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Entretien 4 avec Hubert Nyssen (éditions Actes Sud)

Où le lecteur lira la dernière partie de cette entrevue…

Première partie : Translation
Deuxième partie :
Du Sahara à la Rive gauche… du Rhône
Troisième partie : Écrire et éditer – Lire avant tout

Quelque agréable, et passionnante qu’ait été la traversée vient l’heure où il faut bien accoster. Curieuse sensation que de voir, au-delà de la dernière île à visiter, se profiler le port où bientôt le vaisseau devra s’amarrer et le voyageur descendre : l’on est joyeux à la perspective d’avoir encore à découvrir un site d’exception et en même temps désolé de savoir qu’après il faudra laisser la mer derrière soi et se résoudre à n’être plus offert aux mille vents du large…
Bientôt nous quitterons le Grenier – mais pas son maître : chaque jour il vient sur la Toile écrire ses
Carnets, tout près de ceux qui souhaitent le lire hors de ses livres. Nous retient encore en ce lieu l’évocation du dernier roman qu’a publié Hubert Nyssen, Les Déchirements, né d’une histoire vécue et d’un pacte de vie conclu avec une personne aimée tragiquement disparue.

Comme il a fallu à l’écrivain des années et plusieurs livres pour enfin tenter d’exprimer l’indéfinissable essence de cette expérience, la nécessité s’est imposée d’achever la restitution écrite de la merveilleuse rencontre par l’évocation de ce roman dont il est si difficile de rendre compte sans risquer de le trahir. L’histoire en est tragique, terrible ; sa forme ? Brillante, complexe – me vient le qualificatif de « sculpturale » car langue et structure y sont travaillées avec un art comparable à celui d’un ciseleur qui ferait d’un bloc de marbre une dentelure minérale où l’opacité le dispute à la transparence selon les variations de lumière qui l’effleurent. Mais je pense surtout à ces grands couturiers dont on dit que, du bout de leurs doigts ils « sculptent » les étoffes et jouent avec elles, superposant et mêlant les matières pour construire des robes dont l’aspect semble relever de l’art statuaire le plus raffiné. Cette incursion vers la haute couture découle d’un passage du roman qui, à la lecture, m’a paru être le reflet de l’ensemble du texte – passage sublime qu’a illuminé Chloé Réjon quand elle l’a lu lors de l’hommage rendu à Hubert Nyssen le 15 avril dernier. Page 129. Valentin doit déjeuner avec Colette. Avant d’aller la rejoindre, il s’arrête un temps derrière la vitre du restaurant et l’observe, déjà attablée. (…) flot de longues soies ou d’indiennes aux multiples couleurs (…), bijoux et parfums, rangs énigmatiques de colliers indéfinissables qui deviennent, dans le jeu de la séduction, équivalents aux gestes et attitudes : c’est toute la magie d’un talent littéraire qui s’exprime là en même temps que se dessine, évident mais trouble et proche du mirage, l’écho de tout le texte – mais le narrateur n’est-il pas derrière une vitre ? Je n’en puis dire davantage, sinon que lire Les déchirements est de ces moments intimes, bouleversants, qui ne s’oublient pas. Et qu’il vaut mieux écouter l’auteur parler de son livre.

IV – L’année des Déchirements
Si vous lisez les toutes premières pages du Nom de l’arbre, vous verrez que déjà j’essaie d’écrire Les déchirements.

 

Regardant votre activité d’écrivain, vous avez employé le mot « plaisir ». Vous n’appartenez donc pas à cette catégorie d’auteurs qui créent dans la douleur et qui, en même temps, souffrent lorsque leur livre est terminé – finir est, pour eux, comme un arrachement…
Hubert Nyssen :
Dans le temps où j’écris un livre, il m’arrive d’avoir des difficultés, mais la « création dans la douleur », non. C’est une survivance romantique, et même un mythe car les romantiques aussi éprouvaient un réel plaisir à écrire ! Cela paraît peut-être étrange, mais le bonheur d’écrire est présent, même quand on aborde des sujets graves ou douloureux. Un soir, à Genève, Albert Cohen me confia qu’en écrivant Le livre de ma mère il avait éprouvé un de ces plaisirs dont on ne fait pas facilement l’aveu. « D’apprendre sa mort, je fus confondu de chagrin, me dit-il, mais écrire sa mort, ce fut autre chose, un plaisir grave – c’est tellement beau, écrire… »
Pour ce qui est de la « souffrance » qui viendrait en achevant le livre, je pense à cette sentence chinoise : « Quand la maison est finie, la mort y entre. » Mais rien ni personne n’oblige à croire ou à dire que le livre est achevé. Car, en vérité, un bon livre n’est jamais achevé.

 

Votre dernier roman, Les déchirements, repose sur une histoire terrible, et des douleurs profondes. De plus, quelques notations dans vos Carnets 2006Le Mistral est dans l’escalier – indiquent que ce roman a un point d’ancrage autobiographique.
J’ai beau avoir choisi pour devise ce vers de Jean Cuttat : J’ai passé l’âge d’être vieux, j’ai beau me maintenir en forme comme si je devais vivre cent ans de plus, la pression n’est pas moins forte… Il est temps, me dis-je, de soustraire certains souvenirs à l’oubli. L’affaire des Déchirements, je l’ai réellement connue et il m’était impossible de la laisser s’effacer sans avoir tenté d’en exprimer l’indéfinissable essence… Dans mon premier roman je m’étais efforcé de la saisir – si vous lisez les toutes premières pages du Nom de l’arbre, vous verrez que déjà j’essaie d’écrire Les déchirements. Mais je n’y suis pas arrivé. Pas davantage dans les romans qui ont suivi : pour d’obscures et confuses raisons, je me dérobais, je ne parvenais pas à écrire l’indescriptible. Puis est venu le moment où je me suis dit : maintenant ou jamais. Et j’ai écrit Les déchirements
 
Oui, pendant la guerre, en mon adolescence, j’ai aimé une femme qui a disparu comme Julie Devos a disparu dans le roman. Et j’ai senti qu’il m’était désormais interdit de gâcher un seul instant de la vie dont je disposais encore quand elle, Julie (ou son modèle), en avait été privée. Ce fut un pacte de vie fondé sur un souvenir qui me jugeait plus que je n’arrivais à en juger.
Mais pour arriver à dire l’insupportable, il me fallait un narrateur et j’ai choisi Valentin, un homosexuel qui s’interroge sur son propre désir et qui, avec les femmes du livre n’aurait pas, me disais-je, de relation amoureuse. Valentin ne fut, dans les premières versions du roman, qu’un personnage secondaire. Jusqu’à ce qu’il me cherchât querelle, comme cela arrive avec mes personnages… Je devais en être à le deuxième ou troisième version, un matin je venais d’allumer mon ordinateur, j’étais devant mon écran, prêt à me relancer dans l’écriture quand soudain Valentin m’interpelle : « Tu t’es égaré, me dit-il, ce n’est pas à toi d’écrire cette histoire mais à moi ! » Je me suis querellé avec lui, je l’ai envoyé paître… Mais en y réfléchissant, je me suis rendu compte que le bougre avait raison – que j’avais raison puisque, malgré tout, Valentin est ma créature. J’ai alors tout récrit à la première personne, en me glissant dans la peau de Valentin. Du coup, je devenais l’homosexuel. Et cela m’a permis de m’interroger sur la problématique du désir. Si l’on admet que désirer c’est éprouver un manque, de quelle nature est ce manque ? Mais j’écrivais un roman, une fiction, pas un essai. L’implicite y a la plus grande part.

 

Dans le livre, c’est essentiellement Colette qui véhicule ce questionnement sur le désir…
En effet, elle observe Valentin comme un entomologiste un insecte. Elle est inquiète, troublée – du moins est-ce ainsi que j’ai voulu qu’elle apparaisse, notamment dans cette scène où, au restaurant, elle dévoile soudain ses seins à Valentin. Lui a des réactions dont j’ai tâché de restituer la silencieuse manifestation. Car devant les seins nus de Colette il pense à ceux de Julie et à la part qu’ils eurent dans le supplice.

 

Valentin est agent immobilier, doit-il cette profession à ce brillant jeune homme qui vous a fait visiter le Mas Martin [cf Entrevue au Grenier (I) – NdR] ?
Pas du tout. Si Valentin est agent immobilier, c’est par pur caprice de romancier. Quand il m’a fallu lui choisir une profession, j’ai opté pour celle-ci parce qu’elle justifiait en partie sa curiosité pour les caractères, les apparences, les tournures d’esprit, etc., une curiosité qui s’apparente à celle du romancier et s’accorde fort bien avec l’attrait que Valentin éprouve pour l’écriture, lui qui avait entamé des études de lettres.

