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Prenez un vélocipède, ajouter-y un zeste d’encyclopédie, quelques mesures gymnopédiques, puis liez le tout avec la racine grecque de livre. Voici définies les errances qui nous mènent – et vous avec – dans tous les coins de la vie littéraire : salons, librairies, bibliothèques, maisons d’éditions et autres caves livresques…

Entretien avec Jean-Paul Tribout ( Festival de la Comédie de Dax/ Festival de Sarlat)

Avant de dévoiler ce qui se trame pour le 56e Festival de Sarlat, J-P Tribout nous présente le Festival de la Comédie de Dax

Juin approche et déjà se profile, pour Le Littéraire, le temps de suivre le festival de Sarlat. Comme l’an passé, je me suis tournée vers Jean-Paul Tribout pour savoir ce que nous réservait la 56e édition du Festival des Jeux du théâtre. Rendez-vous fut pris pour le jeudi 17 mai, dans un bistrot parisien proche de la station de métro Filles du Calvaire. À l’heure convenue, nous trouvâmes porte close : c’était le jeudi de l’Ascension… ce qui nous avait échappé à l’un comme à l’autre. Fort heureusement, la notion de jour férié n’est pas appréhendée pareillement par tous les cafetiers de la Capitale, et nous n’eûmes pas à errer longtemps avant de découvrir un endroit confortable où nous installer.
Avant même que je m’enquière du programme sarladais, Jean-Paul me tend une amusante petite brochure noire et rose avec, en première de couverture sous le nom de Dax, une drôle de créature souriante, hybride entre un clown et un magicien dessiné par un enfant facétieux.
Je m’occupe aussi du festival de la Comédie de Dax, me dit-il. Laissant alors Sarlat momentanément de côté, je lui demande de m’en dire un peu plus sur ce festival dont j’ignorais l’existence – ce à quoi il consentit avec cet enthousiasme ardent et cette délicieuse volubilité que j’avais tant appréciés lors de notre premier contact en juillet dernier… 
 

Présentez-nous donc ce Festival dacquois…
Jean-Paul Tribout :
C’est une manifestation qui existe depuis huit ans, exclusivement dédiée aux spectacles comiques et humoristiques. Le terme de « comédie » est ici à comprendre au sens restreint de « ce qui fait rire ». Cela ne signifie pas pour autant que l’on ne propose que des pièces où l’on se tape sur les cuisses tout au long de la représentation ! Même réduit à sa signification comique, le mot « comédie » reste assez ouvert pour s’appliquer à des spectacles très variés… Disons juste qu’une tragédie de Racine n’y a pas sa place (rires). Le festival, qui jusqu’à présent se tenait sur trois jours, a cette année été prolongé sur une semaine : il s’ouvre le samedi 2 juin et s’achève le samedi 9 – nous avons dû renoncer à le clôturer le dimanche à cause des élections législatives. Si tout marche bien en 2007, nous organiserons l’édition 2008 de façon à couvrir deux week-ends entiers, dimanche compris, et la semaine qui les sépare.
Comme à Sarlat, chaque spectacle fait l’objet d’une représentation unique mais à Dax, ce sont deux spectacles par jour qui sont programmés – en une semaine, le public pourra ainsi voir seize pièces différentes. Il faut préciser que certaines d’entre elles sont accessibles gratuitement, et que le prix des places pour les spectacles payants est de 10 euros – 5 pour les moins de 12 ans. Ce sont des trarifs très avantageux pour le spectateur – on peut tout voir pour 70 euros – qui témoignent de la volonté politique de la Mairie de Dax de mettre le théâtre vraiment à la portée du public. Je tiens à saluer cette volonté, à laquelle je dois une très grande liberté de programmation puisque mes choix ne sont pas soumis à quelque « obligation de recette » que ce soit. Le festival est financé par une subvention annuelle votée par la mairie ; les recettes alimentent un « pot commun », mais leur montant ne conditionne pas la tenue du festival suivant. L’on accorde plus d’importance à l’indice de satisfaction du public – et des élus, bien évidemment… -, à l’écho que la presse donne au festival et à la qualité des pièces qu’aux chiffres. C’est un contexte très agréable pour un directeur artistique (rires)…

Depuis combien de temps êtes-vous chargé de la programmation à Dax ?
Depuis trois ans. J’ai succédé à la comédienne Carole Bouillon, qui est une amie. Elle m’appelait souvent pour me demander si je pouvais lui indiquer des spectacles susceptibles de figurer à l’affiche du festival de Dax. Et quand elle a souhaité renoncer à sa charge de directrice artistique parce qu’elle était trop occupée, elle a proposé mon nom à la Mairie de la ville. J’ai rencontré le maire, l’adjointe à la culture, je leur ai expliqué quelles étaient mes possibilités et mes intentions – leur faire découvrir un théâtre qui ne serait pas forcément celui des vedettes et des gros poids lourds parisiens. Nous avons convenu de tenter l’expérience une fois. Elle a été concluante, les élus et moi nous sommmes très bien entendus et, du coup, je suis resté directeur artistique du Festival de la Comédie de Dax.

Le Festival se déroule en dehors des grands créneaux de l’été. Cela n’est-il pas nuisible à sa fréquentation ?
Non, pas du tout – je dirais même au contraire puisqu’au début du mois de juin, les « concurrences festivalières » sont moins redoutables. De plus, Dax n’est pas une ville touristique mais une cité qui a bâti sa richesse sur le thermalisme. Ce ne sont pas les touristes qui forment la plus grosse partie du public mais les curistes et les Dacquois eux-mêmes. Or, les cures ayant lieu tout au long de l’année, la population de curistes est toujours présente. Reste que cela a une influence sur la façon dont nous organisons les représentations. Les curistes étant soumis à des horaires de soins très réguliers et très stricts, qui commencent très tôt le matin, nous programmons les représentations de la soirée à 18 heures de façon à ce qu’elles ne se prolongent pas trop tard dans la nuit. Les cures thermales durent en général trois semaines, le festivla huit jours – les curistes qui le souhaitent peuvent donc tout voir, et le programme est communiqué à tous les établissements thermaux. Il ne faut pas croire que les curistes sont les seuls spectateurs ! Nous tâchons juste de leur faciliter l’accès aux spectacles en imaginant quelques aménagements commodes pour eux. En tout cas, le festival tel qu’il est marche très bien puisqu’en trois ans, je crois qu’on a doublé sa fréquentation – je ne revendique aucune espèce de responsabilité là-dedans : c’est uniquement la qualité des œuvres présentées qui a permis cela…

Étant à la direction artistique de deux festivals de théâtre, j’imagine que vous devez établir des passerelles entre eux…
Oui, bien sûr… Puisque je choisis des spectacles en fonction de leurs qualités, il est logique que je m’efforce de les programmer dès que je le peux – sous réserve que les comédiens soient disponibles, bien entendu. Cela dit, je dois tenir compte des spécificités de chaque festival. Par exemple, je ne peux pas me permettre d’inviter des artistes de rue à Sarlat, parce que leurs spectacles n’engendrent aucune recette et que je suis tenu de réaliser 50 % du budget en recettes – sinon le festival meurt. À Dax en revanche, si j’ai davantage de liberté financière, je ne peux pas programmer de tragédies puisqu’il s’agit d’un festival de la Comédie. Il y a tout de même de nombreux spectacles que l’on retrouve à Dax et à Sarlat, soit la même année, soit d’une année sur l’autre. Ainsi, en 2007, on pourra voir quatre pièces à la fois à Dax et à Sarlat : Nekrassov, de Jean-Paul Sartre, Les Forains, de Stephan Wojtowicz – qui a eu le Molière du meilleur auteur l’an passé pour La Sainte-Catherine -, L’Affaire Dussaert, de Jacques Mougenot et L’Illusion chronique, de Jean-Paul Farré. Printemps et Gulliver & fils, qui seront à Sarlat, était présentés à Dax l’an passé. Quant aux spectacles sarladais de 2006 que l’on verra à Dax en 2007 ils sont trois : Célimène et le cardinal, de Jacques Rampal, La Veuve rusée, de Carlo Goldoni, et Les Confessions d’un musulman de mauvaise foi, de Slimane Benaïssa.

Organisez-vous à Dax des rencontres entre spectateurs et artistes comme vous le faites à Sarlat ?
Oui, absolument : tous les matins à 11 heures le public est convié à rencontrer comédiens et metteurs en scène au Café de l’Atrium – L’Atrium, un très beau théâtre art déco, est, avec les Arènes et le Casino, un des principaux lieux du festival. Je voudrais ici signaler que depuis trois ans, à Dax, deux jurys sont constitués – l’un de professionnels, l’autre de spectateurs – pour attribuer un prix. Le jury de spectateurs regroupe tous ceux qui ont acheté un abonnement pour la totalité de la programmation. Tous les jours les jurés se réunissent et délibèrent ; ils proclament leur décision le soir de la clôture, une demi-heure environ après le dernier spectacle. En principe le choix est déjà arrêté, mais il arrive que la dernière représentation bouscule tout – c’est ce qui s’est produit en 2006 : les jurés ont été tellement emballés par la dernière pièce (Printemps, mise en scène par Jean-Luc Annaix, que l’on verra à Sarlat cette année) qu’ils lui ont décerné le prix alors qu’ils avaient prévu de le donner à une autre pièce. Il est intéressant de noter aussi qu’à chaque fois, les deux jurys ont récompensé le même spectacle.

Y a-t-il une dotation ou bien le prix est-il purement honorifique ?
Il n’y a pas de récompense financière, mais le prix reste un label de qualité pour les compagnies qui l’obtiennent, et il est prévu que deux ans après avoir été primée la compagnie pourra revenir à Dax avec sa nouvelle création – sauf s’il s’agit d’une tragédie, ce qui ne conviendrait pas à un festival de comédie (rires)…

Est-il prévu d’instaurer une telle récompense à Sarlat ?
Non. Le projet a bien été évoqué mais ce n’est pas vraiment faisable parce que le festival s’étale sur trois semaines. Pour constituer un jury, il faudrait pouvoir recruter des spectateurs qui assistent à tous les spectacles, ce qui est intenable sur une durée aussi longue – tant du côté des professionnels que du public. Nous avions aussi envisagé de créer un prix qui n’aurait concerné qu’une catégorie de pièces – par exemple celles montées par de jeunes metteurs en scène – mais nous nous heurtions encore au problème de l’étalement, car il ne nous était pas possible de les regrouper sur quelques jours. Il n’y a donc pas de prix sarladais…

Puisque nous voilà de retour à Sarlat, évoquons l’édition 2007 du Festival… Depuis quand la programmation est-elle bouclée ?
Comme chaque année, nous avons tâché de boucler la programmation avant les vacances de printemps, de façon à ce que les vacanciers et les touristes qui sont en Dordogne à ce moment-là puissent avoir le programme et envisager de revenir à l’occasion du Festival. Cela leur permet de planifier leur séjour et leurs réservations en fonction des spectacles qu’ils souhaitent voir. C’est un peu contraignant de devoir s’y prendre si tôt, d’autant que les dates de ces vacances sont variables, mais sans cela, les spectateurs potentiels que sont les estivants auraient trop de problèmes pour trouver à se loger. Établir des programmes si longtemps en amont cause parfois de mauvaises surprises – des compagnies qui se décommandent au dernier moment, des comédiens malades… etc. Étant donné que le Festival emploie environ 150 comédiens et techniciens, on n’est jamais à l’abri d’un accident, d’une défection imprévue… Mais ce sont les aléas inhérents aux spectacles vivants ; quand il s’agit simplement de changer un accrochage de tableaux sur des cimaises, c’est nettement plus facile à gérer (rires) !

Justement, quels sont les « filets » dont vous disposez en cas de gros pépin ?
Si la défection survient la veille ou l’avant-veille du jour où devait avoir lieu la représentation, cela se solde par une annulation. Mais quand nous sommes prévenus suffisamment à l’avance, et s’il s’agit de petites formes, je tâche de remplacer le spectacle prévu par un autre. Cette année par exemple, j’avais d’abord programmé Comic Symphony, de Marc Jolivet, mais il a déclaré forfait, et j’ai alors demandé à Michel Galabru s’il pouvait venir avec Turcaret. Ces changements ont évidemment des répercussions : quand ils ont lieu alors que tous les programmes sont imprimés, les bénévoles doivent coller des papillons correctifs sur tous les dépliants… Presque tous les ans il y a des modifications de dernière minute – mais je touche du bois pour que cette année le programme actuel reste valable jusqu’à la fin du Festival !

Ce programme est consultable sur le site de l’association qui gère et organise le festival, mais peut-être pourriez-vous nous en donner un avant-goût commenté ?
Avec plaisir… Je précise tout d’abord que l’organisation du Festival et sa « ligne artistique » demeurent inchangées : il y a un spectacle différent à l’affiche chaque jour, en divers endroits de la ville – Jardin des Enfeus, Place de la Liberté, Abbaye Sainte-Claire et Jardin du Plantier. Comme nous en avons l’habitude, nous nous sommes efforcés de panacher, en les alternant, les œuvres classiques et contemporaines, les petites formes et les spectacles plus ambitieux, le comique et le tragique… Outre les spectacles qui auront d’abord été joués à Dax et dont nous avons déjà parlé, il y aura, entre autres, trois « poids lourds », qui seront représentés sur la grand-place : Les Fourberies de Scapin – une pièce classique jouée des milliers de fois depuis le XVIIe siècle, mais que l’on découvrira à travers le regard d’un jeune metteur en scène de 23 ans, Arnaud Denis -, La Java des mémoires – reprise d’un spectacle monté par Les Balladins en Agenais qui a connu un grand succès il y a une dizaine d’années et qui travaille sur la mémoire collective à travers les chansons, depuis le Front populaire jusqu’à la Libération et, enfin, Turcaret, mis en scène par Michel Galabru, un immense comédien que j’aime beaucoup. Turcaret est une pièce de Lesage, que l’on monte assez rarement, et dont les deux maîtres thèmes sont l’argent et le pouvoir. Comme nous vivons dans un monde régi par la finance, j’ai trouvé intéressant de faire entendre au plus grand nombre ce texte du XVIIIe siècle qui comporte énormément d’échos avec notre société. 
À côté de cela, on pourra aussi découvrir trois adaptations scéniques d’œuvres littéraires non théâtrales : Le Tour du monde en 80 jours mis en scène par Sébastien Azzopardi – qui a monté cette saison à Paris L’Éventail de Lady Windermere d’Oscar Wilde et qui a eu trois nominations aux Molières – Le Petit Prince, d’Antoine de Saint-Exupéry, monté par Jean-Paul Ouvrard, et Passion simple d’Annie Ernaux, adapté par Zabo. Ces spectacles sont passionnants par ce qu’ils montrent de la capacité d’une troupe à fabriquer du théâtre à partir d’œuvres qui ne sont pas écrites pour la scène.
Mais je n’ai évoqué là qu’un petit échantillon du Festival qui propose, en tout, 19 spectacles…

L’an dernier, vous nous confiiez que vous teniez à ne pas vous cantonner dans une position de simple programmateur et que vous aimiez vous retrouver « sur le terrain », aux côtés de vos camarades. En 2006 vous donniez la réplique à Jean-Daniel Laval dans Jacques le Fataliste, cette année vous mettez en scène Nekrassov – qui est aussi joué, rappelons-le, à Dax. Pourriez-vous nous présenter plus en détail cette pièce ?
Il s’agit d’un texte assez peu connu de Sartre ; c’est la seule comédie qu’il ait écrite. Elle n’a été jouée qu’à deux périodes, en 1956 et en 1968, pour quelques repésentations seulement à chaque fois. Je présente ce spectacle en festival avant de le reprendre à Paris, au Théâtre 14, à partir du mois de septembre, et j’espère qu’ensuite elle poura tourner. C’est une pièce qui se situe en 1956 – date à laquelle Sartre l’a écrite – et qui ambitionne rien moins que de faire rire à partir de l’antagonisme entre communisme et anticommunisme pendant la Guerre froide… Il est évident que ce qu’elle pouvait avoir de brûlant par rapport à l’actualité de l’époque n’est plus perceptible, mais je pense que l’on peut rire de tout ce qu’elle offre de vaudevillesque, de « mots d’auteur » et de répliques bien troussées dont certaines font penser à Anouilh ou à Guitry. J’ai voulu la monter comme une simple comédie, sans prétendre délivrer quelque message que ce soit – c’est au spectateur de le déchiffrer… D’ailleurs, la pièce peut se comprendre à plusieurs niveaux : on peut se contenter de la recevoir comme un spectacle satirique, ou bien être sensible à sa dimension politique. J’aime beaucoup travailler des textes oubliés d’auteurs connus, comme celui-ci, ou bien des pièces d’auteurs eux-mêmes tombés dans l’oubli, tel Charles Collet, un libertin du XVIIIe siècle.

On se souvient que l’an passé il y avait eu quelques problèmes avec les riverains de l’Abbaye Sainte-Claire pendant la représentation de Célimène et le cardinal. Cela a-t-il conduit à des modifications dans la conception du programme de cette année ?
Oui : de façon à limiter les gênes occasionnées aux habitants, nous avons déplacé trois des spectacles qui étaient initialement prévus à l’Abbaye, deux au Jardin des Enfeus et le troisième au Jardin du Plantier. Je tiens à préciser que l’incident auquel vous faites allusion n’est pas monnaie courante : la majorité des riverains font en général très bon accueil au Festival, et ils reçoivent systématiquement des invitations pour les pièces qui sont jouées à proximité de leur résidence – étant entendu que cette offre n’a d’intérêt que pour les gens qui sont déjà sensibles au théâtre…
Cela dit, je pense que la diversité des spectacles permet à des publics très différents de trouver leur bonheur. À Dax comme à Sarlat, nous proposons non pas du « théâtre pour tous », mais du « théâtre pour chacun ». Il ne reste plus, aujourd’hui, qu’à prier pour que tout se passe sans encombre, que la météo soit clémente, que les sepctateurs soient nombreux… et heureux !

 

Informations et réservations :

 

Festival de la Comédie de Dax Du samedi 2 juin au samedi 9 juin 2007
Régie municipale des Fêtes et des Spectacles
L’Atrium 1
Cours Foch
40100 Dax
Tel : 0 558 909 909 – et un
site internet

Festival des Jeux du théâtre de Sarlat – Du 18 juillet au 5 août 2007
B.P. 53
24202 Sarlat cedex
Tel : 05 53 31 10 83
Fax : 05 53 30 25 31
Courriel :
festival@festival-theatre-sarlat.com – et un site internet

   
 

Interview réalisée par isabelle roche le jeudi 17 mai 2007 du côté des Filles du Calvaire…

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Entretien avec Zack Hunter (Emily Virosa)

 Rencontre, par la responsable du site La révolution intérieure, avec un explorateur de la conscience humaine

Zack Hunter est un jeune écrivain américain âgé de 25 ans. Il vient de publier son premier roman, disponible sur Internet. Les 246 pages d’Emily Virosa ont été écrites cet été en seulement 13 jours. C’est une oeuvre littéraire non identifiée. Un roman quasi-chamanique. L’auteur nous convie à un voyage philosophique sur les thèmes de l’amour éternel, de la peur, de  la mort et de la recherche constante d’ une vie pleine de sens. Ce livre est le premier tome d’une série de trois volumes. Les deux autres, Zack Hunter compte les écrire loin du monde. Dans un mois, il largue tout pour rejoindre un coin perdu des Etats-Unis et vivre sa vie d’artiste au sein d’une communauté auto-suffisante sans Internet et sans téléphone. Autant vous dire que l’interview que vous allez lire sera bientôt inédite. 
Cet auteur insomniaque  partage un point commun avec les poètes français Arthur Rimbaud et Charles Baudelaire, il est synesthète. Il a bien voulu répondre à mes questions et je l’en remercie !

Vous êtes un explorateur, et vous représentez notre espèce et le plus grand bien que vous pouvez faire est de ramener une nouvelle idée, parce que notre monde est menacé par l’absence de bonnes idées. Notre monde est en crise à cause de l’absence de la conscience .
Terence McKenna, écrivain américain

Que raconte ton livre Emily Virosa et comment l’as-tu écrit ?
J’ai écrit Emily Virosa en 13 jours, entre la nouvelle lune et la pleine lune cet été. L’histoire elle-même est un voyage philosophique à travers divers états méditatifs. J’y parle de l’amour éternel, de la peur, de la mort et de la recherche d’une vie pleine de sens. C’est le premier roman d’une trilogie, il y en aura donc deux de plus que je vais écrire parce que cela fait partie de mon chemin. Lorsque l’idée d’Emily Virosa est née, j’ai senti un désir irrésistible d’écrire. J’ai toujours été intéressé par la nature même de la conscience. Et à force de chercher j’ai finalement réalisé que c’est la conscience qui crée la réalité et non pas la matière qui crée la conscience. Une fois que j’ai compris que tout ce que nous sommes n’est qu’une illusion du mental et que le temps et l’espace dépendent de notre état de conscience,  j’ai écrit mon livre jusqu’au dernier mot sans m’arrêter. J’ai bu beaucoup de café et j’ai beaucoup fumé au cours de ce processus.  Une fois que j’ai eu fini, je l’ai envoyé à mon éditeur. Elle a pris soin de corriger les erreurs grammaticales. La seule chose qu’elle voulait enlever était une  phrase dans l’une des scènes de sexe, mais je l’ai laissée !

Peux-tu nous parler de ton enfance et de ton parcours d’auteur ?

Bien sûr. Pour résumer, j’ai grandi en Californie dans un environnement relativement “normal”  selon un mode de vie suburbain tout à fait classique. Je pense que mes parents n’attendait pas forcément un enfant comme moi. Mon enfance a été parcourue d’ expériences mystiques qui m’ont à la fois effrayé, puis rendu admiratif, avant de me laisser perplexe. Je ressentais très fortement les gens autour de moi. Une hyperéceptivité dont je ne savais pas quoi faire. Je savais que j’avais du sang autochtone dans les veines mais je n’avais aucune tribu pour me montrer le chemin. J’ai dû suivre ma propre route. 
Donc, à partir de l’âge de 9-13 ans, c’est ce que j’ai fait. J’ai commencé à  m’adapter au monde environnant puis mes amis skaters m’ont initié au cannabis. Je me souviens très bien de la première fois où j’ai vraiment commencé à penser par moi-même. Je suis alors devenu alors exactement qui j’étais et qui je voulais être. Les aspects chamaniques de mon écriture découlent directement de mon désir incessant de vérité. J’ai plongé la tête la première dans toutes les expériences et je l’ai fait à plusieurs reprises pour comprendre exactement ce que nous sommes et ce que nous sommes capables de faire.  
Rêver, provoquer des sorties hors du corps, méditer en expérimentant  la privation sensorielle, j’ai tout tenté. Je suis allé très loin. Je n’ai jamais tourné autour du pot et  je n’ai jamais laissé la peur avoir une prise sur ma façon de vivre ces expériences.  Découvrir qui nous sommes, c’est aussi le sens de ma quête d’écrivain.

Quels sont les auteurs qui ont guidé tes pas ?

Je me suis reconnu dans l’esprit  des poètes Beat pendant  un certain temps. Jack Kerouac, Allen Ginsberg, William Burroughs, et tous leurs collègues. Robert Anton Wilson et John Lily ont également été parmi mes écrivains favoris. J’ai apprécié la fiction d’Haruki Murakami, Chuck Palahniuk, Philip K. Dick, et surtout Tom Robbins, qui était un ami de Terence McKenna. Robbins aurait totalement improviser ses romans. J’aime faire la même chose. Une fois que je suis lancé je peux écrire pendant 12 heures d’affilée.( Tous ces auteurs sont des écrivains américains reconnus pour leur romans initiatique, d’anticipation, de science-fiction, ou encore leur écriture chamanique et leur philosophie avant-gardiste. Ce sont des psychonautes qui utilisent leur art, l’écriture, pour aller sonder différents espaces inexplorés de la conscience humaine ndlr).

Tu es né avec un gène qui modifie tes perceptions sensorielles. Qu’est-ce que la synesthésie et comment influence-t-elle ton rapport au monde ?

La synesthésie est un phénomène très intéressant. En fait, mon sens de l’ouïe et de la vue sont  indissociables. Je vois et j’entends en même temps : c’est comme si j’avais deux sens en un. Donc, quand je vais dans le monde ou quand je médite, j’entends ce que je vois et je vois ce que j’entends. C’est difficile à expliquer, mais j’aime faire des aller-retours entre ces univers- là, entre mon espace intérieur et l’extérieur. Cela se produit  involontairement ou alors quand je me concentre dessus. J’aime particulièrement regarder les choses et écouter leurs possibilités. C’est comme si cela ouvrait une dimension tout à fait différente de la résonance et de la beauté.

Je peux voir dans mon esprit les formes cymatiques qui se créent lorsque  j’écoute de la musique électronique. Cela ressemble à des motifs géométriques et des fractales avec des couleurs variables de l’arc-en-ciel et des tons pastels qui se mélangent.  On pourrait décrire cela comme de l’ argile liquide. La musique  techno, surtout minimaliste, frappe vraiment une corde sensible chez moi pour cette raison. Quand je joue aussi du bol tibétain sur ​​mes genoux, je peux voir des formes cymatiques couleur or couler à travers mon corps et l’esprit du bol.

C’ est très complexe et je considère que c’est une bénédiction car cela me permet de puiser dans une source  profonde de la conscience. La plupart du temps il y a tellement d’énergie en moi que j’ai du mal à dormir. Pour moi il y a différents ”Autres mondes” qui sont comme des multiples couches de la perception.

Tu vas te retirer du monde pour écrire la suite d’ Emily Virosa. Pourquoi  ?
Je ne suis pas un ermite, renfermé sur lui-même.  Lorsque j’évoque le fait de vouloir me retirer du monde, les gens me parlent de solitude et ils ne comprennent pas. Ils ne réalisent pas que la plupart du temps, je me sens beaucoup plus seul dans mon appartement devant mon écran d’ordinateur. Là où je compte vivre et travailler je ne serai pas seul. Je serai avec d’autres personnes qui partagent les mêmes désirs et les mêmes objectifs d’autosuffisance que moi. Il est plus judicieux de vivre et de travailler en groupe. C’est drôle comment les villes peuvent pousser un grand nombre de personnes dans leurs propres petits mondes à cause de l’Internet ou de la télévision ou autre chose. Je pense que les êtres humains sont des petits morceaux de la Terre elle-même et que l’unité est nécessaire.

Quelle est ta vision de l’avenir de l’humanité ?

Je ne sais pas ce qui va arriver. Je soulignerai simplement ceci. Regardez les modèles. Les choses ne tournent pas rond dans ce monde. La plupart des gens semblent se débattre  avec des tas de problèmes qui découlent de cette  société dans laquelle nous vivons et cela ne va pas en s’améliorant. Nombreux sont ignorants de ce qui se joue. D’autres sont conscients de ce qui se passe et ne savent pas quoi faire. Ils manquent d’idées. Elles n’ont pas été enseignées à l’école publique de la survie, ça c’est sûr. Nous ne pouvons rien attendre de mieux sauf si nous décidons de faire quelque chose. De nouvelles méthodes doivent être appliquées. A chacun de faire son choix. Personnellement, tout ce que je sais, c’est que j’en ai assez d’essayer de m’adapter à des concepts dépassés. La civilisation telle que je la vois est corrompue et dépouillée de l’abondance et je refuse de participer à cela et de continuer à fournir de l’énergie pour que cette société survive. Elle avale la vie elle -même et entraîne de nombreuses personnes dans son gouffre. Je vais la regarder tomber.

