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Salim Bachi, La Kahéna

Trois nuits à la Kahéna, cette maison-sanctuaire qui surplombe la ville de Cyrtha, pour ressusciter l’Algérie passée

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rois nuits dans une chambre de la Kahéna, pour ressusciter l’Algérie passée. La maison, un sanctuaire juché sur un enfer, surplombe, bordée par la mer, la ville de Cyrtha, imaginée par Salim Bachi dans Le chien d’Ulysse, son oeuvre précédente (Goncourt du Premier Roman) et reprise ici. Hamid Kaïm, revenu dans la demeure de son enfance, s’essaie pour son amante à faire resurgir les ombres hypnotisantes d’une histoire aux strates multiples. Elles se déchiffrent dans l’architecture de la villa, dans son nom de guerrière berbère antique, dans les objets accumulés, dans les lieux eux-mêmes choisis par Louis Bergagna, son constructeur, ceux de la tribu lointaine des Beni Dejr qui ne fit jamais allégeance aux troupes françaises et se battit à mort contre les étrangers envahisseurs.

Malgré cette résistance, Cyrtha devint la proie de la colonisation, la proie de ce Bergagna, un Maltais débarqué 70 ans plus tard, en 1900, qui bâtit sa fortune sur la violence, le vin et le tabac. Sa vie d’aventurier traverse la Guyane, l’Amazonie, avant de revenir s’ancrer dans cette Kahéna, où, devenu maire tout-puissant de Cyrtha, il fera cohabiter épouse blonde venue de Paris et maîtresse arabe, fille légitime et fille bâtarde, et qui sera laissée à l’abandon à son assassinat par l’OAS, à la fin de la guerre d’indépendance.

Sans aucun respect de la chronologie, car tout se brouille et se mélange, Hamid Kaïm mène son combat, repris chaque nuit, contre l’amnésie, contre l’effacement des liens aux ancêtres les plus proches, contre l’enfouissement voulu des influences africaines, juives, berbères, romaines, arabes. Le jeune journaliste est né dans une Algérie tombée, aussitôt libre, dans les filets du parti unique, puis livrée aux émeutes et aux massacres en 1988, à la montée du FIS en 1990, aux tortures, à l’emprisonnement. Le retour aux origines, c’est tisser la plus fascinante des fables pour celle qui l’écoute, comme une toile d’araignée savamment construite. Lui, dans le décor resté seul témoin des générations mortes, cherche dans les écrits retrouvés, interroge les mystères des filiations, perce des secrets difficiles. Il a perdu tous ses espoirs pour son pays, ne croit plus aux possibilités de changements. Seul le récit du passé confisqué le sauve. Seule la mémoire, nous dit Salim Bachi, peut construire, par-delà les saccages, un monde durable. Salim Bachi, lui, a quitté l’Algérie pour venir vivre en France.

colette d’orgeval

   
 

Salim Bachi, La Kahéna, Gallimard « nrf », 2003, 310 p. – 19,00 €.

 
     
 
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Salim Bachi, Le Chien d’Ulysse

La trentaine nonchalante, Salim Bachi m’attend par un jour moyen de février devant un bar de la place Bastille

Deux fauteuils en simili cuir en forme de U, une table presque basse et deux cafés suffiront à ouvrir rapidement le dialogue. Le lauréat 2001 du Prix Goncourt premier roman et de la Bourse Prince Pierre de Monaco de la Découverte 2001 affiche une sérénité non feinte. Et s’amuse de l’art inouï du farniente qu’à l’en croire il cultive avec passion.

C’est que, depuis Le Chien d’Ulysse – dédié à la ville inventée de Cyrtha, quelque part en Algérie, que tente de fuir en désespoir de cause Hocine, sur fond de coucheries, de palabres et de chocolat qui bronze la tête -, roman accueilli avec force appréciations laudatives par la critique, Salim Bachi se consacre exclusivement à l’écriture. Il a abandonné sans regret sa thèse de lettres, pourtant bien avancée, sur l’œuvre de Malraux (« les études de lettres ont ceci d’avantageux qu’elles donnent le temps d’écrire des livres ») et donne la couleur d’entrée de jeu lorsqu’on lui demande comment il vit à Paris, lui qui s’y est installé en provenance d’Alger en 1997 : « J’écris, en général. Mon deuxième roman est terminé et va paraître chez Gallimard en septembre 2003. Et je me repose aussi ! »