 

Amené, par la fréquentation de Colette, à scruter les fondements de son désir, Valentin se questionne aussi beaucoup par rapport à sa démarche – enquêter sur son frère, découvrir à quoi tenait la distance qui les séparait puis en témoigner ensuite par écrit – et à ce qu’implique, ce que signifie cette transcription. Valentin véhicule-t-il vos propres interrogations d’écrivain au travail ?
Ce n’est pas tant mon expérience personnelle qui transparaît chez Valentin que ma curiosité par rapport aux comportements des gens, notamment à travers les usages linguistiques… Vous avez pu voir que, dans le roman, il y a souvent des remarques concernant le flamand ; c’est une langue que j’ai apprise parce que cela était obligatoire, mais je ne peux pas dire que j’ai eu une « éducation flamande ». En revanche, j’ai vécu et travaillé pendant cinq ans à Anvers, et j’en ai retenu des petites choses amusantes et révélatrices qu’il m’a plu d’insérer dans Les déchirements. Par exemple la façon de prononcer le « r ». Les Anversois parlent le français en roulant les « r » ; or, en France, ce « r » apical est perçu comme la marque du Grand Siècle. Ces petites choses, la manière de parler, les paysages, les étoffes sont constitutifs de la trame romanesque. La description méticuleuse d’une robe vaut parfois mieux que l’analyse psychologique de celle qui la porte…

 

—–

Votre roman a une construction très particulière, d’une extrême complexité – autant que des récits ancrés en différents points du temps, ce sont des successions de voix imbriquées les unes dans les autres, émises tour à tour par des personnages s’exprimant tantôt à la première personne tantôt à la troisième selon qu’ils rapportent les propos d’un tiers ou énoncent leur propre discours. Pourtant il y a, en définitive, un seul narrateur, Valentin, qui est comme le réceptacle de toutes ces paroles. Comment en êtes-vous venu à adopter cette structure ?
Hubert Nyssen : 
Cette disposition m’a été inspirée par une constatation assez banale, que nous avons tous faite à un moment ou à un autre. À savoir que nous entremêlons nos souvenirs et les événements auxquels, à l’instant, nous sommes mêlés, que nous fréquentons dans le même temps les morts qui occupent notre mémoire et les vivants qui évoluent autour de nous. Tout cela est présent en même temps dans l’esprit et pourtant, ce n’est pas sur le même plan temporel. La perspective est différente et les gens ne s’expriment pas de la même façon. Comment restituer cette étrange stratification ? La solution généralement adoptée est celle du roman traditionnel – c’est-à-dire que le texte est disposé de manière théâtrale : les passages narratifs, où parfois figurent des phrases en italiques, sont entrecoupés de dialogues, avec tirets, alinéas et guillemets. Ce dispositif ne me satisfaisait guère. À partir du moment où je me suis mis à raconter avec la voix de Valentin, je me suis rendu compte que je racontais les histoires sans pour autant changer de voix, de débit, ou de mode d’énonciation. Par exemple aujourd’hui, en quelques heures, je vous ai raconté beaucoup d’histoires, bifurquant de temps en temps vers d’autres histoires, rapportant des anecdotes qui mettent en scène d’autres personnes, et pourtant c’est toujours moi qui ai parlé, avec une voix qui m’appartient. Dans le roman, même chose : quelle que soit la voix convoquée, elle passe toujours par celle de Valentin, une seule et même voix, celle d’un homme enquêtant sur son frère disparu afin de comprendre pourquoi leur relation avait été si détestable. Du coup, Valentin renoue avec un désir ancien d’écriture, souvenez-vous qu’avant d’être agent immobilier il avait commencé des études littéraires. Valentin est un homme qui a beaucoup lu, qui s’intéresse à la littérature, au statut du texte mais qui n’ambitionne pas pour autant de devenir écrivain ; il cherche simplement à consigner ce qu’il découvre, ce qu’il observe et ce qu’il en déduit. Mais puisque je me glissais dans la peau de Valentin, puisque sa voix devenait la mienne, je me racontais à moi-même ce que m’avait dit Colette, donc ce qu’elle avait elle-même entendu de la bouche d’autres personnes. 

Pour aboutir à cette voix unique qui en contient d’autres, pour qu’il y ait ce déroulement continu et pour faire entendre, en contrepoint de l’histoire, cette interrogation sur ce qu’est l’écriture par rapport au désir, à la mémoire, à ce qu’on a vécu ou qu’on n’a pas vécu, j’ai d’abord beaucoup déversé, puis trié, élagué, récrit… Ce fut un très long travail où le sécateur sévissait autant que la plume.
Par des lettres de lecteurs je réalise que je suis peut-être parvenu à écrire une histoire dont importe moins l’épilogue que le désir, par elle suscité, d’entendre dans toutes ses variations la voix de ce Valentin qui est seul à parler d’un bout à l’autre du livre et de saisir le sens même de cette profération. Parmi ces lettres, regardez celle que m’a envoyée Alberto Manguel… 
Je suis hanté par tes personnages, écrit-il, comment oublier l’histoire de Julie Devos ? Comment croire ou ne pas croire au récit de Barbara ? Comment ne pas vouloir rester parmi les personnages qui aiment au-dessus de leur condition ? 
Or aucun d’eux n’existe sinon par la voix de Valentin…

Les chapitres n’ont pas de titre, mais ils s’ouvrent tous par une courte série de phrases elliptiques qui en condensent le contenu. Quel rôle assignez-vous à celles-ci ?
C’est un discret hommage à Georges Duhamel qui a fait figurer de tels « résumés du chapitre » dans chacun des volumes de sa Chronique des Pasquier.

 

Les déchirements a été publié dans la collection « Un endroit où aller » – une collection qui, habituellement, propose des livres sans jaquette illustrée. Or le vôtre en porte une. Est-ce votre choix ?
Non, c’est une décision du service commercial. J’avais proposé que l’on entoure le livre d’un simple bandeau avec cette phrase de Giono tirée d’Un Roi sans divertissement : « Il aimait au-dessus de sa condition. » L’éditeur a préféré la jaquette. Mais j’ai pu choisir l’illustration, et je n’ai pas hésité… Ce serait, évidemment, L’Écho, de Paul Delvaux. Ce corps féminin trois fois représenté métaphorise le passé par l’écho. C’est en parfaite adéquation avec le contenu du livre dont l’illustration sous-tend et illumine le titre.

 

Vous avez écrit des livres de tous registres – romans, essais, poésie… Êtes-vous l’homme d’un seul ouvrage à la fois ou bien vous arrive-t-il d’ouvrir plusieurs chantiers en même temps ?
Non, je n’écris jamais qu’un livre à la fois. Mais pendant que je l’écris, j’en ai toujours plusieurs en tête. Par exemple en ce moment, je me sens prêt à commencer mon prochain roman* mais je dois remettre cela à plus tard parce que j’ai une promesse à honorer – transposer par écrit une longue causerie d’environ deux heures que j’ai improvisée à Nîmes le mois dernier [en mai, donc – NdR] devant une assemblée d’urbanistes et d’architectes. J’avais ouvert cette causerie par une référence à un adage chinois : « la maison commence par le toit. » Et toujours, quand il me revient, j’entends : le roman commence par le titre. Ensuite, je dois m’occuper d’une semaine de « Lectures en Arles », cette année sur la gastronomie : « Petites et grandes bouffes ». Des Trois messes basses de Daudet, dites par Marie-Christine Barrault, au Festin de Babette lu par Maud Rayer. Je ne serai donc pas disponible pour écrire le prochain roman avant la clôture des lectures. Bref, je ne me consacre qu’à un seul livre à la fois. Mais il y a l’écriture quotidienne des Carnets sur Internet. C’est une sorte d’exercice, très semblable aux gammes et reprises par lesquelles chaque jour le pianiste entretient l’agilité de ses doigts. Et c’est, en écriture, de l’ordre du fragment.

 

Qu’en est-il de la poésie, qui est aussi de l’ordre du fragment ? En écrivez-vous un peu tous les jours comme vos pages de Carnets, ou bien devenez-vous poète le temps d’une parenthèse ouverte entre deux livres ?
Mes poèmes – ils ne sont pas si nombreux – sont tous venus par inspirations inattendues. Ainsi d’un défi que, dans les années soixante, m’avait lancé Max-Pol Fouchet : écrire trente-deux poèmes à partir d’un sonnet baroque de Pierre de Marbeuf (qui joue sur les mots « mort », « mer » et « amour ») comme Beethoven avait écrit trente-deux variations à partir d’une valse composée par Diabelli.

 

* – Depuis, le roman en question a été écrit. Il s’appelle – ce n’est pas trahir un secret que d’en révéler le titre puisque Hubert Nyssen le mentionne dans ses Carnets – L’Helpe Mineure. Il est, pour le moment, tenu serré dans un tiroir, en dormition jusqu’à ce que sonne l’heure de l’ultime relecture mais infligeant parfois à son auteur de douloureuses démangeaisons… N’écrit-il pas, stoïque et résigné, à la journée du 13 octobre : L’envie de reprendre L’Helpe Mineure me démange et je résiste, je laisse le roman sous clef. Mais combien de temps encore résisterai-je…
Et nous lecteurs combien de temps devrons-nous patienter avant de pouvoir le lire…

 

En ce qui nous concerne, au Littéraire, nous venons de toucher terre et sommes sur le point de quitter le Grenier d’Hubert Nyssen. Enfin, « quitter » n’est pas le mot qui convient car le fil patiemment tissé au long de ces quatre parties n’est pas rompu ; il est à suivre sur la Toile, où chaque jour est écrite une page des Carnets, et dans les livres – avec une bibliographe de plus de quarante ouvrages tous registres confondus à laquelle s’ajoutera bientôt L’année des Déchirements, version quintessenciée des Carnets 2007, Hubert Nyssen offre aux lecteurs une mine profonde à explorer – ou à revisiter, pour ceux qui en auraient déjà parcouru toutes les galeries…

 


 Grenier crépusculaire… – Photo d’H. Nyssen

BIBLIOGRAPHIE

Romans
– Le Nom de l’arbre (Grasset, 1973 – Passé-présent n° 53 – Babel n° 435)
– La Mer traversée (Grasset, 1979 – Prix Méridien)
– Des arbres dans la tête (Grasset, 1982 – Grand prix du roman de la SGDL)
– Éléonore à Dresde (Actes Sud, 1983 – Babel n° 14 – Prix Valéry Larbaud ; Prix Franz Helens)
– Les Rois borgnes (Grasset, 1985 – J’ai lu n° 2770 – Prix de l’Académie française)
– Les ruines de Rome (Grasset, 1989 – Babel n° 134)
– Les belles infidèles ( Actes Sud/Leméac, 1991 – Corps 16, 1997)
– La femme du botaniste (Actes Sud/Leméac, 1992 – Babel n° 317)
– L’Italienne au rucher (Gallimard, 1995 – Grand prix de l’Académie française. Réédité dans la collection Babel sous le titre La Leçon d’apiculture)
Le bonheur de l’imposture (Actes Sud/Leméac, 1998 – Grand caractère, 1999 – Babel n° 585)
Quand tu seras à Proust la guerre sera finie (Actes Sud/Leméac, 2000 – Babel n° 863)
Zeg ou les infortunes de la fiction (Actes Sud/Leméac, 2002)
Pavanes et javas sur la tombe d’un professeur (Actes Sud/Leméac, 2004)
Les déchirements (Actes Sud, 2008)

