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Jean Renoir, Ma vie et mes films

Un livre de souvenirs indispensable pour qui veut pénétrer l’univers de Jean Renoir

Le 28 septembre, la cinémathèque de Bercy a ouvert ses portes et débuté les réjouissances avec une exposition et une série de films autour de la famille Renoir. Car à l’ombre des géants Pierre-Auguste et Jean il y avait aussi Pierre l’acteur et Claude assistant réalisateur et producteur. À cette occasion Flammarion réédite Ma vie et mes films de Jean Renoir, publié en 1974.
 
Dans ce livre de souvenirs le cinéaste nous parle de son enfance, de sa nourrice Gabrielle qui était un modèle de son père (comme sa première épouse l’actrice Catherine Hessling), des séances de Guignol, de sa découverte du cinématographe à travers un personnage burlesque nommé Automaboul, de ses lectures… À 10 ans, il découvre Alexandre Dumas et raconte avec une verve toute romanesque comment il se sentait mousquetaire :
Les Mousquetaires n’étaient pas qu’une affaire de cheveux ; c’était avant tout une affaire d’honneur. Sans oser le formuler, je me promenais dans la vie en me disant à moi-même : « Moi j’ai de l’honneur. » Je déambulais sur les trottoirs du quartier à la recherche d’orphelines à sauver, de voyageurs en danger, attaqués par des bandits que je dispersais à grands coups d’épée. Je répétais intérieurement la réplique de Gauthier d’Aulnay, le héros de La Tour de Nesle, mélodrame d’Alexandre Dumas. Bravant une bande de malandrins, il déclamait : « Dix manants contre un gentilhomme, c’est cinq de trop ! » Ça c’était pour l’extérieur, un extérieur d’héroïsme et de grands gestes. À l’intérieur et pas loin de la surface, je demeurais un parfait froussard.
 
Mais la vie de Jean est indissociable de « la tribu » Renoir, et de l’influence du père sur ses trois fils, que l’on devine inévitablement écrasante mais non castratrice :
 
J’ai passé ma vie à déterminer l’influence de mon père sur moi, sautant de périodes où je faisais tout pour échapper à cette influence à d’autres où je me gavais de formules que je croyais tenir de lui. À mes débuts dans le cinéma, je me donnais un mal de chien pour prendre le contre-pied de l’attitude paternelle. Curieusement, c’est dans les productions où je croyais m’évader de l’esthétique de Renoir que cette influence est le plus visible.
 
Ce livre est également un hommage au cinéma et tout un pan de son histoire : la grande époque du muet et la naissance du parlant, la découverte de Charlot, les relations avec cinéastes et acteurs ; Jacques Becker (Casque d’or) qui fut son ami ou Jean Gabin qu’il révéla dans Les Bas-fonds et dont il dresse un magnifique portrait. Il y aurait trop à citer tant cet ouvrage fourmille d’anecdotes sur des rencontres prodigieuses avec des personnages célèbres ou inconnus et d’histoires de tournages donnant de précieux renseignements sur la genèse de ses films. L’auteur de La Grande Illusion qui a vécu les deux guerres et l’exil évoque aussi très pudiquement la grande Histoire et son engagement d’artiste.
 
Cet ouvrage, qui nous permet d’assister à la naissance d’un génie du cinéma, étonnant d’humilité, est indispensable pour qui veut pénétrer l’univers de Jean Renoir.
 
Nous n’existons pas par nous-mêmes, mais par les éléments qui ont entouré notre formation.
p. châtel

   
 

Jean Renoir, Ma vie et mes films, Flammarion, coll. « Champs », édition corrigée, septembre 2005 – 265 p. – 7,20 €.

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Jean Sémolué, Carl Th. Dreyer, Le Mystère du vrai

Jean Sémolué propose ici une approche en douceur de l’oeuvre de Carl T. Dreyer – oeuvre colossale dont on n’a pas encore pris la mesure

On ne joue plus. Quand les maîtres parlent, écouter. Un cinéaste scandinave dépasse Bergman de mille coudées : Carl Theodor Dreyer. L’art cinématographique est à ses yeux une passion obsessionnelle, la vie profonde. Formé à l’école du muet, il adapte des pièces théâtrales et, d’un film l’autre, cherche à préciser sa manière filmique. S’il n’a pu réaliser ce Jésus de Nazareth qui devait être l’œuvre de sa vie, il a bel et bien été habité par le cinéma. L’essai livre des notes prises par l’auteur dans les années 60, le premier ouvrage de Jean Sémolué sur Dreyer datant de cette époque, et des témoignages de ceux qui ont travaillé avec CTD. Le point de vue adopté est d’une exigence toute dreyerienne : tout du réalisateur, vie et secrets, est dans les images de ses films.