Quel serait ton message aux jeunes qui se désespèrent de l’état du monde ?

Eh bien, je ne sais pas pour toi, mais je ne peux pas vraiment être une personne heureuse en sachant que je fais partie du problème en restant dans le jeu de cette société. C’est comme mentir à moi-même. J’ai atteint un point de non-retour. Si je veux être une personne heureuse ou du moins satisfaite de ce que je fais avec cette existence temporaire, j’ai besoin de quitter tout cela et de vivre une vie simple, aussi éthique que possible. Peut-être que je ne serai jamais vraiment  heureux, mais au moins j’aurai essayé. Si je n’essayais pas  ma vie serait une erreur.  Je veux apprendre à vivre en auto-suffisance et je vais apprendre cela  directement auprès de ceux qui l’ont fait pendant des décennies dans des régions difficiles des Etats-Unis avec succès. Je ne vois pas de meilleure façon d’obtenir un savoir pratique.
Il y aura toujours un besoin de bras et d’ esprits pour mettre en place des communautés autonomes et j’ai l’impression que c’est un sage premier pas vers mes objectifs personnels. C’est une forme de résistance. Comme aller à contre-courant. C’est inévitable si vous ne souhaitez pas suivre ce flux qui ressemble à une spirale descendante vers l’auto-destruction collective. Bien sûr, ce n’est pas «facile» mais il n’y a pas d’autres choix pour moi.

Quel est ton objectif en tant qu’écrivain ?
Mon but en tant qu’écrivain est d’emmener mes lecteurs dans un espace à la fois drôle et inspirant. J’ai commencé à écrire parce que je me suis ennuyé avec beaucoup de fictions et de poésies. Il semble que beaucoup d’écrivains se contiennent, je sais qu’il y a beaucoup de choses à dire dans la retenue, mais personnellement je tiens à ne rien cacher de mon écriture. La fiction nous emmène de l’autre côté du miroir, si vous avez envie de visiter cet espace invisible, n’hésitez pas à me lire.

L’humanité a avancé, quand elle a avancé, non pas parce qu’elle a été sobre, responsable et prudente, mais parce qu’elle  a été ludique, révoltée et immature- Tom Robbins

La nature aime le courage. Engagez-vous et  la nature répondra à cet engagement en supprimant les obstacles impossibles. Rêver un impossible rêve et le monde ne va pas vous broyer, il vous élèvera.” – Terence McKenna

Propos recueillis et présentés en août 2012 par sandra coutoux

NB – A l’ultime question posée par lelitteraire.com via Sandra,  « d’où vient le titre de l’oeuvre ? », l’auteur répond : « Lorsque j’écrivais, je devais trouver un nom pour un personnage, et il devint par la suite le nom du roman. J’aime bien le nom Emily parce que  cela semble doux et innocent pour moi, mais avec un côté sombre aussi. Virosa, d’autre part, évoque quelque chose d’ infecté et et de mortel.  Amanita Virosa par exemple, est un champignon mortel étroitement liée à l’ange exterminateur. Mettez les deux ensemble et cela donne le titre du livre. »

Le livre Emily Virosa de Zack Hunter

Le blog de Zack Hunter

Un lien sur les différents types de synesthésie

Pour plus d’informations sur ce sujet voir le site de notre chroniqueuse :
 La révolution intérieure

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Entretien avec Bertrand Galimard Flavigny (Être bibliophile)

Etre bibliophile, c’est d’abord être collectionneur. Avec Bertrand Galimard Flavigny, nous vous invitions à dépasser cette définition un peu courte

Rencontré au détour d’une préface dans un livre publié par Jacques DamadeLangage des tétons & Lettres de Vincent Voiture Bertand Galimard Flavigny m’avait agréablement étonnée par sa plume vive, incisive, d’un raffinement extrême. Puis j’appris qu’il était spécialiste en bibliophilie. Aussitôt ma curiosité fut piquée et, quelques mois plus tard, après avoir lu avec un infini plaisir Être bibliophile – son « petit guide pratique » – j’étais reçue chez lui pour un entretien aussi chaleureux qu’instructif, tout aussi nourri d’anecdotes plaisantes que l’est son bréviaire du bibliophile débutant…
Les livres, bien sûr, sont ici omniprésents. Non point serrés derrière des vitrines, bien à l’abri sous clef mais exposés à la vie du lieu, à l’air ambiant, alignés pour la plupart en double file sur de simples rayonnages façon Billy de chez Ikéa ou bien rangés à même le sol, ou encore en piles là sur un coin de bureau, ailleurs sur un tabouret en équilibre plus ou moins précaire. Tout prêts à être saisis, compulsés, manipulés puis remis en place. Livres « de poche » d’aujourd’hui, comme livres d’art et volumes anciens reliés de cuir sont offerts à l’impulsion du moment et non figés dans une immobilité muséale ; tant de liberté étonne d’abord mais l’on comprend très vite, à voir Bertrand Galimard Flavigny prendre en main tel ou tel volume et le feuilleter d’un geste à la fois sûr, précis et précautionneux, que respecter les livres ne signifie pas les traiter comme des choses mortes tenues au secret dans des boîtes hermétiques à la poussière, à l’air et à l’humidité mais bien plutôt vivre pleinement avec eux, les toucher, les humer, les lire surtout – avec toutefois au bout des doigts la douceur qu’exige un objet fragile.
Lorsqu’à la fin de notre entretien Bertrand Galimard Flavigny entreprit de me montrer quelques-uns de ses trésors, je pris conscience, sans avoir la fibre bibliophilique, de ce qui pouvait émaner de ces vieilles pages jaunies, ou de ces feuillets de papier rare, à la typographie magnifique – quelque chose de si étrange et qui touche si loin au cœur qu’il n’y a rien de surprenant à ce que des passionnés vouent leur existence à ces ouvrages précieux.
La magie du livre reste puissante encore aujourd’hui, bien que l’objet marchand vite fait mal fait vendu en masse ait supplanté le volume révéré et admiré. Mais ce dernier n’a pas dit son dernier mot : les bibliophiles sont là pour le prouver…

Qu’est-ce qui vous a conduit à devenir bibliophile ?
Bertrabd Galimard Flavigny :
J’ai toujours vécu au milieu des livres. Puis, pendant mes années de collège, une de mes grands-tantes m’envoyait régulièrement des livres anciens et au fil de mes lectures, je découvrais qu’il y avait en eux des choses extraordinaires, souvent drôles. Parmi eux, il y avait par exemple L’An 2440, de Louis-Sébastien Mercier – l’auteur de l’Histoire de Paris. C’est le premier ouvrage non pas de science-fiction mais d’idée-fiction. J’ai continué à glaner par-ci par-là, et à chacune de mes acquisitions je prenais davantage conscience qu’un livre ancien est un bel objet avec sa reliure, son papier, ses illustrations… etc. Je suis donc venu à la bibliophilie par l’intérieur du livre.
Pour ce qui est du cursus universitaire, j’ai fait des études de droit, puis de lettres. Ensuite, devenu journaliste, je suis parti en quête de piges. J’ai travaillé pour un journal du Marché de l’art, où l’on m’a dit « avec ton nom, tu dois sûrement aimer les livres, fais-nous donc un article sur les livres anciens ! » C’est ainsi que j’ai commencé à mener des enquêtes, à fréquenter les libraires spécialisés en livres anciens… et à apprendre petit à petit toute la technique de fabrication du livre. Puis j’ai proposé une chronique de bibliophilie à un quotidien juridique, Les Petites Affiches. Mon projet a été accepté puis, au bout de trois ans, le journaliste d’art Gérald Schurr a parlé de moi au directeur de la Gazette de l’Hôtel Drouot, qui m’a engagé pour tenir une chronique mensuelle. Comme j’avais à ma disposition jusqu’à quatre pages de la Gazette, je pouvais m’étendre et étoffer mon propos. Je choisissais un thème – par exemple, les récits de voyage consacrés à un pays particulier. Puis je commençais par étudier les livres dans leur ordre chronologique ; dans le cas du récit de voyage, je racontais au passage l’histoire de l’exploration du pays concerné, et j’indiquais les références d’autres livres se rapportant au sujet. Et je prenais soin, à chaque fois, de mentionner les prix de vente.
Ensuite, j’ai un peu affiné mes thématiques : je me consacrais à un auteur – par exemple les livres de Rabelais – ou bien à un groupe de livres bien spécifique – les Recherche du temps perdu illustrées. Outre les indications techniques, primordiales – description des reliures, des papiers, des caractères, nature des illustrations… etc. je donnais aussi le plus d’éléments possibles concernant l’histoire du livre, les tractations entre les divers éditeurs… Je racontais, à chaque fois que je le pouvais, comment les illustrations étaient venues s’intégrer au livre – et chaque chronique était ainsi une plongée dans le passé – à la fois historique et technique. En préparant ces articles, j’ai appris beaucoup de choses – et comme j’aime les livres, j’ai profité de ce travail de recherche pour en acquérir moi-même ; j’ai aussi dû en manipuler énormément, et lire quantité de catalogues. C’est par ce contact direct que j’ai acquis, au fil du temps, les connaissances nécessaires au bibliophile. La bibliophilie, c’est à tous points de vue une question de temps.
Mon « guide du bibliophile » est, d’une certaine manière, l’aboutissement de ces chroniques publiées dans la Gazette de l’Hôtel Drouot. Aujourd’hui, je continue à raconter des histoires de livres dans « Bibliofolie », qui paraît chaque jeudi dans Le Figaro littéraire, consultable sur le site du journal.

Vous avez beaucoup écrit sur la noblesse, les ordres de chevalerie et surtout sur l’Ordre de Malte. Comment se sont établis les ponts entre bibliophilie et noblesse ?
Tout naturellement, par le rapport que bibliophilie et noblesse entretiennent avec l’histoire, le patrimoine. Être bibliophile, étudier la noblesse, c’est s’intéresser au patrimoine historique et culturel. L’Ordre de Malte, par exemple – avec lequel j’ai des liens tout particuliers puisque des membres de ma famille appartenaient à cet ordre – existe depuis 900 ans et il est encore très présent dans notre environnement : la campagne française est riche d’anciennes commanderies, et il ne se passe pas de jours sans qu’au cours d’une vente soient proposés des objets ayant appartenu à l’Ordre de Malte.
Le lien entre le livre et l’histoire se noue aussi par un autre biais – celui du propriétaire du livre… J’ai ainsi eu l’occasion d’avoir entre les mains – ce fut un grand moment de ma vie… – le psautier du grand maître des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, Jean de Villiers. Un personnage important s’il en est, qui a été en prise directe avec les événements qui ont ponctué le XIIIe siècle puisqu’il a été grand prieur de la Langue de France à Paris puis Grand maître des Hospitaliers. Blessé à Saint-Jean-d’Acre en 1291, il s’est installé, avec les membres rescapés de l’Ordre, à Chypre, où il a vécu jusqu’à sa mort. Ce psautier, un manuscrit enluminé inachevé – seules certaines enluminures sont complètes, les autres étaient restées à l’état de dessin – avait été perdu pendant sept siècles ! Doté d’une reliure du XVIIIe siècle, ce manuscrit a été vendu l’équivalent de trente millions de francs…

Comment se sont articulées, pour vous, votre passion pour la bibliophilie et vos études sur la noblesse, les ordres de chevalerie ?
J’ai d’abord été bibliophile. Je n’avais, au sujet des ordres de chevalerie, que des connaissances assez sommaires. C’est une anecdote personnelle qui m’a amené à m’y intéresser de très près… À une certaine époque je me rendais très régulièrement à Bologne, où se tient chaque année une foire internationale du Livre de jeunesse. Une année, au cours d’un dîner, j’ai été présenté à un individu qui, au fil de la conversation, apprenant que j’étais très lié à l’Ordre de Malte, en vint à évoquer avec force détails un ordre de chevalerie dont je n’avais jamais entendu parler. J’ai manifesté mon intérêt – en toute sincérité, mais une fois rentré à Paris, j’ai très vite oublié tout cela. Peu après, j’ai reçu une lettre m’avisant que j’avais eu la chance de rencontrer, à Bologne, Son Altesse le Grand maître de ce fameux ordre et que je pouvais à mon tour en devenir membre… à condition de payer 1000 dollars ! je me suis aussitôt lancé dans une enquête sur ce pseudo-ordre de chevalerie – d’où est né un livre sur les faux ordres de chevalerie. Mais parler des faux ordres suppose, bien entendu, que l’on étudie aussi les vrais ! J’ai bénéficié d’appuis précieux pour mes recherches ; de rencontre en rencontre, j’ai accumulé suffisamment de matière pour écrire sur l’Ordre de Malte – et comme je suis un journaliste opportuniste, je rentabilisais ce que j’apprenais en écrivant, par ailleurs, des articles sur la chevalerie et sur la noblesse, les deux étant étroitement liées. Voilà comment je suis « entré dans les ordres »… de chevalerie, si je puis dire. Ce travail et ma passion de bibliophile se sont très vite rejoints : quand je voyais des livres anciens sur les ordres de chevalerie ou la noblesse, la généalogie des familles, l’héraldique… etc. je m’empressais de les consulter… et parfois de les acquérir. Et comme je ne cherchais pas seulement des informations sur la noblesse ou la chevalerie mais aussi des livres anciens portant sur ces questions, j’ai découvert des ouvrages dont la plupart des universitaires n’ont pas connaissance. Par exemple, des petits romans inspirés par l’Ordre de Malte publiés entre les deux guerres… J’ai également trouvé une compilation datant des années 1770 qui recensait les ouvrages retraçant l’histoire de l’Ordre de Malte. L’auteur de la compilation n’est pas mentionné, en revanche, tous les historiens cités sont nommés, ce qui m’a été très utile pour mon propre travail d’historien. Ma « fibre » bibliophilique m’a donc permis d’introduire dans cet ouvrage que j’ai consacré à l’histoire de l’Ordre de Malte des informations inédites, dont un non-bibliophile n’aurait pu disposer – ou qu’il n’aurait pas songé à mentionner.

Qu’est-ce donc qu’un bibliophile ?
Un bibliophile est un collectionneur. La bibliophilie ouvre au collectionneur les portes d’un univers immense puisqu’il englobe toute l’histoire du livre, au-delà de l’invention de l’imprimerie : vous pouvez très bien collectionner les manuscrits ou les xylographes. Vous pouvez vraiment tout collectionner en bibliophilie : les livres sur l’histoire de la bibliophilie, les éditions originales, les livres illustrés, les livres sur vergé… même les catalogues de ventes ! en 1840 par exemple a été publié un catalogue où figurait un lot de livres dont il n’existait qu’un seul exemplaire. La veille de la vente, il a été annoncé que c’était un canular – du coup, ce catalogue, qui avait été tiré à 130 exemplaires, est devenu objet de collection.
Mais pour moi, le critère déterminant qui confère à un livre le statut d’objet bibliophilique, c’est le temps – et pas seulement la rareté. Prenons l’exemple de mon Être bibliophile. Ce n’est pas un livre de bibliophile, même s’il traite de bibliophilie. Imaginons maintenant qu’il existe un tirage sur du beau papier ;que l’on ajoute, à un des exemplaires tirés de la sorte, une lettre manuscrite de l’auteur racontant l’histoire de ce livre, une copie de son interview publiée sur un site internet, et que vous fassiez relier le tout par un relieur renommé puis que vous apposiez votre ex-libris : vous aurez un bel exemplaire – mais toujours pas un livre de bibliophile ! Ça le deviendra peut-être dans cinquante ans d’ici, quand vos petits-enfants le trouveront, en bon état, au fond de votre bibliothèque…
Un bibliophile, c’est surtout quelqu’un qui prend le temps d’être au contact des livres, qui les manipule, les observe ; qui lit les catalogues de vente… pour lui comme pour les livres qu’il convoite, le temps est un facteur essentiel. Il lui faut aussi connaître le lexique bibliophilique, qui inclut le jargon de l’imprimerie, de la reliure, de la gravure… et de toutes les techniques qui tournent autour du livre – ce qui doit correspondre à un petit millier de termes. Que le bibliophile n’utilisera pas directement, mais qu’il doit connaître afin de mieux comprendre l’objet-livre. Il y a tout de même un vocabulaire de base à maîtriser de façon à pouvoir lire les catalogues en connaissance de cause, et à parler la même langue que le libraire spécialisé.

Dans votre guide vous mettez en garde contre la « fausse bibliophilie ». Qu’est-ce exactement ?
Ce sont ces livres présentés comme des ouvrages de bibliophile alors que ce sont simplement des livres fabriqués avec beaucoup de soin, avec des matériaux nobles et, parfois, selon des méthodes « à l’ancienne ». Mais ce n’est rien d’autre que de l’édition de qualité. Dans les foires d’antiquaires, des stands proposent de soi-disant ouvrages de bibliophile ; en général ce sont des textes anciens, tirés à 1000, 1500 exemplaires et l’on trouve Le Roman de la rose, le Cantique des cantiques… etc. Ils sont imprimés sur du papier fabriqué à la cuve, comme autrefois, avec de beaux caractères, une reliure bien épaisse, des tranches bien dorées… on vous vend ça bien cher, sous l’étiquette  » bibliophilie », mais c’est du toc ! et ce sera toujours du toc. C’est après, avec le temps, que l’on verra si ces livres relèvent ou non de la bibliophilie.
Je vais vous citer l’exemple d’une Apocalypse illustrée par Dali, publiée il y a quelques années et tirée à 2 ou 3 000 exemplaires. Le papier était beau, le texte bien composé, avec des lithos de Dali intercalées… et le livre était présenté comme un ouvrage de bibliophile. Ce n’en était pas un ! D’une part, un tirage de 2 000 exemplaires, c’est déjà beaucoup. Et rien n’assure qu’avec le temps, il prendra de la valeur…
Un autre exemple : André Breton avait l’habitude de truffer ses livres avec des notes de restaurant, des dessins originaux gribouillés sur des bouts de papier, des manuscrits de préfaces… etc. Cette habitude a été reprise par des gens fortunés, qui ont ramassé tout ce qu’ils ont pu – préfaces, illustrations… etc. – et ont fait relier l’ensemble par un grand relieur. Aujourd’hui, ces plaquettes valent une fortune ! Le surréalisme est à la mode, et elles sont devenues des objets bibliophiliques. Outre le temps, la demande des collectionneurs est un autre facteur qui influe sur le statut bibliophilique d’un livre.

Donc des éditeurs d’art comme Jean de Bonnot, ou François Beauval ne font pas des ouvrages de bibliophile ?
Non, c’est de l’édition de qualité – et je trouve un peu dommage qu’ils présentent leurs livres avec des mentions proches des notices de bibliophilie. Mais ça répond à un objectif commercial : s’ils mentionnaient simplement que c’est de l’édition bien préparée, personne n’achèterait. J’ai, personnellement, un livre de chez Jean de Bonnot – un traité de noblesse très intéressant, très bien imprimé, que j’ai acheté pour son contenu, mais ce n’est pas un livre de bibliophile, et je ne pense pas que dans cinquante ans, ni même dans un siècle, il le sera devenu.

Pensez-vous que ce que l’on appelle commercialement un « beau-livre » aujourd’hui pourra prendre la patine du temps et devenir un objet de bibliophilie ?
En ce qui concerne les livres d’art actuels, je ne peux évidemment pas me prononcer. Mais je puis vous citer l’exemple de « beaux-livres » publiés dans les années 50 qui sont devenus des objets de collection assez recherchés. Ce sont des livres de voyage numérotés, illustrés par des photos tirées en héliogravure – leur qualité est exceptionnelle, la mise en page bien faite, et ils ont pour atout supplémentaire de montrer des choses aujourd’hui disparues. Tout cela concourt à leur faire prendre de l’intérêt, de la valeur, alors qu’ils étaient assez communs il y a cinquante ans. Et ce, indépendamment du nom du photographe qui a réalisé les images : la plupart n’avaient pas encore de vraie renommée, et dans certains cas le nom du photographe n’est même pas mentionné.

Quel est l’âge d’or de la bibliophilie ?
Vaste question… D’autant que cette notion d’âge d’or dépend en fait de ce que vous collectionnez. On peut néanmoins évoquer la fin du XIXe siècle, où nombre de personnes fortunées se sont mises à collectionner, à amasser quantités d’ouvrages rares et précieux : c’était une période de bouleversements, donc source d’inquiétudes et propice au réflexe de conservation tous azimuts. De plus, il y avait beaucoup de livres devenus extrêmement difficiles à trouver : nombreux furent détruits durant la Révolution puis plus tard, au cours des différents conflits qui ont embrasé la France au XIXe siècle – guerres, révolutions, troubles en tout genre sont, tout cynisme mis à part, très positifs pour la bibliophilie : tous les livres interdits, saisis, brûlés… se raréfient, deviennent par la suite difficiles à se procurer et donc prennent de la valeur. Outre cela, le XIXe siècle est l’époque où est apparue la notion de « grand papier » : vers 1880, les auteurs et les éditeurs ont commencé à tirer sur du beau papier quelques exemplaires qu’ils gardaient. Peu à peu les imprimeurs se sont rendu compte que des collectionneurs cherchaient à acheter ces exemplaires-là… De là est venue l’habitude de tirer, lors de la première édition, un nombre limité d’exemplaires sur grand papier.
En matière de livres recherchés, c’est l’intérêt des collectionneurs qui crée cet « âge d’or » et au cours de plus de vingt ans de chroniques, j’ai pu constater l’évolution de cet intérêt. Par exemple, il y a quelques années, personne ne s’intéressait aux polars. Puis on s’est aperçu que les premiers volumes du Masque avaient une couverture verte – et des amateurs se sont mis à rechercher ces volumes. Puis d’autres se sont avisés que des collections avaient disparu – ils se sont mis en quête des livres parus dans ces collections… et de fil en aiguille est née une bibliophilie policière. Dès lors, des petits volumes qui valaient trois francs six sous ont été valorisés…
On peut vraiment tout collectionner en bibliophilie : un de mes amis collectionne les grammaires ; j’ai rencontré un collectionneur de « Livres de Poche » qui recherchait les premiers cinq cents. Puis il s’est lancé dans des recherches très poussées sur les couvertures, qui ont changé au fil des rééditions successives. Il a ainsi accompli un travail remarquable qui n’avait même pas été entrepris par Hachette !
J’ai également rencontré un collectionneur qui recherchait ces livres brochés à couverture jaune, illustrés de gravures sur bois, que Fayard a publiés entre les deux guerres – « le livre de demain ». Ces livres ne valent presque rien mais je considère qu’ils appartiennent à la bibliophilie. En fait il ne faut pas acheter un livre en fonction de sa valeur – ou de celle qu’il peut acquérir plus tard – mais parce qu’on l’aime.
Il faut être conscient que, si on peut collectionner avec un tout petit budget, la grande bibliophilie reste très chère – et elle l’a toujours été ! Au XIXe siècle les collectionneurs se plaignaient déjà de ne plus rien trouver qui ne soit hors de prix…

À part se plonger dans votre livre Être bibliophile et consulter chaque semaine votre chronique dans Le Figaro littéraire, quels conseils élémentaires pourriez-vous donner à un bibliophile débutant ?
Je pourrais reprendre le schéma que j’avais suivi pour Le Livre roi, publié en 1989, qui constituait un recueil de mes chroniques parues dans la Gazette de Drouot et que je j’avais agencé de telle manière qu’il soit une sorte de manuel. La première partie traite des thèmes bibliophiliques – et la première démarche, pour un débutant, est de choisir un thème de collection afin de cibler ses recherches. Il doit ensuite se familiariser avec les aspects techniques de la fabrication, de l’édition et de la publication d’un livre – tout cela est abordé dans la seconde partie du Livre roi – ce qui suppose l’assimilation de ce vocabulaire spécifique dont je parlais tout à l’heure. Il devra encore apprendre à lire un catalogue, une bibliographie – la machine-outil du libraire et la béquille de l’amateur… puis il sera prêt à approcher le milieu professionnel de la bibliophilie, qui est l’objet de la troisième et dernière partie du Livre roi.

La bibliophilie a-t-elle le vent en poupe, aujourd’hui ?
Il est certain que la bouquinerie d’occasion et la bibliophilie drainent un public : par exemple, on compte environ 2 500 abonnés aux catalogues de vente de l’Hôtel Drouot. Ce n’est peut-être pas beaucoup – il y a parmi ces abonnés au moins 400 professionnels – mais en même temps cela signifie qu’il y a un potentiel important. En ce qui me concerne, j’essaie, à travers mes chroniques, d’inciter les gens à trouver des thèmes de collection qui vont les pousser à chercher, à découvrir, à lire les livres. Surtout que, je tiens à le répéter, on peut être bibliophile en disposant d’un petit budget…

La « voie internet » est-elle utile au bibliophile ?
Internet est très pratique, notamment pour consulter des bibliographies, des catalogues, ou encore des annuaires professionnels. On trouve beaucoup de choses et les sites consacrés au livre ancien sont nombreux – chapitre.com, rarebooks.info… etc. – mais leur inconvénient majeur est que vous ne savez pas quel libraire vous vend le livre : chacun est identifié par un numéro, comme les clients, et les lots sont aussi désignés par des numéros. Rien ne remplacera jamais le contact direct avec le libraire et avec les livres. La démarche idéale consiste donc à repérer une adresse de libraire sur internet, à aller le voir, prendre son catalogue s’il en a un, noter l’adresse de son site internet le cas échéant… et vous n’utilisez la voie internet qu’à partir du moment où vous connaissez le libraire et ses produits. Il faut aller chez les libraires. Le meilleur site internet, c’est d’aller chez les libraires !

Bibliographie sélective de Bertrand Galimard Flavigny

Le Livre roi, Librairie Giraud-Badin, 1989
Les Chevaliers de Malte, des hommes de fer et de foi, Gallimard coll. « Découvertes », 1998
Noblesse mode d’emploi – dictionnaire à l’usage des nobles et des autres, Christian, 1999
Le Bibliophile aujourd’hui, Arts & Métiers du livre d’édition, SGED Bibliophilie, 1999
La Princesse et la Peulh (illustrations de l’auteur), Séguier, 2001
La Légion d’honneur, un Ordre au service de la Nation, avec A. de Chefdebien, Gallimard coll. « Découvertes », 2002
Être bibliophile – petit guide pratique, Séguier, 2004

À paraître en 2006 : Histoire de l’Ordre de Malte, Perrin

   
 

Interview réalisée par isabelle roche  le 14 septembre 2005 au domicile de l’auteur.

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Entretien avec Pierre Bonnasse (Mode d’emploi de la parole magique – essai sur les pouvoirs du langage)

Il vous emmène visiter son territoire des vertiges, pousse le lecteur dans le vide pour qu’il y ouvre ses ailes…

Parce qu’il aime les rencontres, qu’il prend le temps d’écouter celui qui le questionne et qu’il a confiance dans le potentiel de celui qui le lit, parce qu’il a comme objectif de partager sa vision du sublime via ses livres, ses articles ou cet entretien, c’est un plaisir de vous présenter Pierre Bonnasse, auteur et chercheur en littérature et états de conscience modifiés.

Provocateur d’épiphanies, il aborde l’e-terview d’un esprit ouvert aux merveilles et vous emmène visiter son territoire des vertiges, là où les mots poussent le lecteur dans le vide pour qu’il y ouvre tout simplement ses ailes.

