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Que d’ombres que d’ombres ! Thriller, roman noir, polar, espionnage… tous convergent vers un même pôle. Noir comme il se doit – bien que parfois l’on y rie jaune.

Entretien avec Laure Leroy (Zulma/Le Mystérieux docteur Fu Manchu/ Sax Rohmer)

L’inquiétant et génial Chinois pointe ses yeux verts chez Zulma. L. Leroy et la traductrice A-S Homassel évoquent ce personnage culte

Le Dr Fu Manchu est apparu en 1913 sous la plume de Sax Rohmer – pseudonyme d’Arthur Henry Sarsfield Ward, un écrivain britannique né en 1883 et décédé en 1959, qui entra en littérature en écrivant une première nouvelle à l’âge de 20 ans. Ce mystérieux Chinois doté d’une intelligence hors du commun et détenteur d’une science encore ignorée des Occidentaux, qui a choisi de mettre tout ce potentiel au service du crime, fut d’emblée plébiscité par les lecteurs ; héros d’une quinzaine de romans parmi une production pléthorique, il apporta gloire et fortune à son créateur.
Ses aventures ont bien entendu traversé la Manche depuis longtemps. Mais il était devenu impossible de se procurer une édition courante des romans de Sax Rohmer en dehors du marché de l’occasion. Voilà qu’aujourd’hui
Le Mystérieux docteur Fu Manchu revient sur le devant de la scène littéraire grâce aux éditions Zulma, dans une nouvelle traduction due à Anne-Sylvie Homassel et habillé par un David Pearson qu’il faut, encore une fois, féliciter.

Il a réalisé sans doute, ici, le motif le plus figuratif depuis qu’il a la charge des couvertures Zulma. Bien que stylisée, la silhouette est à l’évidence extrême-orientale mais le mystère enveloppant le diabolique Chinois reste intact : pas de visage, et ses fameux yeux verts si caractéristiques sont absents ; le docteur est tout entier incarné par le contour d’un vêtement et une magnifique paire de mains envoûtantes d’où jaillit une nuée d’étoiles. Ne pas avoir donné corps à ces yeux répond très justement au texte qui, malgré les virtuosités descriptives déployées par Sax Rohmer – et relayées par la traductrice – suggère sans représenter : leur couleur, leur éclat, les expressions qui les animent demeurent indéfinissables ; il se forme dans l’imaginaire du lecteur non pas une image mais, plutôt, une force, une magnétique étrangeté. Malgré l’atrocité des meurtres commis et l’atmosphère sombre, malsaine des nuits londoniennes traversées, il y a tout de même des pointes d’humour dont l’écho semble se lire dans la typographie du titre et la manière un peu facétieuse dont les lettres dansent avec la forme des mains.
L’harmonie est donc parfaite, comme de coutume, entre l’extérieur et le contenu du livre… Une réussite livresque de plus à mettre au compte des éditions Zulma.
Au fait, comment ce personnage culte de la littérature policière est-il arrivé dans le catalogue de la maison ?

Laure Leroy :
Je ne sais plus exactement comment j’ai découvert les aventures de Fu Manchu – je crois que c’était à l’occasion d’une émission radiophonique intitulée « Sherlock Holmes contre Fu Manchu », ou quelque chose comme cela. J’ai longtemps gardé en tête le souvenir de ce personnage étrange, mystérieux, et d’un univers romanesque jubilatoire, en me disant qu’un jour, je devrais me pencher sur « le cas Fu Manchu ». Petit à petit l’idée a fait son chemin. Quand je me suis aperçue que les traductions françaises des Fu Manchu, après avoir été publiées par Le Masque puis reprises, entre autres, par 10/18, n’étaient plus disponibles en édition courante, je me suis lancée dans la recherche des ayant-droits et j’ai négocié l’achat des droits des trois premiers romans de la série directement avec l’agent anglais. Pendant tout le temps qu’ont duré mes recherches – ça n’a pas été si simple que cela… – j’avais commencé à parler du « projet Fu Manchu » à Anne-Sylvie [Anne-Sylvie Homassel, la traductrice, qui répond à nos questions en page 2 – NdR] : il me paraissait en effet compliqué de reprendre telles quelles les traductions publiées par Le Masque, qui étaient assez mauvaises, et tout aussi délicat de réutiliser les autres, plus récentes mais qui semblaient avoir subi plusieurs campagnes successives de rewriting maison. On avait l’impression de lire un texte plein de grumeaux, une sorte de mille-feuilles un peu indigeste… Une nouvelle traduction s’imposait ; Anne-Sylvie s’est montrée enchantée du projet, elle a accepté de s’y mettre et, au bout du compte, elle a réussi un superbe travail : le texte de Sax Rohmer en a été considérablement rafraîchi. Il est redevenu tout vif…

Outre que le personnage de Fu Manchu est une figure littéraire bien connue, inspirée d’autres personnages et ayant très probablement alimenté l’imaginaire de nombreux romanciers contemporains de Sax Rohmer ou postérieurs, le roman fourmille d’allusions historiques, de références à la situation politique qui était celle de l’Empire britannique à l’époque où Sax Rohmer écrivait. À défaut d’être un historien émérite et de connaître sur le bout des doigts son « Histoire d’Angleterre », on saisit mal la vraie substance du contexte ; au premier abord – avant que le charme profond du texte opère et que l’on succombe au rythme effréné des péripéties… – on se dit que des explications, même brèves et succinctes, eussent été les bienvenues. Or, contrairement à la plupart des textes publiés par Zulma, celui-ci est livré sans préface, sans avant-propos qui recadrerait tout cela, et aucune note n’est insérée qui éclairerait, par exemple, les termes « Thug », ou « Dacoït »… Une telle nudité surprendra probablement les fidèles de la maison, habitués à ces accompagnements concis et clairs dont bénéficient la quasi totalité des livres et dont on ne cesse de louer la qualité…
 
Laure Leroy :
La décision de publier le texte nu, sans présentation ni appareil critique d’aucune sorte, tient, d’abord, à une certaine modestie : nous ne voulions pas donner le sentiment de passer derrière Francis Lacassin qui, lorsqu’il a pris en main la réédition de la série Fu Manchu, a rédigé pour chacun des volumes de longues préfaces, très érudites, très complètes sur le plan de l’histoire littéraire. Malgré tout, je ne suis pas sûre que connaître le détail du contexte historique en Chine, l’actualité de l’époque en Grande-Bretagne ou les opinions politiques de Sax Rohmer (dont je ne sais rien, d’ailleurs), ajoute grand-chose au plaisir de lire le roman.
Que les Thugs et les Dacoïts soient des groupes identifiables ou bien des sectes inventées de toute pièce par l’auteur ne change rien à leur fonction dans le roman ; laissons donc libre cours à l’imaginaire des lecteurs !… De même, pour l’aspect « histoire de la littérature ». Savoir quelles ont été les adaptations cinématographiques, ou bien quels points communs les héros de Sax Rohmer ont avec d’autres personnages littéraires appartenant à un même univers est certes passionnant, mais ce n’était pas là mon projet. Et si Fu Manchu est mystérieux, tant mieux. Gardons-lui son mystère !

À diverses répétitions, au séquençage très net des multiples péripéties de l’intrigue et à la façon assez peu liée dont elles s’enchaînent, on croit reconnaître dans le roman l’empreinte d’une diffusion en feuilleton – et les romans eux-mêmes, au sein de la série, s’appréhendent comme autant d’épisodes d’un vaste feuilleton. En annonçant en fin de volume la parution prochaine de la suite – « Bientôt chez votre libraire Les Créatures du docteur Fu Manchu« – l’éditeur s’empare de la marque feuilletoniste et l’exploite pour asseoir son projet éditorial mais, en fait de « parution prochaine », il faudra prendre son mal en patience : ce deuxième tome ne sera pas sur les étals… avant octobre 2008 ! Pourquoi donc un tel effet d’annonce, ce « bientôt » qui s’étire presque jusqu’à l’année entière au lieu de correspondre au très court laps de temps auquel ce terme renvoie d’ordinaire ?

Laure Leroy :
Il faut à la fois tenir les lecteurs en haleine, montrer que la série aura bel et bien une suite, et en même temps respecter certains délais. Nous nous sommes aperçus, notamment, que les libraires avaient besoin de beaucoup de temps pour lire et décider de défendre un livre ; il est indispensable qu’ils se l’approprient avant de le faire découvrir à leurs clients et, sans leur soutien actif, un livre aura du mal à trouver son public, même s’il recueille beaucoup d’articles de presse. Bien que Fu Manchu soit un personnage culte, fort de toute une histoire, nous avons préféré considérer que ce travail d’appropriation par les libraires demeurait nécessaire…

En dehors des aventures de Fu Manchu, Sax Rohmer a publié d’autres romans et de nombreux recueils de nouvelles* – un univers qui fascine Laure Leroy et lui a donné envie de publier quelques-unes des nouvelles qui l’ont le plus marquée. Mais chaque chose en son temps comme dit l’adage et, pour l’heure, son intention est d’abord de remettre Fu Manchu au goût du jour. L’enthousiasme de l’éditeur est là, l’avenir éditorial de l’œuvre de Sax Rohmer dépend donc, désormais, de l’accueil que vous lecteurs allez réserver à ce premier opus…

* L’une d’entre elle, Les Yeux de Fu Manchu, est proposée dans une adaptation audio sur le site de Zulma. Découvrez-la à partir de la page consacrée au livre en cliqant ici.

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Eu égard aux louanges adressées à la traductrice, il nous a paru intéressant de nous tourner vers elle afin d’en savoir plus sur la manière dont elle a abordé ce travail ; sans quoi notre petite approche « périphérique » de cette réédition du Mystérieux Dr Fu Manchu nous aurait paru bien incomplète. Les plus attentifs remarqueront combien le portrait que nous a envoyé Anne-Sylvie Homassel, cette belle image où jouent deux paires d’yeux, entre en résonance averc l’univers romanesque dont il est question et dans lequel les iris viridescents du terrible Chinois ont un rôle si important…


Certains de nos lecteurs se souviendront, entre autres de vous avoir rencontrée dans les pages de la revue Le Visage vert ; quel a été votre parcours de traductrice ?
Anne-Sylvie Homassel :
Je suis venue à la traduction à la fin de mes études de philosophie, un peu par paresse… je cherchais désespérément un sujet de maîtrise et j’ai fini par traduire un inédit de Berkeley. Cela dit, je n’en ai pas fait ma profession. Toujours par paresse, je pense… Mais la rencontre avec Xavier Legrand-Ferronnière à la fin des années 1980 m’a conduite à de nombreuses aventures en parallèle de ma vie professionnelle : Le Visage vert naturellement, un certain nombre de traductions pour Encrage dans les premiers temps, puis pour Terre de Brume, pour Joëlle Losfeld, sur des propositions qui venaient soit de l’éditeur, soit de Xavier (c’est le cas le plus fréquent), soit de mes dossiers à moi, qui sont pleins de bricoles assez variées. 

Qui a été l’initiateur du projet de nouvelle traduction de Fu Manchu ? Avez-vous répondu à une demande des éditions Zulma ou bien est-ce vous qui avez émis la proposition ?
Le projet Fu Manchu a été initié par Laure Leroy. On s’était croisées il y a une dizaine d’années, je ne sais plus dans quelles circonstances, même si je revois une discussion dans le jardin du Muséum, à Paris, et nous avions notamment discuté de Wilkie Collins… c’était quelques années avant le grand retour de Collins dans l’édition française, via Phébus, et quelques autres éditeurs, je crois, étaient sur les rangs pour le remettre au goût du jour. Un peu plus tard j’ai travaillé quelque temps au projet Zulma Classics, puis Zulma a repris Le Visage vert. Et Laure Leroy un jour m’a dit qu’elle avait acheté les droits des trois premiers volumes de Fu Manchu. Voulais-je travailler sur les traductions existantes pour faire un diagnostic et reprendre les textes ? Et je me suis donc embarquée dans cette aventure avec l’idée de retaper une traduction, comme je l’avais fait quatre ou cinq fois chez Terre de Brume, avec La Reine de cœur, de Collins, ou le très beau roman d’Ethel Mannin, Lucifer et l’enfant.

Aviez-vous déjà travaillé sur l’œuvre de Sax Rohmer ? Est-ce un auteur que vous connaissez bien ?
Non, je n’avais jamais travaillé sur l’œuvre de Rohmer, et je ne le connaissais que très superficiellement. Comme j’ai la chance, d’une certaine façon, de traduire en parallèle (on va peut-être éviter de dire que je traduis en amateur…), je travaille surtout sur des auteurs que je rencontre en flânant – des Arthur Machen, des Dunsany, des Bramah, des Beerbohm, des Michael Arlen… Cela dit, Rohmer n’est pas extrêmement éloigné de ce monde-là. Ses villas de la banlieue de Londres où grouillent les monstres et les mystères, on les retrouve chez Bramah, ou dans Les trois imposteurs de Machen. Et bien sûr chez Conan Doyle. C’est un monde qui finit par m’être bizarrement familier, comme à un certain nombre de lecteurs de ces auteurs ou du Stevenson du Dynamiteur.

Qu’est-ce qui, selon vous, nécessitait d’être repris dans la traduction existante ?
Les textes disponibles en poche sont déjà des réécritures des traductions de Henri Thiès par Robert-Pierre Castel. Comme elles étaient effectivement un peu composites (les traductions de Thiès sont parues dans les années 30, les reprises de Castel datent des années 70), j’ai donc proposé à Zulma de tout reprendre à partir de l’anglais, pour avoir un texte plus dynamique.

Comment avez-vous abordé ce travail ? Vous êtes-vous souvent reportée à la traduction existante ou bien avez-vous abordé le texte de façon plus « virginale », comme un texte jamais traduit auparavant ?
J’ai complètement évacué les traductions Thiès-Castel. Ce n’est pas une question de qualité, c’est une question d’influence involontaire. Si l’on veut que la traduction ait son propre rythme, qu’elle accède à un statut de texte autonome qui tient debout en français, on n’a pas vraiment le choix.

Quel est, selon vous, l’aspect le plus délicat du texte, ce qui représente le plus de difficulté du point de vue de la traduction ?
Rohmer n’est pas extrêmement difficile à traduire. Cela dit, je suis d’ordinaire plutôt adepte de la traduction qui colle au texte original. Dans cette affaire, Laure Leroy m’a quelque peu poussée au crime. Les personnages de Rohmer ont quelques tics et quelques phobies dont la répétition est parfois fastidieuse. J’ai parfois simplifié, parfois surtraduit pour obtenir un texte encore plus nerveux. Mais vous allez peut-être me parler du Péril jaune et des aspects racistes de la série… Très franchement, j’ai, d’un commun accord avec l’éditeur, réduit le nombre des références à la « race jaune » et autres traits déplaisants du texte, parce que notre but n’est pas de heurter, mais de distraire et de charmer. Réduit, mais pas gommé, ce qui n’aurait pas eu de sens. Qu’on se rassure, le terrible Fu Manchu incarne toujours le Péril jaune dans toute sa splendeur. Et les fantasmes du Dr Petrie sont toujours aussi lascivement moyen-orientaux.

Combien de temps approximativement vous a demandé la traduction du Mystérieux Docteur Fu Manchu ?
En parallèle, comme je vous l’ai dit, d’une autre occupation professionnelle, deux bons mois de travail. C’est-à-dire quelques week-ends et pas mal de soirées. 
 
Est-il prévu que vous retraduisiez la totalité des romans de la série ? Si oui, où en êtes-vous de votre travail ?
La totalité ? C’est une question à poser à l’éditeur… et dont la réponse dépend probablement en partie des lecteurs. Cela dit, je travaille en ce moment sur Les créatures du Dr Fu Manchu, le deuxième de la série.

   
 

Propos recueillis par isabelle roche par téléphone et par courriel en février 2008.

 
     
 
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Entretien avec Armand Cabasson (série Quentin Margont)

Armand Cabasson prépare le 3e volet de sa série consacrée à Quentin Margont, témoin de l’épopée napoléonienne. L’occasion rêvée de le déranger !

Quand on ouvre Les proies de l’officier, et quand on ouvre un livre en général, soit on se précipite sur la première page du roman, soit on s’attarde sur la biographie de l’auteur. J’appartiens à la deuxième catégorie de lecteurs. 
Armand Cabasson appartient à 813, l’Association des Amis de la Littérature Policière – comme moi – une association qui œuvre pour la promotion de la littérature policière et publie une revue trimestrielle de qualité. Le créateur de la série « Quentin Margont » est également membre du Souvenir napoléonien…

Qu’est-ce que le Souvenir napoléonien, exactement, et quels sont ses événements ? L’homme, Napoléon, on le devine, vous attire ou vous intrigue. Pouvez-vous nous en parler ?
Armand Cabasson :
Le Souvenir Napoléonien est une association reconnue d’utilité publique, ce qui signifie que ses comptes sont sains, qu’elle est apolitique… etc. Elle regroupe de nombreux passionnés de l’époque napoléonienne venus de tous les horizons, ce qui fait sa richesse : historiens, collectionneurs de soldats en plomb, passionnés d’uniformes, militaires, chercheurs, journalistes, joueurs de wargames, personnes qui ont eu des ancêtres qui ont vécu l’épopée impériale… Cette association édite une revue, informe ses membres des diverses manifestations (reconstitutions de batailles, conférences, expositions, parutions de livres…), organise des rencontres…
Concernant Napoléon : justement, ma série s’intéresse aux millions d’autres personnes qui ont vécu cette époque. Je me focalise sur l’époque napoléonienne bien plus que sur le personnage de Napoléon.

Justement, parlons un peu de la raison de votre présence au sein du Souvenir napoléonien. Vous vous rangez dans quelle catégorie ? Collectionneur de soldats en plomb ou joueur de wargames ? Ou… ?
Ah… Moi, je me trouve dans plusieurs catégories : passionné de cette époque, ex-joueur de wargames et parce que l’un de mes ancêtres a servi dans la Grande Armée.
Il s’agit du médecin-major Jean-Quenin Brémond… que je mets en scène dans la série. Ce « personnage » de mes romans a bel et bien existé. C’était un médecin, un humaniste et un républicain convaincu. Il a servi dans la Grande Armée, il s’est retrouvé en Autriche, en Espagne, en Russie…
J’apprécie aussi beaucoup la revue du Souvenir napoléonien, qui est une mine d’or de renseignements sur l’époque.

Les proies de l’officier est d’abord paru aux éditions Nil avant d’intégrer la collection « Grands Détectives » chez 10-18, collection dirigée par Jean-Claude Zylberstein. L’histoire se passe en 1812. Dans la seconde aventure du capitaine humaniste Quentin Margont, Chasse au loup, nous nous retrouvons quelques années en arrière, en 1809. Ce livre a un copyright 10-18. On peut imaginer que lors de l’écriture des Proies de l’officier, vous ne vous attendiez pas à faire de Quentin Margont un héros récurrent. Est-ce exact ?
Si, si, dès le départ, je voulais écrire une série avec un héros et des personnages secondaires récurrents. C’est le fait que je n’ai pas respecté l’ordre chronologique qui vous trouble.
Mais pourquoi toujours suivre la sacro-sainte chronologie ? J’ai décidé de suivre une narration émotionnelle, affective. J’imaginais Margont, le personnage principal, se retrouvant chez lui, en 1816. L’épopée impériale était terminée. Enfin, il avait le temps de se poser, de se reposer. Plus de marches, de batailles, d’enquêtes… Alors, lorsqu’il songerait à ces années qu’il venait de vivre, dans quel ordre celles-ci lui viendraient-elles à l’esprit ? J’ai pensé qu’en premier lieu, il repenserait à la campagne de Russie (1812), le « début de la fin » pour reprendre l’expression de Talleyrand. Puis il penserait aux années de triomphe : la campagne d’Autriche de 1809. Ensuite s’imposerait à ses pensées l’éprouvante année 1814 (qui est évoquée dans le troisième tome de la série, qui paraîtra en 2006)…
Je suis psychiatre et à chaque fois que j’aborde avec un patient la question de son passé, celui-ci ne me répond jamais : « Je suis né en telle année, quand j’avais trois ans, quand j’en avais quatre, quand j’en avais cinq… » La personne évoque toujours un souvenir clé, revient en arrière, repart en avant, revient à nouveau en arrière… Cette série est construite sur ce même principe : elle suit une logique émotionnelle. Et en même temps, cela n’altère en rien la compréhension des évènements historiques, de l’époque, car je suis très vigilant sur ce point qui me tient à cœur (j’adore l’histoire) !

Les intrigues sont bien ficelées et, comme d’habitude dans les romans historiques de la série, elles servent surtout d’excuses à l’auteur pour écrire sa version de l’Histoire. Avec Quentin Margont, on se plonge dans la tourmente des grandes batailles de l’Empereur. De celles qui ont impressionné Victor Hugo et plein d’autres. Il y a quelques années, Patrick Rambaud avait relancé le genre épique et romanesque avec La Bataille. En tant que membre du Souvenir napoléonien, vous devez avoir lu ce livre avec un esprit autant critique qu’affiné, non ? À l’heure où de trop nombreux auteurs font état d’une certaine littérature du « je », un retour à un tel roman, le roman épique, semble s’opérer. Est-ce votre avis ?
Effectivement, j’ai adoré La Bataille de Rambaud. Quel style, quel auteur ! Bravo ! Je serais bien en peine d’analyser les courants littéraires. Au contraire, d’ailleurs. Ce que j’aime dans la littérature, c’est ce côté « bain bouillonnant » : cela part dans toutes les directions, de toutes les manières possibles ! Vive la diversité !

J’ai beaucoup aimé Guerre et Paix lors de ma première lecture. À la seconde, un peu moins et à la troisième, j’étais convaincu du parti pris de Tolstoï. Son insistance à nier tout génie chez Napoléon aiguise mon ressentiment vis-à-vis de cet auteur. Est-ce un livre important pour vous ? Votre avis sur la question ? Dans Les Proies de l’officier, on vous sent critique aussi vis-à-vis du génie de l’Empereur. On perçoit ses nombreuses erreurs qui ont abouti à une chute inévitable…
C’est l’un de mes romans préférés. Concernant le point de vue de Tolstoï, si divergent par rapport au point de vue français, celui-ci s’explique en grande partie par le fait que Tolstoï est russe. Chaque pays a sa vision « officielle » de l’époque napoléonienne. Par exemple, en Russie, bien de gens considèrent encore que la bataille de Borodino (ou la Moskowa) a été une victoire russe ! Un point de vue classique des Russes est qu’il faut relativiser le point de vue français qui décrète : « En Russie, la Grande Armée a été vaincue par la faim et par le général hiver. » Pour eux, Napoléon a été battu par les Russes et « achevé » par l’armée russe, la faim et le froid.
Mais, au-delà de cette question, dans Guerre et Paix, j’aime beaucoup ce concept de « roman total », cette idée d’aborder les personnages principaux en évoquant tout ce qui les entoure : les éléments biographiques, familiaux, amicaux, sociaux, politiques…
Concernant Les Proies de l’officier, j’ai vraiment pris le point de vue des personnages principaux, des « simples soldats ». Je voulais que le lecteur se retrouve entraîné par cette armée monumentale de quatre cent mille hommes qui se lance tout à coup dans cette campagne titanesque… Un peu comme si le lecteur avait reçu l’ordre d’intégrer immédiatement cette armée pour participer à cette campagne.
Concernant Napoléon, dans ce roman, il est assez lointain, « intouchable ». Les soldats l’aperçoivent de loin. J’ai essayé de rester neutre quand j’évoquais ses décisions politiques, tactiques, stratégiques.

Pour en revenir à Guerre et Paix, vous avez aussi, je présume, vu le film de King Vidor avec Audrey Hepburn. Vous êtes plutôt Henry Fonda ou Mel Ferrer ? Pierre ou André ?
J’ai vu le film, effectivement ! Je suis plutôt proche d’Andréi Bolkonski, parce que c’est un idéaliste. Donc Mel Ferrer…

Pour l’instant, vous vous êtes attaqué à la désastreuse conquête de la Russie et à une fausse vraie victoire, à Aspern. On connaît, plus particulièrement, d’autres grandes batailles, d’Austerlitz à Waterloo. Dans un troisième épisode qui ne saurait que trop tarder, vous attaquerez-vous à une de ces belles batailles (qui étaient les dernières d’une guerre à panache) ? Pour l’instant, Napoléon a eu vos primeurs, et Bonaparte ?
Le troisième roman de la série se déroule en 1814. Il devrait paraître en mars 2006. Je n’en dis pas plus… Bon allez si, je précise que, en plus de l’enquête, de l’épopée et de la dimension historique, j’évoquerai également la « psychiatrie » à l’époque napoléonienne…
Quant à Bonaparte, peut-être un jour…

Avec la série consacrée à Quentin Margont, vous intégrez le cercle des romanciers historiques. Avant de découvrir vos livres chez 10-18, je l’avoue, je ne vous connaissais pas. Quels ont été vos premiers faits d’arme ? J’ai cru comprendre que vous avez publié un premier recueil de nouvelles. Pouvez-vous nous en parler ? Avez-vous une autre actualité littéraire, en dehors de la désormais célèbre saga de Quentin Margont ?
Mes premiers « faits d’armes » ont été : un roman intitulé Un monde hostile, paru en 1998 et aujourd’hui épuisé (il s’agissait d’un thriller contemporain) et plusieurs nouvelles publiées ici ou là.
En effet, j’écris des romans mais aussi des nouvelles.
Concernant ces dernières, j’ai participé à une quinzaine de recueils collectifs chez différents éditeurs (Les Belles Lettres, L’Oxymore, Le Marque-Page Éditeur, Siloë…) et une soixantaine de ces textes courts ont été publiés dans diverses revues (Faeries, Elegy, Science-fiction Magazine, L’Ours Polar, 813, Ligne Noire, Écrire Magazine, Sol’Air, L’Encrier Renversé…).
Un recueil de dix-huit de mes nouvelles intitulé Loin à l’intérieur vient tout juste de paraître aux éditions de l’Oxymore. Il associe des textes contemporains et des textes historiques (Moyen-Âge ou XIXe). Ces nouvelles appartiennent à divers genres (Fantasy, Fantastique et Policer) ou à la littérature générale. Deux de ces nouvelles ont été primées (Prix Littré 2002 de la Nouvelle et Prix Masterton 2003 de la Meilleure Nouvelle Fantastique Francophone).
Mon autre actualité littéraire est donc liée aux nouvelles. Mais je réfléchis également à un roman court dont… je ne dirai rien pour le moment !

En tout cas, la série consacrée à Quentin Margont continue en 2006…

Bibliographie d’Armand Cabasson

ROMANS
Série « Quentin Margont » :
Les Proies de l’officier, 10-18 (coll. « Grands détectives » n° 3754), mars 2005, 426 p. – 8,50 €.
Chasse au loup, 10-18 (coll. « Grands détectives » n° 3755), mars 2005, 283 p. – 7,30 €.

