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Tandis que certains aiment à croiser les armes, d’autres les hélices d’ADN, les pages des livres, elles se plaisent à croiser les Muses… et nous à jouer les entremetteurs. Rubrique garantie sans AGM (Arts Génétiquement Modifiés).
Nous n’avons pas notre langue dans notre poche, soit. Mais nous ne laissons pas non plus dormir nos yeux au fond de nos jolies petites rubriques… Ils sont nombreux, ailleurs, à parler de livres et d’arts – sur papier, sur écran, sur les ondes… A nous de parler d’eux.

Entretien avec Jean-Paul Tribout ( Festival de la Comédie de Dax/ Festival de Sarlat)

Avant de dévoiler ce qui se trame pour le 56e Festival de Sarlat, J-P Tribout nous présente le Festival de la Comédie de Dax

Juin approche et déjà se profile, pour Le Littéraire, le temps de suivre le festival de Sarlat. Comme l’an passé, je me suis tournée vers Jean-Paul Tribout pour savoir ce que nous réservait la 56e édition du Festival des Jeux du théâtre. Rendez-vous fut pris pour le jeudi 17 mai, dans un bistrot parisien proche de la station de métro Filles du Calvaire. À l’heure convenue, nous trouvâmes porte close : c’était le jeudi de l’Ascension… ce qui nous avait échappé à l’un comme à l’autre. Fort heureusement, la notion de jour férié n’est pas appréhendée pareillement par tous les cafetiers de la Capitale, et nous n’eûmes pas à errer longtemps avant de découvrir un endroit confortable où nous installer.
Avant même que je m’enquière du programme sarladais, Jean-Paul me tend une amusante petite brochure noire et rose avec, en première de couverture sous le nom de Dax, une drôle de créature souriante, hybride entre un clown et un magicien dessiné par un enfant facétieux.
Je m’occupe aussi du festival de la Comédie de Dax, me dit-il. Laissant alors Sarlat momentanément de côté, je lui demande de m’en dire un peu plus sur ce festival dont j’ignorais l’existence – ce à quoi il consentit avec cet enthousiasme ardent et cette délicieuse volubilité que j’avais tant appréciés lors de notre premier contact en juillet dernier… 
 

Présentez-nous donc ce Festival dacquois…
Jean-Paul Tribout :
C’est une manifestation qui existe depuis huit ans, exclusivement dédiée aux spectacles comiques et humoristiques. Le terme de « comédie » est ici à comprendre au sens restreint de « ce qui fait rire ». Cela ne signifie pas pour autant que l’on ne propose que des pièces où l’on se tape sur les cuisses tout au long de la représentation ! Même réduit à sa signification comique, le mot « comédie » reste assez ouvert pour s’appliquer à des spectacles très variés… Disons juste qu’une tragédie de Racine n’y a pas sa place (rires). Le festival, qui jusqu’à présent se tenait sur trois jours, a cette année été prolongé sur une semaine : il s’ouvre le samedi 2 juin et s’achève le samedi 9 – nous avons dû renoncer à le clôturer le dimanche à cause des élections législatives. Si tout marche bien en 2007, nous organiserons l’édition 2008 de façon à couvrir deux week-ends entiers, dimanche compris, et la semaine qui les sépare.
Comme à Sarlat, chaque spectacle fait l’objet d’une représentation unique mais à Dax, ce sont deux spectacles par jour qui sont programmés – en une semaine, le public pourra ainsi voir seize pièces différentes. Il faut préciser que certaines d’entre elles sont accessibles gratuitement, et que le prix des places pour les spectacles payants est de 10 euros – 5 pour les moins de 12 ans. Ce sont des trarifs très avantageux pour le spectateur – on peut tout voir pour 70 euros – qui témoignent de la volonté politique de la Mairie de Dax de mettre le théâtre vraiment à la portée du public. Je tiens à saluer cette volonté, à laquelle je dois une très grande liberté de programmation puisque mes choix ne sont pas soumis à quelque « obligation de recette » que ce soit. Le festival est financé par une subvention annuelle votée par la mairie ; les recettes alimentent un « pot commun », mais leur montant ne conditionne pas la tenue du festival suivant. L’on accorde plus d’importance à l’indice de satisfaction du public – et des élus, bien évidemment… -, à l’écho que la presse donne au festival et à la qualité des pièces qu’aux chiffres. C’est un contexte très agréable pour un directeur artistique (rires)…

Depuis combien de temps êtes-vous chargé de la programmation à Dax ?
Depuis trois ans. J’ai succédé à la comédienne Carole Bouillon, qui est une amie. Elle m’appelait souvent pour me demander si je pouvais lui indiquer des spectacles susceptibles de figurer à l’affiche du festival de Dax. Et quand elle a souhaité renoncer à sa charge de directrice artistique parce qu’elle était trop occupée, elle a proposé mon nom à la Mairie de la ville. J’ai rencontré le maire, l’adjointe à la culture, je leur ai expliqué quelles étaient mes possibilités et mes intentions – leur faire découvrir un théâtre qui ne serait pas forcément celui des vedettes et des gros poids lourds parisiens. Nous avons convenu de tenter l’expérience une fois. Elle a été concluante, les élus et moi nous sommmes très bien entendus et, du coup, je suis resté directeur artistique du Festival de la Comédie de Dax.

Le Festival se déroule en dehors des grands créneaux de l’été. Cela n’est-il pas nuisible à sa fréquentation ?
Non, pas du tout – je dirais même au contraire puisqu’au début du mois de juin, les « concurrences festivalières » sont moins redoutables. De plus, Dax n’est pas une ville touristique mais une cité qui a bâti sa richesse sur le thermalisme. Ce ne sont pas les touristes qui forment la plus grosse partie du public mais les curistes et les Dacquois eux-mêmes. Or, les cures ayant lieu tout au long de l’année, la population de curistes est toujours présente. Reste que cela a une influence sur la façon dont nous organisons les représentations. Les curistes étant soumis à des horaires de soins très réguliers et très stricts, qui commencent très tôt le matin, nous programmons les représentations de la soirée à 18 heures de façon à ce qu’elles ne se prolongent pas trop tard dans la nuit. Les cures thermales durent en général trois semaines, le festivla huit jours – les curistes qui le souhaitent peuvent donc tout voir, et le programme est communiqué à tous les établissements thermaux. Il ne faut pas croire que les curistes sont les seuls spectateurs ! Nous tâchons juste de leur faciliter l’accès aux spectacles en imaginant quelques aménagements commodes pour eux. En tout cas, le festival tel qu’il est marche très bien puisqu’en trois ans, je crois qu’on a doublé sa fréquentation – je ne revendique aucune espèce de responsabilité là-dedans : c’est uniquement la qualité des œuvres présentées qui a permis cela…

Étant à la direction artistique de deux festivals de théâtre, j’imagine que vous devez établir des passerelles entre eux…
Oui, bien sûr… Puisque je choisis des spectacles en fonction de leurs qualités, il est logique que je m’efforce de les programmer dès que je le peux – sous réserve que les comédiens soient disponibles, bien entendu. Cela dit, je dois tenir compte des spécificités de chaque festival. Par exemple, je ne peux pas me permettre d’inviter des artistes de rue à Sarlat, parce que leurs spectacles n’engendrent aucune recette et que je suis tenu de réaliser 50 % du budget en recettes – sinon le festival meurt. À Dax en revanche, si j’ai davantage de liberté financière, je ne peux pas programmer de tragédies puisqu’il s’agit d’un festival de la Comédie. Il y a tout de même de nombreux spectacles que l’on retrouve à Dax et à Sarlat, soit la même année, soit d’une année sur l’autre. Ainsi, en 2007, on pourra voir quatre pièces à la fois à Dax et à Sarlat : Nekrassov, de Jean-Paul Sartre, Les Forains, de Stephan Wojtowicz – qui a eu le Molière du meilleur auteur l’an passé pour La Sainte-Catherine -, L’Affaire Dussaert, de Jacques Mougenot et L’Illusion chronique, de Jean-Paul Farré. Printemps et Gulliver & fils, qui seront à Sarlat, était présentés à Dax l’an passé. Quant aux spectacles sarladais de 2006 que l’on verra à Dax en 2007 ils sont trois : Célimène et le cardinal, de Jacques Rampal, La Veuve rusée, de Carlo Goldoni, et Les Confessions d’un musulman de mauvaise foi, de Slimane Benaïssa.

Organisez-vous à Dax des rencontres entre spectateurs et artistes comme vous le faites à Sarlat ?
Oui, absolument : tous les matins à 11 heures le public est convié à rencontrer comédiens et metteurs en scène au Café de l’Atrium – L’Atrium, un très beau théâtre art déco, est, avec les Arènes et le Casino, un des principaux lieux du festival. Je voudrais ici signaler que depuis trois ans, à Dax, deux jurys sont constitués – l’un de professionnels, l’autre de spectateurs – pour attribuer un prix. Le jury de spectateurs regroupe tous ceux qui ont acheté un abonnement pour la totalité de la programmation. Tous les jours les jurés se réunissent et délibèrent ; ils proclament leur décision le soir de la clôture, une demi-heure environ après le dernier spectacle. En principe le choix est déjà arrêté, mais il arrive que la dernière représentation bouscule tout – c’est ce qui s’est produit en 2006 : les jurés ont été tellement emballés par la dernière pièce (Printemps, mise en scène par Jean-Luc Annaix, que l’on verra à Sarlat cette année) qu’ils lui ont décerné le prix alors qu’ils avaient prévu de le donner à une autre pièce. Il est intéressant de noter aussi qu’à chaque fois, les deux jurys ont récompensé le même spectacle.

Y a-t-il une dotation ou bien le prix est-il purement honorifique ?
Il n’y a pas de récompense financière, mais le prix reste un label de qualité pour les compagnies qui l’obtiennent, et il est prévu que deux ans après avoir été primée la compagnie pourra revenir à Dax avec sa nouvelle création – sauf s’il s’agit d’une tragédie, ce qui ne conviendrait pas à un festival de comédie (rires)…

Est-il prévu d’instaurer une telle récompense à Sarlat ?
Non. Le projet a bien été évoqué mais ce n’est pas vraiment faisable parce que le festival s’étale sur trois semaines. Pour constituer un jury, il faudrait pouvoir recruter des spectateurs qui assistent à tous les spectacles, ce qui est intenable sur une durée aussi longue – tant du côté des professionnels que du public. Nous avions aussi envisagé de créer un prix qui n’aurait concerné qu’une catégorie de pièces – par exemple celles montées par de jeunes metteurs en scène – mais nous nous heurtions encore au problème de l’étalement, car il ne nous était pas possible de les regrouper sur quelques jours. Il n’y a donc pas de prix sarladais…

Puisque nous voilà de retour à Sarlat, évoquons l’édition 2007 du Festival… Depuis quand la programmation est-elle bouclée ?
Comme chaque année, nous avons tâché de boucler la programmation avant les vacances de printemps, de façon à ce que les vacanciers et les touristes qui sont en Dordogne à ce moment-là puissent avoir le programme et envisager de revenir à l’occasion du Festival. Cela leur permet de planifier leur séjour et leurs réservations en fonction des spectacles qu’ils souhaitent voir. C’est un peu contraignant de devoir s’y prendre si tôt, d’autant que les dates de ces vacances sont variables, mais sans cela, les spectateurs potentiels que sont les estivants auraient trop de problèmes pour trouver à se loger. Établir des programmes si longtemps en amont cause parfois de mauvaises surprises – des compagnies qui se décommandent au dernier moment, des comédiens malades… etc. Étant donné que le Festival emploie environ 150 comédiens et techniciens, on n’est jamais à l’abri d’un accident, d’une défection imprévue… Mais ce sont les aléas inhérents aux spectacles vivants ; quand il s’agit simplement de changer un accrochage de tableaux sur des cimaises, c’est nettement plus facile à gérer (rires) !

Justement, quels sont les « filets » dont vous disposez en cas de gros pépin ?
Si la défection survient la veille ou l’avant-veille du jour où devait avoir lieu la représentation, cela se solde par une annulation. Mais quand nous sommes prévenus suffisamment à l’avance, et s’il s’agit de petites formes, je tâche de remplacer le spectacle prévu par un autre. Cette année par exemple, j’avais d’abord programmé Comic Symphony, de Marc Jolivet, mais il a déclaré forfait, et j’ai alors demandé à Michel Galabru s’il pouvait venir avec Turcaret. Ces changements ont évidemment des répercussions : quand ils ont lieu alors que tous les programmes sont imprimés, les bénévoles doivent coller des papillons correctifs sur tous les dépliants… Presque tous les ans il y a des modifications de dernière minute – mais je touche du bois pour que cette année le programme actuel reste valable jusqu’à la fin du Festival !

Ce programme est consultable sur le site de l’association qui gère et organise le festival, mais peut-être pourriez-vous nous en donner un avant-goût commenté ?
Avec plaisir… Je précise tout d’abord que l’organisation du Festival et sa « ligne artistique » demeurent inchangées : il y a un spectacle différent à l’affiche chaque jour, en divers endroits de la ville – Jardin des Enfeus, Place de la Liberté, Abbaye Sainte-Claire et Jardin du Plantier. Comme nous en avons l’habitude, nous nous sommes efforcés de panacher, en les alternant, les œuvres classiques et contemporaines, les petites formes et les spectacles plus ambitieux, le comique et le tragique… Outre les spectacles qui auront d’abord été joués à Dax et dont nous avons déjà parlé, il y aura, entre autres, trois « poids lourds », qui seront représentés sur la grand-place : Les Fourberies de Scapin – une pièce classique jouée des milliers de fois depuis le XVIIe siècle, mais que l’on découvrira à travers le regard d’un jeune metteur en scène de 23 ans, Arnaud Denis -, La Java des mémoires – reprise d’un spectacle monté par Les Balladins en Agenais qui a connu un grand succès il y a une dizaine d’années et qui travaille sur la mémoire collective à travers les chansons, depuis le Front populaire jusqu’à la Libération et, enfin, Turcaret, mis en scène par Michel Galabru, un immense comédien que j’aime beaucoup. Turcaret est une pièce de Lesage, que l’on monte assez rarement, et dont les deux maîtres thèmes sont l’argent et le pouvoir. Comme nous vivons dans un monde régi par la finance, j’ai trouvé intéressant de faire entendre au plus grand nombre ce texte du XVIIIe siècle qui comporte énormément d’échos avec notre société. 
À côté de cela, on pourra aussi découvrir trois adaptations scéniques d’œuvres littéraires non théâtrales : Le Tour du monde en 80 jours mis en scène par Sébastien Azzopardi – qui a monté cette saison à Paris L’Éventail de Lady Windermere d’Oscar Wilde et qui a eu trois nominations aux Molières – Le Petit Prince, d’Antoine de Saint-Exupéry, monté par Jean-Paul Ouvrard, et Passion simple d’Annie Ernaux, adapté par Zabo. Ces spectacles sont passionnants par ce qu’ils montrent de la capacité d’une troupe à fabriquer du théâtre à partir d’œuvres qui ne sont pas écrites pour la scène.
Mais je n’ai évoqué là qu’un petit échantillon du Festival qui propose, en tout, 19 spectacles…

L’an dernier, vous nous confiiez que vous teniez à ne pas vous cantonner dans une position de simple programmateur et que vous aimiez vous retrouver « sur le terrain », aux côtés de vos camarades. En 2006 vous donniez la réplique à Jean-Daniel Laval dans Jacques le Fataliste, cette année vous mettez en scène Nekrassov – qui est aussi joué, rappelons-le, à Dax. Pourriez-vous nous présenter plus en détail cette pièce ?
Il s’agit d’un texte assez peu connu de Sartre ; c’est la seule comédie qu’il ait écrite. Elle n’a été jouée qu’à deux périodes, en 1956 et en 1968, pour quelques repésentations seulement à chaque fois. Je présente ce spectacle en festival avant de le reprendre à Paris, au Théâtre 14, à partir du mois de septembre, et j’espère qu’ensuite elle poura tourner. C’est une pièce qui se situe en 1956 – date à laquelle Sartre l’a écrite – et qui ambitionne rien moins que de faire rire à partir de l’antagonisme entre communisme et anticommunisme pendant la Guerre froide… Il est évident que ce qu’elle pouvait avoir de brûlant par rapport à l’actualité de l’époque n’est plus perceptible, mais je pense que l’on peut rire de tout ce qu’elle offre de vaudevillesque, de « mots d’auteur » et de répliques bien troussées dont certaines font penser à Anouilh ou à Guitry. J’ai voulu la monter comme une simple comédie, sans prétendre délivrer quelque message que ce soit – c’est au spectateur de le déchiffrer… D’ailleurs, la pièce peut se comprendre à plusieurs niveaux : on peut se contenter de la recevoir comme un spectacle satirique, ou bien être sensible à sa dimension politique. J’aime beaucoup travailler des textes oubliés d’auteurs connus, comme celui-ci, ou bien des pièces d’auteurs eux-mêmes tombés dans l’oubli, tel Charles Collet, un libertin du XVIIIe siècle.

On se souvient que l’an passé il y avait eu quelques problèmes avec les riverains de l’Abbaye Sainte-Claire pendant la représentation de Célimène et le cardinal. Cela a-t-il conduit à des modifications dans la conception du programme de cette année ?
Oui : de façon à limiter les gênes occasionnées aux habitants, nous avons déplacé trois des spectacles qui étaient initialement prévus à l’Abbaye, deux au Jardin des Enfeus et le troisième au Jardin du Plantier. Je tiens à préciser que l’incident auquel vous faites allusion n’est pas monnaie courante : la majorité des riverains font en général très bon accueil au Festival, et ils reçoivent systématiquement des invitations pour les pièces qui sont jouées à proximité de leur résidence – étant entendu que cette offre n’a d’intérêt que pour les gens qui sont déjà sensibles au théâtre…
Cela dit, je pense que la diversité des spectacles permet à des publics très différents de trouver leur bonheur. À Dax comme à Sarlat, nous proposons non pas du « théâtre pour tous », mais du « théâtre pour chacun ». Il ne reste plus, aujourd’hui, qu’à prier pour que tout se passe sans encombre, que la météo soit clémente, que les sepctateurs soient nombreux… et heureux !

 

Informations et réservations :

 

Festival de la Comédie de Dax Du samedi 2 juin au samedi 9 juin 2007
Régie municipale des Fêtes et des Spectacles
L’Atrium 1
Cours Foch
40100 Dax
Tel : 0 558 909 909 – et un
site internet

Festival des Jeux du théâtre de Sarlat – Du 18 juillet au 5 août 2007
B.P. 53
24202 Sarlat cedex
Tel : 05 53 31 10 83
Fax : 05 53 30 25 31
Courriel :
festival@festival-theatre-sarlat.com – et un site internet

   
 

Interview réalisée par isabelle roche le jeudi 17 mai 2007 du côté des Filles du Calvaire…

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Entretien avec Mijo Thomas ( manifestation Mai du Livre d’Art)

Jeudi 3 mai 2007 : lancement officiel du 19e Mai du Livre d’Art. Mijo Thomas nous raconte la petite histoire de cette grande manifestation

Depuis maintenant dix-neuf ans, grâce à une initiative du Syndicat national de l’édition, le livre d’art est mis à l’honneur au printemps, en une efflorescence généralisée – et concertée – de quelques dizaines de titres jetant leurs volumes souvent imposants et leurs jaquettes luxueuses un peu partout chez les libraires, dans les bibliothèques et quelques musées. C’est « Le Mai du livre d’art » – « Le Mai » tout court pour les intimes. Mai où chacun est censé faire ce que bon lui semble… Mai le mois joli, mai le mois de la liberté… il ne saurait y avoir de meilleure période pour honorer le livre d’art – « art » et « liberté », « livre » et « liberté » étant des mots que l’on imagine liés les uns aux autres et dont on aimerait pouvoir dire qu’ils forment des couples insécables.
Ce sont des motivations bien plus terre à terre qui ont conduit le Syndicat national de l’édition à lancer le Mai – ce qui n’enlève rien à l’irrésistible attrait de cette manifestation annuelle et des nombreux événements dont elle est le catalyseur. Rencontres, spectacles, visites privées de collections muséographiques, ateliers d’initiation à tel ou tel aspect de l’histoire de l’art… Voilà les grandes questions de l’esthétique et de son histoire brassées à travers de magnifiques livres valorisés de manière ludique et accessible pour éveiller la curiosité de tous.
Souhaitant aller un peu au-delà des informations – du reste précises et abondantes – disponibles sur le
site officiel, nous avons demandé à Mijo Thomas, actuelle présidente du groupe Art du Syndicat national de l’édition, de nous raconter la genèse et l’évolution du Mai…

 

Quels sont vos liens personnels avec le Livre d’Art ?
Mijo Thomas :
Ils sont anciens – c’est l’histoire de toute une vie professionnelle consacrée au livre, et au livre d’art en particulier. Je suis de ceux qui, dans le bouillonnement des années 70, ont beaucoup travaillé sur l’analyse et le renouvellement de l’esthétique, sur les questions que soulève l’art moderne. Je fais partie de l’équipe qui, en 1976, a lancé la revue Macula. Le nom se réfère d’abord à la tache de peinture mais aussi à la tache jaune grisâtre qui, sur la rétine, permet de diffracter les couleurs. Ce sont toutes ces références qui nous ont séduits et, au terme d’un week-end de brain storming extravagant et échevelé, nous avons fini par adopter « Macula » comme nom pour la revue.
Elle a existé pendant quelques années puis a débouché, en 1980, sur la création des éditions Macula, dont le but initial était de mettre à la disposition du public français les grands textes des théoriciens de l’Histoire de l’art – à l’époque, les éditeurs étaient très franco-français, et nous nous étions rendu compte que manquaient à la traduction des textes étrangers majeurs traitant soit de l’art français soit, d’une façon plus générale, de l’art en France. Il nous fallait donc les faire traduire, puis les publier avec un appareil critique adapté car beaucoup d’entre eux étaient déjà anciens. Mais nous voulions aussi, en plus de cette mise à disposition des grands classiques de la critique d’art, offrir à de jeunes théoriciens la possibilité de s’exprimer et de faire connaître leurs travaux. Nous avons ainsi été les premiers, chez Macula, à publier les ouvrages de Georges Didi-Huberman, de Philippe-Alain Michaud, ou d’Olivier Lugon – pour ne citer qu’eux. Malgré tout Macula est restée une petite structure, et nous avons vite réalisé que nous étions confrontés à toute une série de problèmes interprofessionnels – tels que le droit à l’image, les coûts de plus en plus élevés des droits de reproduction, la visibilité du livre d’art chez les libraires… – que nous ne pouvions pas résoudre seuls. Nous avons donc rejoint le Syndicat national de l’édition pour pouvoir bénéficier d’une dynamique d’ensemble et faire face à ces difficultés. Voici quelque temps, mes collègues m’ont confié la présidence du groupe « Art ».

 

Quel regard portez-vous sur la façon dont a évolué le sens de l’expression « livre d’art » depuis la fondation de Macula ?
La définition de ce qu’est un livre d’art a toujours été problématique. Pour moi, un livre d’art est une rencontre réussie entre un auteur, un propos, une mise en perspective, et une iconographie. Il faut ensuite distinguer les livres « à texte » de ceux qui « donnent à voir ». Les premiers sont des ouvrages de référence grâce auxquels on approfondit ses connaissances ; l’illustration n’y est pas prépondérannte et sert d’abord à comprendre, à suivre le texte. Les seconds ont pour but de faire découvrir des œuvres, des artistes, des sites, une civilisation… etc. Pour ces ouvrages, la qualité et l’abondance de l’illustration sont primordiales. Pendant très longtemps, d’ailleurs, « donner à voir » a été l’unique propos du livre d’art. Mais aujourd’hui, le livre n’est plus le seul support qui « donne à voir » : la visibilité des œuvres et des hauts lieux mondiaux passe désormais par Internet – il est intéressant de remarquer que les tout premiers sites les mieux conçus et les plus attrayants d’un point de vue esthétique étaient ceux des musées, des institutions, des fondations dédiées à l’art. Avec la démocratisation de l’accès à Intenet, les gens vont de plus en plus chercher l’information sur la Toile et, de ce fait, le support papier souffre d’une certaine désaffection. Cela nous préoccupe beaucoup car, à terme, tous ces gens qui sont habitués à obtenir une information immédiate grâce à Internet risquent de perdre l’idée même de ce que peut être la lecture d’un livre. Or le livre, même quand il est volumineux, reste l’objet nomade par excellence ; on peut le lire n’importe où, on n’a besoin d’aucun accessoire pour le consulter, et lire un livre procure des sensations tactiles dont on se prive en utilisant Internet : on a un livre « en main », la main expérimente la qualité du papier… À une époque où les sens sont de plus en plus sollicités, il serait logique que le livre soit mieux considéré…

 

Qu’est-ce qui vous a incités à organiser le premier Mai du Livre d’Art ?
Notre intention première était de casser la saisonnalité des ventes : l’essentiel des livres d’art se vend entre novembre et décembre. Cela veut dire que ces livres dont le prix se situe en moyenne autour de 60, 80 euros n’ont aucune chance de trouver un public à d’autres périodes et que le chiffre d’affaire d’une maison d’édition qui publie ce type de livres se fait sur six semaines. Or nous sommes éditeurs du 1er janvier au 31 décembre ; la fabrication des livres pèse dans nos budgets toute l’année. Nous sommes donc bien obligés d’en tenir compte. Et puis n’acheter des « beaux livres » qu’à l’occasion de Noël montre que l’on a pour l’art la même considération qu’envers le foie gras ou les chocolats et nous ne pouvons pas être d’accord avec cela. Pour nous, l’art devrait faire partie de la vie et les enseignements artistiques de notre environnement quotidien ; le livre est le compagnon naturel d’un intérêt permanent pour l’art, et rien ne justifie que l’on cantonne l’acquisition de livres d’art aux deux derniers mois de l’année.
Actuellement, d’après les enquêtes qui ont été menées par différents instituts, cette période fatidique représente 40 pour cent des ventes. Les libraires étant de mieux en mieux équipés en systèmes de gestion, nous avons une idée beaucoup plus précise du poids que nous impose cette saisonnalité. Elle était plus forte encore il y a quelque temps mais aujourd’hui, le développement des catalogues d’exposition la brise un peu : il y a ; tout au long de l’année, des expositions qui donnent lieu à l’édition d’un catalogue dans le sillage duquel sortent d’autres ouvrages touchant de près ou de loin le thème de l’exposition. Le public est alors particulièrement réceptif, et ce type de publication permet d’assurer la diffusion du livre d’art en dehors des fêtes de fin d’année – une exposition qui attire une très forte affluence, comme La Mélancolie, draine des lecteurs bien au-delà du seul catalogue et tous les livres afférents en bénéficient. Pour « délocaliser » davantage les ventes, nous avons imaginé de programmer une sortie groupée d’ouvrages d’art au printemps assortie d’une grosse opération médiatique ; c’est devenu le Mai du Livre d’Art.