Pierre Bonnasse, vous étudiez depuis trois ans les relations entre littérature et enthéogène à l’Université de Pau. Quels sont les facteurs qui vous ont poussé dans cette voie ?
Pierre Bonnasse : Permettez-moi d’abord de vous remercier pour cet entretien. Morrison a écrit que « l’interview est une nouvelle forme d’art », conception à laquelle je crois et j’aspire, aussi je tâcherai d’être le plus rigoureux possible, car cet exercice, aussi périlleux que passionnant, m’incite au dépassement et me pousse à la jubilation d’être via le va-et-vient vertigineux de la parole et la vélocité du verbe. Et parce que cet entretien s’inscrit dans votre rubrique intitulée « Dans les cordes », il doit participer au poème en s’inspirant du combat de boxe. Il s’agit donc de voler comme un papillon et de piquer comme une abeille. De voler et de piquer pour faire voltiger le verbe, et surtout de sourire, pour faire jaillir de ce cœur à cœur une joute joyeuse.

Les facteurs sont nombreux et tous liés les uns aux autres, car je crois fondamentalement que tout est lié et que tout est Un, que le hasard n’existe pas (ou presque… cela dépend de quel point de vue on se place ou de quelle attitude on adopte face à l’existence). Nous y reviendrons certainement. Je parlerai donc, pour être précis, de facteurs qui m’ont poussé, non pas dans « cette » voie, mais sur la Voie. Car qu’est-ce qui m’intéresse dans ces relations littérature/enthéogène ? Certains s’imaginent (vérifié par expérience vécue) que je participe souvent à des cérémonies chamaniques ou à des sessions improvisées façon Timothy Leary… Eh bien non ! « Prendre et s’abstenir » écrivait Michaux : il y a certainement dans ces infinitifs beaucoup de vérité, bien que je ne sois par particulièrement « de type buveur d’eau », comme ce dernier a pu l’écrire à son propos. Mais ça viendra peut-être.

L’intérêt que je porte à ces relations réside essentiellement dans l’expérience spirituelle et sa transmission, plus précisément dans la capacité que ce type d’expériences a à induire une expérience de cet ordre. Tout est là. Donc étant un raccourci prodigieux qui n’a d’égal que son ambivalence (le paradis et l’enfer se côtoient de près), l’enthéogène, associé à l’écrivain qui l’absorbe, génère une littérature d’une richesse exceptionnelle pour qui cherche à comprendre le sens de l’existence et l’incroyable potentiel humain. Mais j’ai pu observer que ces expériences entraînent parfois chez certains de sérieux troubles. Aussi je recommande la plus grande prudence. Entre la diabolisation et l’apologie il y a un juste milieu sûrement plus sage et qui évite bien des problèmes. Il faut donc être honnête lorsqu’on aborde ces questions et ne pas chercher à prendre tel ou tel parti, ou s’empresser de légitimer cela en le passant directement au crible d’une idéologie dualiste de type « c’est bien » ou « c’est pas bien » ou « j’aime » / « j’aime pas ».

Une telle attitude est d’ailleurs bien caractéristique de la pensée occidentale et de la conscience ordinaire et séparatrice. L’attitude qui me semble juste nécessite de dépasser ces dualismes primaires pour s’inscrire dans une quête rigoureuse de la vérité (« vérité » dans un sens ontologique : j’entends par là ce qui est vraiment et non pas ce que je crois être, nuance fondamentale). Dans l’introduction de l’anthologie, j’évoque La promenade sous les arbres de Philippe Jaccottet, un texte intelligent qui peut nous aider à prendre le recul nécessaire face aux écrits visionnaires puisqu’il nous incite à évaluer le degré de vérité des visions évoquées.

Pour répondre à votre question et pour revenir aux facteurs, je dirais que tout a commencé quand j’ai pour la première fois plongé dans le poème. Plonger, à n’en plus revenir…
Je ne sais pas si j’ai répondu à votre question ? Vous savez, après avoir lu Charles Duits et Aldous Huxley, il est bien difficile de ne pas chercher à en savoir davantage… Considérons-les donc comme de forts facteurs et la réponse passera enfin comme une lettre à la Poste. L’intérêt d’un tel sujet de recherche réside aussi dans le fait qu’il est résolument transdisciplinaire, faisant appel, outre à la littérature, à l’anthropologie, à la psychologie, à l’ethnobotanique, à l’histoire, à l’art, aux sciences religieuses… tous les aspects de la recherche sont là.

Dès la rentrée universitaire, je continuerai mes recherches au sein de l’École Pratique des Hautes Études (en co-tutelle avec l’Université de Pau) – et prenez-le comme un koan si le cœur vous en dit – tout en élargissant mes recherches dans une logique de réduction. Car comme le disait Sénèque, on est nulle part quand on est partout. Et Dieu sait s’il est facile de se perdre ! Ma problématique reste toujours la question de la quête de conscience en littérature, autrement dit, dans la vie. Les enthéogènes ne sont pas les seuls raccourcis : il en existe d’autres, mais nous aurons sûrement l’occasion d’en reparler un jour. Disons simplement que mes recherches sont à cheval entre la littérature et les sciences religieuses, en d’autres termes, portées sur l’étude de l’homme, de son évolution et du sens de son existence, avec une réelle volonté de rassembler.

Vous orientez donc votre travail dans une perspective de plus en plus ésotérique ?
Tout dépend de ce que l’on entend par « ésotérique ». Rien n’est plus fascinant à mes yeux que l’ésotérisme – entendons-nous bien, le véritable ésotérisme, pas ce qu’on désigne aujourd’hui pour cette pseudo-spiritualité de masse, qui loin de libérer l’homme, l’asservit tant et plus à ses passions les plus funestes. L’ésotérisme a changé ma vie car il m’a fait comprendre la nécessité d’observer chaque phénomène, chaque chose, sous un angle non plus seulement interdisciplinaire mais bien transdisciplinaire, autrement dit, il m’a incité à considérer chaque élément à « ce qui le fonde, le traverse, et le dépasse », pour emprunter la formidable formule de Michel Camus. Non plus simplement regarder les choses, mais les Voir vraiment : la nuance est fondamentale, puisqu’elle participe pleinement à l’expansion de notre potentiel humain. Les horizons doivent être aussi abordés dans leur verticalité. Tout est là.

À travers vos textes, le lecteur peut constater chez vous une véritable passion pour le livre, pour le texte et le langage. Selon vous, quel est le réel pouvoir de l’écrit ?

Les pouvoirs de la parole sont justement le sujet de mon prochain livre qui sortira début novembre aux éditions Dervy. Écrit ou oral, peu importe finalement, c’est encore une autre question qui concerne la réception par un auditeur ou par un lecteur. Ce qui m’intéresse dans ces relations et qui montre une fois de plus que tout est Un est de voir dans quelle mesure les pouvoirs de la parole et les niveaux de conscience sont inextricablement liés, comme les deux faces d’un même prisme, lequel ne concerne rien d’autre que l’être humain.

Pour résumer ma problématique centrale en une phrase, disons qu’il apparaît que les pouvoirs de la parole semblent corrélatifs au niveau de conscience de celui qui parle. Ceci dit, le livre m’a littéralement délivré, je ne peux donc que lui être reconnaissant, en lui dévouant une singulière passion. Précisons quand même que lorsque je dis « le » livre, j’entends par là un certain type de livres, ceux qui sont des « maîtres de poche » comme dirait Daumal. Des livres de pouvoir, capable d’agir puissamment sur le lecteur.

C’est encore lié à la capacité de sa parole, à la force du texte, aux limites de sa langue. Sans être manichéen, il faut quand même reconnaître « l’horreur de la situation » et constater qu’il y a une parole qui endort et qui nivèle par le bas, et une parole qui éveille et qui secoue les consciences. Je suis partisan de la seconde, même si la première permet de comprendre nombre de caractéristiques de l’étrange psychisme humain. Quand il y a quelque chose à comprendre… « Poésie noire, poésie blanche ».

D’autre part, lorsque je parle de « littérature enthéogène » en introduction de l’anthologie, je fais évidemment référence à la littérature relative aux plantes sacrées, mais aussi plus largement à toute la littérature qui s’intéresse de près à l’expérience spirituelle, précisément, à celle qui est capable d’éveiller en nous-mêmes un sentiment divin. D’où l’usage de ce néologisme.

L’écrit a de nombreux pouvoirs, le plus fondamental étant encore une fois celui qui nous éveille et qui paradoxalement nous pousse à sortir du livre pour mieux comprendre le monde, pour apprécier la vie dans justement ce qu’elle a de vivant. L’écriture est une véritable ascèse spirituelle, un sérieux travail. Quand l’écrivain compose, il travaille sur lui-même ; quand il crée, il se dépasse et se relie à quelque chose de plus haut. Ensuite et s’il le souhaite, il partage.

Autre chose : on entend souvent dire que les mots sont impuissants à dire, qu’ils sont menteurs, inaptes à transmettre l’essence des choses et que par conséquent il convient de s’en méfier. Je pense qu’on se trompe de cible : je crois au contraire et à l’instar de Daumal que « les mots portent les choses ». Comme disait Charles Duits, « ce ne sont pas les mots qui sont morts, ce sont les hommes ».

Ce sont aussi les hommes qui sont menteurs et versatiles, non ? Il est aussi stupide de dire que les plantes sacrées sont dangereuses que de dire que les mots sont menteurs. En effet, pourquoi ce besoin constant de toujours accuser l’outil ? Qui donc prend les décisions, les hommes ou les outils ? Réponse évidente, mais quand il s’agit de savoir qui assume la décision, les choses se compliquent, alors qu’en réalité, la réponse reste la même. Le pouvoir de l’écrit dépend donc naturellement de l’écrivain et de la capacité de réception du lecteur.

Korzybski écrivait que « La carte n’est pas le territoire », mais vos auteurs favoris ont bien tenté de mettre en mots l’indicible qu’est l’expérience psychédélique. Selon vous, un récit, un poème peuvent-ils transmettre l’essence de cette expérience, et par là même remodeler durablement la conscience du lecteur ?
Fondamentalement, bien que les mots ne remplaceront jamais l’expérience vécue. Pour être plus précis, le mot n’a une efficacité réelle qu’à la condition suivante, déjà évoquée par Daumal : il doit exister entre le parleur et l’auditeur une expérience commune de la chose dont il est parlé. Sans cette condition, il est bien difficile de se comprendre vraiment. Ceux qui connaissent le territoire peuvent facilement s’entendre sur la carte, puisqu’ils savent, par expérience, à quelles réalités celle-ci se rattache. Si l’un des deux ne connaît pas le territoire, il ne fera qu’imaginer ce qu’il voit sur la carte et se trouvera en décalage avec la réalité. Ceci dit, la carte n’est pas inutile, puisqu’elle pourra le guider, encore faut-il que la personne sache où elle souhaite aller, le veuille vraiment et ait un minimum le sens de l’orientation ! (rires)

Un écrivain comme Charles Duits a changé ma vie. À la force de ses mots, il m’a fait basculer. Certains germes étaient certes présents, mais il a radicalement accéléré le processus pour un départ sans retour. Daumal m’a réellement fait douter qu’« une pensée claire » puisse être indicible. Ce qui ne veut pas dire que j’ai forcément les pensées claires et que ma parole est « blanche ». Loin s’en faut ! Elle est de toute façon toujours teintée de noir, de gris, voire même de rouge ou de vert… Mais la conception de la poésie évoquée par Daumal représente à mes yeux un idéal vers lequel je souhaite résolument tendre. C’est l’intention qui compte, n’est-il pas ?

Et moi qui n’ai pas d’autre arme, dans le monde de César, que la parole, moi qui n’ai d’autre monnaie, dans le monde de César, que des mots, parlerai-je ? Je parlerai pour m’appeler à la guerre sainte. Je parlerai pour dénoncer les traîtres que j’ai nourris. Je parlerai pour que mes paroles fassent honte à mes actions, jusqu’au jour où une paix cuirassée de tonnerre régnera dans la chambre de l’éternel vainqueur.
René Daumal, « la Guerre Sainte »

Le poème ou le récit doit effectivement chercher à transmettre une essence, qui peut être celle d’une expérience. Mais elle ne doit pas s’adresser seulement à la personnalité du « récepteur », à son moi social préfabriqué et menteur fait de préjugés. La parole doit s’adresser aussi et surtout à l’essence de l’homme. La littérature est un dialogue d’essence à essence, « i shin de shin » comme on dit dans le zen : « de mon âme à ton âme ». Encore faut-il que celle-ci soit accessible. Car les masques nous barrent la route, ils nous aveuglent, nous empêchent d’être honnête avec nous-mêmes et avec les autres. La littérature est une quête de soi, de l’essence et donc de l’essentiel. Mais elle n’ »emmodèle » pas : elle dé-modèle pour nous faire voir. L’éveil véritable, lui, est résolument translittéraire et il est clairement plus affaire d’acte que d’état. L’enjeu est grand et le mouvement perpétuel. Daumal l’a très bien dit. N’oublions pas enfin, pour finir de répondre à cette question d’un intérêt crucial, que « l’art doit être au service de la connaissance » et que par conséquent la littérature qui aspire à éveiller relève moins de la lune que du doigt qui la montre.

De l’essai, du poème ou du roman, quelle forme vous semble la plus adaptée à la transmission de l’expérience des plantes sacrées ?
Georges Perec disait que chaque forme pose la même question mais en l’exprimant différemment. Je pense que la transmission opère toujours selon des modes différents selon ce qui cherche à être transmis d’une part et à qui cela veut être transmis d’autre part.
Toutes les formes me semblent utiles, tant qu’elles arrivent à servir le fond. C’est le messager qui doit parvenir à transmettre le message de la façon qui lui semble (à lui et à lui seul) la plus juste, la plus efficace, la plus pertinente. Je dirais ensuite : peu importe la forme tant qu’elle est poétique, agissante sur tout l’être. Ensuite, peu importe que le livre soit petit, trapu, rond ou carré, tant qu’il peut nous secouer, peu importe la forme tant qu’elle participe au poème, tant qu’elle est capable de transmettre la « Saveur » (celle évoquée dans l’opération poétique selon la théorie hindoue), tant qu’elle est capable de nous montrer ce que nous n’avions pas vu !

Qu’avez-vous pensé des récents films chamaniques de Jan Kounen comme Other worlds et Blueberry ? La poésie de l’expérience de l’ayahuasca se prête-t-elle aussi bien au cinéma qu’à l’écrit ? Avez-vous trouvé des relations entre ces films et l’art pictural des peuples premiers ?
Pierre Bonnasse :
J’ai une préférence pour Other worlds. Le documentaire est au cinéma ce que l’essai est à la littérature. C’est une forme que j’affectionne particulièrement. Le côté « didactique » ne gâche pas le « poétique ». Les deux s’allient admirablement bien. Je crois que Jan a essayé de mêler les deux dans son documentaire. Sans compter la part artistique avec les effets spéciaux, lesquels ne sont pas sans rapport avec les dessins illustrant l’anthologie. Encore une fois, il utilise différentes formes pour poser la même question.

La « poésie de l’expérience de l’ayahuasca » se prête aussi bien au cinéma qu’à l’écrit dans la mesure où l’image est aussi une parole. Elle peut donc être poétique et avoir la même force d’action que le mot, en d’autres termes, un puissant pouvoir de percussion. La difficulté principale d’une mise en mots ou d’une mise en scène réside dans la restitution des sensations vécues lors de l’expérience. Peut-être ne peuvent-elles être qu’approximatives, mais tout le travail est là. Il y a un lien étroit entre la démarche de Jan et celle de Stanley Kubrick avec 2001, L’Odyssée de l’espace et ce lien doit être recherché du côté de la sensation et du sentiment bien plus que du côté de l’intellect. Ces films s’adressent au cœur et au corps avant de s’adresser à la tête. L’Art est avant tout affaire de sensibilité.

Les relations entre ces films et l’art pictural des peuples premiers sautent aux yeux, je serais même tenté de dire : « pour les ouvrir ». Encore une fois, diverses formes révèlent un fond commun. Concernant l’art chamanique, on est toujours en présence de ce que Jung appelle des « archétypes ». Le plus révélateur concernant l’art inspiré de l’ayahuasca est le serpent. On le retrouve partout, quelle que soit la culture. Dans l’art huichol par exemple, le cerf, associé au peyotl, est très présent ; c’est un symbole récurrent qui exprime une très profonde signification pour ces Indiens. Mais force est de constater que toute la littérature relative au cactus sacré n’évoque pas le cerf, alors que celle inspirée par l’ayahuasca évoque toujours le serpent. Simple constatation, mais qui fait poser beaucoup de questions. Les premiers anthropologues disaient que les Indiens voyaient des serpents parce que ce reptile est au cœur de leur culture et façonne leur quotidien. « Ils vivent avec les serpents, donc ils en voient lors de leurs transes » : faux. La réalité montre que c’est plus compliqué que cela. Les chamans disent que le serpent est l’esprit de l’ayahuasca…

Mais tout cela pose des problèmes à la pensée rationaliste qui n’arrive pas à expliquer le phénomène… Ils ne cherchent qu’à comprendre avec leur tête. Or il y a des choses qui ne se comprennent qu’avec le cœur ou qu’avec le corps. Il faut parfois apprendre à laisser la tête de côté. C’est toute la différence entre savoir et sentir, entre regarder et voir, entre imaginer et comprendre. L’expérience mystique concerne à la fois la tête, le corps et le cœur. Il n’est point d’accession aux forces supérieures sans l’implication de la totalité de l’être. Tout le monde peut le vérifier.

De plus, il convient de souligner ici la part subjective avouée des films de Jan : il a lui-même expérimenté l’ayahuasca sous la direction d’un chaman pour en puiser le tissu visuel de ses films. Ses films témoignent de son expérience et il est bien légitime de vouloir montrer ce que l’on a soi-même vu : on a ainsi le mérite de savoir de quoi on parle. Après ses dures expériences, Jan ne pouvait garder tout ça pour lui : c’est l’expérience qui l’a poussée au partage, non l’inverse… C’est pourquoi D’autres Mondes et Blueberry – vu et approuvé par le chamane shipibo Kestenbetsa – forment un tout indissociable de son point de vue. Je conseillerais quand même à celui qui n’a encore rien vu et qui de surcroît est néophyte en la matière de commencer par le documentaire qui apporte un éclairage nécessaire à la compréhension du film. Car bien que Jan y reproduise ses visions personnelles, il est clair qu’elles correspondent avec les visions de tous ceux qui font ce type d’expérience : figures en forme de serpents, de crocodiles, les diamants (je vous renvoie à ce propos précisément à la conférence d’Huxley qui est reproduite dans l’anthologie), la lumière, tout cela sont des éléments récurrents des visions, tout cela relève des formes archétypales et tout cela nous concerne, tous. Relisez l’Apocalypse ou le Livre d’Ezéchiel et vous y retrouverez le même type de visions.

Enfin et pour finir d’établir quelques relations entre ses films et l’art des peuples premier, je tiens à souligner l’authenticité des chants chamaniques qui participent au voyage du spectateur. Ces « icaros » – révélés par les plantes – sont les chants sacrés qui guident l’investigateur dans ses visions. Ceux qu’on entend dans le film de Jan sortent directement de la bouche du chaman. Ils ont un effet régulateur, thérapeutique. Les vibrations agissent au cœur de l’être pour le soigner, pour tenter de le guérir de son douloureux tronçonnement.

Dans votre ouvrage Les voix de l’extase, vous concentrez vos recherches sur ceux qui ont ramené un témoignage écrit de leur expérience de conscience modifiée. Mais pensez-vous que la transmission aux autres soit l’aboutissement ultime d’une telle expérience ?
Je pense que la transmission est l’ultime aboutissement de toutes expériences.
L’écrivain écrit d’abord pour lui-même. Ensuite, il peut donner…

J’ai observé que ce livre intéresse principalement un public féminin, comme si le chamanisme nous reliait à l’esprit féminin des choses… Et pourtant, l’anthologie ne comporte qu’une seule femme, que je tiens ici à saluer pour son investissement tout au long de ce projet. Isabelle Clerc est une femme remarquable et démarquée, qui connaît très bien la Colombie et l’usage du yagé chez les peuples indiens qui l’habitent. Isabelle est maintenant une sœur, que je salue solennellement.

La transmission est encore une question fondamentale. Pourquoi transmettre ? Celui qui comprend quelque chose peut jalousement le garder ou en faire profiter les autres. Certains ont peur de perdre en donnant mais cette idée naît d’une conception matérialiste des choses. Dans le domaine spirituel, il faut donner pour recevoir, hisser quelqu’un sur sa marche pour avoir une chance de franchir la suivante… L’homme est fait pour vivre avec des hommes et il ne peut rien faire seul, même si l’on prétend quand même pouvoir le faire… Transmettre, c’est aider son prochain et peut-être aussi, une forme supérieure de travail sur soi.

Quelles sont vos impressions sur la volonté actuelle de rassemblement des données concernant les états modifiés de conscience, rendue possible par internet, sur des sites comme Lycaem  ? Est-ce une démarche utile ? Que ressort-il de ces témoignages d’usagers modernes, dont bon nombre sont habités d’une démarche quasiment mystique ?
Ces sites sont une source d’informations utile, mais ils ne remplacent pas les livres et encore moins l’expérience. Mais c’est toujours intéressant de rassembler des données. Rassembler permet de comparer et parfois de comprendre. Au moins de prévenir et d’éviter certains incidents dus à l’ignorance. D’autre part, Internet est un lieu d’échanges intéressant. Un outil qui participe peut-être un peu plus à la révolution psychédélique amorcée par le docteur Leary, toujours en train de se faire, et qui participe selon les mots de Charles Duits à la « démocratisation de l’illumination »… Mais la révolution de l’esprit est-elle populaire ? À l’instar de la poésie, elle est plutôt opaque à tout populisme et il semble clair que cette révolution est avant tout personnelle. Je crois plus facilement à l’évolution de l’homme qu’à l’évolution des masses ! Mais je suis près à accepter le contraire, bien que convaincu – par simple observation – que ça va être difficile à prouver…

L’humain côtoie les plantes sacramentelles depuis la nuit des temps, certains imaginent même que celles-ci sont à l’origine de la civilisation. Aujourd’hui, y a-t-il matière à évolution pour l’homme moderne à travers ces substances ?
Ce qui est sûr c’est qu’il y a toujours matière à évoluer et que l’homme en a toujours besoin, avec ou sans substances. L’intérêt des plantes sacrées, relativement à cette question, est qu’elles induisent une conscience écologique, ce qui aujourd’hui est un facteur non négligeable. Pour Gordon Wasson, célèbre mycologue et inventeur du mot « enthéogène », ces plantes sont un important facteur de religiosité ; Terence Mc Kenna montre d’autre part que ces substances agissent directement sur l’activité linguistique du cerveau, à tel point qu’elles seraient liées à l’apparition du langage… Thèses fort passionnantes ! 

À chacun de choisir son chemin, à chacun de prendre les décisions qui seront bonnes pour lui, à chacun de les assumer. Don Juan avait dit à Castaneda (Voyage à Ixtlan) : « En aucun cas ces plantes ne constituaient les éléments essentiels de la description du monde propre au sorcier, mais elles étaient simplement un moyen aidant, pour ainsi dire, à cimenter les parties de la description qu’autrement j’aurais été incapable de percevoir. L’insistance avec laquelle je m’agrippais à ma vision habituelle de la réalité m’avait pratiquement rendu imperméable aux intentions de don Juan. Par conséquent, c’est uniquement mon manque de sensibilité qui avait justifié la continuité de l’usage des psychotropiques. »

Je crois que tout est dit dans ces paroles. À chacun d’en juger la nécessité et l’utilité pour lui-même, à chacun de choisir.

On dit parfois que plus que la politique, c’est la culture (musique, littérature, cinéma…) qui fait changer la société contemporaine. Quelle est selon vous la part d’influence qu’ont eu les créatifs initiés aux états de conscience modifiée sur la culture actuelle ?
Une part énorme. Il y a plusieurs façons de voir la chose. Mais force est de constater que si l’on en juge à l’ensemble des hommes, la politique a une influence plus importante, en termes quantitatifs. En termes qualitatifs, c’est une tout autre histoire ! La part d’influence est perceptible essentiellement dans l’art en général : dans le cinéma, dans la musique, dans la littérature. Dans la pub aussi, mais c’est là le plus affligeant : comment ne pas être affligé lorsque certains utilisent l’image de John Lennon ou de Che Guevara pour vendre des voitures ou je ne sais quoi d’autres ? La part d’influence est aussi perceptible dans l’intérêt porté aux médecines alternatives et aux méthodes de développement personnel, dans la recherche de la spiritualité (d’où le nombre croissant de bouddhistes par exemple). Les beats et les hippies ont d’une certaine façon infiltré le zen dans la contre-culture des années 70. Il doit y avoir un peu de ça ! non ?

La contre-culture des années soixante et soixante-dix a modifié la vie de nombre de gens, peut-être pas toujours dans le bon sens pour certains (mais qu’est-ce qui est bien ou mal ?), mais elle a permis à quelques-uns de trouver leur propre voie. C’est l’essentiel. « Les Indiens pas Marxistes » écrivait Ginsberg dans sa dédicace à Pablo Neruda. Il faut prendre ces paroles au sens large : « le spirituel, pas le matériel. »

J’ai noté que vous aimiez écrire sur les autres : Artaud, Huxley, Castaneda, Waldberg, Duits, Velter…. Qu’est ce qui vous pousse à cela ?
Écrire sur les autres est une façon pour moi de les remercier pour ce qu’ils m’ont transmis, pour ce qu’ils m’ont donné, tant par leur personnalité et leur essence que par leurs œuvres. J’aime passionnément fixer des visages vertigineux pour tenter d’en capter ne serait-ce qu’une singulière expression. Écrire sur les autres est aussi un moyen de faire découvrir – dans une logique de partage – des hommes remarquables à des gens qui peut-être auraient pu passer à côté. Écrire sur les autres est aussi une façon de me rapprocher d’eux avec la tête le cœur et la plume. Quand j’écris sur quelqu’un, je me sens au plus près de lui. Je peux le toucher…

Par-dessus tout, j’ai toujours eu la sensation profonde d’appartenir à une filiation d’écrivains chercheurs d’absolu et de vérité, en quête du « lieu et de la formule », une sorte de fil d’Ariane qui relierait l’alpha à l’omega, mais sans qu’on puisse jamais en saisir totalement la longueur, l’entière direction et la portée. L’idée de filiation me fascine au plus haut point et me fait dire que finalement nous ne sommes jamais seuls et que nos chemins, toujours jalonnés de fabuleuses rencontres et de miroirs à traverser, vont de gens en joies et de visages en aventures.

« Des visages, des figures, des portraits, des poètes et des parcours, au fil des oeuvres et des envies, des jours noirs et des nuits blanches, pour marquer au fer rouge l’empreinte sacrée d’une joyeuse filiation inscrite dans le registre du feu et dans un face à face sans fin -« 
P.B.