Essais
Les voies de l’écriture (Mercure de France, 1969)
Sémantique à bâtons rompus (Irène Dossche, 1971)
L’Algérie (Arthaud, 1972)
Lecture d’Albert Cohen (Actes Sud, 1981 – Nouvelle édition en 1988)
L’éditeur et son double (Actes Sud, vol. 1 : 1988 ; vol. 2 : 1990 ; vol. 3 : 1996)
Du texte au livre, les avatars du sens (Nathan, 1993)
Éloge de la lecture (Les Grandes Conférences, Fides, 1997)
Un Alechinsky peut en cacher un autre (Actes Sud, 2002)
Variations sur les Variations (Actes Sud, 2002)
Sur les quatre claviers de mon petit orgue : lire, écrire, découvrir, éditer (Leméac/Actes Sud, 2002)
Lira bien qui lira le dernier (Labor Espace de Libertés, 2004 – Babel n° 705)
Entretiens avec Hubert Nyssen, par Jacques De Decker (éditions du Cygne, 2005)
La Sagesse de l’éditeur (L’Œil neuf, 2006)
Neuf causeries promenades (Leméac/Actes Sud, 2006)
Le mistral est dans l’escalier (Leméac/Actes Sud, 2006)

Poèmes
Préhistoire des estuaires (André de Rache, 1967)
La mémoire sous les mots (Grasset, 1973)
Stèles pour soixante-treize petites mères (Saint-Germain-des-Près, 1973)
De l’altérité des cimes en temps de crise (L’Aire, 1982)
Anthologie personnelle (Actes Sud, 1991)
Eros in truttina (Leméac, 2004)

 

Opéra et théâtre
Le Journal d’un fou, d’après Nicolas Gogol (Théâtre de Plans, 1965)
Mille ans sont comme un jour dans le ciel (Actes Sud, 2000)
Le monologue de la concubine (Actes Sud, 2006)
L’enterrement de Mozart (conte mis en musique par Bruno Mantovani – Actes Sud, 2008)
Ivanovitch et Axenty, petit opéra d’après Le Journal d’un fou de Nicolas Gogol (en préparation)

 

 

   
 

Entretien réalisé par isabelle roche le 2 juin 2008 au Mas Martin.

 
     
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Entretien 3 avec Hubert Nyssen (éditions Actes Sud)

Où le lecteur découvrira ce qu’éditer veut dire et apprendra, en sus, le sens du mot lecture

Première partie : Translation
Deuxième partie : Du Sahara à la Rive gauche… du Rhône

 

Depuis que s’est amorcée cette « Entrevue au Grenier » nous avons déjà voyagé de Belgique en Provence, sommes revenus un temps vers Paris avant de partir au Sahara pour, enfin, nous arrêter rive gauche du Rhône. Maintenant l’errance se fait plus intime : nous approchons du seuil intérieur, là où commencent les genèses littéraires – celles de l’écrivain et celles de l’éditeur.
Je prends ici conscience du pouvoir quasi hypnotique de la parole d’Hubert Nyssen, vigoureuse, qui ne se départit jamais de l’inimitable distinction que confère la maîtrise d’un français soutenu à l’extrême mais sait, en même temps, user à point nommé de ces vives formules familières dont regorge la langue orale et qui colorent un discours soudain animé par une émotion à fleurs de mots. Tout ouïe, tout yeux – gestes et mimiques sont eux aussi discours – je ne remarque presque rien du « grenier », sinon qu’à travers la petite fenêtre taillée au-dessus du bureau face auquel je me tiens, je peux apercevoir les changements d’humeur du ciel selon qu’apparaît ou disparaît l’ombre portée d’une frondaison dont je ne vois pas l’arbre. Oui, pouvoir hypnotique des mots, des phrases, des histoires racontées qui captivent autant que la voix de l’écrivain, soulignée par le lent ballet qu’impose aux mains le maniement de la pipe – fumée, curée, rallumée, bourrée à nouveau et dont les volutes forment d’éphémères fantômes odorants, vite dissipés et laissant derrière eux une âme parfumée dont je retrouverai la trace intangible au creux des livres qu’il m’offrira avant mon départ. Mais il reste encore un long chemin à parcourir…

 

III – Écrire et éditer – Lire avant tout…
C’est en étant moi-même édité que j’ai appris nombre de choses qu’un éditeur doit apporter à ses auteurs.

 

Hubert Nyssen :
Actes Sud est donc né en 1978 comme je vous l’ai expliqué, entreprise nourrie des leçons que m’avaient apprises mes deux incursions précédentes et modestes, l’une universitaire et l’autre théâtrale, dans le monde éditorial.
Mais je tiens à le souligner : j’ai appris l’essentiel du métier d’éditeur en étant édité. C’est par mon métier d’écrivain que j’ai compris ce qu’on pouvait attendre d’un éditeur et ce qu’il était vain d’en espérer… Où mes attentes d’auteur avaient-elles été déçues ? Qu’avais-je reçu que j’avais apprécié ? Ce sont les réponses à ces questions qui m’ont guidé et ma règle fut désormais d’apporter aux auteurs ce que, comme écrivain, j’attendais de mes éditeurs. Reste à voir si j’ai réussi à donner pleinement satisfaction…

 

À quoi sert un éditeur ? À mon sens, la première mission d’un éditeur est d’amener un auteur à lire ce qu’il a réellement écrit, et non ce qu’il croit avoir écrit. Pour cela, l’éditeur doit travailler à l’interrogation – « Est-ce le mot juste ? » « Ce passage n’est-il pas trop long ? Celui-ci ne mériterait-il pas d’être développé ? » Préférer l’interrogation à l’injonction. Aucun éditeur n’a autorité pour se substituer à un auteur mais, en revanche, je le répète, il a celle de lui apprendre à se relire.
La seconde mission de l’éditeur est de faire, autant qu’il le peut, reconnaître le livre qu’il a décidé de publier. C’est une mission très différente de la première. Nous n’avons hélas qu’un seul terme pour désigner les deux aspects du métier d’éditeur, quand les anglophones, eux, établissent clairement la distinction : il y a d’une part l’editor, qui travaille sur le texte avec les auteurs, et le publisher, qui s’occupe de promouvoir le livre. Robert Escarpit avait suggéré que l’on utilisât le terme de « publieur » pour désigner celui qui assume la part commerciale de la fonction, mais sa proposition n’a pas été suivie. C’est dommage, l’ambiguïté dans les mots entraîne souvent celle des choses.

Vos livres paraissent chez Actes Sud depuis plusieurs années. Comment êtes-vous devenu un « auteur maison » ?
Je vous l’ai dit, devenir éditeur ne m’a pas empêché de continuer à écrire. Il me fallait cependant me tenir dans l’ombre – ou du moins éviter de me mettre en avant – tandis que je faisais la promotion des auteurs que je publiais… Je ne pouvais pas attirer l’attention sur mes propres écrits alors que je tâchais de promouvoir d’autres auteurs. Je me suis donc tu. Comme auteur, j’ai probablement souffert de cette situation – il y a une ombre sur mon œuvre à cette époque-là. J’avais cru pourtant qu’être publié par Le Mercure de France, Arthaud, Grasset, Gallimard suffirait pour tracer une frontière entre mon activité littéraire et mon métier d’éditeur… Mais lorsqu’il arrivait que l’on m’interroge sur tel ou tel de mes livres, immanquablement l’interview allait très vite vers Actes Sud. Puis, un jour, quelques écrivains publiés par Actes Sud sont venus me trouver. « Pourquoi, m’ont-ils dit demandé en substance, publier tes livres ailleurs ? Actes Sud est donc bon pour nous, mais pas pour toi ? » Il y eut discussion, délibération, au terme de quoi il fut décidé qu’après une phase transitoire pendant laquelle je serais publié alternativement chez Actes Sud et dans d’autres maisons, je deviendrais auteur Actes Sud à part entière. À la condition que mes textes seraient soumis à un examen aussi rigoureux que pour les manuscrits des autres écrivains. J’ai d’ailleurs procédé à un petit test préliminaire : j’ai demandé à une personne étrangère au circuit de l’édition d’envoyer chez Actes Sud un de mes manuscrits signé d’un autre nom que le mien. J’ai éprouvé une grande satisfaction en apprenant… qu’il n’avait pas été refusé. Il est évident que je requiers toujours à mon endroit la plus grande sévérité et des contrôles impitoyables de mes livres. Dans mes Carnets j’y fais souvent allusion – ceux qui les suivent savent de quoi je parle !

Trouvez-vous au sein d’Actes Sud ce regard éclairant qu’un éditeur doit poser sur les textes de ses auteurs ? 
Oui, au sens le plus large – outre le personnel de la maison, quelques auteurs Actes Sud à qui je soumets chacun de mes manuscrits m’apportent eux aussi leurs remarques. Et les uns comme les autres peuvent d’ailleurs se montrer très violents dans leurs commentaires car ils savent que céder à la complaisance, c’est le pire service que l’on puisse rendre à un écrivain…
En dehors de ces regards extérieurs, mes textes subissent l’épreuve de la quarantaine – c’est-à-dire qu’une fois atteint le point final dans l’écriture, j’enferme le manuscrit dans un tiroir pendant au moins trois mois. Puis je le reprends – c’est alors, après relecture, un long travail de réécriture qui commence… Pratique que j’ai toujours recommandée aux auteurs que j’ai accompagnés en tant qu’éditeur. J’encourage les auteurs à se lâcher complètement sur un premier jet, puis à retravailler l’ensemble après une période de repos, à reprendre le texte encore et encore. Les ateliers d’écriture tels qu’ils se pratiquent en France, en général, n’apprennent pas ça à leurs participants – et c’est dommage.