Sans trop vouloir en parler, le romancier indique que ce deuxième roman sera précisément situé dans la continuité du premier opus qui l’a fait connaître en France, puisque reprenant l’imaginaire et mystérieuse ville de Cyrtha, ainsi qu’un des personnages qui y évoluait. N’en déplaise à certains, S. Bachi n’aspire pas, pour l’instant, à fouler d’autres territoires littéraires que cette revisitation et réécriture de l’historie algérienne dont il a fait sa marque. Dérive du jeune Hocine dans une ville fantasmée en proie aux pires violences et à la turpitude d’individus abrutis par leur soif de puissance, Le Chien d’Ulysse donnait la part belle à une série de personnages voués au rêve et au cauchemar depuis l’assassinat du président Boudiaf en 1992. « Je suis un romancier et mon opinion relative à la question du pouvoir en Algérie ne prime pas sur le roman. Mes positions personnelles sur l’Algérie n’interfèrent pas avec mon travail romanesque », lâche S. Bachi, qui met en avant, loin de toute polémique, la notion de « distanciation » dans son oeuvre et son écriture. « Ca n’empêche pas, bien entendu, qu’un contenu soit toujours transmis par le livre. Et puis, après tout, je ne suis pas du côté de la réception ! » L’ auteur, qui souligne en riant que ses lecteur ne sont pas « nombreux » mais « de qualité », insiste sur l’ironie de son texte, laquelle n’est pas toujours perçue.

Une approche au premier degré en fonction de la situation en Algérie où l’on essaie toujours de voir « quelle situation le romancier algérien décrit, en occultant le travail littéraire… » A la question suivante, qui vise à établir si Salim Bachi peut être défini comme un écrivain de l’éclatement et du voyage – ce que semble atteste les pérégrinations d’Hocine dans les rues de Cyrtha où il rencontre une mosaïque de personnages qui constituent autant de facettes mnésiques de la ville -, l’auteur de Le Chien d’Ulysse se souvient qu’au départ de l’œuvre était un ensemble de nouvelles qu’il a réunifiées autour d’une thématique commune (la mémoire de Cyrtha, de Jugurtha, de ses amis, mémoire transportée par le narrateur), et qu’en effet cette dimension patchwork, qui peut surprendre, sera atténuée dans son deuxième opus. Le roman contemporain étant une forme éclatée en soi, S. Bachi ne renie pas toutefois cet aspect de son écriture, grand amateur qu’il est du Quichotte et des romans du XIXe siècle, qui adoptent toujours cette forme de « collection d’histoires plus ou moins bien agencées – même si Flaubert parvient à esquiver cet éclatement sous ce qui paraît complétude ! »

Et S. Bachi, héritier de Joyce, d’avouer ses préférences en terme de lecture : L’éducation sentimentale, Ulysse … Quant au voyage, le jeune auteur ayant lui-même quitté l’Algérie pour la France, comment ne pas voir là une de ses préoccupations intimes ? Pas facile dans ces conditions de ranger Salim Bachi dans une catégorie assignable, lui qui s’inscrit dans la tradition du roman algérien, se dit fasciné par Kateb Yacine, admire des auteurs récents, Boualem Samsal (Le serment des barbares, Gallimard), Mourad Djebel (Les sens interdits, La différence ), ou encore Arno Bertina (Le dehors ou la migration des truites, Actes Sud), mais sans être influencé par eux. Et qui fait remarquer que, « comme par hasard », son livre, sans être officiellement censuré, est « un des seuls à ne pas être distribué dans les librairies algériennes… » Voilà pourquoi Bachi s’estime à contre-courant de ce qui s’écrit en France, un auteur de la « périphérie » du centre littéraire parisien et surtout attaché à cette langue française, qu’il sait si bien exploitée.

Pour l’heure, l’auteur de Le Chien d’Ulysse, éloge poético-post-mortem au président Boudiaf assassiné en 1992 et où la violence politique est présentée comme le plus grand mal, avoue ne pas voir d’évolution notable dans la situation politique en Algérie aujourd’hui, et « attend avec impatience les écrivains algériens qui vont lui indiquer ce qui se passe actuellement. » L’innocence qu’on continue de supposer chez une partie de l’humanité devant la manifestation du mal, quelque forme qu’il prenne, cette catastrophe de non-intégration de l’expérience de l’humanité était un des axes fondamentaux de mon premier roman, rappelle Bachi. La mémoire peut être un enfermement, un fardeau, mais haïr la mémoire , c’est sombrer dans la barbarie. On ne doit pas figer la mémoire au risque de la transformer en mythe, mais on ne doit pas non plus l’occulter, pour cette dernière raison. Cela étant, le romancier comprend bien la gêne des algériens vis-à-vis de lui, auteur qu’ils n’arrivent pas à situer politiquement parce qu’il refuse, en « salaud sartrien » il le dit lui-même, de choisir un camp. « Ecrire est une épreuve, et doit être différent à chaque fois.

On doit apprendre des choses sur soi, son travail d’écrivain, les possibilités de sa palette », confie Bachi avant de me quitter dans un dernier sourire, indifférent aux attentes de la critique littéraire. Une carrière ? « C’est lorsque tout doit être fait par l’écrivain pour continuer à écrire. Une carrière est au service de son écriture, et pas le contraire », philosophe-t-il, soucieux de ne pas confondre les moyens et les fins dans ce domaine. Les deux minuscules cafés ont été avalés depuis longtemps. Dehors, pour un peu, le soleil brillerait presque.

Propos recueillis par Frédéric Grolleau pour Le Littéraire le jeudi 27 février 2003.

   
 

Salim Bachi, Le Chien d’Ulysse, Gallimard, 2001.

 
     
 

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