là un parti pris sur lequel on aurait attendu qu’il s’explique – car la couleur fait aussi partie de l’histoire de la photographie, et de grands noms ont traduit avec elle leur attachement à Paris – de même que l’on aurait aimé lire quelques mots concernant la manière dont il avait sélectionné puis regroupé les 233 photographies publiées…
Étant entendu que la perfection n’est pas de ce monde, Paris mon amour reste néanmoins un ouvrage absolument remarquable – un « beau livre » superbe, que les amoureux de la « plus belle ville du monde » et les amateurs de noir et blanc sublime se doivent de posséder. D’autant qu’il demande un investissement négligeable eu égard à sa qualité…

isabelle roche

   
 

Jean-Claude Gautrand, Paris mon amour (édition trilingue français / anglais / allemand), Taschen, 2004, 238 p. – 9,99 €.

 
     
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Patrick Chauvel, Rapporteur de Guerre

Un livre qui s’adresse au plus grand nombre et témoigne d’une vie passée à photographier la guerre et ceux qui la font

Rapporteur de Guerre est un choc. Un choc, parce qu’au-delà des shows à la CNN et de la distance sécurisante des reportages du « 20 heures », Patrick Chauvel rappelle que la guerre existe, et que là où sont les hommes, le chaos et l’horreur ne sont peut-être jamais bien loin. Un témoin de la misère et de la grandeur de l’homme. Et de son incroyable cruauté, comme le dit Pierre Schoendoerffer dans la préface du livre : voilà ce qu’est devenu Chauvel après plus de 35 ans à photographier les guerres qui déchirent la planète. Un témoin ! Un révélateur de vrai ! Un empêcheur d’oubli ! Il fut de tous les conflits et de tous les désastres : du Vietnam à la Tchétchénie, d’Israël à l’Irlande, du Liban à la Yougoslavie…
Il a assisté à tous ces drames et les livre bruts à son lecteur, sans fioritures, ni esthétisme. Il les livre clichés après clichés, avec parfois un zoom sur un événement plus marquant – ou plus gênant – que les autres, en bon photographe de guerre qu’il ne cesse d’être tout au long de ces pages.

Pourtant, au fil de la lecture, l’on ne peut s’empêcher de penser que cet ouvrage complète et renforce le travail du photographe, et donne à ressentir plutôt qu’à voir. Il ne s’agit cependant pas de donner dans la grande écriture, et encore moins dans l’analyse. Rapporteur de Guerre n’est pas un livre d’histoire, ni de géopolitique. C’est un livre écrit au présent, qui s’adresse au plus grand nombre, et qui témoigne simplement d’une vie passée à photographier la guerre et ceux qui la font. Chauvel fut lui-même plusieurs fois blessé et emprisonné. Une fois, il s’est même retrouvé face à un peloton d’exécution !
Aussi, il arrive que dans le livre, face à l’horreur et la détresse mais aussi à cause des liens intenses qui se nouent entre les êtres qui partagent le même impératif de survie, la prise de distance ne soit plus possible. C’est alors aux autres, à ceux qui font la guerre ou qui en sont victimes, de rappeler au photographe : Il faut que tu racontes tout, comme le fait cet étudiant iranien, en 1979, au moment de la chute du Shah.

Rapporteur de Guerre est un livre écrit par un homme qui a vécu son métier avec passion, et qui n’a jamais cessé de s’interroger sur le rôle et la place du journaliste face aux événements auxquels il assiste. A 20 ans, Chauvel n’était pourtant qu’un jeune chien fou, ébloui par les exploits de son père – un grand de la presse écrite ! -, et qui cherchait plus à vivre l’histoire avec un grand H que de rendre compte de ce qu’il voyait. Très vite, pourtant, son récit dépasse le risque – ou la tentation – du déballage complaisant d’une vie d’aventures, pour au contraire suggérer le cheminement intérieur d’un homme honnête. Pas bien cultivé, élevé par à-coups, je manque de références.
Tel est le constat que Chauvel fait de lui-même, lorsque, encore tout jeune homme, il se remet d’une blessure dans un hôpital cambodgien. Toutefois, peu à peu, confronté à l’arbitraire de la guerre et aux drames humains qu’elle entraîne dans son sillage, Chauvel comprend la responsabilité qu’implique le simple fait de raconter. Et c’est finalement un homme gagné par la modestie et l’humilité qui conclut son récit en témoin, qui a fait ce qu’il a pu, comme il le reconnaît lui-même, pour ne plus jamais entendre dire : « On ne savait pas ! »

Joevin Canet

   
 

Patrick Chauvel, Rapporteur de Guerre, Oh Edition, 2003, 295 p. 19,90 €.

 
     

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