 

Pourquoi avoir choisi le mois de mai ?
Pour des raisons essentiellement conjoncturelles : les éditeurs ont eu, depuis janvier, suffisamment de temps pour préparer leurs livres ; c’est une période hors vacances scolaires mais bien pourvue en jours fériés et ponts, pendant laquelle de nombreuses manifestations culturelles sont organisées. Tout cela crée donc un contexte favorable à la mise à l’honneur des livres d’art. Cela dit, beaucoup d’événements liés au Mai vont, en fait, se dérouler en juin – notamment ceux qui doivent avoir lieu dans les mairies, celles-ci étant, cette année, monopolisées par les élections présidentielles. Mais peu importe : ce qui compte, c’est de créer une dynamique, de faire parler des livres, d’amener vers eux plus de lecteurs et, si possible, de conquérir un lectorat plus large.

 

Comment pensez-vous élargir le lectorat du livre d’art à l’heure où, justement, comme vous le disiez tout à l’heure, de plus en plus de gens négligent le livre pour aller puiser l’information sur Internet ?
Ce n’est certes pas une tâche facile, d’autant que le livre d’art est en général coûteux – bien que ces dernières années leur prix moyen ait considérablelment baissé. Nous avons travaillé sur deux axes pour atteindre malgré tout un nouveau public. Nous avons tout d’abord développé les partenariats avec les bibliothèques, notamment celles de la Ville de Paris – si la librairie est le lieu principal de présence du livre, la bibliothèque, elle, lui assure une seconde vie. Nous savons tous combien les libraires sont soumis à la pression toujours grandissante de l’actualité – qui est plus insupportable encore pour le livre d’art qui, par son prix et son volume, demande plus de temps pour s’imposer. Au rythme où les librairies doivent fonctionner aujourd’hui, ces ouvrages n’ont plus la possibilité de s’inscrire dans le « paysage livresque », d’être remarqués, feuilletés, achetés… De plus, étant donné la lourdeur des processus de fabrication, ils ne se réimpriment pas aisément quand ils sont épuisés. Et ce sont les bibliothèques qui assurent, en grande partie, leur pérennité ; elles jouent un rôle très important dans la conservation des ouvrages et leur mise à disposition du public – elles sont des lieux de mémoire. J’insiste beaucoup là-dessus parce que la survie des livres est devenue très fragile : par exemple, si l’on essaie de retrouver l’ensemble des livres qui ont figuré dans les différentes sélections depuis le premier Mai du Livre d’Art, on réalise que très peu sont encore disponibles… Si nous parvenons à organiser le 20e Mai, je voudrais établir la liste précise des ouvrages que l’on peut encore se procurer dans le circuit de la librairie traditionnelle afin que l’on se rende comtpe à quel point notre travail d’éditeurs – et d’organisateurs du Mai – est périssable. Un tel état de choses m’afflige, car ce sont souvent des textes majeurs de l’Histoire de l’art qui en pâtissent. Fort heureusement, les bilbiothèques sont là !
Pour en revenir au second axe qui nous a guidés pour aller vers de nouveaux lecteurs, nous nous sommes également associés à la Nuit des musées – une manifestation annuelle relativement récente dont le principe est d’ouvrir gratuitement les musées participants jusque très tard dans la nuit, de façon à permettre à tous les publics d’accéder à leurs collections. La Nuit des musées est organisée conjointement par la Direction des musées de France et le Ministère de la culture. La gratuité d’accès, assortie d’animations, de spectacles à caractère ludique et / ou pédagogique à l’intérieur des musées amène de très nombreux visiteurs, et cela nous a paru être une excellente occasion pour que se rencontrent ces visiteurs et le livre d’art ; aussi nous sommes-nous arrangés avec les organisateurs pour que le livre soit le plus présent possible pendant cette Nuit un peu particulière qui, cette année, aura lieu le samedi 19 mai – soit juste pendant le week-end de l’Ascension, ce qui m’inquiète un peu car ne n’est pas une période très faste pour toucher le public…

 

J’imagine que les partenariats noués ont beaucoup évolué en dix-neuf ans d’existence ?
En effet ! À ses débuts, le Mai avait essentiellement comme partenaires des organes de presse tels que Télérama, L’ŒilConnaissance des Arts, Le Figaro Madame, Art Presse… qui, de plus, s’associaient à nous pour décerner un prix – le « prix du Livre d’Art ». Nous avons aussi bénéficié de parrainnages prestigieux – ceux de Jean-Charles de Castelbajac, du danseur Patrick Dupond, de Dominique Sanda… entre autres – et du soutien de nombreuses personnalités à qui nous avions demandé de créer leur bibliothèque d’art idéale – Denise René, la galeriste bien connue, le conservateur Michel Laclotte, Michel Pastoureau… Le Mai s’est ainsi peu à peu monté à travers ce genre d’opérations, accompagnées d’une communication massive auprès des libraires, qui sont nos partenaires « naturels » si j’ose dire – la librairie demeure le lieu de vente du livre par excellence, et ce sont les libraires qui nous soutiennent, nous renvoient une image fiable de notre action. C’est pourquoi nous nous battons pour que le livre d’art soit bien diffusé dans toutes les librairies, et pas seulement dans les librairies spécialisées. Nos partenariats se sont progressivement diversifiés et multipliés. Il y a quelques années, nous avions conclu un accord avec le Lieu Unique, à Nantes – l’ancienne biscuiterie LU devenue un espace dédié à l’art contemporain – où, pendant quatre ou cinq ans, nous avons monté une énorme librairie à l’occasion du Mai qui rassemblait 15 à 20 000 volumes. Tous les éditeurs avaient joué le jeu, même ceux qui ne participaient pas à la sélection. La scénographie changeait d’une année sur l’autre, c’était magnifique ! Nous avons hélas dû nous séparer du Lieu Unique parce que cet espace est consacré presque exclusivement à certaines tendances esthétiques très contemporaines alors que le Mai réunit des livres abordant toutes les époques, depuis la préhistoire jusqu’à ce qui est en train d’émerger. De ce fait, certains éditeurs ne parvenaient pas à trouver leur place dans les animations proposées par le Lieu Unique. Mais ce lieu exceptionnel et la ville de Nantes n’en continuent pas moins à participer au Mai…
C’es évidemment assez douloureux de renoncer à une si belle et si vaste librairie, d’autant qu’il est très important que le public puisse voir l’ensemble de la sélection et qu’une telle mise en place est trop lourde pour la plupart des libraires et des bibliothécaires, qui ne peuvent présenter qu’une toute petite partie de ces ouvrages. Nous avons remédié à cela en passant un accord avec la BPI – la bibliothèque de Beaubourg – de façon à ce que la totalité des quarante livres sélectionnés demeurent visibles pendant toute l’opération.

 

En quoi consiste ce « prix du Livre d’Art » que vous avez mentionné ?
C’est un prix purement honorifique qui récompense un des ouvrages de la sélection. Les premiers prix ont été décernés en association avec l’organe de presse qui soutenait le Mai – de fait, cette récompense était assez mal perçue par certains lecteurs, pour qui le média en question conférait au livre lauréat une coloration particulière. Nous avons donc souhaité que ce prix devienne totalement indépendant, et nous avons pour cela désigné un jury selon des critères bien précis. Nous espérons que cela donnera à cette récompense l’éclat qu’elle mérite.

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Le principe de la sélection d’ouvrages a-t-il toujours été en vigueur pour le Mai ?
Mijo Thomas :

Oui. Le Mai, qui est en grande partie financé par les éditeurs participants, représente une série d’opérations lourdes et coûteuses à organiser, et cela ne peut cocnerner qu’un petit nombre d’ouvrages. Il a fallu définir des critères pour qu’un livre puisse figurer dans la sélection, dont le principal est la date de sortie, qui doit être comprise entre janvier et avril. Le nombre d’ouvrages sélectionnés tourne en général autour d’une trentaine. Ils sont quarante cette année parce qu’aux vingt-huit de la section « Art » se sont ajoutés – c’est la nouveauté 2007 – douze ouvrages destinés à la jeunesse, parmi lesquels l’un deux recevra aussi son prix.
Je tiens à préciser que le Mai est une initiative du Syndicat national de l’édition mais que les éditeurs participants – que leurs ouvrages figurent ou non dans la sélection – ne sont pas forcément membres du Syndicat. Nous sommes ouverts ; le Mai n’est pas une pure émanation du Syndicat et accueille sans hésitation des éditeurs qui ne participent pas aux activités syndicales.

Comment s’effectue cette sélection ?
C’est toujours très compliqué… Mais il faut d’abord satisfaire à des nécessités matérielles : le livre doit être prêt à la vente au moment du lancement du Mai, et l’éditeur candidat à la sélection doit être en mesure d’assumer le coût financier – qui est important, je le répète – de sa participation. Ensuite, il faut choisir un ouvrage qui corresponde peu ou prou à une certaine demande du public – ce peut être très délicat pour un éditeur de choisir un livre dont il sait qu’il n’aura qu’une audience très confidentielle mais il peut aussi vouloir parier sur un tel livre et profiter du Mai pour lui offrir une visibilité qu’il ne saurait espérer en dehors de ce contexte… La sélection s’établit peu à peu, au gré des rencontres et des discussions entre les participants.

Que signifie, pour un livre et son éditeur, de figurer dans la sélection du Mai du Livre d’Art ?
Cela revient, pour l’éditeur, à bénéficier d’une vaste opération de presse grâce à laquelle il pourra toucher l’ensemble du secteur de diffusion des livres. Par exemple, notre sélection 2007 comporte un livre sur l’architecture religieuse, publié par le CNDP [cf à la fin de l’article, la liste complète des ouvrages sélectionnés pour le Mai 2007 – NdR] Grâce à cela, les librairies religieuses ou spécialisées dans les ouvrages religieux auront peut-être un regard plus attentif sur le reste de la sélection. Avoir un livre répertorié dans la sélection permet à l’éditeur de lui donner une visibilité plus grande, de l’introduire dans des lieux où le livre n’est, a priori, pas très présent – institutions, musées… – et d’être en lice pour recevoir le prix du Livre d’Art…

Le Mai est prétexte à toute une série d’événements. La communication auprès des organes de presse n’est-elle pas suffisante pour attirer le public ?
Hélas non. Nous sommes de plus en plus tributaires de l’événementiel mais la sortie d’un livre a cessé d’être un événement en soi. Aujourd’hui il est illusoire d’espérer susciter l’intérêt pour un livre d’art qui n’aurait aucun rapport avec
une exposition ou une commémoration quelconque. À cet égard, je voudrais citer une anecdote éloquente que raconte souvent l’éditeur Adam Biro ; lors d’une Foire de Francfort, il a rencontré M. Abrams – un grand nom de l’édition internationale. Adam présentait un ouvrage de référence sur Vélasquez, qu’il venait de publier. Abrams le remarque, le feuillette, le trouve intéressant, et demande où a lieu l’exposition. Adam répond que l’ouvrage ne se réfère à aucune exposition particulière. Abrams repousse le live et s’en désintéresse aussitôt…
Une telle réaction est dramatique : cela signifie tout bonnement qu’à plus ou moins long terme, la publication des livres risque d’être formatée en fonction des événements et des modes et que, par conséquent, des pans entiers de l’Histoire de l’art seront ignorés. L’on connaît déjà une situation alarmante : à l’heure actuelle, par exemple, personne ou presque ne s’intéresse aux peintres du XVIIIe siècle, et le Louvre manque cruellement d’ouvrages de référence les concernant – en dehors de Fragonnard ou de Watteau, on ne trouve rien qui touche à des artistes moins connus. On ne peut même pas se procurer d’ouvrage qui fasse autorité à propos de Greuze, qui est pourtant loin d’être un inconnu… Mais comme aucune exposition ne lui est consacrée, et qu’on connaît surtout de lui des sujets un peu mièvres, personne ne s’investit dans des analyses approfondies de son œuvre. De toute façon, quel est l’éditeur qui prendrait le risque de publier une monographie sur Greuze alors qu’aucun événement ne viendrait supporter le lancement de l’ouvrage ?
Le Mai permet de prendre le contrepied de cette tendance et de susciter l’événement autour des livres – notre principe étant de toujours partir des livres. La communication auprès des médias s’articule donc à la fois autour des livres eux-mêmes et des animations qui seront proposées dans leur sillage.

Lors de la conférence de presse, vous avez parlé des libraires et des bibliothécaires qui « organisent leur Mai tous seuls dans leur coin ». Dans quelle mesure ce genre d’attitude est-il préjudiciable au Mai ?
Préjudiciable est un bien grand mot ! L’essentiel étant que l’on parle du Livre d’Art à cette période de l’année, nous ne voudrions pas jeter la pierre à ceux qui le font en dehors de ce que nous proposons. Néanmoins cela nous pose problème en tant qu’organisateurs parce qu’on nous réclame du matériel de mise en place et de promotion de la sélection (affiches, présentoirs, marque-pages… etc.) – la demande est très forte, et nous nous efforçons d’y répondre au mieux, ce qui représente un gros investissement en termes de temps et de moyens – et, en définitive, nous nous apercevons que certains libraires l’utilisent pour remettre en rayon des invendus de Noël, ou des livres auxquels ils sont attachés et qui n’ont rien à voir avec ceux que nous avons sélectionnés. Il y a ainsi beaucoup d’endroits où il se passe des choses passionnantes sous l’égide du Mai, pendant le Mai, avec l’affiche du Mai… mais en marge de notre sélection. Quand le matériel que nous expédions n’est pas utilisé selon sa destination, nous perdons tout moyen d’avoir des retours quant à l’impact réel de l’opération. Cela est problématique, mais au fond, c’est la rançon du succès : nous avons lancé quelque chose qui a fini par nous dépasser, et sur quoi nous perdons prise…

En dépit de cette habitude que vous dites désormais acquise de voir paraître des livres d’art au printemps, j’imagine qu’organiser le Mai demeure une bataille de chaque année ?
Oui, c’est littéralement un acte de foi que de s’occuper de cette manifestation… En tant qu’éditeurs, nous avons de plus en plus de mal à fabriquer nos livres, et distraire un peu de notre temps pour organiser le Mai devent de plus en plus délicat. D’autant qu’il est presque impossible de déterminer l’impact réel de l’opération. On voit, bien sûr, qu’il y a un pic de ventes en mai – loin cependant des 40% de chiffre d’affaires réalisés en fin d’année. Mais il est difficile de dire dans quelle mesure ces ventes sont imputables à la dynamique instaurée par le Mai… Au-delà de l’avenir de la manifestation proprement dite, nous sommes très préoccupés par des questions plus larges, notamment celle de l’enseignement artistique dans les collèges et lycées. Il est quasi inexistant… Comment pouvons-nous espérer élargir notre lectorat si les jeunes générations ne sont pas sensibilisées à l’art ? Et sans accroissement de la demande en matière de livres d’art, comment pouvons-nous espérer continuer à fabriquer nos livres dans des conditions acceptables ? C’est ainsi tout le devenir du livre d’art, et pas seulement les modalités d’organisation du Mai 2008, qui est l’objet d’une vaste rélfexion engagée au sein du Syndicat de l’édition.
Mais, pour le moment, le Mai 2007 est là et bien là, tout beau, tout frais –
profitez-en !

La sélection du Mai du Livre d’Art 2007


Section Art
– Pierre Miquel, Diaz de la Peña. Monographie et catalogue raisonné de l’œuvre peint (ACR édition)
– Jean et Danielle Burkel, Tapis d’Iran. Tissages et techniques (l’Amateur)
– Jean-Paul Gaultier-Régine Chopinot, le défilé, ouvrage collectif publié sous la direction d’Olivier Saillard (Les Arts Décoratifs)
– Hilton McConnico, Extravagance (Bernard Chauveau)
-Trésors carolingiens. Livres manuscrits de Charlemagne à Charles le Chauve, ouvrage collectif publié sous la direction de Marie-Pierre Laffitte (BibliothèquenationaledeFrance) 
– Jean-Michel Leniaud, Vingt siècles d’architecture religieuse en France (SCEREN-CNDP)
Airs de Paris, ouvrage collectif publié sous la direction de Christine Macel et Valérie Guillaume (Centre Pompidou) 
– Richard Leydier, Jean Messagier. Paris 1920 – Montbéliard 1999 (Cercle d’art)
– Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal de Charles Baudelaire illustrées par la peinture symboliste et décadente (Diane de Selliers, « La petite collection ») 
– Alain Blondel et Laurent Sully Jaulmes, Un siècle passe… 50 photos-constats (Dominique Carré éditeur)
– Ludovic Leonelli, La Séduction Baudrillard (ENSBA) 
La Galerie des glaces. De sa création à sa restauration, ouvrage collectif (Faton) 
– Carole Troyen, Judith Barter, Janet Comey, Edward Hopper (Flammarion) 
Othon Friesz. Le fauve baroque 1879-1949, ouvrage collectif publié sous la direction de David Butcher (Gallimard)
– Jean-Christophe Bailly, L’Atelier infini. 30 000 ans de peinture (Hazan) 
– Laurence Rivière-Ciavaldini, Imaginaires de l’Apocalypse. Pouvoir et spiritualité dans l’art gothique européen (INHA – Coédition CHTF) 
– Bruno Suet (photos) & Catherine Schidlosvky (texte), Jardiniers. Portraits de jardins, portraits de jardiniers (Marval)
– Dominique et Jean-Philippe Lenclos, Maisons du monde. Couleurs et décors dans l’habitat traditionnel (Le Moniteur) 
Praxitèle, ouvrage collectif publié sous la direction d’Alain Pasquier et de Jean-Luc Martinez (Musée du Louvre éditions – Coédition Somogy) 
Nouvelle-Irlande. Arts du Pacifique Sud, ouvrage collectif publié sous la direction de Michael Gunn et Philippe Peltier (Musée du quai Branly – Coédition 5 Continents) 
– Guillaume Monsaingeon, Les Voyages de Vauban (Parenthèses) 
Fischli & Weiss. Fleurs et Questions. Une rétrospective, collectif d’auteurs (Les Musée de la ville de Paris) 
– Pierre Wachenheim, Hoëlle Corvest, Le Panthéon (éditions du Patrimoine coll. « Sensitinéraire ») 
L’âge d’or de l’Inde classique. L’empire des Gupta, ouvrage collectif publié sous la direction scientifique de Late Professor M.C. Joshi (Réunion des musées nationaux) 
– Olivier Godet & Benoît Fougeirol, Patrimoine reconverti : du militaire au civil (Scala) 
Zizi Jeanmaire / Roland Petit. Un patrimoine pour la danse, ouvrage collectif publié sous la direction d’Alexandre Fiette (Somogy) 
– Yves Calméjane, Histoire de moi, l’histoire des autoportraits (Thalia) 
– Sally et Richard Price (Traduction Danièle Robert), Romare Bearden. Une dimension caribéenne (Vents d’ailleurs) 

Section Jeunesse
– Véronique Bouruet-Aubertot, L’Art contemporain (Autrement Junior)
– Elizabeth Amzallag-Augé, Jaune Orpiment (Centre Pompidou)
– Caroline Larroche, Olivier Morel, Ukiyo-e, Images du monde flottant. Le siècle d’or des estampes japonaises (Courtes et Longues)
Les Nouveaux Réalistes, ouvrage collectif (Dada- Mango)
– Claire d’Harcourt, Des larmes aux rires. Les émotions et les sentiments dans l’art (Le Funambule – Le Seuil)
– Mila Boutan, C’est toi l’artiste ! (Gallimard)
– Claire Cantais, Victoire s’entête (Musée du Louvre éditions)
– Marie Sellier, Arts décoratifs entrée libre (Nathan)
– Olivia Barbet-Massin, Caroline Larroche, La Grande parade de l’art ! (Palette)
– Corinne Albaut, Jean-Claude Polton, Virginie Grosos, La forêt de Fontainebleau et l’École de Barbizon (Editions du Patrimoine)
– Marie Sellier, Mon petit centre Pompidou (Coédition centre Pompidou)
– Séverine Saint-Maurice, L’Ogre Picasso (éditions Thierry Magnier) 
 

   
 

Interview réalisée par isabelle roche le 25 avril 2007 au siège du SNE, 115 boulevard Saint-Germain – 75006 PARIS

 
     

Commentaires fermés sur Entretien avec Mijo Thomas ( manifestation Mai du Livre d’Art)

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Entretien avec Hervé Baudat (poète de l’image)

Entre ombre et lumière : les rêveries d’un poète de l’image, Hervé Baudat

C’est Hugo Marsan qui, le premier, me parla d’Hervé Baudat… Quand l’écrivain m’avait reçue chez lui pour une interview, mon regard s’était attardé sur quelques photographies noir et blanc accrochées au mur – des rêves arrêtés en plein vol, et fixés par une superbe palette de gris, intenses et doux, rehaussés par la profondeur des ombres et des hautes lumières. L’écrivain me parla alors longuement de leur auteur – un ami très proche, me dit-il : Hervé Baudat. Ce nom me resta d’autant mieux en mémoire qu’il signe le beau portrait qui accompagne chaque mois Livres-S, et la belle couverture des Jours heureuxDe plus, je me suis souvent rendue sur le site d’Hervé, tout en sobriété, presque sans texte, où seules les photos ont la parole – une parole silencieuse, qui peut s’épanouir à son gré car rien dans l’espace de la page web ne l’entrave. Contempler ses images est un repos – il en émane une sorte de mélodie graphique douce comme la brume – et ce quel que soit le thème de l’image, son piqué… qu’il s’agisse de paysages, d’autoportraits, de scènes de rues : par-delà la diversité de leurs sujets et de leur aspect, les photos présentées dans les « galeries » du site paraissent toutes avoir pour origine une même errance de l’âme, une manière d’être au monde et de se lier à lui par la seule entremise de la rêverie. « Rêverie » : on croit tenir là l’essence de ces photographies – j’eus confirmation de ce vague sentiment quand Hervé expliqua, au cours de notre entretien, qu’il conçoit l’acte de photographier comme une rêverie.
Hervé Baudat est certes un poète de l’image photographique. Mais aussi des mots, bien qu’il s’en soit défendu – et ce n’est pas un hasard si, au détour de la conversation qui finit par ne plus voir passer le temps, il compara la photo à une chanson, dont le photographe écrirait les paroles et la musique puis que le tireur interprèterait… Poète et donc rêveur. Il rêve ses photos, photographie ce dont il rêve et photographie en rêvant…

« Mon parcours photographique »… répétera-t-il lentement, une fois la première question posée, comme pour se laisser le temps de la réflexion – le temps de ressaisir une réalité passée et quelque peu dissoute. Puis très vite, au fil des mots, s’affirment des idées bien arrêtées, une approche très personnelle de la chose vue puis de sa transposition photographique…
J’ai ressenti cette rencontre comme un véritable échange, d’autant plus passionnant que nous partagions un lexique commun – taquinant à l’occasion le grain d’argent, je comprenais sans avoir besoin de sous-titres ce qu’était un « boîtier », une « optique »… et à quoi se référait Hervé en parlant de « Tri-X » ou de « piqué ». Mais un lexique commun n’est pas grand-chose ; tout au plus me permit-il, ce jour-là et avec une acuité sans pareille, de mesurer l’infranchissable distance qui séparera toujours les authentiques poètes qui ont fait de la lumière leur encre de la tourbe des « approximateurs » – loin, eux-mêmes, des
vrais photographes amateurs…

Comment êtes-vous venu à la photographie ? Quel a été votre parcours ?
Hervé Baudat :
J’ai commencé au milieu des années 90, avec un petit boîtier automatique, un « compact » – argentique. Je passais le mois de novembre dans mon petit village au sud de la Corse. Je n’étais pas très en forme. Je m’ennuyais de manière horrible. Cela devait être en 1995 ou l’année suivante je ne sais plus. Inlassablement je photographiais la mer hivernale et la campagne déserte. Ce n’était pas bien brillant mais c’est vite devenu, non pas une passion, mais une sorte de vice, d’activité nécessaire et tout à fait obligatoire dans mon existence.
En ce temps-là, à Paris, je fréquentais les gens de la revue Digraphe, publiée au Mercure de France, dont j’ai intégré la rédaction à 19 ans. J’y publiais des petites choses de temps à autre mais surtout j’y côtoyais, là ou ailleurs, beaucoup d’écrivains dont je fis le portrait : Mathieu Bénézet, Michel Bulteau, Pierre Bourgeade, Michel Houellebecq, Hugo Marsan, Catherine Millot, Jean Ristat, Denis Roche, Philippe Sollers et bien d’autres… J’aimais ces réunions enfumées jusqu’à plus d’heure… Les lectures de vers ensuite dans les bars nocturnes… Le Bar noir rue de Condé… C’était le temps de ma jeunesse… 

Avez-vous suivi des formations spécifiques, des cours dans telle ou telle école ?
Non, je n’ai fréquenté aucune école, aucun cycle de formation classique. J’ai d’abord procédé en pur autodidacte, en m’efforçant d’aller toujours au bout des possibilités que m’offrait le peu de technique dont je disposais. Peu à peu les connaissances s’accumulent, sans qu’on y pense vraiment. Quand je suis entré à l’agence Opale, spécialisée dans les portraits d’écrivains, mes photos étaient tirées par Fabrice Roque, qui par la suite est devenu un ami. C’est lui qui m’a montré ce qu’était le travail au labo dont j’ignorais tout. J’observais ce qu’il faisait, son espèce de virtuosité dans les gestes, j’écoutais, parfois sans vraiment comprendre, ses explications… Puis il est parti en province, et je me suis retrouvé sans tireur… J’ai vite renoncé à en trouver un autre – je n’arrivais pas à m’entendre avec ceux que je sollicitais. Ils m’agaçaient autant que je les exaspérais… J’ai donc décidé de me mettre au tirage, par obligation plus que par goût, et je me suis inscrit à un club photo que tenait un copain. Au début je ne m’en sortais pas trop mal mais j’ai vite été submergé par le nombre de mes prises de vue. J’étais toujours en retard sur tout. Et puis je suis un peu ours, alors travailler avec tout ce monde me posait problème même si l’ambiance était très sympathique.
Donc avec l’arrivée d’imprimantes jet d’encre au rendu réellement somptueux, je me suis converti au tirage numérique : je scanne mes négatifs, je les retravaille sous Photoshop et, ensuite, je les imprime sur du papier arche ou aquarelle…
En dehors de cette formation un peu empirique au labo, j’ai aussi été assistant d’Olivier Trillon – brillant photographe de nature morte – pendant deux années. Nous sommes devenus très complices et inséparables et j’ai appris beaucoup de choses à ses côtés : le studio, une certaine façon de concevoir la lumière et ses exigences. C’est à ce moment-là que j’ai vraiment pris conscience de l’importance primordiale du matériel et que je me suis équipé en moyen format – un Contax 6 x 4,5 d’abord, puis un Pentax 6 x 7.

Vous avez évoqué vos contributions à la revue Digraphe. Donc vous écrivez ?
Si c’est une accusation, oui, je suis coupable : j’écrivais – à l’imparfait ! C’était un peu laborieux. Je travaillais, retravaillais. Je ressentais une impression de lourdeur. Je nageais et me noyais dans les mots. Toutes ces heures passées… Je suis plus à l’aise dans la photographie : plus libre d’exprimer mes sensations et mes hantises. Je peux ordonner les choses et les êtres comme je l’entends, je peux m’inventer une vie ou rêver à celle des personnages qui passent devant mon objectif. Je pratique le songe et le mensonge.

