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Entretien 3 avec Hubert Nyssen (éditions Actes Sud)

Où le lecteur découvrira ce qu’éditer veut dire et apprendra, en sus, le sens du mot lecture

Première partie : Translation
Deuxième partie : Du Sahara à la Rive gauche… du Rhône

 

Depuis que s’est amorcée cette « Entrevue au Grenier » nous avons déjà voyagé de Belgique en Provence, sommes revenus un temps vers Paris avant de partir au Sahara pour, enfin, nous arrêter rive gauche du Rhône. Maintenant l’errance se fait plus intime : nous approchons du seuil intérieur, là où commencent les genèses littéraires – celles de l’écrivain et celles de l’éditeur.
Je prends ici conscience du pouvoir quasi hypnotique de la parole d’Hubert Nyssen, vigoureuse, qui ne se départit jamais de l’inimitable distinction que confère la maîtrise d’un français soutenu à l’extrême mais sait, en même temps, user à point nommé de ces vives formules familières dont regorge la langue orale et qui colorent un discours soudain animé par une émotion à fleurs de mots. Tout ouïe, tout yeux – gestes et mimiques sont eux aussi discours – je ne remarque presque rien du « grenier », sinon qu’à travers la petite fenêtre taillée au-dessus du bureau face auquel je me tiens, je peux apercevoir les changements d’humeur du ciel selon qu’apparaît ou disparaît l’ombre portée d’une frondaison dont je ne vois pas l’arbre. Oui, pouvoir hypnotique des mots, des phrases, des histoires racontées qui captivent autant que la voix de l’écrivain, soulignée par le lent ballet qu’impose aux mains le maniement de la pipe – fumée, curée, rallumée, bourrée à nouveau et dont les volutes forment d’éphémères fantômes odorants, vite dissipés et laissant derrière eux une âme parfumée dont je retrouverai la trace intangible au creux des livres qu’il m’offrira avant mon départ. Mais il reste encore un long chemin à parcourir…

 

III – Écrire et éditer – Lire avant tout…
C’est en étant moi-même édité que j’ai appris nombre de choses qu’un éditeur doit apporter à ses auteurs.

 

Hubert Nyssen :
Actes Sud est donc né en 1978 comme je vous l’ai expliqué, entreprise nourrie des leçons que m’avaient apprises mes deux incursions précédentes et modestes, l’une universitaire et l’autre théâtrale, dans le monde éditorial.
Mais je tiens à le souligner : j’ai appris l’essentiel du métier d’éditeur en étant édité. C’est par mon métier d’écrivain que j’ai compris ce qu’on pouvait attendre d’un éditeur et ce qu’il était vain d’en espérer… Où mes attentes d’auteur avaient-elles été déçues ? Qu’avais-je reçu que j’avais apprécié ? Ce sont les réponses à ces questions qui m’ont guidé et ma règle fut désormais d’apporter aux auteurs ce que, comme écrivain, j’attendais de mes éditeurs. Reste à voir si j’ai réussi à donner pleinement satisfaction…

 

À quoi sert un éditeur ? À mon sens, la première mission d’un éditeur est d’amener un auteur à lire ce qu’il a réellement écrit, et non ce qu’il croit avoir écrit. Pour cela, l’éditeur doit travailler à l’interrogation – « Est-ce le mot juste ? » « Ce passage n’est-il pas trop long ? Celui-ci ne mériterait-il pas d’être développé ? » Préférer l’interrogation à l’injonction. Aucun éditeur n’a autorité pour se substituer à un auteur mais, en revanche, je le répète, il a celle de lui apprendre à se relire.
La seconde mission de l’éditeur est de faire, autant qu’il le peut, reconnaître le livre qu’il a décidé de publier. C’est une mission très différente de la première. Nous n’avons hélas qu’un seul terme pour désigner les deux aspects du métier d’éditeur, quand les anglophones, eux, établissent clairement la distinction : il y a d’une part l’editor, qui travaille sur le texte avec les auteurs, et le publisher, qui s’occupe de promouvoir le livre. Robert Escarpit avait suggéré que l’on utilisât le terme de « publieur » pour désigner celui qui assume la part commerciale de la fonction, mais sa proposition n’a pas été suivie. C’est dommage, l’ambiguïté dans les mots entraîne souvent celle des choses.