Ce que vous venez de dire des regards portés sur une œuvre littéraire me fait penser aux propos que vous avez développés ici ou là autour de la lecture, notamment à cette phrase admirable dans La Sagesse de l’éditeur où vous parlez du regard qui se cautérise, de cette extinction de la sensibilité à force de trop lire ; en guise de remède, vous préconisez… la lecture d’un bon livre ! Est-ce la panacée pour garder intacte la fraîcheur du regard, et de l’esprit critique ?
Je crois qu’en ce domaine comme en tout autre chacun a ses recettes… Il y a les partisans de l’homéopathie et ceux qui prôneront les thérapies violentes – mais il est vrai qu’à vouloir tout lire, on ne lit plus rien ! J’entends par là que lire efficacement, de manière profitable, demande du temps, et je répéterai ici l’une de ces leçons que m’a prodiguées cette fameuse grand-mère dont je vous ai parlé au début de notre entretien. Pour elle, une lecture ne méritait pas le nom de « lecture » si elle ne faisait pas chanter le texte dans la tête : chaque lettre, chaque syllabe de chaque mot devaient être audibles… Ceux à qui je dis ça me répondent parfois qu’en lisant de la sorte, on progresse trop lentement. « Essayez donc, leur dis-je. Lisez lentement et vous verrez qu’au bout de vingt pages vous aurez retrouvé la vitesse de lecture à laquelle vous êtes habitué, mais cette fois vous entendrez chaque mot, vous en aurez fini avec cette espèce de lecture globale au cours de laquelle on n’attrape que des bribes de sens. » Quand je dirigeais Actes Sud, je recommandais aux lecteurs de ne pas poursuivre une lecture qui les ennuyait. Je préférais qu’ils s’arrêtent et m’expliquent dans leur rapport de lecture pourquoi ils n’avaient pas continué. « Car si, dans l’ennui, vous allez jusqu’au bout, leur expliquais-je, vous risquez d’être très injuste parce que votre jugement sera faussé par l’exécration. Il est beaucoup plus instructif pour moi de savoir pourquoi vous avez été exaspérés, où vous vous êtes arrêtés, ce qui vous a bloqués, etc. »

Conserver intacte l’aptitude à la lecture, c’est primordial pour un éditeur, mais aussi pour un écrivain… Combien en ai-je pourtant rencontré, de ces candidats écrivains qui disaient éviter de lire pendant qu’ils écrivent de façon à ne pas être influencés ! Quand j’entendais pareille sottise, je me retenais avec peine ! Quelle honte de prétendre exercer un art sans se reconnaître des maîtres ! Malraux – ce n’est pourtant pas chez lui que je puise mes grands principes philosophiques – a écrit dans son Histoire de l’Art que la création résultait du frottement entre une forme inventée et une forme imitée.
Telle est la clef pour un écrivain – comme pour tout autre artiste : avoir des maîtres dont il apprend les leçons, se confronter à eux et en même temps s’en distinguer par ce qui lui est propre. D’où ce conseil que je donnais aux candidats à l’écriture – c’est une recette toute simple mais neuf sur dix refusaient de l’appliquer : parmi les ouvrages de votre auteur favori, choisissez celui pour lequel vous avez une inclination particulière. Dans ce livre, retrouvez les passages qui vous ont marqué, que vous seriez fier d’avoir écrits ; prenez papier et plume – j’insiste : une plume, pas une machine à écrire ni un clavier d’ordinateur -, puis recopiez ces passages lentement, en n’omettant rien, même pas la ponctuation. Le moindre signe qui constitue le texte doit être repris. En recopiant ainsi à la main, vous découvrirez qu’une part importante du sens d’un texte se joue dans la manière dont les mots sont attelés les uns aux autres.

Consentir à se reconnaître des maîtres, c’est s’inscrire dans une continuité. J’aime à répéter cette phrase de Julien Gracq : J’écris parce que d’autres ont écrit avant moi.
Je songe également à ce que me répondit Ilya Prigogine un jour que je lui demandais ce que notre espèce fabriquait sur cette Terre… « C’est simple, me dit-il, nous avons à recueillir et à comprendre ce dont nous héritons, à l’enrichir selon nos capacités puis à le transmettre à ceux qui nous succèdent. Nous n’avons pas d’autres rôles à jouer. »
À côté de ceux-là qui disent ne pas lire pour ne pas être influencés, j’en ai rencontré aussi qui prétendaient n’avoir pas le temps d’ouvrir un livre par ce qu’ils étaient pris par leurs obligations. Je n’avais qu’une réponse à leur faire : le temps, on ne le trouve jamais, il faut le prendre. Ou alors on le perd…

En tant qu’éditeur, avez-vous eu un engagement particulier vis-à-vis de la nouvelle ?
Non, si un livre est bon, peu importe que ce soient nouvelles ou roman. Mais gare au rapport entre le ton d’un texte et sa longueur ! Il y a des choses écrites de telle sorte qu’on peut en lire mille pages sans se lasser, et d’autres qui ennuient au bout de trente pages… C’est souvent mystérieux. La juste longueur est très difficile à trouver, autant pour soi que pour les autres.
C’est une difficulté que j’ai personnellement expérimentée avec mon premier roman, Le nom de l’arbre, qui avait été proposé chez Grasset par Max-Pol Fouchet. Il faisait 800 pages dans sa version d’origine. Il a été lu, et l’on m’a dit qu’il serait publié… à condition que je le réduise de moitié ! J’avais un tel désir d’être publié que j’ai accepté le défi. J’ai donc entrepris de couper, et je me suis aperçu que je massacrais tout. Alors j’ai relu mon roman, je l’ai mis dans un tiroir, puis j’en ai écrit un autre sur le même sujet. Ça ne s’appelait plus L’homme de gauche mais Le nom de l’arbre, il y avait 350 pages au lieu de 800… et le livre a été publié tout de suite. J’ai compris que ce qui était adéquat pour 350 pages ne l’était pas pour 800. À l’inverse, des livres comme Ulysse, de Joyce, ou La Recherche du Temps perdu ont un ton qui s’accorde si parfaitement avec leur longueur qu’on peut lire avec plaisir leurs milliers de pages.

Je lisais récemment dans un livre de René Godenne un tableau assez sombre de la situation de la nouvelle en France. Pensez-vous que ce soit un genre réellement mal aimé dans ce pays ?
N’étant plus éditeur, je ne saurais exprimer un point de vue qui soit en rapport avec l’actualité. Mais en effet, j’ai pu me rendre compte que l’on nourrissait beaucoup de préjugés envers la nouvelle, sans que l’on voie à cela de raisons précises. Sans doute la responsabilité en incombait-elle aux médias. Bernard Pivot, dont on sait l’influence qu’il a pu avoir avec son émission Apostrophes, refusait d’évoquer les recueils de nouvelles, arguant qu’il lui était impossible de converser pendant un quart d’heure avec un écrivain à propos d’une seule nouvelle, et qu’il ne pouvait pas non plus parler de toutes les nouvelles d’un recueil sans créer de confusion chez les spectateurs. Quant aux critiques, ils étaient très peu nombreux à traiter de nouvelles, et c’est l’effet domino : peu ou pas de presse, donc les libraires ne veulent plus de recueils de nouvelles parce que « ça ne se vend pas », et ainsi de suite… Il y a pourtant des auteurs immenses qui se sont illustrés par leurs nouvelles : Borgès, Cortazar…
Je demeure convaincu qu’un éditeur ne doit ni se référer à la mode quand il décide de publier un livre, ni se baser sur l’idée préconçue qu’il aurait d’un genre censé être « le meilleur ». Il ne doit pas non plus être guidé par la perspective de décrocher tel ou tel prix littéraire. Le seul critère qui, à mon avis, doit prévaloir est la nécessité : il faut éditer un texte quand on juge indispensable de l’offrir à la connaissance publique. Un éditeur littéraire n’est pas un commerçant mais un passeur de sens. C’est une conviction quasi obsessionnelle qui m’a toujours habité pendant les vingt ans que j’ai consacrés à la direction d’Actes Sud en ayant pour mot d’ordre le couple « plaisir et nécessité ». Plaisir, oui, n’était-ce pas un choix ? Et nécessité parce que, même en travaillant dans le plaisir, il importe de se souvenir des règles : un savoir-faire à appliquer, des contraintes économiques à prendre en considération, des lois qu’impose le monde tel qu’il est, etc.

Cette notion de plaisir lié à la nécessité vaut aussi, bien entendu, dans mon activité d’écrivain, à laquelle je me voue désormais totalement.

(A suivre…)

 

   
 

Entretien réalisé par isabelle roche le 2 juin 2008 au Mas Martin.