Mais je suis bien conscient aussi qu’écrire sur les autres, c’est encore et toujours écrire sur soi-même…

Après les 16 portraits des Voix de l’Extase, le papier sur André Velter et Georges Perec, que nous réservez-vous d’autres ?
La liste ne peut plus s’arrêter, elle s’arrêtera net seulement le jour où la Grande Faucheuse surgira (le seul portrait qu’il nous sera à jamais impossible de faire correctement)…
Mon dernier papier, concernant Georges Perec, est surtout un prétexte, une occasion saisie sur le vif qui m’a été donnée par la vie, et s’inscrit pleinement dans ce que Claudel appelait « la jubilation des hasards »… Ce papier marque au fer rouge la translation sans retour Pau-Paris et la fixation dans cette ville où pullulent justement nombre de visages qui m’ont poussé à la conversion de l’être et de la parole. Ce déplacement me stimule et me pousse à écrire toujours plus jusqu’à l’épuisement. Après pignon sur rue, je me fais pignon sur Net.. (rires)

Mon prochain livre (Mode d’emploi de la parole magique) est aussi composé de visages en quête de vérité et de connaissance, cherchant dans la littérature une parole d’éveil, en opposition à ce que Gurdjieff appelle la « parole putanisée », à ce qu’on pourrait aussi appeler « l’extension du domaine du médiocre », bref, une littérature tout juste capable « d’aiguiser le bec des corbeaux » mais qui pourtant inonde les librairies et pollue les magazines littéraires.

Enfin, d’autres portraits commencent à s’écrire, et bientôt, nous les entendrons peut-être crier, nous les entendrons peut-être dire la rumeur des verbes dans un concert d’échos et dans la résonance nouvelle des ravissements…

 Pour conclure, quels sont vos (autres) projets et que souhaiteriez-vous voir évoluer dans la perception du public face à l’approche psychédélique du monde ?
Ce qui doit évoluer, c’est la tolérance, le niveau de compréhension, de conscience et de sincérité. Ce que je souhaite profondément, c’est que les gens se débarrassent de leurs œillères et cherchent réellement à comprendre les choses par eux-mêmes, sans se conformer aux idées reçues et au prêt à penser qui n’a de cesse d’encrasser la conscience. Ensuite, tant que les gens se respectent et sont tolérants les uns envers les autres, il n’y a pas de problème ! Le respect est la base de tout et il suffit à lui seul pour vivre un monde meilleur, moins médiocre et plus magique.

Prenons un exemple concret de « sincérité » : si demain, tous ceux qui se disent « chrétiens » (je prends cet exemple car ils sont nombreux et dirigent souvent le monde) se mettaient à vivre réellement selon les préceptes du Christ (ce qui paraît logique pour un chrétien ! mais force est de constater encore, l’écart entre ce que les gens disent et ce qu’ils font, entre ce qu’ils voudraient être et ce qu’ils sont vraiment), je vous promets que les choses changeraient du tout au tout, et que « la perception du public face à l’approche psychédélique du monde » ferait un grand pas en avant. Mais je sais que c’est impossible et que pour beaucoup la sincérité ne restera qu’un mot vide de sens. Faisons donc avec.

Mes projets sont aussi nombreux et diversifiés que convergents. Je poursuis la rédaction de plusieurs livres – essais, poésie, nouvelles, textes divers… et de quelques papiers. Le futur s’avère donc plutôt florissant mais je m’en tiendrai pour l’instant rigoureusement au moment présent, car c’est ici et maintenant que tout se joue, de notre naissance à notre mort, depuis peut-être bien avant jusqu’à peut-être bien après…

PUBLICATIONS

ESSAI
Mode d’emploi de la parole magique
(essai sur les pouvoirs du langage), éditions Dervy, novembre 2005.

ANTHOLOGIE
Les Voix de l’Extase
, l’expérience des plantes sacrées en littérature (anthologie), Trouble-fête, 2005.

POESIE
« La tempora de la mediocritat », Pèir Bonassa, in Reclams n° 788/789, p. 46 & 47 – De genèr a junh de 2003, Sèrra de Morlàs, Arrevirada occitana : Joan Breç Branar.
Cendre et Lumière suivi d’Affabulations et autres textes, éditions du C.I.D.E.C, Pau, novembre 2000.
Odussea, Bonnasse/Etchepare, éditions du C.I.D.E.C, Pau, novembre 2000.
Troubles, éditions du C.I.D.E.C, Pau, mars 2000.

ARTICLES
Au 13 de la rue Linné, digressions sur un détail déterminant du second chapitre d’une œuvre de Georges Perec
lelitteraire.com, août 2005 
André Velter, au cabaret de l’éphémère le chant de l’éternel présent
lelitteraire.com, juillet 2005

Plus d’informations :
www.pierrebonnasse.com

 

   
 

Entretien conduit par stig legrand  le 1er septembre 2005.

 
     
 

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Entretien avec Jean-David Jumeau-Lafond (Naissance du fantôme)

Jean-David Jumeau-Lafond est historien d’art, spécialiste de la période symboliste… et maître ès fantômes…

Depuis les terreurs enfantines qu’inspirent les trous d’ombre aux rêveries que suscitent brumes et greniers endormis dans leur léthargie poussiéreuse, en passant par un attrait immodéré pour ces spectres engendrés par les écrivains, les peintres et les cinéastes, je puis dire qu’entre les fantômes et moi, c’est une histoire de toujours. Mais qui pourrait n’en pas dire autant… Quoi d’étonnant, alors, qu’au terme de ma rencontre avec Jacques Damade je lui aie demandé si je pouvais emporter Naissance du fantôme  ? Une anthologie que le titre à lui seul rend attrayante – séduction rehaussée encore d’une couverture gris-de-brume, couleur d’entre-deux-mondes… je goûtai à sa lecture un ineffable plaisir. Mais qui ne me suffisait pas et me rendait curieuse : outre la profonde beauté des textes, tous d’une élégance insigne, je découvrais aussi des notices d’introduction et des commentaires d’une très grande finesse, empreints d’une érudition immense mais pliée avec art au désir de la rendre compréhensible par le plus grand nombre.
 
Y est cernée avec une telle pertinence la spécificité des fantômes que l’on croise dans les œuvres de la fin du XIXe siècle que j’en vins à me dire que l’architecte de ce volume un peu brumeux d’aspect devait, à ses heures, entretenir quelque commerce fantomatique… Soucieuse d’en apprendre davantage sur la genèse du livre, sur cette fin de siècle, aussi, qui longtemps m’attira sans que je dépasse jamais le stade d’un attrait rêvé, je sollicitai un entretien auprès de Jean-David Jumeau-Lafond. Il accepta aussitôt et proposa que l’interview ait lieu chez lui. Nul autre cadre – sauf peut-être une cathédrale en ruine grandie par une pleine lune au mieux de sa forme – n’aurait pu mieux seoir au sujet de la conversation prochaine… L’appartement est plongé dans une pénombre légère, le silence s’y écrase sur d’innombrables œuvres d’art et objets précieux (livres, tableaux, gravures, sculptures…) chargés d’années, d’histoires, d’émotions et au creux desquels bruissent des présences. C’est un lieu où l’on sent vibrer non pas une époque particulière mais plutôt une sensibilité, une inclination de l’âme.
L’entretien commence, à voix presque basse, comme s’il fallait se conformer à quelque tacite invitation au murmure. Et tout le temps qu’il dura, les spectres en respectèrent le cours : aucune vapeur phosphorique, aucun courant d’air glacé ne vinrent le troubler…


Vous avez publié il y a quelque temps Naissance du fantôme, aux éditions de la Bibliothèque, et en visitant votre site, on réalise que vos intérêts sont loin de se limiter au symbolisme et aux mouvements esthétiques de la fin du XIXe siècle. Pourriez-vous évoquer votre parcours, vos sujets d’étude ?
Jean-David Jumeau-Lafond :
C’est toujours très difficile de se présenter, surtout en France, où l’on a tôt fait de coller des étiquettes en fonction de ce que les gens font. En fait d’étiquettes, j’en ai beaucoup trop, elles se collent les unes aux autres et ça finit par faire quelque chose d’assez bizarre. À la base je suis historien de l’art – c’est la branche que j’ai choisie pour mes études, que j’ai menées jusqu’au doctorat. Je suis spécialiste du symbolisme, plus exactement de la fin du XIXe siècle. S’il fallait déterminer une étiquette globale, ce serait celle-là. Mais à partir du moment où on travaille sur cette période, qui se caractérise par de constantes interconnexions entre les différents arts, et entre ceux-ci et la science, on ne peut pas se cantonner dans un domaine, ou une discipline : on risque de ne pas saisir grand-chose de ce qui se joue en poésie, en littérature, par exemple, si on n’a pas une petite idée de ce qui se passe en musique, en peinture, ou dans la recherche médicale – c’est du moins ainsi que je vois les choses. Je connais des historiens d’art qui sont incapables de comprendre la musique, des littéraires qui ne comprennent pas du tout la peinture… et à un moment ou à un autre, ça se voit, ça se lit et ça s’entend ! je pense que la synthèse des arts est vraiment indispensable. Je suis historien d’art, certes, mais je suis amené à travailler sur la littérature, le théâtre, la musique, et surtout sur les relations entre tous ces arts.

Vous êtes un descendant direct de Carlos Schwabe, est-ce cette parenté qui a motivé votre intérêt pour la fin du XIXe siècle, ou bien y a-t-il une part d’affinités purement personnelles ?
Il est certain que j’ai longtemps vécu à l’ombre de cette figure familiale qu’est Carlos Schwabe, peintre illustrateur symboliste qui a lui-même été très proche des grandes figures littéraires de l’époque. D’ailleurs, j’ai fait ma thèse de doctorat sur son œuvre. Mais je ne pense pas que cela suffise à expliquer mon intérêt ; il doit y avoir, aussi, une adéquation entre ce que représente l’art à cette période-là et ma personnalité – peut-être ai-je, au fond, un tempérament mélancolique qui correspond à tout ce spleen un peu idéaliste qui baigne cette fin de siècle. Cela dit, je ne veux pas faire de l’auto-analyse de bazar ! L’époque en elle-même a largement de quoi attirer : c’est une période très ouverte, très riche ; ce qui peut paraître paradoxal parce que les artistes et les poètes d’alors avaient un sentiment très aigu de fin du monde. Ils avaient le sentiment d’évoluer dans un espèce de brouillard où on ne voyait pas d’avenir. Mais l’on s’aperçoit que les arts de ce moment portaient en germe tout ce qui va suivre. C’est une époque de métamorphose, de transformation, d’ouverture, où tout se mélange, mais aussi très contrastée : on trouve à la fois des espèces d’envols idéalistes très éthérés, et une profonde morbidité ambiante. C’est très ambivalent – on pourrait dire que c’est une époque maniaco-dépressive… C’est donc cette complexité, associée au souvenir de Carlos Schwabe, qui m’a poussé à m’intéresser à la fin du XIXe siècle. Puis ensuite on est comme pris dans une sorte d’engrenage, et on n’en sort plus…

Vous vous intéressez aussi à l’art contemporain. Y a-t-il des interconnexions entre les arts de la fin du XIXe et cet art d’aujourd’hui appelé « contemporain » – une expression qui, je pense, excède le seul sens chronologique ?
Il n’y a que très peu de temps, en fait, que l’on parle d’art contemporain : c’est une particularité de notre époque de se pencher sur l’art du passé au point de devoir désigner, par opposition à ce dernier, l’art d’aujourd’hui par « art contemporain ». Autrefois, l’art était par définition contemporain.
C’est pendant mes études que je me suis intéressé d’assez près à cet « art contemporain » : j’avais des amis artistes et cela m’a amené à côtoyer leur milieu – je dois dire que j’en suis un peu revenu… Il y a actuellement un foisonnement multiforme, où chacun a sa propre esthétique, et j’avoue que par moments j’ai un peu de mal à voir ce qui fait la différence entre le simulacre et l’œuvre authentique. L’un et l’autre pouvant produire les mêmes formes, il est très difficile d’avoir une appréciation juste ; je crois qu’on n’a pas encore le recul suffisant pour faire le tri. Les critiques d’art particulièrement avisés, ou les historiens les plus brillants, eux, sont capables de percevoir au présent ce qui vaut la peine. Lorsqu’on examine a posteriori les orientations de la critique à l’époque symboliste, on s’aperçoit qu’elle n’a défendu que de grands artistes – cela paraît facile et évident aujourd’hui, mais une telle justesse de jugement sur le moment est vraiment extraordinaire.
Le symbolisme, qu’on a voulu très souvent voir comme une espèce d’excroissance dans la chronologie, un peu hors de l’Histoire, s’avère, en définitive, être une des sources de l’art du XXe siècle. Au fond, les symbolistes sont des conceptuels avant l’heure… ils placent l’Idée avant toute chose ; la vision passe avant la matérialisation plastique. Et l’on sait la place que tient le concept dans l’art contemporain – parfois même ce n’est que ça ! (rires) D’où, je pense, cette déconnexion croissante entre cet art et le grand public. Outre cette filiation, on retrouve dans certaines catégories d’œuvres contemporaines cette morbidité, cette fuite face au réel qui caractérisaient l’art des symbolistes.

Mais les formes que revêt cette morbidité aujourd’hui sont un peu différentes, non ?
Oui, mais au fond, il s’agit d’un fonctionnement identique, d’une réaction aux mêmes phénomènes : aujourd’hui comme à la fin du XIXe siècle, on réagit au recul du spirituel, au surdéveloppement urbain, à l’emprise croissante de la science qui prétend tout expliquer – avec les différences induites par le progrès bien sûr… Ce qui se traduisait jadis par un refuge dans le rêve, l’inconscient ou le mythe, par une façon de revisiter le passé lointain, et s’exprime aujourd’hui par le pullulement des sectes, par le succès d’Harry Potter et des romans d’heroic fantasy, signifie en définitive un même malaise face à un monde sans avenir qui n’a d’autres perspectives que la gestion du matériel et de l’économique. Les gens se réfugient dans ce qu’ils peuvent… on essaie de s’échapper, de trouver une piste dans la spiritualité, le mysticisme… ou dans des pratiques plus fantaisistes comme le feng shui !

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Comment est né le projet de Naissance du fantôme ? Comment avez-vous rencontré Jacques Damade ?
J’ai fait la connaissance de Jacques Damade grâce à des amis communs. Nous avons publié ensemble un premier livre, en 1999 [Professeur de beauté, Robert de Montesquiou et Marcel Proust, coll. « Les Billets de la Bibliothèque » – NdR] et ensuite j’ai eu l’idée de lui proposer cette anthologie, qui s’inscrivait dans ces recherches tournant autour de la spiritualité, de ce qu’on peut représenter ou non, du visible et de l’invisible. Présidait aussi à ce projet la perspective de rendre disponibles des textes qui n’avaient pas été réédités depuis 50, 60, 80 ans ou plus – même si certains sont plus accessibles que d’autres, tels ceux de Poe ou de Villiers de l’Isle-Adam. L’intention globale était de réunir des textes qui montrent comment le fait de convoquer le fantôme, le spectre – au-delà du côté anecdotique – est une façon de dire « où est l’esprit ? ». « Esprit es-tu là ? », comme disent les médiums… à travers leurs invocations de fantômes, qui sont les esprits des morts, ces écrivains se demandent, en définitive, ce qu’il est advenu de l’âme des vivants dans ce monde tout entier voué au matérialisme triomphant et qui ne se préoccupe plus guère de spiritualité. Les textes retenus pour cette anthologie répondent un peu à ce questionnement-là – qui, d’ailleurs, vaut encore aujourd’hui selon moi : quand on regarde ce qui se passe, les attentats…etc., on peut en effet se demander si nos contemporains ont encore une âme.
Bien sûr, le choix des textes demeure arbitraire, mais il fallait choisir… En tout cas, on retrouve dans chacun d’eux un côté très « écrit » : tous, ou presque, émanent de grands écrivains. Et puis le sujet lui-même confère à l’écriture une dimension spirituelle : le fait de parler de fantômes, de spectres… implique une recherche approfondie au niveau du langage qui va élever le registre stylistique, lui donner un raffinement spécifique. À mes yeux, « Véra », de Villiers de l’Isle-Adam, et « Morella », de Poe, sont parmi les plus beaux textes qui aient été écrits sur ce thème – d’ailleurs, ils se ressemblent beaucoup. C’est en grande partie pour cela qu’ils figurent en tête de l’anthologie.
Et pour parachever le tout, on a choisi une couverture grise, un peu floconneuse… fantomatique à sa façon ! Il y a eu un vrai travail éditorial sur l’objet-livre lui-même – et c’est une chose que j’apprécie beaucoup chez Jacques Damade : la fabrication du livre est toujours soigneusement pensée, le papier est beau, les couvertures sont faites à l’ancienne, au plomb… Ce qui est particulièrement adapté pour aborder la période symboliste, où la bibliophilie était florissante. Les symbolistes étaient, en général, très attachés au livre en tant qu’objet. De toute façon, pour parler des fantômes, il fallait un beau livre : ils apparaissent en suaire, pas dans des rideaux en tergal (rires)…

En ce qui concerne le choix des textes, j’imagine que vous aviez au départ un corpus assez conséquent ; est-ce que ça a été douloureux d’élaguer ?
Non, pas tant que cela : je connaissais à peu près, dès le départ, le calibre de ce type de volume – je savais donc que je ne devais pas retenir un trop grand nombre de textes. Mais j’en avais tout de même prévu quelques-uns de plus… et en fin de compte il a fallu renvoyer quelques apparitions dans leurs cavernes ! Nous voulions d’abord proposer des textes intéressants, tout en élargissant le propos – ce à quoi nous sommes parvenus, me semble-t-il, en incluant des textes sur la photographie et le récit-témoignage de la séance de spiritisme chez Huysmans. Puis il y avait un autre critère de choix : la brièveté de certains textes qui les rendent impossibles à publier ailleurs que dans des anthologies comme celle-là – par exemple le texte de Rodenbach, qui fait deux pages… Ce genre de petit volume est idéal pour les mettre à la disposition du public. Mais je sais que les libraires n’aiment pas beaucoup ces ouvrages, parce qu’ils ne savent pas trop où les ranger – ils leur posent un problème technique ! 
Toujours est-il que ce livre a été fait avec cœur, dans un souci de clarté et de lisibilité. J’ai beau avoir écrit et soutenu une thèse, je n’enseigne pas à l’université ; j’échappe un peu à ce jargon, à cet esprit parfois un peu pesant. On peut être scientifique, rigoureux, et en même temps aimer écrire, avoir envie de transmettre un message compréhensible : si c’est pour que vos propos restent dans l’obscurité totale, ce n’est pas la peine de les tenir. Pour communiquer le goût de lire de beaux textes, il faut les présenter de manière écrite, qui « coule »… ça me paraît indispensable. Si on rebute le lecteur d’emblée, dès la présentation, il n’aura pas envie de passer outre l’introduction et d’aller plus loin. Les préfaces, les présentations qui expliquent et légitiment le projet d’une anthologie ne doivent donc être ni absconses, ni trop longues, et encore moins amphigouriques. 

Est-ce qu’il y a dans l’air des projets de réédition de ces textes demeurés inédits ?
Oui, on commence à rééditer pas mal de choses et il y a des gens qui travaillent là-dessus en ce moment – d’autant que l’époque symboliste a été particulièrement féconde, notamment en textes assez longs – tel L’Araignée rouge, de Delphi Fabrice, récemment réédité par les éditions Terres de brume. Mais il y a encore beaucoup de textes à retrouver, à ressusciter. Ce qui ne veut pas dire que tous sont des chefs-d’œuvre injustement oubliés : leur disparition du circuit éditorial est parfois justifiée. En même temps, cela ne signifie pas non plus qu’ils sont inintéressants, qu’ils n’ont rien à nous dire aujourd’hui. Reste que pour faire la part des choses, il faut bien connaître la période. Et surtout hanter – c’est le cas de le dire… – les bibliothèques. Notamment la Bibliothèque Nationale – bien que le site où elle se trouve aujourd’hui soit moins propice aux hantises que les locaux de la rue de Richelieu…

Quels sont vos projets aujourd’hui ? Dans quelles études êtes-vous engagé – pour autant que vous souhaitiez ou puissiez en parler ?
Eh bien dans l’immédiat, c’est l’été, donc le moment de prendre un peu de vacances ! sinon, j’ai récemment écrit une préface pour une nouvelle édition des Fleurs du mal – un « beau livre » qui doit paraître à la rentrée aux éditions Diane de Selliers. Il s’agit de mettre en rapport l’intégralité des poèmes avec la peinture fin de siècle. Le choix iconographique est certes arbitraire et subjectif – pratiquement aucune des peintures choisies n’ont été faites pour illustrer Baudelaire – mais c’est néanmoins un parti pris intéressant parce qu’il permet de voir comment les peintures de la génération d’après peuvent être mises en lien avec les textes de Baudelaire. La démarche peut paraître gênante, délicate, mais en fin de compte l’ensemble fonctionne bien ; il montre à la fois la richesse de la poésie de Baudelaire et la grande polysémie des images de l’époque symboliste. Cet assemblage a été pensé par l’éditeur ; je n’ai été associé au projet que sur le tard, uniquement pour la rédaction de la préface. Mais cela m’a donné l’occasion de me replonger dans Baudelaire, ce que j’ai d’autant plus apprécié que mon aïeul Carlos Schwabe a illustré Les Fleurs du mal. C’est un livre rare tiré à 77 exemplaires, dont tous ne sont pas localisés. Cette édition de bibliophile a été faite par Charles Meunier, un grand relieur de l’époque, et Carlos Schwabe a réalisé pour elle une douzaine d’illustrations principales, ainsi que des décors floraux figurant des fleurs un peu vénéneuses, maladives, à mi-chemin entre l’animal et le végétal.
Pour en revenir à mes projets, il y a plusieurs petites choses encore trop floues pour que je puisse en parler. Mais aussi une échéance plus certaine malgré le sujet que je vais aborder : en octobre je participe à un colloque à l’université de Clermont-Ferrand dont le thème est « L’automne », et mon intervention portera sur… le brouillard – le brouillard symboliste, qui est d’ordre métaphysique, à la différence du brouillard des peintres impressionnistes qui, lui, reste réaliste.

 

Bibliographie de Jean-David Jumeau-Lafond

 

Le symbolisme idéaliste en France, catalogue de l’exposition présentée au Japon d’avril à novembre 2003
Les peintres de l’âme (Paris-musées, 1999)
Carlos Schwabe, symboliste et visionnaire (ACR éditions, 1994)
Mnémosyne, textes sur des photographies de Michel Dubois (éditions Louise, 1992)
L’heure du thé, textes sur des photographies de Michel Dubois (éditions Louise, 1990)
Reimpré : le peintre et la rumeur du monde (éditions Fragments, 1990)

 

Préfaces et présentations

Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal – illustrées par la peinture symboliste et décadente, éditions Diane de Selliers, 2005 (à paraître)
Naissance du fantôme textes d’Edgar A. Poe, Villiers de l’Isle-Adam, Jean Lorrain, Édouard Dujardin, Camille Mauclair, Jules Bois, Victor-Emile Michelet, Henry Kistemaekers, Georges Rodenbach, Jean-Paul Avice, suivis de : Gustave Boucher, « Une Séance de spiritisme chez J.-K. Huysmans », éditions de La Bibliothèque, 2002
Professeur de beauté – textes de Robert de Montesquiou, Marcel Proust et Paul Verlaine, éditions de La Bibliothèque, 1999
Bleu gazon, plein air sur la peinture, catalogue de l’exposition organisée sur l’esplanade de l’Hôtel de ville d’Issy-les-Moulineaux, 15 mai – 4 juin 1990
Autour de Jean Dubuffet, Miradors (textes et gravures réunies à l’occasion de l’inauguration de la commande de l’État : « La Tour aux figures »), octobre 1988
Co-direction avec Pascale Dubus du n° 8 de la revue L’écrit-voir, « Figures de la mort »


Et au terme de cette lecture, une petite visite sur le site de J-D Jumeau-Lafond s’impose…

   
 

Propos recueillis par isabelle roche au domicile de Jean-David Jumeau-Lafond le 8 juillet 2005.

 
     

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Entretien avecJacques Damade (Les éditions de la Bibliothèque)

A l’extrême pointe du XVIIe arrondissement de Paris, nous rencontrons Jacques Damade, fondateur des Editions de la Bibliothèque

Les éditions de la Bibliothèque… Voilà un nom qui tient à lui tout seul les deux extrémités, si l’on veut, de l’existence d’un livre – de l’objet-livre : si le texte s’esquisse, croît puis mûrit dans l’âme de l’écrivain, le livre, lui, prend corps chez l’éditeur pour achever son parcours sur les rayonnages du lecteur qui l’aura choisi. Il y a dans ce nom quelque chose d’intimiste, d’un peu secret ; aussi n’y a-t-il rien d’étonnant à ce que les bureaux de la maison se confondent… avec le domicile de son fondateur, Jacques Damade. À peine entre-t-on dans le salon que se jouent sous les yeux des mélodies confuses de tissus bigarrés, d’objets hétéroclites qui semblent ramasser là, dans cet appartement perché au 5e étage d’un immeuble de l’extrême pointe du XVIIe arrondissement, tous les horizons du globe. Une sorte de condensé de voyages, des morceaux d’ailleurs qui suggèrent combien le monde peut être beau.

Et des livres, partout des livres, soigneusement rangés ou en piles effondrées. Des livres de toutes sortes – et les regarder dans leur diversité est aussi un voyage… gros volumes reliés de cuir que l’on devine chargés d’années, livres d’aujourd’hui moins chenus mais qui, affichant quelque usure, racontent un peu des mains qui les ont tenus et des yeux qui les ont lus, des livres tout neufs, aussi, dont certains manifestement droit sortis de chez l’imprimeur : les dernières parutions de La Bibliothèque. Petites merveilles de sobriété luxueuse : couvertures en typo avec rabats – dont chacune se distingue de l’autre par de menues nuances de teintes, ou de textures ; elles sont, m’apprendra Jacques Damade, choisies de conserve avec l’auteur chaque fois que cela se peut – cahiers cousus, belles pages crème et douces au toucher, typographie aérée… Des livres dont la beauté est autant visuelle que tactile.
Les éditions de la Bibliothèque, on s’en doute, est l’aboutissement d’une belle histoire d’amour des livres. Laissons donc Jacques Damade nous la raconter…

Quand sont nées les Éditions de la Bibliothèque ? Qu’est-ce qui a présidé à leur naissance ?
Jacques Damade :
C’est une maison qui est née en 1992, de la confluence de deux choses : une bibliothèque de famille, qui avait été constituée entre 1730 et 1840 par trois personnes, et une passion pour Borges, dont une citation figure sur chacun des livres que je publie [Me sera-t-il permis de répéter que la bibliothèque de mon père a été le fait capital de ma vie ? La vérité est que je n’en suis jamais sorti. Jorge Luis Borges – NdR]. Vous remplacez dans cette phrase « père » par « grand-père » et vous obtenez la clef de ma démarche d’éditeur : cette passion pour les livres, qui m’anime depuis mon plus jeune âge, m’a été communiquée par mon grand-père. De temps en temps il puisait dans la bibliothèque familiale un livre qu’il me donnait à lire – et le premier de ceux-là, Voyage à Londres, de Louis Simond, a d’ailleurs été le premier que j’ai publié. C’est un récit de voyage qui date de 1811 ; il a été écrit par un Français qui a vécu aux États-Unis juste après la Révolution, puis qui est reparti à Londres ensuite. Cela donne un récit très singulier, qui baigne successivement dans l’Ancien régime français, la société américaine, et la société anglaise. Ma décision de publier ce livre, puis les autres qui ont suivi, est une conséquence de la dispersion de cette bibliothèque de famille, intervenue, pour des raisons de succession, quelques années avant que je devienne éditeur. À ce moment-là, je ne me sentais guère concerné par cet éparpillement. Mais je pense que j’ai tout de même subi une sorte de traumatisme – bien que le terme soit peut-être un peu fort – en voyant disparaître cette bibliothèque, qui comptait, entre autres, une Encyclopédie, et des traductions de Shakespeare du XVIIIe siècle. Sans vouloir faire de la psychanalyse de bas étage, je pense qu’en entreprenant de rééditer certains des ouvrages issus de cette bibliothèque perdue, puis ensuite d’autres textes venus d’autres sources, j’ai opéré une manière de compensation ; c’est une façon, pour moi, de dire à mon grand-père que cette bibliothèque est encore là… enfin en disant cela, je suis peut-être en pleine fantaisie (rires) !