Vous avez dit que vous réalisiez vous-même vos tirages. Est-ce que, selon vous, lorsqu’un tireur intervient sur le cliché d’un photographe, la créativité de ce dernier s’en trouve amoindrie ?
Non, pas du tout… C’est peut-être même le contraire. Le fait de donner un négatif à faire à un autre ouvre les perspectives d’interprétation. Vous savez, en ce qui me concerne, je suis un peu enfermé dans les mêmes thématiques et rendus photographiques et je suis très content lorsqu’un laborantin ou un autre photographe me suggère d’autres manières de voir. On discute, on échange… Le problème c’est qu’il n’y a pas grand-monde avec qui je parle de tout cela.

Quelle est votre position par rapport au recadrage de l’image au moment du tirage ? êtes-vous de ceux pour qui le négatif est une matière brute que l’on peut remodeler à l’envi ou bien, au contraire, refusez-vous de modifier le cadre ?
Je ne recadre jamais mes images. Si je commence à aborder la prise de vue en me disant « peu importe qu’il y ait des trucs gênants dans le cadre puisque je peux retailler ensuite », je finirais, me connaissant, par ne plus faire le moindre effort de cadrage ! Donc je soigne mon image dès la prise de vue, et si elle s’avère peu satisfaisante telle qu’elle a été cadrée, je ne l’utilise pas. Mais ça ne me dérange pas que les autres photographes recadrent – je pense à Man Ray, par exemple, qui travaillait à la chambre en 4×5 ; il déclenchait sans cadrer, et ensuite il taillait dans ce qu’il avait obtenu. Je ne suis pas intégriste sur le sujet, comme a pu l’être Henri Cartier-Bresson…
 
Êtes-vous un expérimentateur ou bien préférez-vous vous en tenir à un film, un matériel dont vous estimez qu’il vous convient ?
Aujourd’hui j’aime être à l’affût : essayer toutes sortes de films noir et blanc. Cela n’a pas toujours été le cas : pendant longtemps, par ignorance et manque de curiosité technique, je me suis borné à la Tri-X, film que je n’aime plus et n’utilise que la nuit et pour les photos de concerts. Non, la plupart du temps, j’utilise, en 6×7, des films à faible sensibilité tel que la Rollei Pan 25 ASA, l’Ilford Pan 50 ASA, ou encore l’APX 100 de chez Agfa. Il me semble que tout y gagne en intensité, toute cette netteté, cette clarté dans les hautes lumières provoquent un éblouissement, un décalage d’avec le monde réel si terne et sans intérêt à mes yeux…

En dehors des photos d’intérieurs – vos autoportraits ou les photos avec modèles, où la mise en scène est très présente – qu’est-ce qui va vous faire appuyer sur le déclencheur ? Êtes-vous un grand arpenteur de rues, de chemins ? ou bien sortez-vous avec des idées précises, un sujet particulier en tête ?
J’aborde les photos à l’extérieur comme les portraits – ou les autoportraits : c’est-à-dire que je ne prépare rien et vais ou le vent me mène…

Est-ce que vous travaillez par série ? Est-ce que vous raisonnez par thèmes au moment de la prise de vue ou bien réalisez-vous les séries au gré des planches contact ?
Je crois que l’assemblage se fait plus tard. Mais établir des séries relève plutôt de la commodité que de la nécessité intérieure des images : pour publier mes photos sur mon site internet, par exemple, je pense qu’il vaut mieux les ranger dans des « galeries » bien définies. En réalité, toutes mes photos pourraient être mélangées, vues dans n’importe quel ordre : que ce soient les autoportraits, les photos d’animaux, les paysages… etc. Elles expriment désespérément la même chose.

Est-ce vous qui avez construit ce site internet que vous venez d’évoquer ?
Pas du tout : je ne connais rien à Internet ; c’est mon jeune frère qui a fait ce site, et j’aime bien le laisser faire, m’en remettre à ses choix et ne pas tout contrôler… Je lui donne mes séries d’images et c’est lui qui se charge de les mettre en ligne, de faire la mise en page…

Et les petits dessins qui agrémentent les pages du site, en êtes-vous l’auteur ?
Non, je n’ai aucune intervention directe sur ce site… je me contente de donner mes photos, sans aucune indication sauf un titre, de temps en temps… Si ça ne me plaît pas je le dis, mais mes interventions se limitent à ça.
 
Que représente pour vous ce travail autour de vos autoportraits – qui ne vous montrent pas de façon réaliste, mais proposent un univers très onirique ? Est-ce une manière de démarche introspective ?
Le problème c’est que je ne me suis jamais reconnu ni dans les miroirs ni dans mes photographies. Je devrais sans doute m’en alarmer mais c’est ainsi : tout est jeu de masques et d’eau trouble. Peu m’importe qui est qui puisque seules comptent, et c’est pour moi l’unique réalité, les sensations : le bonheur et la joie, le désespoir, les signes de sentiments amoureux que l’on déterre ici et là…

Vous m’avez montré quelques-unes de ces photos prises en Turquie… Êtes-vous un grand voyageur ? Comment voyagez-vous et que représente le fait de partir loin, pour vous ?
Je ne suis pas du tout un grand voyageur. Mis à part de brefs séjours en Turquie, à Berlin ou à Prague, des tournées harassantes de concerts rock assez durs avec des musiciens, je ne fais que revenir inlassablement dans mon village d’enfance en Corse. Un lieu d’inépuisable inspiration pour moi. Le voyage en tant que tel ne m’intéresse pas. J’ai un sourire railleur lorsque je vois tous ces mecs photographier les sans-abris, les sans-papiers, les sans-raisons, puis, idée géniale, s’en aller au bout du monde saisir les sans-parents, les sans-bras, les sans-espoir, les sans-vie. Il y a un flux migratoire de photographes et d’appareils Leica vers l’Afrique et vers l’Orient. C’est la trajectoire conseillée et recommandée du jeune ou plus très jeune rapporteur d’images. Pour moi ces histoires de photographes engagés c’est comme les chanteurs engagés : il n’y a souvent pas grand-chose derrière. N’est pas Depardon qui veut… (grimace) Je n’ai nulle envie de voyager mais peut-être la débâcle ou la fuite me mèneront-elles dans des contrées inconnues ?

La question peut sembler un peu rebattue aujourd’hui, mais je vous la pose tout de même… Faites-vous de la photo numérique ? Que pensez-vous de ce moyen de photographier ?
Je ne photographie pas en numérique. Je ne me vois pas dans les chemins bouseux l’hiver en Corse avec un de ces bidules. Je trouve les images numériques plates, sans âme, sans violence : du vide, du rien du tout pour faire du pas grand-chose.

Avez-vous déjà publié des livres de photographie ? Est-ce que ça entre dans vos projets, à plus ou moins long terme ?
Non, je n’ai pas publié de livres. J’aurais eu l’occasion d’en sortir un il y a cinq ans mais j’ai freiné les choses – je ne sais pas encore si j’ai eu raison ou tort – parce que je ne me sentais pas prêt ; à l’époque je faisais encore mes tirages au labo, ce qui était très astreignant… maintenant que j’ai changé de procédé, je serais davantage disponible pour préparer un livre, mais l’éditeur ne m’a pas attendu ! Pour le moment, mes photos paraissent en revues, souvent sous forme de séries. 

Quel est votre point de vue sur le rapport texte-image ? Associer photos et textes littéraires vous semble-t-il pertinent, ou bien la photo doit-elle se suffire à elle-même ?
Dans le principe je n’ai rien contre le couple texte/photographie, mais le résultat est, il me semble, rarement convaincant… on a souvent l’impression que le photographe et l’écrivain ont travaillé chacun de leur côté. Il y a tout de même un livre que j’aime beaucoup, celui de Denis Roche : Le Boîtier de mélancolie*, une méditation poétique à travers cent photographies d’auteurs aussi divers que Bill Brandt ou Magritte… Il y a aussi cet ouvrage vertigineux de vers de Perret et Aragon illustrés par quatre photographies de Mann Ray qu’est 1929**… Comme on disait : c’était un temps déraisonnable…

Avez-vous régulièrement l’opportunité d’exposer ?
Oui. Je n’aime pas beaucoup cela. Je me dérobe souvent, trouve des excuses… Toute la préparation, le côté concret. C’est beaucoup d’énergie, de soucis : il faut réaliser les tirages, les monter sur leurs supports, concevoir l’accrochage, superviser l’organisation, se montrer… Ce n’est pas mon métier, je suis photographe pas galeriste. Les retombées sont rarement proportionnelles aux tracas qu’implique une exposition. Il faudrait une rencontre, vous savez, une vraie rencontre, quelqu’un qui aime mon travail et le défende et dont c’est le métier. Comme je lis souvent dans les biographies des autres photographes…

En dehors de vos recherches personnelles, votre travail consiste en commandes ?
Je travaille « à la pige », et ces commandes concernent essentiellement aujourd’hui des portraits de musiciens et d’artistes, ainsi que des photographies très techniques de natures mortes pour des musées. Je m’en sors à peu près, même si c’est difficile. Oui la photo c’est beaucoup de sacrifices, et sur tous les plans, même personnel. Parfois j’en ai assez mais il y a toujours un évènement qui me permet de continuer. Cela peut durer éternellement ainsi. Cela peut s’arrêter demain ou tout à l’heure.

Quels sont vos projets en cours, ceux dont vous rêvez et qui ne sont pas encore réalisés ?
Les projets photo (rires) ????

Euh, oui…
Photographier les amants ensemble. C’est une vieille histoire que celle-là…

* – Denis Roche, Le boîtier de Mélancolie, Hazan, 1999. ISBN 2 85025 672 2
** – Benjamin Péret, Louis Aragon, Man Ray, 1929, Allia, mai 2004. ISBN : 2844851525

   
 

Propos recueillis par isabelle roche le 18 septembre 2006 au bar Le vieux pêcheur à Paris.

 
     
 

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Rodica Draghincescu, Ra(ts)

 Avec Ra(ts), Rodica Draghincescu met fin à un long silence pour faire éclater sa propre vision du monde, de l’homme, de la femme dans sa chair. « Je » tisse des liens avec l’Autre et avec soi. Sa poésie semble à première vue insaisissable, difficile d’accès, hermétique parfois… aussi, pour l’atteindre, faut-il se laisser porter par les mots-clés (l’enfance, le pays, le rien, le noir, le vide, l’absence  etc), par les sons et par les images. Redevenir enfant, se laisser guider par les sens des souvenirs… Comme dans la poésie rimbaldienne, les couleurs sont vives et les mots composent une musique rythmée qui accompagne le sens : c’est dans l’union du signifiant et du signifié que le « je » se dit, se révèle :

 « La fumée est la folie du feu.

L’épithète à neuf volcans qui y met plaisir et

tourne et tourne et tourne

comme une torche-toupie,

brûlant en offrande le souffre du je(u)

que la langue happe pour se purifier. »

 Sa poésie heurte. Les mots révèlent furieusement la violence inhérente à la vie : de la naissance à la mort, le « je (u)» lyrique se débat avec cet univers si étrangement autre et si étrangement soi :

 « Non ou

comment

ne pas dire oui au

 fil rouge salé

qui mène à un nouveau né par un nouveau mort,

tardant à en rejoindre un autre et un autre et un autre,

 différent,

séparé,

mutilé,

distinct. »

 La Mort, le Rien, le Temps qui fuit. Le recueil est traversé de part en part par ses idées, fils matriciels inhérents à la vie, sans pour autant verser dans le pessimisme ou le nihilisme. Bien au contraire, la poétesse met ces source anxiogènes à distance, elle les fait siennes en en jouant. Ainsi, dans un jeu quasi oulipien, Rodica Draghincescu décline le rien pour atteindre une authenticité du « Rienissime ». Ici, en jouant sur les adverbes, « Le néant mène toujours au néant./ Le toujours ne conduit nulle part. », là par l’anaphore d’une locution conjonctive :

« Rien que la violence de la pierre qui, en traversant l’eau, frappe le poisson.

Rien que la pluie qui ose donner aux mauvaises odeurs de belles formes.

La ligne droite sans contour. Profonde.

Rien de rien de rien à venir.

Moins que rien.

Muraille invisible.

Nimic.

Vacuité. »

 Contre les apparences premières, la poésie de Rodica Draghincescu est empreinte d’une forme d’ironie voire d’humour qui lui permet de garder une emprise sur la réalité de l’existence.
Enfin, la poétesse, maîtresse de ses sens et amie des mots, dévoile une sensibilité à fleur de peau (« Je m’écris en vous écrivant »), composée de ses cultures. Dans « Pays », poème-chant, Rodica Draghincescu exprime avec tous ses sens sa matrice première, celle qui, enfouie au plus profond de son être, ne cesse de vibrer :

 « Pays vert,

pays d’or,

pays de charbon,

pays de sel,

pays de neige,

 cher pays du chariot à boeufs de Grigorescu,

dja, dja, dja, dja, dja, dja, dja,

pays bovin, communiste,

venant doucement vers moi,

[…]

Pays,

cher pays,

c’est dans la tradition qu’on boit à ta santé,

comme à celle d’une poitrine allaitante,

le noroc, à genoux. »

 Et si, finalement, la vérité de l’homme, la vérité de la femme étaient au carrefour de ces mots, entre les couleurs, entre les sons… quelque part, là où le lecteur trouvera son chemin dans les méandres de ces émotions.

 alexandra joly

Rodica Draghincescu, Ra(ts)  avec des gravures de Marc Granier,
introduction de Julien Blaine, préface de Cécile Oumhani, éditions LE PETIT POIS, juillet 2012, 58 p. – 27, 00 €.

 

 

 

 

 

 

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Entretien avec Bertrand Galimard Flavigny (Être bibliophile)

Etre bibliophile, c’est d’abord être collectionneur. Avec Bertrand Galimard Flavigny, nous vous invitions à dépasser cette définition un peu courte

Rencontré au détour d’une préface dans un livre publié par Jacques DamadeLangage des tétons & Lettres de Vincent Voiture Bertand Galimard Flavigny m’avait agréablement étonnée par sa plume vive, incisive, d’un raffinement extrême. Puis j’appris qu’il était spécialiste en bibliophilie. Aussitôt ma curiosité fut piquée et, quelques mois plus tard, après avoir lu avec un infini plaisir Être bibliophile – son « petit guide pratique » – j’étais reçue chez lui pour un entretien aussi chaleureux qu’instructif, tout aussi nourri d’anecdotes plaisantes que l’est son bréviaire du bibliophile débutant…
Les livres, bien sûr, sont ici omniprésents. Non point serrés derrière des vitrines, bien à l’abri sous clef mais exposés à la vie du lieu, à l’air ambiant, alignés pour la plupart en double file sur de simples rayonnages façon Billy de chez Ikéa ou bien rangés à même le sol, ou encore en piles là sur un coin de bureau, ailleurs sur un tabouret en équilibre plus ou moins précaire. Tout prêts à être saisis, compulsés, manipulés puis remis en place. Livres « de poche » d’aujourd’hui, comme livres d’art et volumes anciens reliés de cuir sont offerts à l’impulsion du moment et non figés dans une immobilité muséale ; tant de liberté étonne d’abord mais l’on comprend très vite, à voir Bertrand Galimard Flavigny prendre en main tel ou tel volume et le feuilleter d’un geste à la fois sûr, précis et précautionneux, que respecter les livres ne signifie pas les traiter comme des choses mortes tenues au secret dans des boîtes hermétiques à la poussière, à l’air et à l’humidité mais bien plutôt vivre pleinement avec eux, les toucher, les humer, les lire surtout – avec toutefois au bout des doigts la douceur qu’exige un objet fragile.
Lorsqu’à la fin de notre entretien Bertrand Galimard Flavigny entreprit de me montrer quelques-uns de ses trésors, je pris conscience, sans avoir la fibre bibliophilique, de ce qui pouvait émaner de ces vieilles pages jaunies, ou de ces feuillets de papier rare, à la typographie magnifique – quelque chose de si étrange et qui touche si loin au cœur qu’il n’y a rien de surprenant à ce que des passionnés vouent leur existence à ces ouvrages précieux.
La magie du livre reste puissante encore aujourd’hui, bien que l’objet marchand vite fait mal fait vendu en masse ait supplanté le volume révéré et admiré. Mais ce dernier n’a pas dit son dernier mot : les bibliophiles sont là pour le prouver…

Qu’est-ce qui vous a conduit à devenir bibliophile ?
Bertrabd Galimard Flavigny :
J’ai toujours vécu au milieu des livres. Puis, pendant mes années de collège, une de mes grands-tantes m’envoyait régulièrement des livres anciens et au fil de mes lectures, je découvrais qu’il y avait en eux des choses extraordinaires, souvent drôles. Parmi eux, il y avait par exemple L’An 2440, de Louis-Sébastien Mercier – l’auteur de l’Histoire de Paris. C’est le premier ouvrage non pas de science-fiction mais d’idée-fiction. J’ai continué à glaner par-ci par-là, et à chacune de mes acquisitions je prenais davantage conscience qu’un livre ancien est un bel objet avec sa reliure, son papier, ses illustrations… etc. Je suis donc venu à la bibliophilie par l’intérieur du livre.
Pour ce qui est du cursus universitaire, j’ai fait des études de droit, puis de lettres. Ensuite, devenu journaliste, je suis parti en quête de piges. J’ai travaillé pour un journal du Marché de l’art, où l’on m’a dit « avec ton nom, tu dois sûrement aimer les livres, fais-nous donc un article sur les livres anciens ! » C’est ainsi que j’ai commencé à mener des enquêtes, à fréquenter les libraires spécialisés en livres anciens… et à apprendre petit à petit toute la technique de fabrication du livre. Puis j’ai proposé une chronique de bibliophilie à un quotidien juridique, Les Petites Affiches. Mon projet a été accepté puis, au bout de trois ans, le journaliste d’art Gérald Schurr a parlé de moi au directeur de la Gazette de l’Hôtel Drouot, qui m’a engagé pour tenir une chronique mensuelle. Comme j’avais à ma disposition jusqu’à quatre pages de la Gazette, je pouvais m’étendre et étoffer mon propos. Je choisissais un thème – par exemple, les récits de voyage consacrés à un pays particulier. Puis je commençais par étudier les livres dans leur ordre chronologique ; dans le cas du récit de voyage, je racontais au passage l’histoire de l’exploration du pays concerné, et j’indiquais les références d’autres livres se rapportant au sujet. Et je prenais soin, à chaque fois, de mentionner les prix de vente.
Ensuite, j’ai un peu affiné mes thématiques : je me consacrais à un auteur – par exemple les livres de Rabelais – ou bien à un groupe de livres bien spécifique – les Recherche du temps perdu illustrées. Outre les indications techniques, primordiales – description des reliures, des papiers, des caractères, nature des illustrations… etc. je donnais aussi le plus d’éléments possibles concernant l’histoire du livre, les tractations entre les divers éditeurs… Je racontais, à chaque fois que je le pouvais, comment les illustrations étaient venues s’intégrer au livre – et chaque chronique était ainsi une plongée dans le passé – à la fois historique et technique. En préparant ces articles, j’ai appris beaucoup de choses – et comme j’aime les livres, j’ai profité de ce travail de recherche pour en acquérir moi-même ; j’ai aussi dû en manipuler énormément, et lire quantité de catalogues. C’est par ce contact direct que j’ai acquis, au fil du temps, les connaissances nécessaires au bibliophile. La bibliophilie, c’est à tous points de vue une question de temps.
Mon « guide du bibliophile » est, d’une certaine manière, l’aboutissement de ces chroniques publiées dans la Gazette de l’Hôtel Drouot. Aujourd’hui, je continue à raconter des histoires de livres dans « Bibliofolie », qui paraît chaque jeudi dans Le Figaro littéraire, consultable sur le site du journal.

Vous avez beaucoup écrit sur la noblesse, les ordres de chevalerie et surtout sur l’Ordre de Malte. Comment se sont établis les ponts entre bibliophilie et noblesse ?
Tout naturellement, par le rapport que bibliophilie et noblesse entretiennent avec l’histoire, le patrimoine. Être bibliophile, étudier la noblesse, c’est s’intéresser au patrimoine historique et culturel. L’Ordre de Malte, par exemple – avec lequel j’ai des liens tout particuliers puisque des membres de ma famille appartenaient à cet ordre – existe depuis 900 ans et il est encore très présent dans notre environnement : la campagne française est riche d’anciennes commanderies, et il ne se passe pas de jours sans qu’au cours d’une vente soient proposés des objets ayant appartenu à l’Ordre de Malte.
Le lien entre le livre et l’histoire se noue aussi par un autre biais – celui du propriétaire du livre… J’ai ainsi eu l’occasion d’avoir entre les mains – ce fut un grand moment de ma vie… – le psautier du grand maître des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, Jean de Villiers. Un personnage important s’il en est, qui a été en prise directe avec les événements qui ont ponctué le XIIIe siècle puisqu’il a été grand prieur de la Langue de France à Paris puis Grand maître des Hospitaliers. Blessé à Saint-Jean-d’Acre en 1291, il s’est installé, avec les membres rescapés de l’Ordre, à Chypre, où il a vécu jusqu’à sa mort. Ce psautier, un manuscrit enluminé inachevé – seules certaines enluminures sont complètes, les autres étaient restées à l’état de dessin – avait été perdu pendant sept siècles ! Doté d’une reliure du XVIIIe siècle, ce manuscrit a été vendu l’équivalent de trente millions de francs…

Comment se sont articulées, pour vous, votre passion pour la bibliophilie et vos études sur la noblesse, les ordres de chevalerie ?
J’ai d’abord été bibliophile. Je n’avais, au sujet des ordres de chevalerie, que des connaissances assez sommaires. C’est une anecdote personnelle qui m’a amené à m’y intéresser de très près… À une certaine époque je me rendais très régulièrement à Bologne, où se tient chaque année une foire internationale du Livre de jeunesse. Une année, au cours d’un dîner, j’ai été présenté à un individu qui, au fil de la conversation, apprenant que j’étais très lié à l’Ordre de Malte, en vint à évoquer avec force détails un ordre de chevalerie dont je n’avais jamais entendu parler. J’ai manifesté mon intérêt – en toute sincérité, mais une fois rentré à Paris, j’ai très vite oublié tout cela. Peu après, j’ai reçu une lettre m’avisant que j’avais eu la chance de rencontrer, à Bologne, Son Altesse le Grand maître de ce fameux ordre et que je pouvais à mon tour en devenir membre… à condition de payer 1000 dollars ! je me suis aussitôt lancé dans une enquête sur ce pseudo-ordre de chevalerie – d’où est né un livre sur les faux ordres de chevalerie. Mais parler des faux ordres suppose, bien entendu, que l’on étudie aussi les vrais ! J’ai bénéficié d’appuis précieux pour mes recherches ; de rencontre en rencontre, j’ai accumulé suffisamment de matière pour écrire sur l’Ordre de Malte – et comme je suis un journaliste opportuniste, je rentabilisais ce que j’apprenais en écrivant, par ailleurs, des articles sur la chevalerie et sur la noblesse, les deux étant étroitement liées. Voilà comment je suis « entré dans les ordres »… de chevalerie, si je puis dire. Ce travail et ma passion de bibliophile se sont très vite rejoints : quand je voyais des livres anciens sur les ordres de chevalerie ou la noblesse, la généalogie des familles, l’héraldique… etc. je m’empressais de les consulter… et parfois de les acquérir. Et comme je ne cherchais pas seulement des informations sur la noblesse ou la chevalerie mais aussi des livres anciens portant sur ces questions, j’ai découvert des ouvrages dont la plupart des universitaires n’ont pas connaissance. Par exemple, des petits romans inspirés par l’Ordre de Malte publiés entre les deux guerres… J’ai également trouvé une compilation datant des années 1770 qui recensait les ouvrages retraçant l’histoire de l’Ordre de Malte. L’auteur de la compilation n’est pas mentionné, en revanche, tous les historiens cités sont nommés, ce qui m’a été très utile pour mon propre travail d’historien. Ma « fibre » bibliophilique m’a donc permis d’introduire dans cet ouvrage que j’ai consacré à l’histoire de l’Ordre de Malte des informations inédites, dont un non-bibliophile n’aurait pu disposer – ou qu’il n’aurait pas songé à mentionner.

Qu’est-ce donc qu’un bibliophile ?
Un bibliophile est un collectionneur. La bibliophilie ouvre au collectionneur les portes d’un univers immense puisqu’il englobe toute l’histoire du livre, au-delà de l’invention de l’imprimerie : vous pouvez très bien collectionner les manuscrits ou les xylographes. Vous pouvez vraiment tout collectionner en bibliophilie : les livres sur l’histoire de la bibliophilie, les éditions originales, les livres illustrés, les livres sur vergé… même les catalogues de ventes ! en 1840 par exemple a été publié un catalogue où figurait un lot de livres dont il n’existait qu’un seul exemplaire. La veille de la vente, il a été annoncé que c’était un canular – du coup, ce catalogue, qui avait été tiré à 130 exemplaires, est devenu objet de collection.
Mais pour moi, le critère déterminant qui confère à un livre le statut d’objet bibliophilique, c’est le temps – et pas seulement la rareté. Prenons l’exemple de mon Être bibliophile. Ce n’est pas un livre de bibliophile, même s’il traite de bibliophilie. Imaginons maintenant qu’il existe un tirage sur du beau papier ;que l’on ajoute, à un des exemplaires tirés de la sorte, une lettre manuscrite de l’auteur racontant l’histoire de ce livre, une copie de son interview publiée sur un site internet, et que vous fassiez relier le tout par un relieur renommé puis que vous apposiez votre ex-libris : vous aurez un bel exemplaire – mais toujours pas un livre de bibliophile ! Ça le deviendra peut-être dans cinquante ans d’ici, quand vos petits-enfants le trouveront, en bon état, au fond de votre bibliothèque…
Un bibliophile, c’est surtout quelqu’un qui prend le temps d’être au contact des livres, qui les manipule, les observe ; qui lit les catalogues de vente… pour lui comme pour les livres qu’il convoite, le temps est un facteur essentiel. Il lui faut aussi connaître le lexique bibliophilique, qui inclut le jargon de l’imprimerie, de la reliure, de la gravure… et de toutes les techniques qui tournent autour du livre – ce qui doit correspondre à un petit millier de termes. Que le bibliophile n’utilisera pas directement, mais qu’il doit connaître afin de mieux comprendre l’objet-livre. Il y a tout de même un vocabulaire de base à maîtriser de façon à pouvoir lire les catalogues en connaissance de cause, et à parler la même langue que le libraire spécialisé.