 
     
 

Commentaires fermés sur Entretien 3 avec Hubert Nyssen (éditions Actes Sud)

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Entretien 2 avec Hubert Nyssen (éditions Actes Sud)

Où le lecteur apprendra ce qu’est la cartographie réflexive, et comment des dunes sahariennes est née l’une des plus fécondes maisons d’édition de France

Pour renouer avec le fil de l’histoire commencée ailleurs, cliquez ici.
Ainsi donc, pendant qu’à Paris nombre de gens étaient occupés à révéler la plage qui dormait sous les pavés, Hubert Nyssen était, lui, en train de fouler les dunes du Sahara algérien en compagnie d’un jeune géographe, histoire d’aller puiser sur place les informations dont il avait besoin pour écrire un livre sur l’Algérie… Il en ramena bien davantage que ce qu’il était parti chercher car, de cet univers rude et que l’on croit à tort stérile, il revint avec, dans le sable resté accroché à ses semelles, la petite graine qui allait donner la plante Actes Sud…

II – Du Sahara à la Rive gauche… du Rhône.
ACTES SUD : agir et manifester sa présence au Sud

Hubert Nyssen :
Marguerite Yourcenar disait que dans toute coïncidence il y a une part de miracle. Je pense souvent à cette phrase car ma vie est truffée de rencontres à l’occasion desquelles se sont manifestés ces événements miraculeux qui continuent d’étonner longtemps après qu’ils se sont produits. Et la germination de la petite graine qui allait donner la plante Actes Sud relève elle aussi de ces coïncidences miraculeuses… Tout a commencé durant cette série de voyages en Algérie dont je vous ai parlé.
Avant de partir j’avais décidé que j’allais recruter un assistant. Pour mener à bien l’écriture de ce livre commandé par les éditions Arthaud, il me fallait réaliser des interviews, prendre des photos, récolter des informations à des sources très diverses… tâche qui s’avère presque impossible quand on est seul. D’autre part, je ne voulais pas entreprendre ces voyages sans m’entretenir au préalable avec Jacques Berque, que je considérais comme le plus grand spécialiste du Maghreb. Après avoir manifesté son intérêt pour le projet, Jacques Berque a attiré mon attention sur l’importance de la structure géologique de la région. « Si vous en avez une idée claire, m’a-t-il dit à peu près, vous comprendrez la mentalité de ses habitants. Le Maghreb est ouvert sur la mer, et à cela correspond le tempérament marchand. Aux villages installés à la crête des montagnes qui longent les côtes et à ceux dans le fond des vallées correspond leur individualisme. Au-delà des montagnes, c’est le désert à quoi correspond leur mystique. En ne perdant pas de vue ces données, vous garderez présentes à l’esprit ces trois composantes de la mentalité algérienne : les échanges, l’individualisme et le mysticisme. »

Ces propos m’ont marqué et ils m’ont déterminé à engager comme assistant un géographe qui me fournirait les informations nécessaires sur le socle maghrébin tel que me l’avait représenté Jacques Berque. C’est ainsi que j’ai recruté Jean-Philippe Gautier, un jeune universitaire issu de l’université de Lille, qui a tout de suite accepté de m’accompagner. Nous sommes donc partis tous les deux et, pendant trois ans, nous avons passé l’Algérie au peigne fin… c’était un travail parfois épuisant mais toujours magnifique. Or un soir, au cours d’un bivouac quelque part entre Djanet et Tamanrasset, Jean-Philippe me dit : « Quand nous rentrerons, nous devrions créer un atelier de cartographie réflexive. » Puis il m’a expliqué ce qu’il entendait par là… Il connaissait mon intérêt pour la sémantique et la sémiologie, il savait donc comment me présenter son idée pour susciter mon intérêt ! Pour vous faire comprendre ce qu’est la cartographie réflexive, je vais, car cela illustre bien le concept, me référer à un travail que nous avons réalisé beaucoup plus tard… Sur une carte géologique de la région, nous en avons superposé une autre – à cette époque-là on travaillait encore avec des calques – où étaient représentées les pratiques religieuses. On s’aperçut alors que les protestants vivaient sur le schiste et les catholiques sur le calcaire… C’est cela, la cartographie réflexive !

Une fois rentrés d’Algérie – c’était en 1968, mais bien après le mois de mai – Jean-Philippe et moi, nous avons donc créé l’Atelier de Cartographie Thématique et Statistique : ACTES. Et pendant dix ans, nous avons fait de la cartographie pour des institutions, des universités et des bureaux d’études. Nous avons essentiellement travaillé dans la région du Sud-Est, mais il nous est arrivé de pousser jusqu’en Belgique : on nous avait demandé d’établir la carte de la « verduration » de Bruxelles, une carte qui montrerait toutes les zones vertes de la ville, pas seulement les parcs et jardins publics, les squares et les cimetières, mais aussi les avenues arborées, les endroits où croissent les plantes sauvages, les espaces verts privés – jardins, balcons fleuris, etc. Cette carte a mis en évidence la répartition très inégalitaire des zones vertes. Et montré que la famille royale était la plus grande détentrice d’espaces verts… On dérangeait parfois mais c’était passionnant, et si j’insiste, c’est parce que cette activité fut à l’origine de quelques réflexions qui m’ont servi quand je suis devenu éditeur.
Un jour, par exemple, nous avons établi une carte routière de la région Provence – Alpes – Côte d’Azur pour laquelle nous avons inversé l’usage qui consiste à représenter les voies en fonction de leur importance – autoroutes en gros traits, chemins vicinaux en lignes minces comme des capillaires. Jean-Philippe Gautier a choisi d’établir les représentations en fonction de l’ancienneté des voies : les plus anciennes en gras, les plus récentes en lignes minces. Avec ce mode de représentation, c’est toute l’histoire de la région qui sautait aux yeux ! Jean-Philippe se chargeait de ce travail cartographique, et moi des relations avec nos commanditaires.

Un jour, l’université de Marseille nous a demandé une série de cartes sur l’usage du territoire de la région… Il y en eut tant que cela fit un livre… Je venais d’atteindre la cinquantaine, c’est un âge où certains se disent qu’il faut songer à se retirer. Je pensais quant à moi que c’était le moment idéal pour rebondir. J’ai donc proposé à Jean-Philippe de continuer la cartographie avec ACTES – une activité qu’il exerce encore aujourd’hui – tandis que, de mon côté, en ajoutant « Sud », je décidai de monter une maison d’édition littéraire. Et Actes Sud a vu le jour officiellement à la fin de l’année 1978.
Évidemment, cette décision d’ouvrir une nouvelle maison d’édition, de surcroît en dehors de Paris, a suscité bien des réactions… Je ne compte pas le nombre de mes amis parisiens qui ont tenté de me rappeler à la raison : je ne pouvais tenter l’aventure qu’à Paris. Ici dans le Sud, l’accueil n’était pas plus enthousiaste. Je me souviens de l’interview accordée à FR3 Méditerranée par une voix experte : « Ce que fait Nyssen ? Une maternité de luxe où naîtront deux ou trois beaux livres par an. » Cela n’a fait que me conforter dans ma décision, j’étais mû par un vrai désir. Ce fut donc décidé : je serais éditeur sur la Rive gauche, mais celle du Rhône ! C’est là mon côté rebelle, mon goût pour le paradoxe, dispositions que je dois à l’éducation que j’ai reçue des grands-parents dont je vous ai parlé.
ACTES SUD donc… j’y tenais parce que ce nom signifiait deux choses : d’abord l’action, et ensuite la présence au Sud – c’est un nom militant !

Dans le contexte actuel, pensez-vous qu’il soit encore possible de partir à l’aventure dans le monde éditorial comme vous l’avez fait il y a trente ans et d’espérer y développer une maison florissante ?

La réponse est la même qu’à cette époque : non, pareille aventure, ce n’est pas possible. Et c’est bien pour ça qu’il faut la tenter… Regardez ce qu’a fait Sabine Wespieser : elle est aujourd’hui une éditrice de premier plan. C’est un vrai plaisir de la voir occuper la place qu’elle a maintenant dans le monde du livre.

—–

Comment se sont opérés les tout premiers choix, à l’aube d’Actes Sud, qui ont fait le succès de la maison – format des livres, mise en page, etc. ?
Hubert Nyssen :
Je devais bien me rendre à l’évidence : les grands auteurs publiés par des maisons installées depuis longtemps n’allaient pas confier leurs œuvres à un éditeur débutant… J’ai donc commencé par publier des auteurs étrangers – et c’est à partir du moment où le catalogue s’est étoffé que les écrivains français sont venus vers Actes Sud. À cette époque, la situation de la littérature étrangère en France était assez curieuse. On connaissait les écrivains célèbres, mais on n’avait pas idée, par exemple, de ce que faisaient les nouveaux écrivains scandinaves ou américains. Je pense qu’Actes Sud a vraiment contribué à bouleverser cela en faisant découvrir des auteurs comme Paul Auster ou Göran Turnström.

M’importait aussi, en ces commencements, que les livres soient, en tant qu’objets, agréables à lire et à manipuler. Comment voulez-vous accéder pleinement à un texte s’il est mal imprimé, avec une typographie trop resserrée et trop petite, s’il a un format peu commode ? Pour qu’on ait envie de lire un livre, il faut d’abord qu’il soit attrayant – un livre doit être l’ami du lecteur, son complice, et non son adversaire. Pourquoi donc le lecteur devrait-il fournir un effort pour déchiffrer des caractères illisibles par leur petitesse ? Je me suis alors livré à toutes sortes de réflexions, j’ai par exemple pensé à la similitude qu’il y a entre le mouvement de l’œil lisant et celui de la navette du métier à tisser : l’un et l’autre vont de gauche à droite, en un va-et-vient continu. Que se passe-t-il si la ligne à lire est très longue ? L’œil court, court, court… puis il doit rattraper la ligne suivante – il est en état de permanente alerte, de constante difficulté ! En revanche, si les lignes sont plus courtes, les caractères suffisamment déliés et les interlignages équilibrés, l’œil peut lire sans avoir à se démener ; il a certes le même mouvement de va-et-vient, mais il peut l’accomplir paisiblement parce qu’il garde alors dans sa surface de lecture un plus grand nombre de lignes.
Pour obtenir cela, il fallait un format assez étroit. Il n’y a rien de plus confortable qu’un livre qu’on peut tenir dans une seule main… D’où cette conviction que la largeur idéale est de 10 cm. Et qu’est-ce qui, esthétiquement, s’harmonise avec cette largeur-là ? C’est, empiriquement, 19 cm. Voilà comment s’est défini le format si caractéristique des livres Actes Sud.