Vos livres paraissent chez Actes Sud depuis plusieurs années. Comment êtes-vous devenu un « auteur maison » ?
Je vous l’ai dit, devenir éditeur ne m’a pas empêché de continuer à écrire. Il me fallait cependant me tenir dans l’ombre – ou du moins éviter de me mettre en avant – tandis que je faisais la promotion des auteurs que je publiais… Je ne pouvais pas attirer l’attention sur mes propres écrits alors que je tâchais de promouvoir d’autres auteurs. Je me suis donc tu. Comme auteur, j’ai probablement souffert de cette situation – il y a une ombre sur mon œuvre à cette époque-là. J’avais cru pourtant qu’être publié par Le Mercure de France, Arthaud, Grasset, Gallimard suffirait pour tracer une frontière entre mon activité littéraire et mon métier d’éditeur… Mais lorsqu’il arrivait que l’on m’interroge sur tel ou tel de mes livres, immanquablement l’interview allait très vite vers Actes Sud. Puis, un jour, quelques écrivains publiés par Actes Sud sont venus me trouver. « Pourquoi, m’ont-ils dit demandé en substance, publier tes livres ailleurs ? Actes Sud est donc bon pour nous, mais pas pour toi ? » Il y eut discussion, délibération, au terme de quoi il fut décidé qu’après une phase transitoire pendant laquelle je serais publié alternativement chez Actes Sud et dans d’autres maisons, je deviendrais auteur Actes Sud à part entière. À la condition que mes textes seraient soumis à un examen aussi rigoureux que pour les manuscrits des autres écrivains. J’ai d’ailleurs procédé à un petit test préliminaire : j’ai demandé à une personne étrangère au circuit de l’édition d’envoyer chez Actes Sud un de mes manuscrits signé d’un autre nom que le mien. J’ai éprouvé une grande satisfaction en apprenant… qu’il n’avait pas été refusé. Il est évident que je requiers toujours à mon endroit la plus grande sévérité et des contrôles impitoyables de mes livres. Dans mes Carnets j’y fais souvent allusion – ceux qui les suivent savent de quoi je parle !

Trouvez-vous au sein d’Actes Sud ce regard éclairant qu’un éditeur doit poser sur les textes de ses auteurs ? 
Oui, au sens le plus large – outre le personnel de la maison, quelques auteurs Actes Sud à qui je soumets chacun de mes manuscrits m’apportent eux aussi leurs remarques. Et les uns comme les autres peuvent d’ailleurs se montrer très violents dans leurs commentaires car ils savent que céder à la complaisance, c’est le pire service que l’on puisse rendre à un écrivain…
En dehors de ces regards extérieurs, mes textes subissent l’épreuve de la quarantaine – c’est-à-dire qu’une fois atteint le point final dans l’écriture, j’enferme le manuscrit dans un tiroir pendant au moins trois mois. Puis je le reprends – c’est alors, après relecture, un long travail de réécriture qui commence… Pratique que j’ai toujours recommandée aux auteurs que j’ai accompagnés en tant qu’éditeur. J’encourage les auteurs à se lâcher complètement sur un premier jet, puis à retravailler l’ensemble après une période de repos, à reprendre le texte encore et encore. Les ateliers d’écriture tels qu’ils se pratiquent en France, en général, n’apprennent pas ça à leurs participants – et c’est dommage.