Dans votre guide vous mettez en garde contre la « fausse bibliophilie ». Qu’est-ce exactement ?
Ce sont ces livres présentés comme des ouvrages de bibliophile alors que ce sont simplement des livres fabriqués avec beaucoup de soin, avec des matériaux nobles et, parfois, selon des méthodes « à l’ancienne ». Mais ce n’est rien d’autre que de l’édition de qualité. Dans les foires d’antiquaires, des stands proposent de soi-disant ouvrages de bibliophile ; en général ce sont des textes anciens, tirés à 1000, 1500 exemplaires et l’on trouve Le Roman de la rose, le Cantique des cantiques… etc. Ils sont imprimés sur du papier fabriqué à la cuve, comme autrefois, avec de beaux caractères, une reliure bien épaisse, des tranches bien dorées… on vous vend ça bien cher, sous l’étiquette  » bibliophilie », mais c’est du toc ! et ce sera toujours du toc. C’est après, avec le temps, que l’on verra si ces livres relèvent ou non de la bibliophilie.
Je vais vous citer l’exemple d’une Apocalypse illustrée par Dali, publiée il y a quelques années et tirée à 2 ou 3 000 exemplaires. Le papier était beau, le texte bien composé, avec des lithos de Dali intercalées… et le livre était présenté comme un ouvrage de bibliophile. Ce n’en était pas un ! D’une part, un tirage de 2 000 exemplaires, c’est déjà beaucoup. Et rien n’assure qu’avec le temps, il prendra de la valeur…
Un autre exemple : André Breton avait l’habitude de truffer ses livres avec des notes de restaurant, des dessins originaux gribouillés sur des bouts de papier, des manuscrits de préfaces… etc. Cette habitude a été reprise par des gens fortunés, qui ont ramassé tout ce qu’ils ont pu – préfaces, illustrations… etc. – et ont fait relier l’ensemble par un grand relieur. Aujourd’hui, ces plaquettes valent une fortune ! Le surréalisme est à la mode, et elles sont devenues des objets bibliophiliques. Outre le temps, la demande des collectionneurs est un autre facteur qui influe sur le statut bibliophilique d’un livre.

Donc des éditeurs d’art comme Jean de Bonnot, ou François Beauval ne font pas des ouvrages de bibliophile ?
Non, c’est de l’édition de qualité – et je trouve un peu dommage qu’ils présentent leurs livres avec des mentions proches des notices de bibliophilie. Mais ça répond à un objectif commercial : s’ils mentionnaient simplement que c’est de l’édition bien préparée, personne n’achèterait. J’ai, personnellement, un livre de chez Jean de Bonnot – un traité de noblesse très intéressant, très bien imprimé, que j’ai acheté pour son contenu, mais ce n’est pas un livre de bibliophile, et je ne pense pas que dans cinquante ans, ni même dans un siècle, il le sera devenu.

Pensez-vous que ce que l’on appelle commercialement un « beau-livre » aujourd’hui pourra prendre la patine du temps et devenir un objet de bibliophilie ?
En ce qui concerne les livres d’art actuels, je ne peux évidemment pas me prononcer. Mais je puis vous citer l’exemple de « beaux-livres » publiés dans les années 50 qui sont devenus des objets de collection assez recherchés. Ce sont des livres de voyage numérotés, illustrés par des photos tirées en héliogravure – leur qualité est exceptionnelle, la mise en page bien faite, et ils ont pour atout supplémentaire de montrer des choses aujourd’hui disparues. Tout cela concourt à leur faire prendre de l’intérêt, de la valeur, alors qu’ils étaient assez communs il y a cinquante ans. Et ce, indépendamment du nom du photographe qui a réalisé les images : la plupart n’avaient pas encore de vraie renommée, et dans certains cas le nom du photographe n’est même pas mentionné.

Quel est l’âge d’or de la bibliophilie ?
Vaste question… D’autant que cette notion d’âge d’or dépend en fait de ce que vous collectionnez. On peut néanmoins évoquer la fin du XIXe siècle, où nombre de personnes fortunées se sont mises à collectionner, à amasser quantités d’ouvrages rares et précieux : c’était une période de bouleversements, donc source d’inquiétudes et propice au réflexe de conservation tous azimuts. De plus, il y avait beaucoup de livres devenus extrêmement difficiles à trouver : nombreux furent détruits durant la Révolution puis plus tard, au cours des différents conflits qui ont embrasé la France au XIXe siècle – guerres, révolutions, troubles en tout genre sont, tout cynisme mis à part, très positifs pour la bibliophilie : tous les livres interdits, saisis, brûlés… se raréfient, deviennent par la suite difficiles à se procurer et donc prennent de la valeur. Outre cela, le XIXe siècle est l’époque où est apparue la notion de « grand papier » : vers 1880, les auteurs et les éditeurs ont commencé à tirer sur du beau papier quelques exemplaires qu’ils gardaient. Peu à peu les imprimeurs se sont rendu compte que des collectionneurs cherchaient à acheter ces exemplaires-là… De là est venue l’habitude de tirer, lors de la première édition, un nombre limité d’exemplaires sur grand papier.
En matière de livres recherchés, c’est l’intérêt des collectionneurs qui crée cet « âge d’or » et au cours de plus de vingt ans de chroniques, j’ai pu constater l’évolution de cet intérêt. Par exemple, il y a quelques années, personne ne s’intéressait aux polars. Puis on s’est aperçu que les premiers volumes du Masque avaient une couverture verte – et des amateurs se sont mis à rechercher ces volumes. Puis d’autres se sont avisés que des collections avaient disparu – ils se sont mis en quête des livres parus dans ces collections… et de fil en aiguille est née une bibliophilie policière. Dès lors, des petits volumes qui valaient trois francs six sous ont été valorisés…
On peut vraiment tout collectionner en bibliophilie : un de mes amis collectionne les grammaires ; j’ai rencontré un collectionneur de « Livres de Poche » qui recherchait les premiers cinq cents. Puis il s’est lancé dans des recherches très poussées sur les couvertures, qui ont changé au fil des rééditions successives. Il a ainsi accompli un travail remarquable qui n’avait même pas été entrepris par Hachette !
J’ai également rencontré un collectionneur qui recherchait ces livres brochés à couverture jaune, illustrés de gravures sur bois, que Fayard a publiés entre les deux guerres – « le livre de demain ». Ces livres ne valent presque rien mais je considère qu’ils appartiennent à la bibliophilie. En fait il ne faut pas acheter un livre en fonction de sa valeur – ou de celle qu’il peut acquérir plus tard – mais parce qu’on l’aime.
Il faut être conscient que, si on peut collectionner avec un tout petit budget, la grande bibliophilie reste très chère – et elle l’a toujours été ! Au XIXe siècle les collectionneurs se plaignaient déjà de ne plus rien trouver qui ne soit hors de prix…

À part se plonger dans votre livre Être bibliophile et consulter chaque semaine votre chronique dans Le Figaro littéraire, quels conseils élémentaires pourriez-vous donner à un bibliophile débutant ?
Je pourrais reprendre le schéma que j’avais suivi pour Le Livre roi, publié en 1989, qui constituait un recueil de mes chroniques parues dans la Gazette de Drouot et que je j’avais agencé de telle manière qu’il soit une sorte de manuel. La première partie traite des thèmes bibliophiliques – et la première démarche, pour un débutant, est de choisir un thème de collection afin de cibler ses recherches. Il doit ensuite se familiariser avec les aspects techniques de la fabrication, de l’édition et de la publication d’un livre – tout cela est abordé dans la seconde partie du Livre roi – ce qui suppose l’assimilation de ce vocabulaire spécifique dont je parlais tout à l’heure. Il devra encore apprendre à lire un catalogue, une bibliographie – la machine-outil du libraire et la béquille de l’amateur… puis il sera prêt à approcher le milieu professionnel de la bibliophilie, qui est l’objet de la troisième et dernière partie du Livre roi.

La bibliophilie a-t-elle le vent en poupe, aujourd’hui ?
Il est certain que la bouquinerie d’occasion et la bibliophilie drainent un public : par exemple, on compte environ 2 500 abonnés aux catalogues de vente de l’Hôtel Drouot. Ce n’est peut-être pas beaucoup – il y a parmi ces abonnés au moins 400 professionnels – mais en même temps cela signifie qu’il y a un potentiel important. En ce qui me concerne, j’essaie, à travers mes chroniques, d’inciter les gens à trouver des thèmes de collection qui vont les pousser à chercher, à découvrir, à lire les livres. Surtout que, je tiens à le répéter, on peut être bibliophile en disposant d’un petit budget…

La « voie internet » est-elle utile au bibliophile ?
Internet est très pratique, notamment pour consulter des bibliographies, des catalogues, ou encore des annuaires professionnels. On trouve beaucoup de choses et les sites consacrés au livre ancien sont nombreux – chapitre.com, rarebooks.info… etc. – mais leur inconvénient majeur est que vous ne savez pas quel libraire vous vend le livre : chacun est identifié par un numéro, comme les clients, et les lots sont aussi désignés par des numéros. Rien ne remplacera jamais le contact direct avec le libraire et avec les livres. La démarche idéale consiste donc à repérer une adresse de libraire sur internet, à aller le voir, prendre son catalogue s’il en a un, noter l’adresse de son site internet le cas échéant… et vous n’utilisez la voie internet qu’à partir du moment où vous connaissez le libraire et ses produits. Il faut aller chez les libraires. Le meilleur site internet, c’est d’aller chez les libraires !

Bibliographie sélective de Bertrand Galimard Flavigny

Le Livre roi, Librairie Giraud-Badin, 1989
Les Chevaliers de Malte, des hommes de fer et de foi, Gallimard coll. « Découvertes », 1998
Noblesse mode d’emploi – dictionnaire à l’usage des nobles et des autres, Christian, 1999
Le Bibliophile aujourd’hui, Arts & Métiers du livre d’édition, SGED Bibliophilie, 1999
La Princesse et la Peulh (illustrations de l’auteur), Séguier, 2001
La Légion d’honneur, un Ordre au service de la Nation, avec A. de Chefdebien, Gallimard coll. « Découvertes », 2002
Être bibliophile – petit guide pratique, Séguier, 2004

À paraître en 2006 : Histoire de l’Ordre de Malte, Perrin

   
 

Interview réalisée par isabelle roche  le 14 septembre 2005 au domicile de l’auteur.

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Entretien avec Coskun (sculpteur)

Venu d’Anatolie, Coskun vit et travaille à Paris depuis 1980. Artiste complet, il dessine, sculpte, peint… et parle de son travail !

D’étranges créatures de bois, titanesques, ont émergé depuis le 15 septembre du sol du parc de l’île Saint-Germain… des formes humaines se devinent en elles, dégagées à grands coups de tronçonneuse mais encore retenues par des pans de matière brute. Comme si, en train de naître, l’humain devait lutter pour sortir de son cocon. Des visages se voient, paisibles ou hurlants…
Il faut ne pas s’arrêter à ces impressionnantes figures et pousser jusque sous les branches des arbres d’abord – et découvrir de minces sculptures suspendues – puis enfin jusqu’à la Maison du Parc pour contempler les dessins et les œuvres de petits formats. Ces œuvres éveillent la curiosité, fascinent, émeuvent… et l’acmé de ce plaisr fut ce moment de choix pendant lequel Coskun a longuement évoqué sa façon de travailler et de voir le monde… 

Pourrais-tu retracer ton parcours artistique ?
Coskun :
J’ai commencé à m’exprimer avec le dessin, quand j’étais tout petit, comme tous les enfants, puis le dessin s’est développé de telle façon que j’ai fait ma première expo a 16 ans avec mes peinture. Vers 25 ans, j’ai commencé à faire des bas-reliefs, des hauts-reliefs… Et ensuite, le passage aux trois dimensions s’est fait tout naturellement. On peut résumer les choses ainsi : d’abord une dimension avec le dessin, deux avec les bas-reliefs, et trois avec la sculpture. Ces dernières années, je me suis consacré essentiellement au bois, que j’ai choisi de modeler à la tronçonneuse. Ce qui m’a attiré dans cet outil, c’est qu’il est mû par un moteur et dans le contexte actuel, j’ai pensé qu’utiliser un tel outil, ça allait être très fort ! j’ai donc appris à la manier et maintenant, je m’en sers comme d’un crayon pour dessiner. Je sculpte, je dessine avec cet outil et ça donne de très bons résultats. Mais mon travail ne se limite pas à tailler du bois à la tronçonneuse : j’utilise aussi d’autres matériaux – la terre, le bronze, le marbre… – et d’autres techniques, et j’ignore ce que je ferai demain. Peut-être que je vais travailler le carton, le plastique… pour le moment je suis dans le bois, dans les arbres, et je m’y sens bien.

Y a-t-il des essences de bois que tu préfères ou, au contraire, que tu n’aimes pas travailler ?
Non, pas vraiment : c’est le bois en général que j’ai choisi comme matériau, parce qu’il est proche de nous, il est vivant – même si l’arbre dont il provient est mort. Il a ses qualités, ses défauts… Par exemple, pour l’Hommage à B. – B. étant le peintre Francis Bacon – je cherchais une essence d’une belle teinte rougeoyante rappelant le velours rouge que l’on voit dans le portrait du pape Innocent X de Vélasquez, ce peintre à qui Bacon a si souvent rendu hommage. De plus, Bacon a beaucoup travaillé avec cette couleur. Et j’ai fini par choisir le séquoia, un bois rouge qui m’a permis de sculpter sans que j’aie à modifier la couleur.

Quel est le chemin de la création quand tu sculptes ? Fais-tu des esquisses préparatoires, des études ?
Non, je ne fais pas d’esquisse ni de dessin préparatoire avant de sculpter… mais je dessine beaucoup, dans mes dessins je cherche mes sujets, mes lignes, et quand j’attaque la matière, on peut dire que la sculpture est finie avant que je commence.

Travailles-tu d’après modèle vivant ?
Les modèles, je les trouve dans la vie de tous les jours… comme dans cette anecdote, où Picasso regardait un type, dans un bar. Le type s’énerve, lui demande « Qu’est-ce que tu as à me regarder comme ça ? Tu veux ma photo ? » et Picasso lui répond, mains dans les poches : « Pas la peine, c’est déjà fait »…

Alors tu dois beaucoup croquer « sur le vif » ?
Je ne  » croque  » pas, mais je n’arrête jamais de dessiner ; où que je sois je dessine ; ce sont mes pensées qui passent directement dans le dessin – comme elles passent dans les mots pour un écrivain. Et puis je refuse un peu de m’en tenir à cette image donnée en premier, quand on regarde. Ce qui m’intéresse c’est ce qu’il y a derrière ; non pas la personne que je vois mais ses pensées.

Es-tu un artiste « inspiré » ?
Le mot « inspiration » est très beau, c’est très poétique, mais je pense qu’un artiste va bien au-delà de ça. On n’attend pas devant sa toile avec un pinceau, en se demandant « ah, qu’est-ce que je vais faire aujourd’hui ? »… ce n’est pas comme ça qu’on avance ! Moi, je procède de façon plus vivante !

Comment approches-tu le bloc de bois que tu vas sculpter ? Quels sont les moments préliminaires à ton travail ?
Tout commence avec le regard, de loin. Exactement comme avec les gens : tu les vois, puis tu te demandes ce qu’ils peuvent bien penser, ensuite tu te rapproches et ainsi de suite. Je cherche ce que ce morceau de bois peut exprimer… et quand je sens le moment venu, je prends la tronçonneuse et j’attaque, j’essaie de faire passer dans la matière ce qu’il y a dans ma tête. De temps en temps je pose la tronçonneuse et je prends un autre outil, des pinceaux… je peins, je détruis, je développe… puis vient un moment où l’œuvre est finie.. Il n’y a pas de distance, mais un rapport très charnel parce que la machine est le prolongement de mes mains.
« Charnel » est vraiment le mot juste : pendant que je sculpte, j’ai un rapport très fort avec la matière, très direct, comme quand on fait l’amour. D’ailleurs, quand je travaille, il m’arrive d’émettre des cris, de crier très très fort ! les gens avec qui je vis s’imaginent alors que je me suis blessé, qu’il m’est arrivé quelque chose… mais ce n’est rien : c’est juste que je prends mon pied ! (rires). Et après, si on arrive à partager ce plaisir avec les autres, c’est encore mieux.

Mets-tu systématiquement de la couleur sur tes sculptures ?
Je mets quelques traces, des touches de couleurs parce qu’elles affinent les formes et que le regard y est sensible. Pour différencier les volumes, j’utilise le brou de noix.

Est-ce que la musique est importante, pour toi ?
Oh oui, la musique est présente en non stop quand je travaille… je laisse la musique pendant que la tronçonneuse fonctionne… il est vrai que je n’entends rien quand le moteur tourne, mais quand j’arrête, la musique s’entend à nouveau. Elle continue, comme la vie.

Toutes les sculptures que j’aie pu voir – au Jardin du Luxembourg à Paris il y a deux ans et ici, au parc de l’île Saint-Germain, sont inspirées par le corps humain. Est-ce le seul thème qui t’attire ou bien t’es-tu intéressé aussi aux plantes, aux animaux ?
Le corps humain en lui-même est extraordinaire, tellement beau, tellement infini que je peux tourner autour indéfiniment ! Mais au fond, c’est la vie qui est fascinante ! et je ne vois pas de séparation entre hommes, plantes, animaux…
Le plus important, c’est le vivant, c’est être sur terre. Et c’est ça que j’essaie d’exprimer.

Parmi les sculptures présentées dans cette exposition, « l’homme de théâtre », avec ses quatre têtes, son corps éclaté… est assez représentatif de ce que tu appelles les « créatures hybrides » !
L’homme de théâtre, c’est moi ! c’est un autoportrait, tout simplement. Quand j’étais en Turquie, après le lycée, je suis allé au conservatoire ; j’ai été acteur de théâtre, j’ai joué, et j’ai fait de la scénographie. Ça m’a permis de lire beaucoup – j’ai fait connaissance avec Ionesco, Beckett, Sartre, Camus, Brecht, Molière… – et d’étudier les gens. Puis au bout de dix ans, j’ai décidé que ça suffisait.

Comment a été pensée la disposition des sculptures dans le parc de l’île Saint-Germain ?
C’est Ante Glibota, un ami historien de l’art et architecte, qui a installé toutes les œuvres. Il a agi en fonction de sa propre perception de mon travail et du lieu. Et je le remercie, car son agencement est très réussi.

Certaines sculptures, comme la série des anges, sont extraordinairement fines. Ont-elles été réalisées à la tronçonneuse ?
Oui, c’est un outil fort, puissant, mais il suffit de l’utiliser de façon sensible.

Quelle est la signification de ces sculptures suspendues dans les arbres ? Plates, à double face, mobiles avec le vent…
Il y a toujours chez l’homme une curiosité qui pousse à aller voir derrière dès qu’on est face à quelque chose de fermé. C’est pour ça que j’ai travaillé ces sculptures des deux côtés, avec un sujet en général différent devant et derrière, on découvre des petites choses en tournant autour, en touchant… il faut que ça bouge, que ça tourne : le mouvement crée trois dimensions. J’ai aussi choisi les cordes pour faire l’accrochage. Les sculptures ne sont pas pendues, elles sont suspendues – la nuance est importante : je ne voulais pas qu’on assimile ces suspensions aux pendaisons. C’est pourquoi j’ai pris de très grosses cordes : c’est pour suspendre, pas pour pendre – pas pour tuer.

Outre tes sculptures installées en plein air, on peut en voir de plus petites à La Maison du parc où est exposée aussi une série de dessins grand format, tous de mêmes dimensions, présentés à l’identique. Je présume qu’ils ont été réalisés tout exprès pour cette exposition ?
Oui, parce qu’il y avait des contraintes techniques.

On peut aussi voir, en vitrine, un livre en quatre volumes, Erosphères, que tu as réalisé avec Arrabal. Comment procèdes-tu lorsque tu travailles avec un écrivain ?
Le travail commence avec moi. Quand j’ai fini de dessiner, je passe le livre à l’écrivain, qui va écrire le texte à l’intérieur des espaces que je lui ai laissés. De la sorte, le livre devient une oeuvre originale.
Avec Arrabal, le courant est très bien passé ; j’ai d’abord fait de petits essais, puis on a décidé de faire quelque chose ensemble. Je crois que c’est moi qui ai proposé le thème de l’érotisme – lui a choisi le titre, Érosphères. Le livre est composé de quatre volumes dont chacun est constitué d’une suite de feuilles assemblées en accordéon qui, entièrement dépliée, fait une dizaine de mètres de long.
Je vis en ce moment des expériences nouvelles avec d’autres écrivains, et je pense qu’il y a énormément de choses à découvrir, il faut chercher, rester ouvert à ce qui se présente… Qui cherche trouve !

Une dernière question, pour finir : j’ai remarqué que certaines de tes œuvres portaient des titres, d’autres non. Qu’est-ce qu’un titre, pour toi ?
En règle générale je n’aime pas les titres et je préférerais ne pas en mettre. Mais je suis contraint à en donner pour des raisons très terre à terre : ça facilite la tâche aux assureurs, aux galeristes, aux collectionneurs…etc. Ceci dit, je choisis ces titres – ce qui ne m’empêche pas de penser qu’intituler une œuvre revient à diriger la pensée de façon très formelle. Or j’aime que les gens pensent et construisent leurs propres histoires à partir des œuvres.
Pendant que je travaille j’ai mon histoire, mes sensations et mes plaisirs ; à partir du moment où l’œuvre est finie, ce sont les autres qui s’approprient l’interprétation. C’est à chacun de mettre son titre, n’est-ce pas ?

Expositions

2003 – Le Sénat présente… Jardin du Luxembourg, Paris
2002 – Rétrospective, Musée Saint-Loup, Troyes
2001 – Art Paris, galerie Mogabgab
 L’Orangerie du Château, Sucy-en-Brie
2000 – Maison des Arts, Châtillon
1999 – Tem Sanat Galerie, Istanbul
1998 – Galerie Jedig, Copenhague

À voir : le site de Coskun

Contact :
Dist Communication
Tel : 06 81 59 26 33
Courriel : distvisuel@free.fr

   
 

Interview réalisée par isabelle roche le 16 septembre au Parc de l’île Saint-Germain.

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Entretien avec Pierre Bonnasse (Mode d’emploi de la parole magique – essai sur les pouvoirs du langage)

Il vous emmène visiter son territoire des vertiges, pousse le lecteur dans le vide pour qu’il y ouvre ses ailes…

Parce qu’il aime les rencontres, qu’il prend le temps d’écouter celui qui le questionne et qu’il a confiance dans le potentiel de celui qui le lit, parce qu’il a comme objectif de partager sa vision du sublime via ses livres, ses articles ou cet entretien, c’est un plaisir de vous présenter Pierre Bonnasse, auteur et chercheur en littérature et états de conscience modifiés.

Provocateur d’épiphanies, il aborde l’e-terview d’un esprit ouvert aux merveilles et vous emmène visiter son territoire des vertiges, là où les mots poussent le lecteur dans le vide pour qu’il y ouvre tout simplement ses ailes.

Pierre Bonnasse, vous étudiez depuis trois ans les relations entre littérature et enthéogène à l’Université de Pau. Quels sont les facteurs qui vous ont poussé dans cette voie ?
Pierre Bonnasse : Permettez-moi d’abord de vous remercier pour cet entretien. Morrison a écrit que « l’interview est une nouvelle forme d’art », conception à laquelle je crois et j’aspire, aussi je tâcherai d’être le plus rigoureux possible, car cet exercice, aussi périlleux que passionnant, m’incite au dépassement et me pousse à la jubilation d’être via le va-et-vient vertigineux de la parole et la vélocité du verbe. Et parce que cet entretien s’inscrit dans votre rubrique intitulée « Dans les cordes », il doit participer au poème en s’inspirant du combat de boxe. Il s’agit donc de voler comme un papillon et de piquer comme une abeille. De voler et de piquer pour faire voltiger le verbe, et surtout de sourire, pour faire jaillir de ce cœur à cœur une joute joyeuse.

Les facteurs sont nombreux et tous liés les uns aux autres, car je crois fondamentalement que tout est lié et que tout est Un, que le hasard n’existe pas (ou presque… cela dépend de quel point de vue on se place ou de quelle attitude on adopte face à l’existence). Nous y reviendrons certainement. Je parlerai donc, pour être précis, de facteurs qui m’ont poussé, non pas dans « cette » voie, mais sur la Voie. Car qu’est-ce qui m’intéresse dans ces relations littérature/enthéogène ? Certains s’imaginent (vérifié par expérience vécue) que je participe souvent à des cérémonies chamaniques ou à des sessions improvisées façon Timothy Leary… Eh bien non ! « Prendre et s’abstenir » écrivait Michaux : il y a certainement dans ces infinitifs beaucoup de vérité, bien que je ne sois par particulièrement « de type buveur d’eau », comme ce dernier a pu l’écrire à son propos. Mais ça viendra peut-être.

L’intérêt que je porte à ces relations réside essentiellement dans l’expérience spirituelle et sa transmission, plus précisément dans la capacité que ce type d’expériences a à induire une expérience de cet ordre. Tout est là. Donc étant un raccourci prodigieux qui n’a d’égal que son ambivalence (le paradis et l’enfer se côtoient de près), l’enthéogène, associé à l’écrivain qui l’absorbe, génère une littérature d’une richesse exceptionnelle pour qui cherche à comprendre le sens de l’existence et l’incroyable potentiel humain. Mais j’ai pu observer que ces expériences entraînent parfois chez certains de sérieux troubles. Aussi je recommande la plus grande prudence. Entre la diabolisation et l’apologie il y a un juste milieu sûrement plus sage et qui évite bien des problèmes. Il faut donc être honnête lorsqu’on aborde ces questions et ne pas chercher à prendre tel ou tel parti, ou s’empresser de légitimer cela en le passant directement au crible d’une idéologie dualiste de type « c’est bien » ou « c’est pas bien » ou « j’aime » / « j’aime pas ».

Une telle attitude est d’ailleurs bien caractéristique de la pensée occidentale et de la conscience ordinaire et séparatrice. L’attitude qui me semble juste nécessite de dépasser ces dualismes primaires pour s’inscrire dans une quête rigoureuse de la vérité (« vérité » dans un sens ontologique : j’entends par là ce qui est vraiment et non pas ce que je crois être, nuance fondamentale). Dans l’introduction de l’anthologie, j’évoque La promenade sous les arbres de Philippe Jaccottet, un texte intelligent qui peut nous aider à prendre le recul nécessaire face aux écrits visionnaires puisqu’il nous incite à évaluer le degré de vérité des visions évoquées.

Pour répondre à votre question et pour revenir aux facteurs, je dirais que tout a commencé quand j’ai pour la première fois plongé dans le poème. Plonger, à n’en plus revenir…
Je ne sais pas si j’ai répondu à votre question ? Vous savez, après avoir lu Charles Duits et Aldous Huxley, il est bien difficile de ne pas chercher à en savoir davantage… Considérons-les donc comme de forts facteurs et la réponse passera enfin comme une lettre à la Poste. L’intérêt d’un tel sujet de recherche réside aussi dans le fait qu’il est résolument transdisciplinaire, faisant appel, outre à la littérature, à l’anthropologie, à la psychologie, à l’ethnobotanique, à l’histoire, à l’art, aux sciences religieuses… tous les aspects de la recherche sont là.