Et tous les autres critères de fabrication ont été déterminés de la même façon, à partir de constatations toutes simples, très pragmatiques : j’ai choisi du papier grège pour les pages parce que j’ai horreur des papiers trop blancs qui blessent les yeux.
Les premières couvertures étaient en carton très sobre, avec juste le nom de l’auteur et le titre du livre pour que ces informations soient bien mises en valeur. Mais je me suis assez vite rendu compte que cette sobriété ne permettait pas à nos livres de s’imposer, il fallait les rendre plus visibles. Illustrer les couvertures était la solution, mais il ne fallait pas illustrer n’importe comment – c’est-à-dire donner trop d’importance à l’image et la laisser écraser le nom de l’auteur et le titre de l’œuvre. Un éditeur littéraire est un passeur de texte, pas un passeur d’images. J’ai donc toujours veillé à ce que les couvertures des livres comportent des illustrations n’ayant d’autre ambition que de sous-tendre le titre, de l’éclairer par l’intérieur.

Quoi qu’il en soit, je me suis toujours efforcé de rendre les livres amicaux envers ceux qui allaient les acheter et les lire. J’ai parfois poussé très loin cette idée du livre « amical »… Jusqu’à la sensualité ! Je me souviens d’une conférence que j’ai prononcée à l’Institut français de Varsovie, il y a quelques années, dans une salle dépourvue de chauffage, alors que nous étions en plein hiver… Ce n’était guère engageant, bien que le directeur de l’Institut m’eût annoncé qu’il y avait beaucoup de monde, notamment de ravissantes jeunes femmes assises aux premiers rangs… Je me demandais comment j’allais me débrouiller pour intéresser à la situation du roman en France une foule de personnes frigorifiées qui, avec leurs fourrures, ressemblaient davantage à des trappeurs qu’à de jeunes intellectuels ! Et en voyant les jolis visages à demi cachés par écharpes et bonnets qui effectivement s’alignaient aux premières places, j’ai eu d’un coup une idée qui allait sans doute réchauffer mon auditoire et le rendre plus réceptif à une causerie sur le roman : j’ai entrepris de leur expliquer pourquoi je tenais la lecture pour une activité érotique et le livre pour un instrument sexuel. Eh oui, que faites-vous avec un livre ? Vous le caressez, vous le mettez sous le bras, parfois sous vos fesses, vous le glissez dans votre poche, vous l’emmenez au lit… et quand vous tournez les pages, ne me dites pas que vous n’éprouvez aucune sensation au bout des doigts ? Le grain du papier, la texture de la feuille… c’est de la sensualité pure ! Peu à peu je voyais rosir les joues, et après cette entrée en matière, j’ai pu parler du roman français en ayant devant moi des gens attentifs malgré le froid ambiant !

Au début, nous publiions une quinzaine de titres par an ; aujourd’hui, ce sont presque quatre cents livres qui sortent chaque année, tous départements confondus. C’est une expansion assez considérable ! Et je me réjouis qu’elle se soit accomplie sans que jamais n’ait été bafouée la règle que j’avais prescrite, selon laquelle nous devions croître à l’horizontale, en créant ou en reprenant des départements différents – le théâtre a intégré Actes Sud avec Papiers, l’orientalisme avec Sindbad ; ont été créés un secteur jeunesse et un autre dédié aux livres d’art et de nature, etc. – et non à la verticale en publiant, par exemple, toujours plus de romans. Au lieu d’élever des tours romanesques de plus en plus hautes qui auraient inévitablement fini par s’écrouler, nous avons élargi le socle en nous diversifiant. Ce qui se construit est ainsi plus solide.
Trente ans après sa naissance, Actes Sud me dépasse et c’est fort bien. J’assiste tous les trois mois à la réunion du Conseil de surveillance que je préside, et mes responsabilités s’arrêtent là. C’est ma fille Françoise, présidente du directoire, qui dirige la maison.

Ces réunions trimestrielles sont-elles votre seul lien actuel avec Actes Sud ?
Non, pas tout à fait… Cette présidence du Conseil de surveillance me donne certes une attache capitalistique – mais dans les faits, je ne possède plus rien puisque j’ai réparti entre mes enfants tout ce que j’ai pu acquérir : les maisons, les actions… leur appartiennent. Ainsi suis-je resté fidèle à l’un des principes qui ont régi ma vie, à savoir utiliser le pouvoir de l’argent sans posséder cet argent.
J’ai aussi conservé un lien éditorial avec Actes Sud par le biais de la collection « Un endroit où aller ». Je l’ai créée en 1995, en accord avec ma fille. Je savais d’ores et déjà que, cinq ans après, au plus tard, je lui abandonnerais l’entière responsabilité de la maison ; mais je voulais partir « en douceur ». Je lui ai donc proposé la création de cette collection dont je serais responsable. La collection allait accueillir des textes français ou étrangers de tous genres – romans, nouvelles, essais, théâtre, poésie, etc. Restait à lui donner un nom… J’ai longtemps tâtonné, allant d’un nom à l’autre, mais aucun ne me satisfaisait. Jusqu’à ce que survienne une de ces coïncidences dont je vous ai parlé.

J’ai toujours beaucoup aimé la littérature américaine, et parmi les auteurs il en est un que j’apprécie, Robert Penn Warren. J’avais été marqué par un de ses livres, un roman autobiographique dont le titre, A place to come to, a été traduit en français par Un endroit où aller. Et ce titre a croisé dans ma mémoire une phrase d’un roman de Giono que j’étais en train de relire – Le Déserteur – qui disait approximativement cela : « Tout homme cherche au cours de sa vie un endroit où aller ». Ce fut le déclic : la collection s’appellerait « Un endroit où aller ». On m’a tout de suite fait remarquer que c’était un nom très long, et j’ai dû batailler pour l’imposer, comme j’avais dû batailler pour imposer Actes Sud – mais aujourd’hui, ces mêmes personnes qui le critiquaient s’accordent pour dire que c’est un bien joli nom…
Entrent dans cette collection des textes qui m’ont séduit ou qui ont séduit d’autres lecteurs avec moi. Parmi les plus récents… Dostoïevski lit Hegel en Sibérie et fond en larmes. Un titre pareil, c’est irrésistible !
Diriger cette collection reste une occupation annexe, mon activité principale, c’est à nouveau l’écriture. Je n’ai certes jamais cessé d’écrire pendant toutes ces années, mais aujourd’hui, je suis devenu un écrivain à plein temps…

(À suivre…)

   
 

Entretien réalisé par isabelle roche le 2 juin 2008 au Mas Martin.

 
     

Commentaires fermés sur Entretien 2 avec Hubert Nyssen (éditions Actes Sud)

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Entretien 1 avec Hubert Nyssen (éditions Actes Sud)

Où le lecteur apprendra moult choses passionnantes sur Actes Sud et son fondateur Hubert Nyssen – en empruntant des voies un rien buissonnières

À l’aube de juin je partais en Arles rencontrer Hubert Nyssen afin d’en savoir plus sur les origines d’Actes Sud, et de parler avec lui de son dernier roman, Les Déchirements. Il m’accueillit dans son domaine qu’il appelle son « grenier », vaste pièce habitée de livres, d’objets divers et d’œuvres accrochées aux murs, où est installé son bureau. La conversation commença selon le schéma classique de l’interview puis, assez vite, ayant convenu l’un et l’autre que nous n’avions pas de contraintes horaires, les propos s’amplifièrent… J’avais face à moi non plus un écrivain devenu éditeur mais un captivant conteur…

« Je vous en raconte des histoires ! J’en prends, des chemins de traverse ! Tant pis pour vous, vous n’aurez qu’à trier ! »
me lance-t-il au beau milieu d’une longue digression qui nous avait fort éloignés de la question posée et menaçait de nous entraîner plus loin encore… La tâche promettait d’être rude : un mot tout à coup dérive vers une histoire, puis l’histoire appelle une parenthèse concernant tel ou tel usage exaspérant – en effet la question se perd à l’horizon ! Pourtant, à la faveur d’un brusque « Au fait, où en étions-nous ? » qui donnerait à penser que nous nous sommes égarés, je comprends que ces méandres écrivent bel et bien une magnifique réponse à la question initialement posée. Une réponse qui a la beauté de ces trajets buissonniers où se découvrent des détails insoupçonnés. Pouvais-je décemment trier, alors qu’aucun impératif technique ne m’impose ici le moindre calibrage ? Définitivement non !

Tout au plus ai-je repétri la pâte : tours et détours ont été regroupés en quatre grands thèmes – soit autant de parties qui seront publiées séparément sur lelitteraire.com pour un meilleur confort de lecture – et le texte resserré, densifié, toujours sous le contrôle de l’écrivain à qui a été soumise chaque version afin qu’il modifie ce qu’il jugeait devoir être changé et le récrive à sa guise. Un jeu de transcription-transformation qu’il pratique lui-même à l’occasion car, dit-il, « j’ai peut-être un certain don d’éloquence mais ce n’est pas une éloquence d’écriture ; je me reprends, m’interromps souvent, cela ressemble à un kaléidoscope ! Ce peut être très éfficace à l’oral, mais à l’écrit, ça ne marche pas. Alors il faut remanier ce qui était dit. »
Voilà donc, pour vous lecteurs du Littéraire, la matière quintessenciée – l’expression est celle qu’Hubert Nyssen emploie pour désigner la version livresque publiée chaque année de ses Carnets qu’il écrit quotidiennement sur son site – de ce long entretien…

I – Translation
Je porte dans mon Sud un Nord inavoué

Qu’est-ce qui vous a incité à vous installer en France, et pourquoi précisément dans cette région ?
Hubert Nyssen :
C’est à ma grand-mère paternelle que je dois ma venue en France ! Je suis né à Bruxelles de parents belges mais la mère de mon père était française, originaire de Tours. Elle m’a élevé en étant convaincue que j’étais né belge par erreur et qu’il me faudrait « rentrer » en France dès que cela me serait possible. Je sentais bien qu’il y avait dans cette attitude tout ce que la nostalgie du pays d’origine pouvait inspirer à l’exilée, mais cette façon de voir les choses m’enchantait, et me faisait doucement rigoler… Forte de sa conviction, ma grand-mère, dont la vie était sans doute gouvernée par quelque prédestination puisque sa propre mère se prénommait Madeleine et avait pour patronyme Proust – faut le faire, quand même ! – m’a ouvert à la littérature française, à la connaissance du français et surtout à sa fréquentation. Sans elle je n’aurais peut-être pas poussé ces portes… J’ai donc décidé très tôt de venir m’installer en France. Mais la Seconde Guerre mondiale a éclaté – j’étais alors adolescent – ce qui a bien évidemment retardé mon départ.