Ce que vous venez de dire des regards portés sur une œuvre littéraire me fait penser aux propos que vous avez développés ici ou là autour de la lecture, notamment à cette phrase admirable dans La Sagesse de l’éditeur où vous parlez du regard qui se cautérise, de cette extinction de la sensibilité à force de trop lire ; en guise de remède, vous préconisez… la lecture d’un bon livre ! Est-ce la panacée pour garder intacte la fraîcheur du regard, et de l’esprit critique ?
Je crois qu’en ce domaine comme en tout autre chacun a ses recettes… Il y a les partisans de l’homéopathie et ceux qui prôneront les thérapies violentes – mais il est vrai qu’à vouloir tout lire, on ne lit plus rien ! J’entends par là que lire efficacement, de manière profitable, demande du temps, et je répéterai ici l’une de ces leçons que m’a prodiguées cette fameuse grand-mère dont je vous ai parlé au début de notre entretien. Pour elle, une lecture ne méritait pas le nom de « lecture » si elle ne faisait pas chanter le texte dans la tête : chaque lettre, chaque syllabe de chaque mot devaient être audibles… Ceux à qui je dis ça me répondent parfois qu’en lisant de la sorte, on progresse trop lentement. « Essayez donc, leur dis-je. Lisez lentement et vous verrez qu’au bout de vingt pages vous aurez retrouvé la vitesse de lecture à laquelle vous êtes habitué, mais cette fois vous entendrez chaque mot, vous en aurez fini avec cette espèce de lecture globale au cours de laquelle on n’attrape que des bribes de sens. » Quand je dirigeais Actes Sud, je recommandais aux lecteurs de ne pas poursuivre une lecture qui les ennuyait. Je préférais qu’ils s’arrêtent et m’expliquent dans leur rapport de lecture pourquoi ils n’avaient pas continué. « Car si, dans l’ennui, vous allez jusqu’au bout, leur expliquais-je, vous risquez d’être très injuste parce que votre jugement sera faussé par l’exécration. Il est beaucoup plus instructif pour moi de savoir pourquoi vous avez été exaspérés, où vous vous êtes arrêtés, ce qui vous a bloqués, etc. »

Conserver intacte l’aptitude à la lecture, c’est primordial pour un éditeur, mais aussi pour un écrivain… Combien en ai-je pourtant rencontré, de ces candidats écrivains qui disaient éviter de lire pendant qu’ils écrivent de façon à ne pas être influencés ! Quand j’entendais pareille sottise, je me retenais avec peine ! Quelle honte de prétendre exercer un art sans se reconnaître des maîtres ! Malraux – ce n’est pourtant pas chez lui que je puise mes grands principes philosophiques – a écrit dans son Histoire de l’Art que la création résultait du frottement entre une forme inventée et une forme imitée.
Telle est la clef pour un écrivain – comme pour tout autre artiste : avoir des maîtres dont il apprend les leçons, se confronter à eux et en même temps s’en distinguer par ce qui lui est propre. D’où ce conseil que je donnais aux candidats à l’écriture – c’est une recette toute simple mais neuf sur dix refusaient de l’appliquer : parmi les ouvrages de votre auteur favori, choisissez celui pour lequel vous avez une inclination particulière. Dans ce livre, retrouvez les passages qui vous ont marqué, que vous seriez fier d’avoir écrits ; prenez papier et plume – j’insiste : une plume, pas une machine à écrire ni un clavier d’ordinateur -, puis recopiez ces passages lentement, en n’omettant rien, même pas la ponctuation. Le moindre signe qui constitue le texte doit être repris. En recopiant ainsi à la main, vous découvrirez qu’une part importante du sens d’un texte se joue dans la manière dont les mots sont attelés les uns aux autres.

Consentir à se reconnaître des maîtres, c’est s’inscrire dans une continuité. J’aime à répéter cette phrase de Julien Gracq : J’écris parce que d’autres ont écrit avant moi.
Je songe également à ce que me répondit Ilya Prigogine un jour que je lui demandais ce que notre espèce fabriquait sur cette Terre… « C’est simple, me dit-il, nous avons à recueillir et à comprendre ce dont nous héritons, à l’enrichir selon nos capacités puis à le transmettre à ceux qui nous succèdent. Nous n’avons pas d’autres rôles à jouer. »
À côté de ceux-là qui disent ne pas lire pour ne pas être influencés, j’en ai rencontré aussi qui prétendaient n’avoir pas le temps d’ouvrir un livre par ce qu’ils étaient pris par leurs obligations. Je n’avais qu’une réponse à leur faire : le temps, on ne le trouve jamais, il faut le prendre. Ou alors on le perd…