Dès la rentrée universitaire, je continuerai mes recherches au sein de l’École Pratique des Hautes Études (en co-tutelle avec l’Université de Pau) – et prenez-le comme un koan si le cœur vous en dit – tout en élargissant mes recherches dans une logique de réduction. Car comme le disait Sénèque, on est nulle part quand on est partout. Et Dieu sait s’il est facile de se perdre ! Ma problématique reste toujours la question de la quête de conscience en littérature, autrement dit, dans la vie. Les enthéogènes ne sont pas les seuls raccourcis : il en existe d’autres, mais nous aurons sûrement l’occasion d’en reparler un jour. Disons simplement que mes recherches sont à cheval entre la littérature et les sciences religieuses, en d’autres termes, portées sur l’étude de l’homme, de son évolution et du sens de son existence, avec une réelle volonté de rassembler.

Vous orientez donc votre travail dans une perspective de plus en plus ésotérique ?
Tout dépend de ce que l’on entend par « ésotérique ». Rien n’est plus fascinant à mes yeux que l’ésotérisme – entendons-nous bien, le véritable ésotérisme, pas ce qu’on désigne aujourd’hui pour cette pseudo-spiritualité de masse, qui loin de libérer l’homme, l’asservit tant et plus à ses passions les plus funestes. L’ésotérisme a changé ma vie car il m’a fait comprendre la nécessité d’observer chaque phénomène, chaque chose, sous un angle non plus seulement interdisciplinaire mais bien transdisciplinaire, autrement dit, il m’a incité à considérer chaque élément à « ce qui le fonde, le traverse, et le dépasse », pour emprunter la formidable formule de Michel Camus. Non plus simplement regarder les choses, mais les Voir vraiment : la nuance est fondamentale, puisqu’elle participe pleinement à l’expansion de notre potentiel humain. Les horizons doivent être aussi abordés dans leur verticalité. Tout est là.

À travers vos textes, le lecteur peut constater chez vous une véritable passion pour le livre, pour le texte et le langage. Selon vous, quel est le réel pouvoir de l’écrit ?

Les pouvoirs de la parole sont justement le sujet de mon prochain livre qui sortira début novembre aux éditions Dervy. Écrit ou oral, peu importe finalement, c’est encore une autre question qui concerne la réception par un auditeur ou par un lecteur. Ce qui m’intéresse dans ces relations et qui montre une fois de plus que tout est Un est de voir dans quelle mesure les pouvoirs de la parole et les niveaux de conscience sont inextricablement liés, comme les deux faces d’un même prisme, lequel ne concerne rien d’autre que l’être humain.

Pour résumer ma problématique centrale en une phrase, disons qu’il apparaît que les pouvoirs de la parole semblent corrélatifs au niveau de conscience de celui qui parle. Ceci dit, le livre m’a littéralement délivré, je ne peux donc que lui être reconnaissant, en lui dévouant une singulière passion. Précisons quand même que lorsque je dis « le » livre, j’entends par là un certain type de livres, ceux qui sont des « maîtres de poche » comme dirait Daumal. Des livres de pouvoir, capable d’agir puissamment sur le lecteur.

C’est encore lié à la capacité de sa parole, à la force du texte, aux limites de sa langue. Sans être manichéen, il faut quand même reconnaître « l’horreur de la situation » et constater qu’il y a une parole qui endort et qui nivèle par le bas, et une parole qui éveille et qui secoue les consciences. Je suis partisan de la seconde, même si la première permet de comprendre nombre de caractéristiques de l’étrange psychisme humain. Quand il y a quelque chose à comprendre… « Poésie noire, poésie blanche ».

D’autre part, lorsque je parle de « littérature enthéogène » en introduction de l’anthologie, je fais évidemment référence à la littérature relative aux plantes sacrées, mais aussi plus largement à toute la littérature qui s’intéresse de près à l’expérience spirituelle, précisément, à celle qui est capable d’éveiller en nous-mêmes un sentiment divin. D’où l’usage de ce néologisme.

L’écrit a de nombreux pouvoirs, le plus fondamental étant encore une fois celui qui nous éveille et qui paradoxalement nous pousse à sortir du livre pour mieux comprendre le monde, pour apprécier la vie dans justement ce qu’elle a de vivant. L’écriture est une véritable ascèse spirituelle, un sérieux travail. Quand l’écrivain compose, il travaille sur lui-même ; quand il crée, il se dépasse et se relie à quelque chose de plus haut. Ensuite et s’il le souhaite, il partage.

Autre chose : on entend souvent dire que les mots sont impuissants à dire, qu’ils sont menteurs, inaptes à transmettre l’essence des choses et que par conséquent il convient de s’en méfier. Je pense qu’on se trompe de cible : je crois au contraire et à l’instar de Daumal que « les mots portent les choses ». Comme disait Charles Duits, « ce ne sont pas les mots qui sont morts, ce sont les hommes ».

Ce sont aussi les hommes qui sont menteurs et versatiles, non ? Il est aussi stupide de dire que les plantes sacrées sont dangereuses que de dire que les mots sont menteurs. En effet, pourquoi ce besoin constant de toujours accuser l’outil ? Qui donc prend les décisions, les hommes ou les outils ? Réponse évidente, mais quand il s’agit de savoir qui assume la décision, les choses se compliquent, alors qu’en réalité, la réponse reste la même. Le pouvoir de l’écrit dépend donc naturellement de l’écrivain et de la capacité de réception du lecteur.

Korzybski écrivait que « La carte n’est pas le territoire », mais vos auteurs favoris ont bien tenté de mettre en mots l’indicible qu’est l’expérience psychédélique. Selon vous, un récit, un poème peuvent-ils transmettre l’essence de cette expérience, et par là même remodeler durablement la conscience du lecteur ?
Fondamentalement, bien que les mots ne remplaceront jamais l’expérience vécue. Pour être plus précis, le mot n’a une efficacité réelle qu’à la condition suivante, déjà évoquée par Daumal : il doit exister entre le parleur et l’auditeur une expérience commune de la chose dont il est parlé. Sans cette condition, il est bien difficile de se comprendre vraiment. Ceux qui connaissent le territoire peuvent facilement s’entendre sur la carte, puisqu’ils savent, par expérience, à quelles réalités celle-ci se rattache. Si l’un des deux ne connaît pas le territoire, il ne fera qu’imaginer ce qu’il voit sur la carte et se trouvera en décalage avec la réalité. Ceci dit, la carte n’est pas inutile, puisqu’elle pourra le guider, encore faut-il que la personne sache où elle souhaite aller, le veuille vraiment et ait un minimum le sens de l’orientation ! (rires)

Un écrivain comme Charles Duits a changé ma vie. À la force de ses mots, il m’a fait basculer. Certains germes étaient certes présents, mais il a radicalement accéléré le processus pour un départ sans retour. Daumal m’a réellement fait douter qu’« une pensée claire » puisse être indicible. Ce qui ne veut pas dire que j’ai forcément les pensées claires et que ma parole est « blanche ». Loin s’en faut ! Elle est de toute façon toujours teintée de noir, de gris, voire même de rouge ou de vert… Mais la conception de la poésie évoquée par Daumal représente à mes yeux un idéal vers lequel je souhaite résolument tendre. C’est l’intention qui compte, n’est-il pas ?

Et moi qui n’ai pas d’autre arme, dans le monde de César, que la parole, moi qui n’ai d’autre monnaie, dans le monde de César, que des mots, parlerai-je ? Je parlerai pour m’appeler à la guerre sainte. Je parlerai pour dénoncer les traîtres que j’ai nourris. Je parlerai pour que mes paroles fassent honte à mes actions, jusqu’au jour où une paix cuirassée de tonnerre régnera dans la chambre de l’éternel vainqueur.
René Daumal, « la Guerre Sainte »

Le poème ou le récit doit effectivement chercher à transmettre une essence, qui peut être celle d’une expérience. Mais elle ne doit pas s’adresser seulement à la personnalité du « récepteur », à son moi social préfabriqué et menteur fait de préjugés. La parole doit s’adresser aussi et surtout à l’essence de l’homme. La littérature est un dialogue d’essence à essence, « i shin de shin » comme on dit dans le zen : « de mon âme à ton âme ». Encore faut-il que celle-ci soit accessible. Car les masques nous barrent la route, ils nous aveuglent, nous empêchent d’être honnête avec nous-mêmes et avec les autres. La littérature est une quête de soi, de l’essence et donc de l’essentiel. Mais elle n’ »emmodèle » pas : elle dé-modèle pour nous faire voir. L’éveil véritable, lui, est résolument translittéraire et il est clairement plus affaire d’acte que d’état. L’enjeu est grand et le mouvement perpétuel. Daumal l’a très bien dit. N’oublions pas enfin, pour finir de répondre à cette question d’un intérêt crucial, que « l’art doit être au service de la connaissance » et que par conséquent la littérature qui aspire à éveiller relève moins de la lune que du doigt qui la montre.

De l’essai, du poème ou du roman, quelle forme vous semble la plus adaptée à la transmission de l’expérience des plantes sacrées ?
Georges Perec disait que chaque forme pose la même question mais en l’exprimant différemment. Je pense que la transmission opère toujours selon des modes différents selon ce qui cherche à être transmis d’une part et à qui cela veut être transmis d’autre part.
Toutes les formes me semblent utiles, tant qu’elles arrivent à servir le fond. C’est le messager qui doit parvenir à transmettre le message de la façon qui lui semble (à lui et à lui seul) la plus juste, la plus efficace, la plus pertinente. Je dirais ensuite : peu importe la forme tant qu’elle est poétique, agissante sur tout l’être. Ensuite, peu importe que le livre soit petit, trapu, rond ou carré, tant qu’il peut nous secouer, peu importe la forme tant qu’elle participe au poème, tant qu’elle est capable de transmettre la « Saveur » (celle évoquée dans l’opération poétique selon la théorie hindoue), tant qu’elle est capable de nous montrer ce que nous n’avions pas vu !

Qu’avez-vous pensé des récents films chamaniques de Jan Kounen comme Other worlds et Blueberry ? La poésie de l’expérience de l’ayahuasca se prête-t-elle aussi bien au cinéma qu’à l’écrit ? Avez-vous trouvé des relations entre ces films et l’art pictural des peuples premiers ?
Pierre Bonnasse :
J’ai une préférence pour Other worlds. Le documentaire est au cinéma ce que l’essai est à la littérature. C’est une forme que j’affectionne particulièrement. Le côté « didactique » ne gâche pas le « poétique ». Les deux s’allient admirablement bien. Je crois que Jan a essayé de mêler les deux dans son documentaire. Sans compter la part artistique avec les effets spéciaux, lesquels ne sont pas sans rapport avec les dessins illustrant l’anthologie. Encore une fois, il utilise différentes formes pour poser la même question.

La « poésie de l’expérience de l’ayahuasca » se prête aussi bien au cinéma qu’à l’écrit dans la mesure où l’image est aussi une parole. Elle peut donc être poétique et avoir la même force d’action que le mot, en d’autres termes, un puissant pouvoir de percussion. La difficulté principale d’une mise en mots ou d’une mise en scène réside dans la restitution des sensations vécues lors de l’expérience. Peut-être ne peuvent-elles être qu’approximatives, mais tout le travail est là. Il y a un lien étroit entre la démarche de Jan et celle de Stanley Kubrick avec 2001, L’Odyssée de l’espace et ce lien doit être recherché du côté de la sensation et du sentiment bien plus que du côté de l’intellect. Ces films s’adressent au cœur et au corps avant de s’adresser à la tête. L’Art est avant tout affaire de sensibilité.

Les relations entre ces films et l’art pictural des peuples premiers sautent aux yeux, je serais même tenté de dire : « pour les ouvrir ». Encore une fois, diverses formes révèlent un fond commun. Concernant l’art chamanique, on est toujours en présence de ce que Jung appelle des « archétypes ». Le plus révélateur concernant l’art inspiré de l’ayahuasca est le serpent. On le retrouve partout, quelle que soit la culture. Dans l’art huichol par exemple, le cerf, associé au peyotl, est très présent ; c’est un symbole récurrent qui exprime une très profonde signification pour ces Indiens. Mais force est de constater que toute la littérature relative au cactus sacré n’évoque pas le cerf, alors que celle inspirée par l’ayahuasca évoque toujours le serpent. Simple constatation, mais qui fait poser beaucoup de questions. Les premiers anthropologues disaient que les Indiens voyaient des serpents parce que ce reptile est au cœur de leur culture et façonne leur quotidien. « Ils vivent avec les serpents, donc ils en voient lors de leurs transes » : faux. La réalité montre que c’est plus compliqué que cela. Les chamans disent que le serpent est l’esprit de l’ayahuasca…

Mais tout cela pose des problèmes à la pensée rationaliste qui n’arrive pas à expliquer le phénomène… Ils ne cherchent qu’à comprendre avec leur tête. Or il y a des choses qui ne se comprennent qu’avec le cœur ou qu’avec le corps. Il faut parfois apprendre à laisser la tête de côté. C’est toute la différence entre savoir et sentir, entre regarder et voir, entre imaginer et comprendre. L’expérience mystique concerne à la fois la tête, le corps et le cœur. Il n’est point d’accession aux forces supérieures sans l’implication de la totalité de l’être. Tout le monde peut le vérifier.

De plus, il convient de souligner ici la part subjective avouée des films de Jan : il a lui-même expérimenté l’ayahuasca sous la direction d’un chaman pour en puiser le tissu visuel de ses films. Ses films témoignent de son expérience et il est bien légitime de vouloir montrer ce que l’on a soi-même vu : on a ainsi le mérite de savoir de quoi on parle. Après ses dures expériences, Jan ne pouvait garder tout ça pour lui : c’est l’expérience qui l’a poussée au partage, non l’inverse… C’est pourquoi D’autres Mondes et Blueberry – vu et approuvé par le chamane shipibo Kestenbetsa – forment un tout indissociable de son point de vue. Je conseillerais quand même à celui qui n’a encore rien vu et qui de surcroît est néophyte en la matière de commencer par le documentaire qui apporte un éclairage nécessaire à la compréhension du film. Car bien que Jan y reproduise ses visions personnelles, il est clair qu’elles correspondent avec les visions de tous ceux qui font ce type d’expérience : figures en forme de serpents, de crocodiles, les diamants (je vous renvoie à ce propos précisément à la conférence d’Huxley qui est reproduite dans l’anthologie), la lumière, tout cela sont des éléments récurrents des visions, tout cela relève des formes archétypales et tout cela nous concerne, tous. Relisez l’Apocalypse ou le Livre d’Ezéchiel et vous y retrouverez le même type de visions.

Enfin et pour finir d’établir quelques relations entre ses films et l’art des peuples premier, je tiens à souligner l’authenticité des chants chamaniques qui participent au voyage du spectateur. Ces « icaros » – révélés par les plantes – sont les chants sacrés qui guident l’investigateur dans ses visions. Ceux qu’on entend dans le film de Jan sortent directement de la bouche du chaman. Ils ont un effet régulateur, thérapeutique. Les vibrations agissent au cœur de l’être pour le soigner, pour tenter de le guérir de son douloureux tronçonnement.

Dans votre ouvrage Les voix de l’extase, vous concentrez vos recherches sur ceux qui ont ramené un témoignage écrit de leur expérience de conscience modifiée. Mais pensez-vous que la transmission aux autres soit l’aboutissement ultime d’une telle expérience ?
Je pense que la transmission est l’ultime aboutissement de toutes expériences.
L’écrivain écrit d’abord pour lui-même. Ensuite, il peut donner…

J’ai observé que ce livre intéresse principalement un public féminin, comme si le chamanisme nous reliait à l’esprit féminin des choses… Et pourtant, l’anthologie ne comporte qu’une seule femme, que je tiens ici à saluer pour son investissement tout au long de ce projet. Isabelle Clerc est une femme remarquable et démarquée, qui connaît très bien la Colombie et l’usage du yagé chez les peuples indiens qui l’habitent. Isabelle est maintenant une sœur, que je salue solennellement.

La transmission est encore une question fondamentale. Pourquoi transmettre ? Celui qui comprend quelque chose peut jalousement le garder ou en faire profiter les autres. Certains ont peur de perdre en donnant mais cette idée naît d’une conception matérialiste des choses. Dans le domaine spirituel, il faut donner pour recevoir, hisser quelqu’un sur sa marche pour avoir une chance de franchir la suivante… L’homme est fait pour vivre avec des hommes et il ne peut rien faire seul, même si l’on prétend quand même pouvoir le faire… Transmettre, c’est aider son prochain et peut-être aussi, une forme supérieure de travail sur soi.

Quelles sont vos impressions sur la volonté actuelle de rassemblement des données concernant les états modifiés de conscience, rendue possible par internet, sur des sites comme Lycaem  ? Est-ce une démarche utile ? Que ressort-il de ces témoignages d’usagers modernes, dont bon nombre sont habités d’une démarche quasiment mystique ?
Ces sites sont une source d’informations utile, mais ils ne remplacent pas les livres et encore moins l’expérience. Mais c’est toujours intéressant de rassembler des données. Rassembler permet de comparer et parfois de comprendre. Au moins de prévenir et d’éviter certains incidents dus à l’ignorance. D’autre part, Internet est un lieu d’échanges intéressant. Un outil qui participe peut-être un peu plus à la révolution psychédélique amorcée par le docteur Leary, toujours en train de se faire, et qui participe selon les mots de Charles Duits à la « démocratisation de l’illumination »… Mais la révolution de l’esprit est-elle populaire ? À l’instar de la poésie, elle est plutôt opaque à tout populisme et il semble clair que cette révolution est avant tout personnelle. Je crois plus facilement à l’évolution de l’homme qu’à l’évolution des masses ! Mais je suis près à accepter le contraire, bien que convaincu – par simple observation – que ça va être difficile à prouver…

L’humain côtoie les plantes sacramentelles depuis la nuit des temps, certains imaginent même que celles-ci sont à l’origine de la civilisation. Aujourd’hui, y a-t-il matière à évolution pour l’homme moderne à travers ces substances ?
Ce qui est sûr c’est qu’il y a toujours matière à évoluer et que l’homme en a toujours besoin, avec ou sans substances. L’intérêt des plantes sacrées, relativement à cette question, est qu’elles induisent une conscience écologique, ce qui aujourd’hui est un facteur non négligeable. Pour Gordon Wasson, célèbre mycologue et inventeur du mot « enthéogène », ces plantes sont un important facteur de religiosité ; Terence Mc Kenna montre d’autre part que ces substances agissent directement sur l’activité linguistique du cerveau, à tel point qu’elles seraient liées à l’apparition du langage… Thèses fort passionnantes ! 

À chacun de choisir son chemin, à chacun de prendre les décisions qui seront bonnes pour lui, à chacun de les assumer. Don Juan avait dit à Castaneda (Voyage à Ixtlan) : « En aucun cas ces plantes ne constituaient les éléments essentiels de la description du monde propre au sorcier, mais elles étaient simplement un moyen aidant, pour ainsi dire, à cimenter les parties de la description qu’autrement j’aurais été incapable de percevoir. L’insistance avec laquelle je m’agrippais à ma vision habituelle de la réalité m’avait pratiquement rendu imperméable aux intentions de don Juan. Par conséquent, c’est uniquement mon manque de sensibilité qui avait justifié la continuité de l’usage des psychotropiques. »

Je crois que tout est dit dans ces paroles. À chacun d’en juger la nécessité et l’utilité pour lui-même, à chacun de choisir.

On dit parfois que plus que la politique, c’est la culture (musique, littérature, cinéma…) qui fait changer la société contemporaine. Quelle est selon vous la part d’influence qu’ont eu les créatifs initiés aux états de conscience modifiée sur la culture actuelle ?
Une part énorme. Il y a plusieurs façons de voir la chose. Mais force est de constater que si l’on en juge à l’ensemble des hommes, la politique a une influence plus importante, en termes quantitatifs. En termes qualitatifs, c’est une tout autre histoire ! La part d’influence est perceptible essentiellement dans l’art en général : dans le cinéma, dans la musique, dans la littérature. Dans la pub aussi, mais c’est là le plus affligeant : comment ne pas être affligé lorsque certains utilisent l’image de John Lennon ou de Che Guevara pour vendre des voitures ou je ne sais quoi d’autres ? La part d’influence est aussi perceptible dans l’intérêt porté aux médecines alternatives et aux méthodes de développement personnel, dans la recherche de la spiritualité (d’où le nombre croissant de bouddhistes par exemple). Les beats et les hippies ont d’une certaine façon infiltré le zen dans la contre-culture des années 70. Il doit y avoir un peu de ça ! non ?

La contre-culture des années soixante et soixante-dix a modifié la vie de nombre de gens, peut-être pas toujours dans le bon sens pour certains (mais qu’est-ce qui est bien ou mal ?), mais elle a permis à quelques-uns de trouver leur propre voie. C’est l’essentiel. « Les Indiens pas Marxistes » écrivait Ginsberg dans sa dédicace à Pablo Neruda. Il faut prendre ces paroles au sens large : « le spirituel, pas le matériel. »

J’ai noté que vous aimiez écrire sur les autres : Artaud, Huxley, Castaneda, Waldberg, Duits, Velter…. Qu’est ce qui vous pousse à cela ?
Écrire sur les autres est une façon pour moi de les remercier pour ce qu’ils m’ont transmis, pour ce qu’ils m’ont donné, tant par leur personnalité et leur essence que par leurs œuvres. J’aime passionnément fixer des visages vertigineux pour tenter d’en capter ne serait-ce qu’une singulière expression. Écrire sur les autres est aussi un moyen de faire découvrir – dans une logique de partage – des hommes remarquables à des gens qui peut-être auraient pu passer à côté. Écrire sur les autres est aussi une façon de me rapprocher d’eux avec la tête le cœur et la plume. Quand j’écris sur quelqu’un, je me sens au plus près de lui. Je peux le toucher…

Par-dessus tout, j’ai toujours eu la sensation profonde d’appartenir à une filiation d’écrivains chercheurs d’absolu et de vérité, en quête du « lieu et de la formule », une sorte de fil d’Ariane qui relierait l’alpha à l’omega, mais sans qu’on puisse jamais en saisir totalement la longueur, l’entière direction et la portée. L’idée de filiation me fascine au plus haut point et me fait dire que finalement nous ne sommes jamais seuls et que nos chemins, toujours jalonnés de fabuleuses rencontres et de miroirs à traverser, vont de gens en joies et de visages en aventures.

« Des visages, des figures, des portraits, des poètes et des parcours, au fil des oeuvres et des envies, des jours noirs et des nuits blanches, pour marquer au fer rouge l’empreinte sacrée d’une joyeuse filiation inscrite dans le registre du feu et dans un face à face sans fin -« 
P.B.

Mais je suis bien conscient aussi qu’écrire sur les autres, c’est encore et toujours écrire sur soi-même…

Après les 16 portraits des Voix de l’Extase, le papier sur André Velter et Georges Perec, que nous réservez-vous d’autres ?
La liste ne peut plus s’arrêter, elle s’arrêtera net seulement le jour où la Grande Faucheuse surgira (le seul portrait qu’il nous sera à jamais impossible de faire correctement)…
Mon dernier papier, concernant Georges Perec, est surtout un prétexte, une occasion saisie sur le vif qui m’a été donnée par la vie, et s’inscrit pleinement dans ce que Claudel appelait « la jubilation des hasards »… Ce papier marque au fer rouge la translation sans retour Pau-Paris et la fixation dans cette ville où pullulent justement nombre de visages qui m’ont poussé à la conversion de l’être et de la parole. Ce déplacement me stimule et me pousse à écrire toujours plus jusqu’à l’épuisement. Après pignon sur rue, je me fais pignon sur Net.. (rires)

Mon prochain livre (Mode d’emploi de la parole magique) est aussi composé de visages en quête de vérité et de connaissance, cherchant dans la littérature une parole d’éveil, en opposition à ce que Gurdjieff appelle la « parole putanisée », à ce qu’on pourrait aussi appeler « l’extension du domaine du médiocre », bref, une littérature tout juste capable « d’aiguiser le bec des corbeaux » mais qui pourtant inonde les librairies et pollue les magazines littéraires.

Enfin, d’autres portraits commencent à s’écrire, et bientôt, nous les entendrons peut-être crier, nous les entendrons peut-être dire la rumeur des verbes dans un concert d’échos et dans la résonance nouvelle des ravissements…

 Pour conclure, quels sont vos (autres) projets et que souhaiteriez-vous voir évoluer dans la perception du public face à l’approche psychédélique du monde ?
Ce qui doit évoluer, c’est la tolérance, le niveau de compréhension, de conscience et de sincérité. Ce que je souhaite profondément, c’est que les gens se débarrassent de leurs œillères et cherchent réellement à comprendre les choses par eux-mêmes, sans se conformer aux idées reçues et au prêt à penser qui n’a de cesse d’encrasser la conscience. Ensuite, tant que les gens se respectent et sont tolérants les uns envers les autres, il n’y a pas de problème ! Le respect est la base de tout et il suffit à lui seul pour vivre un monde meilleur, moins médiocre et plus magique.

Prenons un exemple concret de « sincérité » : si demain, tous ceux qui se disent « chrétiens » (je prends cet exemple car ils sont nombreux et dirigent souvent le monde) se mettaient à vivre réellement selon les préceptes du Christ (ce qui paraît logique pour un chrétien ! mais force est de constater encore, l’écart entre ce que les gens disent et ce qu’ils font, entre ce qu’ils voudraient être et ce qu’ils sont vraiment), je vous promets que les choses changeraient du tout au tout, et que « la perception du public face à l’approche psychédélique du monde » ferait un grand pas en avant. Mais je sais que c’est impossible et que pour beaucoup la sincérité ne restera qu’un mot vide de sens. Faisons donc avec.

Mes projets sont aussi nombreux et diversifiés que convergents. Je poursuis la rédaction de plusieurs livres – essais, poésie, nouvelles, textes divers… et de quelques papiers. Le futur s’avère donc plutôt florissant mais je m’en tiendrai pour l’instant rigoureusement au moment présent, car c’est ici et maintenant que tout se joue, de notre naissance à notre mort, depuis peut-être bien avant jusqu’à peut-être bien après…

PUBLICATIONS

ESSAI
Mode d’emploi de la parole magique
(essai sur les pouvoirs du langage), éditions Dervy, novembre 2005.

ANTHOLOGIE
Les Voix de l’Extase
, l’expérience des plantes sacrées en littérature (anthologie), Trouble-fête, 2005.

POESIE
« La tempora de la mediocritat », Pèir Bonassa, in Reclams n° 788/789, p. 46 & 47 – De genèr a junh de 2003, Sèrra de Morlàs, Arrevirada occitana : Joan Breç Branar.
Cendre et Lumière suivi d’Affabulations et autres textes, éditions du C.I.D.E.C, Pau, novembre 2000.
Odussea, Bonnasse/Etchepare, éditions du C.I.D.E.C, Pau, novembre 2000.
Troubles, éditions du C.I.D.E.C, Pau, mars 2000.

ARTICLES
Au 13 de la rue Linné, digressions sur un détail déterminant du second chapitre d’une œuvre de Georges Perec
lelitteraire.com, août 2005 
André Velter, au cabaret de l’éphémère le chant de l’éternel présent
lelitteraire.com, juillet 2005

Plus d’informations :
www.pierrebonnasse.com

 

   
 

Entretien conduit par stig legrand  le 1er septembre 2005.