NOUVELLES
Loin à l’intérieur, éditions de l’Oxymore (coll. « Épreuves »), avril 2005, 320 p. – 15,00 €.

Visitez le site du Souvenir napoléonien

… Et pour plus d’information sur l’association 813 :
813, l’Association des amis de la littérature policière
Jean-Louis Touchant
22 bd Richard-Lenoir 
75011 Paris.

   
 

Propos recueillis par j. vedrenne par mails entre le 15 et le 29 septembre 2005.

 
     

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Entretien avec Jean-Marie Villemot (créateur d’Abel Brigand)

Vieille rencontre avec ce brigand créateur d’Abel

En novembre 2004, à l’occasion de la sortie de Ce monstre aux yeux verts, je réalisais une interview de Jean-Marie Villemot pour le site Mauvais Genres de Bernard Strainchamps. Aujourd’hui, ce site tenu de main de maître par un bénévole stakhanoviste n’est plus. Je regrette un puits de culture sans fin. À travers cette interview, c’est un peu de Mauvais Genres qui resurgit. N’oublions pas Mauvais Genres !

Ce monstre aux yeux verts est sorti en début d’année. C’est le second volet des aventures d’Abel Brigand, curé atypique de la paroisse de Montmorency. Comment vous est venue l’idée d’un tel personnage, mi-ange mi-démon, version light ?… Docteur Abel & Mister Brigand, comme vous l’écrivez vous-même…
Jean-Marie Villemot :

Ma mère est une catholique décapante. Elle récure, dégraisse et fait briller. Dans mon enfance, des prêtres venaient souvent à la maison. L’un d’eux, un jésuite, disparu depuis, m’a beaucoup impressionné. Un homme « atypique », on peut le dire… Habillé de vêtements d’occasion, mais d’une élégance rare. Doté d’une intelligence hors du commun, mais très simple… Il m’a servi de modèle pour Abel… J’ajoute, quand même, que notre père Brigand est plutôt ange que démon… Il ne succombe pas !… Il a les yeux grand ouverts mais les mains dans les poches…

Dans Abel Brigand (premières aventures parues chez Rivages en 2002), Alice au pays des merveilles servait de trame au récit. Après un séjour au Rwanda, Abel revenait alors dans sa paroisse d’origine pour trouver un cadavre dans le grenier du presbytère…
Oui, son chat Lucifer, rebaptisé Lulu, va fureter au grenier pour en revenir avec un index dans la gueule… Sale affaire où il y a, effectivement, en arrière-fond, les tribulations de l’immortelle Alice de Lewis Carroll…

Dans votre nouveau roman, c’est l’œuvre de Shakespeare qui, cette fois, vous sert de fil directeur !… N’est-ce pas fixer la barre un peu haut ?
Le grand Will sautait à la perche, c’est sûr… Je suis un escargot, à côté… Je n’ai fait qu’utiliser son œuvre immense comme boîte à outils où l’on trouve la clé de l’intrigue. Il faut savoir, aussi, que le roman se déroule dans le monde du théâtre… Que les personnages en sont imbibés… Pourquoi, donc, se refuser Shakespeare ?… Il a des fulgurances tellement magnifiques… Quand Othello dit à Desdémone : Je vais te tuer et je t’aimerai ensuite, on comprend le drame du jaloux… Quand Juliette dit à Roméo : Je serai ton oiseau, on mesure toute la force de leur amour…

Comptez-vous, dans une troisième aventure, mettre en filigrane l’œuvre d’un auteur de la taille du maître du théâtre anglais ?
Il ne faut pas abuser des bonnes choses… J’écris, en ce moment, une histoire qui se déroule en Côte d’Ivoire où je vis actuellement. Pas de grand parrain, cette fois-ci…

Il est assez bizarre de vous retrouver en Rivages Noir. Vos romans ne sont pas aussi noirs que vos coreligionnaires.
C’est vrai, même si Abel Brigand est constamment habillé en noir… Être publié par cette collection est une sorte de rêve éveillé… J’aime les auteurs, le format des livres, leurs couvertures… La texture, et même l’odeur du papier… Rivages est une île, vous savez. Les auteurs ont tellement besoin de ces maisons-là, indépendantes et à taille humaine car on risque vraiment une « hamburgersation » des livres, comme je l’ai lu quelque part… Longue vie à Rivages !

Quel effet cela fait de se retrouver aux côtés de Jim Thompson, Donald Westlake, James Ellroy, entre autres ?
Un rêve éveillé, oui, un truc incroyable… Ellroy est un grand Monsieur… Pour la petite histoire, j’ai eu l’occasion de lui serrer la main qu’il a très douce.

Être publié chez Rivages, ne serait-ce pas imputable, en plus de vos qualités littéraires, aux références musicales, fréquentes dans vos livres – surtout le jazz ?
Je ne sais pas… Il me semble que c’est plutôt le personnage d’Abel qui a plu.

François Guérif, votre éditeur, semble être très friand de jazz comme en témoignent les livres récents sur John Harvey, Bill Moody et Kinky Friedman.
François aime de multiples friandises !… Outre les livres, il « vibre », par exemple, au cinéma et à la musique en général… Savez-vous qu’il chante très bien ?

J’ai compris que vous viviez en Côte d’Ivoire. Depuis combien de temps ?
Bientôt trois ans. J’y travaille pour une filiale d’une banque française. Auparavant, j’étais en Thaïlande.

Avez-vous habité au Rwanda ?
Non, mais la tragédie qui s’y est déroulée m’a beaucoup marqué. C’est vraiment une chose inimaginable et terrible.

Quelle partie de votre expérience propre mettez-vous dans vos livres ?
Des anecdotes, des sensations, des souvenirs, des gens que je connais… Mais il y a un sas de décompression important entre mes romans et ma vie.

Trois lieux sont fortement présents tout au long de votre dernier livre. Le Rwanda, Montmorency, et, la FNAC des Halles… Votre démon tentateur vous a sûrement inspiré pour celui d’Abel Brigand !
Je plaide coupable… Je devrais me faire interdire de FNAC comme on se fait interdire de casinos… Devant les bacs à disques, je me sens pousser des cornes pointues, et des pieds de bouc… J’aime la musique comme certains aiment le vin… Avec ivresse… J’en écoute, j’en joue, j’en achète… C’est très important dans ma vie, même si ma carte bleue a le blues.

Des touches d’humour sont présentes dans vos livres. Des défis aussi. À la fin de chaque roman, figure un message codé dont la solution n’est pas donnée. Vous avez même promis des cadeaux aux lecteurs décryptant vos messages !… Avez-vous été obligé de vous séparer de votre exemplaire d’Othello (un des cadeaux) ?
Oui… Récemment… Un lecteur a décrypté le message du deuxième roman… Il reste deux cadeaux… Quant au « palimpseste » du premier roman, il reste inviolé…

N’est-ce pas une provocation, toutes proportions gardées, d’émailler votre dernier roman de citations shakespeariennes tout en mettant Mickey Parade en bas de page ?
Pourquoi pas ?… L’un n’empêche pas l’autre… J’aime le mélange des genres, et puis, j’ai une affection toute particulière pour les frères Rapetou… Si j’étais un Schtroumpf, je serais le Schtroumpf taquin. Mes trois filles peuvent en témoigner…

On a l’impression que vous vous amusez en écrivant…
Oui !

… et que vous voulez faire partager un délire personnel empreint de rappels enfantins.
J’écris avec plaisir en pensant toujours au lecteur… Lui proposer un univers personnel me plaît, et, quand le plaisir est partagé, c’est un vrai bonheur.

Et les exercices mathématiques ?… Dans Abel Brigand, Alice, l’héroïne, est une allusion à Lewis Carroll. On connaît, bien sûr, cet auteur pour Alice au pays des merveilles, parfois pour De l’autre côté du miroir, mais très rarement pour La logique symbolique. Vous êtes-vous creusé la cervelle à l’énoncé de ses problèmes ?
Je vous avoue que je n’ai jamais lu La logique symbolique et, allons jusqu’au bout, que je n’en soupçonnais pas même l’existence… Mea culpa… Cela étant, les petits jeux mathématiques, comme tout le reste, n’ont de sens que s’ils viennent en appui du récit… Ils ne constituent pas une fin en soi…

N’avez-vous pas le même esprit ludique que Bobby Lapointe ?
J’apprécie beaucoup ce chanteur, même si sa Cathy l’a quitté. Mais, dans le genre, je préfère le grand Nino Ferrer, avec une palme spéciale pour Les cornichons. Nino a plus de voix, de poésie et de « groove ».

Entre autres pieds de nez, vous faites dormir votre curé dans le même lit qu’une commissaire de police, tigresse noire homosexuelle. Provocation ?
Non… C’est juste pour le comique de situation… J’aime beaucoup Feydeau… Mettre mon chaste héros dans des situations délicates ou scabreuses me plaît assez… Je veux voir comment il va se débrouiller… ça, c’est l’emprise du Schtroumpf taquin…

Souhaitez-vous continuer les aventures d’Abel Brigand, d’abord dans un troisième ouvrage, puis par la suite ? Si oui, n’avez-vous pas peur que l’on vous cantonne à l’auteur d’Abel Brigand ? Quel sera le thème de votre prochain livre ?
En fait, je voudrais « installer » Abel, lui donner un vécu auprès des lecteurs… Le faire intervenir dans trois ou quatre aventures… La troisième est d’ailleurs en préparation. Elle se déroule à Abidjan sur fond de couvre-feu et de meurtres en série… Titre provisoire : Crayon de Dieu n’a pas de gomme… Ensuite, pourquoi ne pas faire autre chose ?… Ne pas devenir la doublure du Brigand ?… J’ai des goûts très variés et une idée tous les matins en me rasant… Mais pas toujours la même, comme Sarkozy… Mon premier roman (L’œil mort, Gallimard, Série Noire) était un thriller genre Ludlum ou Clancy, très différent des aventures « brigandines »… Je serai, sans doute, tenté par d’autres rivages, encore… Qui vivra verra… Ad augusta per angustum

Bibliographie

Abel Brigand, Rivages, 2002, 385 p. – 9,45 €.
Ce monstre aux yeux verts, Rivages Noir, 2004, 339 p. – 9,00 €.

Nous attendons, maintenant, le troisième volet des aventures d’Abel Brigand avec impatience…

   
 

Entretien réalisé le 2 novembre 2004 par j. vedrenne par mails entre la France et la Côte d’Ivoire, où Marc Villemot travaille, pour l’ancien site incontournable aujourd’hui désactivé Mauvais Genres.

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Ramón Díaz-Eterovic, L’obscure mémoire des armes

Un polar chilien pantouflard

Un détective privé solitaire et mélancolique dans une ville étouffante. Un crime en apparence banal. Une réalité tragique qui se dévoile peu à peu. La routine, quoi. Alors bon, on est au Chili, donc il sera sûrement question de la dictature, et des sombres agissements dans les couloirs de l’ESMA (1). Ah, non, ça c’est à Buenos Aires. Au Chili, c’est la Villa Grimaldi (2). Soit… Un peu prévisible ? C’est un peu ça. Des exemples ? Très simple. Oh, quelqu’un découvre quelque chose de louche ! Il prévient notre détective mais se garde bien de dire de quoi il retourne. Combien on parie qu’il va disparaître dans des circonstances mystérieuses avant d’avoir pu faire part de ses découvertes fracassantes ? Oh, un méchant est démasqué ! Oui mais il reste 50 pages avant la fin. Un rebondissement est donc à prévoir.

Et puis on utilise aussi le théorème bien connu du personnage inutile à la narration mais sur lequel on insiste un peu trop pour que sa présence soit totalement fortuite. Ce serait un méchant que ça m’étonnerait qu’à moitié. Le tout avec les ingrédients habituels du genre. Un héros vieillissant (étudiant à l’époque du coup d’Etat). Un peu poète (on est au Chili). Des amis partout où il faut (police, presse, kiosque à journaux). Un chat philosophe (le quota d’excentricité). Bref, tout est sur des rails bien parallèles, bien huilés, sur lesquels tout roule avec une fluidité désarmante. Rien à faire, cette nouvelle enquête du détective Heredia, déçoit.
Tiens, à propos de dictature chilienne, j’ai bien envie de revoir les films de Patricio Guzmán.

Matthias Jullien

1 – Escuela Superior de Mecánica de la Armada (école supérieure de mécanique de la Marine). Batiment tristement célèbre pour avoir été pendant la dictature argentine un centre de détention et de torture.
2 – Pareil, côté mais chilien.

   
 

Ramón Díaz-Eterovic, L’obscure mémoire des armes, traduit de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg, coll. “Bibliothèque hispano-américaine”, Métailié, mars 2011, 279 p. – 19,00 €

 

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Benjamin Black , Les Disparus de Dublin

Benjamin Black, alias John Banville, se met au polar. Décevant

En 2005, John Banville reçoit le Booker Prize pour La Mer (paru en 2007 chez Robert Laffont), et celui à qui l’on doit des œuvres aussi sophistiquées que Le Livre des aveux ou Éclipse, fait paraître Christine Falls en 2006 (traduit sous le titre Les Disparus de Dublinchez NiL en 2009), sous le pseudonyme de Benjamin Black. En endossant ce nom évocateur, il s’adonne pour la première fois au roman policier.

Benjamin Black a créé Quirke, un médecin légiste aussi séduisant que désabusé – d’où un net penchant pour la bouteille – qui œuvre dans le Dublin des années 50 et qui se trouve soudain confronté à un cadavre suspect. Christine Falls est déclarée morte d’une embolie pulmonaire, quand il s’avère qu’elle est décédée en couches. Pourquoi Malachy, le beau-frère de Quirke, a-t-il cherché à dissimuler la vérité ? Où est passé l’enfant ? Qui en est le père ?
Autant de questions auxquelles quelqu’un ne tient pas que Quirke réponde. Malgré plusieurs tentatives d’intimidation, le héros persiste et se heurte à sa famille, à son propre passé et à une église catholique aussi puissante qu’une mafia.

 

Autant le dire d’emblée, Les Disparus de Dublin est une déception. Certes l’ambiance hivernale n’est pas déplaisante, donnant lieu à quelques atmosphères pluvieuses qui amènent le lecteur à se pelotonner délicieusement dans son fauteuil. Parfois aussi les personnages échangent ici ou là des considérations sur l’existence non dépourvues de sagacité, comme cette réflexion du personnage de Sarah sur le temps comme « contraire de l’espace : dans l’espace« , explique-t-elle, « plus on s’éloigne, plus tout se brouille. Pour le temps, c’est différent, tout s’éclaire« . (p. 390)
Mais ces éléments épars ne suffisent pas à construire un roman noir qui réponde efficacement aux lois du genre. Puisque nous avons commencé par l’atmosphère, force est de constater que mis à part son climat humide et quelques toponymes, le Dublin des années 50 peine à exister et à trouver sa spécificité face aux sombres cités américaines dont le genre a fait ses toiles de fond privilégiées. Le poids de l’église qu’on suppose par exemple typique de l’Irlande de ces années-là et qui est censé jouer un rôle déterminant dans les événements du récit est ainsi insuffisamment rendu, deux ou trois scènes chez les bonnes sœurs et un ou deux curés ne suffisant pas à faire éprouver son emprise étouffante sur la société.
On sent l’intention sans en ressentir l’effet.

 

Un problème similaire se pose avec le personnage de Quirke. Benjamin Black a voulu en faire un être complexe, dévoré par un passé douloureux où il n’a pas joué le beau rôle, mais non dépourvu de charme, ce que ses multiples succès auprès de la gente féminine sont censés témoigner.
Là encore, l’alchimie ne fonctionne pas. Le lecteur agacé et indifférent voit revenir les quelques leitmotive destinés à construire le personnage comme autant de grosses ficelles impuissantes à lui donner une quelconque vérité. Pire : réduit à des stéréotypes (désabusement, goût pour l’alcool et le tabac, charme naturel…), Quirke en vient à susciter l’antipathie, Benjamin Black n’ayant pas réussi à doser efficacement les contrastes.
Et même si l’heure n’est plus aux chevaliers irréprochables, l’enquêteur doit être doté de la légitimité minimale que lui confère la sympathie du lecteur pour mener son enquête.

Enfin, et c’est encore plus gênant, l’intrigue ne tient pas. Non seulement on en devine très vite les tenants et les aboutissants, mais on ne voit au fond pas vraiment où réside l’énormité des crimes commis.
Benjamin Black a sans doute senti le problème puisque l’un des personnages demande à Quirke : « ça ne vous paraît pas si épouvantable que ça, c’est ça ? (p. 363-364)
Et à la réponse affirmative du protagoniste, la sœur Anselme tente maladroitement de le/nous convaincre du contraire, ce qui suffit à démontrer la faiblesse du projet : voilà un auteur de polar obligé de prouver que le crime autour duquel tourne son livre en est bien un !

John Banville dit avoir choisi de changer de nom pour écrire ce roman, afin de rendre compte d’une technique et d’un processus d’écriture totalement différents de ceux qui sont à l’œuvre dans ses autres romans. On veut bien le croire, au regard de la grande différence de niveau de l’un et des autres.
Peut-être aurait-il pu aussi ne pas révéler que Benjamin Black était John Banville, pour laisser l’auteur de polar se défendre par lui-même. Et il y a fort à parier que Black n’aurait pas reçu les éloges dithyrambiques qui ont été prononcés à son endroit.
Les Disparus de Dublin ayant été conçu comme le premier tome d’une série (dont la traduction est en cours), espérons que la suite des aventures de Quirke permettra à Benjamin Black de mériter les compliments et une attention qu’il doit pour l’instant surtout à John Banville.

agathe de lastyns

   
 

Benjamin Black , Les Disparus de Dublin, traduit de l’anglais par Michèle Albarte-Maatsch, Nil, décembre 2009 437 p.- 21,00 €

 

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Ingrid Astier, Quai des enfers

Témoignage par l’absurde qu’un bon polar ne s’écrit pas aussi facilement qu’il y paraît

Ingrid Astier, que certains connaissent peut-être pour ses écrits gourmands, effectue avec Quai des enfers une première incursion dans le polar, et d’emblée dans la prestigieuse « Série noire » de Gallimard. Son intrigue présente a priori de quoi séduire ceux – dont nous sommes – qui sont sensibles à la mythologie criminelle de Paris. Un tueur particulièrement retors ensanglante la Seine, sur laquelle on retrouve des barques contenant les corps lacérés de très belles jeunes femmes. Une équipe du Quai des Orfèvres, dirigée par le commandant Jo Desprez et secondée par les policiers de la Brigade fluviale, se charge de l’enquête, dans un Paris sombre et aquatique, propice à une atmosphère glauque et « polarocompatible ».

Pourtant la mayonnaise ne prend jamais, le livre donnant l’impression que son auteur a voulu appliquer les règles du genre sans jamais parvenir à se les approprier véritablement.
Un bon roman policier suppose, par exemple, un rythme maîtrisé. Ingrid Astier a choisi la structure caractéristique des polars américains : la subdivision en courts chapitres. Mais alors que ce découpage implique une vivacité, créée par des révélations et autres coups de théâtre à la fin de chaque section, rien de tout cela dans Quai des enfers, où les hommes de Desprez passent notamment un chapitre entier (le XXXIV) à décider dans quel restaurant ils vont aller manger ! Un peu plus tard, le voyage de Jo Desprez à l’île d’Yeu nous vaudra la scène palpitante du héros remplissant une grille de mots croisés avec sa femme. Expert en anneaux ?, demande celle-ci. Boa, répond le mari. Maison d’arrêt ? – Gare, etc. En général, ce genre d’épisode amène au moins le protagoniste à prendre conscience d’un élément négligé de son enquête. Que nenni ! Au bout d’une heure ( !!), Jo finit par s’assoupir, au grand dam du lecteur, trop agacé pour pouvoir en faire autant.

Plus embêtant encore : le problème du meurtrier. Selon les règles en vigueur, c’est bien un personnage que l’on a croisé au fil du roman, sans se douter de sa culpabilité. Mais pour que la mécanique fonctionne, on doit aussi avoir vu vivre, mine de rien, le futur coupable dans l’entourage de ses futures victimes. Sans quoi la révélation de sa culpabilité ne semble relever d’aucune nécessité, si ce n’est du pur arbitraire auctorial. C’est malheureusement ce qui se produit dans Quai des enfers.

On pourrait nous objecter que la réalité ne se structure pas à la manière d’un roman policier. Certes. Mais on ne trouve guère pour autant de vérité dans les personnages stéréotypés qui peuplent ce livre. Prenons Rémi par exemple. C’est un jeune flic, censément viril, beau et vigoureux. Mais comme une vilaine fille lui a jadis fait des misères, voilà notre craintive créature renonçant à tout commerce suivi avec la gent féminine et préférant se préparer des petits plats avec la maniaquerie d’une vieille fille ! Aussi la romancière ne parvient-elle guère à faire parler ses personnages de façon convaincante. Certes, le style d’Ingrid Astier, très travaillé, donne parfois naissance à des passages inspirés, mais outre qu’il fait aussi obstacle à la fluidité du récit, il ne sait bâtir des dialogues véridiques.
La découverte d’un cadavre est comme un lien avec le meurtrier. Un rendez-vous manqué où plane encore son ombre, puisqu’on arrive toujours en retard. Nous avons le temps de notre côté. Notre travail, c’est de donner des contours à cette ombre. De figer un moment fugace qui va disparaître à jamais (…) 
Qui peut imaginer une seconde un commandant stimuler ses troupes en pérorant de la sorte sur une scène de crime ?

C’est que Quai des enfers ne fait l’économie d’aucun poncif. Outre les rituelles scènes d’autopsie pratiquées par un médecin caractériel, on a droit aux états d’âmes des flics qui se demandent si leur visage mémorise les horreurs vécues, à la façon d’une planche à découper dont le bois conserv[e] les mille entailles et qui finissent par conclure – ô surprise ! – que les entailles les plus profondes res[ent] dans les yeux… Le tout englué dans les lieux communs un peu snobs dont le polar a pris l’habitude de se truffer. En avant donc pour les sempiternelles élucubrations culinaires censées… Quoi d’ailleurs ? Quel effet la recette de la blanquette de veau, avec ou sans vanille, est-elle supposée produire sur le lecteur, mis à par celui d’une vieille scie ?

Dans le même ordre d’idées, quoiqu’il s’agisse d’une spécificité de Quai des enfers : la parfumerie. Il y a dans le roman un personnage de « nez », en crise d’inspiration, mais qui finit par la retrouver. Assez indifférent à ses états d’âme, le lecteur se prend à regretter ce retour d’inspiration, quand il se trouve, p. 343, devant le tableau exhaustif des 24 composants du nouveau parfum, suivis de leur abréviation technique et de la quantité utilisée dans le mélange. Il va de soi que l’information est totalement inutile au bon déroulement de l’intrigue, et si nous étions d’humeur chagrine, nous dirions qu’il s’agit d’un étalage gratuit de connaissances.

Bref, arrêtons ici. Il est des livres qui témoignent par l’absurde qu’un bon polar ne s’écrit pas aussi facilement qu’il y paraît. Celui-là en fait malheureusement partie.

agathe de lastyns

   
 

Ingrid Astier, Quai des enfers, Gallimard « Série noire », janvier 2010, 401 p. – 17,50 €.

 
     

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Je tremble (Joël Pommerat)

Tout cela ne fait pas encore une pièce…

Des tableaux baroques défilent dans un décor de music-hall, avec une intention ironique affichée. Un spectacle délibérément postmoderne ; des tranches de vie accumulées, non nécessairement reliées, jetées dans un décor d’apparat qui évoque le cirque, les dance-floor et le monde de la télévision. Un présentateur de pacotille guide le spectateur à coup d’invectives dans une quête de soi, de l’inanité de soi.
Les tableaux à thème sont présentés dans un désordre qui se veut certes savant, mais qui ne parvient pas à emporter l’adhésion. Les scènes de genre, les dialogues futiles, graves ou burlesques sont enchaînés sans qu’une intention globale parvienne à mobiliser l’attention. Au contraire, les scènes de cinéma projetées sur l’écran de fond de scène, celles qui sont jouées derrière, apparaissant comme floutées à travers cette paroi semi-opaque, le dialogue subtil entre les moments de l’action présentés sur le plateau, tout cela produit un effet de brouillage, de surexposition qui rend l’ensemble peu intelligible.

Décorum désuet, texte parfois surchargé, trame discontinue, mènent à des redondances qui laissent le spectateur sans rire et ne satisfont pas son intérêt théorique. Alors, que reste-t-il ? Un sens de la scène, une évidence des tableaux, une beauté des présences, des prouesses de composition scénique. Des lumières, des poses, des flashes et des postures. Tout cela ne fait pas encore une pièce. Joël Pommerat, à qui l’on reconnaît la vertu de savoir percer la légèreté de la profonde acuité de son regard, comme il l’a encore démontré l’ année dernière avec son Pinocchio donné à l’Odéon, s’est essayé à cultiver la profondeur en l’habillant de légèreté.
Cherchez l’erreur.

Cette fresque postmoderne d’allure pataphysique reste finalement un faux pas, que les acteurs servent pourtant vaillamment, occupant avec courage une soirée qu’on aurait pu aussi passer à réfléchir ou à rêver.


Je tremble

Écrit et mis en scène par Joël Pommerat
Avec :
Saadia Bentaïeb, Agnès Berthon, Hervé Blanc, Lionel Codino, Ruth Olaizola, Jean-Claude Perrin, Marie Piemontese

NB – Le texte est publié aux éditions Actes Sud-Papiers. 

christophe giolito

 

   
 

Théâtre des Bouffes du Nord, du 23 septembre au 1er novembre 2008.

 
     

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Kathy Reichs, Meurtres au scalpel

Et si on arrêtait de dissséquer en vain pour aller se coucher ?

Ennuis au scalpel

Comme l’éditeur se plaît à le souligner, Kathy Reichs sait de quoi elle parle quand elle se prononce sur les cadavres en décomposition plus ou moins avancée : ancienne anthropologue légale, cette experte en enquêtes criminelles est ensuite venue à l’écriture pour faire connaître son héroïne, Tempérance Brennan, alias Tempe, dont les exploits sont depuis peu narrés à la télévision dans la série Bones. Il n’est pas sûr que cela vaille comme référence absolue…

Jadis archéologue, Tempe qui est appelée pour diriger un stage de fouilles sur des sépultures d’Indiens Sewees à Charleston, en Caroline du Sud, doit rapidement revenir à à ses compétences de prédilection une fois découvert un cadavre assez récent dans les strates du sol. Qui a l’originalité de comporter une petite incision au scalpel sur une de ses vertèbres. Bientôt d’autres cadavres sont retrouvés avec cette même caractéristique…
Sur le papier, admettons. Mais que sur cette intrigue de départ tirant du côté du trafic d’organes, Kathy Reichs croie opportun d’exposer les états d’âme de Tempe contrainte de loger avec Peter, son ex-mari avocat qui la séduit toujours, tandis qu’elle est censée être amoureuse de l’agent du FBI Ryan, c’est la mauvaise idée éditoriale du moment. Et le lecteur sombre rapidement dans l’ennui ; d’autant que l’écriture, très conventionnelle n’a rien pour exalter les foules. Seules réveillent de la léthargie ambiante quelques séquences où l’on assiste au travail de l’anthropologue légal, qui doit patiemment reconstituer pièce par pièce le puzzle anatomique face à lui, jusqu’à ce qu’une image plus synthétique émerge de ces cadavres.