De 1918 à 1926, les années d’apprentissage : dans des pays européens différents, Dreyer expérimente ce qu’il fera, ainsi des gros plans d’actrice qu’il initie dès Pages arrachées au livre de Satan. Ces films -dont Le maître du logis – préfigurent les œuvres à venir, mais il serait court de les voir simplement comme des annonces. Ils forment un tout original. Du muet au parlant, de 1926 à 1934, le temps de l’affirmation : deux films différents, Vampyr et La Passion de Jeanne d’Arc. Dans ce dernier film, à qui Dreyer doit sa notoriété en France, l’expressionnisme est vérité. « Je jure de dire la vérité… rien que la vérité » : ce qu’on lit via les intertitres sur les lèvres de la jeune femme pourrait être dit par le maître du classicisme sévère.

L’œuvre, conçue comme totalité signifiante et globalité, est une grande route toute droite. La grande trilogie danoise des classiques de l’âge de la grande maturité et de ses certitudes (1935-1968) frappe les trois coups d’un nouvel art de filmer, décline à l’envi trois mots – simplicité, grandeur, intensité : Dies irae (chronique et tragédie), Ordet (fluidité et fermeté), Gertrud (mouvement retenu et construction pyramidale). À trois reprises, des adaptations mais aussi un travail de nettoyage à opérer pour que la matière première réponde aux exigences personnelles. Dreyer invente un art de faire sien une œuvre autre, sans la détourner pour autant. Le cinéma d’auteur est à ce prix et, sans paradoxe, l’adaptation fidèle, la « mise en film » est le chemin vers une création personnelle, qui reflète un amour du vrai et de la part de mystère qu’il contient.

Vérité des intérieurs, des extérieurs, de l’ombre et de la lumière et détestation corrélative de tous les artifices, de tous les trucs : Carl Theodor Dreyer, dont les derniers films témoignent d’un achèvement par la poésie. Et cela va jusqu’à une leçon de vie, un refus de l’intolérance pétrifiante qui irait vers le amor omnia de Gertrud
Enrichi d’une filmographie et de nombreux photogrammes, l’ouvrage ouvre en plein sur l’œuvre du génie ; dont il redonne les phrases les plus signifiantes (D’énormes possibilités s’ouvrent pour le cinéma. Aucune tâche n’est trop haute pour lui ; Je n’aime pas les grands effets, j’aime m’approcher doucement« ). Ainsi Jean Sémolué propose-t-il une approche douce de cette œuvre colossale dont nous n’avons pas encore pris toute la mesure.

pierre grouix

   
 

Jean Sémolué, Carl Th. Dreyer, Le Mystère du vrai, Cahiers du cinéma / éditions de l’Etoile coll. « Auteurs », janvier 2005, 186 p. – 23,00 €.

 
     

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Roland Kermarec, Lynchland # 1

Une sorte de Rose pourpre du Caire dark-mutante où le lecteur se transforme en voyeur-jouisseur…

Cet opus de Roland Kermarec, jeune diplômé en lettres ayant assisté aux États-Unis au tournage de Lost Highway (1997), de David Lynch, en surprendra plus d’un. Pour cette raison, n’en déplaise aux amateurs, ce n’est pas du film éponyme ou de son analyse en soi (non plus d’ailleurs que des autres oeuvres du dérangeant Lynch) que traite Kermarec. Ce qui étonne lorsqu’on connaît le soin, tâtillon et minutieux, dont font montre les plumes du site Objectif Cinéma (devenu maison d’édition avec ce premier titre) dès qu’il s’agit de passer à la moulinette critique les films grand public ou cinéphiliques.