 
     
 

Commentaires fermés sur Entretien avec Pierre Bonnasse (Mode d’emploi de la parole magique – essai sur les pouvoirs du langage)

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Entretien avecJacques Damade (Les éditions de la Bibliothèque)

A l’extrême pointe du XVIIe arrondissement de Paris, nous rencontrons Jacques Damade, fondateur des Editions de la Bibliothèque

Les éditions de la Bibliothèque… Voilà un nom qui tient à lui tout seul les deux extrémités, si l’on veut, de l’existence d’un livre – de l’objet-livre : si le texte s’esquisse, croît puis mûrit dans l’âme de l’écrivain, le livre, lui, prend corps chez l’éditeur pour achever son parcours sur les rayonnages du lecteur qui l’aura choisi. Il y a dans ce nom quelque chose d’intimiste, d’un peu secret ; aussi n’y a-t-il rien d’étonnant à ce que les bureaux de la maison se confondent… avec le domicile de son fondateur, Jacques Damade. À peine entre-t-on dans le salon que se jouent sous les yeux des mélodies confuses de tissus bigarrés, d’objets hétéroclites qui semblent ramasser là, dans cet appartement perché au 5e étage d’un immeuble de l’extrême pointe du XVIIe arrondissement, tous les horizons du globe. Une sorte de condensé de voyages, des morceaux d’ailleurs qui suggèrent combien le monde peut être beau.

Et des livres, partout des livres, soigneusement rangés ou en piles effondrées. Des livres de toutes sortes – et les regarder dans leur diversité est aussi un voyage… gros volumes reliés de cuir que l’on devine chargés d’années, livres d’aujourd’hui moins chenus mais qui, affichant quelque usure, racontent un peu des mains qui les ont tenus et des yeux qui les ont lus, des livres tout neufs, aussi, dont certains manifestement droit sortis de chez l’imprimeur : les dernières parutions de La Bibliothèque. Petites merveilles de sobriété luxueuse : couvertures en typo avec rabats – dont chacune se distingue de l’autre par de menues nuances de teintes, ou de textures ; elles sont, m’apprendra Jacques Damade, choisies de conserve avec l’auteur chaque fois que cela se peut – cahiers cousus, belles pages crème et douces au toucher, typographie aérée… Des livres dont la beauté est autant visuelle que tactile.
Les éditions de la Bibliothèque, on s’en doute, est l’aboutissement d’une belle histoire d’amour des livres. Laissons donc Jacques Damade nous la raconter…

Quand sont nées les Éditions de la Bibliothèque ? Qu’est-ce qui a présidé à leur naissance ?
Jacques Damade :
C’est une maison qui est née en 1992, de la confluence de deux choses : une bibliothèque de famille, qui avait été constituée entre 1730 et 1840 par trois personnes, et une passion pour Borges, dont une citation figure sur chacun des livres que je publie [Me sera-t-il permis de répéter que la bibliothèque de mon père a été le fait capital de ma vie ? La vérité est que je n’en suis jamais sorti. Jorge Luis Borges – NdR]. Vous remplacez dans cette phrase « père » par « grand-père » et vous obtenez la clef de ma démarche d’éditeur : cette passion pour les livres, qui m’anime depuis mon plus jeune âge, m’a été communiquée par mon grand-père. De temps en temps il puisait dans la bibliothèque familiale un livre qu’il me donnait à lire – et le premier de ceux-là, Voyage à Londres, de Louis Simond, a d’ailleurs été le premier que j’ai publié. C’est un récit de voyage qui date de 1811 ; il a été écrit par un Français qui a vécu aux États-Unis juste après la Révolution, puis qui est reparti à Londres ensuite. Cela donne un récit très singulier, qui baigne successivement dans l’Ancien régime français, la société américaine, et la société anglaise. Ma décision de publier ce livre, puis les autres qui ont suivi, est une conséquence de la dispersion de cette bibliothèque de famille, intervenue, pour des raisons de succession, quelques années avant que je devienne éditeur. À ce moment-là, je ne me sentais guère concerné par cet éparpillement. Mais je pense que j’ai tout de même subi une sorte de traumatisme – bien que le terme soit peut-être un peu fort – en voyant disparaître cette bibliothèque, qui comptait, entre autres, une Encyclopédie, et des traductions de Shakespeare du XVIIIe siècle. Sans vouloir faire de la psychanalyse de bas étage, je pense qu’en entreprenant de rééditer certains des ouvrages issus de cette bibliothèque perdue, puis ensuite d’autres textes venus d’autres sources, j’ai opéré une manière de compensation ; c’est une façon, pour moi, de dire à mon grand-père que cette bibliothèque est encore là… enfin en disant cela, je suis peut-être en pleine fantaisie (rires) !

Donc à la base, mon projet éditorial consistait à publier des ouvrages rescapés de la bibliothèque familiale qui n’avait pas été réédités. Je vous citerai parmi ces titres Vu sur l’Acropole de Chateaubriand, Épices et produits coloniaux de l’abbé Raynal, De l’origine et du progrès du café d’Antoine Galland… Antoine Galland est l’homme qui a rapporté Les Contes des mille et une nuits en France ; numismate, il s’est mis à retranscrire, avec l’aide d’un compagnon venu d’Alep, les textes de ces contes orientaux pour se divertir ! il paraît même – et ce n’est pas moi qui l’avance… Borges en parle très bien dans Histoire de l’éternité – que parmi les contes les plus connus, il y en aurait un ou deux qui seraient du cru d’Antoine Galland.

Pour les dix premiers titres du catalogue à peu près, je m’en suis donc tenu au corpus que m’offraient les restes de la bibliothèque familiale. J’ai commencé à me détacher de ce corpus en publiant Jean Lorrain. Maintenant, il m’arrive de m’aventurer jusque dans la littérature contemporaine : je viens de publier Voyageuse, un texte signé Solander, une jeune auteur de 31 ans, qui est le récit d’un voyage à la fois intérieur et géographique ; puis ensuite sortira un second livre de Pierre Lartigue, la suite de L’Inde au pied nu.

Comment s’est opéré le passage d’une démarche de bibliophilie – rééditer des livres anciens et rares – vers de l’édition, plus classique, de textes contemporains ? comment vous êtes-vous ouvert à des auteurs comme Pierre Lartigue ou Sollander ?
En fait, mon projet éditorial de départ reposait sur l’intention de publier une série de récits de voyage en Europe – un texte par pays – avant l’industrialisation et de réaliser, ainsi, une sorte de mosaïque européenne avant la généralisation de la machine à vapeur. Mais cette idée ne s’est jamais vraiment concrétisée ; de plus, le nom que j’avais choisi pour cette collection, « Le Voyageur européen », était déjà pris. Ce nom a tout de même légué au passage son logo à la maison : les lettres LVE en typo – et comme ce nom a disparu au profit de « L’Écrivain voyageur », on retrouve bien les lettres mais dans le désordre… cela devient un logo un peu abstrait ! j’ai donc dû m’orienter vers d’autres choses… vous savez, être éditeur, c’est passer son temps à trahir ses rêves ! c’est avoir une idée, puis une autre, une autre encore… et en même temps rester capable de répondre à l’extérieur. Donc aux propositions que l’on peut me faire. Je ne suis pas qu’un éditeur enfermé dans ses toiles d’araignées ! Ce n’est pas seulement l’ancienneté d’un texte qui va m’attirer, mais ses qualités purement littéraires : je suis extrêmement sensible à la langue, à la perfection du style. J’aime me dire qu’un écrivain inscrit son oeuvre dans une possible durée. Les textes d’aujourd’hui qui m’intéressent sont des textes très écrits, tels ceux de Pierre Lartigue, de Michel Orcel, et qui ont peu ou prou à voir avec le voyage – dans des registres qui sont les miens.

Ce serait donc cette inscription dans la durée qui ferait le lien entre des auteurs comme Vincent Voiture, par exemple, et quelqu’un comme Pierre Lartigue ?
Oui, c’est ça, cette idée qu’on se bagarre avec le temps – tout en étant de plain pied dans le présent : je ne pense pas que Voiture, quand il écrivait une lettre à ses amis de la Chambre Bleue, se posait la question de la postérité et de la vie éternelle ! Pour moi, le mystère de la littérature, c’est que tout d’un coup, une phrase, parce qu’elle est agencée d’une certaine façon, va tenir – tenir la distance et traverser les années. Cela dit, je peux très bien me tromper au sujet des auteurs d’aujourd’hui ! je n’ai pas encore conclu de pacte avec l’au-delà !

Vous apparteniez déjà au monde de l’édition quand vous vous êtes lancé dans cette aventure ?
Non, pas du tout, j’étais enseignant. J’ai aussi été pigiste à Libération, au tout début des années 80 ; je travaillais avec, entre autres, Gérard Lefort, Gérard Mordillat – au service livres.

Votre catalogue présente quatre collections – « L’Écrivain voyageur », « Les Billets de la Bibliothèque », « Les Portraits de la Bibliothèque » et « Les Utopies de la Bibliothèque ». Existaient-elles dés le départ de votre maison ou bien se sont-elles créées au fur et à mesure ?
La maison a commencé avec une seule collection, « L’Écrivain voyageur », qui était censée accueillir le projet que je vous exposais tout à l’heure. Les autres collections, elles, sont nées de manière très empirique, en fonction des ouvrages que je prévoyais d’éditer. Par exemple, « Les Utopies de la Bibliothèque » ont vu le jour quand un de mes amis m’a proposé un très beau texte qu’il avait écrit sur les jardins Albert Kahn [Albert Kahn, les jardins d’une idée, Pascal de Blignières, avec dix dessins de Rima Shaw – NdR] ; l’idée de faire se rencontrer, par le biais d’un livre, deux artistes dont les réalisations ne se sont jamais croisées m’a paru intéressante, c’est donc devenu le concept d’une collection un peu à part, où les livres sont d’un format plus important et enrichis d’illustrations. Cette collection compte aujourd’hui un second titre, Paris 1860, qui réunit dix-neuf gravures de Charles Méryon et des textes de Baudelaire. Les deux hommes avaient bien un projet de livre en commun – ils s’étaient d’ailleurs rencontrés à plusieurs reprises pour cela – mais le livre n’a jamais été réalisé. On a donc décidé de faire ce livre en reprenant les textes des Tableaux parisiens et les gravures que Méryon avait exécutées sur Paris. La publication de ce livre a donné lieu à une exposition – ce qui est à souligner, car Méryon est beaucoup plus célèbre aux États-Unis et en Angleterre qu’en France.
 
Dans ce genre d’ouvrage, il y a une part très importante d’apport personnel, puisque c’est vous qui orchestrez la reconstruction du livre, le rassemblement des pièces…
C’est la même chose pour les anthologies, et c’est bien là ce que je préfère dans mon activité d’éditeur – c’est-à-dire fabriquer des livres pour lesquels je vais effectuer des recherches pendant quelques mois, seul ou avec l’aide de spécialistes. Constituer une anthologie, ce n’est pas si simple que cela : dans tous les cas, il faut que l’ouvrage final fonctionne comme un tout cohérent ; il faut veiller à ce que les différents morceaux rassemblés n’aient pas l’air de papillons morts conservés dans du formol et épinglés là n’importe comment. Cela ne demande pas forcément de longues recherches mais au moins une idée très précise de ce qu’on va faire.

Quand vous publiez des textes anciens il doit y avoir un gros travail d’établissement du texte ?
Oui, il y a toujours des hésitations quant à telle ou telle forme, mais comme je ne travaille nullement dans l’intention de proposer une édition savante – je ne suis pas assez universitaire, pas assez scientifique pour cela ; il y a d’ailleurs une pointe de mélancolie quand je dis ça… – ma tâche est relativement simplifiée. Je veux que la langue, même très ancienne, soit accessible à tout le monde. J’évite donc les jargons, les langages hyperspécialisés dont usent parfois les universitaires – cela dit, l’université m’intéresse dans son sérieux par rapport aux textes.

C’est dans cette optique-là que les textes sont présentés dans une orthographe modernisée ?
Oui ; de toute façon, je pense qu’à partir du moment où vous ne touchez pas aux mots, que vous écriviez les désinences verbales « ait » au lieu de « oit », par exemple, n’a pas grande importance – d’autant qu’autrefois, les prononciations et même les graphies étaient extrêmement fluctuantes. Je voudrais citer un livre que j’aime beaucoup, qui reprend certains textes sur les animaux de l’Histoire naturelle de Pline [Des animaux, Pline l’Ancien – NdR]. Nous avons choisi de recourir à une traduction du XVIe siècle, celle d’Antoine Du Pinet : je trouvais qu’il y avait un accord absolument saisissant entre cette langue française et le latin de Pline, c’est-à-dire une commune naïveté enthousiaste ; j’ai donc pris le risque de garder intacte la langue du XVIe avec bien sûr une légère modernisation de l’orthographe.
 
Lorsque vous élaborez une anthologie, qu’est-ce qui vous inspire au départ ? Un désir esthétique purement arbitraire ?
Non ; ce qui me guide, c’est plutôt l’envie de faire une enquête sur un sujet qui m’intéresse. Bien sûr, il y a une part d’arbitraire dans mes choix de textes, assez peu de justification scientifique, et ils sont le reflet de la vision personnelle que je peux avoir de tel ou tel thème. Mais ces choix sont toujours sous-tendus par de véritables intentions, et des recherches préalables sérieuses. Par exemple, pour choisir les lettres de Voiture que j’allais publier, j’ai lu toutes ses lettres, et tout ce que j’ai pu autour de cet auteur ; certes, ces investigations n’ont duré que quelques mois et n’ont rien à voir avec ce qu’accomplissent les spécialistes de Voiture, mais cela montre que ce n’est pas pour autant un travail de dilettante !

Alors justement, puisqu’on parle de ce livre, pourriez-vous m’en expliquer un peu la genèse ? qu’est-ce qui vous a amené à publier dans un même volume ces lettres de Voiture et Le Langage des tétons ?
L’envie de réhabiliter, d’une certaine manière, le mouvement précieux auprès des lecteurs d’aujourd’hui, qui n’en retiennent souvent que ce que Molière en a dit dans ses pièces. L’idée du livre – qu’on pourrait comparer à un diptyque – était donc, en premier lieu, de proposer des textes vigoureux, plaisants, qu’on ait envie de lire, et surtout de ne montrer que ce que le courant précieux a offert de meilleur. Je n’aurais bien évidemment pas l’outrecuidance de prétendre que j’ai extrait là la quintessence de la préciosité – mes choix résultent de mes lectures, qui n’on pas couvert l’ensemble du corpus, mais il m’a semblé que c’était là les textes les plus savoureux.
Les lettres de Voiture appartiennent très clairement au mouvement précieux ; quant au Langage des tétons, sa vivacité, sa drôlerie et sa férocité galante, l’inscrivent bien dans cette mouvance, qui a été tant raillée par Molière. Ces textes nous parlent toujours ; or aujourd’hui, quand on parle de littérature précieuse, les gens ont tendance à trouver cela ridicule, à ricaner. Et les Lettres de Voiture, tout comme Le Langage des tétons m’ont semblés à même de témoigner de ce que le mouvement précieux a apporté d’essentiel : une certaine émancipation de la femme, une légèreté ludique, le sacre de la lettre comme genre littéraire, et un tournant dans l’évolution de la pensée puisqu’il a marqué l’apprentissage des « bonnes manières » aux nobles, dont il a urbanisé les comportements et rendu possible le passage du guerrier au courtisan… C’est donc loin d’être un mouvement grotesque et ridicule ! 

Jusqu’à quelle époque remontez-vous pour puiser la matière de vos anthologies ?
Je ne remonte pas au-delà du XVIe siècle – vous me direz que Pline appartient à une époque bien antérieure, mais la traduction que j’ai utilisée, elle, date du XVIe.

Vous publiez combien de titres par an environ ?
Ce n’est pas très régulier, et puis je suis un peu « saisonnier » : en général il y a un ou deux titres à l’époque des vendanges, et un ou deux au printemps. Là je suis en train de travailler à la réédition d’ouvrages épuisés. Mais avec prudence : pas plus de deux ou trois rééditions par an de façon à ce que le catalogue ne soit pas trop déplumé. Depuis que mon stock a brûlé avec l’entrepôt des Belles-Lettres, je suis devenu très prudent ! lors de l’incendie, je suis passé de 15000 à 1300 livres en stock. Dans cet ensemble, il y avait des livres que je n’arrivais pas à vendre… pour le coup, le problème a été réglé de façon radicale !

Comment se relève-t-on d’un coup pareil, quand on ne s’appelle pas Gallimard, Albin Michel… ?
Eh bien tout d’abord grâce au CNL : après avoir réagi de manière tiède dans un premier temps en nous proposant des emprunts, on nous a octroyé de véritables aides. C’est-à-dire que ceux qui ont tout perdu dans cet incendie ont été aidés à hauteur de 75 % à peu près. Avec ça, on peut penser que le phénix a quelque chance de renaître. Ensuite on a bénéficié d’une grande campagne publicitaire, dans Libération, ou Le Monde – et c’est d’ailleurs à cette occasion-là que le nom des Éditions de la Bibliothèque est apparu plus fréquemment dans ces journaux ! Et puis il y a eu des initiatives de la part des petits éditeurs lésés, qui se sont rassemblés, ont créé le Prix du Petit Gaillon – la première édition a été organisée en un mois : un mois pour trouver les membres du jury, lire les livres, se réunir, délibérer et élire le lauréat ! Ça a été une opération rondement menée !
Au départ, le prix ne concernait que les éditeurs incendiés mais aujourd’hui, il s’adresse à tous les éditeurs indépendants, tous ceux qui font de l’édition de création.

Puisque vous publiez des auteurs contemporains, est-ce que vous recevez beaucoup de manuscrits ?
Non, très peu. Il faut dire que je publie très peu d’auteurs contemporains – environ un ou deux dans l’année ! et puis j’ai un rythme de publication somme toute assez lent. Et entre les amis, les relations que je peux avoir, il se trouve toujours quelqu’un qui va me proposer des choses. Jusqu’à présent, ça ne m’est jamais arrivé de publier un manuscrit reçu par la poste.

Quels ont vos projets sur le court terme ?
Il y a un projet en cours mais dont je préfère ne pas parler parce que les choses ne sont pas suffisamment engagées. Pour rester dans le concret, il y a un récit de voyage en Indonésie signé Pierre Lartigue – la suite de L’Inde au pied nu – qui va bientôt sortir, et dans la collection « Les Portraits de la Bibliothèque », il va y avoir un livre sur Cartouche, sous forme d’anthologie. Ce sont là les projets les plus immédiats.

Envisagez-vous d’augmenter le nombre de vos publications ?
C’est une question récurrente… et que je repousse chaque année !

NB – Les Éditions de la Bibliothèque font partie du groupe Athélès, qui rassemble des éditeurs indépendants afin qu’ils puissent se diffuser eux-mêmes. Chacun de ces éditeurs dipose de son catalogue en ligne sur le site d’Athélès.

Les livres de La Bibliothèque sur lelitteraire.com :

Le Langage des tétons & Lettres de Vincent Voiture
L’air et le feu Les Français vus par les Russes – Une anthologie constituée et présentée par A. Garcia et Y. Gauthier.
Naissance du fantôme – Une anthologie proposée par Jean-David Jumeau-Lafond.

   
 

Propos recueillis par isabelle roche le 19 mai 2005.

 
     

Commentaires fermés sur Entretien avecJacques Damade (Les éditions de la Bibliothèque)

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Entretien avec Jean-Luc André d’Asciano (editions l’Oeil d’or)

Pour sa première contribution, Pascale Orellana nous fait découvrir une jeune maison d’édition, l’Oeil d’or

Nous avions rencontré Pascale Orellana il y a quelques mois, tandis que nous découvrions Garance Éditions. Profondément engagée dans l’aventure éditoriale avec son compagnon Thierry Chevillard, avocat mais surtout romancier, Pascale est aussi une chronqiueuse de talent dans le domaine de l’art. Elle s’intéresse tout particulièrement à la danse contemporaine et lorsqu’elle nous a proposé d’écrire pour lelitteraire.com, nous avons accepté avec d’autant plus de plaisir que, grâce à elle, la danse, sujet encore non abordé dans nos pages, aura désormais droit de cité.
La rédaction. 

De James Ellroy, majesté du polar, à « Manou Binocles », ami des tout-petits, le parcours éditorial de la maison d’édition L’œil d’or navigue aussi sur les chemins de la modernité en danse avec les Mémoires de Loïe Fuller, pionnière de la scénographie. Ces thèmes éclectiques n’ont rien à voir avec les tendances médiatico-littéraires (c’est assez rare pour être souligné) et sont de véritables choix de cœur pour Jean-Luc André d’Asciano. Les désirs de ce jeune éditeur vont vers les sentiers hors normes et les marges de l’édition. Ainsi, Sidi Larbi Cherkaoui…Rencontres, dernier opus publié, propose un regard sur une expérience réalisée par Sidi Larbi Cherkaoui, jeune chorégraphe contemporain belge reconnu. Au sein d’un atelier de danse, le chorégraphe a accompagné pendant plusieurs mois une troupe de jeunes handicapés et créé avec eux un spectacle, Ook. L’auteur du livre, Joël Kerouanton, est travailleur social auprès de jeunes adultes handicapés dans un Centre d’Aide par le Travail dit « à caractère artistique ».
Leçon d’humilité, l’ouvrage met surtout en avant l’idée qu’il n’existe pas un seul corps adapté à la danse, mais que le mouvement dansé se niche dans tous les corps.
Jean-Luc André d’Asciano y croit.

 

Depuis quand existe la maison d’édition l’œil d’or ?
Jean-Luc André d’Asciano :
Depuis fin 1999, avec pour premier titre un ouvrage sur James Ellroy dont nous venons d’épuiser le premier tirage à 2500 exemplaires. Un second tirage, revu et augmenté, est prévu en février-mars 2005, histoire de remettre à jour ces entretiens et textes analytiques qui le composaient. Il était paru au moment de la publication d’American Tabloïd ; nous n’évoquons donc pas les titres postérieurs. Dans cette version il y aura une interview de son nouveau traducteur et j’ai écrit un texte sur les différentes évolutions stylistiques d’Ellroy. Nous publions entre trois à cinq titres par an et nous nous efforçons de rester à cinq titres par an.

 

Votre activité d’éditeur est-elle un travail à temps plein pour vous ?
Je suis éditeur professionnel mais à mi-temps car la maison ne rapporte pas suffisamment pour que je puisse m’attribuer un salaire plein. J’ai une salariée à mi-temps, vivant à Bruxelles. Je ne me paye pas vraiment mais j’écris par ailleurs, j’ai quelques droits d’auteur et je donne des conférences. Auparavant, j’étais enseignant dans un institut de sourds profonds et dans une classe d’enfants trisomiques mais j’ai arrêté. Je reviens ponctuellement à l’enseignement à travers l’animation d’un atelier d’écriture en faculté pour des étudiants de licence.

 

Présentez-nous les collections, avec leurs noms délicats…
Le nom des collections donne un côté pérenne à une maison d’édition ; j’ai dû m’y soumettre. L’édition est un vrai plaisir mais j’ai des goûts très éclectiques et je me suis dit que ça allait être un vrai casse-tête. D’où ce côté fantaisiste et ouvert. Il y a « Fictions et Fantaisies », car la seule notion de fiction me semble assez réduite, « Mémoires et Miroirs » car au départ nous avions des textes de mémoires assez inclassables que je voulais publier, avec ce côté miroir de l’imaginaire ; « Plaisirs et Paresses » puisque nous avions deux livres de cuisine et le côté art de vivre me plaisait, puis « Essais et Entretiens », dont fait partie le texte de Joël Kerouanton que nous évoquons sur Sidi Larbi Cherkaoui et son travail de chorégraphe avec des personnes handicapées. J’étais tenté d’oser davantage de collections mais je vais déjà essayer de remplir et de développer celles qui existent déjà. Même si je compte publier d’autres textes ayant trait à la danse, je ne voulais pas créer une collection spécifique pour la danse.

 

Connaissiez-vous l’auteur de Rencontres…, Joël Kerouanton, avant de publier son livre ?
Non, c’est vraiment un pur hasard. J’ai reçu le livre par la poste. Joël Kerouanton est travailleur social dans un Centre d’Aide par le Travail à caractère artistique. Il s’occupe de personnes adultes handicapées et est très intéressé par le monde de la danse dans le cadre de son activité professionnelle.
En ce qui concerne plus particulièrement ce texte écrit par Joël, autour du travail de Sidi Larbi Cherkaoui, il s’agit pour moi d’un livre portant non seulement sur la danse, mais aussi sur un acteur trisomique, sur l’intégration des handicapés, sur le handicap et l’art vivant.

 

Ainsi le monde du handicap ne vous était pas inconnu lorsque Joël Kerouanton vous a proposé son travail sur le projet de Sidi Larbi Cherkaoui ?
J’ai, au départ, un intérêt personnel pour le monde du handicap qui ne m’était pas inconnu et que je comptais défendre. Par ailleurs, la personne qui travaille avec moi au sein de L’œil d’or connaît le monde de la danse, ce qui m’a conduit à demander l’obtention d’une licence de « tourneur » pour pouvoir permettre à des amis qui font des spectacles de danse de vendre leurs spectacles. J’ai donc un pied dans la danse en tant qu’amateur et un pied dans le monde du handicap par mon passé professionnel. Quand j’ai reçu le livre j’ai pensé que les deux concordaient bien.

 

Le chorégraphe du projet, Sidi Larbi Cherkaoui, est un personnage important de la scène chorégraphique contemporaine ; il est le jeune interprète-chorégraphe dont on parle, la presse est dithyrambique. Quels sont les contacts que vous avez eus avec lui ?
C’était assez curieux car Joël Kerouanton, l’auteur, et Sidi Larbi Cherkaoui ont été très humbles en termes d’égo. Ils étaient attentifs, attentionnés, prêts à reporter nos rendez-vous. Sidi Larbi Cherkaoui s’est vraiment rendu très disponible pour partager ce projet. Ce qui est amusant, c’est que lorsqu’il est venu ici, à mon domicile, il s’est senti très rassuré, face au phénomène de notoriété qui sévit autour de lui actuellement. Qu’une structure alternative, au fonctionnement quasi artisanal prenne ce projet en charge le rassurait.

 

Ce texte est une formidable leçon de théâtre !
Absolument ; j’ai d’ailleurs questionné plusieurs fois Sidi Larbi Cherkaoui sans détours à propos de ses deux dernières créations réalisées avec des non-danseurs. Je pensais que ces derniers avaient dû avoir des difficultés physiques à danser, mais Sidi Larbi Cherkaoui m’a répondu qu’il n’y avait pas eu de problème et que lorsque l’on est en scène, on agit et c’est tout.
Son souci en tant que chorégraphe est de faire émerger le geste dans l’instant, un geste neuf à partir d’un corps. Ce sont des choses que l’on retrouve en pratique dans les ateliers de danse. Là, il parvient, au bout du compte, à présenter un spectacle éminemment professionnel et il n’y a pas cette espèce de « regardez je travaille avec des gens qui n’appartiennent pas au domaine de la danse… ». C’est un produit fini et il n’y a aucune ambiguïté ; un spectacle construit, avec une qualité technique et visuelle sans failles.