L
e reste de cette aventure intimiste à outrance qui revient sur le passé de Brennan donne l’impression d’être aux confins d’un Arlequin semi-noir. Devant tant d’originalité, on s’incline : allez, et si on arrêtait de dissséquer en vain pour aller se coucher ?

frederic grolleau

   
 

Kathy Reichs, Meurtres au scalpel (traduit par Viviane Mikhalkov), Robert Laffont Coll. « Best-sellers », mars 2008, 432 p. – 21,00 €.

 
     
 

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Katherine Neville, Un risque calculé

La morale de l’histoire est alors assez claire : entre la banque ou l’écriture, il faut choisir

Pourquoi ne pas s’attarder un instant sur la curieuse mode des cercles éditoriaux qui consiste à accorder talent et génie aux oeuvres de jeunesse d’auteurs n’ayant été consacrés rois de la plume que postérieurement à celles-ci ? Si Katherine Neville est en effet la romanciere efficace qui a produit Le Huit vanté dans les colonnes du Littéraire, fallait-il donc à tout prix que Le Cherche-Midi allât jusqu’à exhiber, comme l’on retire de vieux os d’un linceul décati à fin d’expertises, le premier roman qu’elle eut, pour notre plus grand désarroi, l’impudence de commettre en son jeune temps ?

L’ironie du sort – qui est aussi souvent celle de l’Histoire – veut que ledit ouvrage porte, tel le critique littéraire sa croix face à un tel tissu d’inepties, un titre des plus maladroits : « Un risque calculé ». Hic Rhodus hic saltus, autant signifier de suite que le risque est surtout éditorial pour Le Cherche-Midi qu’on a connu plus avisé tant ce roman est mauvais, bancal et ni fait ni à faire. Mais prenons les choses depuis leur funeste début, et gagnons ici le coeur haut le maigre salaire qu’on nous verse afin d’ici nous répandre.
L’héroïne de ce pensum pseudo-romanesque, Verity Banks, est vice-présidente en charge des transferts informatiques de fonds à la Banque mondiale. Souhaitant contrecarrer les mâles obstacles jetés sur son emblématique chemin par ses immondes collègues de bureaux (pléonasme ?), elle se met en tête de prouver à sa direction que la sécurité informatique de l’établissement est faillible et s’apprête pour cela – Ô fétide crachat au colombéen visage de cette prestigieuse et respectée institution financière – à détourner un million de dollars au nez et à la barbe des ces méchants machos. Pour ce faire, elle doit en appeler de nouveau à son ex-mentor, le docteur Zoltan Tor, un séduisant génie de l’informatique qui, vingt ans plus tôt, lui a tout enseigné. Celui-ci lui propose alors un défi : détourner un milliard de dollars, l’investir durant trois mois, et le remettre à sa place sans que personne ne découvre la substitution.

Jusque-là tout va bien, et le dossier de presse est tout à fait fidéle au contenu du roman. Évidemment les choses ne sont pas aussi simples et ce petit jeu vire bientôt au drame lorsque les deux complices découvrent l’existence d’un « complot machiavélique ». C’est là que le bât blesse parce que la mise en parallèle de l’histoire de Verity Banks – qui arrive tout de même à boire du jus d’orange sous la douche (sic) – et celle de Nathan Rothschild – lequel eut la bonne idée de jeter les fondations de la banque moderne entre 1777 et 1836, dans une Europe ravagée par les guerres – ne tient pas la route. Le découpage des séquences est des plus artificiels, l’ensemble sent le pétard mouillé. La galerie des personnages autour de Verity ? ennuyeuse à mourir ; la rocambolesque relation cousue de fil blanc cupidonnien entre Tor et Banks : franchement débile. Les pages se suivent et las ! se ressemblent, tout cela est téléphoné : brisons-là, on n’en peut mais.

Preuve en est qu’on peut être l’auteure de romans tout à fait satisfaisants dans leur genre (Le Huit et Le Cercle Magique), et de bouses abysslaes tant la maîtrise stylistique et le sens du rythme y sont absents. Ce premier roman fut écrit, nous dit-on, lorsque Neville occupait, à San Francisco, le poste de vice-présidente de la Bank of America.
La morale de l’histoire est alors assez claire : entre la banque ou l’écriture, il faut choisir.

pablo de jarossay

   
 

Katherine Neville, Un risque calculé (traduit par Gilles Morris-Dumoulin), Le Cherche-Midi, 2005, 370 p. – 19,00 €.

 
     

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Maxime Chattam, Le Sang du temps

Pas de rythme haletant ici, pas de frisson qui vous empêche de refermer le livre le soir venu

Dans la goule du mou

Appelons un chat un chat et une goule une goule, le dernier roman de Maxime Chattam, qui nous avait enchantés et transportés avec In Tenebris est une grosse déception. Sorti de la trilogie – du mal – à l’américaine (L’Âme du mal, In Tenebris et Maléfices, écoulée à 400 000 exemplaires !) qui l’a révélé, pour de justes raisons, au grand public, il semble que le jeune romancier français éprouve quelque diffficulté à trouver de nouvelles marques de même qu’à asseoir un style qui lui soit propre, en dehors de la chasse aux serial killers tous plus barges et glauques les uns que les autres où il excellait dans ses précédents livres.

Pas de rythme haletant ici, pas de frisson qui vous empêche de refermer le livre le soir venu. Chattam juxtapose dans Le Sang du temps une double histoire évoluant en parallèle. La première aujourd’hui sur le Mont Saint-Michel et la seconde dans l’Egypte de 1928. D’un côté, Marion une jeune femme qui fuit Paris en 2005 avec l’aide de la DST et part se cacher au Mont Saint-Michel, au sein d’une communauté religieuse. De l’autre, une enquête menée par un détective privé britannique au Caire en 1928, sur une série d’infanticides abominables commis par une monstrueuse Goule… et dont Marion prend connaissance par hasard grâce au journal dudit détective retrouvé dans les archives de la ville d’Avranches et que la fraternité du Mont Saint-Michel qui l’héberge remet en ordre.

L’histoire démarre de manière assez poussive à la page 70 et les deux récits se rejoignent plus tard, comme l’on s’en doute, mais entre temps le lecteur fait les frais de l’opération et n’a pas grand-chose à se mettre sous la dent, excepté un inventaire touristique en règle de l’ « île » normande. Ainsi, mis à part quelques pages dédiées aux investigations égyptiennes où l’on perçoit le souffle du Chattam d’In Tenebris, l’ambiance dans ces pages n’est pas au thriller oppressant loin s’en faut. Les descriptions littéraires l’emportent ici sur l’efficacité de l’intrigue et on a l’impression que l’auteur lui-même ne croit guère au scénario qu’il nous expose. Le fantastique y est téléphoné et le paranormal fort mou.

Bref, a déjà mieux fait…

frederic grolleau

   
 

Maxime Chattam, Le Sang du temps, Michel Lafon, Collection « Thriller », 2005, 372 p. – 20,00 €.

 
     
 

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Hubert Michel, Poulpe fiction

Ne lisez pas cet épisode du Poulpe. Vous économiserez 5,95 €

Si 1996 faisait date avec le premier opus de la désormais célèbre série du Poulpe entamée aux éditions Baleine, 2005 signe l’enterrement et la destruction du héros créé par JBP (entendez par là Jean-Bernard Pouy). Du Poulpe, il ne reste rien. Plus rien. Le Seuil et Hubert Michel se sont alliés pour détruire celui qui avait été une icône pour toute une génération dont je suis fier de faire partie.

Au début, il y eu un premier jet avec, donc, La Petite écuyère a cafté de JBP. C’était le début d’une (trop ?) longue aventure. Beaucoup parmi les plus grands auteurs de polars – Didier Daeninckx, Pascal Dessaint, Hervé Prudhon… – les auteurs tout court – Hervé Le Tellier, Martin Winckler… – ou de parfaits inconnus allaient s’attaquer à un épisode de la série. Pour ce faire, et leur éviter la lecture de l’intégralité de cette œuvre atypique, JBP avait constitué une « bible ».

Une bible recense les différents éléments fondateurs d’un feuilleton ou d’une série. Ici en l’occurence les personnages que Le Poulpe côtoie (son amie Chéryl, son fournisseur d’armes officiel, Pedro…) et un « décor » immuable : un fait divers, un journal qui traîne à la Sainte-Scolasse relatant ce fait divers. Un Poulpe qui s’énerve et qui part en campagne. Et plein d’autres éléments. Le tout a donné plus de cent volets. Certains passionnants. D’autres moins mais, jamais, le charme n’a été rompu. Les repères étaient là et le lecteur ne se perdait dans aucun des titres, tous aussi atypiques les uns que les autres.

Un jour, Baleine a mis la clé sous la porte. JBP s’en est allé. Le Seuil est resté maître d’un bateau sans capitaine. Las, au lieu de couler, ledit bateau continue sa route. Depuis la fin de Baleine, quatre « Poulpe » sont parus de façon chaotique. De la bible, il ne reste plus rien depuis ce temps-là. Des personnages sont morts. D’autres sont partis. Pire, avec Hubert Michel, les limites du respect ont été franchies. Non content de tuer, au sens figuré, Le Poulpe en lui assénant une vérité nulle et ridicule – Tu es fictif, Gabriel, considère-le. Tu es un mirage, une illusion, une chimère. – et en s’octroyant une (ir)responsabilité qui ne peut aucunement lui échoir (Je t’aime bien, je t’assure, mais il faut passer à autre chose. C’est ainsi. C’est moi qui décide.), non content, donc, de tous ces méfaits, Hubert Michel en commet un, ultime, avec une psychologie d’opérette à la mord-moi-le-nœud que sûrement lui seul pouvait oser étaler publiquement. Il tue le père. Oui, vous avez bien lu. Il tue Jean-Bernard Pouy himself de deux balles dans le coffre après lui avoir fait tenir un discours que JBP lui-même serait le dernier à tenir.

Alors voilà, on peut quand même remercier Hubert Michel pour une chose. Le texte est court. 152 pages. Il aurait pu faire bien pire avec son talent – reconnaissons-le – destructeur. M. Michel, avec un petit effort, vous auriez pu tuer tout le monde d’une petite bombe à la Sainte-Scolasse. Au Paradis, les Cheryl et autres Gérard. Meuh non. Vous n’avez pas osé. Un oubli ? Je gage que oui.

Mais intéressons-nous au fond de votre roman, puisque romancier vous êtes. Ce n’est pas un grand roman mais il y a des choses intéressantes (un semblant de trame sur une enquête suivie plus ou moins mais inaboutie sur un réseau de snuff movies du côté d’Albuquerque avec un tueur aux basques du Poulpe). Soyons franc, ça aurait même pu faire un petit roman sympathique mais sûrement pas un Poulpe. D’ailleurs, pendant plus de cent pages, il ne s’agit nullement, il faut bien le reconnaître, d’un Poulpe. Certains éléments de cette bible, que vous avez quand même bien dû avoir entre vos mains, sont rajoutés grossièrement. Puis vingt pages où l’on retrouve vraiment le Poulpe. Ont-elles été écrites a posteriori pour ce qui devait être, à l’origine, un petit roman sans prétention mais auquel vous croyiez ? Ce serait vraisemblable. Enfin, trente pages nullissimes au possible où vous achevez votre destruction.

Vous n’êtes évidemment pas le seul responsable, M. Hubert Michel. Le Seuil est le premier coupable. Vous auriez, néanmoins, pu avoir la décence de respecter quelques personnes. Oh, pas beaucoup. 130 auteurs et des brouettes. Une équipe éditoriale, la première et sûrement la seule au vu de la qualité du livre (des coquilles, des coquilles, des répétitions, des répétitions, des incohérences, des incohérences). Des milliers de lecteurs. Un homme, un modeste écrivain comme vous l’écrivez, Jean-Bernard Pouy.

Un petit mot sur l’objet-livre. Hormis son format et l’illustration de Myles Hyman rien n’est, là non plus, respecté. Le Poulpe a disparu de la première de couverture. La police n’est plus tout à fait la même, dans un corps différent. Tout ça pour quoi ? On devine que si Le Poulpe n’a plus droit de présence en couverture c’est pour ne pas faire redondance avec le titre Poulpe fiction. Diable, la belle affaire. Il aurait été intéressant de mettre « Michel » ou « Hubert » dans le titre. Vous auriez été obligé, Monsieur Le Seuil, de retirer de cette couverture le nom même de l’auteur. Ç’aurait été d’une gageure… Faites-nous plaisir, Monsieur Le Seuil. Arrêtez le massacre !

j. vedrenne

   
 

Hubert Michel, Poulpe fiction, Baleine coll. « Le Poulpe », vol. n° 250, juin 2005, 152 p. – 5,95 €.

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Jean-Jacques Reboux, Castro, c’est trop !

Jean-Jacques Reboux revient sur Castro, c’est trop !, 152e épisode du Poulpe.

Jean-Jacques, en avril 2004 est sorti au Seuil une nouvelle aventure de Gabriel Lecouvreur alias Le Poulpe. As-tu une idée du nombre de ses aventures ? En clair, c’est le combientième épisode du justicier quadragénaire solitaire et gauchiste ?
Jean-Jacques Reboux :
Ce Poulpe porte le numéro 249 mais à vue de pif, comme Baleine mélangeait les trois collections au début (Poulpe, Instantanés de polar, Canaille), ça doit faire dans les 160, 170, je crois.

152 épisodes. Impressionnant, non ? Plus qu’Arsène Lupin, Rouletabille, Hercule Poirot, Miss Marple, Nestor Burma et Sherlock Holmes réunis. Le principe était un épisode, un auteur. Or, il n’y a que 147 auteurs ou groupes d’auteurs. Trois ont dérogé à la règle, dont deux à l’époque où Jean-Bernard Pouy chapeautait encore la collection. Didier Daeninckx (Nazis dans le métro et Ethique en toc) et… toi ! J’ajoute que tu es le seul à n’avoir, pas seulement récidivé mais re-récidivé (La Cerise sur le gâteux, Parkinson le glas sous le pseudo de Gabriel Lecouvreur et Castro, c’est trop !), si je peux dire. Pourquoi ?
Parce que j’aime bien braver les interdits ! Mais il y une petite erreur : Daeninckx a aussi écrit un troisième Poulpe (La route du rom). À la différence de Didier, j’ai envoyé Parkinson le glas sous pseudo, et Pouy n’a appris qu’au bout d’un an et demi qui se cachait derrière ce pseudo improbable, à la suite d’un jeu de piste rocambolesque. Je m’étais débrouillé avec une copine postière à Paris Goncourt (le bureau de Lecouvreur dans la bible) qui relevait en douce le courrier envoyé à Lecouvreur en Poste restante (sans bien évidemment produire la pièce d’identité obligatoire). Les circonstances dans lesquelles j’ai écrit ce troisième Poulpe ? Top secret. Une sorte de pacte avec le diable. La raison pour laquelle j’ai accepté ? J’aime bien ce personnage du Poulpe, et même s’il a été (parfois à juste titre) souvent décrié, je trouve qu’il manque dans le paysage.

N’est-ce pas aller à l’encontre de la volonté de Jean-Bernard Pouy, créateur du personnage et de la bible qui l’accompagne ?
Totalement, mais, malgré tout le respect que je dois à Jean-Bernard Pouy, les bibles sont faites pour être lues, mais aussi pour être transgressées. À force d’accompagner Pouy dans les débats houblonneux, les premières années du Poulpe, et de l’entendre dire « un jour, il y en aura un qui m’en fera un deuxième ! », je me suis pris au jeu et j’ai écrit Parkinson le glas, avec le risque, évidemment, qu’il ne paraisse jamais car Pouy était très soupçonneux et un tantinet parano, il avait la trouille que des gens « pas nets » s’infiltrent dans Le Poulpe. Il ne se doutait pas un instant que c’était moi, évidemment. Il penchait même pour quelqu’un de la télé, étant donné que Bruno Masure (l’ex-présentateur du J.T., pour ceux qui seraient nés à la fin du siècle) était un des personnages du bouquin.

Tuer Pedro, sceller la rupture avec Cheryl, fâcher Gabriel et l’ensemble de la communauté du Pied de porc à la Sainte-Scolasse, n’est-ce pas, aussi, une façon de consommer le divorce du Poulpe d’avec son créateur et son éditeur premier (Antoine de Kerversau) ?
Non, non, ça n’a rien à voir avec tout ça. J’ai tué Pedro car j’avais besoin d’un Poulpe totalement vidé de sa substance pour les besoins de mon histoire, d’en faire un être à l’abandon. Déjà, dans Parkinson le glas, ça m’avait amusé de le malmener en lui inventant un fiston, entre autres. Si j’avais écrit ce Poulpe du temps de Baleine (sous un second pseudo, donc), j’aurais fait de même, je crois.

Comment en es-tu arrivé à faire voyager le Poulpe jusqu’à un pays si éloigné que, finalement, c’est… l’endroit où il a été conçu ?
J’ai passé un mois à Cuba pendant l’été 2003, suite à l’obtention d’une bourse Stendhal du ministère des Affaires étrangères. Il me fallait donc écrire par la suite un livre ayant pour cadre Cuba. Quitte à écrire une intrigue totalement improbable, il était tentant d’imaginer que ce voyage sous les Tropiques était pour le Poulpe un retour aux sources. Dans Parkinson le glas, je lui faisais retrouver son fils dans une petite île (Belle-Ile), lui faire retrouver son père dans la grande île qu’est Cuba était tentant. L’oiseau migrateur qui traverse la moitié de la planète pour revenir sur son lieu de conception, c’est un peu ça, l’idée.

L’idée de mettre dans Le Poulpe un personnage aussi emblématique que Fidel Castro t’a forcément plu. Tu arrives à nous présenter un personnage… présentable qui aurait été, à l’instar d’un Ben Laden ou d’un Saddam Hussein – toutes proportions gardées bien entendu -entièrement diabolisé par les États-Unis. Est-ce que par hasard, ce n’est pas un moyen de TE présenter à Fidel ? Lors de ton séjour à Cuba, n’aurais-tu pas aimé le rencontrer ?
Dès que j’ai décidé de situer mon Poulpe à Cuba, j’ai su que j’y mettrais Fidel Castro. Je ne sais pas quelle aurait été ma réaction si on m’avait présenté à lui. Ça doit faire un sacré effet de se retrouver face à un tel monument ! Le seul endroit où j’aurais pu le rencontrer, c’était le raout du 14 juillet 2003 à l’Ambassade de France, mais il n’est pas venu, fâché par l’invitation faite par la France aux dissidents cubains, et de toute façon, bien qu’étant présent à La Havane à cette date, je n’ai pas été autorisé à assister à cette soirée, soi-disant pour des problèmes de « sécurité ».

Est-ce que Fidel ne stigmatise pas tout ce que serait un Gabriel Lecouvreur s’il arrivait au pouvoir ? Un être débordant d’idéaux et dépassé par les événements incontrôlables et incontournables comme toute personne accédant aux arcanes du pouvoir ? Idée qui a été reprise par Jean-Paul Sartre dans L’Engrenage ?
Je ne crois pas. De toute façon, un type comme Gabriel Lecouvreur n’a aucune chance d’exister dans la réalité, c’est un être de fiction pure. S’il existait dans la réalité, il n’aurait aucune chance de survivre bien longtemps, et quand bien même vivrait-il une aventure du type de celle (totalement abracadabrante) que je lui fais vivre à Cuba, je vois mal un gars comme Lecouvreur se laisser piéger par le pouvoir et ne pas fuir devant cette « chose ». Cela dit, l’idée que tout être confronté au pouvoir est forcément dépassé et corrompu par cet hydre malfaisant est évidemment séduisante, et on peut la vérifier tous les jours quand on voit ce que sont devenus certains ex-soixante-huitards. Je pense notamment à Cohn-Bendit, qui pérore chez Seillière et n’est pas choqué qu’un type comme Berlusconi ait pu être pendant six mois à la tête de l’Union européenne. Cohn-Bendit ministre de Sarkozy ? Ça ne m’étonnerait pas du tout ! Mais on s’éloigne un peu du Poulpe, là.

On ne peut se méprendre sur l’identité de Moritz Dante. Ne règles-tu pas sur la place publique un différend plus personnel ? Ce serait, à mon sens, une première dans Le Poulpe… Si tu avais occulté ce passage, tout empreint de divagations aussi abracadabrantes les unes que les autres, tu aurais réussi à nous – excuse-moi du terme – économiser une trentaine de pages de lecture. Dans Castro, c’est trop !, celui qui n’a pas visité Cuba se laisse bercer par l’atmosphère de l’île et se retrouve brutalement réveillé par ce saugrenu individu qui joue aux manipulateurs manipulés. Je trouve qu’il tranche un peu trop dans le paysage.
Moritz Dante est arrivé un peu par hasard dans l’histoire. Au début du livre, Lecouvreur lit sur un mur l’inscription « Libérez Battisti ! », sous laquelle quelqu’un a ajouté rageusement « Enfermez Dantec ! » Ce deuxième slogan n’est venu qu’après, et encore, ce n’est même pas moi qui en ai eu l’idée ! En revanche, ça m’a beaucoup amusé, par la suite, de charger la barque et de faire de Dante un personnage aussi caricatural (mais le Dante du roman l’est-il vraiment plus que notre Dantec à nous ? Je n’en suis pas certain.). Non, je n’ai strictement aucun différend personnel à régler avec Maurice Dantec, n’ayant jamais eu le moindre problème avec lui. Oui, Moritz Dante tranche un peu dans le paysage cubain du roman, mais tranche-t-il vraiment plus que les péroraisons auxquelles il nous a habitués ces dernières années, amplifiées par des journalistes français incapables de faire la différence entre un intellectuel avisé et un agitateur agité du bocal ? Je ne le pense pas. Maurice Dantec, écrivain bourré de talent, est devenu une telle boursouflure d’ego, ses logorrhées enflammées sont une telle bouillie de mots qu’il faut vraiment soit être extrêmement intelligent, omniscient – ce qui n’est pas mon cas -, soit facilement impressionnable pour comprendre ne serait-ce qu’un dixième de ce qu’il raconte dans ses interviews dont les accents de gourou sont franchement déplaisants. Je ne parle pas de son dernier roman, que je n’ai pas lu et n’ai aucune envie de lire, mais de ses innombrables déclarations. Pour ma part, je trouve ça désolant que personne n’ait eu la présence d’esprit (le courage ? le bon sens ?) de lui dire « arrête ton char, Maurice ! », à part quelques-uns comme Pierre Marcelle dans Libération. Mais fort heureusement (me semble-t-il), les médias français qui l’ont porté au pinacle commencent à se rendre compte les uns après les autres que ce type est vraiment un zozo, un gourou subalterne qui, à force d’avoir un avis sur tout et n’importe quoi, de dire tout et son contraire, de ramener sa science sur tous les sujets de société imaginables, de géopolitique, est capable, avec ses théories à la noix, ses raccourcis sur la schizophrénie, son bagout insensé, sa capacité incroyable à aligner les perles et les substantifs, etc., est capable, disais-je, de faire croire à de pauvres gugusses privés de tout sens critique qu’il est un génie, que dis-je, Le génie ! Quant au dolorisme dans lequel il aime à se draper par rapport à son prétendu « exil » au Canada, le fait que l’Europe soit foutue (ah, bon le Québec n’est pas foutu, lui ?), on se demande bien qui ça ne fait pas éclater de rire. Mais la baudruche se dégonfle, il était temps ! Quant à ceux qui auraient la tentation de me reprocher d’avoir poussé la barque un peu loin en en faisant un complice du dictateur Castro, je leur répondrai simplement que, parmi toutes ses casquettes, il en est une qui sied particulièrement bien à sa (grosse) tête, c’est celle de facho pur jus. J’assume totalement la mauvaise foi que j’ai glissée dans la description du personnage, et je terminerai le tour de la question en ajoutant que je me dois de remercier Dantec car la vingtaine de pages où il apparaît dans Castro, c’est trop ! (celles qui te semblent un peu longues) m’ont vraiment bien éclaté ! Et je trouve, moi, qu’elles permettent une respiration au roman, en ce sens qu’elles permettent au lecteur de décompresser un peu, dans cet univers oppressant qu’est la société cubaine.