C’est qu’il s’agit d’autre chose ici : non pas tant donner à voir les « clefs » du Grand Oeuvre lynchien qu’aborder par la bande (nul doute que paraisse bientôt un Lynchland # 2, #3… etc.), de manière fragmentaire et fractale, la matière même d’un système qui refuse toute saisie conceptuelle « normative », toujours reconnaissable à ses gros sabots herméneutiques. On n’en saura donc pas plus, lisant ces pages, sur les neuf longs métrages du Maître (Kermarec et les éditions Objectif Cinéma présupposant, ce qu’on peut leur reprocher, que tout un chacun connaît déjà comme sa poche et ce réalisateur et ses films), mais on apprendra beaucoup en revanche sur les petites manies de Lynch et son sens de l’improvisation. Les six « textes très personnels » de Kermarec (la quatrième de couverture ne ment pas) prétendent donc à un cheminement autre que celui, balisé, qu’empruntent à l’accoutumée les critiques de cinéma.

Lynchland #1 se donne en effet surtout comme un « journal intime » rédigé dans l’ombre de Lost Highway, sous les yeux de Kermarec… qui a même été enrôlé comme figurant dans l’oeuvre au cours des trois mois de tournage à Hollywood. Là prend tout son sens l’entretien introductif du livre, qui res(t)itue dans son contexte la démarche d’un Kermarec-disciple traversant le miroir (et se retrouvant plus d’une fois dans le décor même du film le soir venu, puisqu’il loge quasiment sur place, dans la maison-compagnie-studio de Lynch) pour se retrouver aux côtés de celui dont il a analysé certains films dans son mémoire de D.E.A. Une sorte de Rose pourpre du Caire dark-mutante où le lecteur se transforme, au travers du regard du jeune Roland (dommage que les photos soient un peu écrasées et fort sombres dans l’ensemble), en un voyeur-jouisseur qui accède à l’intimité du créateur hors normes, et censément un brin parano. Gare aux pépites alors disséminées par ces notes de Kermarec !

Ce qui surprend néanmoins au coeur de ce dispositif, c’est le curieux choix éditorial d’avoir mis en avant, dans l’ordre des matières, des textes (« se souvenir du temps qui passe », hommage à Richard Farnsworth, « David B.DeMented : John Waters & David Lynch », et « Le Bee’s nest de David ») qui sont nettement moins intéressants que le stimulant « La vache folle de David Lynch » et l’informatif « David on the road again » consacré aux péripéties du tournage de Mulholland Drive (2001). Le fait, également, d’avoir laissé tels quels des renvois qui font « datés » (et pour cause) à l’année 2000 ou 2001, quand le livre paraît au dernier trimestre 2004. On a plus d’une fois l’impression que rien n’est fait pour faciliter l’accès aux territoires du cinéaste à qui l’on doit, entre autres, Eraserhead (1977), The Elephant Man (1980), Dune (1984), Blue Velvet (1986), Wild at Heart (Sailor et Lulla, 1990 ), la série Twin Peaks… Il est vrai que comprendre, apprécier, juger David Lynch se mérite, mais tout de même.

Malgré cela et la volonté (perverse ?) de féminiser à tout prix les limbes de l’univers lynchien page 66, cet ouvrage mérite d’être salué puisque, aussi bien, il constitue une voie d’entrée (comme il est des voies d’eau pour un navire) à l’imaginaire foisonnant/fascinant du mythique cinéaste à partir d’une focale intérieure assez inédite. On n’en attendait pas moins, en définitive, des talentueux dirigeants du site Objectif-Cinéma : publier, pour leur premier titre, un livre dédié à Lynch… et qui prend, précisément, une forme (sinuo-)lynchienne !

frederic grolleau

Pour commander l’ouvrage :
http://www.objectif-cinema.com/editions/0001.php

   
 

Roland Kermarec, Lynchland # 1, Objectif Cinéma, 2004, 96 p. – 15,00 €.

 
   

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Claude Jade, Baisers envolés

Claude Jade ressemble à une icône à laquelle il serait impardonnable de toucher

Ne me faites pas cela…

Elle n’est pas femme à se cacher derrière de faux semblants. D’ailleurs dès les premières lignes, elle ne masque pas qu’elle est née le 8 octobre 1948 à Dijon. Déjà ! ai-je envie d’écrire. Pour moi, Claude Jade ne saurait prendre la moindre ride. Elle était face à moi la semaine dernière et de fait, je ne voyais que son regard angélique sublimé par François Truffaut dans Baisers volés, Domicile conjugal et L’Amour en fuite… Elle était encore la malicieuse jeunesse courtisée par Jacques Brel dans Mon oncle Benjamin d’Edouard Molinaro ou encore dans Bonsoir de Jean-Pierre Mocky. Claude Jade ressemble à une icône à laquelle il serait impardonnable de toucher.