En tant qu’éditeur, avez-vous eu un engagement particulier vis-à-vis de la nouvelle ?
Non, si un livre est bon, peu importe que ce soient nouvelles ou roman. Mais gare au rapport entre le ton d’un texte et sa longueur ! Il y a des choses écrites de telle sorte qu’on peut en lire mille pages sans se lasser, et d’autres qui ennuient au bout de trente pages… C’est souvent mystérieux. La juste longueur est très difficile à trouver, autant pour soi que pour les autres.
C’est une difficulté que j’ai personnellement expérimentée avec mon premier roman, Le nom de l’arbre, qui avait été proposé chez Grasset par Max-Pol Fouchet. Il faisait 800 pages dans sa version d’origine. Il a été lu, et l’on m’a dit qu’il serait publié… à condition que je le réduise de moitié ! J’avais un tel désir d’être publié que j’ai accepté le défi. J’ai donc entrepris de couper, et je me suis aperçu que je massacrais tout. Alors j’ai relu mon roman, je l’ai mis dans un tiroir, puis j’en ai écrit un autre sur le même sujet. Ça ne s’appelait plus L’homme de gauche mais Le nom de l’arbre, il y avait 350 pages au lieu de 800… et le livre a été publié tout de suite. J’ai compris que ce qui était adéquat pour 350 pages ne l’était pas pour 800. À l’inverse, des livres comme Ulysse, de Joyce, ou La Recherche du Temps perdu ont un ton qui s’accorde si parfaitement avec leur longueur qu’on peut lire avec plaisir leurs milliers de pages.

Je lisais récemment dans un livre de René Godenne un tableau assez sombre de la situation de la nouvelle en France. Pensez-vous que ce soit un genre réellement mal aimé dans ce pays ?
N’étant plus éditeur, je ne saurais exprimer un point de vue qui soit en rapport avec l’actualité. Mais en effet, j’ai pu me rendre compte que l’on nourrissait beaucoup de préjugés envers la nouvelle, sans que l’on voie à cela de raisons précises. Sans doute la responsabilité en incombait-elle aux médias. Bernard Pivot, dont on sait l’influence qu’il a pu avoir avec son émission Apostrophes, refusait d’évoquer les recueils de nouvelles, arguant qu’il lui était impossible de converser pendant un quart d’heure avec un écrivain à propos d’une seule nouvelle, et qu’il ne pouvait pas non plus parler de toutes les nouvelles d’un recueil sans créer de confusion chez les spectateurs. Quant aux critiques, ils étaient très peu nombreux à traiter de nouvelles, et c’est l’effet domino : peu ou pas de presse, donc les libraires ne veulent plus de recueils de nouvelles parce que « ça ne se vend pas », et ainsi de suite… Il y a pourtant des auteurs immenses qui se sont illustrés par leurs nouvelles : Borgès, Cortazar…
Je demeure convaincu qu’un éditeur ne doit ni se référer à la mode quand il décide de publier un livre, ni se baser sur l’idée préconçue qu’il aurait d’un genre censé être « le meilleur ». Il ne doit pas non plus être guidé par la perspective de décrocher tel ou tel prix littéraire. Le seul critère qui, à mon avis, doit prévaloir est la nécessité : il faut éditer un texte quand on juge indispensable de l’offrir à la connaissance publique. Un éditeur littéraire n’est pas un commerçant mais un passeur de sens. C’est une conviction quasi obsessionnelle qui m’a toujours habité pendant les vingt ans que j’ai consacrés à la direction d’Actes Sud en ayant pour mot d’ordre le couple « plaisir et nécessité ». Plaisir, oui, n’était-ce pas un choix ? Et nécessité parce que, même en travaillant dans le plaisir, il importe de se souvenir des règles : un savoir-faire à appliquer, des contraintes économiques à prendre en considération, des lois qu’impose le monde tel qu’il est, etc.

Cette notion de plaisir lié à la nécessité vaut aussi, bien entendu, dans mon activité d’écrivain, à laquelle je me voue désormais totalement.

(A suivre…)

 

   
 

Entretien réalisé par isabelle roche le 2 juin 2008 au Mas Martin.

 
     
 

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