Donc à la base, mon projet éditorial consistait à publier des ouvrages rescapés de la bibliothèque familiale qui n’avait pas été réédités. Je vous citerai parmi ces titres Vu sur l’Acropole de Chateaubriand, Épices et produits coloniaux de l’abbé Raynal, De l’origine et du progrès du café d’Antoine Galland… Antoine Galland est l’homme qui a rapporté Les Contes des mille et une nuits en France ; numismate, il s’est mis à retranscrire, avec l’aide d’un compagnon venu d’Alep, les textes de ces contes orientaux pour se divertir ! il paraît même – et ce n’est pas moi qui l’avance… Borges en parle très bien dans Histoire de l’éternité – que parmi les contes les plus connus, il y en aurait un ou deux qui seraient du cru d’Antoine Galland.

Pour les dix premiers titres du catalogue à peu près, je m’en suis donc tenu au corpus que m’offraient les restes de la bibliothèque familiale. J’ai commencé à me détacher de ce corpus en publiant Jean Lorrain. Maintenant, il m’arrive de m’aventurer jusque dans la littérature contemporaine : je viens de publier Voyageuse, un texte signé Solander, une jeune auteur de 31 ans, qui est le récit d’un voyage à la fois intérieur et géographique ; puis ensuite sortira un second livre de Pierre Lartigue, la suite de L’Inde au pied nu.

Comment s’est opéré le passage d’une démarche de bibliophilie – rééditer des livres anciens et rares – vers de l’édition, plus classique, de textes contemporains ? comment vous êtes-vous ouvert à des auteurs comme Pierre Lartigue ou Sollander ?
En fait, mon projet éditorial de départ reposait sur l’intention de publier une série de récits de voyage en Europe – un texte par pays – avant l’industrialisation et de réaliser, ainsi, une sorte de mosaïque européenne avant la généralisation de la machine à vapeur. Mais cette idée ne s’est jamais vraiment concrétisée ; de plus, le nom que j’avais choisi pour cette collection, « Le Voyageur européen », était déjà pris. Ce nom a tout de même légué au passage son logo à la maison : les lettres LVE en typo – et comme ce nom a disparu au profit de « L’Écrivain voyageur », on retrouve bien les lettres mais dans le désordre… cela devient un logo un peu abstrait ! j’ai donc dû m’orienter vers d’autres choses… vous savez, être éditeur, c’est passer son temps à trahir ses rêves ! c’est avoir une idée, puis une autre, une autre encore… et en même temps rester capable de répondre à l’extérieur. Donc aux propositions que l’on peut me faire. Je ne suis pas qu’un éditeur enfermé dans ses toiles d’araignées ! Ce n’est pas seulement l’ancienneté d’un texte qui va m’attirer, mais ses qualités purement littéraires : je suis extrêmement sensible à la langue, à la perfection du style. J’aime me dire qu’un écrivain inscrit son oeuvre dans une possible durée. Les textes d’aujourd’hui qui m’intéressent sont des textes très écrits, tels ceux de Pierre Lartigue, de Michel Orcel, et qui ont peu ou prou à voir avec le voyage – dans des registres qui sont les miens.

Ce serait donc cette inscription dans la durée qui ferait le lien entre des auteurs comme Vincent Voiture, par exemple, et quelqu’un comme Pierre Lartigue ?
Oui, c’est ça, cette idée qu’on se bagarre avec le temps – tout en étant de plain pied dans le présent : je ne pense pas que Voiture, quand il écrivait une lettre à ses amis de la Chambre Bleue, se posait la question de la postérité et de la vie éternelle ! Pour moi, le mystère de la littérature, c’est que tout d’un coup, une phrase, parce qu’elle est agencée d’une certaine façon, va tenir – tenir la distance et traverser les années. Cela dit, je peux très bien me tromper au sujet des auteurs d’aujourd’hui ! je n’ai pas encore conclu de pacte avec l’au-delà !

Vous apparteniez déjà au monde de l’édition quand vous vous êtes lancé dans cette aventure ?
Non, pas du tout, j’étais enseignant. J’ai aussi été pigiste à Libération, au tout début des années 80 ; je travaillais avec, entre autres, Gérard Lefort, Gérard Mordillat – au service livres.

Votre catalogue présente quatre collections – « L’Écrivain voyageur », « Les Billets de la Bibliothèque », « Les Portraits de la Bibliothèque » et « Les Utopies de la Bibliothèque ». Existaient-elles dés le départ de votre maison ou bien se sont-elles créées au fur et à mesure ?
La maison a commencé avec une seule collection, « L’Écrivain voyageur », qui était censée accueillir le projet que je vous exposais tout à l’heure. Les autres collections, elles, sont nées de manière très empirique, en fonction des ouvrages que je prévoyais d’éditer. Par exemple, « Les Utopies de la Bibliothèque » ont vu le jour quand un de mes amis m’a proposé un très beau texte qu’il avait écrit sur les jardins Albert Kahn [Albert Kahn, les jardins d’une idée, Pascal de Blignières, avec dix dessins de Rima Shaw – NdR] ; l’idée de faire se rencontrer, par le biais d’un livre, deux artistes dont les réalisations ne se sont jamais croisées m’a paru intéressante, c’est donc devenu le concept d’une collection un peu à part, où les livres sont d’un format plus important et enrichis d’illustrations. Cette collection compte aujourd’hui un second titre, Paris 1860, qui réunit dix-neuf gravures de Charles Méryon et des textes de Baudelaire. Les deux hommes avaient bien un projet de livre en commun – ils s’étaient d’ailleurs rencontrés à plusieurs reprises pour cela – mais le livre n’a jamais été réalisé. On a donc décidé de faire ce livre en reprenant les textes des Tableaux parisiens et les gravures que Méryon avait exécutées sur Paris. La publication de ce livre a donné lieu à une exposition – ce qui est à souligner, car Méryon est beaucoup plus célèbre aux États-Unis et en Angleterre qu’en France.
 
Dans ce genre d’ouvrage, il y a une part très importante d’apport personnel, puisque c’est vous qui orchestrez la reconstruction du livre, le rassemblement des pièces…
C’est la même chose pour les anthologies, et c’est bien là ce que je préfère dans mon activité d’éditeur – c’est-à-dire fabriquer des livres pour lesquels je vais effectuer des recherches pendant quelques mois, seul ou avec l’aide de spécialistes. Constituer une anthologie, ce n’est pas si simple que cela : dans tous les cas, il faut que l’ouvrage final fonctionne comme un tout cohérent ; il faut veiller à ce que les différents morceaux rassemblés n’aient pas l’air de papillons morts conservés dans du formol et épinglés là n’importe comment. Cela ne demande pas forcément de longues recherches mais au moins une idée très précise de ce qu’on va faire.

Quand vous publiez des textes anciens il doit y avoir un gros travail d’établissement du texte ?
Oui, il y a toujours des hésitations quant à telle ou telle forme, mais comme je ne travaille nullement dans l’intention de proposer une édition savante – je ne suis pas assez universitaire, pas assez scientifique pour cela ; il y a d’ailleurs une pointe de mélancolie quand je dis ça… – ma tâche est relativement simplifiée. Je veux que la langue, même très ancienne, soit accessible à tout le monde. J’évite donc les jargons, les langages hyperspécialisés dont usent parfois les universitaires – cela dit, l’université m’intéresse dans son sérieux par rapport aux textes.

C’est dans cette optique-là que les textes sont présentés dans une orthographe modernisée ?
Oui ; de toute façon, je pense qu’à partir du moment où vous ne touchez pas aux mots, que vous écriviez les désinences verbales « ait » au lieu de « oit », par exemple, n’a pas grande importance – d’autant qu’autrefois, les prononciations et même les graphies étaient extrêmement fluctuantes. Je voudrais citer un livre que j’aime beaucoup, qui reprend certains textes sur les animaux de l’Histoire naturelle de Pline [Des animaux, Pline l’Ancien – NdR]. Nous avons choisi de recourir à une traduction du XVIe siècle, celle d’Antoine Du Pinet : je trouvais qu’il y avait un accord absolument saisissant entre cette langue française et le latin de Pline, c’est-à-dire une commune naïveté enthousiaste ; j’ai donc pris le risque de garder intacte la langue du XVIe avec bien sûr une légère modernisation de l’orthographe.
 
Lorsque vous élaborez une anthologie, qu’est-ce qui vous inspire au départ ? Un désir esthétique purement arbitraire ?
Non ; ce qui me guide, c’est plutôt l’envie de faire une enquête sur un sujet qui m’intéresse. Bien sûr, il y a une part d’arbitraire dans mes choix de textes, assez peu de justification scientifique, et ils sont le reflet de la vision personnelle que je peux avoir de tel ou tel thème. Mais ces choix sont toujours sous-tendus par de véritables intentions, et des recherches préalables sérieuses. Par exemple, pour choisir les lettres de Voiture que j’allais publier, j’ai lu toutes ses lettres, et tout ce que j’ai pu autour de cet auteur ; certes, ces investigations n’ont duré que quelques mois et n’ont rien à voir avec ce qu’accomplissent les spécialistes de Voiture, mais cela montre que ce n’est pas pour autant un travail de dilettante !

Alors justement, puisqu’on parle de ce livre, pourriez-vous m’en expliquer un peu la genèse ? qu’est-ce qui vous a amené à publier dans un même volume ces lettres de Voiture et Le Langage des tétons ?
L’envie de réhabiliter, d’une certaine manière, le mouvement précieux auprès des lecteurs d’aujourd’hui, qui n’en retiennent souvent que ce que Molière en a dit dans ses pièces. L’idée du livre – qu’on pourrait comparer à un diptyque – était donc, en premier lieu, de proposer des textes vigoureux, plaisants, qu’on ait envie de lire, et surtout de ne montrer que ce que le courant précieux a offert de meilleur. Je n’aurais bien évidemment pas l’outrecuidance de prétendre que j’ai extrait là la quintessence de la préciosité – mes choix résultent de mes lectures, qui n’on pas couvert l’ensemble du corpus, mais il m’a semblé que c’était là les textes les plus savoureux.
Les lettres de Voiture appartiennent très clairement au mouvement précieux ; quant au Langage des tétons, sa vivacité, sa drôlerie et sa férocité galante, l’inscrivent bien dans cette mouvance, qui a été tant raillée par Molière. Ces textes nous parlent toujours ; or aujourd’hui, quand on parle de littérature précieuse, les gens ont tendance à trouver cela ridicule, à ricaner. Et les Lettres de Voiture, tout comme Le Langage des tétons m’ont semblés à même de témoigner de ce que le mouvement précieux a apporté d’essentiel : une certaine émancipation de la femme, une légèreté ludique, le sacre de la lettre comme genre littéraire, et un tournant dans l’évolution de la pensée puisqu’il a marqué l’apprentissage des « bonnes manières » aux nobles, dont il a urbanisé les comportements et rendu possible le passage du guerrier au courtisan… C’est donc loin d’être un mouvement grotesque et ridicule ! 

Jusqu’à quelle époque remontez-vous pour puiser la matière de vos anthologies ?
Je ne remonte pas au-delà du XVIe siècle – vous me direz que Pline appartient à une époque bien antérieure, mais la traduction que j’ai utilisée, elle, date du XVIe.

Vous publiez combien de titres par an environ ?
Ce n’est pas très régulier, et puis je suis un peu « saisonnier » : en général il y a un ou deux titres à l’époque des vendanges, et un ou deux au printemps. Là je suis en train de travailler à la réédition d’ouvrages épuisés. Mais avec prudence : pas plus de deux ou trois rééditions par an de façon à ce que le catalogue ne soit pas trop déplumé. Depuis que mon stock a brûlé avec l’entrepôt des Belles-Lettres, je suis devenu très prudent ! lors de l’incendie, je suis passé de 15000 à 1300 livres en stock. Dans cet ensemble, il y avait des livres que je n’arrivais pas à vendre… pour le coup, le problème a été réglé de façon radicale !

Comment se relève-t-on d’un coup pareil, quand on ne s’appelle pas Gallimard, Albin Michel… ?
Eh bien tout d’abord grâce au CNL : après avoir réagi de manière tiède dans un premier temps en nous proposant des emprunts, on nous a octroyé de véritables aides. C’est-à-dire que ceux qui ont tout perdu dans cet incendie ont été aidés à hauteur de 75 % à peu près. Avec ça, on peut penser que le phénix a quelque chance de renaître. Ensuite on a bénéficié d’une grande campagne publicitaire, dans Libération, ou Le Monde – et c’est d’ailleurs à cette occasion-là que le nom des Éditions de la Bibliothèque est apparu plus fréquemment dans ces journaux ! Et puis il y a eu des initiatives de la part des petits éditeurs lésés, qui se sont rassemblés, ont créé le Prix du Petit Gaillon – la première édition a été organisée en un mois : un mois pour trouver les membres du jury, lire les livres, se réunir, délibérer et élire le lauréat ! Ça a été une opération rondement menée !
Au départ, le prix ne concernait que les éditeurs incendiés mais aujourd’hui, il s’adresse à tous les éditeurs indépendants, tous ceux qui font de l’édition de création.

Puisque vous publiez des auteurs contemporains, est-ce que vous recevez beaucoup de manuscrits ?
Non, très peu. Il faut dire que je publie très peu d’auteurs contemporains – environ un ou deux dans l’année ! et puis j’ai un rythme de publication somme toute assez lent. Et entre les amis, les relations que je peux avoir, il se trouve toujours quelqu’un qui va me proposer des choses. Jusqu’à présent, ça ne m’est jamais arrivé de publier un manuscrit reçu par la poste.

Quels ont vos projets sur le court terme ?
Il y a un projet en cours mais dont je préfère ne pas parler parce que les choses ne sont pas suffisamment engagées. Pour rester dans le concret, il y a un récit de voyage en Indonésie signé Pierre Lartigue – la suite de L’Inde au pied nu – qui va bientôt sortir, et dans la collection « Les Portraits de la Bibliothèque », il va y avoir un livre sur Cartouche, sous forme d’anthologie. Ce sont là les projets les plus immédiats.

Envisagez-vous d’augmenter le nombre de vos publications ?
C’est une question récurrente… et que je repousse chaque année !

NB – Les Éditions de la Bibliothèque font partie du groupe Athélès, qui rassemble des éditeurs indépendants afin qu’ils puissent se diffuser eux-mêmes. Chacun de ces éditeurs dipose de son catalogue en ligne sur le site d’Athélès.

Les livres de La Bibliothèque sur lelitteraire.com :

Le Langage des tétons & Lettres de Vincent Voiture
L’air et le feu Les Français vus par les Russes – Une anthologie constituée et présentée par A. Garcia et Y. Gauthier.
Naissance du fantôme – Une anthologie proposée par Jean-David Jumeau-Lafond.

   
 

Propos recueillis par isabelle roche le 19 mai 2005.

 
     

Commentaires fermés sur Entretien avecJacques Damade (Les éditions de la Bibliothèque)

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Entretien avec Michel Rigal (association des écrivains de langue française – l’ADELF)

Le 22 mars dernier, nous rencontrions Michel Rigal, de l’ADELF – une association dont le but est de défendre la francophonie dans le monde

 

Née en 1926 du besoin qu’éprouvèrent certains écrivains français expatriés dans les diverses colonies de se regrouper, l’ADELF est une dame d’âge respectable – quoiqu’en regard d’autres association comme la SGDL, ou la fameuse SACD fondée par Beaumarchais, elle soit encore bien verte… D’abord nommée Association des écrivains coloniaux, elle devint Association des écrivains de la mer et de l’outre-mer, pour enfin être baptisée Association des écrivains de langue française – l’ADELF, donc. Son but : promouvoir l’œuvre des écrivains qui, à travers le monde, s’expriment en français, essentiellement par l’attribution annuelle d’une dizaine de prix littéraires. Association à but non lucratif, elle fonctionne grâce aux cotisations de ses adhérents – il faut pour être sociétaire de l’ADELF avoir publié au moins un ouvrage à compte d’éditeur mais l’on peut adhérer en tant qu’ »ami », sans être nécessairement écrivain – et aux contributions de ses partenaires, institutions privées ou d’État.
C’était, cette année, la première fois que l’ADELF s’offrait un stand au Salon du livre de Paris – un « tout petit stand », comme le dit Michel Rigal, son vice-président, que nous avons rencontré ce dimanche 22 mars alors que lui revenait la garde de cet espace réduit mais suffisant pour affirmer la présence de l’association et faire connaître son action.
Et force est d’admettre que sans ces neuf mètres carrés au Salon du livre – et sans la séance de signature de Thierry Chevillard dont le roman Ruth Esther Weiler a été primé par l’ADELF – lelitteraire.com n’aurait sans doute pas encore ouvert ses colonnes à cette association pourtant digne d’intérêt mais fort discrète et dont les activités sont menées hors tout retentissement médiatique. 

 

Pourriez-vous vous présenter ?
Mon nom est Michel Rigal. Je travaille comme bénévole au sein de l’association des écrivains de langue française depuis une dizaine d’années ; j’en ai d’abord été le trésorier et je suis maintenant le vice-président.

 

Quelles sont les grandes lignes de l’histoire de l’association ? Quel est son objectif principal et quelles actions mène-t-elle pour le réaliser ?
L’association a été créée en 1926 et s’adressait essentiellement aux écrivains français qui vivaient dans les colonies. Elle a été reconnue d’utilité publique en 1952 et a changé deux fois de nom avant d’adopter celui sous lequel elle est connue aujourd’hui, à savoir Association des écrivains de langue française. Son objectif principal est de défendre la francophonie partout où elle est implantée dans le monde. L’association, présidée aujourd’hui par le professeur Charles Zorgbibe, ancien recteur de l’université d’Aix-en-Provence, représente une communauté d’environ mille écrivains vivant sous toutes les latitudes, soit une trentaine de nationalités différentes, mais qui ont tous en commun l’usage de la langue française. Parmi nos sociétaires nous comptons beaucoup de Québécois, de Belges, d’Acadiens, de Mauriciens… les Africains sont aussi très nombreux, qu’ils viennent du Maghreb ou de l’Afrique noire.
L’activité principale de l’association est de décerner chaque année une dizaine de prix littéraires, chacun concernant une région du monde bien définie : il y a ainsi le prix France-Liban qui récompense des auteurs libanais, le prix Maghreb pour les auteurs maghrébins… et ainsi de suite. Nous attribuons aussi des prix transnationaux : le prix de la Mer, le prix Européen…etc.
Ces prix annuels sont tous remis en même temps lors d’une cérémonie unique, organisée au Sénat. Elle se déroule pendant le Salon du livre : comme il s’agit de faire venir en France des auteurs étrangers, il nous a semblé que la période du salon de Paris était particulièrement bien choisie. Cette année, la remise des prix a eu lieu hier – le 19 mars – mais les lauréats étaient désignés depuis novembre 2004, mois pendant lequel les différents jurys s’étaient réunis pour élire les lauréats. il y a toujours un décalage entre le moment où sont arrêtés les choix des jurys et la proclamation officielle car l’organisation de la cérémonie elle-même demande beaucoup de travail, eu égard au nombre de personnes qu’il faut contacter, et à la diversité des nationalités concernées. Mais en amont le travail est aussi considérable : il faut tout au long de l’année recueillir les livres candidats pour tous ces prix, il faut ensuite réunir les jurys pour délibération et enfin organiser la remise des prix aux lauréats.
Je précise que les jurys sont de composition fixe, qu’ils comptent chacun de six à dix membres et sont présidés par un spécialiste de la littérature de la région concernée. Les autres jurés sont choisis par cooptation.

 

Les lauréats sont-ils choisis parmi les écrivains sociétaires ?
Non, absolument pas ! les livres nous parviennent de deux manières : soit ils nous sont envoyés par les éditeurs qui connaissent nos prix et ont à leur catalogue des titres éligibles, soit nous les récupérons grâce aux contacts que nous avons dans les différents pays afin de les présenter pour le prix qui les concerne. Et les lauréats ne sont pas automatiquement promus membres de l’ADELF ! La décision d’adhérer ou non leur revient entièrement. Mais je dois dire qu’à mes yeux, leur adhésion est un juste retour car après tout, une récompense de l’ADELF leur permet d’être découverts, d’être lus… je citerai à cet égard l’exemple de Francis Bebey, un auteur camerounais décédé il y a deux ans et qui était directeur du Département international à l’UNESCO. Nous avions attribué le grand prix littéraire de l’Afrique noire à son premier roman, Le Fils d’Agatha Moudio (1967) ; cette récompense l’a encouragé à continuer l’écriture – et de fait il a publié par la suite un certain nombre de romans tout à fait intéressants. Je pourrais aussi évoquer un autre écrivain africain que nous avons fait découvrir, l’Ivoirien Ahmadou Kourouma, auteur entre autres de Allah n’est pas obligé et de En attendant le vote des bêtes sauvages, et qui a reçu le prix Interallié.
Recevoir un prix de l’ADELF compte beaucoup pour les lauréats ; et il est vrai que la plupart choisissent de rester au sein de notre association.

 

Vous disiez tout à l’heure que la remise de ces prix était votre « principale activité ». Quel sont les autres moyens mis en œuvre pour la promotion de la littérature francophone ?
Nous publions une revue littéraire semestrielle, Lettres et cultures de langue française. Chaque livraison est organisée autour d’un thème principal : la présence de la langue française dans une région du monde. Le dernier numéro était consacrée à l’Acadie ; il est sorti fin 2004 à l’occasion d’un anniversaire : 400 ans auparavant, les premiers Français débarquaient en Acadie. Ce numéro retraçait l’histoire de l’Acadie, mais s’attachait aussi à l’actualité littéraire et artistique de cette région. Le prochain numéro sera consacré à l’Afrique noire, ensuite nous prévoyons de nous intéresser plus particulièrement à l’Océanie. Malgré l’invitation de la Russie au salon du livre, nous n’avons pas préparé de numéro spécial consacré à la francophonie dans ce pays ; le sujet sera abordé dans un numéro à la thématique plus large, étendue à l’ensemble des anciens pays de l’Est – il y a beaucoup d’écrivains francophones en Tchéquie, en Slovaquie, en Roumanie, dans les républiques baltes… etc.
Une autre de nos activités – qui s’est un peu ralentie dernièrement – consistait à organiser des colloques annuels. Longtemps – sous la présidence d’Edmond Jouve pour être précis – ils se sont tenus à Payrac, dans le Lot (E. Jouve est de là-bas). Aujourd’hui nous aimerions renouer avec cette tradition du colloque annuel mais en l’organisant soit à la Sorbonne, soit dans une grande université provinciale – voire, pourquoi pas, à l’étranger : par le passé, l’un de nos colloques s’est tenu à Ouagadougou. 

 

Peut-être est-ce un peu prématuré de parler de bilan, mais pouvez-vous d’ores et déjà tirer quelques enseignements de cette première présence au salon du livre de Paris ?
À ce jour, nous avons tout lieu d’être satisfaits. Notre stand est tout petit – 9 mètres carrés, c’est vraiment le strict minimum – mais cela ne nous a pas empêché de réunir une vingtaine d’écrivains qui se succèdent pendant toute la durée du salon pour venir signer leurs livres. Nous ne prévoyons pas un important volume de vente – les gens ne vont pas acheter systématiquement les livres que nous proposons – mais nous sommes là, et nos auteurs aussi, avant tout pour nouer des contacts. D’ailleurs, pour faire connaître notre association et ses activités, nous avons réalisé tout spécialement à l’occasion de notre venue au salon du livre ce petit dépliant qui présente succinctement l’ADELF [Michel Rigal me tend un feuillet bleuté de format A4 plié en trois, au sigle de l’association, clair et concis, rassemblant l’essentiel des informations utiles] – nous n’avions pas jusqu’alors de document de ce type…
En matière de contact, les journées écoulées ont déjà été très riches : nous avons rencontré de nombreux écrivains qui ne sont pas membres de l’ADELF – mais que nous espérons bien accueillir un jour – des éditeurs… et nos auteurs ont été face à leur public. Tout cela est très important.

 

Quels sont les projets et les ambitions de l’ADELF pour les mois, les années qui viennent ?
Notre principale ambition est d’obtenir une couverture médiatique plus importante et de participer à davantage de salons comme celui-ci. C’est en effet un bon moyen de présenter les œuvres de nos sociétaires et les livres que nous avons récompensés. Nous envisageons d’aller à l’étranger ; par exemple, nous aimerions avoir un stand au salon du livre de Montréal. Mais cela requiert une grosse organisation, et surtout des moyens financiers que nous n’avons pas toujours…
Et comme je vous le disais, nous aimerions aussi recommencer à organiser des colloques. Mais là encore, cela demande de gros moyens et beaucoup de travail…

 

Liste des prix décernés chaque année par l’ADELF :
Prix de l’Afrique méditerranéenne/Maghreb
Grand prix littéraire de l’Afrique noire
Prix de littérature des Alpes et du Jura
Prix littéraire de l’Asie
Prix France-Liban
Prix littéraire européen
Grand prix littéraire France/communauté française de Belgique
Prix France/Québec – Jean Hamelin
Grand prix de la Mer

 

Tous les deux ans sont décernés le Prix littéraire des Caraïbes et le Grand prix littéraire des Océans indien et Pacifique.

 

Comité d’honneur de l’ADELF
Mme Jacqueline de Romilly, MM. Maurice Druon et Jean d’Ormesson, de l’Académie française ;
MM. Boutros Boutros-Ghali et Ismaïl Kadaré, membres correspondants de l’institut de France ;
Mmes Edmonde Charles-Roux et Françoise Mallet-Joris, de l’Académie Goncourt ;
M. Georges-Henri Dumont, de l’Académie royale de langue et littérature française de Belgique ;
M. Alain Duhamel ;
M. Amin Maalouf.

 

Bureau de l’ADELF
Président : M. Charles Zorgbibe
Vice-président : M. Marc Aicardi de Saint-Paul
Vice-président et trésorier : M. Michel Rigal
Secrétaire général : Mme Simone Dreyfus.

Association des écrivains de langue française (ADELF)
14, rue Broussais
75014 PARIS
Tél : 01 43 21 95 99
Fax : 01 43 20 12 22
Courriel :
adelf.paris@wanadoo.fr

   
 

Propos recueillis par isabelle roche  le 22 mars sur le stand de l’ADELF au Salon du livre de Paris 2005.