Elle vient de décider de raconter sa vie sans tricher. Elle dit tout car, m’a-t-elle assuré, « il m’était nécessaire de ne rien occulter pour savoir comment je m’étais construite. » Claude Jade née Jorré dans cette Bourgogne a bien eu de la chance après ses apprentissages chez Jean-Laurent Coché avant un échec au concours d’entrée au Conservatoire de croiser « son » François qui voulait l’épouser avant d’y renoncer. Il lui a offert ses plus beaux rôles et, peut-être, son plus bel amour. Vrai, Claude Jade a bien manqué passer à côté de cette extraordinaire aventure cinématographique et sentimentale mais pour en savoir plus il vous faudra lire son bouquin. A l’origine, j’étais un peu réticent mais dès que je sus qu’elle en était l’unique auteur refusant à cor et à cris qu’un « nègre » se charge d’écrire à sa place, je me suis plongé dans sa prose.

Là point d’effets de style ou de recherches linguistiques. Simplement une vie comme je les aime. Douce, lisse, honnête où Mlle Jade – j’insiste – ne cache rien de ses amours pour Jean-Claude Dauphin ou encore de sa liaison avec Michel Duchaussoy, dont elle dit tout le bien artistique qu’elle pense réellement. Elle y parle encore longuement de son fils Pierre, né de son mariage avec un diplomate rencontré au Brésil ! Tout cela nous éloigne du cinéma et de la télévision où Claude Jade fut l’héroïne dans les années 70 des trop fameux Oiseaux rares et plus près de nous du Sans Famille sur France 2 voire d’un épisode de La Crim’. Madame Jade n’est pas de ces comédiennes à rechercher l’objectif des photographes. Elle se veut pudique et particulièrement lucide sur sa carrière. Alors qu’elle devenait une star, une autre – Marlène Jobert- lui a ravi la vedette. Elle ne sait pas pourquoi. Mieux, elle ne se pose pas de questions de cette nature.

Claude Jade vit et comme elle l’écrit fort joliment « je reviendrai car il ne me reste plus qu’à attendre encore un peu pour devenir une délicieuse vieille dame… indigne de préférence ! » De grâce, ne me faites pas cela !

Louis Taillandier

   
 

Claude Jade, Baisers envolés, souvenirs, Milan, 2004, 450 p.- 21,00 €.

 
     
 

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Jean-Devaivre, Action !

Jean-Devaivre vient de nous quitter. Son livre, édifiant, est une importante page d’histoire du cinéma français


Un pavé dans la mare

Je le confesse sans honte : lorsque j’entendis parler pour la première fois de Jean-Devaivre, je me suis précipité sur un dictionnaire du cinéma. C’était l’an dernier lors de la sortie du film de Bertrand Tavernier Laissez-passer. Il y était question d’un homme devenu cinéaste presque par hasard, ayant travaillé pour la Continental pendant la Seconde Guerre mondiale avant de se mettre au service de la Résistance. Tavernier s’était inspiré des mémoires de cet homme – dont le nom ne me disait rien – pour fabriquer son film. Et pourtant, Jean Devaivre a réalisé une bonne douzaine de films parmi lesquels Un Caprice de Caroline chérie (1952) avec Martine Carol, La Dame de onze heures (1947) et surtout La Ferme des sept péchés (1949) avec Jean Vilar.

Lors de la sortie du film – assez moyen – de Tavernier, les mémoires de Devaivre n’avaient pas encore été éditées. C’est maintenant chose faite. Un gros livre, dense, musclé à l’image de cet homme âgé aujourd’hui de 90 ans. Au fil des pages, il raconte quelque quarante années de son existence mouvementée et une kyrielle d’événements ayant jalonné sa vie de cinéaste. On y croise un jeune Jacques Dufilho, le futur grand metteur en scène Claude Sautet, Erich Von Stroheim, Georges Méliès, Louis Lumière, Michel Simon… etc. Pour qui veut savoir comment se faisait le cinéma de cette époque, le livre de Jean-Devaivre constitue un précieux témoignage. Il a vécu le cinéma de l’intérieur, ayant été tour à tour monteur, décorateur, assistant, scénariste, dialoguiste avant de se voir confier la réalisation finale du film de Maurice Tourneur La Main du Diable. C’est le début de sa carrière de cinéaste. Devaivre nous plonge au cœur d’un milieu où les intrigues sont légion, où les banques font la loi, où les producteurs se dérobent, où les comédiens… cabotinent.