Castro, c’est trop ! n’a sûrement pas eu le même écho chez les pro-Castro, les purs staliniens… Qu’en as-tu retiré de bien, comme sûrement, de mal ? Tu t’y attendais ? Tu as fais une signature pendant la Fête de l’Huma. J’imagine que l’accueil a été, sinon chaleureux, du moins chaud !?
Les éditions du Seuil ne recevant plus les articles de presse concernant Baleine et Le Poulpe, j’ignore comment Castro, c’est trop ! a été accueilli, à part les quelques articles communiqués directement par les critiques, plutôt sympas. En revanche, sur Internet, j’ai eu quelques réactions, toutes négatives, qu’elles émanent des anti-castristes ou des pro-castristes. Commençons par les premiers. Sur son site cubantrip, le journaliste Olivier Languepin, prétextant une erreur impardonnable de ma part, due à une grosse grosse fatigue (je cite Leonardo Padura, auteur de polars vivant à La Havane, au lieu de Héberto Padilla, poète cubain persécuté par les autorités cubaines dans les années 70 !) s’est livré à une destruction en règle de Castro, c’est trop !, dans un raccourci de mauvaise foi assez fortiche, en prétendant que mon livre était bourré d’erreurs aussi monstrueuses que celle que je viens de citer, ajoutant que je méprisais le peuple cubain en lui faisant parler un très mauvais espagnol ! Sidéré par ses arguments aussi « béton » et désireux de savoir quel genre d’erreurs j’avais bien pu faire, j’ai contacté ce monsieur Languepin, qui a fini par m’avouer que mon bouquin lui était tombé des mains et qu’il ne l’avait pas terminé ! Dans le même camp des « anti-castristes », j’ai été également très surpris par la réaction de l’auteur de la dernière biographie de Castro, Serge Raffy, qui m’a fait un caca nerveux assez sérieux et est allé jusqu’à m’interdire de citer son nom et le titre de sa bio, au motif que je le faisais intervenir dans mon roman (dans la bouche de Castro, qui laissait échapper un fielleux « ce chien de Raffy ! »). Dans un premier temps, j’en ai conclu que ce monsieur Raffy manquait un peu d’humour, mais ces deux exemples m’ont un temps amené à tenir le raisonnement suivant : il semblerait que pour certains journalistes, le personnage de Fidel Castro soit une sorte de « chasse gardée » réservée aux journalistes « sérieux ». Qu’un obscur écrivain, auteur de polar et parlant de surcroît très mal l’espagnol, commette un ouvrage de fiction avec Fidel Castro, ça n’est pas du tout de leur goût !
Les pro-castristes, à présent. Là, c’est la curée ! Les défenseurs du « régime castriste » (ils détestent qu’on utilise cette expression) ont une conception un peu manichéenne de l’Histoire. Pour eux, le seul responsable des malheurs du peuple cubain est le blocus étasunien. L’un de ces ardents défenseurs de Castro a même été à deux doigts de se demander si je n’avais pas été un petit peu manipulé par une officine qu’ils suspectent d’être manipulée par la CIA (Reporters sans frontière), tout ça parce que j’avais eu le mauvais goût de signaler en exergue de mon roman deux sites Internet : celui d’une organisation de Cubains exilés à Miami qui reprenait un texte de Manuel Vazquez Portal, l’un des 75 dissidents emprisonnés en mars 2003 par Castro ; et celui de Reporters sans frontières, dont le président, Robert Ménard, est leur bête noire, au motif que RSF met la priorité sur les régimes politiques « pointés  » par les États-Unis, comme Cuba, le Venezuela (ce que je ne conteste pas, mais c’est un autre problème).
Quant à la Fête de l’Humanité, j’y étais invité cette année en tant qu’auteur de l’ouvrage collectif 36 nouvelles pour l’Humanité initié par Roger Martin. J’aime bien signer à la Fête de l’Huma parce qu’on y rencontre une densité incroyable de lecteurs très différents et extrêmement attentifs, et que toute cette chaleur humaine, n’est-ce pas, ça fait du bien. Mais cette année, ça a été un festival. D’abord, j’ai eu la désagréable surprise de constater que Castro, c’est trop ! avait mystérieusement disparu de la liste de mes romans. Comme l’organisation du village du livre de la Fête de l’Huma ne laisse rien au hasard, et même si je n’ai pas de preuves, je frémis à l’idée qu’une main secourable a rayé Castro, c’est trop ! de la liste de mes romans, au motif, sans doute, que cela pouvait contrarier le romantisme échevelé de certains vieux staliniens de base trop sensibles ! Ça ne m’a pas empêché de m’en prendre plein les dents par certains lecteurs qui l’avaient lu, très remontés contre mon « portrait à charge » de Cuba. Mais moi, dans mon roman, je ne fais que raconter ce que j’ai vu ! Pour ces gens-là, Castro est une icône, un exemple, on n’a pas le droit d’y toucher (et encore moins de le faire mourir, comme je l’ai fait). Écrire contre Castro, c’est tout simplement être « politiquement correct ». L’un des exemples qui revient le plus souvent dans leur argumentaire est le suivant : à Cuba, le premier des droits de l’Homme, qui est le droit à la vie, est respecté ; contrairement à beaucoup de pays d’Amérique latine qui ne vivent pourtant plus sous une dictature, les enfants cubains ne sont pas victimes d’escadrons de la mort, à Cuba, il n’y a pas de bidonvilles, la mortalité infantile est faible. Et alors ? Est-ce une raison pour défendre bec et ongles ce régime ? Et le reste ? Le fait que Castro s’accroche au pouvoir, que le pouvoir ait à ce point perverti sa raison, qu’il refuse de se présenter devant le suffrage universel, qu’il emprisonne les dissidents, qu’il se foute comme de sa première guayabera de ses compatriotes qui ne veulent plus de « sa » révolution… etc., tout ça ne les gêne absolument pas. La crispation par rapport à Castro me sidère, je trouve ça pathétique d’être à ce point aussi peu ouvert au dialogue. Et quand on sait que parmi leurs porte-étendards figure un type aussi altruiste que Wolinski, qui n’hésite pas, pendant ses vacances à La Réunion, à se sacrifier pour dîner avec Chirac, on a vraiment envie de rigoler !

   
 

Propos recueillis par j. vedrenne par mails entre le 5 et le 15 octobre 2004.

 
     
 

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Les Crimes de l’année – n°14

Quatorzième livraison de la bible des amateurs de polars ; sous la direction de C. Chauchard, un ouvrage de référence !

Dix ans. Cela fait dix ans que la maintenant renommée BILIPO (BIbliothèque des LIttératures POlicières) a pris ses quartiers au 48-50 de la rue Cardinal-Lemoine dans le Ve arrondissement de Paris. Les Crimes de l’année, dont c’est le quatorzième numéro, profite de l’occasion pour faire peau neuve. L’ouvrage se pare des couleurs de la bibliothèque. La couverture se teinte d’un jaune flamboyant. La maquette se modernise. Plus attrayante. Le principe, lui, ne change pas. Une revue détaillée des parutions entre août 2003 et août 2004 aussi précise qu’efficace, menée sous la houlette des bibliothécaires, fervents passionnés du genre policier, dirigés par Catherine Chauchard, conservateur et responsable de la BILIPO. Seul le contenu change.

Salon du Livre oblige, Hélène Mélat, professeur à la Sorbonne, spécialiste de prose russe contemporaine, y va d’un petit texte en début d’ouvrage intitulé « Meurtre sur la Volga : le roman policier russe ». Le moins que l’on puisse dire à la lecture de cet article est que, comme on s’en doutait, la littérature policière russe ne se limite pas à Boris Akounine ni à Elena Arseneva (tous deux pibliés chez 10-18). Paulina Dachkova (aux héroïnes jeunes et dynamiques) et Daria Dontsova (aux romans ironiques) promettent beaucoup et on attend avec impatience que leurs livres soient trraduits.

Par la suite, l’ouvrage propose sa sempiternelle structure. Simple et efficace, donc. Cinq grandes parties : Romans, Nouvelles, Romans pour la jeunesse, Bandes dessinées et Documentaires. On y retrouve tous les titres primés dans l’année, recensés en page 175. Tout comme les principaux festivals le sont en page 178. Les ouvrages sont référencés de manière rigoureuse et accompagnés ou pas d’un pictogramme, qui se décline de deux façons différentes, pour mettre en valeur les livres qui valent le détour. Quatre index en fin de volume récapitulent les Genres, Thèmes, Lieux et Personnages de tous les livres cités. Excellent outil pour tous les universitaires et chercheurs travaillant sur le genre. Sans oublier, bien sûr, une liste exhaustive des principaux fanzines et revues qui pullulent en notre pays (813, La Vache qui lit, L’Ours polar, Ligne noire…) mais aussi jusqu’en Finlande (Ruumiin kulttuuri) ou en Suède (Dast-magazine) sans oublier les États-Unis (Ellery Queen Mystery Magazine entre autres) et des librairies et bouquinistes spécialisés.

En bref, Les Crimes de l’année est LE livre que tout amateur du genre se doit d’avoir dans sa bibliothèque. Aux côtés de L’Année de la fiction ou du Dictionnaire des littératures policières. Pour ne pas rater les ouvrages qui feront date dans l’histoire du polar.

j. vedrenne

   
 

Collectif (Sous la dir. de Catherine Chauchard), Les Crimes de l’année – n°14, Paris bibliothèques éditions, mars 2005, 238 p. – 13,00 €.

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Entretien avec Ayerdhal (Transparences)

Ayerdhal signait il y a peu son premier thriller, Transparences. Il livre à Anabel Delage quelques aspects de ce livre et de son oeuvre


Ayerdhal, connu jusqu’à maintenant pour ses romans de SF, signait il y a peu son premier thriller, Transparences. Mâtiné d’espionnage et aussi de fantastique avec un personnage de tueuse en série dotée de l’étrange pouvoir de se rendre transparente, cet épais roman de 550 pages est bien plus qu’une intrigue complexe impeccablement menée : sont questionnées au passage nombre d’horreurs qui ont rempli le siècle précédent, et chaque lecteur se devrait d’intégrer à son temps de lecture celui de la réflexion.
Transparences méritait bien que notre rédactrice Anabel Delage interroge l’auteur sur quelques aspects de ce livre et de l’ensemble de son oeuvre…

Parlez-nous de la genèse de votre ouvrage Transparences
Ayerdhal :
Transparences est né de la lecture d’une série de romans de Roland Wagner, Les Futurs mystères de Paris, dans laquelle il a créé un personnage qui s’appelle Tem, diminutif de « Temple Sacré de l’Aube Radieuse ». Tem est un personnage transparent, c’est-à-dire qu’on le voit tellement peu qu’il est obligé de porter un chapeau vert fluo pour que les gens le remarquent. Ceci lui pose de sérieux problèmes. Dès que j’ai lu la série, j’ai eu envie de créer un personnage dans un univers contemporain, dont la transparence ne serait pas le problème mais pour qui ce serait plutôt un atout.

Il y a un thème récurrent, dans votre oeuvre, qui semble très important pour vous : celui de la quête d’identité.
Je ne sais pas si l’on peut parler de quête de l’identité, mais assurément d’une recherche de positionnement de l’individu dans la société. Généralement, je mets en scène des individus asociaux, ce qui est d’autant plus cocasse et d’autant plus bancal qu’ils traversent ou subissent des situations souvent épouvantables ou extraordinaires.

Un autre thème revient, celui de l’équilibre – surtout si on met Transparences en parallèle avec Étoiles Mourantes, ouvrage que vous avez co-écrit avec Jean-Claude Dunyach. Que pouvez-vous en dire ?
Dans Étoiles Mortes, qui précède Étoiles Mourantes, Jean-Claude Dunyach mettait en scène un artiste qui construisait des équilibres impossibles, faits pour durer un certain temps et s’effondrer d’un seul coup. C’est une vision de l’art assez symbolique qui en fait quelque chose de temporel. Quand nous avons travaillé sur Étoiles Mourantes nous avons essayé de reproduire cette notion d’équilibre instable à l’échelle d’un univers complet et, plus exactement, de quatre ou cinq civilisations. Ce n’est jamais que le principe de l’entropie. L’évolution met un terme définitif à l’état qui précède le changement.

C’est se qu’on se dit quand on referme votre dernier roman, et qu’on regarde le parcours de Stephen…
Les deux personnages principaux, Stephen et Ann X, se croisent d’un point de vue, celui du tempérament. Au départ, Stephen, est quelqu’un qui est pétri de certitudes, pour qui l’univers fonctionne très rond, où tout est équilibré, tout est simple, tout est facile. Ann X c’est exactement le contraire. Leurs destinées, la façon dont ils se rencontrent ou dont ils ne se rencontrent pas les amènent à s’inverser ; l’une se découvre une forte envie d’équilibre, l’autre cherche une instabilité qui le mette dans une situation d’inconfort. C’est en ce sens que leurs destins se croisent : l’un va se déconstruire pendant que l’autre va s’inventer une stabilité. Au bout du compte, la quête de l’individualité chez l’un comme chez l’autre les amène à prendre conscience de certains vides dans le système et, surtout, dans leurs systèmes personnels. Ils vont donc évoluer l’un par rapport à l’autre, sans se croiser vraiment et sans parvenir à établir réellement de relation.

Pourquoi avoir créé des personnages qui soient antipathiques pour le lecteur, auxquels il ne peut – et surtout ne veut pas – s’identifier ?
Je voulais être vrai. N’ayant personnellement aucune affinité avec les flics et les tueurs en série, je n’ai pas eu de difficulté pour les décrire comme je les ressentais. Néanmoins, il était hors de question de juger et encore moins de condamner les uns ou les autres. Il s’agissait au contraire de montrer, non pas les mécanismes de la rédemption, en tout cas pas au sens chrétien du terme, mais le droit qu’a chacun d’avoir une existence, de porter un passé et d’être aujourd’hui tout à fait quelqu’un d’autre. Cesare Battisti en est un excellent exemple. De quel droit jugerait-on des actes qui ont quinze, vingt ou vingt-cinq ans sans tenir compte de ce que la personne qui les a commis est devenue ? Comment peut-on condamner quelqu’un sur la foi de ce qu’on le suppose avoir été ? Ceci dit, même si Ann X qui évolue petit à petit en se débarrassant de ses phobies, de ses douleurs et de ses névroses, cesse d’être une tueuse psychopathe, elle continue à tuer. Il arrive simplement un moment où même un lecteur ronchon commence à l’apprécier et finit par franchement la comprendre… c’est très vicelard de la part de l’auteur d’avoir fait ça. Si je le connaissais j’aurais deux mots à lui dire ! Quant à Stephen, dont on pense rapidement qu’il est plutôt inhumain, parce qu’il ne s’intéresse aux autres que dans la mesure où cela contribue à son intellect, à l’avancée de son enquête ou au soulagement de ses gonades, on lui découvre doucement plus qu’une simple fragilité, que tout ça n’est pas facile à vivre tous les jours, et qu’au moment où il est confronté à quelqu’un qui a décidé de remettre en cause tout son monde, il ne lui reste plus que le refuge dans la dépression et à « péter un câble ». Donc ce qui les rend humains, c’est ce qui rend humain tout le monde.

C’est le thème de cette humanité qui revient avec le personnage de Michel, le SDF…
Michel est le seul personnage authentique. C’est quelqu’un que j’ai côtoyé sur ce fameux banc et que j’ai perdu de vue en déménageant. Je ne sais pas ce qu’il est devenu, s’il vit encore, s’il a fait son chemin, s’il est resté… enfin je n’ai aucune idée. J’ai raconté ce que je connaissais de lui, et c’est le seul personnage qui, à mon sens, n’évolue pas dans l’histoire. Ce sont les circonstances qui l’amènent, à un moment donné, à dire « bon ben là, tiens ! ça suffit, j’en ai marre d’être sur mon banc, je vais ailleurs. »
Mais ce qu’il a en tête il l’a déjà depuis très longtemps, probablement depuis le moment où il a basculé, où il s’est laissé déchoir par la société et où il a décidé que, finalement, c’était une situation qui n’était pas plus inconfortable que d’autres. Bref, Michel c’est le seul personnage vraiment humain de mon bouquin. Parce que même si j’ai un faible pour Ann X, pour Naïs, même si je déteste profondément Stephen, il n’y a que Michel à qui je pourrais payer un pot ou retourner partager un café-croissant sur son banc.

On sent un univers très sudiste dans votre roman. Même au début, quand on est dans une ville d’Amérique, on a l’impression que vous décrivez déjà Lyon. Il y a un côté très « chez soi », pour ne pas dire régionaliste. C’était voulu ?
Oui c’était voulu dans la mesure où je cherchais un effet de réalisme et qu’on ne décrit jamais aussi bien que ce qu’on connaît. Du coup, à l’exception de Berlin, toute mon histoire se passe « dans les villes du Sud », pour autant qu’on puisse considérer Lyon comme une ville du Sud ! Ceci dit : pourquoi le Sud ? Je n’en sais rien. Parce que j’ai du mal à grimper au nord de la Loire, parce que je suis un dépressif saisonnier et que les dépressifs saisonniers sont des gens qui souffrent du manque de luminosité, donc de soleil.

Je vais sauter d’un pourquoi à un autre : pourquoi le polar ?
Je ne pouvais pas raconter mon histoire autrement. Ce que j’avais à dire concernait des événements et la façon dont nous sommes désinformés vis-à-vis d’eux. Ni les politiciens, ni les médias, ni ce qu’on peut trouver sur le net n’est facilement vérifiable et surtout n’est ni complet ni objectif. Je voulais essayer de montrer cette période-là avec un regard, pas critique, mais qui dise « posez-vous des questions ! » S’il y a un thème dans Transparences c’est « ne prenez jamais ce qu’on vous dit pour argent comptant ». Essayez d’aller voir plus loin. D’ailleurs, c’est la conclusion du livre. Le polar était ce qui me permettait le mieux de le raconter puisqu’il s’agissait de mettre en place les pouvoirs supra-nationaux qui font que le monde est ce qu’il est. Ou qui en tout cas le manipulent avec des intentions particulières. Voilà, c’est la seule raison.

D’un point de vue plus mercantile, vous passez d’un genre, la science-fiction, qui est un peu en déclin en France aujourd’hui, à un genre tout aussi mal considéré il y a peu encore, et qui est en pleine revalorisation. Aviez-vous besoin d’un ouvrage alimentaire, pour retourner ensuite à vos amours, ou est-ce que c’est vraiment le genre qui vous tenaillait ?
Non, c’est vraiment le genre qui me tenaillait et il n’y en avait pas d’autre. Ça n’a rien d’alimentaire. D’ailleurs je ne sais pas ce que donnera ce bouquin. Ce que je sais c’est que je n’ai pas à me plaindre de mes ventes en science-fiction. La science-fiction a une très mauvaise image de marque et, aujourd’hui, la plupart des éditeurs arrêtent ou ralentissent leurs collections parce qu’elles ne sont pas assez rentables. Entendez que pour respecter un objectif de quinze pour cent de marge, par exemple, il est moins risqué de se débarrasser de tout ce qui marge en dessous que de faire chuter la moyenne avec des titres à huit ou dix pour cent. Voilà pourquoi le genre disparaît des rayons, alors que c’est un des rares genres qui ne perd jamais d’argent. D’ailleurs, en termes de chiffres moyens de vente, la SF est globalement mieux placée que le polar.
En conséquence, ce serait plutôt un risque d’écrire du polar aujourd’hui, à moins de s’appeler Daeninckx, Pouy ou Grangé. C’est-à-dire d’avoir déjà une clientèle fidélisée et un talent sûr. Moi, c’est ma première expérience dans le domaine, le moins que l’on puisse dire c’est que je me suis beaucoup amusé, mais que j’en ai aussi énormément bavé. C’est aussi pour ça que j’avais envie d’écrire du polar : par défi, pour faire autre chose, pour dire « je ne suis pas un écrivain de science-fiction, je suis un romancier, point ». Je suis à l’aise dans la construction d’histoires, à l’aise avec des personnages. Et puis si j’ai envie de faire un roman historique, ce qui sera probablement le cas la prochaine fois, bah je ferai aussi un roman historique. Et cela ne m’empêchera pas d’y mettre ma patte. Je me suis discrètement éloigné de la question, là. (sourire)

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Mais on y revient… quand vous dites que vous êtes nouveau dans le polar, vous avez tout de même un « public Ayerdhal », qui est derrière vous, qui achète votre production. Il va vous suivre ! C’est quand même une police d’assurance, on ne change pas de genre innocemment.
Je ne me suis jamais posé la question en ces termes. Enfin, je veux dire, concernant Transparences. Par contre, je suis quelqu’un de très réaliste, j’ai travaillé dans le marketing donc je sais assez bien comment tout ça fonctionne. C’est vrai que j’ai un public, qu’il y a un certain nombre de milliers de personnes en France qui lisent tous ou presque tous les Ayerdhal. Ils liront probablement aussi Transparences. Mais c’est un calcul que devait faire mon éditeur, ce n’est pas un calcul que je ferai moi. Mon envie, en écrivant Transparences, c’était d’essayer de montrer à un certain nombre de lecteurs qui ne lisent jamais de science-fiction, et à un certain nombre de journalistes qui ne veulent pas s’y intéresser que, parmi les auteurs dits de SF, il y a des romanciers qui peuvent s’exprimer dans n’importe quel genre avec une égale et, je l’espère, indéniable qualité. Pour ne pas paraître trop vantard, je citerais Pierre Bordage. Pierre est un écrivain de talent, quel que soit le domaine dans lequel il écrit. J’ai eu envie de mettre les points sur les i. J’ai eu envie de dire « voyez, moi je suis romancier, c’est vrai, je ne suis pas un philosophe, je ne suis pas un poète, je suis un romancier, mais à ce titre je peux raconter n’importe quel type d’histoire. Si vous aimez mes polars, essayez d’aller jeter un œil sur mes space opera ou sur mes anticipations, ou sur le reste de mon boulot ».

Ce n’est pas un secret puisque vous l’avez déjà dit, vous travaillez, ou vous envisagez de travailler sur un ouvrage de Fantasy. C’est aussi un genre que les lecteurs de science-fiction, pour emprunter un stéréotype, n’aiment pas. Est-ce que vous cherchez à élargir votre public ?
Je cherche très clairement à élargir mon public, mais c’est pas par ce que j’écris. Je cherche à élargir mon public… Hum… Comment le formuler ? Ça, c’est très intéressant ! Par exemple, j’aimerais bien que Transparences devienne un film. Et là j’élargirai mon public, vraiment. Ce n’est pas en changeant de genre, parce que grosso modo, je vais faire le même nombre de lecteurs. À moins d’avoir un coup de génie mais ça j’y crois pas au coup de génie, je veux dire on en a un par siècle et le mien je l’ai déjà eu. Encore que… je n’ai eu que celui du siècle dernier, j’ai peut-être encore une chance pour celui-là. Non, j’ai envie de toucher à plein de choses. J’en suis arrivé, depuis 1997, à en avoir marre d’écrire. Alors, pour bosser, j’ai besoin de motivations supplémentaires, d’aller tâter de terrains que je n’ai jamais foulés. Après, que ça élargisse le public, je n’en doute pas, particulièrement si je m’essaie à la Fantasy sans trop me planter. Le genre va bien. J’espère donc que ça contribuera à mettre du beurre dans mes épinards… quoique la margarine avec les épinards c’est carrément infâme et que je préférerais manger autre chose.

Pour continuer dans ce registre plus personnel, qu’est-ce que vous avez véritablement lâché de vous dans Transparences, que vous n’aviez pas mis dans vos autres romans ?
Ma fascination pour la violence. Et quand je dis fascination, dans les autres romans, je m’en suis toujours servi comme d’un moyen d’expression, de rébellion, de révolution, en tout cas ceux qui en usent sont des gens qui essayent de bouger leur société. Ce sont généralement des femmes, la plupart de mes mecs sont assez mous, idéologues, ont du mal à prendre des décisions et ne sont pas jusqu’au-boutistes. Dans Transparences j’ai poussé le bouchon. Naïs ne flingue pas parce qu’elle a une grande idée révolutionnaire. Non, elle flingue parce qu’elle est complètement asociale, parce qu’elle s’est marginalisée de façon extrême. Elle a établi ses propres règles et elle les fait évoluer toute seule. Elle en vient même à dire quelque chose comme « Pourquoi on me poursuit moi, qui n’ai jamais tué que mille personnes, alors qu’on ne poursuit pas un certain nombre de généraux ou d’hommes politiques qui sont responsables de dizaines, voire de centaines de milliers de morts ? » Vis-à-vis de la mort et de la violence, nous vivons un monde d’une hypocrisie redoutable. Par exemple, on prétend réduire le nombre de morts sur la route en baissant drastiquement des limitations de vitesse qui n’existent que pour faire rentrer de l’argent dans les caisses de l’État, et on ferme les yeux sur les milliers de personnes qui meurent chaque année de maladies nosocomiales, dans les hôpitaux dont on réduit tout aussi drastiquement les budgets.

D’où Naïs. D’ailleurs, elle a beaucoup été comparée à l’héroïne de Kill Bill… Mais elle a d’autres origines, à chercher dans le manga, notamment la figure de la jeune femme qui n’accepte pas la société et que l’on retrouve comme poncif dans ce genre, non ?
Ça va faire plaisir à ma fille mais, à part ça, je n’ai pas vu Kill Bill et j’ai lu très peu de mangas. Moralité, le rapprochement ne risque pas de me paraître évident, surtout en ce qui concerne Kill Bill.

Ça doit être le sabre.
Oui mais alors à ce moment-là, il vaut mieux remonter aux Sept samouraïs.

En principe, la femme est censée être maternelle, maternante, amoureuse… mais chez vous, on la voit souvent basculer dans le côté négatif, sans pour autant gommer toutes ces qualités de douceur. Douceur dont, en plus, elle a besoin puisqu’elle en a été privée. Est-ce que c’est un hasard ou est-ce que c’est quelque chose de réfléchi ?
C’est vraiment réfléchi. Je ne dirais pas le côté négatif mais « the dark side of humanity ». En fait, quand j’ai commencé à écrire, on devait être en 88 je crois – mon premier bouquin a été publié en 90 mais on devait être en 88 – la science-fiction française, comme l’essentiel de la SF mondiale, était extrêmement phallocrate, machiste. Les personnages féminins n’étaient que les faire-valoir des personnages masculins, ou de simples « bons coups ». Je n’ai pas grandi dans un milieu comme ça, moi, mais alors pas du tout. Je ne me suis donc jamais reconnu dans ce genre de trucs. C’est tout naturellement que j’ai à la fois voulu écrire quelque chose de vrai et bousculer mes camarades auteurs… qui à l’époque ne l’étaient pas (des camarades auteurs) puisque je n’étais pas encore auteur. Mais j’avais envie de mettre les pieds dans le plat et j’ai commencé comme ça, puis je me suis aperçu que, finalement, je décrivais des personnages féminins assez proches des femmes que je côtoie. Il y a aussi et bien sûr le côté fantasmatique : j’aimerais bien que la femme change le monde puisque, manifestement, l’homme n’en est pas capable. À part bien sûr, madame Thatcher, comme chante Renaud ! Bref, c’est un thème récurrent chez moi, que j’exploite peut-être encore plus dans Transparences, essentiellement parce que le personnage de Naïs est jusqu’au-boutiste et parce que c’est le seul personnage féminin qui a réellement un poids constant. Elle pèse comme une chape de plomb sur tout le bouquin et sur tous les autres personnages.

Dans Transparences, vous avez réagi face à des événements récents. N’y a-t-il pas un effet catalogue, à parler de tout ce qui s’est passé ces quinze dernières années ?
Non. J’espère que non. En tout cas, c’est pour éviter cet effet catalogue que j’ai supprimé mille pages de la version originelle. Je ne voulais surtout pas être exhaustif, ni pesant, pour une fois… parce que j’ai tendance à l’être dans chacun de mes bouquins. Je ne crois pas être moins engagé dans Transparences que je ne l’ai été dans d’autres livres, mais je suis assurément moins gueulard, moins éducateur. J’ai juste envie que le lecteur se pose des questions.

Pour finir, on sent l’auteur en quête de quelque chose, mais de quoi ?
D’un deuxième souffle, comme je le disais tout à l’heure. Depuis 97, j’en ai marre d’écrire, donc j’ai besoin de nouvelles motivations dans l’écriture. Ce n’est pas seulement que j’aime toujours ça, c’est que je sais rien faire d’autre et que, apparemment, je ne suis pas trop mauvais dans cet exercice-là. Moralité, il faut que je me trouve de nouvelles motivations et, le plus simple, c’est de m’inventer des défis. Écrire un polar en était un. Le prochain sera peut-être de bosser un roman historique. Non, le prochain c’est un space opera, mais il y aura un roman historique dans un avenir proche. Il y aura aussi un autre thriller, de la Fantasy, etc. Il faut que je me remotive en permanence et je crois que c’est le cas de tous les auteurs qui font la même chose depuis longtemps. En tout cas pour en avoir discuté avec pas mal d’auteurs, dont certains sont des amis, oui, au bout de dix-quinze ans d’écriture, il faut se remotiver.

   
 

Propos recueillis par anabel delage le 6 juillet 2004.