 
     
 

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Entretien avec Jean-Pierre Boyer (éditions Farrago)

A l’occasion du dernier Salon du livre, lelitteraire.com mettait un pied à Tours sans quitter Paris grâce aux éditions Farrago

Les avenirs, d’Hafid Aggoune, vous vous souvenez ? Une belle histoire que celle-là initiée par un libraire qui comptait sur Le Littéraire pour faire connaître ce texte magnifique. Une émouvante marque de confiance qui se prolongea aussitôt par l’intérêt de l’éditeur pour notre site – un éditeur basé à Tours, Farrago, que nous ne connaissions pas encore et qui, depuis la mise en ligne de l’article, nous envoie spontanément chacun de ses titres au fur et à mesure de leur parution. Des livres d’apparence modeste – format moyen, couverture étonnamment sobre – mais qui se révèlent très vite précieux par leur facture soignée qui fleure bon la tradition artisanale et le soin jaloux que l’on a mis à les fabriquer : cahiers cousus, typographie et mise en page parfaites, couleur, texture et épaisseur du papier étudiées pour satisfaire l’œil autant que le toucher…
Ajoutez à cela le nom intrigant, la disparité des titres reçus – un récit de voyage signé Henry James, un premier roman contemporain, une réédition d’un texte-manifeste publié à la fin de la Seconde Guerre mondiale… il y a là matière à attirer les bibliocypèdes que nous sommes : nous nous promîmes de consacrer un article à cette maison tourangelle – dussions-nous à cette fin dépêcher l’un de nos chroniqueurs à Tours. Le Salon du livre de Paris nous offrit l’occasion de rencontrer Jean-Pierre Boyer, le fondateur de Farrago, sans que nous ayons à quitter la capitale : à peine son stand repéré dans l’immense espace du hall de la Porte de Versailles, nous le sollicitions pour une interview – accordée de bonne grâce au creux d’une accalmie salonnière…

Commençons par la question la plus élémentaire : comment sont nées les éditions Farrago ?
Jean-Pierre Boyer
Leur histoire commence avec celle d’une autre maison, Fourbis, que j’avais créée en 1987. Mais à l’époque il y avait déjà longtemps que je travaillais dans le domaine de la littérature. J’ai d’abord été libraire, très jeune, à Toulon, dans le Var – à cette époque, j’avais beaucoup de mal à obtenir les livres que j’avais envie de lire : il fallait que j’aille les chercher à Marseille ou à Nice et je m’étais dit alors que la meilleure solution pour remédier à cela était de devenir libraire moi-même ! J’ai ensuite travaillé dans un centre littéraire, la fondation Royaumont. Ces diverses activités m’ont amené à rencontrer de nombreux auteurs qui avaient du mal à se faire publier ; de mon côté, j’étais sans cesse confronté à l’impossibilité de me procurer certains livres parce qu’ils avaient disparu des catalogues d’éditeurs et n’étaient donc plus disponibles. J’ai donc fini par décider de devenir moi-même éditeur, de manière à pouvoir d’une part publier ces auteurs dont j’aimais le travail et d’autre part remettre en circulation ces livres que j’appréciais et qui étaient devenus introuvables.
Fourbis est donc né en 1987 mais, en 1999, à la suite de gros problèmes avec notre diffuseur, nous avons dû fermer la maison et reprendre notre activité sous un nouveau nom, Farrago. L’esprit et la ligne éditoriale sont restés les mêmes, seule la maquette a été légèrement modifiée. Entre temps – en 1995 pour être précis – nous avions quitté Paris pour nous installer à Tours, où nous sommes encore aujourd’hui..

 

Qu’est-ce que cela a changé pour vous de quitter Paris pour vous installer à Tours ?
Nous avons surtout gagné en tranquillité… la vie sociale est plus aérée ; et nous occupons des locaux auxquels nous n’aurions pu prétendre à Paris. Reste que la capitale demeure incontournable en matière d’activité littéraire et éditoriale – mais Tours est très proche de Paris et, de ce fait, on n’est pas trop éloigné de ce qui s’y passe. Et puis Tours est une ville extrêmement agréable ; de plus, ça crée des relations différentes avec les auteurs. À Paris, on est toujours dans l’urgence, on se voit entre deux portes, tandis qu’à Tours, lorsqu’un auteur vient nous voir, il y passe la journée, ou bien le week-end… C’est un climat de travail totalement différent qui génère, en fin de compte, des rapports plus forts, plus intimes. Exactement le genre de rapports auxquels nous aspirons avec les auteurs ; c’est autre chose qu’une relation purement commerciale !

 

Que représente pour vous le fait d’être présent au Salon du livre de Paris ?
C’est avant tout une occasion de rencontrer des gens qu’on ne verrait sans doute pas hors de ce contexte : personne, dans la profession, ne peut se permettre de passer son temps sur les routes, en déplacements incessants. Le salon permet aux libraires, aux bibliothécaires et aux éditeurs – aux auteurs, aussi… – de se rencontrer assez facilement en un même lieu. Le salon est un centre relationnel. Certes, on vend des livres, mais ce n’est pas le plus important ; ce sont les contacts que l’on prend, les relations que l’on noue ou consolide qui comptent.

 

D’où vient ce nom, Farrago ? Et Fourbis… ça sonne clair, mais peut-être ce nom mérite-t-il aussi son explication ?
Oui, oui… Fourbis, c’était d’abord un hommage à Michel Leiris – que j’aime beaucoup et dont j’ai publié cinq livres sous ce label : un des volumes de La Règle du jeu s’appelle « Fourbis ». Mais ce nom était aussi une allusion-clin d’œil à la masse de livres qui sortent chaque année, qui donne l’impression d’un « fourbi de l’édition ». Quand on a dû changer de nom, je n’avais pas très envie que ça s’appelle Les éditions Jean-Pierre Boyer, et on a cherché quelque chose qui soit un peu dans la même lignée que Fourbis. Une amie nous a alors proposé farrago – un mot très peu usité qui appartient au lexique agricole et désigne un ensemble de grains disparates. Une même initiale, un nombre de lettres identique, un sens proche de celui de fourbis, avec ce « plus » que donne la rareté d’emploi… Ce mot convenait décidément très bien à l’esprit de notre maison et marquait la continuité malgré le changement de nom. 

 

Avez-vous repris au catalogue Farrago tous les titres de Fourbis ?
Non, pas tous. Certains titres étaient difficiles à republier financièrement parlant ; nous n’en avons donc repris que quelques-uns, petit à petit, tels ceux de Jacques Dupin, ou les volumes de la collection allemande de Fourbis. Fourbis était très orienté vers la poésie et publiait peu de romans, tandis que sous le label Farrago on édite beaucoup plus de romans. En dehors de cela, la ligne éditoriale reste inchangée : des essais littéraires, un peu de philosophie, on poursuit la collection allemande, et on s’efforce de s’ouvrir à d’autres langues. Par exemple, on a publié deux auteurs russes – des classiques puisqu’il s’agit de Maïakovski et Tsvetaeva – deux livres d’Henry James qui étaient inédits en français, un livre d’un Italien de la fin du XIXe siècle, Edmondo de Amicis…

 

Vos livres sont-ils répartis dans diverses collections ?
Non, en fait de collection, il n’y a que la « Bibliothèque allemande », et la « Bibliothèque retrouvée » qui regroupe les ouvrages déjà publiés mais qui avaient disparu des catalogues et qu’on trouvait important de rééditer. Hors de ces deux collections, les livres existent sans étiquette particulière – ce sont des livres, tout simplement (rires)…

 

Une manière de publier qui est conforme à la disparité que suggère le nom de votre maison…
Oui, et qui est à l’image de la méthode que j’applique pour ranger ma bibliothèque personnelle : les livres n’y sont pas classés par genre, ni par ordre alphabétique, mais plutôt par affinités d’auteurs, de sens de lecture… Ma maison d’édition ressemble un peu à une bibliothèque que je crée au fur et à mesure ; il y a des choix qui s’opèrent, bien sûr, mais pas de ligne éditoriale réellement définie. Je ne veux pas me poser de limites ni m’interdire quoi que ce soit – si demain j’ai un coup de cœur pour un roman policier, je publierai un polar, sans pour autant créer une collection dédiée à ce type de romans. Ce qui pourrait définir Farrago, c’est peut-être le refus d’exclure a priori tel ou tel type d’ouvrage.

 

Vous évoquiez les rééditions d’ouvrages épuisés ; c’est généralement aux éditeurs spécialisés dans les formats « poche » qu’incombe cette mission. La « Bibliothèque retrouvée » est-elle une collection de poche ?
Non, pas du tout ! C’est une collection brochée normale ; d’ailleurs certains titres ont été publiés en format « poche » il y a quelques années, mais ils ont été abandonnés par les éditeurs. Ce sont des textes qu’on a découverts un peu par hasard, qu’on a aimés, et qu’on juge dignes d’être à nouveau proposés aux lecteurs.

 

Quand vous publiez des auteurs étrangers qui ont déjà été publiés, est-ce que vous en profitez pour rafraîchir les traductions ?
En fait le problème ne s’est pas encore posé puisque tout ce que nous avons publié dans le domaine étranger était inédit en français – à l’exception du livre de Rilke, qui avait déjà connu plusieurs éditions. Pour la collection allemande, il y a quelqu’un qui s’en occupe – Silke Hass – et qui choisit les textes avec nous. Sinon, nos choix dépendent des propositions qui nous sont faites.

 

Dès les débuts de Fourbis, vous aviez d’emblée un secteur de littérature étrangère ou bien c’est venu se greffer plus tard ?
Non, la collection allemande était là dès le départ, et nous avons aussi publié quelques textes traduits de l’italien, de l’américain… mais ces livres existaient, comme je le disais, sans label de collection .

 

Et les maquettes, elle se décident donc au coup par coup, selon les titres ?
Nous avons une maquette de base, régulière en termes de format et de couleur de couverture – crème – mais de temps en temps, on a envie de se faire plaisir, de rajouter une image, de faire une couverture un peu graphique ou de changer sa couleur…etc. en fonction du contenu du livre. Ce n’est pas systématique non plus… c’est juste du plaisir en supplément !

 

Il faut donc aller au-delà des forme et format des livres – de leur apparence – pour déceler l’identité de Farrago ?
Oui, tout à fait – bien que l’aspect de nos ouvrages soit aussi révélateur de cette identité. C’est une identité qui repose sur le plaisir : celui que donne un texte, celui des découvertes qui arrivent à l’improviste – celui, aussi, que l’on éprouve à tenir un objet-livre fabriqué avec soin. Car pour moi, le plaisir physique du livre est au moins aussi déterminant que son contenu – en tant que lecteur, j’aime bien avoir de vieilles éditions, des exemplaires avec des envois de l’auteur ou imprimés sur du beau papier, et il m’arrive d’acheter des livres dont le texte m’intéresse peu mais qui m’attirent en tant qu’objets. Il est donc normal que ce côté bibliophile s’exprime dans ma façon d’exercer le mériter d’éditeur : je porte beaucoup d’attention à la fabrication proprement dite, avec pour objectif de faire des livres qui procurent, outre leur contenu, un vrai plaisir tactile : papier de bonne qualité, typographie agréable, cahiers cousus… etc. Pour moi, le livre, c’est toute une tradition – un peu comme l’horlogerie – et je tâche d’inscrire mes publications dans ce contexte-là.

 

Attaché comme vous l’êtes à la tradition livresque et à la matière du papier, quels rapports entretenez-vous avec Internet ?
Je pense que c’est un outil formidable – mais ce n’est qu’un outil, et c’est ainsi qu’il faut s’en servir. Certes, ça peut être dangereux… mais pas davantage que n’importe quel outil ! Au début j’en ai eu un peu peur, comme tout le monde, mais si on l’utilise convenablement, c’est merveilleux. D’ailleurs je m’en sers beaucoup : Internet me permet de trouver des livres que je ne pourrais pas obtenir par le circuit de la librairie traditionnelle, je peux passer des commandes aux quatre coins du monde et recevoir le livre en quelques jours… et c’est aussi un moyen de communication extrêmement pratique. Par exemple, quand on a cédé les droits de traduction du roman d’Hafid Aggoune au Brésil, tout s’est fait par courriel en quelques jours.

 

Vous recevez beaucoup de manuscrits par la poste ?
Énormément ! disons qu’en moyenne, on reçoit de trois à quatre manuscrits par jour. Bien que ça paraisse peu, c’est suffisant pour être difficile à suivre : je connais peu de gens qui lisent trois ou quatre livres par jour !

 

Vous publiez combien de titres par an ?
Une quinzaine. Mais si vous faites le compte, vous vous apercevrez qu’on a dû souvent dépasser cette moyenne puisque Farrago existe depuis 1999 et que le catalogue compte aujourd’hui près de 170 titres…

 

Quand vos propres titres sont épuisés, vous envisagez de les reprendre ou bien plutôt de céder les droits à un éditeur de poche comme 10/18 par exemple ?
En principe c’est nous qui rééditons les titres qui viennent à être épuisés. Nous en cédons certains à des éditeurs de poche, mais nous continuons à les exploiter en édition brochée.

 

Quels sont vos projets ?
Avant l’été, nous allons publier un recueil de quatre nouvelles de Marc Blanchet, et un nouveau tome de la correspondance de Paul Klee dont deux volumes figurent déjà au catalogue. Pour la rentrée de septembre-octobre, il y aura deux premiers romans, le deuxième roman d’Hafid Aggoune, un livre de Claude Esteban et un livre de Jean-Luc Sarré – deux auteurs maison.
À plus long terme – horizon 2006 – nous avons de gros projets qui sont relativement bien avancés. Nous travaillons, entres autres, à la publication du journal de guerre de Valentin Feldman, un jeune philosophe résistant qui a été fusillé en 1942. Il n’a publié qu’un seul livre, mais il est connu pour avoir dit, face au peloton d’exécution : « Imbéciles, c’est pour vous que je meurs ! » Tout le monde ignorait qu’il avait tenu un journal. C’est un jeune universitaire qui étudie les journaux intimes écrits pendant la résistance qui l’a retrouvé et nous l’a proposé ; nous en sommes très heureux parce que c’est vraiment un journal magnifique !
D’autre part, le conservateur de la bibliothèque de Tours nous a contactés pour mener un travail conjoint sur toute une masse de documents légués à la bibliothèque par le fils d’un écrivain, Louis Parrot, natif de Tours, mort en 1947, à l’âge de 42 ans. C’est un auteur méconnu qui a pourtant publié une foule de choses – des romans, des monographies d’artistes (notamment Éluard, Llorca, Cendrars… volumes qui ont été publiés dans la collections « Poètes d’aujourd’hui » de Seghers), des lettres… etc. Le projet consiste à rééditer les titres publiés devenus introuvables et à préparer l’édition des textes inédits – essentiellement sa correspondance et un texte sur Picasso. Mais il reste de l’espace pour d’autres choses : Farrago est une petite structure, nos programmes ne sont pas rigides ni établis trop longtemps à l’avance, de façon à pouvoir réagir aux imprévus, aux coups de cœur inattendus.

 

Les livres Farrago sur Le Littéraire

Les avenirs, Hafid Aggoune
Le narrateur est un vieillard interné en asile psychiatrique depuis qu’il s’est mentalement retiré du monde, en novembre 1942, lorsuqe la femme q’il aime est emportée sous ses yeux vers les camps de concentration. Il n’émerge de sa nuit que le 11 septembre 2001…

La 403, et autres scrupules, Jean Laurenti
Ce roman n’a pas la densité des grands cycles, des épopées de l’introspection, il agit plutôt comme une confession tout juste soufflée, toujours bancale, dont une grand part du sens reste engluée dans l’espace informe du silence…

Vengeance ? Robert Antelme
En 1946, la revue Les Vivants, cahiers publiés par des prisonniers et déportés publiait « Vengeance ? », où Robert Antelme exprime son point de vue quant à l’attitude à tenir envers les prisonniers de guerre allemands. La commémoration du 60e anniversaire de la libération des camps nazis exigeait que soit réédité ce bref texte, dont la portée est universelle.

Voyages en Amérique, Henry James
Avec ces récits de voyages, joliment apprêtés par les éditions Farrago, Henry James témoigne d’un temps où l’on savait écrire d’une manière délicieuse…

   
 

Propos recueillis par isabelle roche le mardi 22 mars 2005 au Salon du livre de Paris.

 
     
 

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Entretien avec Jean-Luc André d’Asciano (editions l’Oeil d’or)

Pour sa première contribution, Pascale Orellana nous fait découvrir une jeune maison d’édition, l’Oeil d’or

Nous avions rencontré Pascale Orellana il y a quelques mois, tandis que nous découvrions Garance Éditions. Profondément engagée dans l’aventure éditoriale avec son compagnon Thierry Chevillard, avocat mais surtout romancier, Pascale est aussi une chronqiueuse de talent dans le domaine de l’art. Elle s’intéresse tout particulièrement à la danse contemporaine et lorsqu’elle nous a proposé d’écrire pour lelitteraire.com, nous avons accepté avec d’autant plus de plaisir que, grâce à elle, la danse, sujet encore non abordé dans nos pages, aura désormais droit de cité.
La rédaction. 

De James Ellroy, majesté du polar, à « Manou Binocles », ami des tout-petits, le parcours éditorial de la maison d’édition L’œil d’or navigue aussi sur les chemins de la modernité en danse avec les Mémoires de Loïe Fuller, pionnière de la scénographie. Ces thèmes éclectiques n’ont rien à voir avec les tendances médiatico-littéraires (c’est assez rare pour être souligné) et sont de véritables choix de cœur pour Jean-Luc André d’Asciano. Les désirs de ce jeune éditeur vont vers les sentiers hors normes et les marges de l’édition. Ainsi, Sidi Larbi Cherkaoui…Rencontres, dernier opus publié, propose un regard sur une expérience réalisée par Sidi Larbi Cherkaoui, jeune chorégraphe contemporain belge reconnu. Au sein d’un atelier de danse, le chorégraphe a accompagné pendant plusieurs mois une troupe de jeunes handicapés et créé avec eux un spectacle, Ook. L’auteur du livre, Joël Kerouanton, est travailleur social auprès de jeunes adultes handicapés dans un Centre d’Aide par le Travail dit « à caractère artistique ».
Leçon d’humilité, l’ouvrage met surtout en avant l’idée qu’il n’existe pas un seul corps adapté à la danse, mais que le mouvement dansé se niche dans tous les corps.
Jean-Luc André d’Asciano y croit.

 

Depuis quand existe la maison d’édition l’œil d’or ?
Jean-Luc André d’Asciano :
Depuis fin 1999, avec pour premier titre un ouvrage sur James Ellroy dont nous venons d’épuiser le premier tirage à 2500 exemplaires. Un second tirage, revu et augmenté, est prévu en février-mars 2005, histoire de remettre à jour ces entretiens et textes analytiques qui le composaient. Il était paru au moment de la publication d’American Tabloïd ; nous n’évoquons donc pas les titres postérieurs. Dans cette version il y aura une interview de son nouveau traducteur et j’ai écrit un texte sur les différentes évolutions stylistiques d’Ellroy. Nous publions entre trois à cinq titres par an et nous nous efforçons de rester à cinq titres par an.

 

Votre activité d’éditeur est-elle un travail à temps plein pour vous ?
Je suis éditeur professionnel mais à mi-temps car la maison ne rapporte pas suffisamment pour que je puisse m’attribuer un salaire plein. J’ai une salariée à mi-temps, vivant à Bruxelles. Je ne me paye pas vraiment mais j’écris par ailleurs, j’ai quelques droits d’auteur et je donne des conférences. Auparavant, j’étais enseignant dans un institut de sourds profonds et dans une classe d’enfants trisomiques mais j’ai arrêté. Je reviens ponctuellement à l’enseignement à travers l’animation d’un atelier d’écriture en faculté pour des étudiants de licence.

 

Présentez-nous les collections, avec leurs noms délicats…
Le nom des collections donne un côté pérenne à une maison d’édition ; j’ai dû m’y soumettre. L’édition est un vrai plaisir mais j’ai des goûts très éclectiques et je me suis dit que ça allait être un vrai casse-tête. D’où ce côté fantaisiste et ouvert. Il y a « Fictions et Fantaisies », car la seule notion de fiction me semble assez réduite, « Mémoires et Miroirs » car au départ nous avions des textes de mémoires assez inclassables que je voulais publier, avec ce côté miroir de l’imaginaire ; « Plaisirs et Paresses » puisque nous avions deux livres de cuisine et le côté art de vivre me plaisait, puis « Essais et Entretiens », dont fait partie le texte de Joël Kerouanton que nous évoquons sur Sidi Larbi Cherkaoui et son travail de chorégraphe avec des personnes handicapées. J’étais tenté d’oser davantage de collections mais je vais déjà essayer de remplir et de développer celles qui existent déjà. Même si je compte publier d’autres textes ayant trait à la danse, je ne voulais pas créer une collection spécifique pour la danse.

 

Connaissiez-vous l’auteur de Rencontres…, Joël Kerouanton, avant de publier son livre ?
Non, c’est vraiment un pur hasard. J’ai reçu le livre par la poste. Joël Kerouanton est travailleur social dans un Centre d’Aide par le Travail à caractère artistique. Il s’occupe de personnes adultes handicapées et est très intéressé par le monde de la danse dans le cadre de son activité professionnelle.
En ce qui concerne plus particulièrement ce texte écrit par Joël, autour du travail de Sidi Larbi Cherkaoui, il s’agit pour moi d’un livre portant non seulement sur la danse, mais aussi sur un acteur trisomique, sur l’intégration des handicapés, sur le handicap et l’art vivant.

 

Ainsi le monde du handicap ne vous était pas inconnu lorsque Joël Kerouanton vous a proposé son travail sur le projet de Sidi Larbi Cherkaoui ?
J’ai, au départ, un intérêt personnel pour le monde du handicap qui ne m’était pas inconnu et que je comptais défendre. Par ailleurs, la personne qui travaille avec moi au sein de L’œil d’or connaît le monde de la danse, ce qui m’a conduit à demander l’obtention d’une licence de « tourneur » pour pouvoir permettre à des amis qui font des spectacles de danse de vendre leurs spectacles. J’ai donc un pied dans la danse en tant qu’amateur et un pied dans le monde du handicap par mon passé professionnel. Quand j’ai reçu le livre j’ai pensé que les deux concordaient bien.

 

Le chorégraphe du projet, Sidi Larbi Cherkaoui, est un personnage important de la scène chorégraphique contemporaine ; il est le jeune interprète-chorégraphe dont on parle, la presse est dithyrambique. Quels sont les contacts que vous avez eus avec lui ?
C’était assez curieux car Joël Kerouanton, l’auteur, et Sidi Larbi Cherkaoui ont été très humbles en termes d’égo. Ils étaient attentifs, attentionnés, prêts à reporter nos rendez-vous. Sidi Larbi Cherkaoui s’est vraiment rendu très disponible pour partager ce projet. Ce qui est amusant, c’est que lorsqu’il est venu ici, à mon domicile, il s’est senti très rassuré, face au phénomène de notoriété qui sévit autour de lui actuellement. Qu’une structure alternative, au fonctionnement quasi artisanal prenne ce projet en charge le rassurait.

 

Ce texte est une formidable leçon de théâtre !
Absolument ; j’ai d’ailleurs questionné plusieurs fois Sidi Larbi Cherkaoui sans détours à propos de ses deux dernières créations réalisées avec des non-danseurs. Je pensais que ces derniers avaient dû avoir des difficultés physiques à danser, mais Sidi Larbi Cherkaoui m’a répondu qu’il n’y avait pas eu de problème et que lorsque l’on est en scène, on agit et c’est tout.
Son souci en tant que chorégraphe est de faire émerger le geste dans l’instant, un geste neuf à partir d’un corps. Ce sont des choses que l’on retrouve en pratique dans les ateliers de danse. Là, il parvient, au bout du compte, à présenter un spectacle éminemment professionnel et il n’y a pas cette espèce de « regardez je travaille avec des gens qui n’appartiennent pas au domaine de la danse… ». C’est un produit fini et il n’y a aucune ambiguïté ; un spectacle construit, avec une qualité technique et visuelle sans failles.

 

Les termes utilisés dans le livre sont ceux de l’auteur, travailleur social ; ils ne sont pas ceux d’un critique de danse, est-ce ce qui vous a intéressé dans la proposition ? De plus on est parfois dans un langage théâtral plus que chorégraphique (on parle d’acteurs, de metteur en scène…)
C’est vrai, on est dans le « qui, comment, quelle fonction, quel terme »… À la relecture j’avais fait remarquer à l’auteur qu’il utilisait des termes ambigus, lui demandant si c’était un choix. Ce n’était pas un choix mais n’étant pas du monde de la danse, l’auteur ne parvenait pas à qualifier les choses autrement.
Quand j’ai reçu ce texte, je n’avais vu aucun spectacle de Sidi Larbi Cherkaoui ; j’avais des amis qui aimaient et d’autres qui détestaient, on retombait toujours sur cette question « est-ce toujours de la danse, est-ce encore de la danse ? » (d’ailleurs Sidi Larbi Cherkaoui travaille sur un futur spectacle lié au cirque). Cela m’a intrigué et lorsque j’ai eu le livre entre les mains, je trouvais que l’on pouvait très bien le lire sans avoir vu les spectacles. Il y a une description réelle de l’ambiance et de la scène qui fonctionne très bien. Un regard de spectateur est vraiment donné. Cette façon de parler de plusieurs spectacles d’un point de vue de spectateur pur, au point que celui qui n’a pas vu les spectacles puisse quand même lire le livre et ressentir l’émotion, les interrogations et parfois la gêne qu’ils suscitent est très appréciable.
J’avoue aussi avoir eu en main plusieurs grands textes critiques sur la danse dont certains m’ont vraiment impressionné (par exemple Poétique de la danse contemporaine, de Laurence Louppe, paru aux éditions Chiron en 2000). D’autres sont plutôt des textes journalistiques assez jargonneux, qui tournent en rond et essaient d’ériger la danse en quelque chose d’inatteignable.
Je suis content de voir que l’auteur n’est pas critique ; il n’a pas feint de l’être et n’a pas fabriqué un texte lourd avec des mots complexes, une analyse quasi métaphysique. Il n’en avait techniquement pas l’envie et il a résolument adopté le parti pris inverse de faire un texte simple et j’avoue que c’est aussi ce qui m’a beaucoup plu.

Le questionnement de l’auteur sur la manière de verbaliser les émotions qu’il ressent est aujourd’hui la question incontournable soulevée par le spectacle vivant et la danse en particulier : comment parvenir à mettre en mots ce qui est de l’ordre du visuel, du non-verbal, dans un certain rapport au temps ?
N’est-ce pas aussi une tentative de casser cette forme d’élitisme qui entrave encore parfois la réception de la danse contemporaine ?
Il y a des spectacles très joyeux et drôles. L’intérêt de la démarche de l’auteur, travailleur social dans un centre d’aide par le travail, toujours en relation avec des personnes handicapées, est qu’il adopte ici un point de vue de spectateur. Sidi Larbi Cherkaoui a travaillé en tant que chorégraphe avec un groupe de personnes handicapées. Au final, il propose un spectacle riche en émotions. En réponse à cela, Joël Kerouanton, en tant que personne accomplissant un travail analogue, n’a pas oublié que le but final n’est pas l’insertion des personnes handicapées, mais la construction d’un spectacle qui provoque de l’émotion et qui dise quelque chose. Ce qui revient à se poser des questions sur ce qu’est cette mise en scène, ce travail proprement dit. J’ai bien senti que l’auteur était « soufflé » par cette scène où les acteurs mettent en scène la maternité… Jamais Joël Kerouanton n’aurait osé réaliser cela dans son travail quotidien, ou même l’évoquer ; mais là, oui, il fallait oser, il fallait oser traverser cette idée.
Je crois qu’avec les personnes handicapées, quelles qu’elles soient, mais aussi avec les autres, le geste juste, celui qu’on attend, ne va pas être celui qui sera répété, ce n’est pas forcément le geste dit « technique ». Là, au-delà de toute émotion, le geste a germé, a émergé de manière « naturelle », et cela renvoie à la personnalité très profonde, à l’intime ; à la personnalité même de l’interprète sur scène, de ses possibilités intrinsèques.