 

Les termes utilisés dans le livre sont ceux de l’auteur, travailleur social ; ils ne sont pas ceux d’un critique de danse, est-ce ce qui vous a intéressé dans la proposition ? De plus on est parfois dans un langage théâtral plus que chorégraphique (on parle d’acteurs, de metteur en scène…)
C’est vrai, on est dans le « qui, comment, quelle fonction, quel terme »… À la relecture j’avais fait remarquer à l’auteur qu’il utilisait des termes ambigus, lui demandant si c’était un choix. Ce n’était pas un choix mais n’étant pas du monde de la danse, l’auteur ne parvenait pas à qualifier les choses autrement.
Quand j’ai reçu ce texte, je n’avais vu aucun spectacle de Sidi Larbi Cherkaoui ; j’avais des amis qui aimaient et d’autres qui détestaient, on retombait toujours sur cette question « est-ce toujours de la danse, est-ce encore de la danse ? » (d’ailleurs Sidi Larbi Cherkaoui travaille sur un futur spectacle lié au cirque). Cela m’a intrigué et lorsque j’ai eu le livre entre les mains, je trouvais que l’on pouvait très bien le lire sans avoir vu les spectacles. Il y a une description réelle de l’ambiance et de la scène qui fonctionne très bien. Un regard de spectateur est vraiment donné. Cette façon de parler de plusieurs spectacles d’un point de vue de spectateur pur, au point que celui qui n’a pas vu les spectacles puisse quand même lire le livre et ressentir l’émotion, les interrogations et parfois la gêne qu’ils suscitent est très appréciable.
J’avoue aussi avoir eu en main plusieurs grands textes critiques sur la danse dont certains m’ont vraiment impressionné (par exemple Poétique de la danse contemporaine, de Laurence Louppe, paru aux éditions Chiron en 2000). D’autres sont plutôt des textes journalistiques assez jargonneux, qui tournent en rond et essaient d’ériger la danse en quelque chose d’inatteignable.
Je suis content de voir que l’auteur n’est pas critique ; il n’a pas feint de l’être et n’a pas fabriqué un texte lourd avec des mots complexes, une analyse quasi métaphysique. Il n’en avait techniquement pas l’envie et il a résolument adopté le parti pris inverse de faire un texte simple et j’avoue que c’est aussi ce qui m’a beaucoup plu.

Le questionnement de l’auteur sur la manière de verbaliser les émotions qu’il ressent est aujourd’hui la question incontournable soulevée par le spectacle vivant et la danse en particulier : comment parvenir à mettre en mots ce qui est de l’ordre du visuel, du non-verbal, dans un certain rapport au temps ?
N’est-ce pas aussi une tentative de casser cette forme d’élitisme qui entrave encore parfois la réception de la danse contemporaine ?
Il y a des spectacles très joyeux et drôles. L’intérêt de la démarche de l’auteur, travailleur social dans un centre d’aide par le travail, toujours en relation avec des personnes handicapées, est qu’il adopte ici un point de vue de spectateur. Sidi Larbi Cherkaoui a travaillé en tant que chorégraphe avec un groupe de personnes handicapées. Au final, il propose un spectacle riche en émotions. En réponse à cela, Joël Kerouanton, en tant que personne accomplissant un travail analogue, n’a pas oublié que le but final n’est pas l’insertion des personnes handicapées, mais la construction d’un spectacle qui provoque de l’émotion et qui dise quelque chose. Ce qui revient à se poser des questions sur ce qu’est cette mise en scène, ce travail proprement dit. J’ai bien senti que l’auteur était « soufflé » par cette scène où les acteurs mettent en scène la maternité… Jamais Joël Kerouanton n’aurait osé réaliser cela dans son travail quotidien, ou même l’évoquer ; mais là, oui, il fallait oser, il fallait oser traverser cette idée.
Je crois qu’avec les personnes handicapées, quelles qu’elles soient, mais aussi avec les autres, le geste juste, celui qu’on attend, ne va pas être celui qui sera répété, ce n’est pas forcément le geste dit « technique ». Là, au-delà de toute émotion, le geste a germé, a émergé de manière « naturelle », et cela renvoie à la personnalité très profonde, à l’intime ; à la personnalité même de l’interprète sur scène, de ses possibilités intrinsèques.

Dans l’ouvrage, on peut lire, et cela éveille un sentiment très fort (…) il faut capter la différence par rapport à la personne handicapée… Combattre l’idée du manque chez les personnes handicapées… Sidi Larbi Cherkaoui parvient à provoquer un renversement de la pensée : la personne handicapée apporte du geste, de la matière, de l’émotion.
La personne handicapée transfigure les choses. Je dois dire que toutes les personnes handicapées que j’ai rencontrées sont nées handicapées. Elles possèdent bien en elles la notion de différence, mais pas la notion du manque, puisqu’elles n’ont jamais connu d’autre situation « corporelle » que la leur, d’autres façons d’être, d’autres situations.
Ce livre a révélé, lorsque nous nous rencontrions avec Joël Kerouanton et Sidi Larbi Cherkaoui, ayant tous les trois travaillé mais de manière différente auprès des personnes handicapées, des difficultés concernant la terminologie à employer. Évoquer un des acteurs, Marc, en le présentant comme « trisomique » est très dur mais c’est le vrai terme ; dire « mongolien » c’est absurde, mais dire « personne ayant un problème de chromosome » serait de la pure hypocrisie. Nous étions face à de vrais soucis de dénomination y compris par rapport à d’autres personnes de la troupe parce qu’il y avait aussi des acteurs dits « psychotiques », qui eux ne sont pas des « handicapés ». Nous étions confrontés à ces notions catégorielles complexes où la meilleure solution pour être respectueux était d’utiliser des termes strictement médicaux.
Du coup, nous avons adopté la méthode de Sidi Larbi Cherkaoui. Dans la présentation de ses spectacles, il ne dit pas que la troupe est constituée de danseurs handicapés. Mais l’auteur, et moi en tant qu’éditeur, avons réalisé que ce qui, entre nous, était de l’ordre de l’évidence devenait plus compliqué quand il s’agissait de l’exprimer dans un texte écrit destiné à un grand public. Par rapport aux acteurs c’était rentrer dans quelque chose qui les concernait au premier plan. Nous avons donc préféré nous en abstenir sinon il aurait fallu tout expliquer. Un névrotique n’est pas un psychotique, qui n’est pas un trisomique… etc. C’était assez étonnant de voir que nous étions confrontés à cela et que nous n’avions pas vraiment trouvé de solutions. On voit là combien le monde du handicap, très dense, communique peu (ou pas) avec le reste du monde : on ne sait même pas comment établir les contacts, comment aborder les personnes, et la notion même de présentation devient compliquée.

Ce livre est un texte rare, de fond, sur la danse et le handicap…
Oui, je ne connais pas beaucoup d’autres textes qui traitent de cela spécifiquement.
Je ne m’inquiète pas pour le devenir du livre. Nous sommes une petite structure et nous avons une « bizarrerie » technique : tous nos livres se vendent mieux l’année qui suit celle de leur publication, moment où l’on se diffuse. Comme la presse est toujours un peu tardive et que les libraires attendent la presse, nous sommes dans une logique plus lente. Nous sommes répertoriés dans les FNAC… mais cela n’a pas encore entraîné de commandes car elles attendent de voir ce qui se passe.

En France, Mathilde Monnier a effectué un travail de danse et handicap il y a une dizaine d’années. Mais peu d’initiatives se sont développées par la suite. Connaissez-vous d’autres lieux où un tel travail a été entrepris ? 
Le Canada, la Belgique et la Hollande travaillent beaucoup sur ce genre de choses. La France a un gros déficit dans ce domaine-là.

Est-ce dû à une législation française très protectionniste ?
Oui, mais de manière douteuse. Si vous êtes parents d’un trisomique ou d’un autiste, il peut être pris en charge jusqu’à ses 18 ans mais au-delà, vous devez vous débrouiller. Tous les trisomiques ne sont pas indépendants comme Marc, l’acteur principal, certains sont très dépendants, et il n’y a rien à y faire. Pour les autistes, il y a une grosse structure sur Paris, autrement il n’y a quasiment rien. Les familles vont alors vivre en Belgique car il y a là bas la possibilité d’un suivi en hôpital de jour. Je suis très perplexe par rapport à la France, pays centralisé et étatique, car certains présidents ont été touchés dans leur famille par le handicap. Mais étrangement on est dans un refus total de cela ; c’est assez étonnant.
Les CAT n’ont pas du tout la possibilité de travailler avec des troupes nationales ou internationales. C’est vraiment incroyable. En France un théâtre a beaucoup travaillé avec des sourds profonds, sur la gestuelle de la scène, mais en dehors de cela, ce sont souvent de petites actions ponctuelles. Travailler avec un handicapé physique pose des problèmes structurels mais pas en matière de mode d’approche ; par contre, travailler avec des personnes ayant des difficultés « psychiques » – pour utiliser un terme vaste – est beaucoup plus compliqué. J’ai rarement vu des choses comme ça.
Il faudrait déjà qu’il y ait plus de six CAT artistiques en France.

La danse a ceci de particulier : elle met en avant la dimension émotionnelle et perceptive du corps. Il faudrait donc que les compagnies puissent entrer en contact avec les personnes handicapées qui ont, elles aussi, un rapport à leur corps particulier. Mais comment mettre cela en oeuvre ?
Il ne faut pas non plus tomber dans la parade. L’intérêt de Sidi Larbi Cherkaoui est qu’il se situe totalement hors de la prise d’otage sentimentale, il n’est pas dans le spectaculaire. Il présente son groupe comme un groupe d’artistes, et c’est tout.
C’est sa manière d’être didactique et de casser cette difficulté de réception de la danse contemporaine qui existe encore. Lorsque je travaillais avec des enfants sourds, j’avais fait venir une petite troupe de danse et les enfants étaient émerveillés ; tout d’abord par le côté performance physique, avant l’aspect esthétique du propos. Ils se disaient « c’est ça la danse ? Je peux courir, sauter comme ça ? » Ils voulaient prendre des cours. La notion de narration était pour eux totalement dépassée puisque le spectacle était peu sonore ; ils avaient envie de participer à quelque chose de ce type, et voir d’autres spectacles. Mais évidemment nous n’avons pu faire venir une compagnie, car il aurait fallu la payer et là on est au coeur du problème : comme il n’existe aucune structure permettant la réunion de ces protagonistes, cela ne s’est pas fait. C’était il y a plus de dix ans…

Le rapport entre danse et personne handicapée permet de développer la créativité, l’imaginaire – ce qui est impossible ailleurs et est laissé de côté dans l’ensemble des activités liées au corps qu’ils pratiquent, plus souvent de l’ordre d’une « rééducation ». Là, le travail de Sidi Larbi Cherkaoui leur a permis de creuser cet imaginaire du corps.
Il y a tout de même une notion d’esthétique qui les intéresse. Il ne faut pas être malhonnête, dans le handicap physique ou mental, la personne handicapée a une conscience aiguë d’un manque d’esthétique, d’une image de soi abîmée, même sur le plan psychique, l’image du corps est abîmée. Proposer une sublimation de l’image de son corps par la danse (ou le théâtre) est véritablement un moyen de reconstruire quelque chose et de trouver à exprimer une forme de beauté par le biais d’un corps perçu comme abîmé, y compris par lui-même. Il y a un processus de réconciliation avec soi qui peut être très fort. L’œuvre d’art corporelle atteint vraiment des choses denses en soi, avec tout ce qui concerne le corps, son esthétique et la capacité du corps à être désirable. Ce n’est pas rien d’évoquer en scène des hommes et des femmes qui sont face à des désirs, parfois sexuels. Or la danse permet d’exprimer tout cela. Une manière de dire aux spectateurs de bien regarder le désir mis en scène. Tout n’est pas innocent et le handicap ne retranche absolument rien de l’humanité de l’être. Tout doit pouvoir être envisagé, ce qui est très important.

La sexualité des personnes handicapées est aussi de l’ordre du tabou…
Oui, et ici cela a été transgressé. Ce n’est d’ailleurs pas ce qu’il y a de plus simple à jouer pour les acteurs. Mais c’est intéressant de dire que le corps, handicapé, est là, présent, incarné. Un lien supplémentaire que le spectateur peut accueillir.

Comment avez-vous connu le monde de la danse ?
Pas du tout par la pratique, mais j’ai eu l’occasion de travailler avec Giovanni Lista, historien italien, lors de la préparation de son énorme ouvrage La scène moderne et j’avais fait beaucoup de recherches. Elles m’ont donné une connaissance plutôt théorique de la danse. Je n’avais pas vu beaucoup de spectacles. De là, je m’y suis intéressé davantage, j’ai vu des spectacles et cela s’est accéléré de deux manières. Il m’a proposé le manuscrit des mémoires de Loïe Fuller, Ma vie et la danse, paru à l’origine en 1908 aux USA et en France et qui n’avait jamais été réédité. Il n’était même pas répertorié à la Bibliothèque Nationale : c’était devenu un introuvable. C’était un très beau cadeau de sa part. De là, une collègue de travail très liée au monde de la danse m’a fait découvrir d’autres choses.
D’autre part, le Centre National de Danse nous a contactés à la suite de la sortie des mémoires de Loïe Fuller. J’étais impressionné qu’une structure étatique nous contacte. Nous avons signé deux contrats de coédition : l’un pour un livre concernant les lettres et journaux écrits de 1912 à 1943 par O. Schlemmer (artiste-chorégraphe allemand) dont C. Rabant est le traducteur. L’autre livre concerne Hijikata, fondateur de la danse japonaise butô à la fin des années cinquante. Ce sont des textes courts, des choses étranges et curieuses que la pensée et les réflexions de ce personnage. P. De Voos a commencé le travail de traduction mais nous sommes dans l’expectative car la veuve de Hijikata est décédée il y a quelques mois et nous ne savons pas ce qu’il adviendra aujourd’hui de la poursuite de ce travail.
Ces deux projets sont coédités avec le Centre National de Danse mais dans les deux cas, des difficultés d’ordre technique ralentissent la suite des travaux.

Vous diffusez vous-même vos publications ?
Oui, nous sommes également diffuseurs pour quelques petites maisons amies. En ce qui concerne nos rapports avec les libraires, je dirais qu’il y a trois catégories de libraires. Tout d’abord ceux qui ne travaillent qu’avec les grosses maisons d’éditions et pas avec les indépendants ; ce n’est pas la peine d’essayer de travailler avec eux. Puis ceux qui trouvent nos livres intéressants mais qui n’ont pas envie de nous soutenir parce que s’occuper des petits éditeurs occasionne un surcroît de travail et enfin, il y a les libraires qui ont leur identité et avec qui nous travaillons. Ceux-là sont les moins nombreux, et je peux dire qu’il y en a un pour cent mille habitants, c’est-à-dire un par arrondissement à Paris et dans toutes les villes de plus de cent mille habitants. Nos livres sont donc plus difficiles à trouver dans les villes de moins de cent mille habitants.

Quel type d’ouvrage aimeriez-vous plus particulièrement publier concernant la danse ?
Nous avons – involontairement – créé des livres sur la danse dont la particularité est qu’ils ne proposent pas d’images ; ils sont loin de l’habituel déballage photographique. Rencontres… est un livre à moins de 15 euros, accessible à tous. J’ai des échos de chorégraphes qui auraient envie de faire des choses comme ça. Il y a vraiment beaucoup de possibilités dans ce domaine. Je suis ouvert.

 

Quelles seront vos prochaines publications ?
Courant mars 2005, je vais publier un traité de peinture de Cenino Cenini, qui a été élève de Giotto. Il s’agit du premier traité de peinture de l’histoire occidentale, rédigé en 1437. Il explique comment aborder une toile, comment peindre un visage… et bien d’autres choses. Ce livre est au programme de toutes les écoles d’art italiennes mais, paradoxalement, il est introuvable en France.

propos recueillis par Pascale Orellana le 23 février 2005.

   
 

Joël Kerouanton, Sidi Larbi Cherkaoui… Rencontres, L’œil d’or, coll. « essais et entretiens », 95 p. – 12,00 €.

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Entretien avec M. Gauthier et Y. Briand (éditions Le passage)

Le 26 janvier dernier, les éditions Le Passage fêtaient trois années d’existence. Petit bilan en compagnie de M. Gauthier et Y. Briand

Il y a quelques mois, Frédéric Grolleau bravait les pavés du Passage du Cheval Blanc et ses multiples cours adjacentes – de quoi s’égarer maintes fois, entre la Cour d’avril et les autres, risquant l’escalier A alors qu’il faut opter pour le B – pour nous faire découvrir les éditions Le Passage. Le 26 janvier dernier, Le Passage fêtait ses trois ans d’existence. Trois années riches, foisonnantes, au cours desquelles s’est développé un véritable « esprit maison » fort de ses singularités, que l’on sent à l’œuvre dès la consultation du catalogue et qui a permis au Passage de se frayer un beau chemin dans l’univers éditorial – pavés de bons livres, comme en témoignent les récentes récompenses recueillies en 2004 par certains d’entre eux…
Malgré un emploi du temps très serré, Marike Gauthier a bien voulu nous recevoir et nous exposer de vive voix le bilan de ces trois années écoulées. Invité à nous rejoindre, Yann Briand dut hélas abandonner la partie à peine installé, happé par ses devoirs d’éditeur…

 

Quel bilan tirez-vous de ces trois années d’existence ?
Marike Gauthier :
Lorsque nous avons créé Le Passage, nous avions envie de publier des livres d’art, et aussi des œuvres de fiction, de la littérature – notamment des polars. Et aujourd’hui, nous continuons dans cette direction, à cela près que nous avons décidé de recadrer un peu nos ambitions en matière de beaux livres – leur fabrication représente des risques trop importants pour que notre maison soit seule à les assumer. Nous ne publions désormais de livres d’art qu’en partenariat, avec des musées, des institutions, ou des entreprises privées. La prise de risque est ainsi partagée. Nos bonnes résolutions sont d’ailleurs déjà appliquées : nous avons publié fin 2004 deux ouvrages d’art en partenariat ; Le Cas du sac avec le musée des Arts décoratifs et la société Hermès, et L’Atlas des plans de Paris avec la Bibliothèque nationale, Paris Bibliothèques, et l’APUR – l’Atelier parisien d’urbanisme. Grâce au principe du partenariat, nos charges de fabrication sont allégées, et les institutions qui travaillent avec nous bénéficient de notre structure éditoriale pour commercialiser des ouvrages de qualité qu’à elles seules elles ne pourraient lancer dans le circuit des librairies.
Et nous avons un autre motif de satisfaction ; quatre de nos livres ont été récompensés en 2004 : La Dormeuse de Naples, d’Adrien Goetz, a reçu le prix des Deux-Magots et le Roger-Nimier, L’Anonyme, de Balzac, a obtenu le prix Chartier, Rrose sélavy, et caetera, de Pierre Lartigue, le Prix du Petit-Gaillon… 
Yann Briand :
… et l’Atlas des plans de Paris vient d’avoir le prix spécial Haussmann.

 

Qu’est-ce que le prix spécial Haussmann ?
Marike
À vrai dire on ne connaissait pas ce prix avant de le recevoir ; il est décerné par un jury composé, je crois, d’historiens et au sein duquel siègent le préfet des Hauts-de-Seine et la descendante du baron Haussmann. Quand nous avons annoncé à notre auteur, Pierre Pinon, qu’il venait de recevoir le prix spécial Haussmann, il nous a appris qu’il l’avait déjà obtenu pour son Atlas du Paris haussmannien.

 

C’est tout de même un beau palmarès pour 2004 !
Yann Briand :
Oui, d’autant que, dans le cas du livre d’Adrien Goetz, la récompenses correspond à un vrai succès littéraire : La Dormeuse de Naples marche très bien en librairie. Pour en revenir à la question du bilan, nous avons en effet recadré quelque peu nos ambitions de départ en ce qui concerne les livres d’art ; mais nous continuons à travailler dans les domaines qui ont été les nôtres dès les débuts de la maison. Et nous sommes en train de réaliser, de façon assez amusante, que les différents genres se recoupent, que des connexions s’établissent : on a beaucoup de polars qui flirtent avec l’art, et inversement ; Adrien Goetz, en littérature, écrit des romans qui frôlent sinon le polar du moins l’espionnage, et l’histoire de l’art n’est jamais loin….

 

En ce qui concerne ces livres d’art, qui propose les projets ? Est-ce votre maison qui cherche des partenaires à partir d’une idée d’ouvrage ou bien sont-ce les institutions qui vous contactent ?
Marike :
Cela dépend… par exemple, lorsque nous avons fait l’Atlas des plans de Paris, en coédition avec Paris bibliothèques – une association qui regroupe les bibliothèques de la ville de Paris et dépend en grande partie de la Mairie de Paris – la personne chargée de l’édition a évoqué un livre sur François Villon – en fait la catalogue d’une exposition organisée par la Bibliothèque historique de Paris sur Villon et Paris ; une exposition qui ouvrira début mars. Nous nous sommes proposés, les accords ont été conclus, et nous sommes donc en train de préparer cet ouvrage, qui sera je pense d’une richesse assez exceptionnelle : il y a d’une part une anthologie illustrée des poésies de Villon, puis trois grandes introductions – « Lecture critique de Villon », « Villon et son temps », « Villon et Paris ». L’iconographie sera très variée : il y aura des enluminures, des gravures, des tableaux, beaucoup de lithos qui figuraient dans diverses éditions de l’œuvre de Villon… et de nombreuses photos que le photographe Marville a prises à la suite d’une commande d’Haussmann – celui-ci voulait que soit photographié tout ce qui allait être démoli. Et ces images de la fin du XIXe siècle donnent une idée assez précises de la configuration de Paris à l’époque de Villon, car la ville n’avait guère changée ente temps. 
Ce travail nous amène à aller presque chaque jour à la Bibliothèque historique de la ville de Paris, en compagnie de son directeur Jean Derens, un passionné de Villon qui nous lit chaque poème comme si la langue de Villon était sa langue maternelle… Ces lectures ont quelque chose de magique : Villon devient tout à coup très actuel, on se rend compte combien sa poésie est magnifique, alors qu’elle paraît obscure quand on la rencontre seul.

 

Quand vous vous lancez dans la publication d’un livre d’art avec plusieurs partenaires, j’imagine que la tâche est délicate ?
Marike :
Oui, c’est très délicat à chaque fois… surtout avec les institutions, qui ont toujours un côté un peu « assis », et qui se comportent souvent comme le pourvoyeur de manne… il y a une « cuisine » pas toujours facile à mener, où il faut garder un œil sur toutes les casseroles, mais en général ça se passe plutôt bien : ce qu’il faut, c’est rester concentré sur le résultat final, garder l’objectif bien en vue. Pour le Villon, par exemple, il faut vraiment jongler avec les délais, et ce n’est pas évident d’obtenir toutes les données à temps. Nous travaillons également sur un gros ouvrage dont la sortie est prévue pour le Salon du livre – un ouvrage édité en partenariat avec la DAP (Direction des arts plastiques) intitulé La Pensée Matisse, où l’œuvre du peintre est revue et revisitée conjointement par un historien de l’art et un philosophe. Cela demande certes du travail que de tout coordonner, mais au bout du compte, on a la satisfaction d’avoir un livre de grande qualité.

 

J’imagine que chaque ouvrage est fabriqué selon des critères qui lui sont propres, ils ne s’inscrivent pas dans une collection maison aux format, maquette…etc. préétablis et figés ?
Non, en effet. Chaque livre est conçu en fonction de son sujet, des demandes, aussi, de nos partenaires. Cela dit, j’ai une petite collection d’essais esthétiques qui, eux, obéissent à une même maquette, un même format, mais ce sont des livres qui privilégient le texte.
Par exemple celui-ci (Marike montre La Leçon de peinture du duc de Bourgogne) reproduit deux dialogues de Fénelon tirés des Dialogues des morts qui mettent en scène Nicolas Poussin, puis ensuite il y a une analyse d’Anne-Marie Lecoq, historienne de l’art. Bien sûr il y a des illustrations, mais ce ne sont pas des « beaux livres » au sens habituel du terme, avant tout basés sur la qualité et la richesse iconographiques.

 

Arrivez-vous à planifier vos programmes très en avance ?
Non, on essaie de voir le plus loin possible, mais on s’aperçoit vite que tout est souvent chamboulé… on est obligé de planifier, mais il faut garder une certaine souplesse pour pouvoir réagir aux événements, aux choses qui se présentent… tenez, par exemple, Le Cas du sac a été fait en neuf mois, mais en amont, c’est au dernier moment que Hermès, à qui les livres des éditeurs préalablement pressentis ne parlaient pas suffisamment, a décidé que ce serait nous qui allions faire ce livre. Bien sûr c’était une immense satisfaction pour moi, mais ça a été un véritable défi ! pendant huit jours j’ai dû me rendre en Italie chez l’imprimeur pour surveiller une à une chaque page au fur et à mesure de l’impression. Il y a eu un premier tirage à 10 000 exemplaire, puis un second de 9 000… c’est ça qui est difficile dans le livre d’art : il suffit de très peu pour que le livre soit raté. Vous pouvez avoir les meilleurs graphistes, les meilleurs maquettistes…etc. si vous n’allez pas vous-même à l’imprimerie surveiller l’impression, vous risquez de vous retrouver avec des lignes qui sautent, des images décalées… il faut vraiment tout suivre pas à pas et jusqu’au bout. 

 

Dans votre catalogue figurent plusieurs collections ; existaient-elles dès les débuts de la maison, ou bien se sont-elles crées au fur et à mesure des besoins ?
Elles se sont constituées au gré des rencontres, un peu au hasard, les choses appelant d’autres choses… par exemple, lorsque Baleine a fermé, j’ai rencontré un directeur de collection qui me proposait de poursuivre « Polarchives », une collection qu’il venait tout juste de créer et qui n’avait que deux titres au catalogue – ces titres sont toujours en exploitation au Seuil puisque c’est le Seuil qui a repris Baleine, mais il avait des manuscrits en attente et c’est avec eux qu’on a commencé cette collection. « Polarchives » compte aujourd’hui neuf titres. À côté de cette collection dont le concept est assez strict (il y a des personnages récurrents, et l’intrigue doit toujours être basée sur des documents d’archives réels) il y a des polars plus classiques, par exemple la série des saisons, de Gilda Piersanti – une auteure italienne qui écrit en français. Comme elle est de Rome, elle a décidé d’évoquer les quatre saisons sous forme de polars : le premier, Rouge abattoir, se déroulait en hiver, Rome est sous la neige. Celui qui va sortir, Vert palatino, est en rapport avec le printemps… Et ses polars sont toujours teintés d’histoire de l’art puisqu’elle est historienne de l’art à la base, mais aussi philosophe et traductrice en italien de Baudelaire, Verlaine, Rimbaud…

 

Dans son article, Frédéric disait que vous receviez une vingtaine de manuscrits chaque mois par la poste. C’est toujours le cas ?
Oui… et ça devient difficile parce qu’il y en a vraiment partout, et comme on est encore assez mal organisés, ce n’est pas évident de gérer tout ça ! nous faisons d’abord un premier tri, aidés par des stagiaires, puis je regarde plus attentivement les textes sur lesquels ils attirent mon attention – mais je tâche de lire moi-même à peu près tout ce qui arrive.