 
     
 

Commentaires fermés sur Entretien avec Ayerdhal (Transparences)

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entretien avec Franz-Oliver Giesbert, L’abatteur

« Dans le métro, on est des petites choses dans une vie de merde : comment voulez-vous croire en Dieu en ce lieu ? »

En cette soirée de septembre très estivale, c’est un bonheur que de remonter depuis le métro Edgar Quinet la rue du Montparnasse où troquets et brasseries ont ouvert les porte-fenêtres afin que les convives profitent de la tiédeur du petit soir. De l’autre coté du boulevard du Maine se tient l’immeuble du Point. C’est au troisième étage que je dois rencontrer à 19h30 Franz-Olivier Giesbert, son directeur et l’animateur de l’émission  » Culture et dépendances  » (France 3) au sujet de son polar L’abatteur paru chez Gallimard cet été. L’entretien aura lieu dans son bureau, un mixte entre bunker et Panopticon, où la conversation durera près d’une heure et demie, confortablement installés que nous sommes dans le canapé à angle du fond de la pièce, où l’on peut admirer les quatre grands Ficus en pots que Giesbert lui-même, qui a la main verte, s’amuse à entretenir, ainsi que les piles d’ouvrages en tout genre (il y a même des bandes dessinées, c’est vous dire) qui forment sur la moquette d’étranges stalagmites…

F.G : On vous assimile, avec La Souille (1995) ou Mort d’un berger (Gallimard, 2003) à un auteur adepte du genre naturaliste mais là, avec L’abatteur, vous brisez cette image. Qu’est-ce qui vous a pris : une pulsion thrillerienne ou la volonté de se plier à un genre nouveau et à l’art du montage qu’il présuppose ?

F-O G : Oui, il s’agit bien de cette volonté. J’aime beaucoup les romans policiers. Je lis énormément, j’ai lu des romans policiers en grande quantité à une époque de ma vie (Simenon en particulier) et cela faisait quelque temps que je n’en lisais plus. Depuis toujours je me disais que je devrais en écrire un. Quand j’étais jeune, entre 9 et 19 ans, j’écrivais deux romans par an, dont de tps en temps un roman policier. C’était un genre qui m’attirait déjà. Comme j’écris mes romans  » classiques  » sans me plier à aucune règle (je les rédige à l’inspiration, plus ou moins en transe, avec les personnages qui me guident plutôt que je ne les guide), j’ai éprouvé du plaisir à construire celui-ci.

Alors que le roman traditionnel vous emmène souvent dans des embardées incroyables, le policier a ceci d’avantageux que, une fois l’intrigue fabriquée, vous n’avez plus qu’à suivre le fil. Il m’est arrivé à plusieurs reprises d’abandonner des romans parce que la voix qui me racontait l’histoire avait soudainement disparu. Ca ne peut pas arriver avec le mécanisme d’horlogerie qu’est le roman policier. Changer ainsi de style m’a plu. J’ai écrit exactement à l’inverse de ce que je fais d’habitude. Mon écriture n’est pas tout à fait automatique au sens ou Green utilisait ce mot pour qualifier ses oeuvres mais c’est vrai que d’habitude je me laisse aller, tandis qu’ici tout est construit d’avance dans ma tête : lorsque j’écris la première ligne je sais déjà comment le roman va finir, et je connais presque l’ordre des chapitres !

F.G : C’est paradoxal au niveau du plaisir de l’écriture parce que vous vous autorisez moins de libertés en fait ?

F-O G : Oui, c’est juste. J’aime écrire des essais car on travaille dans un cadre qui tend à rendre les choses plus faciles, mais on reste bridé. On a des boulets aux pieds, il faut tout vérifier. Le polar vous enferme certes dans un cadre déterminé mais il donne encore place à une grande inventivité, d’ou l’amusement qui en découle.

F.G : Il y a une tradition de politisation qui est attachée au polar : vous y inscrivez-vous ?

F-O G : Que le polar soit engagé ou pas ne fait pas du tout débat pour moi. Il y a de très bons policiers qui ne sont pas engagés et d’autres, engagés, qui ne sont pas bons. Remarque qui vaut également pour les romans. Je n’ai pas écrit L’abatteur avec l’idée d’entrer sur le terrain du livre engagé : dans les romans policiers engagés il y en a qui sont formidables, et d’autres pas. Ici je voulais juste me servir du roman policier comme d’une occasion pour me moquer de l’écologie bien pensante et pour m’amuser, ce qui est le privilège de l’auteur . On n’écrit des romans que pour avoir l’avantage d’être libres. J’y ai glissé quelques marottes philosophiques, un peu de poésie (dont certains vers dont je ne suis pas mécontent) et des personnages emportés par une histoire. Vous savez, en ce qui me concerne, je ne souhaite participer à aucune école. Maintenant, puisque vous parlez du roman politisé, je pense que la politique ne nuit pas forcément au roman…

F.G : Le fait que vous puissiez publier, vous, aussi bien dans La Blanche que dans La Noire chez Gallimard ne tend-il pas à estomper cette frontière entre roman classique et policier ?

F-O G : Il y a beaucoup d’auteurs de romans dits classiques qui s’amusent aujourd’hui à faire des polars et personne ne s’en plaint. Comment distingueriez-vous les deux genres ? Je dirais qu’il y a quelque chose de plus  » fabriqué  » dans le polar que dans le roman traditionnel. Mais c’est une définition qui tient de ma propre manière de travailler : il y a de nombreux auteurs qui écrivent des romans classiques en suivant un plan et en sachant où ils vont depuis le début, mais ce n’est pas ma manière de faire, raison pour laquelle, a contrario, le thriller me paraît davantage construit. La frontière n’est pas tant de méthodologie que de conception. Mais je pourrais demain, si l’idée me chantait, écrire des romans ainsi, adapter une stratégie très sophistiquée.

Le roman, c’est le contraire du journalisme : il ne faut pas que la technique (l’aisance, la facilité) soit trop apparente. Regardez Crimes et châtiment, sans doute l’un des plus beaux romans de l’histoire de la littérature : ce n’est pas très bien écrit, il y a maintes redites, mais l’histoire est fascinante. On a l’impression que Dostoïevski est hanté, habité et ça donne toute sa force au livre. Par rapport à cela il y a des règles inévitables dans le polar : créer des fausses pistes, pendre le lecteur par la main, faire en sorte qu’il n’ait plus envie de lâcher le livre, l’inquiéter, le terroriser… Personnellement je n’aime pas les étiquettes, ce qui est une manière très française d’aborder la littérature, et je ne vois pas pourquoi un auteur ne pourrait pas passer d’un genre à l’autre.

F.G : Précisément, vous prenez les règles du polar pour les plier à votre histoire, mais vous y ajoutez tout de même quelque chose de plus, qui vous est propre et à fait réagir – plutôt positivement – le lectorat et la critique ; à savoir l’intrusion dans les terres du polar labourée par un Dantec très cyber, de l’érudition  » classique « , avec le renvoi aux auteurs Grecs. Là, vous prenez quand même un risque puisque vous reprenez une trame habituelle où les gens vous attendent au tournant (curieux de voir comment Giesbert s’est mis au polar) pour la modifier malgré tout ?

F-O G : Je n’ai pas voulu renouveler le genre, je suis arrivé là comme un petit gars modeste. Je n’ai pas l’impression d’écrire une Oeuvre, j’adore écrire, j’ai toujours voulu être écrivain et je pense que je vais continuer à inonder les librairies de mes livres pendant encore longtemps. Ce qui le plaît le plus, ce sont les digressions… Je me souviens de William Styron dans Le choix de Sophie qui commence son livre par une digression interminable sur la vie d’un jeune auteur et qui soudain nous emmène ailleurs. Dans une moindre mesure j’ai essayé ici de prendre les gens par le cou, de rendre le roman haletant mais tout en disséminant des farces et attrapes et en m’amusant, avec des digressions, avec des choses que je pense etc.

Au départ c’était un livre de végétarien, ce que je suis. Dans la Bible l’homme est végétarien au départ, destiné à se nourrir de noisettes, de fruits et de cueillettes diverses. Et puis il y a les textes de Plutarque sur La vie des animaux, ceux de Porphyre, qu’il me plaît de faire revenir aujourd’hui… Cela étant, je ne suis pas non plus un dogmatique du végétarisme puisque je ne cache pas que je mange aussi (parfois) des bêtes à plumes !

F.G : Vous avez repris dans L’abatteur le dialecte provençal que vous aviez déjà mis en valeur dans Mort d’un Berger…mais il manque un glossaire !

F-O G : J’essaie de m’arranger le plus possible pour que le lecteur comprenne le sens de ces mots dans le contexte. Je suis un fou de vieux français, je collectionne les dictionnaires.  » Par exemple j’aime bien fruition pour dire le désir, j’apprécie plus  » ça me triste « que  » ça me rend triste « , j’adore  » grimpion pour désigner l’arriviste. Il y a aussi des mots du Midi comme  » jobastre « ,  » blagasser « , ’  » se soleiller « … Je mets depuis longtemps des mots du Midi dans mes livres !

F. G : Parce qu’il y a un grand lectorat dans le Midi ?

F-O G : Non, non. Je vis dans cette région depuis 5ans, ma femme et mes enfants aussi, lequels y sont nés. J’y écris une partie de mes livres, à cheval avec la Normandie. Je ne suis pas le dandy parisien que beaucoup décrivent parce que je ne suis pas parisien tout court ! Je suis cul-terreux normand, fils d’américain et je suis tous les week-end en Provence. Il est donc normal que l’inventivité langagière du Midi, avec la matrice de Marseille, qui remonte à Paris ensuite, m’influencent dans mon écriture. L’américanisation de la société, de la langue, la déculturation général font qu’on a affaire aujourd’hui à un vocabulaire qui se rétrécit, d’où ma volonté de redonner place aux vieux mots de la belle langue française. Et ma petite vanité c’est de voir un auteur m’emprunter un de ces termes, tel  » ramentevoir  » pour  » se souvenir « , dans un de ses textes. Par exemple quand un correcteur me dit qu’il faut écrire  » tordu  » au lieu de  » tortu « , je préfère maintenir ce vieux mot qu’on utilisait autrefois.

F. G : Vous allez finir par être éditeur aux Belles-lettres ! On vous l’a déjà proposé ?

F-O G : On m’a déjà proposé d’être éditeur et cela m’aurait beaucoup plu car c’est l’un des plus beaux métier du monde. Même si mes filiations sont plutôt du côté des grands auteurs russes et américains, je reste un franchouillard indécrottable ,qui baragouine tout juste l’anglais alors que mon père était polyglotte. Mon intention, pédagogique en quelque sorte, est simplement de contribuer à ce qu’on n’oublie pas des mots qui font partie du patrimoine de la langue française.  » Mêmement  » dans un thriller fait un peu précieux… Oui, mais c’est un mot qui a disparu il y a peu de temps, et c’est dommage. L’intérêt du métier de romancier, c’est de pouvoir parler dans toutes les langues : le provençal, le marseillais, le beur, le parler des banlieues, des abattoirs…

F.G : Vous n’êtes guère tendre avec vous-même lorsque vous vous décrivez vu à la télévision par votre personnage central, Marie Sastre ? Pourquoi cet accès de distanciation nostalgique ? Vous nous faites le bilan ?

F-O G : Non ce n’est pas cela ; j’aime bien m’engueuler en passant dans mes romans. La perversité là-dedans, c’est que, si j’écris cela, je le pense un peu. Je ne suis pas quelqu’un de triste, mais je ne me contemple pas non plus tout le temps en disant que je suis génial. Je me trouve plutôt l’air ahuri et insomniaque dans la glace, un côté hibou. L’aspect jouisseur du mec qui aime bien boire un coup se voit aussi sur mon visage. Il y a aussi cette propre perversité de mon visage liée à l’œil qui est plus petit que l’autre…Après j’en rajoute une couche en critiquant mes bouquins que j’assimile à de la daube régionaliste Même vos ennemis n’oseraient pas le dire ! C’est ce qui s’appelle avoir le sens du recul…

Vous me mettriez dans n’importe quelle région de France, en Toscane ou en Haute-Autriche je m’y plairais, c’est mon travers. Même si j’incarne par mon être et mes fibres, ma famille, mon curriculum et ma généalogie, une sorte de cosmopolitisme, il s’en faut de peu pour que je sois souverainiste. J’aime la clôture , le bocage, les haies. Or à partir d’un certain âge on se regarde avec un certain recul et je critique tout cela en moi – ce qui permet ensuite de balancer quelques reproches à la société à droite et à gauche, parce qu’on s’en est tellement envoyé à soi-même qu’il n’y a pas de raison que les autres n’y aient pas droit ! Ca équilibre le livre… Je ne fais pas partie des gens qui s’aiment et j’aime à le dire.

F.G : Votre critique des journalistes devient un peu plus marquée dans vos derniers ouvrages : faut-il y voir une lassitude quant à votre principale occupation ?

F-O G : Pas du tout, j’adore ce métier, mais je constate que les journalistes de nos jours se prennent la grosse tête et perdent parfois les pédales, à l’instar de certains juges. Je pense que chaque pouvoir, tout externalisé qu’il soit, doit être à sa place. Je suis malheureux que le pouvoir politique soit tombé aussi bas en France par exemple.

F.G : Il y a une dimension métaphysique indéniable dans L’abatteur, avec une quête du monde spirituel en dégénérescence, mais vous nous faites quand même le coup de la bondieuserie panthéiste, comme je l’ai écrit dans ma critique… Le polar, le thriller renvoie au noir par définition – c’est d’ailleurs le nom de la collection où est paru votre roman chez Gallimard -, mais chez vous il y quand même, de manière assez naïve, une espèce de blancheur immaculée, angélique qui surprend.

F-O G : J’ai toujours été comme ça. Je suis croyant. J’aime les lieux de rassemblement comme l’église, à la différence de a synagogue ou de la mosquée, qui me semblent des lieux froids où je ne ressens pas grand chose. La dimension infinie d’un ciel étoilé me fait croire en dieu, sans que j’ai besoin d’interroger cette croyance-là, et c’est ma naïveté – que j’assume ! Je suis très érudit sur l’histoire des religions, j’apprécie certains textes du taoïsme, du Coran ou de la Kabbale, mais sans y adhérer aveuglément pour autant.

F.G : Vous réintroduisez ici la métempsycose par exemple…

F-O G : Oui, pour moi cela va de pair avec la théorie du recyclage des atomes. Nous sommes des poussières d’étoiles, et ces atomes peuvent être ceux de Jules César ou de Cromagnon en ce qui me concerne, ils sont là, nous constituent et sont le reflet de nous-mêmes. Que je sois panthéiste transparaît dans tous mes livres, même si en la matière je tente de ne pas trop me lâcher de peur de pervertir le livre… Et puis parfois je pars dans des délires, ce qui fait partie intégrante de ma personnalité ! Mais l’on peut citer de grands auteurs qui se sont engouffrés dans cette voie, tels Goethe ou Hugo. J’ai de toute façon un côté très oecuménique, qui ne s’arrête pas aux trois monothéismes.

F.G : Etymologiquement, la religion peut désigner les liens entre les individus (re-ligare en latin) : peut-on dire que vous êtes en définitive un écrivain du lien, sur le lien, entre les êtres et les choses ou les animaux ?

F-O G : Complètement, quand on est un croyant comme moi on ne croit qu’aux liens : avec la terre, la nature, le ciel, les animaux, les hommes. Or l’histoire de la canicule de cet été a montré combien ces liens se distendent, se perdent. En même temps je suis moi-même resté à Paris pendant quatre ou cinq jours, abruti, prostré par la chaleur sans me demander s’il n’y avait pas dans mon entourage des personnes âgées qui pouvaient avoir besoin de moi… De manière générale il n’y a pas de lien social en ville, c’est pourquoi je préfère de loin vivre en province. En ville, tout est artificiel et connote la stratégie du pouvoir alors qu’à Manosque j’ai des relations d’égal à égal avec le facteur ou le barman. Si je puis être grisé par l’ivresse de la modernité dont parle un Dantec je constate aussi partout la dissolution du lien social que vous mentionnez à juste titre. Cela rejoint d’ailleurs ma théorie sur la croyance qui disparaît avec l’urbanisation croissante.

Plus les gens vivront dans des souterrains et se déplaceront dans le métro, moins ils croiront en Dieu. Dieu ne se trouve que dans le ciel ou dans la terre. Quand un orage éclate, on voit des choses qui nous dépassent (et je ne pense pas seulement à un dieu qui enverrait la foudre !) Dans le métro, on est des petites choses dans une vie de merde : comment voulez-vous croire en Dieu en ce lieu ? Si c’est là le seul horizon, le seul ciel, que nous offre la ville, avec après le ciel du train de banlieue, c’est effrayant. Je ne prêche pas par là le retour à la nature, je dis simplement que pour être équilibré il faut aussi voir la nature.

F.G : Vous convoquez le mot vérité à de nombreuses reprises dans votre roman. En grec, vérité se dit aléthéia, et désigne la sortie de l’obscur, le dévoilement. Bref le moment où on sort du métro… Vous pensez que la vérité est le mal du siècle ?

F-O G : Non, c’est Le problème de l’humanité, point barre. L’humanité qui, avec la civilisation, est entrée dans le mensonge, l’imposture, les rapports de pouvoir.

F.G : Mais comment entendez-vous ce terme : s’agit-il de l’amour des autres ?

F-O G : La vérité est un thème clef dans L ’abatteur car un roman policier se définit par la recherche de la vérité. Quand on est journaliste on est censé chercher la vérité, donc elle m’intéresse. Là, on revient aux textes anciens, à L’Ecclésiaste. Face à la vérité il y a la vanité du monde, l’inconscience de ce qu’on est, l’appétit dérisoire pour les titres et les décorations. On se remplit les poches, on construit des châteaux, on fait le malin…

F.G : L’ambiguïté fondamentale de votre livre n’est-elle pas dans le fait que les méchants, par exemple le docteur Graaf qui greffe des têtes sur des corps autres, ne sont pas vraiment méchants (à tout le moins au sens biblique de  » celui qui ne croit pas  » ) ?

F-O G : Il confond certes les moyens et les fins mais il n’est pas plus noir que Marie Sastre car il veut aider, il veut sauver une vie… Ce qui est extraordinaire, vous avez raison de le souligner, c’est que tous ces gens dans ce roman essaient de faire le bien en en effet. C’est souvent le cas car on fait le mal parce qu’on tentait de faire le bien. Tous les personnages vont dans le bon sens, ils ont tous une motivation positive : Marie veut arrêter le coupable, Graaf sauver une malade, un mari aider sa femme, Medhi secourir sa mère…Je ne voulais pas faire de polar avec un être diabolique : en ce sens il n’y a pas ici de méchant à proprement parler.

Propos recueillis par Frédéric Grolleau le mercredi 17 septembre 2003

   
 

Franz-Oliver Giesbert, L’abatteur, Gallimard, 2003

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Stephen King, Cellulaire

Un monde de communication où personne n’a plus rien à se dire et préfère dévorer son animal de voisin

Ça pulse grave chez les morts-vivants…

Voilà un roman, Cell en v.o, qui était des plus attendus. Tant parce que son auteur, le prolixe Stephen King, avait annoncé que, peut-être, il n’écrirait désormais plus grand-chose après l’accident qui faillit lui coûter la vie en 1999 (cf. Ecriture) – à quoi il faut ajouter la dégénérescence maculaire de l’œil qui le rend progressivement aveugle – que par le thème abordé, entre hommage au film de série B et fantastique : imaginez seulement un virus mortel transmis par les téléphones portables qui frappe soudain les États-Unis (sans doute, le monde entier) et provoque le pire des scenarii catastrophes – un cataclysme que même Tom Clancy, expert en complots terroristes high tech n’aurait pu prévoir !

 Vous êtes dans Cellulaire, jouissif thriller du maître incontesté en la matière, après des titres aussi faramineux que Carrie, Shining, Fléau, Ca, Misery, Bazaar, Sac d’Os, 28 jours après, Tout est fatal, Roadmaster… Avec plus d’une cinquantaine de romans et recueils de nouvelles, tous largement best-sellers et traduits dans le monde entier, notre homme, rappelons-le, est l’un des auteurs les plus vendus sur la planète avec 350 millions de livres écoulés
Fidèle au gimmick de certains de ses textes fondateurs, comme Le Fléau (dont les premiers chapitres relatent la chute des Ètats-Unis sous l’action dévastatrice de la Super-Grippe), Dreamcatcher, les Tommyknockers ou la Tour Sombre, King fait reposer le ressort essentiel de l’action sur un « ka-tet », un petit groupe de singularités réunies dans l’adversité et combattant pour préserver leur liberté dans un univers devenu hostile : Clayton Riddell, dessinateur du Maine de passage à Boston pour y vendre ses dessins, rencontre ainsi, suite au lancement de « L’impulsion » (the pulse) un 1er Octobre qui provoque la folie du monde en grillant le cerveau de tous les utilisateurs de téléphone portable, Tom un homo moustachu et Alice, une ado, qui ont réchappé par miracle aux accidents, attaques diverses et autres égorgements à dents nues par lesquels le chaos vient de remplacer la normalité.

On ne saura jamais quelle est l’origine dudit signal (un canular cybernétique, expérience scientifique , un sabotage terroriste ?) mais une chose est sûre : tous ceux qui utilisent leur portable pour prendre des nouvelles de leurs proches renforcent à leur tour la pandémie et deviennent aussitôt des « siphonnés »(des phone-crazies) se comportant tels les pires zombies sanguinaires du réalisateur Romero à qui King dédie ce livre, en compagnie de l’auteur SF Richard Matheson…
Clef du récit alors : la décision de Clay, coûte que coûte, de retourner en compagnie des deux survivants dans le Maine pour savoir si sa femme et son fils de 12 ans sont vivants. Organiser ainsi la « résistance » contre les « siphonnés » au fil d’un périple initiatique (vers le nord, vers une réserve indienne ne permettant pas aux portables de fonctionner et où est censée se cacher la clef du mystère) qui permet au romancier en verve de régler quelques comptes avec la belle modernité US, qui fait qu’on en est arrivé là. Un monde de communication où personne n’a plus rien à se dire et préfère dévorer son animal de voisin.

Un im-monde où les zombies se rassemblent en troupeaux pendant le jour, ne laissant pour seule possibilité aux « normaux » que de vivre la nuit, période que les siphonnés, tombés comme en léthargie, mettent à profit pour recharger les accus du programme de l’Impulsion qui a effacé leur disque dur cérébral… Mais, moins qu’un virus, l’Impulsion est surtout une sorte d’onde effaçant toute capacité de réflexion, toute trace d’éducation, toute inhibition du cerveau des victimes. Fantastique prétexte romanesque pour décrire à la vitesse grand V un retour à l’état d’homme des cavernes, chacun n’aspirant plus qu’à exécuter son prochain.
Il est fort tentant de ramener dès lors Cellulaire à un pamphlet politique tourné contre les cauchemars d’une Amérique post 11/9, consumériste à outrance et détruite par ses propres icônes. Abondent d’ailleurs les critiques contre l’administration Bush (« Où est la Garde nationale ? », demande un survivant ; « En Irak », lui répond un autre. « C’était si peu une plaisanterie que Tom ne sourit pas »), même si les reproches demeurent en la matière un tantinet désuets, surtout chez un auteur qui n’hésite pas à renvoyer quelques pages plus loin à titre de lieux communs à Eminem ou Britney Spears !

On voit bien comment King se régale sur une prémisse telle que : un portable sonne, toute la civilisation s’écroule avec la suite logique – massacres de morts-vivants, membres arrachés, yeux crevés, carotides déchiquetées… – une ode gore prochainement adaptée au cinéma par Eli Roth, le spécialiste du cinéma d’horreur hollywoodien (Cabin fever, Hostel).
Reste que l’ensemble du roman n’est pas aussi maîtrisé qu’il le devrait. Outre que le scénario est un peu faible au sujet de cette zone neutre, le TR 90 que King met dans la plupart de ses derniers romans, que ce monde en proie à la désorganisation abasolue n’est guère décrit ni approfondi – on en reste tout du long à la seule intropsection des protagonistes… -, l’hémoglobine l’emporte avec allégresse sur la psychologie des personnages, en particulier celle du dessinateur de fantasy Clay, alors qu’on s’attendait précisément à ce que Stephen King développe ici la nostalgie du créateur condamné à abandonner ses héros de papier – credo par excellence de la Tour Sombre. Sans doute le romancier a-t-il eu peur de verser dans un Fléau bis au happy end convenu, ce qui l’a contraint à ne pas abattre toutes ses cartes initiales pour les garder dans la manche, au cas où. Paradoxalement, la médiation même des téléphones mobiles comme arme de destruction massive des hommes du XXIe siècle est assez gratuite sinon allusive….

Malgré quelques coquilles et écarts de traduction (avec au passage un splendide « interconnection » perdant dans la tourmente son X à la page 124), Cellulaire est donc à la fois efficace et captivant par l’intrusion sans crier gare de l’horreur dans la vie ordinaire qu’il met en scène, mais il n’atteint pas la magie des plus grands opus du Maître. Il vous fera toutefois regarder d’un autre œil – empli d’espoir ou de haine, là est (toute) la question – la personne qui est en train de s’égosiller pour confier les plis et replis de sa vie pas si privée que ça pendant trois heures trente dans le TGV entre Paris et Marseille.
Réconfortant, non ?

frederic grolleau

   
 

Stephen King, Cellulaire, (trad. William-Olivier Desmond), Albin Michel, mai 2006, 403 p. – 22,00 €.

 
     
 

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Dan Simmons, Le Chant de Kali

Saviez-vous que l’auteur du cycle d’Hypérion avait commencé par écrire des romans d’horreur ?

Robert Luczak est un homme comblé : il a une femme merveilleuse, une adorable fillette et il gagne bien sa vie. Lorsque la maison d’édition Harper’s lui demande d’aller chercher le dernier manuscrit d’un poète hindou mort il y a sept ans, il est aux anges. Sitôt la nouvelle apprise, il va l’annoncer à son vieil ami Abe Bronstein, qui n’est autre que le directeur de la revue Voices. Robert est d’autant plus heureux que sa famille est du voyage : sa femme étant d’origine indienne et parlant couramment six langues, elle servira d’interprète en même temps qu’elle retrouvera son pays, quitté à l’âge de six ans. Abe se renfrogne et confie alors les choses étranges vues lors de son unique voyage en Inde, persuadé de faire renoncer Robert. Voyant que son récit reste sans effet, il supplie son ami d’y aller seul…
Dès leur arrivée à l’aéroport de Calcutta, Robert réalise qu’il aurait dû écouter les conseils d’Abe. Mais ce qui se produit alors n’est rien en comparaison de ce qui l’attend, et pas question de se rebeller quand la déesse de la Mort elle-même vous prend en grippe !