Dans l’ouvrage, on peut lire, et cela éveille un sentiment très fort (…) il faut capter la différence par rapport à la personne handicapée… Combattre l’idée du manque chez les personnes handicapées… Sidi Larbi Cherkaoui parvient à provoquer un renversement de la pensée : la personne handicapée apporte du geste, de la matière, de l’émotion.
La personne handicapée transfigure les choses. Je dois dire que toutes les personnes handicapées que j’ai rencontrées sont nées handicapées. Elles possèdent bien en elles la notion de différence, mais pas la notion du manque, puisqu’elles n’ont jamais connu d’autre situation « corporelle » que la leur, d’autres façons d’être, d’autres situations.
Ce livre a révélé, lorsque nous nous rencontrions avec Joël Kerouanton et Sidi Larbi Cherkaoui, ayant tous les trois travaillé mais de manière différente auprès des personnes handicapées, des difficultés concernant la terminologie à employer. Évoquer un des acteurs, Marc, en le présentant comme « trisomique » est très dur mais c’est le vrai terme ; dire « mongolien » c’est absurde, mais dire « personne ayant un problème de chromosome » serait de la pure hypocrisie. Nous étions face à de vrais soucis de dénomination y compris par rapport à d’autres personnes de la troupe parce qu’il y avait aussi des acteurs dits « psychotiques », qui eux ne sont pas des « handicapés ». Nous étions confrontés à ces notions catégorielles complexes où la meilleure solution pour être respectueux était d’utiliser des termes strictement médicaux.
Du coup, nous avons adopté la méthode de Sidi Larbi Cherkaoui. Dans la présentation de ses spectacles, il ne dit pas que la troupe est constituée de danseurs handicapés. Mais l’auteur, et moi en tant qu’éditeur, avons réalisé que ce qui, entre nous, était de l’ordre de l’évidence devenait plus compliqué quand il s’agissait de l’exprimer dans un texte écrit destiné à un grand public. Par rapport aux acteurs c’était rentrer dans quelque chose qui les concernait au premier plan. Nous avons donc préféré nous en abstenir sinon il aurait fallu tout expliquer. Un névrotique n’est pas un psychotique, qui n’est pas un trisomique… etc. C’était assez étonnant de voir que nous étions confrontés à cela et que nous n’avions pas vraiment trouvé de solutions. On voit là combien le monde du handicap, très dense, communique peu (ou pas) avec le reste du monde : on ne sait même pas comment établir les contacts, comment aborder les personnes, et la notion même de présentation devient compliquée.

Ce livre est un texte rare, de fond, sur la danse et le handicap…
Oui, je ne connais pas beaucoup d’autres textes qui traitent de cela spécifiquement.
Je ne m’inquiète pas pour le devenir du livre. Nous sommes une petite structure et nous avons une « bizarrerie » technique : tous nos livres se vendent mieux l’année qui suit celle de leur publication, moment où l’on se diffuse. Comme la presse est toujours un peu tardive et que les libraires attendent la presse, nous sommes dans une logique plus lente. Nous sommes répertoriés dans les FNAC… mais cela n’a pas encore entraîné de commandes car elles attendent de voir ce qui se passe.

En France, Mathilde Monnier a effectué un travail de danse et handicap il y a une dizaine d’années. Mais peu d’initiatives se sont développées par la suite. Connaissez-vous d’autres lieux où un tel travail a été entrepris ? 
Le Canada, la Belgique et la Hollande travaillent beaucoup sur ce genre de choses. La France a un gros déficit dans ce domaine-là.

Est-ce dû à une législation française très protectionniste ?
Oui, mais de manière douteuse. Si vous êtes parents d’un trisomique ou d’un autiste, il peut être pris en charge jusqu’à ses 18 ans mais au-delà, vous devez vous débrouiller. Tous les trisomiques ne sont pas indépendants comme Marc, l’acteur principal, certains sont très dépendants, et il n’y a rien à y faire. Pour les autistes, il y a une grosse structure sur Paris, autrement il n’y a quasiment rien. Les familles vont alors vivre en Belgique car il y a là bas la possibilité d’un suivi en hôpital de jour. Je suis très perplexe par rapport à la France, pays centralisé et étatique, car certains présidents ont été touchés dans leur famille par le handicap. Mais étrangement on est dans un refus total de cela ; c’est assez étonnant.
Les CAT n’ont pas du tout la possibilité de travailler avec des troupes nationales ou internationales. C’est vraiment incroyable. En France un théâtre a beaucoup travaillé avec des sourds profonds, sur la gestuelle de la scène, mais en dehors de cela, ce sont souvent de petites actions ponctuelles. Travailler avec un handicapé physique pose des problèmes structurels mais pas en matière de mode d’approche ; par contre, travailler avec des personnes ayant des difficultés « psychiques » – pour utiliser un terme vaste – est beaucoup plus compliqué. J’ai rarement vu des choses comme ça.
Il faudrait déjà qu’il y ait plus de six CAT artistiques en France.

La danse a ceci de particulier : elle met en avant la dimension émotionnelle et perceptive du corps. Il faudrait donc que les compagnies puissent entrer en contact avec les personnes handicapées qui ont, elles aussi, un rapport à leur corps particulier. Mais comment mettre cela en oeuvre ?
Il ne faut pas non plus tomber dans la parade. L’intérêt de Sidi Larbi Cherkaoui est qu’il se situe totalement hors de la prise d’otage sentimentale, il n’est pas dans le spectaculaire. Il présente son groupe comme un groupe d’artistes, et c’est tout.
C’est sa manière d’être didactique et de casser cette difficulté de réception de la danse contemporaine qui existe encore. Lorsque je travaillais avec des enfants sourds, j’avais fait venir une petite troupe de danse et les enfants étaient émerveillés ; tout d’abord par le côté performance physique, avant l’aspect esthétique du propos. Ils se disaient « c’est ça la danse ? Je peux courir, sauter comme ça ? » Ils voulaient prendre des cours. La notion de narration était pour eux totalement dépassée puisque le spectacle était peu sonore ; ils avaient envie de participer à quelque chose de ce type, et voir d’autres spectacles. Mais évidemment nous n’avons pu faire venir une compagnie, car il aurait fallu la payer et là on est au coeur du problème : comme il n’existe aucune structure permettant la réunion de ces protagonistes, cela ne s’est pas fait. C’était il y a plus de dix ans…

Le rapport entre danse et personne handicapée permet de développer la créativité, l’imaginaire – ce qui est impossible ailleurs et est laissé de côté dans l’ensemble des activités liées au corps qu’ils pratiquent, plus souvent de l’ordre d’une « rééducation ». Là, le travail de Sidi Larbi Cherkaoui leur a permis de creuser cet imaginaire du corps.
Il y a tout de même une notion d’esthétique qui les intéresse. Il ne faut pas être malhonnête, dans le handicap physique ou mental, la personne handicapée a une conscience aiguë d’un manque d’esthétique, d’une image de soi abîmée, même sur le plan psychique, l’image du corps est abîmée. Proposer une sublimation de l’image de son corps par la danse (ou le théâtre) est véritablement un moyen de reconstruire quelque chose et de trouver à exprimer une forme de beauté par le biais d’un corps perçu comme abîmé, y compris par lui-même. Il y a un processus de réconciliation avec soi qui peut être très fort. L’œuvre d’art corporelle atteint vraiment des choses denses en soi, avec tout ce qui concerne le corps, son esthétique et la capacité du corps à être désirable. Ce n’est pas rien d’évoquer en scène des hommes et des femmes qui sont face à des désirs, parfois sexuels. Or la danse permet d’exprimer tout cela. Une manière de dire aux spectateurs de bien regarder le désir mis en scène. Tout n’est pas innocent et le handicap ne retranche absolument rien de l’humanité de l’être. Tout doit pouvoir être envisagé, ce qui est très important.

La sexualité des personnes handicapées est aussi de l’ordre du tabou…
Oui, et ici cela a été transgressé. Ce n’est d’ailleurs pas ce qu’il y a de plus simple à jouer pour les acteurs. Mais c’est intéressant de dire que le corps, handicapé, est là, présent, incarné. Un lien supplémentaire que le spectateur peut accueillir.

Comment avez-vous connu le monde de la danse ?
Pas du tout par la pratique, mais j’ai eu l’occasion de travailler avec Giovanni Lista, historien italien, lors de la préparation de son énorme ouvrage La scène moderne et j’avais fait beaucoup de recherches. Elles m’ont donné une connaissance plutôt théorique de la danse. Je n’avais pas vu beaucoup de spectacles. De là, je m’y suis intéressé davantage, j’ai vu des spectacles et cela s’est accéléré de deux manières. Il m’a proposé le manuscrit des mémoires de Loïe Fuller, Ma vie et la danse, paru à l’origine en 1908 aux USA et en France et qui n’avait jamais été réédité. Il n’était même pas répertorié à la Bibliothèque Nationale : c’était devenu un introuvable. C’était un très beau cadeau de sa part. De là, une collègue de travail très liée au monde de la danse m’a fait découvrir d’autres choses.
D’autre part, le Centre National de Danse nous a contactés à la suite de la sortie des mémoires de Loïe Fuller. J’étais impressionné qu’une structure étatique nous contacte. Nous avons signé deux contrats de coédition : l’un pour un livre concernant les lettres et journaux écrits de 1912 à 1943 par O. Schlemmer (artiste-chorégraphe allemand) dont C. Rabant est le traducteur. L’autre livre concerne Hijikata, fondateur de la danse japonaise butô à la fin des années cinquante. Ce sont des textes courts, des choses étranges et curieuses que la pensée et les réflexions de ce personnage. P. De Voos a commencé le travail de traduction mais nous sommes dans l’expectative car la veuve de Hijikata est décédée il y a quelques mois et nous ne savons pas ce qu’il adviendra aujourd’hui de la poursuite de ce travail.
Ces deux projets sont coédités avec le Centre National de Danse mais dans les deux cas, des difficultés d’ordre technique ralentissent la suite des travaux.

Vous diffusez vous-même vos publications ?
Oui, nous sommes également diffuseurs pour quelques petites maisons amies. En ce qui concerne nos rapports avec les libraires, je dirais qu’il y a trois catégories de libraires. Tout d’abord ceux qui ne travaillent qu’avec les grosses maisons d’éditions et pas avec les indépendants ; ce n’est pas la peine d’essayer de travailler avec eux. Puis ceux qui trouvent nos livres intéressants mais qui n’ont pas envie de nous soutenir parce que s’occuper des petits éditeurs occasionne un surcroît de travail et enfin, il y a les libraires qui ont leur identité et avec qui nous travaillons. Ceux-là sont les moins nombreux, et je peux dire qu’il y en a un pour cent mille habitants, c’est-à-dire un par arrondissement à Paris et dans toutes les villes de plus de cent mille habitants. Nos livres sont donc plus difficiles à trouver dans les villes de moins de cent mille habitants.

Quel type d’ouvrage aimeriez-vous plus particulièrement publier concernant la danse ?
Nous avons – involontairement – créé des livres sur la danse dont la particularité est qu’ils ne proposent pas d’images ; ils sont loin de l’habituel déballage photographique. Rencontres… est un livre à moins de 15 euros, accessible à tous. J’ai des échos de chorégraphes qui auraient envie de faire des choses comme ça. Il y a vraiment beaucoup de possibilités dans ce domaine. Je suis ouvert.

 

Quelles seront vos prochaines publications ?
Courant mars 2005, je vais publier un traité de peinture de Cenino Cenini, qui a été élève de Giotto. Il s’agit du premier traité de peinture de l’histoire occidentale, rédigé en 1437. Il explique comment aborder une toile, comment peindre un visage… et bien d’autres choses. Ce livre est au programme de toutes les écoles d’art italiennes mais, paradoxalement, il est introuvable en France.

propos recueillis par Pascale Orellana le 23 février 2005.

   
 

Joël Kerouanton, Sidi Larbi Cherkaoui… Rencontres, L’œil d’or, coll. « essais et entretiens », 95 p. – 12,00 €.

Commentaires fermés sur Entretien avec Jean-Luc André d’Asciano (editions l’Oeil d’or)

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Entretien avec M. Gauthier et Y. Briand (éditions Le passage)

Le 26 janvier dernier, les éditions Le Passage fêtaient trois années d’existence. Petit bilan en compagnie de M. Gauthier et Y. Briand

Il y a quelques mois, Frédéric Grolleau bravait les pavés du Passage du Cheval Blanc et ses multiples cours adjacentes – de quoi s’égarer maintes fois, entre la Cour d’avril et les autres, risquant l’escalier A alors qu’il faut opter pour le B – pour nous faire découvrir les éditions Le Passage. Le 26 janvier dernier, Le Passage fêtait ses trois ans d’existence. Trois années riches, foisonnantes, au cours desquelles s’est développé un véritable « esprit maison » fort de ses singularités, que l’on sent à l’œuvre dès la consultation du catalogue et qui a permis au Passage de se frayer un beau chemin dans l’univers éditorial – pavés de bons livres, comme en témoignent les récentes récompenses recueillies en 2004 par certains d’entre eux…
Malgré un emploi du temps très serré, Marike Gauthier a bien voulu nous recevoir et nous exposer de vive voix le bilan de ces trois années écoulées. Invité à nous rejoindre, Yann Briand dut hélas abandonner la partie à peine installé, happé par ses devoirs d’éditeur…

 

Quel bilan tirez-vous de ces trois années d’existence ?
Marike Gauthier :
Lorsque nous avons créé Le Passage, nous avions envie de publier des livres d’art, et aussi des œuvres de fiction, de la littérature – notamment des polars. Et aujourd’hui, nous continuons dans cette direction, à cela près que nous avons décidé de recadrer un peu nos ambitions en matière de beaux livres – leur fabrication représente des risques trop importants pour que notre maison soit seule à les assumer. Nous ne publions désormais de livres d’art qu’en partenariat, avec des musées, des institutions, ou des entreprises privées. La prise de risque est ainsi partagée. Nos bonnes résolutions sont d’ailleurs déjà appliquées : nous avons publié fin 2004 deux ouvrages d’art en partenariat ; Le Cas du sac avec le musée des Arts décoratifs et la société Hermès, et L’Atlas des plans de Paris avec la Bibliothèque nationale, Paris Bibliothèques, et l’APUR – l’Atelier parisien d’urbanisme. Grâce au principe du partenariat, nos charges de fabrication sont allégées, et les institutions qui travaillent avec nous bénéficient de notre structure éditoriale pour commercialiser des ouvrages de qualité qu’à elles seules elles ne pourraient lancer dans le circuit des librairies.
Et nous avons un autre motif de satisfaction ; quatre de nos livres ont été récompensés en 2004 : La Dormeuse de Naples, d’Adrien Goetz, a reçu le prix des Deux-Magots et le Roger-Nimier, L’Anonyme, de Balzac, a obtenu le prix Chartier, Rrose sélavy, et caetera, de Pierre Lartigue, le Prix du Petit-Gaillon… 
Yann Briand :
… et l’Atlas des plans de Paris vient d’avoir le prix spécial Haussmann.

 

Qu’est-ce que le prix spécial Haussmann ?
Marike
À vrai dire on ne connaissait pas ce prix avant de le recevoir ; il est décerné par un jury composé, je crois, d’historiens et au sein duquel siègent le préfet des Hauts-de-Seine et la descendante du baron Haussmann. Quand nous avons annoncé à notre auteur, Pierre Pinon, qu’il venait de recevoir le prix spécial Haussmann, il nous a appris qu’il l’avait déjà obtenu pour son Atlas du Paris haussmannien.

 

C’est tout de même un beau palmarès pour 2004 !
Yann Briand :
Oui, d’autant que, dans le cas du livre d’Adrien Goetz, la récompenses correspond à un vrai succès littéraire : La Dormeuse de Naples marche très bien en librairie. Pour en revenir à la question du bilan, nous avons en effet recadré quelque peu nos ambitions de départ en ce qui concerne les livres d’art ; mais nous continuons à travailler dans les domaines qui ont été les nôtres dès les débuts de la maison. Et nous sommes en train de réaliser, de façon assez amusante, que les différents genres se recoupent, que des connexions s’établissent : on a beaucoup de polars qui flirtent avec l’art, et inversement ; Adrien Goetz, en littérature, écrit des romans qui frôlent sinon le polar du moins l’espionnage, et l’histoire de l’art n’est jamais loin….

 

En ce qui concerne ces livres d’art, qui propose les projets ? Est-ce votre maison qui cherche des partenaires à partir d’une idée d’ouvrage ou bien sont-ce les institutions qui vous contactent ?
Marike :
Cela dépend… par exemple, lorsque nous avons fait l’Atlas des plans de Paris, en coédition avec Paris bibliothèques – une association qui regroupe les bibliothèques de la ville de Paris et dépend en grande partie de la Mairie de Paris – la personne chargée de l’édition a évoqué un livre sur François Villon – en fait la catalogue d’une exposition organisée par la Bibliothèque historique de Paris sur Villon et Paris ; une exposition qui ouvrira début mars. Nous nous sommes proposés, les accords ont été conclus, et nous sommes donc en train de préparer cet ouvrage, qui sera je pense d’une richesse assez exceptionnelle : il y a d’une part une anthologie illustrée des poésies de Villon, puis trois grandes introductions – « Lecture critique de Villon », « Villon et son temps », « Villon et Paris ». L’iconographie sera très variée : il y aura des enluminures, des gravures, des tableaux, beaucoup de lithos qui figuraient dans diverses éditions de l’œuvre de Villon… et de nombreuses photos que le photographe Marville a prises à la suite d’une commande d’Haussmann – celui-ci voulait que soit photographié tout ce qui allait être démoli. Et ces images de la fin du XIXe siècle donnent une idée assez précises de la configuration de Paris à l’époque de Villon, car la ville n’avait guère changée ente temps. 
Ce travail nous amène à aller presque chaque jour à la Bibliothèque historique de la ville de Paris, en compagnie de son directeur Jean Derens, un passionné de Villon qui nous lit chaque poème comme si la langue de Villon était sa langue maternelle… Ces lectures ont quelque chose de magique : Villon devient tout à coup très actuel, on se rend compte combien sa poésie est magnifique, alors qu’elle paraît obscure quand on la rencontre seul.

 

Quand vous vous lancez dans la publication d’un livre d’art avec plusieurs partenaires, j’imagine que la tâche est délicate ?
Marike :
Oui, c’est très délicat à chaque fois… surtout avec les institutions, qui ont toujours un côté un peu « assis », et qui se comportent souvent comme le pourvoyeur de manne… il y a une « cuisine » pas toujours facile à mener, où il faut garder un œil sur toutes les casseroles, mais en général ça se passe plutôt bien : ce qu’il faut, c’est rester concentré sur le résultat final, garder l’objectif bien en vue. Pour le Villon, par exemple, il faut vraiment jongler avec les délais, et ce n’est pas évident d’obtenir toutes les données à temps. Nous travaillons également sur un gros ouvrage dont la sortie est prévue pour le Salon du livre – un ouvrage édité en partenariat avec la DAP (Direction des arts plastiques) intitulé La Pensée Matisse, où l’œuvre du peintre est revue et revisitée conjointement par un historien de l’art et un philosophe. Cela demande certes du travail que de tout coordonner, mais au bout du compte, on a la satisfaction d’avoir un livre de grande qualité.

 

J’imagine que chaque ouvrage est fabriqué selon des critères qui lui sont propres, ils ne s’inscrivent pas dans une collection maison aux format, maquette…etc. préétablis et figés ?
Non, en effet. Chaque livre est conçu en fonction de son sujet, des demandes, aussi, de nos partenaires. Cela dit, j’ai une petite collection d’essais esthétiques qui, eux, obéissent à une même maquette, un même format, mais ce sont des livres qui privilégient le texte.
Par exemple celui-ci (Marike montre La Leçon de peinture du duc de Bourgogne) reproduit deux dialogues de Fénelon tirés des Dialogues des morts qui mettent en scène Nicolas Poussin, puis ensuite il y a une analyse d’Anne-Marie Lecoq, historienne de l’art. Bien sûr il y a des illustrations, mais ce ne sont pas des « beaux livres » au sens habituel du terme, avant tout basés sur la qualité et la richesse iconographiques.

 

Arrivez-vous à planifier vos programmes très en avance ?
Non, on essaie de voir le plus loin possible, mais on s’aperçoit vite que tout est souvent chamboulé… on est obligé de planifier, mais il faut garder une certaine souplesse pour pouvoir réagir aux événements, aux choses qui se présentent… tenez, par exemple, Le Cas du sac a été fait en neuf mois, mais en amont, c’est au dernier moment que Hermès, à qui les livres des éditeurs préalablement pressentis ne parlaient pas suffisamment, a décidé que ce serait nous qui allions faire ce livre. Bien sûr c’était une immense satisfaction pour moi, mais ça a été un véritable défi ! pendant huit jours j’ai dû me rendre en Italie chez l’imprimeur pour surveiller une à une chaque page au fur et à mesure de l’impression. Il y a eu un premier tirage à 10 000 exemplaire, puis un second de 9 000… c’est ça qui est difficile dans le livre d’art : il suffit de très peu pour que le livre soit raté. Vous pouvez avoir les meilleurs graphistes, les meilleurs maquettistes…etc. si vous n’allez pas vous-même à l’imprimerie surveiller l’impression, vous risquez de vous retrouver avec des lignes qui sautent, des images décalées… il faut vraiment tout suivre pas à pas et jusqu’au bout. 

 

Dans votre catalogue figurent plusieurs collections ; existaient-elles dès les débuts de la maison, ou bien se sont-elles crées au fur et à mesure des besoins ?
Elles se sont constituées au gré des rencontres, un peu au hasard, les choses appelant d’autres choses… par exemple, lorsque Baleine a fermé, j’ai rencontré un directeur de collection qui me proposait de poursuivre « Polarchives », une collection qu’il venait tout juste de créer et qui n’avait que deux titres au catalogue – ces titres sont toujours en exploitation au Seuil puisque c’est le Seuil qui a repris Baleine, mais il avait des manuscrits en attente et c’est avec eux qu’on a commencé cette collection. « Polarchives » compte aujourd’hui neuf titres. À côté de cette collection dont le concept est assez strict (il y a des personnages récurrents, et l’intrigue doit toujours être basée sur des documents d’archives réels) il y a des polars plus classiques, par exemple la série des saisons, de Gilda Piersanti – une auteure italienne qui écrit en français. Comme elle est de Rome, elle a décidé d’évoquer les quatre saisons sous forme de polars : le premier, Rouge abattoir, se déroulait en hiver, Rome est sous la neige. Celui qui va sortir, Vert palatino, est en rapport avec le printemps… Et ses polars sont toujours teintés d’histoire de l’art puisqu’elle est historienne de l’art à la base, mais aussi philosophe et traductrice en italien de Baudelaire, Verlaine, Rimbaud…

 

Dans son article, Frédéric disait que vous receviez une vingtaine de manuscrits chaque mois par la poste. C’est toujours le cas ?
Oui… et ça devient difficile parce qu’il y en a vraiment partout, et comme on est encore assez mal organisés, ce n’est pas évident de gérer tout ça ! nous faisons d’abord un premier tri, aidés par des stagiaires, puis je regarde plus attentivement les textes sur lesquels ils attirent mon attention – mais je tâche de lire moi-même à peu près tout ce qui arrive.

 

Vous avez eu des grands bonheurs, qui vous sont arrivés par la poste ?
Oui, La Pornographie de l’âme, par exemple, m’est arrivé par la poste. Et puis j’en rate peut-être, parmi ceux qui arrivent – mais j’espère que non !

 

J’ai récemment interviewé Pierre Lartigue à propos de Rrose Sélavy, et cætera ; comment est-il venu à publier chez vous ?
Je l’ai rencontré il y a cinq ans environ, au cours d’un dîner chez une amie. Je n’avais pas encore créé Le Passage, je m’occupais alors des éditions Abbeville ; et comme c’est un grand amateur d’art et de peinture, je lui ai montré quelques livres que je faisais à l’époque. Quand j’ai ouvert la maison, je lui ai proposé de publier ce livre sur la piéta d’Avignon, qu’il avait très envie de faire – et ça a été l’un des premiers livres du Passage : les premiers titres sont sortis en janvier 2002 et le sien est sorti en mars.

 

Avez-vous des projets en vue avec Pierre Lartigue ?
Pas pour le moment ; dans l’immédiat il va publier un texte chez Jacques Damade – les éditions de la Bibliothèque – un éditeur qu’il connaît depuis bien plus longtemps que moi et chez qui il publie régulièrement. Mais comme c’est très agréable de travailler avec Pierre, j’espère que nous aurons l’occasion de faire d’autres livres ensemble.

 

Outre le beau livre sur Villon et Paris, quels sont les livres au programme pour les mois à venir ?
Eh bien nous avons deux « Polarchives » qui vont sortir, puis, hors de cette collection, Les Yeux de Lénine, un livre de Gérard Streiff (le directeur de la collection « Polarchives »). Un recueil de nouvelles est prévu pour avril – qui s’appelle d’ailleurs Good bye Lionel – nouvelles du 21 avril. L’auteur est un haut fonctionnaire qui a déjà écrit deux livres de fiction. 
Et du côté des beaux livres, nous préparons un ouvrage en partenariat avec le musée d’art américain de Giverny qui organise une exposition autour de l’oeuvre gravée de Mary Cassatt, une peintre impressionniste américaine qui a toujours vécu en France et qui a été très amie avec Degas notamment. L’auteur est le directeur du Cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale. L’exposition ouvre le premier avril et dure jusqu’en juillet. 
En dehors de cela, nous avons d’autres projets, mais trop peu avancés pour que je puisse en parler. Et notre objectif immédiat est de poursuivre notre rythme de production tel qu’il est, c’est-à-dire cinq, six romans ; quatre, cinq polars puis quatre, cinq livres d’art par an.

   
 

Propos recueillis par isabelle roche le 3 février 2005 dans les bureaux de la maison.

 
     
 

Commentaires fermés sur Entretien avec M. Gauthier et Y. Briand (éditions Le passage)

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Entretien avec Frederic Fromenty (Bouquiniste S-F)

Partons à la découverte d’un bouquiniste passionné, un peu funambule, qui nous ouvre les portes des Littératures de l’Imaginaire. Prêts ? Embarquez !

Frédéric Fromenty, dit « Fred » pour les amis, est un jeune homme à l’esprit vif qui a choisi la vie au grand air pour réaliser son rêve. Passionné par les récits de science-fiction, il travaille tous les week-ends, brave le froid, la pluie et le vent pour le plus grand bonheur des adeptes de livres épuisés ou rares et de ceux qui aiment les ouvrages de seconde main à petit prix. Il est vite devenu un incontournable du marché aux livres du Parc Brassens de Paris. On le reconnaît facilement à sa silhouette frêle de rouquin, sa camionnette bariolée et sa gouaille ! Il livre, en exclusivité pour les lecteurs de lelitteraire.com, une petite interview atypique autour d’une tasse de thé.