Une fois la guerre terminée, je suis venu non loin d’ici, dans la vallée des Baux, avec l’intention de devenir apiculteur – j’avais été initié à l’apiculture par mon père, dont c’était le violon d’Ingres. Cette initiation m’a d’ailleurs valu de devenir fumeur de pipe : à 14 ans mon père m’a mis une pipe en bouche pour m’apprendre à tenir ainsi l’enfumoir et m’a dit : « Quand tu as l’enfumoir dans la bouche, tu gardes les deux mains libres pour ouvrir la ruche. » Mais je n’avais pas songé, niais que j’étais, qu’il me faudrait acquérir du terrain, faire construire des ruches, acheter des colonies d’abeilles, du sucre dénaturé, etc. etc. De plus, dans l’immédiat après-guerre, j’avais rencontré une personne d’ascendance suédoise que j’avais très envie de retrouver et je suis donc revenu en Belgique où je l’ai épousée – c’est la mère de ma fille Françoise, qui dirige aujourd’hui les éditions Actes Sud. Là, j’ai exercé divers métiers, dont celui de rédacteur publicitaire, avant de fonder ma propre agence de publicité, baptisée Plans. Notez bien que, dans cette affaire, ce n’est pas la finalité commerciale de la publicité qui m’intéressait, mais ses mécanismes, la manière dont elle se sert du langage et en utilise les ressources.

Comme nous faisions pas mal de bénéfice, j’ai décidé qu’ils serviraient à financer diverses activités culturelles dans le Théâtre de Plans, un petit théâtre situé avenue Molière – encore une de ces coïncidences qui ne s’inventent pas… 
Dans l’esprit de beaucoup de gens appartenant à une génération entre la vôtre et la mienne, ce théâtre a laissé un souvenir très vivace : il a en effet été un lieu extrêmement fécond. C’était merveilleux ! Nous organisions des concerts, des expositions de peinture et, bien sûr, des spectacles théâtraux… Grâce à cet endroit, j’ai introduit en Belgique des peintres comme Fontana ou Yves Klein ; c’est au Théâtre de Plans que Julos Beaucarne a donné l’un de ses premiers récitals et que s’est produit pour la première fois un ensemble baroque appelé l’Ensemble Alarius – devenu ensuite La Petite Bande… J’ai accueilli Barbara à ses débuts, et Cora Vaucaire y a fait un come-back… Quant au théâtre, la scène était si minuscule que l’on ne pouvait pas jouer de pièce comportant plus de deux personnages – s’il y en avait un troisième, il fallait que l’un soit en coulisses pendant que les deux autres étaient sur scène. Cela ne nous a pas empêchés de produire des spectacles mémorables ! Par exemple, nous avons joué, avant que Coggio ne le fasse, une adaptation du Journal d’un fou, de Gogol, puis celle du Dernier jour d’un condamné, d’Hugo. Nous avons été pêcher une pièce de Pedro Bloch que personne ne connaissait, Les Mains d’Euridyce. Nous avons aussi créé – ce dont je suis assez fier parce que nous l’avons fait avant les Parisiens – Le Bleu des fonds, de Joyce Mansour, remarquable poétesse qui a été l’égérie du mouvement surréaliste, morte hélas beaucoup trop tôt mais qui a eu le temps de collaborer avec un autre Belge, Pierre Alechinsky. Et je publiais ces pièces : c’étaient de petits livres tirés à quelques centaines d’exemplaires, avec lesquels je ne pouvais pas prétendre entrer dans le marché de l’édition, mais ils avaient au moins le mérite d’exister…
Enfin en 1965 – soit près de quinze ans après mes rêveries apicoles – j’ai décidé que le moment était venu de quitter Bruxelles. C’est aussi le moment où je me suis séparé de ma première épouse (je déteste ces expressions, « ma femme », « mon épouse »… ce possessif m’exaspère !) ; je venais de rencontrer celle qui allait devenir la seconde, et comme elle était tout à fait disposée à me suivre dans le Sud, nous nous sommes installés ici dans ce que j’appellerais, en ce qui me concerne, une « vocation retardée ».

Vous avez élu domicile au Paradou, or c’est justement le nom du jardin où le docteur Pascal veut conduire son « expérience » entre son neveu et Albine dans La faute de l’abbé Mouret. Est-ce que cette référence a joué dans votre choix ?
Non, mon installation en ce lieu n’a rien à voir avec Zola ; quand j’ai vu la plaque indiquant le nom de l’endroit, j’ai certes pensé à ce roman mais j’ai très vite su que le jardin en question ne se situait pas ici. Cependant, les circonstances de notre installation sont tout de même assez étonnantes… Quand nous avons décidé de nous établir dans cette région, nous avons été hébergés par des parents proches qui possédaient non loin d’ici un superbe domaine et qui avaient accepté de nous accueillir le temps que nous trouvions maison à notre convenance. Nous nous étions donné six semaines pour y parvenir. Or, dès le premier jour de nos recherches, à la première heure, l’agent immobilier – un certain Émile Garcin, jeune débutant à l’époque, qui aujourd’hui est devenu un prince de l’immobilier dans le Sud-Est – nous amène ici et nous fait visiter ce mas… C’était bien sûr inacceptable que nous trouvions aussi facilement, et tout de suite, ce que nous espérions ! Non, ce n’était décidément pas possible ! Et ce nom, Le Paradou !
« Vous n’imaginez tout de même pas que je vais habiter dans un village qui s’appelle Paradou ! C’est comme si vous me proposiez une maison baptisée DO MI SI LA DO RÉ ou un truc stupide de ce genre ! » ai-je dit à l’agent immobilier qui m’a alors répondu : « Vous n’y êtes pas du tout ! Paradou n’a rien à voir avec Paradis ! C’est un terme provençal qui peut avoir plusieurs sens, mais c’est d’abord le moulin à foulon ! »

Le nom de ce village a bien un rapport direct avec le moulin à foulon mais vous allez voir que l’histoire est un peu plus compliquée… Étymologiquement, donc, « paradou » vient du latin parare, qui signifie « préparer ». Le moulin à foulon est l’endroit où l’on prépare la laine, c’est-à-dire où on la carde, à l’aide de chardons. Et il y a eu ici, pendant très longtemps, une petite factorerie que l’on appelait « le paradou », où l’on cardait la laine avec les chardons cultivés sur place. Mais le village lui-même avait nom, à l’origine, Saint-Martin-de-Castillon. Or, sous le Premier Empire, un fonctionnaire impérial sans doute un peu maniaque s’est trouvé gêné de ce qu’il y avait dans le Lubéron un village du même nom. Ce n’est pas très étonnant car Saint-Martin est un toponyme très fréquent en France, mais cela n’a pas dû effleurer l’esprit de cet obscur fonctionnaire, qui s’est démené tant et si bien qu’il a fini par obtenir de ses supérieurs que soit décrétée la nécessité pour l’un des deux villages de changer d’appellation. C’est à celui-ci que le sort a imposé de renoncer à son nom… Comment diable allait-on l’appeler ? Vous imaginez à quel point cette question a pu affoler les villageois ! L’un d’eux eut alors cette très belle idée : partant du fait que la principale activité économique de l’endroit était le cardage de la laine, il a suggéré que l’on rebaptise le village « le paradou ». Sa proposition a été entérinée, et le nom adopté. Quelques années plus tard, la mairie brûlait avec toutes ses archives… Voilà donc que j’habite un très singulier village qui a perdu son nom et sa mémoire – ce qui, pour un écrivain, ne manque pas de sel…

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Quels sont vos rapports avec la Belgique, avec la « belgitude », avec la communauté des écrivains et artistes belges installés comme vous en France ?
Hubert Nyssen :

Avant de répondre à cela, je voudrais préciser que, sur le plan littéraire, et particulièrement en ce qui concerne le domaine romanesque, la Belgique d’aujourd’hui – la Belgique francophone puisque désormais il faut spécifier de quelle zone linguistique on parle – est très différente de celle où j’ai vécu jusqu’en 1965. Pendant la première moitié du XXe siècle, la littérature française de Belgique a souffert de son voisinage avec la France : les Belges éprouvaient un sentiment d’infériorité à l’endroit des Français, et les Français du mépris envers les Belges dès lors qu’il s’agissait de littérature…
Ils ne s’apercevaient même pas qu’ils étaient infiltrés par une ribambelle d’artistes belges qu’ils prenaient pour français, tels Maeterlinck, Simenon, Michaux, etc. Vous disant cela je songe à Charles Plisnier, un auteur belge que la France avait adopté et que je croisais de temps en temps dans le bureau d’Albert Ayguesparse ; il avait obtenu le prix Goncourt pour un roman intitulé Faux passeports mais je pense que, s’il avait été français, il aurait laissé dans les mémoires une trace plus importante parce que son œuvre l’apparente à des auteurs comme Duhamel ou Jules Romains… Maintenant cette tendance s’est presque inversée.
En ce qui concerne mes relations avec la Belgique, je dirais qu’elles sont d’appartenance, non d’amour. Je n’ai jamais renié mes racines belges, j’y suis même profondément attaché. D’ailleurs, si vous regardez autour de vous, vous constaterez que dans cette pièce fourmillent les indices de « belgitude » ! Je crois que la nature de mon rapport avec la Belgique est bien exprimée dans un de mes poèmes où se trouve ce vers :
Je porte dans mon Sud un Nord inavoué
Peut-être est-il un peu ronflant, mais il me paraît assez proche de la vérité – si vérité il y a !