 Formidable récit d’horreur à lire pelotonné sous ses draps la nuit, ce livre ne traite pas tant du dépaysement et de la découverte d’une autre culture que d’une quête initiatique morbide. Le lecteur suit les errements d’un héros qui comprend tout avec un temps de retard. La découverte de l’Inde est un sujet bien relaté, surtout quand elle est abordée depuis le point de vue d’un Occidental qui n’a pas pris un instant pour se documenter au préalable. On ne peut pas en dire autant de l’auteur ! Dan Simmons aborde son sujet en connaisseur et prend un malin plaisir à disperser des bribes d’informations de-ci de-là… les éclaircissements étant apportés par les personnages au fur et à mesure, selon leur bon vouloir et leurs motivations. Le suspense tient d’un bout à l’autre et on appréciera la fin de ce voyage avec autant de soulagement que la famille Luczak !

Dan Simmons mène son petit monde d’une main de maître et réussit à créer un univers à l’aide de quelques descriptions simples et pleines d’à-propos. Le reste n’est qu’action, ce qui donne une force et une vitalité formidables à ce texte. Mais là où l’auteur s’amuse le plus, c’est lorsqu’il jongle avec les genres littéraires. On sent déjà poindre l’Homme Nu, ce brillant roman ayant la forme d’un exercice de style dans lequel Dan Simmons marie au moins trois genres différents et une demi-douzaine de styles de la littérature fantastique. Ici, il se contente d’une brève incursion vers le roman policier, ce qui amène le héros dans une course-poursuite hallucinante, digne d’un blockbuster cinématographique. Puis, à bout de souffle, on replonge dans l’horreur, accompagnant Robert Luczak jusqu’au dénouement apocalyptique.
À l’image de son aîné et compatriote Graham Masterton, Dan Simmons fait preuve d’une grande capacité d’imagination et d’un goût particulier pour les mises en scène macabres. Ce qui le démarque, c’est sa capacité à outrepasser les règles établies et à sauter d’un genre à l’autre avec une simplicité déconcertante. Dérouté, le lecteur se perd et l’angoisse monte d’autant plus que les repères s’entremêlent, s’effacent, pour finalement réapparaître au détour d’un nouveau paragraphe. Cette « marque de fabrique » est une constante dans l’écriture des one shot et déroute souvent les habitués du maître Stephen King.

Une réédition bienvenue du premier roman de l’auteur du mythique cycle d’Hypérion.

anabel delage

   
 

Dan Simmons, Le Chant de Kali (traduit par Bernadette Emerich), Folio SF n°201, 2005, 373 p. – 5,30 €.

 
     
 

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Dean Koontz, Au clair de lune

Trois jeunes gens à qui un savant fou a injecté un mystérieux produit se lancent dans une course poursuite à travers les Etats-Unis


E
n route pour une de ses expositions de peinture à Santa Fe, Dylan O’Conner s’arrête dans un motel pour s’accorder un peu de repos en compagnie de Sheperd, son frère autiste. En un instant, sa vie va basculer dans le cauchemar : il se fait agresser dans sa chambre par un « savant fou » qui lui injecte un produit aux effets inconnus.
Peu après, Jillian, une jeune artiste comique, qui s’octroie elle aussi une nuit de calme dans le même motel, sert également de cobaye au savant. Comme à Dylan, le « médecin » lui indique qu’à son réveil, elle devra prendre la fuite, car les ennemis du médecin seront à leur recherche pour contrecarrer ses plans.
Jillian rencontre Dylan et son frère peu de temps après, et tous trois s’aperçoivent qu’ils n’ont pas d’autre choix que la fuite, d’autant que la voiture du médecin explose avec ce dernier à son bord. Très vite, les deux jeunes gens sont sujets à d’étranges phénomènes : Jillian a des visions, qui pourraient se révéler prémonitoires, alors que Dylan ressent des « courants psychiques » le poussant vers des endroits où ont eu lieu des tragédies. Sheperd, quant à lui, vit dans son monde, mais son comportement est de plus en plus énigmatique.
Quelle est la nature de la substance qui leur a été injectée ? Et quel rôle tiennent-ils dans le gigantesque puzzle créé par ce savant fou ?

Point n’est besoin de présenter Dean Koontz : au même titre que Stephen King, il compte parmi les auteurs américains les plus lus en matière de fantastique ou de thrillers paranormaux. Salué par le magazine Rolling Stones comme le « plus populaire des romanciers à supense des États-Unis », il a le don de propulser le lecteur dans un monde contemporain où règnent la peur et l’angoisse.

Au clair de lune nous propose une course poursuite à travers les États-Unis, un « road-book » fantastique qui joue avec les nerfs du lecteur, entraîné, comme les trois héros, dans ce voyage à cent à l’heure. Au fil des chapitres se reconstitue un gigantesque puzzle narratif – auquel fait écho le passe-temps favori de Sheperd – en compagnie de Dylan et Jillian, qui ne comprennent rien à ce qui leur arrive. Tout d’abord victimes, ils prennent rapidement leur situation en mains et décident d’utiliser leurs nouveaux pouvoirs, qu’ils commencent tout juste à maîtriser, pour faire le bien autour d’eux.
L’originalité du roman tient en bonne partie à la présence du jeune autiste Sheperd, surprenant autant qu’émouvant, et à qui Dylan porte un amour et une dévotion immenses. Quant à Dylan et Jillian, ils forment un couple fort attachant, doté d’un humour ravageur qui les aide à tenir bon en toutes circonstances.
Leur histoire tient un peu du conte de fées moderne, l’amour s’avère en effet salvateur face au mal qui ronge la planète chaque jour. La fin du roman pourrait laisser présager une suite aux aventures de nos trois héros… le succès de ce nouveau roman incitera-t-il l’auteur à pousuivre les aventures du « club du clair de lune  » ?

franck boussard

   
 

Dean Koontz, Au clair de lune (traduit de l’anglais par Dominique Defert), J.C. Lattés, 2004, 456 p. – 22,00 €.

 
     
 

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Chuck Palahniuk, Berceuse

Un road story à la Palahniuk, la quête d’un graal impie par une famille factice

Il aura fallu attendre mars 2004 pour que paraisse en France le 4ème roman de Chuck Palahniuk, l’auteur de Fight Club. Il s’agit pourtant d’un des écrivains les plus bankables de la littérature américaine, qui construit, à coup de best-sellers radicalement déjantés, une œuvre culte venue de l’underground.

Votre patience, lecteurs francophones, n’aura pas été vaine : Berceuse va effectivement vous emmener loin, vous éclater la tête et ça va être bon ! Vous y croiserez aussi une Vierge à dreadlocks et au pubis rasé qui graffite le ciel de messages lapidaires parsemés de fautes d’orthographe…
Voici Big Brother, qui chante et qui danse, et qui vous nourrit de force de sorte que jamais votre esprit ne crie suffisamment famine pour penser.

Carl Streator, le narrateur, est journaliste, abonné aux articles de fond. Chargé d’une enquête sur le phénomène de la mort subite du nourrisson, il a lui-même perdu sa femme et sa petite fille dans des circonstances incompréhensibles. Il griffonne chaque détail sur un calepin auprès de berceaux vides, dans les salles de bain de parents endeuillés, et découvre le détail commun à toutes ces scènes de désespoir : un livre de comptines et rimes du monde entier, ouvert à la page 27.

C’est une berceuse d’Afrique, indolore et fatale. Une chanson d’élimination, mortelle envers ceux à qui on la raconte pour abréger leur souffrance. Elle se loge dans la mémoire de Streator. Chargé de furie, de chagrin, de l’indicible horreur d’avoir tout perdu de sa vie, Streator est un baril de poudre ambulant qui a de plus en plus de peine à maîtriser ses pulsions.
Et voici Big Brother qui chante et qui danse pour que je ne me mette pas à trop penser pour mon propre bien.

Il rencontre alors Helen Hoover Boyle, agent immobilier spécialisée dans la vente de maisons hantées. Tirée à quatre épingles, rutilantes d’ors et de joailleries aux couleurs métaphoriques, Helen est une charmante cynique avec ses propres gouffres à fleur de peau. Elle lui confirme l’impact de la berceuse et l’existence d’un Livre des Ombres renfermant tous les sorts. Tous les dangers et tous les espoirs…

La jeune secrétaire d’Helen, Mona Sabbat, est une fervente new-age, pratiquante du Wicca avec son copain Oyster, un rasta écolo-radical insupportable. « Juste au-dessus de l’encolure orange de sa robe, au-dessus de sa clavicule droite, elle porte tatouées trois minuscules étoiles noires. »

Ensemble, avec des buts différents, ils vont s’embarquer dans une traque aux exemplaires de la comptine à travers les Etats Unis. Mais peut-on museler une infection psychique lorsqu’elle a commencé à se répandre à l’ère de l’information ?

Deux générations dans une voiture, un road story à la Chuck Palahniuk, la quête d’un graal impie par une famille factice : 300 pages de tension, de péripéties, de remarques cinglantes et de miracles.
« Chaque génération veut être la dernière. » Oyster

Avec son humour sardonique, ses images chocs, son intrigue explosive et sa morale déstabilisante, Berceuse va contaminer la mémoire des lecteurs. Bien que très lisible, c’est un texte qui se mérite car certains passages sur les bébés morts ou sur les abattoirs sont difficiles à supporter. Mais la vie est cruelle, et « tuer les gens qu’on aime n’est pas la pire chose qu’on puisse leur faire ».

Sur une thématique de pouvoir, voici une Berceuse sous-tendue de colère et d’émotion, écrite par la main de gauche de Palahniuk sur un parchemin de peau humaine. Passionnante pour les fans de Fight Club tout comme pour ceux qui y découvriront un nouvel auteur.

 
stig legrand

   
 

Chuck Palahniuk, Berceuse (traduit de l’américain par Freddy Michalski), Gallimard « La Noire », mars 2004, 336 p. – 22,00 €.

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Nicholas Sparks, Le Tournant de la vie

Miles Ryan a perdu sa femme dans un accident de la route. Des années plus tard, toujours hanté par les faits, pourra-t-il retrouver l’amour ?

M
iles Ryan, la trentaine, est un shérif accompli. Il élève seul son petit garçon Jonah, depuis qu’un terrible accident a coûté la vie à son épouse quelques années auparavant. Fauchée sur le bas-côté d’une route de campagne par une voiture, Missy est morte sur le coup mais le chauffard a pris la fuite et on ne l’a jamais retrouvé. L’échec de l’enquête ronge encore Miles, qui n’a toujours pas reconstruit sa vie. Jusqu’au jour où il rencontre Sarah, la jeune institutrice de son fils. Elle propose à Miles d’aider Jonah, en proie à quelques difficultés scolaires. Peu à peu Miles et Sarah s’apprivoisent pour oublier leurs blessures. Mais le passé resurgit soudain… Sarah détient sans le savoir un lourd secret qui pourrait bien compromettre leur avenir.

Le talent de Nicholas Sparks, reconnu aujourd’hui comme l’auteur romantique par excellence (Une bouteille à la mer, Le Temps d’un ouragan…) explose avec son dernier roman Le Tournant de la vie. En s’appuyant sur un événement tragique qui sépare un couple trés uni, Nicholas Sparks dresse le portrait émouvant d’êtres humains brisés et retrace avec sensibilité leurs tentatives de reconstruction. Un nouvel amour ne peut éclore que si le passé est définitivement enterré, or Miles est toujours hanté par le chagrin et la culpabilité de n’avoir pas retrouvé le « meurtrier  » de sa femme. Partagé entre sens du devoir et sentiments amoureux, Miles est un homme qui émeut. Sarah, quant à elle, se remet d’un mariage difficile, mais elle incarne néanmoins l’espoir pour Miles et Jonah qu’une vie de famille est à nouveau possible.
Trés vite, on s’attache à ces personnages torturés ; et bien que tout cela baigne dans les bons sentiments, l’histoire est rendue très forte par le suspense qu’induit l’enquête menée par Miles. De plus, plusieurs voix prennent en charge le récit – certains chapitres sont narrés par l’auteur de l’accident – ce qui renforce encore l’intérêt de l’intrigue.
Le tournant de la vie semble un roman incontournable à lire cet été… en toute sécurité sur les routes des vacances.

franck boussard

   
 

Nicholas Sparks, Le Tournant de la vie (traduit de l’anglais par Francine Sieti), Robert Laffont « Best Sellers », 2004, 278 p. – 18,00 €.

Initialement paru chez France Loisirs sous le titre Une flamme pour l’amour.

 
     
 

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Per Wahlöö, Meurtre au 31ème étage / L’Arche d’acier

Deux nouveaux polars venus du froid

Per Wahlöö et sa femme Maj Sjörwall ont conçu ensemble une série mettant en scène l’inspecteur Martin Beck qui leur a valu le succès. Chacun a aussi écrit séparément, et Per Wahlöö a notamment produit deux romans de science fiction – situés plus précisément dans un futur proche et un pays ressemblant vaguement à sa Suède natale – Meurtre au 31ème étage (paru aux Etats-Unis sous le titre The Thirty-first Floor, en 1965) et L’Arche d’acier (Steep Spring, 1968), aujourd’hui republiés en français dans la collection poche de Payot-Rivages.
Politiquement engagé à gauche, Per Wahlöö affirmait (il est mort en 1975) utiliser le roman noir « comme un scalpel, pour ouvrir le ventre d’un soit-disant état providence de type bourgeois, idéologiquement paupérisé et moralement contestable. » Parfois comparé à un Georges Simenon, il s’est concentré sur le quotidien d’un policier, décrit de façon minutieuse et réaliste, une sorte d’Hercule Poirot, en somme.

Dans Meurtre au 31ème étage, un empire de presse contrôle l’ensemble des publications du pays. La population est maintenue dans un état de béatitude calme par des parutions soigneusement affadies, ne risquant de choquer ou d’inquiéter personne. Les directeurs de l’immense bâtiment qui regroupe les différents organes viennent de recevoir une lettre de menace : une bombe va exploser.
L’inspecteur Jensen, policier obéissant et méthodique, n’a jamais connu l’échec. C’est donc naturellement que l’on s’adresse à lui pour enquêter. Suivi de près par les hommes en gris de la sécurité, il arpente le bâtiment et tente de pénétrer dans les arcanes du pouvoir pour en percer les secrets, sans jamais se permettre le moindre commentaire déplacé. Il est là pour obéir aux ordres.

C’est aussi le cas dans L’Arche d’acier où, encore auréolé de son succès précédent mais affaibli par une maladie latente de l’estomac, il doit s’absenter du pays pour aller se faire soigner… Le pronostic n’est pas optimiste. Contre toute attente, il en réchappe. Un représentant du gouvernement en place vient alors le débusquer dans son hôpital à l’étranger, car des événements sans précédent et d’une extrême gravité ont secoué la nation en son absence, entre révolution et épidémie létale. On attend de lui qu’il investigue et informe son gouvernement, réfugié dans un pays voisin.
Jensen est un personnage intrigant, qui suscite l’intérêt per se : fréquemment décrit comme « impassible« , « impénétrable« , « indéchiffrable » ou « inexpressif« , il applique des règles immuables en toutes circonstances, montrant peu d’intérêt pour l’utilité de ces règles ou d’empathie pour ses congénères. Dans une adaptation cinématographique de Meurtre au 31ème étage datant de 1989 et intitulée Kamikaze, Rainer Fassbinder lui-même incarnait un Jensen fort convaincant, officieux et dénué de tout affect. Cependant, dans les deux opus, un certain sens de la comédie infiltre le manque d’humour de Jensen, en particulier lorsqu’il est confronté aux opposants du régime ou quand il fait l’inventaire des employés du bâtiment de presse, cruels stéréotypes.

Autre source d’intérêt des deux romans, la satire d’une société qui, si elle est clairement une dystopie, ressemble étrangement à la nôtre, ou du moins à ce qu’elle pourrait devenir. Passionné par les phénomènes d’abus de pouvoir, Wahlöö offre une analyse politique au vitriol. Les problèmes majeurs qui empoisonnaient les démocraties – logement, chômage, inégalités sociales – ont été résolus, justement en étant déclarés résolus. Comme dans 1984 d’Orwell, les gouvernants de ce paradis corporatiste sont profondément offensés par toute forme de dissension. La presse, jadis vecteur d’anxiété, est devenue un organe digne de confiance, prodiguant réconfort et tranquillité d’esprit. Mais, si l’alcool est interdit, l’alcoolisme n’a jamais été si répandu, et le taux de natalité est aussi bas que celui du suicide est haut. La politique phare du gouvernement est la « compassion« , et même si on a déterminé que la couche d’air pollué atteignait « une hauteur de cinquante ou soixante mètres« , « ces études, de simple routine, [ne sont] suivies d’aucune mesure. » Difficile de ne pas y reconnaître des points familiers.

Deux romans dont l’intérêt réside donc plus dans la peinture d’un monde aseptisé mais malade, que dans les enquêtes elles-mêmes, menées sans grande conviction et qui semblent se résoudre sans l’intervention du policier, témoin impassible de son temps.

Agathe de Lastyns

Per Wahlöö, Meurtre au 31ème étage, traduit du suédois par Philippe Bouquet et Joëlle Sanchez, coll.Rivages Noir, Payot-Rivages, octobre 2010, 229 p.- 8,50€
Per Wahlöö, L’Arche d’acier, traduit du suédois par Joëlle Sanchez, coll.Rivages Noir, Payot-Rivages, octobre 2010, 215 p.- 8,50€

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Classé dans Pôle noir / Thriller

Eddie Muller, Dark City – Le Monde perdu du film noir

Un livre d’ambiance extrêmement documenté à ne pas manquer et à compulser sans modération

Le film noir américain est ancré à jamais dans l’imaginaire des cinéphiles. Les années 40 symbolisent plus particulièrement l’aura qu’il dégage. Que les acteurs soient du côté des good guys comme le charismatique Humphrey Bogart ou des bad guys comme Peter Lorre, tous ont cet aspect bien spécifique du genre, cette touch of evil. Tous ont l’occasion de tenir dans leurs bras la femme fatale et fragile qu’incarne parfaitement Vera Mills dans The Wrong Man. Dans ce magnifique ouvrage d’Eddie Muller, auteur de polars et d’essais sur le cinéma, préfacé par François Guérif, une maquette très classe nous offre des illustrations en veux-tu en voilà ainsi qu’une masse d’anecdotes soutirées des plateaux de tournage d’Hollywood.

À Dark City, les rues et ruelles ne sont pas noires de monde, mais sombres, pauvrement éclairées d’un lampadaire ébréché. Aussi ne faut-il pas s’attarder au croisement de Sinister Height et de Thieve’s Highway. D’ailleurs, les taxis ne circulent plus. Des pas pressés et féminins en encouragent d’autres, plus nombreux. Soudain, déchirant la nuit, des coups de feu s’échangent, un cri jaillit d’une gorge éplorée, une voiture surgit de l’horizon et dans un crissement de pneus s’arrête à proximité. Des portières claquent, des mots s’échangent, un corps inanimé est déposé sur la banquette arrière. Pas le temps de dire « ouf » que tout disparaît et que l’on se demande si on n’a pas rêvé. Et tel est bien le but de ce livre. Outre sa très grande qualité documentaire, Dark City est avant tout un livre d’ambiance, qui s’apprécie d’autant plus que le lecteur, cinéphile averti, a l’esprit fécond. Les pages se tournent avec une fureur mal contenue, et les nombreuses illustrations, pour la plupart des photos de tournage, sont tout sauf muettes. On perçoit cet accent américain. On entend ces voix graves et viriles, et l’on décèle la fourberie et la tricherie chez cette femme qu’on est prêt à croire alors que la raison pousse à s’éloigner d’elle et à s’occuper de ses oignons à soi.

En fin d’ouvrage, toute une gamme d’affiches de films moins connus met en avant ce cinéma de seconde zone qui pullulait. Un peu comme les bonus d’un DVD. Le livre n’est absolument pas fait pour se lire d’une traite. On a le devoir de piocher à droite, à gauche, des anecdotes, des informations, des idées de films à voir ou revoir. Le prix peut paraître prohibitif (47 €), mais c’est un bel ouvrage où la qualité transpire. Un cadeau à faire ou à se faire pour les plus égoïstes. Un ouvrage de référence à ne pas manquer, et à compulser sans modération.

julien vedrenne

   
 

Eddie Muller, Dark City – Le Monde perdu du film noir, Clairac éditeurs, février 2007, 320 p. – 47,00 €.

 
     

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De Georges Sim à Simenon – Bibliographie

Voici un ouvrage qui fera date dans l’histoire des écrits simenoniens. Claude Menguy devient CM, LA référence

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e Georges Sim à Simenon
recense l’ensemble des travaux de Georges Simenon ; signé Claude Menguy, ce livre est l’aboutissement d’une vaste entreprise commencée en 1967 et qui n’est pas près d’être finie tant les écrits du spécialiste belge de la littérature noire et policière sont nombreux et dispersés, le maître ayant écrit sous de multiples pseudonymes et dans une foule de journaux.

Cette bibliographie cible avant tout les adeptes simenoniens, les étudiants et les bibliothécaires. Ce n’est pas un ouvrage qui se lit. D’ailleurs, la seule partie lisible en est la préface de Pierre Deligny. Le reste, c’est pour les collectionneurs et les lecteurs acharnés – ils sont nombreux – du grand Georges.

Louvrage se décompose en deux grosses parties, les œuvres sous patronyme et les œuvres sous pseudonymes. En tout, près de cinq cents entrées, dûment répertoriées et référencées CM [Claude Menguy] comme l’est le répertoire musicographique de Mozart avec la codification K [Köchel].

Au tiers du volume, une riche iconographie de seize pages propose des reproductions de diverses couvertures de romans de Simenon à différentes époques. Après chaque partie, des index dont les pages ont les bords grisés reprennent les nombreux titres des ouvrages du père de Maigret.

De Georges Sim à Simenon trouve évidemment sa place chez Omnibus, qui met là ce qui peut ressembler à un point d’orgue à un travail colossal qui a vu la réédition de toute l’œuvre romanesque, mais aussi théâtrale et feuilletonesque de Simenon.
Ce travail encyclopédique et exhaustif a aussi mis en avant les écrits de Michel Carly – et maintenant ceux de Claude Menguy, deux saints-simenoniens patentés…

julien vedrenne

   
 

Claude Menguy, De Georges Sim à Simenon – Bibliographie, Omnibus, 2004, 434 p. – 35,00 €.

 
     
 

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Alfred Eibel et Françoise Monfort, 500 façons d’éliminer son prochain

Quelques problèmes relationnels à régler avant de partir en vacances ? Ce livre pourrait bien vous aider


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00 façons d’éliminer son prochain
est un dictionnaire des plus simples. Il répertorie, comme son nom ne l’indique pas forcément, 500 moyens de commettre un meurtre parmi tous ceux proposés par la littérature noire et policière. C’est un travail dont l’idée aurait pu venir à tout le monde, mais qui demande de nombreuses connaissances et nécessite beaucoup d’acharnement, d’abnégation.

500 façons d’éliminer son prochain est aussi un grand et beau voyage littéraire qui offre un large panel de lectures futures et à venir pour qui est en manque d’inspiration. Ce magnifique dico-livre-objet commence par un abat-jour électrifié déniché dans La Mort à ses entrées de Fredric Brown et se conclut par un zinzin, trouvé, lui, dans Les Larmes du chef de Daniel Picouly.

De l’écharpe à la crucifixion en passant par le banal pistolet automatique et le non moins banal tranchoir ; de Carter Brown à l’incontournable Agatha Christie en passant par des auteurs moins connus comme Richard Deming ou Hubert Monteilhet – surnommé le Montherlant du polar ; de Une balle dans le canon à Papier tue-mouches en passant par 1275 âmes ou La Grande fenêtre, c’est une exploration sans fin de cet univers noir. Très vite, procéder à l’inventaire des façons de tuer devient un prétexte à errer parmi ces nombreux titres, d’autant que chaque entrée de ce dictionnaire est agrémentée de citations où l’arme du crime est utilisée. De là à se plonger dans le roman proprement dit, il n’y a qu’un pas qu’on s’empressera de franchir !

Le tout sous la houlette d’Alfred Eibel et de Françoise Monfort, deux spécialistes du polar déjà remarqués pour l’Agenda du polar (2000, 2001 et 2002) publié par les éditions Stylus et qui ont fait, pour l’occasion, appel aux membres de la BiLiPo et à la librairie L’Introuvable d’Alain Schuster (L’Introuvable – 23, rue Juliette Dodu – 75010 Paris).

julien vedrenne

Alfred Eibel et Françoise Monfort, 500 façons d’éliminer son prochain, Éditions Hors Commerce, 2004, 425 p. – 24,00 €.

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Dominique Kalifa, Célérité et discrétion

Les fans de polars courront à la BiLiPo voir cette exposition, dont le catalogue est édité par Paris bibliothèques éditions

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l’occasion de l’exposition Célérité et discrétion, Les détectives privés en France, de Vidocq à Burma qui se tient à la BiLiPo du 28 mai au 16 octobre 2004, Paris bibliothèques éditions sort un ouvrage broché d’une trentaine de pages réalisé par Dominique Kalifa, professeur à la Sorbonne et spécialiste de l’histoire du crime et de ses représentations.

De Nick Carter à Nestor Burma, le détective de choc, en passant par Vidocq, les personnages de fiction se mélangent aux personnalité réelles. Y sont décrits ces détectives d’opérette qui foisonnent dès la fin du XIXème siècle, véritables fouille-merde, délinquants aussi parfois, aux côtés d’enquêteurs plus sérieux, qu’ils soient anciens commissaires de la Sûreté ou simples agents ayant quitté le métier, dignes de la fameuse agence Pinkerton où travailla le grand Dashiell Hammett. Leurs tâches consistant bien souvent à découvrir les infidélités de maris et de femmes volages.

On apprend aussi l’histoire de ces détectives fictionnels qui ont, avec leur genre – le dime novel (littérature sous forme de fascicules) – traversé l’Atlantique. Nombreux sont les clones et descendants de Nick Carter : Harry Dickson, Marc Jordan, Ethel King, surnommée « Le Nick Carter féminin » ou William Baluchet, le « Roi des détectives ».

Cette brochure est un véritable plaisir des yeux. Les illustrations y sont nombreuses et de bonne facture. Le texte, simple, précis, concis, ravira les adeptes comme les profanes. On a tous une âme de détective, et on retrouvera – ou découvrira, c’est selon – avec grand plaisir tous ces personnages charismatiques et fascinants. Les petits chanceux qui iront voir l’exposition à la BiLiPo pourront s’acheter ce fascicule pour la modique somme de 8 €. Les autres n’auront que leurs yeux pour pleurer car l’ouvrage n’est malheureusement pas en vente dans les librairies.

L’exposition est ouverte au grand public, en accès libre, du 28 mai au 16 octobre 2004.
Bibliothèques des Littératures Policières (BiLiPo)
48/50, rue Cardinal-Lemoine
75005 PARIS
Tel : 01 42 34 93 00
Métro : Cardinal Lemoine

 julien vedrenne

   
 

Dominique Kalifa, Célérité et discrétion, Paris bibliothèques éditions, 2004, 31 p. – 8 €.