Bonjour Frédéric. Peux-tu, en quelques mots, te présenter et nous parler un peu de ton parcours ?
Frédéric Fromenty :
Difficile de répondre à ce genre de questions ! D’habitude on décline son état civil (sourire). Alors : Frédéric Fromenty, 30 ans, né en Haute-Savoie. J’ai un parcours plutôt atypique et des expériences hétéroclites. J’ai quitté le lycée à 20 ans, pour faire trois ans d’Histoire à Lyon sans aucun succès. Puis, j’ai été bidasse pendant dix mois avant de travailler successivement comme agent de nettoyage, manutentionnaire dans diverses grandes surfaces et compagnies de transport, conducteur de véhicules de location, auxiliaire de vie auprès de personnes âgées, archiviste au siège social d’une banque et enfin libraire à la librairie Arthaud de Grenoble. Après tout ça, je me suis dit que ce serait pas mal de recommencer à zéro et j’ai repris un cursus d’Histoire. Cette fois la réussite était au rendez-vous et après le DEUG, j’ai intégré l’IUP métier du livre de Grenoble pour la première année, préférant Paris pour la seconde. Et j’ai décidé que cela suffisait pour réaliser mon rêve de toujours : travailler dans les livres.

Et que fais-tu maintenant ?
Je suis libraire, travaillant plus souvent le livre d’occasion que le livre neuf mais uniquement pour des raisons financières. Mes thèmes de prédilection sont ceux de la littérature que l’on peut qualifier d’imaginative : science-fiction, fantastique, contes, légendes, mythologie. Il faut rajouter un peu de romans policiers, des BD et des comics, ainsi que des revues en rapport avec les thèmes que j’ai déjà cités. Ah ! Un détail qui a son importance : je n’ai pas de boutique, puisque la librairie est ambulante. Je m’installe sur les marchés, les salons ou les brocantes selon les saisons, les opportunités et les envies.


Mon bô camion, roi des marchés…

Justement, qu’est-ce qui t’a donné envie de travailler dans les livres ? 
L’envie, je dirais que je suis presque né avec, puisque depuis l’âge de six ans je fais partie des « dévoreurs » de livres : ceux qui ne peuvent passer deux jours sans avoir fini un livre. Je me savais destiné à un métier en rapport avec cet objet fascinant mais l’idée de la librairie elle-même n’a vraiment germé dans ma tête qu’en 1999. Le déclencheur a été la femme qui partage ma vie. Elle m’a fait réaliser que je ne serais vraiment heureux qu’en faisant le métier qui me plaît. Or je lis de la science-fiction et de la Fantasy depuis que je sais lire, enfin presque ! L’association des deux s’est faite automatiquement.

Comment on fait pour sauter le pas ? 
À tout bien y réfléchir, ce genre d’activité ne se décide pas du jour au lendemain. Ça demande de la persévérance et de la ténacité. Un projet dans ce genre se nourrit et se réfléchit mûrement. Dans mon cas, entre le moment où j’ai envisagé de faire cette librairie et la création effective de l’entreprise, il s’est écoulé six ans. Beaucoup de choses ont changé entre l’esquisse initiale et la réalisation concrète. Il a fallut être ouvert d’esprit et se heurter à la dure réalité des choses : personne ne croit vraiment à ce que vous faites, personne ne vous aidera réellement sauf les personnes très proches. Même les collègues mettaient en doute la viabilité de l’entreprise. Il a fallu convaincre, rassembler les énergies, faire d’un faisceau d’idées une stratégie sur plusieurs années. Comme je n’avais pas de fortune personnelle pour monter une librairie dans des murs, j’ai réuni des capitaux afin d’acheter une camionnette, un parasol de marché, et quelques centaines de livres d’occasion. Puis j’ai commencé à faire le tour des brocantes et vide-greniers de la région parisienne. Cela a duré six mois au bout desquels la librairie itinérante Omerveilles est née.

Et tu vends de quoi, comment et quand ? 
Des livres ! Toujours des livres ! Parfois je ne les supporte plus tellement il y en a chez moi. Blague à part, je vends surtout des livres d’occasion, c’est-à-dire qui sont déjà passés par la case librairie et la case client. Ce sont surtout des particuliers qui me les amènent mais je travaille aussi avec des collègues pour rentrer des grosses quantités. Ce n’est pas tous les jours que des collectionneurs viennent se délester. Les ventes se font en direct lorsque je monte le stand sur le marché au livre du Parc Brassens (Paris 15e), les samedis et dimanches. Mais aussi sur Internet qui est devenu un outil indispensable et un espace de vente incontournable. En plus du site de la librairie, trois autres sites marchands accueillent les livres que j’ai en stock : priceminister.com,
livre-rare-book.com et chapitre.com.


Des livres, des livres, et encore des livres…

Pourquoi ce secteur spécifiquement ? 
Pourquoi l’occasion ? Eh bien parce que l’achat de livres de seconde main nécessite moins d’argent que les livres neufs, tout simplement et il n’est pas obligatoire d’avoir une boutique. Quant au choix de la SF et du fantastique, ce sont des domaines très vastes, qui sont de plus en plus présents dans notre actualité culturelle par l’intermédiaire des films et de la télévision. Il suffit de voir les grosses productions de ces dernières années (Harry Potter, Le seigneur des anneaux, Spiderman…) Le public me semble mûr pour ce type de littérature qui le sort de son quotidien trop terre à terre ou qui répond depuis longtemps aux questions d’avenir que tout le monde se pose (l’environnement, le développement technologique, le voyage spatial…). Bref, à l’heure de la télé-réalité trafiquée, je fais le pari du rêve, de la magie et du mystère.

À terme, tu espères aller où ? Ouvrir ta propre librairie en dur ?
L’objectif un peu fou de ce projet est d’ouvrir une grande librairie qui proposerait des livres neufs et d’occasion, ainsi que des produits dérivés. J’aimerais la créer sur Grenoble, qui est une ville où j’ai envie de vivre. Mais de nombreux critères rentrent en ligne de compte pour que ce rêve encore lointain devienne réalité. La passion et les livres ne suffiront pas, il faut aussi de l’argent et on ne trouve pas les sommes nécessaires à la création d’une librairie aussi facilement que ça. Il y a donc encore beaucoup de travail en perspective.

Soyons fous ! Tu fais des remises pour les clients qui viennent de la part du Littéraire ?
Bien sûr ! Mais il faut dire que je fais souvent des remises quand on me le demande. La clientèle du livre d’occasion aime discuter les prix.

Question bonus : si tu avais dû travailler dans un autre domaine, tu aurais fait quoi ?
Bibliothécaire, bien sûr !!!

Pour le rencontrer :
Tous les samedis et dimanches, au Parc Brassens de 9h à 18h et lors de différents salons et foires du Livre dans toute la France.
Renseignements sur le site Omerveilles ou auprès de l’intéressé.

 


L’antre merveilleux, tout de toile tendu.

   
 

Propos recueillis par anabel delage  le 10 janvier 2005.

 
     
 

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Entretien avec Eric Poitevin (photographe)

 

D’aucuns assimilent Éric Poitevin aux photographes plasticiens, d’autres rattachent son travail à l’école du « nouveau document »… Mais plutôt que de recourir aux courants ambiants pour appréhender son œuvre, mieux vaut encore l’écouter parler de son travail, de sa conception de l’image ; c’est le meilleur moyen d’éviter tout contresens. Et puis c’est un artiste fort disert dès lors qu’il s’agit d’évoquer son art… Il aime à se définir comme un « homme d’image » mais de superbes formules fleurissent çà et là dans ses paroles, témoignant d’un sens aigu des mots – sans cela, d’ailleurs, se méfierait-il d’eux au point de ne presque jamais les associer à ses photographies ?…

Quel a été votre parcours photographique et artistique ?
Éric Poitevin :
J’ai été initié très tôt à la photographie, à onze ans, par un de mes professeurs de collège, qui avait décidé de me montrer comment on faisait des images dans une cuisine avec trois cuvettes… j’ai trouvé ça assez miraculeux, et très vite j’ai mordu à l’hameçon. L’idée de faire des images pour mon seul plaisir me séduisait – d’autant que j’abordais cela de façon très décontractée, contrairement à la musique, par exemple, qui m’attirait beaucoup en tant que moyen d’expression artistique mais qui m’effrayait aussi car j’y pressentais des enjeux considérables pour moi, et de plus j’avais une sorte de complexe culturel vis-à-vis de la musique à cause de mon manque de connaissances en la matière. La photographie m’a permis d’oser : j’ai en effet rapidement compris que l’on pouvait s’autoriser beaucoup de choses. Peu à peu, j’ai découvert les images des autres : j’ai vécu mes premières amours photographiques avec Nadar, Richard Avedon… etc. Puis j’ai pratiqué en photo club, avec des amis, de façon à « entretenir le feu », comme l’on dit. Mon intérêt pour la photographie n’a fait que croître, en devenant aussi plus complexe. J’ai donc décidé de faire les Beaux-Arts. Et là, le ver qui était dans le fruit s’est développé… j’ai fini par me dire « ce serait bien si je pouvais vivre en faisant des images ». Cette idée s’est imposée, c’est elle qui m’a guidé. Puis ce sont les rencontres qui ont déterminé la suite. J’ai commencé à m’intéresser au fonctionnement des galeries, à la dimension économique de la pratique artistique – comment on produit… etc. Aujourd’hui, je suis dans une situation que je n’aurais même pas envisagée il y a ne serait-ce qu’un an – et c’est ça qui me plaît : ne pas savoir exactement où j’en serai dans un an.

Depuis le jour où vous avez décidé que la photo serait votre voie d’expression artistique, comment a évolué votre travail, sur les plans technique et esthétique ?
J’ai commencé comme tout le monde, avec un 24×36 qu’on m’a prêté, puis j’en ai acheté un, ensuite je suis passé au moyen format, au 6×6. Jusqu’à ce que je découvre le travail à la chambre photographique… grâce au concierge de l’école des Beaux-Arts ! Un jour, il m’a montré une grande boîte qui était dans un coin, et dont personne ne se servait. Il m’a dit : « Tiens, je crois que c’est un appareil photo. Ça devrait t’intéresser… » Quand il a ouvert la boîte, j’ai compris ce que c’était ; j’ai essayé, et depuis, je n’ai plus cessé de photographier à la chambre. Et maintenant, ce serait difficile pour moi de travailler à nouveau avec un 24×36, ce serait – la comparaison est peut-être un peu triviale – comme demander à un conducteur habitué à des voitures très puissantes de se mettre à rouler en 2CV !
Avec la chambre, un pan entier d’univers s’est ouvert à moi ; c’est une autre façon d’aborder l’image. Je me suis assez vite senti à l’aise avec cet instrument. D’ailleurs, je n’ai pas tardé à utiliser des chambres plus grandes : j’ai commencé avec une 4×5 inches, et maintenant, je travaille avec des chambres de 8×10 inches.

Et sur le plan thématique, comment avez-vous évolué ?
Parler en termes d’évolution n’est pas facile… je serais tenté de dire qu’à la base, tout m’intéresse, que j’aimerais pouvoir traiter n’importe quel sujet – le « sujet » n’étant pour moi qu’un prétexte à faire des images. D’ailleurs, selon moi, tout peut être pris comme « sujet » de photographie – et aujourd’hui, si je pose un regard rétrospectif sur mon travail, je crois avoir à peu près tout fait : travail en studio et en extérieur, portrait, ce qu’on appelle la nature morte, le paysage le nu… mais en même temps, j’essaie à chaque fois de proposer autre chose que ce qu’on a l’habitude de montrer. « Faire du nu », par exemple, ne m’intéressait pas vraiment parce que c’est un genre assez rebattu. Mais j’ai pensé que je devais en faire, histoire de voir comment j’allais réagir et aborder ce thème, quels allaient être mes choix, ce que je n’aime pas et pourquoi… etc. Je définirais ma démarche comme un effort permanent pour réaliser des images différentes de celles auxquelles les gens sont habitués. C’est ma gageure ! ainsi ai-je voulu montrer l’arbre différemment alors qu’on a vu des millions de photos d’arbres, et que tout le monde sait ce qu’est un arbre… Pour résumer, je pourrais dire que je suis davantage du côté de l’image que du sujet : ce que je cherche, c’est une réponse photographique. Mes sujets, je les veux les plus simples possibles, comme si à travers eux, j’instaurais une sorte de réapprentissage d’une lecture photographique. Et puis je me préoccupe davantage des conséquences d’une image que de ses origines.

Les « conséquences d’une image », ce sont les réactions du public ? Auriez-vous par hasard envie de vous mettre dans un coin afin d’observer comment les gens réagissent ?
Non, pas tout à fait… ce que vous décrivez ressemble à une sorte de piège, et je n’ai envie de piéger personne… si ce n’est moi ! Car je suis mon premier spectateur. Mais bien entendu, la façon dont les gens réagissent à mes images m’intéresse au premier chef : exposer mes photographies, c’est faire un pas vers des rencontres possibles, c’est prendre un risque, mais c’est aussi une aventure, et une aventure, ça se partage. Sinon, mon travail serait une démarche d’autiste. Je perçois le spectateur comme un interlocuteur, et l’exposition est l’occasion pour moi de voir si ce qu’il manifeste vérifie ce que j’ai ressenti, si ma conviction intellectuelle, mon ambition ont tapé juste. Mes images sont comme des curseurs que je déplace le long de l’échelle de mon ressenti personnel, elles sont des points de rencontre, et c’est très agréable de constater, lors des expositions justement, que certaines personnes voient ce que j’ai vu, et repèrent parfaitement où est le curseur…

Vous avez effectué une partie de vos travaux passés en noir et blanc. Que représente aujourd’hui le noir et blanc dans votre démarche ?
J’ai longtemps travaillé uniquement en noir et blanc, et le passage à la couleur a été assez difficile. Mais quand j’ai franchi le pas, il était temps que je le fasse : ça a été comme un immense appel d’air, et j’ai cessé de faire du noir et blanc. Aujourd’hui mes images sont en couleur, mais il n’y a jamais rien de définitif dans ma pratique artistique, et si tout d’un coup je trouve nécessaire de faire telle chose en noir et blanc, alors je la ferai en noir et blanc. J’essaie d’utiliser tout ce que la technique permet en photographie, le noir et blanc est un moyen parmi d’autres, et je ne m’interdis en aucun cas d’y recourir si mon projet le requiert. D’ailleurs j’ai utilisé le noir et blanc il n’y a pas très longtemps – à des fins « démonstratives », si l’on peut dire, dans un travail que j’ai peu montré, mais qui n’en existe pas moins.

Utilisez-vous la photo numérique ?
Non. Je me suis un tout petit peu essayé au numérique, mais vraiment de manière anecdotique, sur un tirage, pour voir ce que c’était, par quels réseaux ça passe… etc. Je pense que je pratiquerai un jour la photo numérique, mais en ayant bien présent à l’esprit que cette technique implique des enjeux et des résultats plastiques qui n’ont rien à voir avec ceux de l’image argentique. Ce sont aussi deux manières radicalement différentes d’aborder l’image et c’est à mon sens une erreur majeure que de vouloir faire du numérique en escomptant un « rendu » argentique. C’est absurde : chaque technique a ses spécificités et si l’on oublie que les arguments du numérique ne sont pas ceux de l’argentique – et vice versa – on s’expose à de profondes déceptions en matière de résultats. Ces différences se retrouvent au niveau des gens que l’on côtoie : en pratiquant la photo argentique, on croise des gens qui ont un regard éduqué par les images, tandis qu’au long du circuit numérique, on rencontre essentiellement des ingénieurs. Et ils n’ont pas du tout la même approche visuelle !

Est-ce que vous travaillez toujours par séries ?
Pratiquement. En général, oui, je procède surtout par séries. Mais depuis quelque temps ça m’arrive de faire quelques images isolées. Et si je les utilise dans des expositions assez conséquentes, elles seront comme des sortes d’articulations.

Et ça vous arrive de reconstruire des séries après coup, à partir de ces images isolées ?
Non, ça ne m’est jamais arrivé jusqu’à présent. Quand je parle de série, j’entends le mot « conceptuellement », si je puis dire : cela signifie que la série est d’emblée envisagée comme telle, en termes de motif, d’espace de prise de vue, de modalités d’éclairage, de surface de tirage, de montage, d’encadrement – ou de non-encadrement… etc. Une fois tous les éléments arrêtés, le nombre d’images fluctue : certaines séries comportent à peine cinq ou six images, d’autres jusqu’à une douzaine – mais rarement plus. J’arrête les prises de vue quand j’ai le sentiment d’avoir à peu près épuisé mon idée.

Est-ce qu’en général, vous exploitez toutes les images que vous avez réalisées lors d’une séance de prise de vue ou bien est-ce que vous faites une sélection ?
Il y a toujours une sélection… Ce n’est ni important, ni nécessaire, pour moi, de tout montrer. Les séries exposées sont constituées d’une partie seulement des images effectivement réalisées. Celles-ci sont comme une sorte de matière première que je stocke et dont je prélève des parcelles au gré des circonstances, en fonction, aussi, des espaces dont je dispose.

Étant donné la taille de vos œuvres, l’espace est en effet un critère prépondérant dans le choix des images que vous allez exposer…
Oui, car pour avoir un développement intéressant d’une série – souvent à base de grands formats, mais pas toujours : je présente aussi beaucoup d’images de petite taille – il vaut mieux avoir à sa disposition un espace conséquent. Il n’empêche qu’à ce jour, l’exposition que je considère comme la plus réussie tenait dans une galerie minuscule, qui devait mesurer moins de quinze mètres carrés et où je n’avais accroché que quatre photographies ! Ici, au Plateau, j’avais beaucoup de place, et j’ai opté pour des grands formats.

En regardant la succession de séries qui constitue votre exposition, j’ai perçu une cohérence d’ensemble, un peu comme si je lisais une phrase, qui elle aussi est un tout cohérent constitué d’unités signifiantes plus petites – les mots. Êtes-vous d’accord avec cette interprétation ou bien la récusez-vous ?
Non, je suis tout à fait d’accord ; je dis parfois de mon travail que c’est une sorte d’alphabet photographique que je constitue petit à petit, et la phrase, c’est ce qui vient après… à cela près que je ne raconte pas d’histoire, mes séries d’images n’ont pas vocation narrative. Et pourtant, les images – c’est ce que j’aime en elles – permettent de raconter. Mais pas forcément une anecdote, et avec autre chose que des mots ; mon ambiguïté est là précisément : vouloir raconter autre chose qu’une histoire, avec une économie de mots, voire avec pas de mots du tout. Ma confiance et toute mon énergie je les mets du côté de l’image – pour moi c’est l’image avant tout.

Parmi les photographies exposées, une seule est encadrée. Est-ce une façon d’introduire une rupture de rythme dans l’ensemble ?…
Non, pas du tout, c’est simplement que l’image en avait besoin, j’ai eu l’impression d’être plus juste en mettant un cadre à cet endroit-là. En fait je raisonne toujours au coup par coup, de façon à coller le plus étroitement possible à mon projet. Je prends mes décisions en fonction de chaque image : celle-ci aura besoin de tel format, de tel support, cette autre de telle dimension… et pour le cadre c’est pareil : certaines images me semblent nécessiter un cadre, d’autres non. Il n’y a pas si longtemps, j’encadrais beaucoup mes images. En ce moment, je le fais moins, mais je trouve important d’avoir placé une image encadrée dans cette exposition : ça montre que l’encadrement – par sa présence ou son absence – est partie intégrante de mon travail.

Je trouve que vos images, même celles qui sont « pleines » comme les sous-bois, relèvent de l’abstraction au sens propre, elles sont prélèvement d’un morceau de réel mais dénuées de toute ambition documentaire…
Il n’y a effectivement pas d’ambition documentaire dans mon travail. Les morceaux de réel dont vous parlez me servent peut-être à édifier une sorte d’alphabet, base nécessaire à l’apprentissage de tout langage. Michel Frigot a écrit un texte magnifique sur les tout-débuts de la photographie où il relève que des gens très instruits comme Talbot, Bayard et d’autres, issus de l’aristocratie pour la plupart, s’acharnent à ne photographier que des choses « sans valeur » – un chapeau de paille sur un banc, une échelle contre un mur… etc. et il établit un parallèle entre ces images photographiques (donc nouvelles à l’époque) et les livres destinés à apprendre la lecture aux enfants. Il y a peut-être quelque chose de cet ordre-là dans mon travail…
De temps à autre, il arrive qu’on me reproche de ne donner aucune dimension sociale ou politique à mon travail. C’est juste qu’à mes yeux, la politique et l’engagement social ne se pratiquent pas sur les mêmes terrains que l’art. Quand je photographie, ce sont d’autres territoires qui m’intéressent et si je voulais agir politiquement, je le ferais ailleurs : au conseil municipal de mon village, ou au conseil général du département, ou dans d’autres institutions. Mes images, elles, sont le lieu d’autres batailles, d’autres enjeux. Cela étant, mon art de toute manière est un engagement, et je me considère comme un photographe militant.

L’exposition du Plateau va donner lieu à la publication d’un livre. Pourriez-vous m’en dire un peu plus à ce sujet [Lors de l’interview, le livre n’était pas encore sorti – Ndr] ?
Le projet est né assez simplement : il se trouve que cette exposition est la dernière dont Éric Corne [commissaire de l’exposition, co-directeur du Plateau chargé de la programmation artistique remplacé aujourd’hui par Caroline Bourgeois – Ndr] s’est occupé dans le cadre de son action au Plateau, et il tenait à ce qu’il y en ait une trace, sous forme d’une petite publication. Je trouvais l’idée excellente, mais d’un autre côté, ça ne m’intéressait pas de refaire un catalogue qui aurait ressemblé à celui que j’ai réalisé il y a environ un an et demi. Et comme le budget n’était pas énorme, on a donc décidé qu’on allait faire un petit objet strictement lié à l’expo du Plateau mais qui n’en serait pas le catalogue raisonné : il n’y aura que la dernière série d’images que j’ai réalisées pour cette exposition, à savoir une douzaine de nus. Ce sera donc un livre modeste, avec une toute petite pagination – trente-deux pages, je crois. Mais ce sera un bel objet : il sera publié par un excellent éditeur belge, La Lettre volée, dont j’apprécie beaucoup le travail. Le livre sortira le 20 novembre, soit la veille de la clôture de l’exposition… ce n’est bien évidemment pas de volonté délibérée : si on avait pu le publier en même temps que l’expo commençait, on ne s’en serait pas privés ! mais je n’ai commencé à travailler sur ma série de nus qu’en juin / juillet. Aussi le livre n’a-t-il pu être prêt avant. Mais finalement, ce qui compte, c’est qu’il existe, et qu’il ait une vie au-delà de l’exposition.

Y aura-t-il du texte dans ce livre ? on parle volontiers de « silence » à propos de vos images. Donc la question du texte m’intrigue !
Pendant longtemps, je n’ajoutais aucun texte à mes images dans les livres que je publiais, et ça posait un problème aux critiques, parce que la plupart d’entre eux ne relayent que l’écrit. C’est-à-dire qu’ils n’écrivent qu’à partir des textes. D’ailleurs, jusqu’à très récemment, quand la presse s’adressait à moi, on me demandait des textes, et non pas des images ! Mais j’ai toujours résisté ! ce n’est pas à moi de produire le texte, mais à eux, critiques, de travailler à partir des images. Et puis il y a peu de temps, une Bruxelloise qui connaît très bien la photographie – et que j’aime beaucoup – Catherine Meyeur, a rédigé un texte pour un livre que j’ai publié il y a un an et demi aux éditions Coromandel. Elle a vraiment compris les enjeux et l’ambition de mon travail. Je ne refuse pas l’écrit, mais je dis simplement que ce n’est pas à moi de le prendre en charge – et c’est pour ça qu’il y a si peu de textes. 
Pour répondre à la question, oui, il y aura un texte dans le petit livre qui va sortir : une lettre qu’Éric Corne m’a écrite. Elle terminera le livre comme mon exposition clôt son aventure au Plateau – et je trouve que la forme épistolaire est un très bon choix.
 
C’est une question qui va peut-être vous sembler bizarre par rapport à des images que l’on dit « silencieuses » mais j’aurais envie de vous demander quelle musique vous auriez envie d’associer à cet ensemble de photographies ?
Ce qui est intéressant, ce n’est pas que moi je projette de la musique, mais que d’autres le fassent ! et c’est arrivé : j’ai des amis compositeurs qui, en regardant mon travail, ont pensé à certaines choses. Mais j’aurais beaucoup de mal à projeter quoi que ce soit. De même que je ne convoque pas le texte, je ne convoquerai pas la musique. Par exemple, Éric Corne voulait inscrire une phrase à l’entrée de l’expo, une phrase magnifique signée Ovide – c’est toujours très beau, Ovide… ça parlait de cerfs, de montagnes… etc. et je n’ai pas voulu parce que je trouvais que ça conditionnait beaucoup trop le regard ; et la musique, selon moi, ferait le même effet.

Pour peu que vous puissiez en parler, quels sont vos projets immédiats ?
Mes projets ? Idéalement, ce serait de ne pas avoir de projets tout de suite ! j’ai eu un programme assez chargé cette année – un tir groupé d’expositions assez conséquentes entre le Musée de la photographie de Charleroi, une expo collective au musée d’art moderne de Strasbourg, puis le Plateau… – et j’aimerais me reposer un peu, de manière à jouir pleinement de tout ce qui s’est passé récemment pour moi – et il s’est passé pas mal de choses ! je crois que c’est important de ne pas aller trop vite, de prendre le temps d’apprécier la portée des événements. Pour l’instant je n’ai pas d’expo précise à l’horizon ; on commence à me proposer des choses, mais j’attends de voir.

Pendant ce temps de repos, allez-vous quand même faire de la prise de vue comme ça, sur l’instant, en spontané ?
Non, je ne fais pas ça ; pour moi la prise de vue c’est un travail et ça correspond toujours à une sorte de nécessité, à un projet qui se met en place. En définitive, je fais très peu d’images. Prendre des photos sur l’instant, comme vous dites, reviendrait à pratiquer une sorte de gymnastique d’entretien, et je préfère ne rien faire du tout. Par contre, j’ai toujours le regard en éveil, et je vais profiter de cette période de relâche pour voir beaucoup d’expositions – il y a des choses qui m’enthousiasment, d’autres qui me mettent en colère… et tout cela me fait travailler ! Je vais aussi me replonger dans ma bibliothèque, et brasser des images de toutes les manières possibles – mais pas les miennes… – jusqu’à ce qu’un lièvre sorte du chapeau et là je reprendrai le travail.

Est-ce que vous vous promenez avec un petit bloc-notes pour noter vos idées ?
Jamais ! j’ai trop peu d’idées pour les noter (rires) !

Les dernières expositions d’Eric Poitevin
2001
– Galerie J-F Dumont-Mollat, Bordeaux
2002 – Galerie Pietro Sparta, Chagny
2003 – Galerie Baronian-Francey, Bruxelles
 Frac Franche-Comté, Musée des Beaux-Arts, Dole
 « Panorama quatre paysages persistants », Le Fresnoy et musée des Beaux-Arts, Tourcoing
 Galerie Blancpain-Stepczynski, Genève
2004 – « L’image nue », Musée de la photographie, Charleroi
 Le Plateau, Paris

 

Ses catalogues
Les Papillons, William Blake and Co & Jean-François Dumont, 1994
Éric Poitevin, CNP / Frac Lorraine, Actes Sud, 1998
Éric Poitevin, Coromandel Design, 2003
Éric Poitevin, La Lettre volée, 2004

   
 

Propos recueillis par isabelle roche le 13 novembre 2004 au Plateau – 33 rue des Alouettes – 75019 PARIS

 
     
 

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