Il serait vain de vouloir entrer dans le détail. Cependant, une fois lu ce « pavé » jeté dans la mare, je me suis mis à penser que certains historiens feraient bien de le dévorer. Cela leur permettrait de réviser leur jugement sur ce cinéma fabriqué sous l’Occupation.
Après la Libération, tout le monde a craché sur la Continental, peut-être parce que les meilleurs y avaient travaillé. Pourtant, écrit Devaivre, les techniciens qui y ont exercé leur métier se sont toujours bien conduits.(…) Personne n’a jamais dénoncé un autre, ou par jalousie ou pour des propos entendus, et il y en avait ! La Continental n’a fait que des films propres.
C’est lui qui l’affirme. Il sait mieux que quiconque de quoi il parle. Nul doute qu’il en étonnera certains. Puisse le débat être ouvert ?

la rédaction

   
 

Jean-Devaivre, Action ! Nicolas Philippe, 2003 580 p. – 21,50 €.

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Une première fois (cinématographique)

Ou comment raconter les premières fois cinématographiques…

Rien de tel qu’une idée simple pour qu’on ait finalement sous les yeux un produit intéressant. Les projets qui tournent autour du « Thé des écrivains » mettent souvent en valeur la notion de convivialité, de chaleur humaine et d’art de vivre, et le lancement de cette nouvelle collection – où tout ceux qui appartiennent au monde du cinéma s’expriment sur les premières sensations induites chez eux par le 7e art – ne dépare pas à ce credo. (En utopiste indécrottable j’ai longtemps rêvé de déguster un thé à pointes blanches en regardant un classique dans le merveilleux antre parisien de La Pagode, comme quoi … Evidemment, dès qu’on parle de la saveur, la subjectivité du goût n’est pas loin (c’est le risque, ce qui donne toute sa saveur à la saveur si j’ose dire).

Mais de gustu non disputandum proclament les puristes ! C’est pourquoi chacun jugera de manière différente l’intérêt et la portée de ces courts textes, précédés d’une photo d’enfance de l’auteur, et d’une brève présentation. Acteurs, producteurs, cinéastes, musiciens, monteurs, décorateurs, critiques : il faut de tout, homme ou femme, pour qu’existe la magie de la toile. Cette première  » première fois  » (le principe va être reconduit avec d’ autres intervenants) illustre ainsi à merveille la diversité, l’espoir, la violence, le bonheur qui sont la marque indélébile de ceux qui se confient ici. Fusion du plaisir d’écrire et du  » désir de cinéma  » révélés par ce tonique opus, chaque séquence s’offre au regard, singulière et atypique. Fragile et discutable. Parmi de nombreuses pépites et d’autres récits plus contrefaits – le prix à payer souvent quand on touche à la mémoire – je retiens la focalisation de Patrice Leconte sur l’Esquimau de l’entracte plutôt que sur le film en soi, l’honnêteté d’Ovidie évoquant les terribles conditions du tournage de son hardeuse Orgie en noir, la hargne salutaire de Yann Dedet (par ailleurs amoureux des seins hors cadre de la princesse barbare Borlaï) contre l’icône sortie/toilettes interdisant les vrais nuits de cinéma. Voilà un monteur qui parle comme personne de la vie de la pellicule, et qu’on lirait bien davantage !

Last but not the least, je m’en voudrais d’oublier dans ce palmarès dont j’assume l’arbitraire l’envol de Ilan Duran Cohen, qui pointe avec juste raison le douteux puisque consumériste primat des bonus sur les oeuvres elles-mêmes en cette époque devenue dvdvore (parce qu’il faut bien, semble-t-il s’exciter pour quelque chose). Et pour finir par une note à la fois gaie et parfumée, et nonobstant fort réaliste, je vous conseille un détour par ces latrines U.S ou David Lanzmann rencontre assez inopinément Dustin Hoffmann : ça le fait, y a pas à dire ! Allez, avec ou sans scones, vous reprendrez bien un peu de thé ?

frederic grolleau

   
 

Collectif, Une première fois – Tome 1, Le thé des écrivains, coll. « Des nouvelles du cinéma », 2003, 213 p. – 15,00 €.

 
     

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