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Simon Kernick, Mort, mode d’emploi

Un roman passionnant servi par un style soigné qui distille à point nommé de beaux éclats d’humour cynique

Engrenages cadavériques

 

Le flic borderline, voire ripou, on connaît ; profond creuset d’ambivalences aux nuances diverses, voilà longtemps qu’il est venu casser le stéréotype du policier intègre qui a voué sa vie au combat contre le crime – et enrichir du même coup le contenu des fictions policières de tout registre. Avec l’inspecteur-chef Dennis Milne Simon Kernick pousse encore un peu plus loin cette figure du flic corrompu, devenue un classique du genre : rendre de menus services à un entrepreneur aux accointances louches amène Milne à tuer pour lui. Contre espèces sonnantes, cela va de soi. Mais un seul meurtre ne suffit pas à faire de Dennis Milne un tueur à gages ; et puis l’homme assassiné était si peu recommandable que sa mort brutale ne risquait pas d’entraîner d’interminables prolongations d’enquête.

C’est par ce versant-là de sa double vie que l’inspecteur-chef Milne commence son histoire. Plus précisément par ce qui va s’avérer être un vilain caillou jeté dans le mécanisme bien huilé de son existence périlleuse : pendant une fraction de seconde, il croise le regard d’un des trois hommes qu’il doit abattre au moment même de son agonie. Il se met alors à douter des justifications que son employeur a avancées. D’autant que cette fois, les investigations ne sont pas près d’être bâclées : deux des victimes étaient des agents des douanes. Presque des collègues. Voilà qui pourrait bien sonner le glas d’une carrière brillante – d’un côté de la loi comme de l’autre. Mais Dennis Milne n’a guère le temps de gamberger sur son avenir ; à titre d’inspecteur-chef il se voit confier un dossier délicat : le corps atrocement mutilé d’une jeune prostituée accro aux drogues dures vient d’être découvert. Une affaire apparemment sans complication mais qui bien sûr s’avère moins simple qu’il n’y paraît… 

Deux enquêtes parallèles assaisonnées d’ingrédients annexes tels que les tensions créées par des bouleversements hiérarchiques au sein du poste de police, une histoire d’amour naissante, quelques incursions dans les états d’âme du narrateur… rien que de très banal dans un polar prétendant à une certaine richesse narrative. Mais Simon Kernick a tenu son roman bien loin de la banalité et accommodé l’ensemble avec une remarquable maestria. Les différents éléments prennent leur juste place dans le récit selon une cohérence imparable, au point que la question de la vraisemblance ne se pose pas – du moins dans le feu de la première lecture. Parce qu’il faut bien convenir que ce n’est pas la vraisemblance la plus stricte qui caractérise la succession d’exécutions plus ou moins sommaires et de fusillades dont la fréquence va croissant au fur et à mesure que l’on approche du dénouement. Et certains passages laissent l’hémoglobine gicler avec trop de complaisance pour être crédibles. Mais la logique du récit est sans faille, et l’écriture à la hauteur de cette rigueur narrative.

L
e style de Simon Kernick atteint une authenticité rare grâce au savant dosage de divers registres de langue, qui respecte les spécificités de l’écrit et ne cherche jamais à singer le langage parlé par l’abus de formules familières et argotiques qui supportent assez mal la transcription. Juste dosage aussi en matière d’humour et de cynisme ; malgré de savoureuses formules telles que (…) en réalité les serial killers se font aussi rares que des merdes de dinosaure fossilisées., le récit garde toujours le cachet sombre qui sied à l’intrigue et à ses protagonistes. Il faut enfin souligner la clarté avec laquelle sont narrées les scènes d’action : on en suit le déroulement au millimètre près, aussi confuses et chaotiques soient-elles. De fait, on ne ressent à aucun moment cet effet de surenchère auquel pourtant l’auteur s’exposait en accumulant les cadavres et surtout les jets sanglants, les chairs écrasées et les morceaux de matière cérébrale éclaboussant les murs.

 

Avec ce premier opus, on peut dire sans emphase déplacée que Simon Kernick signe là un coup de maître. Certes, le titre choisi pour la version française est beaucoup moins évocateur que le titre original, Business of dying. Mais peu importe, au fond : commerciales ou judiciaires, ces petites affaires de meurtres perpétrés entre gens de compagnie douteuse demeurent une excellente opération de lecture pour tout amateur de roman noir de facture un peu hors norme.

isabelle roche

Simon Kernick, Mort, mode d’emploi (traduit par Nathalie Peronny), Fleuve Noir « Noirs », 2004, 312 p. – 16,50 €. 

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Michael Dibdin, Orage de sang

Un cadavre est retrouvé dans un wagon de marchandises non loin de Catane, en Sicile. Voilà qui pourrait bien confirmer l’utilité de la DIA

La découverte d’un cadavre dans un wagon de marchandises abandonné – issu de surcroît d’un convoi dont personne ne semble capable d’établir l’itinéraire avec certitude – constitue un point de départ des plus classiques pour une enquête criminelle. Enquête qui promet d’être retorse et délicate si l’on ajoute que ledit cadavre a été trouvé non loin de Catane, en Sicile, et qu’il s’agit de celui du fils d’un capo local. La Mafia serait donc plus vivace que ne le croyaient les autorités romaines, qui commençaient à s’interroger sur l’utilité de la DIA, la brigade spéciale de lutte antimafia créée par le juge Falcone ? Voilà en tout cas de quoi pimenter la mission confiée au commissaire Aurélio Zen, aux yeux de qui le rôle d’observateur et de médiateur entre la police et la DIA relevait davantage de la voie de garage que de la promotion.

En dépit de tout cela, Orage de sang n’a rien du traditionnel polar d’enquête. En effet, l’intrigue finit par s’éloigner des mécanismes habituels de l’investigation policière et tourne au roman d’espionnage, où la signification des événements se trouble autant que le rôle des uns ou des autres. Le virage s’amorce lorsque le commissaire Zen apprend la mort imminente de sa mère. Evénement d’ordre tout à fait privé pourtant décisif, qui donne lieu à un chapitre des plus déconcertants, baignant dans une sorte de surréalisme mystique et qui semble conditionner le changement d’orientation du texte bien plus sûrement que l’attentat perpétré contre le juge Corina Nunziatella, au cours duquel la fille de Zen est également tuée.

Dès lors le roman prend des allures étranges, se peuple de créatures tenant davantage d’icônes appartenant à une imagerie mafieuse désincarnée que d’êtres humains oeuvrant selon un code donné. Aurelio Zen lui-même semble se transformer comme sous l’effet d’un miroir déformant. Mais cette étrangeté est perceptible dès les premières lignes essentiellement grâce à un humour omniprésent, grinçant et cynique. Grâce à une écriture qui, aussi, crée un rythme bien particulier : au lieu de marquer les pulsations accélérées d’une action effrénée ou de s’appesantir sur d’interminables finesses psychologiques, les phrases décrivent longuement les paysages, ou bien diluent indéfiniment un geste apparemment anodin à la manière d’un ralenti cinématographique.

Au fil des chapitres, le roman s’enferre ainsi dans une atmosphère totalement décalée, d’où sourd un malaise de plus en plus oppressant mais impossible à définir. Orage de sang débute comme un polar d’enquête plutôt conventionnel mais génère peu à peu un sentiment analogue à celui que peut susciter une toile de Dali dont le trait hyperréaliste, au lieu de la contrebalancer, souligne la fantaisie des figures. C’est, finalement, un roman complètement atypique dont l’inquiétante étrangeté, même nuancée d’humour, provoque cette angoisse difficile à cerner si chère aux amateurs de thrillers.

isabelle roche

Michael Dibdin, Orage de sang (traduit par Serge Quadruppani), Calman-Levy col. « crimes », 2001, 350 p. – 19,82 €.

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Margaret Murphy, Le Tueur des ténèbres

Avec ce roman efficace, M. Murphy prouve qu’après Thomas Harris, il y a encore moyen d’innover en matière de thriller psychopathologique

Une cave de choix

Si l’on vous dit « serial killer », sans doute penserez-vous aussitôt à Jack l’Éventreur côté histoire – et au couple Thomas Harris / Hannibal Lecter côté littérature, d’autant que les adaptations cinématographiques des trois romans Dragon Rouge, Le Silence des agneaux et Hannibal ont largement contribué à accroître leur succès. Peut-être pensez-vous même que cette trilogie constitue l’alpha et l’oméga en matière de thriller horrifique et qu’il est difficile de faire mieux.
 
A tout le moins est-il possible de faire différent, et de réussir un coup de maître – ce à quoi est parvenue Margaret Murphy. Tout en focalisant tour à tour chacun des chapitres sur les agissements du tueur puis sur les différentes phases de l’enquête selon une alternance des plus classiques, la romancière a construit autour du calvaire de l’avocate Clara Pascal, enlevée sous les yeux de sa fille de neuf ans qu’elle venait d’accompagner à l’école, un roman d’une rare puissance où le suspense n’est vraiment brisé qu’à la toute fin.

L’on entre sans tergiverser dans le vif de l’intrigue ; l’auteur ne s’embarrasse pas de ces scènes d’exposition posant avec soin situations, personnages ou environnement : les premières pages livrent des faits abrupts et nous valent d’emblée une incursion dans les méandres délabrés des pensées d’un psychopathe face au cadavre de sa victime. Quant à Clara Pascal, elle n’est laissée à la quiétude de son foyer heureux que le temps d’un petit déjeuner plus ou moins bâclé. Et aussitôt claquée la portière de la camionnette où son ravisseur l’a embarquée, l’enquête démarre.

La pricipale force de ce roman est de reposer presque exclusivement sur l’adoption successive des points de vue des différents protagonistes. C’est à travers ce système de focalisations internes que se construisent et s’étoffent peu à peu les personnages au fil du texte, mettant ainsi avec justesse l’accent sur les remises en cause, les changements auxquels les amène la confrontation à des situations critiques. Leurs sentiments, violents ou modérés, affleurent avec une redoutable acuité et le lecteur s’identifie alors sans mal à tous ces personnages, quels qu’ils soient, ouvrant tout grand son esprit à ces sensibilités multiples.

La dimension éminemment psychologique de ce récit s’accompagne d’un aspect quasi documentaire si l’on considère l’extrême minutie avec laquelle sont décrits les protocoles d’enquête, les recherches de témoins, leurs interrogatoires…etc. Les dissensions entre enquêteurs, les tensions au sein des services sont omniprésentes, au point de générer des foyers de suspense secondaires, mais d’une intensité suffisante pour amarrer le lecteur hors des sentiers strictement dévolus à l’enquête proprement dite. D’autant que l’auteur a tissé, en arrière-plan de l’affaire Clara Pascal, une histoire de flics ripoux qui finit par la recouper et dont les enjeux psychologiques sont loin d’être négligeables.

Mêlant les affres d’un psychopathe, les angoisses de sa victime et le déroulement de l’enquête policière dont aucun aléa n’est laissé de côté, Le Tueur des ténèbres est un thriller multidimensionnel, foisonnant certes mais où l’on ne s’égare pas grâce au savant dosage des différents éléments. Tout en suivant les progrès d’une enquête difficile sans que jamais l’attention se relâche, l’on plonge en apnée dans les intériorités les plus torturées – et il y a fort à parier que l’on ne refermera pas le livre sans remettre en question les idées que l’on peut avoir quant aux notions de justice et d’erreur de jugement. 

isabelle roche

Margaret Murphy, Le Tueur des ténèbres (traduit par Thierry Marignac), Payot « Suspense », 2003, 284 p. – 19,50 €.

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Chester Himes, Retour en Afrique

Un vrai faux révérend, 87 000 dollars et une balle de coton en balade : tels sont les ingrédients de base de ce polar noir truculent

C’est de la balle (de coton)

Le révérend O’Malley, en généreux homme de Dieu, est sensible à la misère dans laquelle la plupart de ses frères de couleur sont enlisés à cause de la ségrégation imposée par les Blancs. Aussi lance-t-il un mouvement appelé « retour en Afrique » : il se fait fort, moyennant mille dollars par famille, d’aider les candidats au départ à rejoindre leur terre d’origine, muée en Eden au regard d’une Amérique raciste et violente. Mille dollars, c’est une somme considérable pour les habitants de Harlem. Mais ce n’est pas le seul obstacle au mirobolant voyage : d’abord le révérend est promptement délesté des 87 000 dollars déposés par les premiers inscrits, et ensuite… le révérend O’Malley est un escroc qui n’avait d’autre intention que d’user à titre tout à fait personnel des fonds ainsi recueillis.
 
Tel est l’argument de ce polar qui ne s’embarrasse guère de préambules et s’ouvre sur un braquage spectaculaire – sur les chapeaux de roues pourrait-on dire – où les truands opèrent à partir d’une camionnette de livraison, puis sont immédiatement pris en chasse par un camion blindé. Lesquels véhicules abandonnent dans leur sillage une foule paniquée, des flics dépassés par les événements, quelques cadavres, et une balle de coton.

S’ensuivent enquêtes et filatures ourdies par un couple de policiers noirs fonctionnant en binôme parfait, pittoresques à souhait et nantis de patronymes quelque peu truandesques, Ed Cercueil et Fossoyeur Jones. Tout cela nous vaut quantité de scènes mémorables, dont la plus marquante est peut-être ce strip-tease corrupteur de flic mené de main de maître par une prostituée noire de toute beauté – à moins que ce ne soit cette fusillade dans une église où le vrai faux révérend s’était ménagé une planque. Reste à déplorer certain embarras dans la plupart des séquences d’action pure : là où la concision, voire la sécheresse, serait de mise, l’auteur multiplie les détails en accumulations laborieuses qui nuisent au rythme narratif et rendent confus le déroulement des événements.
 
L’on notera aussi les dialogues colorés, nourris d’expressions argotiques, parfois tellement gouailleurs qu’on se demande si l’auteur n’en fait pas un peu trop. Mais il est aussi permis de se demander dans quelle mesure la traduction, que l’on sent médiocre en maints endroits, n’est pas en partie responsable de cet effet de « trop plein ». Peut-être le traducteur ne rend-il pas tout à fait justice à l’écriture de Chester Himes.

Retour en Afrique est un mélange détonnant de suspense et de comédie confinant souvent à la farce, qui vire parfois au documentaire lorsque l’auteur s’aventure à décrire avec une simplicité scrupuleuse certaines zones de Harlem, leur population et les policiers qui s’efforcent d’y évoluer. Cadavres et fusillades se succèdent sur fond de misère et de ségrégation raciale, mais l’on rit plus souvent qu’on ne tremble à la lecture de ce roman, « noir » à l’évidence, truculent surtout.

isabelle roche

Chester Himes, Retour en Afrique (traduit de l’américain par Pierre Sergent), Gallimard « Série noire », 2003, 288 p. – 10,50 €. 

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Laura Grimaldi, La faute

Rapprochés par le meurtre, deux frères se redécouvrent et c’est le seul intérêt de ce polar laborieux mais primé

Le 3ème roman de Laura Grimaldi, journaliste, traductrice et éditrice Milanaise, s’ouvre sur une scène morbide avec la froideur d’un procès-verbal.

Ecartelé sur le parquet dans la position du canon des proportions cher à Léonard de Vinci, gît le cadavre de Corrina Lotus Martini, revu et corrigé au tesson de verre.

Les mœurs de cette avocate dominatrice dissimulaient une réalité physiologique ambiguë, dorénavant révélée au grand jour. Les mutilations dont elle a été victime et quelques maigres indices orientent les enquêteurs vers un suspect : Alfiero Falliverni, son amant du moment.

Lourdeurs administratives

Rapidement inculpé, le délicat professeur d’histoire est pris dans l’implacabilité stupide des rouages du système judiciaire à l’italienne. Les vacances ne sont pas loin, et pour Delli Veneri, substitut du procureur, l’accusé est forcément coupable. Comble de malchance, le prévenu souffre également d’un effet de piston inversé, par le biais de son beau-père, le procureur Lo Popolo, dont la rigidité proverbiale ne se démentira pas en faveur d’un membre de sa famille.

Du palais de justice aux murs de la prison Milanaise, il n’y a pas loin. De la cellule de détention provisoire à l’effroyable section spéciale réservée aux plus endurcis, le pas est vite franchi : le pauvre Alfiero abandonne la brutalité de ses camarades prisonniers pour user sa résistance en isolement.

Pendant ce temps, rares sont ses alliés à l’extérieur. La date du procès se rapproche, et ni l’avocat, ni la proche famille ne semble disposés à s’impliquer dans sa défense ou même à l’épauler. Seul à se déplacer jusqu’au parloir, son frère Aleardo, le maître verrier confronté à une violence qui le dépasse, tente de regarder la réalité en face. C’est compter sans la ronde hypnotique des héroïnes de cette histoire : Maria Anna aussi compliquée que fragile, Rosaria agressivement fraternelle, Mary de plus en plus lointaine, la mère éternellement absente…
Mais qui connaît la vérité ? Où se loge la culpabilité et où s’arrête l’erreur judiciaire ?

Indigestion passagère

Minables jeux de pouvoir, attentisme et indifférence familiale, difficile tant pour les protagonistes que pour les lecteurs d’éviter les premiers symptômes de la dépression. Etouffé par l’air immobile de la cellule comme le Falliverni de l’intérieur ou manipulé par les convenances comme celui de l’extérieur, tous n’ont qu’une envie, lever les yeux vers autre chose, vers un ciel moins plombé, vers une ville lavée.

Rapprochés par le meurtre et la séparation, deux frères se redécouvrent et c’est bien le seul intérêt de ce polar laborieux. Présenté comme un roman de suspens psychologique, La Faute laisse une impression mitigée : écriture efficace dans tous les détails mais dénouement aussi bienvenu que prévisible.

stig legrand
Laura Grimaldi, La faute, Suites Métailié, 2003, 256 p. – 13,00 €

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Kim Tran-Nhut, L’aile d’airain – Une enquête du mandarin Tân

Tran-Nhut parvient à réaliser un difficile équilibre entre les exigences du genre et le l’exotisme attendu

C’est sans sa soeur Kim que Thanh-Van Tran-Nhut signe ce quatrième volet des aventures du mandarin Tân, qui n’a rien à envier en qualité aux précédents. On retrouve dans un Vietnâm du XVIIe les ingrédients qui ont faire remarquer les productions jusqu’ici à quatre mains des deux soeurs par ailleurs scientifiques à un très haut niveau : légère grivoiserie poétisée, humour permanent et subtile référenciation aux mythes fondateur asiatiques.

Le mandarin Tân, qui officie dans un greffe du nord s’est en effet décidé, accompagné de son ami, le lettré Dinh, à revenir dans son village au sud du pays, lequel est en proie à des conflits politiques et guerriers sans précédent. Sur place, ce n’est pourtant pas la quiétude qui l’attend puisqu’une mystérieuse con thinh, une vierge fantôme qui se venge de son assassinat en tuant « sexuellement » les hommes sème la zizanie dans le village. Qui plus est, sa mère a perdu la mémoire et le confond avec son propre père, dont Tân n’a qu’un souvenir confus et douloureux. Il se lancera donc dans une double enquête, policière d’une part et généalogique d’autre part, afin de faire toute la lumière sur les ténèbres qui sévissent dans son village et dans son âme.

Avec une écriture qui sait jouer des césures entre les chapitres pour donner dans l’ambiguïté et la drôlerie, Tran-Nhut parvient à réaliser un difficile équilibre entre les exigences du genre (le roman à caractère historique parfaitement documenté) et le l’exotisme attendu. Entre vocabulaire tendrement tendancieux et sensibilité qui exsude littéralement de chaque page, L’aile d’airain fait partie de ces livres qui se lisent avec grand plaisir tant le style et les nombreux détails s’inscrivent ici sans contrainte dans l’intrigue. A lire en particulier pour voir si Tân parviendra ou non à maintenir l’idéal confucéen dans sa quête, pour découvrir Dinh entamer un moonwalk tout jacksonnien pendant une fête de village médiévale et pour le cours de démonologie appliquée que vous y trouverez !

frederic grolleau

Kim Tran-Nhut, L’aile d’airain – Une enquête du mandarin Tân, Philippe Picquier, 2003, 318 p. – 19,00 €.

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Henri Loevenbruck, Le testament des siècles

Force est de constater que les terres du théologico-mystico-esthético-policier ont déjà été fort labourées

Henri Loevenbruck est un auteur culotté, ce qui tendrait d’emblée à me le rendre sympathique. Comment paraître en effet autre que culotté lorsqu’on prétend offrir au lecteur un énième thriller sur un message christique perdu au fil des siècles et faisant soudain, en même temps qu’irruption dans la vie du héros, Damien Louvel, l’objet de mille et une luttes entre factions rivales ? Que celles-ci soient émanation de l’Acta Dei (selon une filiation Opus Dei – Congrégation pour la Doctrine de la Foi) d’une part et du groupuscule international Bilderberg d’autre part ne suffit pas à insuffler à cet opus la marque du génie novateur – même si je reconnais que les informations sur Bilderberg sont très intéressantes, c’est-à-dire inquiétantes, et témoignent d’un beau souci de documentation de la part de l’auteur.

Mais j’ai eu beau faire en lisant ces pages enfiévrées qui proposent une interaction tonique entre la gravure Melencolia de Dürer et la relique de la pierre de Iorden servant de clef pour décrypter la Bonne Nouvelle promise par Jésus aux hommes, je n’ai pu m’empêcher par association de voir défiler d’autres titres sous mes yeux : Qumran, Le livre de Saphir, Genesis, Les enfants du Graal, Le mystère du saint-Suaire, Le Successeur de pierre, etc. Non pas d’ailleurs que Le testament des siècles mette, benoît, ses pas dans ceux d’aussi illustres aînés, mais force est de constater que les terres du théologico-mystico-esthético-policier ont déjà été fort labourées…

Bref, pas facile de s’imposer dans un tel contexte ultraréférencié, et Henri Loevenbruck s’en tire d’ailleurs plutôt bien, car il sait jouer avec humour de clichés lorsqu’il évoque les caractères marqués de ses deux protagonistes tout comme il puise dans les cybermatériaux afin de doper son propos d’un zest de contemporanéité pour faire la nique aux vieilles reliques poussiéreuses que les êtres de papier poursuivent depuis belle lurette en littérature sous l’égide des romanciers. Si donc j’adresse un reproche, c’est surtout au responsable éditorial de ce texte qui n’a pas dû le lire avec beaucoup de passion, laissant parfois dans des pages entières plus d’une dizaine d’adverbes et de participes présents, ce qui alourdit la structure d’ensemble. Sans doute y a-t-il également trop de dialogues dans ce thriller mais bon, il n’empêche que Le testament des siècles bénéficie de la veine fantastique où l’auteur a fait ses premières armes chez Bragelonne, ce qui contribue au fait que j’ai eu du mal à ne pas lire d’une seule traite les 150 premières pages, bien dosées en rebondissements et en informations historiques (ça, c’est un compliment).

Je conseille d’ailleurs au lecteur curieux le site dédié au roman et expédié manu militari par Flammarion en fin d’ouvrage, ce qui est assez paradoxal quand on sait que l’enquête menée par Damien Louvel (scénariste franco-new-yorkais paumé mais biker tendance hardrock) et Sophie la journaliste (bisexuelle mais bonne cuisinière et fine limière) a lieu en grande partie sur le net, grâce aux interventions d’un hacker des plus crédibles. Ça aurait quand même été pertinent que Flammarion joue la carte du Web en faisant paraître ce livre, non ? Ça, ça aurait été une vraie Bonne Nouvelle dans le monde éditorial.

frederic grolleau

Henri Loevenbruck, Le testament des siècles, Flammarion, 2003, 376 p. – 20,00 €.

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Michael Crichton, La Proie

Un bijou de techno-thriller, où biologie, nanotechnologie et informatique se mêlent pour l’horreur et le pire

Michael Crichton aime bien les virus. C’est en 1969 qu’il a publié La Variété Andromède (histoire d’un virus mortel venu de l’espace), premier best-seller d’une longue série comportant, entre autres, Sphère, Jurassic Park, Harcèlement, Le Monde perdu et Prisonniers du tempsLa Proie revient sur ce filon romanesque, sur ces premières amours d’auteur, à partir d’un scénario très, très original. Car cette fois-ci le virus n’est pas (qu’) organique, il est le fruit de l’inventivité scientifique humaine ayant mis au point dans un laboratoire du Nevada des nanoparticules douées de la faculté prédatrice, et dont « la proie » n’est autre que l’humanité elle-même.

Si on est d’abord un peu sceptique devant l’objet livresque, une première de couverture au papier gaufré tout en relief avec d’indigestes couleurs, très french touch hulkienne (on préfère de loin la couverture de Harper Collins plus sobre), il suffit de lire les 50 premières pages pour se trouver pris au piège d’un suspense orchestré de main de maître. Le héros, Jack Forman, est un chercheur en informatique au chômage, qui passe son temps à couver ses trois gamins et à soupçonner sa femme, Julia, d’avoir une relation avec un autre homme. Mais peu à peu ce sont les activités de Julia chez Xymos, une société high tech fer de lance de la Silicon Valley, qui prennent le devant de la scène. Pour laisser bientôt place au vrai personnage central du roman : un essaim de nanoparticules, soit des robots infiniment petits mis au service de la recherche militaire par Xymos au gré d’un logiciel prédateur-proie (Predprey) que Forman a conçu quelques années au préalable.

Surpris par le comportement incohérent de sa femme, qui l’inquiète de plus en plus, Jack réussit à se faire recruter comme consultant pour quelques jours dans la société de sa femme. C’est dans l’usine de fabrication des nanoparticules, un véritable bunker pressurisé basé dans le Nevada qu’il découvrira le danger qui menace l’humanité entière. « C’est une chose de lâcher une population d’agents virtuels dans la mémoire d’un ordinateur pour résoudre un problème mais tout autre chose de mettre de vrais agents en liberté dans le monde réel. » Sec et soutenu d’un bout à l’autre, La proie ne désemplit pas de rebondissements et de scènes d’actions musclées. Crichton écrit directos en technicolor et arrache tout sur son passage. Car cette lutte d’un scientifique contre un prédateur infiniment petit – écriture remarquablement documentée sur les « programmes informatiques distribués » calquant leurs séquences sur les fonctions naturelles de certain insectes et animaux (fourmis, abeilles, lions…) -, cette lutte est un bijou de techno-thriller, où biologie, nanotechnologie et informatique se mêlent pour l’horreur et le pire.

Michael Crichton reprend et sublime les thèses pessimistes d’un Jean-Michel Truong (Le successeur de pierre, Totalement inhumaine) pour livrer sur fond de pré-apocalypse new age une fable sur l’imprudence humaine qu’on lira aussi bien comme un cours de vulgarisation sur les nanotechnologies de demain que comme une illustration dark, au croisement de références sous-jacentes tels que Invasion of the body snatchers, Alien, The Hidden et Matrix, du leitmotiv martelé par Jack Forman : « les choses ne se passent jamais comme on les imagine ».