Il n’en reste pas moins que la Belgique m’a plutôt maltraité… Installé en France, j’ai très tôt fait une demande de naturalisation, d’abord parce que j’en avais envie, et surtout parce que je voulais avoir une vie civique et politique pleine. J’ai obtenu mon acte de naturalisation au bout de cinq ans, signé de la main de Simone Veil – elle était alors Ministre de la santé et les naturalisations dépendaient de ce ministère, ce que je trouve assez drôle… Avant même que j’en aie la confirmation officielle, le consul de Belgique à Marseille – qui, sans être un ami, était quelqu’un que je connaissais bien – m’a envoyé une lettre recommandée stipulant que, ayant choisi d’être naturalisé français, j’étais déchu de la nationalité belge et que je devais, sous quinze jours, lui renvoyer mes papiers d’identité et mon passeport. Je puis vous dire que je me suis alors fendu d’une lettre qui compte parmi les plus violentes – et elles ne sont pas si nombreuses !- que j’aie écrites au cours de ma vie ! Je ne souhaitais nullement renoncer à ma nationalité belge ! Je voulais simplement pouvoir jouir pleinement de mes droits civiques sur le sol français. Or on m’a très vite appris que les dispositions prises par le Conseil de l’Europe ne permettaient pas aux Européens d’être rattachés simultanément à deux États de la Communauté européenne… La double nationalité m’était interdite. C’est complètement absurde ! Enfin… quatre ou cinq mois plus tard, j’ai reçu les insignes de chevalier de l’Ordre de Léopold II – je suis presque sûr que c’était une conséquence de cette lettre qui doit être dans mes archives à l’université de Liège.

Un peu plus tard, des amis m’ont proposé, si j’y étais élu, d’entrer à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique – j’avais toutes mes chances d’être reçu bien que fusse devenu citoyen français car cette académie compte un certain nombre de membres étrangers (sic)… Mais il fallait d’abord qu’un de ces académiciens étrangers décède pour que je puisse être élu à sa place. En consultant leur almanach – qui aujourd’hui est accessible sur le site internet de l’Académie – j’ai vu que le plus ancien académicien étranger était Julien Green – il avait atteint les cent ans, je m’attendais donc à ce que ce soit lui qui disparaisse en premier ; j’ai alors entrepris de lire ceux de ses livres que je n’avais pas encore lus et à relire ceux que je connaissais dans la perspective d’écrire son éloge puisque l’usage veut que le nouvel élu fasse l’éloge de celui dont il s’apprête à occuper le fauteuil. Et comme Julien Green est l’auteur d’une œuvre considérable, cela n’a pas été une mince affaire. Or Alain Bosquet a trouvé bon de mourir trois mois avant Julien Green ! J’allais devoir prononcer l’éloge du seul homme que j’aie provoqué en duel – vraiment provoqué en duel ; cela a d’ailleurs occasionné un beau scandale, mais je ne m’attarderai pas sur le sujet : je l’ai largement évoqué ailleurs. Voilà qui était extrêmement contrariant. D’un autre côté, les prédécesseurs de Bosquet au siège que j’allais occuper étaient Anna de Noailles, Madame Colette, Jean Cocteau, Jean Cassou… ce qui était plutôt flatteur. Bref, je me suis retrouvé élu à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique…

Un troisième point d’ancrage en Belgique m’a été donné par Pascal Durand, qui dirige le CELIC (Centre de l’édition et du livre contemporains) de l’université de Liège : puisque j’avais enseigné dans cette université, et puisque j’en étais devenu docteur Honoris causa, il était logique pour lui que j’y dépose mes archives, et il est venu jusqu’ici me presser de le faire.
Mais en dehors de ces attaches très officielles, j’ai avec la Belgique des relations quotidiennes ; je lis Le Soir chaque jour et, une fois par semaine – quand paraissent les pages consacrées aux livres – Viviane Ayguesparse, la fille d’Albert, m’envoie La Libre Belgique. Je suis très attentif à ce qui se passe là-bas, et actuellement, je ne cesse de pester contre cette connerie invraisemblable dont témoigne le conflit qui oppose Flamands et Wallons. Ils appellent ça un problème linguistique mais au fond, c’est surtout un problème de personne : les représentants des deux partis manquent singulièrement de carrure ; ils n’ont aucune ambition de pensée… Wallons et Flamands auraient bien besoin, à leur tête, d’un De Gaulle ou d’un Mitterrand qui remette les choses à leur juste place et leur dise : « Allez, au travail ! Et oubliez ces rivalités ridicules ! »

Il faut reconnaître que l’attitude des Flamands est compréhensible ; ils ont eu la vie dure dans les premières années d’existence du royaume de Belgique. Mais ils sont devenus complètement fous, et s’ils persistent dans leurs excès, la Commission européenne va finir par les assigner à comparaître au tribunal de La Haye ! Quant aux francophones, ils ne répondent pas clairement à leurs revendications… Une telle situation me navre ! Mais comme je vous le disais, je suis convaincu que c’est un problème de personne – un problème qu’on retrouve même en France. Tenez, ça me fait penser à une période de l’histoire albanaise : au XIXe siècle, quand la dynastie des Zog s’est installée en Albanie, un clown arrive qui, par quelque moyen, parvient à débarquer le roi et à s’emparer du pouvoir. Il prend comme associé un avaleur de sabre. À eux deux ils s’approprient le trésor d’État et construisent un harem à leur propre usage. Puis, quand ils sentent que ça va mal tourner, ils se tirent, et échappent à toutes les poursuites ! Vous croyez que je fabule ? Allez voir dans les livres d’histoire, vous constaterez que ça s’est réellement passé ainsi ! J’ai raconté cet épisode dans un livre qui s’appelle Le Bonheur de l’imposture ; vous pourrez y lire de façon simple le déroulement exact de ces événements. Par moments, je me dis que la Belgique d’aujourd’hui ressemble un peu à l’Albanie de ce temps-là… et à la Pologne qu’Alfred Jarry dépeint dans Ubu roi. Lors de la première représentation, il annonce que « L’action se passe en Pologne, c’est-à-dire nulle part. » J’ai parfois, en ce moment, le sentiment que la Belgique, c’est nulle part…

Vous vous êtes installé en France en 1965 ; on a donc tout de suite envie de vous demander comment vous avez vécu Mai 68 ?
Tout le monde m’interroge là-dessus ; or mes souvenirs de Mai 68 se réduisent à presque rien, pour la simple et bonne raison qu’au moment où se produisaient les événements, j’étais au fin fond du Sahara ! J’étais parti là-bas mandé par les éditions Arthaud, afin de réaliser un livre sur l’Algérie – les ouvrages dont cette maison disposait sur ce pays étaient périmés puisqu’ils concernaient l’Algérie française alors que l’indépendance avait été acquise en 1962. Pendant trois ans, j’ai donc fait plusieurs séjours en Algérie, d’une semaine, d’un mois ou bien davantage, et cela a abouti à la publication d’un gros volume de la collection « Les beaux pays ».
J’avais obtenu ce contrat d’une manière assez drôle, grâce à Pierre Gascar – un écrivain que j’aime beaucoup, qui est devenu un ami et qui compte parmi les six auteurs que j’ai très longuement interrogés pour le compte de la radio belge ; ces entretiens ont été publiés par le Mercure de France sous le titre Les voies de l’écriture. Nous nous étions rencontrés au Jardin du Luxembourg et lui, tout épanoui, me racontait qu’il allait bientôt partir en Chine tous frais payés, afin d’écrire un livre sur ce pays pour le compte des éditions Atrhaud. Il me dit au passage que la maison recherchait quelqu’un pour le même genre de travail mais en Algérie – de préférence quelqu’un qui n’y avait jamais séjourné et pourrait ainsi aborder le pays dans un esprit de découverte mais qui, en même temps, se serait suffisamment informé avant de partir pour n’être pas complètement déphasé en arrivant sur place. C’est ainsi que, par l’entremise de Pierre Gascar, je me suis retrouvé sous contrat avec les éditions Arthaud… et au fond du Sahara en mai 68 !

Du coup, je ne savais rien autre des événements que ce que m’en disait Max-Pol Fouchet dans les quelques messages qu’il m’envoyait de temps en temps, où il me disait en substance « Mais qu’est-ce que tu fous là-bas ?? Reviens ! Ici c’est la révolution, tu es en train de tout rater ! » En définitive, je n’aurai connu Mai 68 qu’a posteriori. Et puisque l’on en est à parler de 68, j’aimerais souligner qu’il importe de bien distinguer ce que l’on a appelé « les événements de 68 » et l’esprit 1968. On a tendance, ici en France, à réduire cette période aux manifestations qui ont eu lieu dans les rues de Paris mais il y a eu, au même moment, des remous et des mouvements analogues ailleurs dans le monde qui, comme en France, ont suscité beaucoup de réflexions. Dans cette affaire, la France se comporte un peu comme à l’égard de la littérature : elle se prend pour l’ombilic du monde. C’est une attitude qui m’énerve, et j’avais coutume de dire à mes étudiants, quand j’enseignais à l’Université, en particulier quand je leur parlais de la traduction, une chose qui toujours provoquait chez eux un choc confinant parfois à la stupeur :
« Avez-vous réfléchi au fait que la littérature française, chaque fois qu’elle franchit une frontière, devient une littérature étrangère ? »
Il a toujours été évident pour moi que la littérature était mondiale, qu’elle venait de partout, et qu’il était absurde de la percevoir comme un ensemble ayant pour omphalos la littérature française. D’où mon souci constant, une fois devenu éditeur, d’aller chercher des textes à l’étranger…
Nous voilà donc revenus à l’édition et peut-être pensez-vous que je vous ai emmenée bien loin avec ces périples sahariens, mais vous allez voir que ce détour a son importance parce que, sans ces voyages, Actes Sud n’aurait probablement jamais vu le jour…

(À suivre… ici)

   
 

Entretien réalisé par isabelle roche le lundi 2 juin 2008 au Mas Martin.

 
     

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