NB – Lire un entretien avec Michel Crichton (en anglais) sur le site officiel de Prey chez Harper Collins.

frederic grolleau

Michael Crichton, La Proie, Robert Laffont, Best-sellers, 2003, 385 p. – 22,00 €. 

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Stephen Carter, Echec et mat

Un fascinant portait de la société africaine-américaine et des ses enjeux politiques et sociologiques

C’est un pavé. Un énorme pavé, risquons le pléonasme. A première vue un énième thriller, comme il en existe tant (on songe au par ailleurs remarquable Le Huit de Katherine Neville paru l’été dernier au Cherche-Midi), dédié à la rencontre entre le jeu d’échecs et un scénario policier. Mais c’est bien plus que cela. D’échecs effectivement il sera question, mais d’une manière transversale, le centre nodal du récit s’articulant autour d’autre chose que l’échiquier : la quête de Talcott Garland, alias Misha, professeur de droit à l’université de Elm Harbor devant mettre en péril l’équilibre de sa famille et sa propre vie afin de retrouver les mystérieuses « dispositions » que son père, décédé d’une apparente crise cardiaque il y a quelques jours, a laissées à son intention, cryptées au chiffre d’un jeu de piste des plus compliqués.

C’est que le juge noir ultraconservateur Oliver Garland, surnommé par les siens Le Juge, a vu sa carrière cassée en 1986 lorsque son élection à la Cour d’Appel fédérale a été compromise à cause de l’amitié tendancieuse – et pour le dire ainsi, assez peu discrète – qu’il entretenait avec Jack Ziegler, acoquiné de manière notoire aux réseaux maffieux. Déjà marqué par la mort accidentelle de sa jeune fille Abby, le père de Talcott a alors connu des jours sombres, qui ne sont peut-être pas sans rapport avec sa récente disparition, que d’aucuns (en particulier Mariah, la soeur envahissante de Misha) soupçonnent de n’être pas accidentelle. Entrent aussi en lice dans le parcours de Talcott les ambitions de sa propre femme prétendant à un poste de haut magistrat – sur lequel lorgnent bon nombre de collègues universitaires de notre professeur de droit promu enquêteur malgré lui – et la corruption qui irrigue les terres de la politique jusqu’à Washington DC. La réception de deux pions issus du jeu d’échecs paternel et renvoyant à un célèbre problème, le Double Excelsior, mettra le feu aux poudre en même temps que surgiront les premiers cadavres d’une longue série, à commencer par le pasteur même qui a célébré l’enterrement du Juge.

Pour ceux qui l’entourent, Misha semble devenir fou peu à peu… Plus qu’à la spécificité de Misha qui voit « rouge », littéralement, lorsqu’on s’en prend devant lui à l’ « obscure nation » à laquelle il appartient corps et âme, le tour de force de ce roman tient surtout au fascinant portait de la société africaine-américaine mis en place par l’auteur, ainsi qu’aux enjeux politiques et sociologiques qui viennent s’y greffer. Non seulement se déroule sous nos yeux une critique en règle de la bourgeoisie noire américaine (sujet en soi original) grâce à ce qui ressemble à une sorte de journal de bord d’un homme qui va de rupture en rupture, pourchassé par l’emprise de son père au-delà du trépas, mais, qui plus est, Carter essaime dans son ouvrage des thèses en relation avec les divers ouvrages socio-politiques qu’il a déjà fait paraître.

Sous la plume de cet universitaire et juriste noir de renom, ayant enseigné à Yale, Echec et mat s’affirme comme un grand roman identitaire qui aborde de front la bassesse des congressistes (ici des law schools outre-Atlantique) – dont David Lodge fait communément ses choux gras – et la situation raciale aux Etats-Unis. Bientôt adapté par Hollywood, ce premier roman, que vous ne lâcherez plus une fois que vous y aurez plongé, a été vendu à plus de 500 000 exemplaires aux Etats-Unis. Forcément, ça fait rêver.

frederic grolleau

Stephen Carter, Echec et mat, Robert Laffont, 2003, 680 p. – 24,00 €. 

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Jean-Christophe Grangé, L’Empire des loups

Tonique mélange entre suspense, terreur et polar scientifique

Il faut attendre la page 225 de ce nouvel opus magistral de Jean-Christophe Grangé pour voir apparaître ces  » loups  » qui donnent leur titre à ce thriller. Mais cette attente n’est pas déçue car, fidèle à une habitude acquise avec Le vol des Cigognes, Les Rivières pourpres et Le Concile de pierre, Grangé ménage un suspense sans faille, alimenté par une tontitruante première partie. Grand reporter pendant 10 ans, activité à laquelle il s’adonne encore de temps à autre, « le maître incontesté du thriller à la française » puise à chaque fois dans ce matériau pour délivrer des romans hallucinés aux mêmes thèmes obsessionnels : la mutilation de corps-palimpsestes comme accès rituel à la vérité, l’exploration du cerveau d’un tueur, la quête de l’identité et le soupçon envers les souvenirs, toujours vecteurs d’une trahison possible.

En accentuant en particulier dans L’Empire des loups la question de la chirurgie esthétique, celle de la mafia Turque (usuellement moins connue que d’autres) puis de la géographie du cerveau, le romancier nous propose une visite des abysses clandestines du 10e arrondissement parisien tout en interrogeant, et plus que jamais, la notion d’ « origine » comme cauchemar perpétuel. Plusieurs trajectoire se télescopent ainsi dans un mortel chassé-croisé. La femme d’un haut fonctionnaire parisien hantée par de terrifiantes visions et à la recherche de sa mémoire et de son identité ( son « vrai » visage si l’on veut), une théorie de flics soit déracinés soit corrompus, un neurologue qui carbonise les cerveaux pour ses expériences au moins douteuses, une meute de tueurs prêts à tous les massacres pour retrouver la proie qui les a doublés et enfin – ce n’est pas le moindre des personnages – un serial killer infligeant des tortures sans nom pour désosser et défigurer, littéralement, ses victimes…

Deux ans et demi après Le Concile de pierre, qui avait reçu un accueil mitigé de la critique, les éditions Albin Michel font paraître le roman de celui qui tient la dragée haute aux thrillers américains en dehors de la collection (de genre) « Spécial Suspense », signe de la maturité et de la notoriété de leur auteur. Certains lecteurs estimeront sans doute pourtant que Grangé continue d’en faire un peu « trop » à la fin de son ouvrage, et qu’à trop vouloir faire tenir dans le même espace narratif autant de personnages-culbuto et d’histoires hétérogènes, le patchwork ne convainc pas vraiment. Reste qu’il est peu d’auteurs capables sous nos cieux de réaliser un mélange aussi bien documenté que détonnant, de Paris à l’Anatolie en passant par Istanbul, entre suspense, terreur et polar scientifique.

Alors même que Le Concile de pierre et Le Vol des cigognes sont en cours de développement cinématographique et qu’une suite des Rivières pourpres (avec un scénario écrit par Luc Besson) va voir le jour prochainement, nul ne contestera que Jean-Christophe Grangé a le vent en poupe. Voilà qui promet, à la plus grande joie des amateurs, maints autres frissons et nuits blanches en perspective.

frederic grolleau

Jean-Christophe Grangé, L’Empire des loups, Albin Michel, 2003, 546 p. – 22,00 €. 

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Jean-Michel Truong, Eternity express

Un thriller entre Runaway train et Soleil vert !

Train de vie pour l’enfer

Plaisir toujours reconduit et jamais démenti (pour l’instant !) que de retrouver, avec à chaque fois un livre fracassant, Jean-Michel Truong. D’autant qu’avec Eternity express, l’auteur nous invite ensuivre en caméra subjective un héros moins propre sur lui que ceux de ses précédents ouvrages. S’il y avait bien en effet des êtres intègres et des traîtres à la cause (humaine) dans Reproduction interdite et Le Successeur de pierre, il semble que ce roman-ci fasse une place plus large au scepticisme sinon au désespoir pur et simple quant à l’avenir de la population humaine sur notre bonne vieille Terre.

Ces cris d’alarme impeccablement documentés qui font le sel de ses romans, on a l’habitude les lire avec une felix culpa sous la plume de Truong. Encore cet Eternity express, moins épais que les précédents, est-il plus radical, plus extrême à sa manière. Les épigones de l’auteur ne manqueront pas d’y voir une synthèse de son sens de l’anticipation et de ses thèses d’essayiste (Totalement inhumaine) Car, question du clonage, logique de la survie de l’esprit, éternel combat de la forme et de la matière, hantise de la corruption, délire de l’imagination et zest de spiritualité chinoise, c’est bien de tout cela qu’il s’agit dans ce livre. L’histoire, a-t-on envie d’écrire, en est des plus simples. De cette simplicité qui dans bien des cas, notre Histoire l’atteste à maint égard, confine à la tragédie. Un train emmène depuis Paris vers la Chine, à destination de Cliffort Estates, les papyboomers de la  » Bubble-generation  » de l’après-guerre que L’Europe n’est plus en mesure de prendre en charge.

A cause d’une démographie galopante et de la folie dot-com des venture-capitalists qui a mis à bas l’économie occidentale, l’Union européenne s’est en effet vue contrainte au début des années 2000 à voter la « loi de délocalisation du troisième âge », laquelle emmène derechef nos anciens dans le pays d’accueil chargé de leur garantir à des prix abordables les meilleurs traitements possibles. Utopie entre toutes ou panacée palliative au business plan implacable, la ville chinoise de Clifford Estates est le terminus d’un voyage imposé à des parents-surplus par leurs propres enfants, et dont le menu quotidien nous est présenté par les yeux de Jonathan Bronstein, docteur ayant anticipé avant tous la manne céleste des thérapies anti-viellissement et exploité au possible la hantise de la mort chez ses concitoyens. Au coeur de ce thriller entre Runaway train et Soleil vert, le scandale de l’Eternity rush, start-up ayant émergé en pleine folie de la net économie et qui promettait à chacun  » l’élixir de jouvence  » à même de déjouer les griffes de la mort… énième  » pompe à fric  » dont Truong démonte avec un plaisir évident les rouages, pour autant qu’il ne fait jamais qu’extrapoler ici sur les terres du roman ce qu’il a avancé de manière pragmatique dans son dernier essai.

Comme on s’en doute, et c’est tout l’intérêt de cet opus que de résider moins dans un intenable suspense crescendo que dans son décryptage à rebours, ce voyage – sans retour – est un chemin (ferré) de croix mais aux calvaires soigneusement dissimulés. De fait, on a l’impression que l’écriture de Truong se fait de plus en plus cinématographique au fil des romans et il qu’il y a un peu de l’ombre, moite et glauque, du train de l’ Europa de Lars von Trier dans cet Express, que rythment par contraste les fulgurances nostalgiques (au sens propre) de la Prose du Transsibérien d’un Blaise Cendrars. Et l’auteur de gratter là où ça fait mal : la supposée  » tradition chrétienne et humaniste de l’Europe « , le pouvoir macroéconomique de la médecine high tech.

Quand expropriation avalisée et déportation banalisée riment avec l’ultime stratégie des « derniers humanistes d’une ère inhumaine », vous êtes embarqués dans un train pour l’enfer qui rappelle la triste propension des hommes , invariablement, à répéter ce qui les détruit. C’est là un secret de Polichinelle ? Alors ça tombe bien car avec Eternity express, on connaît désormais le nom de la ville-Potemkine où ce dernier habite.

frederic grolleau

Jean-Michel Truong, Eternity express, Albin Michel, 2003, 300p – 19,50 €. 

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Graham Joyce, Fumée d’Opium

Graham Joyce explore des territoires peuplés de démons plus subtils que les goules habituées de la collection Terreur

Récompensé par quatre « British Fantasy Awards » pour ses précédents romans, Graham Joyce explore cette fois-ci des territoires peuplés de démons plus subtils que les goules habituées de la collection Terreur.

Invoqués dans des volutes narcotiques, établis dans des traditions symboliques, esquissés dans nos certitudes hypnotiques, ils n’en sont pas moins terrifiants car d’autant plus proches de tout un chacun.

Non seulement doit-on parfois les affronter pour sauver ceux qu’on aime, mais il s’agit surtout de les combattre à la source où ils sévissent : dans son fort intérieur.

Ma chair, mon sang

Daniel Innes est électricien à Leicester. La quarantaine bien tassée, son humeur ne s’améliore pas depuis qu’il vit seul dans un appartement miteux parmi les pièces détachées de son mobilier en kit. S’il laisse traîner une oreille du côté de ses partenaires de quiz, lors de la soirée hebdomadaire au Clipper, le pub du coin, c’est pour couper court aux conversations, pas pour les entamer. Misanthrope discret, il se suffit à lui-même et ne souhaite rien de plus qu’un bon roman de SF accompagné d’un fond de whisky sous des glaçons pour s’évader des ruines de sa vie familiale.

Deux ans déjà qu’il n’a pas parlé à Charlotte, sa fille, son bébé, son petit trésor, partie étudier à Oxford, université de perdition. Elle était pourtant le centre de son univers, et il n’a pas oublié le moment magique de sa naissance : « Ce jour-là, Charlie cligna des paupières et me regarda. Ses yeux évoquaient une créature sortie tout droit d’un dessin animé de chez Disney (…). » Qui aurait cru qu’elle ramènerait un jour à la maison des blancs-becs percés portant dreadlocks et prénoms ridicules ? Qui aurait cru qu’un père et sa fille pouvaient devenir de parfaits étrangers ?

Et soudain, c’est le drame. Danny le solitaire ne songe pas à trouver de l’aide, ni auprès de Phil, le frère aîné de Charlotte, qui depuis qu’il a attrapé le virus de l’Intégrisme Catholique tandis qu’il étudiait les toxines à l’université de Durham, ne s’exprime plus qu’à travers des paraboles obscures, et encore moins auprès de ses fréquentations du Clipper : « De toute façon, je ne risque pas de leur confier qu’aujourd’hui, le ministère des Affaires étrangères a appelé mon ex-femme chez elle pour lui annoncer que notre fille a été arrêtée à Chiang Mai pour trafic de drogue et avait de fortes chances d’être condamnée à mort. »

Mes amis, mes emmerdes

Mais le secret ne le reste pas longtemps et Danny perd bel et bien le contrôle de la situation. Il se découvre d’abord un compagnon prêt à le suivre jusqu’en Thaïlande, Mick Williams, un péquin avec qui il croyait simplement partager un intérêt pour les jeux de société. De son avis, « On cesse d’avoir des « meilleurs amis » à quatorze ans », mais Mick n’en démord pas. Phil annonce alors que Dieu l’a invité à se joindre au sauvetage de sa sœur, et voilà un improbable trio dans l’avion direction l’Asie.

De l’Angleterre à l’activité frénétique des rues thaïlandaises, le dépaysement est total. Arrivé à la prison de Chiang Mai, Dan découvre avec stupeur et soulagement que la prisonnière n’est pas sa fille, mais une voyageuse anglaise qui lui a volé son passeport au fin fond du Triangle d’Or. Les trois hommes recrutent alors deux guides locaux et s’engagent vers la frontière birmane, à travers la jungle. Malgré le lot de poncifs qu’ils trimballent, Mick et Phil révèlent un dévouement et une énergie insoupçonnée lorsqu’ils atteignent le point le non retour à la civilisation.

Le postier de Porlock

Suspens, humour, complexité narrative, personnages bien vivants, toile de fond extrême-orientale qui dépasse les clichés, tous les ingrédients sont réunis pour captiver l’esprit. Les lecteurs de la première heure, plus habitués aux thèmes fantastiques de l’auteur, regretteront peut-être la discrétion des aspects paranormaux, mais quel meilleur prétexte que l’examen de la norme elle-même pour s’émanciper d’un genre !

Dan réussira-t-il à ramener Charlotte à la maison ? Son « Kubla Khan » sera-t-il interrompu ? Parés de pétales flamboyants, les dieux des champs de pavot demanderont certainement un lourd tribu en échange, qu’il s’agisse d’agro-guerilleros psychotiques ou des idoles intemporelles d’une culture primitive. Précipité dans une réalité inconnue, chacun perdra ses repères, pour un voyage intérieur où les distances à parcourir vers la libération ne se comptent plus en kilomètres mais en connaissance et en compassion.

Parce que certains y sont pour de bon…

 
stig legrand
 
Graham Joyce, Fumée d’Opium, Pocket (Univers Poche), Collection Terreur, VO 2001, VF 2003, 409 p, ISBN : 2-266-12091-3

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Dominique Lapierre, Larry Collins, New York brûle-t-il ?,

Autant aurait valu rédiger directement un essai historique s’il s’agissait d’afficher la sûreté de ses sources pour y ajouter ensuite la farine d‘un thriller

De qui se moque-t-on ? Pondre un roman dont les héros, rattrapant la triste réalité qui est la nôtre depuis un certain 11 septembre, ont pour nom Oussama Ben Laden, Sadam Hussein, George Bush etc., passe encore. Mais proposer un bouquin dont les 100 premières pages (et ça ne s’arrange guère par la suite) se ramènent au fastidieux catalogue de tous les services secrets de la planète, des pays et factions existant en lutte les uns avec les autres, c’est prendre le lecteur pour un archiviste. Sous prétexte de fournir ici le fruit de « deux ans d’enquête » aux quatre coins du globe, les deux auteurs qui imaginent comment l’Amérique réagirait à la menace terroriste de l’explosion d’une bombe atomique en plein cœur de New York (laquelle est censée advenir si l’Etat d’Israël ne retire pas ses colonies des terres palestiniennes) nous gavent de leur documentation pléthorique. Autant aurait valu rédiger directement un essai historique s’il s’agissait d’afficher la sûreté de ses sources pour y ajouter ensuite la farine d‘un thriller.

Trop de descriptif revendiqué tue l’information et les velléités du suspense, les romanciers qui ont de la bouteille le savent pourtant. Le pire a lieu à la page 92 lorsqu’il faut l’exposé lourdaud de plusieurs spécialistes afin de d’expliquer au président américain les dégâts potentiels causés par la déflagration d’une bombe à uranium enrichi dans Manhattan – comme s’il était besoin de diagrammes et de statistiques pour imaginer la chose, hé ballot ! Quant à l’exécrable, il survient page 141 en la matière d’un entretien débile entre la conseillère de Bush et le savant pakistanais qui a dérobé l’arme atomique. La première parvient en effet à sensibiliser le second à la défense de New York en lui récitant un vers d’Omar Kayyam et en le suppliant de partir avec elle « sur les pas de Martin Luther King » ! L’assistance de la Maison Blanche applaudit et nous, à ce moment-là, on referme le livre en se disant que si, à défaut de New York, ces quelque 300 pages brûlaient pour commencer, ce ne serait pas si mal.

Pablo de Jarossay

Dominique Lapierre, Larry Collins, New York brûle-t-il ?, Robert Laffont, 2004, 299 p. – 20,00 €.

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Thierry Jonquet, Ad vitam aeternam

Jonquet n’a pas plus l’étoffe d’un prince des ténèbres que celle d’un visionnaire des dysfonctionnements de la société

C’est l’histoire d’une belle déception. Si l’on part du principe qu’on n’est jamais déçu que par ce en quoi l’on croyait très fort, par ce dont on attendait un retour sur investissement affectif, force est de considérer qu’ Ad vitam aeternam est un glorieux échec – mais un échec quand même. C’est un peu dommage car pour une fois que son auteur s’aventurait sur les terres d’un genre dont il est sagement jusqu’ici demeuré à la lisière (le fantastique, le thriller scientifique et l’anticipation sociale), on aurait aimé qu’il glanât au passage ces lauriers qu’il a déjà récoltés en matière de polars. C’est dire, malgré la distraction et le manque de correction parfois de Thierry Jonquet envers certains journalistes, la mansuétude critique avec laquelle nous nous apprêtions à plonger dans ce « roman noir » annoncé comme haletant et frénétique à la fois.

Qu’à cela ne tienne, reconnaissons-le sans ambages : Jonquet maîtrise comme pas un les règles de base du récit noir et tient son lecteur en haleine (fétide) de la première à la dernière page. En ce sens, Ad vitam aeternam fait partie de ces textes qu’on répugne à lâcher en cours de route, et qu’on lit en général en une ou deux traites. Soit. Ne soyons pas plus bégueules que de parti-pris et rappelons que notre romancier est l’auteur de textes aussi estimables et estimés que Le Bal des débris, Mygale ou Mémoire en cage. Cela étant dit, il n’empêche pas moins, en toute objectivité, que les ficelles ici agitées ne passent guère inaperçues et gâchent en grande partie l’intérêt de l’intrigue. Tout d’abord, la mise en place des personnages est par trop conventionnelle et statique. Façon tranches napolitaines pré-réfrigérées. Quand on parle de la mort, normal d’être un tant soit peu glacé, objecterez-vous… Anabel travaille dans une boutique de piercing à Paris ; elle a 25 ans et est à la dérive. Elle rencontre « monsieur Jacob », vieux gérant d’un magasin de pompes funèbres qui la remet sur le houleux chemin de la vie. De son côté, Ruderi, un prisonnier septuagénaire attend sa sortie de prison, après 40 ans de détention. Il est filé par Oleg, tueur professionnel irradié à Tchernobyl et mandaté par une milliardaire recluse à Venise que Ruderi a jadis laissé défigurer. Tout le reste de roman consiste à savoir « qui est réellement Ruderi », et c’est la réponse à cette question qui va faire se rencontrer tous les protagonistes autour du même secret.

Pour n’en rien celer, osons révéler qu’il s’agit de celui de l’immortalité. Passe encore, quand bien même le thème n’apparaîtrait-il guère original ; après tout, c’est souvent dans les vieilles « marmyhtes » qu’on concocte les meilleures soupes littéraires. Pardon d’avoir lâché le mot ! Hélas !, Jonquet aspire à maintenir ensemble deux dimensions qui ne s’associent pas aussi naturellement qu’on pourrait le croire, et si la trame policière de son oeuvre est maîtrisée, il n’en est pas de même de la pointe fantastique, bâclée et à l’emporte-pièce. Autant dire que tout ce qui concerne la mort et l’immortalité, en dépit d’une documentation sérieuse, ne ressort de rien d’original – aucune explication crédible n’étant apportée quant à la nature de ces individus capables de traverser les temps parce qu’un jour immémorial de grande bourrasque la Mort en personne en aurait décidé ainsi ! Un peu léger comme principe causal tout de même ! Ainsi passe-t-on de 2001, temps de la narration, au XVIe siècle à Haïti, puis à Cayenne en 1878 et à la Bosnie des années 1990. Et alors ? Pourquoi pas en clôture une virée en 3025 à Disneyworld, façon Retour vers le futur ?

Il y a pis : l’échec d’Oleg, qui atterrit malencontreusement dans le magasin de monsieur Jacob parce qu’il doit passer devant pour se rendre à l’hôpital d’à coté afin de bénéficier d’une transfusion urgente, frise le ridicule. Prendrait-on le lecteur pour ce qu’il n’est pas à ainsi fausser les règles de base du réalisme minimal ? On commence à le subodorer. Si Jonquet sait créer un suspense indéniable en décrivant quelques scènes de piercings gothico-orgiaques très tendance, il se contente ensuite de marcher sur les traces d’ Highlander, de Dracula et du Portrait de Dorian Gray en tentant une impossible fusion entre Le paradis existe d’un Vincennt de Swarte (Pauvert, 2001) et les Sacrements d’un Clive Barker (Payot, 2001) autrement inspirés. Tirons-en les conséquences : ce n’est pas parce qu’on connaît Belleville comme sa poche et qu’on en parle (bien) dans la plupart de ses romans qu’on peut se prendre pour Dantec ! Jonquet n’a pas plus l’étoffe d’un prince des ténèbres que celle d’un visionnaire des « dysfonctionnements de la société », comme le préconise Martine Laval dans Télérama, qu’un rien impressionne visiblement.

Malgré un décorum thanatologique sur mesure, le sujet de la fascination et de la peur de la mort versus l’insoupçonnable légèreté de l’immortalité (mais aussi la quête d’une jeunesse artificiellement reconduite) échappe en définitive au père de Moloch. Que nul n’entre ici s’il est désireux d’en savoir plus.

Pablo de Jarossay

Thierry Jonquet, Ad vitam aeternam, Seuil coll. « Points policiers », 2003, 351 p. – 6,95 €.

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Maëlstrom

What we play is life

N’était le mouvement scopique de l’oeil évoquant déjà le tumulte qui donne son nom au livre, ce thriller de Stéphane Marchand paraitrait assez quelconque : un tueur qui tue en série à l’aide de procédés sophistiqués et machiavéliques, un écrivain amnésique comme désoeuvré et un agent du F.B.I lancés dans une habituelle course contre la montre afin de traquer l’odieux meurtrier, une spécialiste de la médecine légale lesbienne à ses heures, une jeune femme jadis assassinée et servant de leitmotiv explicatif ; tout cela semble constituer la gamme attendue de ce genre d’opus.
J’ecris « paraitrait » cependant car Stéphane Marchand, qui connaît justement ses classiques, offre ici, dans sa réflexion – estampillée de la musique de Louis Armstrong et des chausse-trappe du poker – sur les méandres de la mémoire et des troubles identitaires, plus qu’ un roman haletant dont le lecteur ne peut s’empêcher de tourner les pages.
Et c’est au cours d’un ballet aussi minutieux qu’hallucinant, force est de le reconnaître, orchestré de main de maître par un romancier à la veine musciale obvie, qui aime à jouer des emboîtements du puzzle et du poids des faux-semblants, que vont bientôt apparaître les fondements de la vengeance de l’implacable Maestro, qui pour l’heure égrène les victimes tout en déversant son mantra, lié à une vieille rengaine « Souviens-toi, souviens-toi de ne pas m’oublier »… Nul n’en sortira indemne.

De fait, la clef de l’intrigue, les protagonistes vont bientôt le découvrir, est aux confins de l’oubli coupable , de la résilience et de l’indébilité des souvenirs. Le lecteur participe alors à son tour, presque à son corps défendant, à la leçon entêtante : qui pourrait prétendre voir assez clair sur soi-même pour ne se sentir responsable de rien au regard d’autrui ? Ne suffit-il pas d’entendre une balade mélancolique, « Cheek to Cheek », un rien proustienne, pour être aussitôt renvoyé dans un autre rapport à soi et au monde ? Et que faire de ce pouvoir de laisser-aller, de lâcher prise s’il vous amène à vous retourner en toute férocité contre ceux qui vous ont trahi ? Chacun traverse ainsi au long de son existence mnésique les parties clefs de ce roman à tiroirs, « brouillard », « réminiscences », « enfer » mais quid de la « rédemption » ?
« What we play is life » se plaisait à observer, non sans jeu de mots, Louis « Satchmo » Armstrong cité en exorde, « what he writes is novel », peut-on dire désormais du sieur Marchand.

frederic grolleau

Stephane Marchand, Maëlstrom, Flammarion, J’ai Lu, avril 2012, 407 p. – 7,60 €

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