 

Vous avez eu des grands bonheurs, qui vous sont arrivés par la poste ?
Oui, La Pornographie de l’âme, par exemple, m’est arrivé par la poste. Et puis j’en rate peut-être, parmi ceux qui arrivent – mais j’espère que non !

 

J’ai récemment interviewé Pierre Lartigue à propos de Rrose Sélavy, et cætera ; comment est-il venu à publier chez vous ?
Je l’ai rencontré il y a cinq ans environ, au cours d’un dîner chez une amie. Je n’avais pas encore créé Le Passage, je m’occupais alors des éditions Abbeville ; et comme c’est un grand amateur d’art et de peinture, je lui ai montré quelques livres que je faisais à l’époque. Quand j’ai ouvert la maison, je lui ai proposé de publier ce livre sur la piéta d’Avignon, qu’il avait très envie de faire – et ça a été l’un des premiers livres du Passage : les premiers titres sont sortis en janvier 2002 et le sien est sorti en mars.

 

Avez-vous des projets en vue avec Pierre Lartigue ?
Pas pour le moment ; dans l’immédiat il va publier un texte chez Jacques Damade – les éditions de la Bibliothèque – un éditeur qu’il connaît depuis bien plus longtemps que moi et chez qui il publie régulièrement. Mais comme c’est très agréable de travailler avec Pierre, j’espère que nous aurons l’occasion de faire d’autres livres ensemble.

 

Outre le beau livre sur Villon et Paris, quels sont les livres au programme pour les mois à venir ?
Eh bien nous avons deux « Polarchives » qui vont sortir, puis, hors de cette collection, Les Yeux de Lénine, un livre de Gérard Streiff (le directeur de la collection « Polarchives »). Un recueil de nouvelles est prévu pour avril – qui s’appelle d’ailleurs Good bye Lionel – nouvelles du 21 avril. L’auteur est un haut fonctionnaire qui a déjà écrit deux livres de fiction. 
Et du côté des beaux livres, nous préparons un ouvrage en partenariat avec le musée d’art américain de Giverny qui organise une exposition autour de l’oeuvre gravée de Mary Cassatt, une peintre impressionniste américaine qui a toujours vécu en France et qui a été très amie avec Degas notamment. L’auteur est le directeur du Cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale. L’exposition ouvre le premier avril et dure jusqu’en juillet. 
En dehors de cela, nous avons d’autres projets, mais trop peu avancés pour que je puisse en parler. Et notre objectif immédiat est de poursuivre notre rythme de production tel qu’il est, c’est-à-dire cinq, six romans ; quatre, cinq polars puis quatre, cinq livres d’art par an.

   
 

Propos recueillis par isabelle roche le 3 février 2005 dans les bureaux de la maison.

 
     
 

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Six personnages en quête d’auteur (Luigi Pirandello/Stéphane Braunschweig)

Le directeur de la Colline ouvre la saison de façon efficace et allègre

Le plateau, ouvert aux regards des spectateurs qui s’installent, est partagé en deux : blanc à gauche, noir à droite, espace où l’un lecteur semble travailler son texte. Il est rejoint par d’autres membres d’une troupe de comédiens. Leur propos développe d’abord des considérations sur le théâtre, propres à justifier leur pratique : rapport de la fiction au réel, fonction psychologique ou sociologique du théâtre, rôles respectifs du texte et du personnage. Ce prologue conduit au surgissement des « personnages », qui semblent faits pour illustrer les débats précédents : des acteurs se présentant comme n’ayant pas d’autre identité que celle de « personnages » envahissent la scène et captivent l’attention de la troupe. De la dispute de ces « personnages » nés sans spectacle naît une espèce de pièce qui saisit les acteurs au travail, eux aussi en mal de texte.
La mise en scène redouble le contraste entre les deux plans de l’action : celui des « personnages » prisonniers de leur rôle, celui des interprètes interrompus dans leur travail. Les uns s’imposent dans leur simplicité, projetant leur ombre sur le fond blanc, les autres se reflétant dans le miroir sombre qui constitue le fond de la partie obscure de la scène. Les « personnages », bien emmenés par Philippe Girard, ont tendance à surjouer, tandis que les autres se présentent de manière spontanée.

© Elisabeth Carecchio

La représentation se constitue au moment où, les interprètes adoptent le rôle des « personnages ». ces derniers se montrent attachés à leur identité de rôle au point de refuser d’être joués, ce qui donne lieu à quelques scènes cocasses venant agrémenter la teneur un peu théorique du propos. Stéphane Braunschweig a choisi d’adapter le texte de Pirandello en lui donnant des résonances contemporaines, introduisant des répliques évoquant les reality shows, internet, le « sofitel ». Il parvient aussi, par l’usage de la scène dans la scène, de différents artifices vidéos qui identifient les interventions de l’auteur, les évocations du passé, à fluidifier le texte parfois lourdement didactique de l’auteur italien.
Bien sûr, ces options sont contestables : ainsi de la figuration de l’imagination par une nébuleuse indistincte, ainsi de l’introduction de la discussion sur la post-dramaturgie, ainsi de la fin, surfaite, en forme d’ultime clin d’œil à/de Pirandello. Mais le spectacle est cohérent et réjouissant : il sollicite l’attention et la réflexion. Le directeur de la Colline a honoré son contrat, en ouvrant la saison de façon efficace et allègre.

christophe giolito

Six personnages en quête d’auteur
D’après Luigi Pirandello

adaptation, mise en scène et scénographie de Stéphane Braunschweig

avec Elsa Bouchain, Christophe Brault, Caroline Chaniolleau, Claude Duparfait, Philippe Girard, Anthony Jeanne, Maud Le Grévellec, Anne-Laure Tondu, Manuel Vallade, Emmanuel Vérité, avec la participation d’Annie Mercier

costumes Thibault Vancraenenbroeck lumière Marion Hewlett collaboration artistique Anne-Françoise Benhamou collaboration à la scénographie Alexandre de Dardel son Xavier Jacquot vidéo Sébastien Marrey

assistantes à la mise en scène Pauline Ringeade et Catherine Umbdenstock

Production La Colline – théâtre national coproduction Festival d’Avignon La Colline, La Colline, 15 rue Malte-Brun Paris 20e, métro Gambetta, tel. 01 44 62 52 52 Grand Théâtre

du 05 Septembre 2012 au 07 Octobre 2012, durée 2h environ du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30

Le texte de la pièce a paru aux Éditions Les Solitaires Intempestifs.

Théâtre national de Bretagne, Rennes du mercredi 10 au samedi 20 octobre 2012 La Filature, Scène nationale, Mulhouse du mercredi 24 au vendredi 26 octobre 2012 Théâtre de L’Archipel, scène nationale, Perpignan les jeudi 8 et vendredi 9 novembre 2012 Théâtre de la Cité, Théâtre national de Toulouse-Midi-Pyrénées (TNT) du mercredi 14 au vendredi 16 novembre 2012 Scène nationale de Sénart, Combs-la-Ville du jeudi 22 au samedi 24 novembre 2012 La Passerelle, Scène nationale, Saint-Brieuc mercredi 28 et jeudi 29 novembre 2012 Centre Dramatique National Orléans/Loiret/Centre du mercredi 5 au vendredi 7 décembre 2012 La Comédie de Valence, Centre dramatique national mercredi 12 et jeudi 13 décembre 2012 Centre dramatique national de Besançon et de Franche-Comté jeudi 20 et vendredi 21 décembre 2012 Théâtre Lorient, Centre dramatique national de Bretagne (CDDB) jeudi 10 et vendredi 11 janvier 2013 Théâtre de Caen du mercredi 16 au vendredi 18 janvier 2013

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Entretien avec Jennifer Johnston (Ceci n’est pas un roman)

La romancière irlandaise Jennifer Johnston nous parle de son art d’écrivain, de sa vie… et de son dernier roman paru en France

Née en 1930 à Dublin, Jennifer Johnston est la file du dramaturge irlandais Denis Johnston et de l’actrice-metteur en scène Sheelagh Richards. Elle a donc baigné dans les lettres dès sa naissance. Mais elle n’entre véritablement en littérature qu’aux alentours de trente-cinq ans. Et de main de maître puisque son premier roman obtint d’emblée une distinction. 
Elle compte maintenant une douzaine de romans à son actif, ainsi que des pièces de théâtre. Mais seuls ses romans sont disponibles en français. Le dernier à avoir été traduit est
Ceci n’est pas un roman (octobre 2004, Belfond).
Invitée au Salon de la littérature européenne de Cognac, Jennifer Johnston a séjourné à Paris en novembre dernier. Ce fut pour nous l’occasion de rencontrer cet écrivain chaleureuse et passionnante qui, tout en revendiquant hautement sa culture irlandaise, se réjouit de voir l’Europe se construire car, dit-elle,
c’est formidable que tous les Européens soient unis en une même communauté parce que nous partageons une histoire commune.

Quelle est la part de vos antécédents parentaux dans votre parcours littéraire ?
Jennifer Johnston :
Oh, très faible ! J’avais un immense respect pour mon père ; c’était un homme formidable et pour moi il était un peu comme Dieu. Il écrivait de très bonnes pièces de théâtre. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il a été correspondant de guerre pour la BBC et à la fin de la guerre, il a écrit un livre magnifique, plein de finesse, où il évoquait cette expérience-là – des sortes de mémoires. Je pense que j’étais bloquée par la certitude que j’avais de n’être pas apte à écrire aussi bien que lui. Et je me contentais de dire « j’aimerais écrire aussi bien que mon père ». Mais quand j’ai effectivement commencé à écrire, je me suis rendu compte que mon écriture différait de la sienne et que chacun écrivait différemment. Il a beaucoup aimé ce que j’ai écrit, mais son travail d’écrivain ne m’a influencée en aucune manière.
Quant à ma mère – auprès de qui j’ai vécu avec mon frère une fois que mes parents eurent divorcé – elle m’a permis de grandir dans un foyer où la femme travaillait, ce qui n’était pas courant à l’époque : elle était la première de sa famille à avoir une vie active – sa mère n’avait jamais travaillé, et ses deux sœurs aînées se sont mariées puis sont restées au foyer. Dans mon école, j’étais la seule fille à avoir une mère qui travaillait. Mais malgré son activité, elle a toujours mis un point d’honneur à nous consacrer beaucoup de temps à mon frère et à moi. Ça a été très important, et je pense qu’elle a représenté une sorte de modèle à travers cet équilibre qu’elle avait trouvé entre sa vie professionnelle et familiale. Et puis enfant, je voulais suivre ses traces, être actrice moi aussi – ce à quoi j’ai renoncé en entrant à l’université.

 

Peut-être est-ce à cause de cette révérence que vous aviez envers le style de votre père que vous avez mis si longtemps à vous lancer dans l’écriture ?
Oui, peut-être, mais l’autre raison probable est que je menais une vie très confortable avec mon mari, à Londres : il avait une excellente situation, nous avions quatre enfants… et nous faisions ce que nous voulions. Vers l’âge de 35 ans, j’ai commencé à me dire qu’il y avait sans doute autre chose dans la vie que ce confort et ce train-train ; je voulais être moi-même et non plus seulement « l’épouse de… » ou « la fille de… » ou « la mère de… » Et la seule chose que j’ai envisagée pour cela était de m’essayer à l’écriture.

 

Le fait d’avoir reçu un prix dès votre premier roman vous a certainement beaucoup encouragée ?
Oui, beaucoup. Ç’a été un vrai miracle ! surtout que le prix couronnait « le meilleur premier roman de l’année » ! Mais j’aurais continué à écrire, sans la moindre hésitation, même sans cette récompense – d’ailleurs, au moment où je la recevais, j’étais déjà en train d’écrire mon second livre.

 

Comment naissent vos romans ?
En général, à partir d’une personne ; à partir de quelqu’un, à l’intérieur de moi, qui veut s’échapper – comme s’il était en prison. Et en écrivant, je le libère, tout simplement. Mais cette personne ne sera pas nécessairement le personnage principal du livre ; par sa présence, elle m’indique une voie. Par exemple, dans mon roman Two Moons [Je m’appelle Mimi en français – Ndr], où il est question d’une vieille femme et de sa fille, il y a un ange qui entre dans le livre à la page trois, et qui y reste jusqu’à la fin, comme une sorte de compagnon de cette vieille dame. Eh bien cet ange a littéralement vécu dans mon bureau pendant des mois jusqu’à ce que je commence à écrire Two Moons : il est venu puis s’est installé là pendant que je travaillais à d’autres livres. Je ne comprenais pas bien pourquoi il était là. Et puis soudain, j’ai réalisé que je devais faire un livre autour de lui. Et à la minute où j’ai commencé la rédaction de Two Moons, il s’en est allé et n’est plus jamais revenu. Les choses ne se passent pas toujours ainsi : un jour une femme s’est présentée à moi un peu à la manière de l’ange mais je ne la voyais pas dans mon bureau, j’entendais seulement sa voix. Elle est restée dans mon esprit pendant environ quatre ans – soit le temps, pour moi, d’écrire deux romans ! Elle se contentait d’être là, et de me faire comprendre qu’elle attendait. Et dès que j’ai commencé à écrire le livre qui allait l’abriter – The invisible worm [La Femme qui court en français – Ndr] – elle a quitté mon esprit, comme si elle s’en était échappée à travers mes doigts.

 

C’est un peu mystique, tout cela, non ?
Non, pas du tout… en fait je suis tellement habituée à ce phénomène, aujourd’hui, que je n’ai plus l’impression qu’il relève de la magie ou du mysticisme. C’est juste la manière dont les choses se passent : les êtres qui se mettent à vivre à l’intérieur de mon esprit ou qui s’installent à mes côtés à un moment donné aspirent à être libérés, et c’est pour cela que je suis là, pour les libérer par mon écriture.

 

Et ensuite, une fois que vous avez trouvé le pourquoi de la présence de ces « visiteurs », comment travaillez-vous ? Construisez-vous un plan ?
Non, jamais ! d’ailleurs, je suis toujours très étonnée quand je rencontre des auteurs qui me disent, avant d’avoir fini leur livre, « j’ai envoyé les cinq premiers chapitres à mon éditeur »… Mon Dieu… comment font-ils ??? comment savent-ils que le chapitre six s’intègrera parfaitement avec ce qui précède ? En ce qui me concerne, je ne sais jamais à l’avance ce que je vais écrire. À l’évidence, un grand nombre de choses que j’ai dans ma tête vont en sortir sans que je puisse le prévoir. Si par exemple à un moment j’écoute un certain morceau de musique, il peut arriver que je me retrouve à intégrer cela dans mon récit. Vous voyez cette bague (Jennifer Johnston montre un très beau bijou à son doigt) elle appartenait à ma mère. Un jour, en la regardant simplement, je me suis mise à écrire sur cette bague… alors que je traversais une terrible période où j’étais incapable d’écrire quoi que ce soit. Pendant près de quatre mois, je me suis assise quotidiennement devant mon ordinateur sans pouvoir écrire une ligne ; et après être restée si longtemps confrontée à cette maudite page blanche, soudain quelque chose m’a poussée à évoquer cette bague dans le texte en cours – il s’agissait de The invisible worm. Cela avait quelque chose de magique ! En fait je ne suis absolument pas consciente de ce qui se passe dans ma tête ; je ne planifie rien. Il m’est donc impossible de montrer mon travail à qui que ce soit avant qu’il soit fini parce que je ne sais jamais ce que je vais écrire à l’avance. Par contre je sens quand un livre est terminé et que le moment de poser le point final est venu. Mais avant cet ultime moment, je dois toujours revenir un peu en arrière et voir ce que j’ai fait, corriger à certains endroits, rajouter du texte ou en enlever…

 

Ceci n’est pas un roman ne comporte aucun chapitre, seulement des blancs typographiques ou des séries de trois étoiles qui séparent les blocs de texte. Je présume que ce principe s’est imposé au fil de la rédaction, que vous ne l’aviez pas prévu ?
En fait je n’utilise jamais les chapitres ! ils sont comme une sorte de ponctuation, et je n’éprouve pas le besoin de m’en servir. Je pense que la lecture d’un livre doit être abordée comme une représentation théâtrale sans entracte : quand vous écrivez une pièce de théâtre, votre texte aura beaucoup plus d’impact si vous parvenez à maintenir le public sur son siège pendant toute la durée de la représentation. C’est la même chose pour un livre ; c’est pour cela que les miens sont en général très courts – on peut le commencer à 7 heures du soir, lire sans s’arrêter jusqu’à 7 heures le lendemain matin et finir le livre – et sans chapitre : j’aime donner à mes livres un rythme ininterrompu or, s’il y a des chapitres, on a tendance à arrêter sa lecture en fin de chapitre. Quant aux étoiles, c’est mon éditeur londonien qui les a ajoutées ; j’ai trouvé ça bien, mais je me contente, pour ma part, de ménager des espaces.

 

Est-ce que vous laissez passer beaucoup de temps entre la fin d’un livre et le début du suivant ?
Non, dès que j’achève la rédaction d’un livre, je commence tout de suite à écrire le suivant si je le peux. J’aime à sentir qu’une idée vit dans ma tête sinon cela m’angoisse. Mais dès lors que la rédaction est commencée, je sais que ça va aller. Par contre, ensuite, le rythme se ralentit, et je peux mettre jusqu’à deux ans pour écrire un livre tout mince ! comme je vous l’ai dit, je ne fais pas de plan : je me contente de m’asseoir à mon bureau et de laisser les choses venir. Parfois elles viennent vite, et parfois très lentement !

 

Avez-vous déjà écrit en gaélique ?
Non, de plus je ne le parle que très peu. J’ai appris cette langue à l’école, mais j’ai arrêté quand j’ai eu seize ou dix-sept ans, et il ne m’en reste quasiment rien. Aujourd’hui, très peu de gens écrivent en gaélique – sous peine de n’avoir que très peu de lecteurs ! Il y a une très grande poétesse qui s’exprime en gaélique, Nuala Ní Dhomhnall, mais ses poèmes sont traduits en anglais par d’autres poètes.

 

Quelle est la place, dans vos romans, de la situation politique, des tensions extrêmes qui traversent l’Irlande ?
 Ce sont des éléments présents… J’ai vécu pendant trente ans au milieu de la violence, et c’est à la base de beaucoup de mes romans. Mais je déteste cette violence, ces tueries qui ont déchiré notre pays. Et si à mes débuts j’ai écrit à propos de ces événements violents ce n’est plus du tout le cas maintenant. J’écris davantage sur la vie quotidienne, parce que de toute façon, on ne peut pas rester bloqué sur la situation politique de son pays. J’écris aussi beaucoup sur les femmes parce que je crois qu’elles ont besoin de soutien ; bon nombre d’entre elles en sont encore à ne s’occuper que de la cuisine et des enfants… ce n’est pas un mode de vie très moderne ! L’Eglise est en partie responsable de cet état de fait ; mais les Irlandais ont aussi leur part de responsabilité : l’habitude qu’ils ont prise au fil du temps d’abandonner le soin de la maison et des enfants à leurs épouses, ajoutée à ce que prône l’Eglise en matière de vie domestique, pèse comme une chape de plomb sur les épaules des femmes encore aujourd’hui. Bien sûr, exercer un métier ne dispense pas de s’occuper de la maison et des enfants – on est toutes obligées de faire cela et l’on doit être très fortes pour mener les deux de front. Mais il faut aussi faire des choses pour soi, pour son accomplissement personnel.

 

Vos livres ont-ils pour but de tirer les femmes de leur léthargie ?
Oh non, je n’ai jamais pensé que j’avais une mission quelconque à remplir ! mais les gens qui lisent mes livres m’écrivent, me téléphonent, m’accostent dans la rue et me disent « vos livres parlent de moi » ! cela me fait plaisir si mes livres, dans une certaine mesure, aident les gens et les amènent à certaines prises de conscience, mais je n’ai rien d’une missionnaire. Je veux juste dire aux lecteurs « vous voyez, il y a des gens comme vous partout, mais c’est à vous de résoudre vos problèmes ».

 

Votre dernier livre paru en France, Ceci n’est pas un roman, est écrit à la première personne. Est-ce un procédé d’écriture fréquent chez vous ou, au contraire, exceptionnel ?
Non, ce n’est pas exceptionnel ; au contraire : j’écris souvent à la première personne parce que j’aime bien savoir ce qui se passe dans la tête de quelqu’un, et il m’est plus facile de rendre compte de ce qu’il y a dans l’esprit d’un personnage en utilisant le « je ». Mais ce procédé pose des difficultés dès lors que les personnages annexes sont concernés – difficultés que je surmonte en mêlant au récit à la première personne des passages écrits à la troisième personne. Beaucoup de mes livres reposent sur de telles alternances, ce qui peut provoquer une certaine confusion. Par exemple, le livre auquel je travaille en ce moment est construit ainsi : tout ce que pense le personnage principal, qui a perdu la mémoire et lutte pour la retrouver, est écrit à la première personne tandis que ce qui touche au regard que portent sur lui les personnages qui l’entourent est rédigé à la troisième personne. J’aime beaucoup ce type de construction narrative, évoquant un puzzle ; écrire un livre, pour moi, revient à constituer un énorme puzzle.

 

Il y a, au tout début du roman une mise en abyme susceptible d’induire une confusion : l’allusion au tableau de Magritte, qui donne à la fois son titre à votre roman et à ce que la narratrice, Imogen, est en train d’écrire… qui a été influencé par le tableau, Imogen ou bien vous-même – en d’autres termes, Imogen est-elle votre double ?
Oh non, pas du tout ! elle pense peut-être un tout petit peu comme moi, mais pas tellement…
En fait, dans mes romans, il y a toujours une femme un peu comme elle, mais ce n’est pas moi du tout, contrairement à ce que les gens s’imaginent – sans doute à cause de cette première personne ! Je ne crois pas pouvoir être assimilée à aucun de mes personnages ; je ne me suis jamais servie de moi-même comme « matériau de base » pour les élaborer. Mais j’ai des convictions et des idées parfois très fortes, et il est impossible d’en stopper le flux, de les empêcher d’imprégner mon travail d’écrivain ; de fait, une partie de ces conceptions personnelles quittent mon esprit en même temps que les personnages qui y ont été conçus, et l’on retrouve chez eux un peu de ma personnalité. Mais aucun d’eux ne sauraient être considérés comme mes « doubles ». Par contre, la référence à Magritte provient bel et bien d’une expérience personnelle : j’avais vu une exposition des œuvres de ce peintre à Bruxelles il y a quatre ou cinq ans, et j’avais trouvé cela formidable. Ça m’a amusée de m’y référer au début de ce livre…c’est une blague privée, un private joke, comme on dit en anglais (rires).

 

Ceci n’est pas un roman est la traduction littérale du titre anglais ; avez-vous votre mot à dire concernant le choix des titres pour les traductions de vos livres ?
En fait la plupart des titres de mes livres sont changés au moment de la traduction parce qu’ils sont souvent des citations qui ne diraient rien aux lecteurs français. Par exemple, l’éditeur n’aimait pas beaucoup The invisible worm, et le livre a été publié sous le tire La Femme qui court. Quant à The gingerbread woman, c’est devenu Petite musique des adieux ! This is not a novel a été traduit tel quel parce que la référence à Magritte est immédiatement perceptible pour un Français comme pour un Anglais, car tout le monde connaît Magritte de part et d’autre de la Manche.

 

À propos de traduction, quels sont vos rapports avec vos traducteurs en France ?
Eh bien j’ai aujourd’hui une traductrice que j’apprécie beaucoup. Elle s’est occupée de cinq ou six de mes livres, et c’est une femme vraiment formidable ! je pense qu’elle est une excellente traductrice – et il m’a semblé que son travail s’améliorait d’un texte à l’autre, comme si elle s’acclimatait de mieux en mieux à ma façon d’écrire. D’autant que la traduction est assez délicate pour moi qui ai un rythme d’écriture très particulier et un mode narratif spécial. Le traducteur doit percevoir le fonctionnement du texte, en comprendre les ressorts et y être sensible, sans quoi il risque de commettre de terribles erreurs. Et je sais que certains de mes livres passés ont été très mal traduits – mon français est suffisamment alerte pour que je puisse m’en rendre compte ! Mais quand mes livres sont traduits dans des langues que je ne connais pas – l’italien, l’allemand ou autre – je n’ai pas la moindre idée de ce que devient mon texte…

 

Vous évoquiez tout à l’heure votre travail en cours en disant qu’il s’agissait d’un homme en quête de sa mémoire. D’une certaine manière, c’est aussi le thème central de Ceci n’est pas un roman
Oui, tout à fait. Je crois que nous portons le passé avec nous, un peu comme l’escargot porte sa coquille sur son dos. C’est ce passé qui nous fait ce que nous sommes, qui nous constitue. Et tout ce que nous avons en tête est issu de cette mémoire. Je trouve cela fascinant et je n’aime rien tan que travailler avec ce matériau-là ; dans tous mes livres, d’une façon ou d’une autre, il y a ce thème du passé, de la mémoire à retrouver. Et puis je suis aussi convaincue que tout le monde porte en lui le poids d’un secret quelconque dont on ne veut parler à personne. Mais il faut parvenir à s’accommoder de ses secrets, sinon ils vous rendent malade.
Imogen, par exemple, a perdu sa voix justement parce qu’elle avait atteint un point où il lui était devenu impossible de s’accommoder de ce qu’elle avait vu. Mais il lui était tout aussi impossible de confier son secret à sa mère ou à qui que ce soit d’autre – pas même à Mathilde qui pourtant sait. Mathilde sait tout ; son omniscience est possible parce qu’elle est issue d’une autre culture, et parce qu’elle porte en elle une énorme souffrance ; elle n’a pas une attitude de juge vis-à-vis des gens chez qui elle travaille. 
Ce qui est vrai pour les individus et leur passé l’est aussi, je pense, pour un pays et son histoire. Ainsi, les mensonges qui sont énoncés sur certains points de l’Histoire et les zones cachées de celle-ci peuvent conduire les gens à faire des choses à peine concevables lorsque les secrets tus sont révélés. En Irlande, nous avons déformé de larges pans de notre histoire et nous avions tendance à nous en servir comme d’une arme pour manipuler les gens. Mais on a mûri, et on ne fait plus ce genre de choses. Maintenant, nous posons sur notre passé un regard neuf et cela fait une grande différence dans la manière d’agir des gens. Certes, nous vivons encore dans le passé, nous avons encore des problèmes en Irlande du Nord, mais nous grandissons petit à petit…

 

Il m’a semblé, en lisant le livre, que découvrir dans la vieille malle l’histoire de sa famille à travers les divers documents qu’elle y trouve aide Imogen à regarder en face ce qui a causé sa mutité temporaire trente ans auparavant…
Oui… c’est parce que Henry et le frère d’Imogen fonctionnent comme des reflets l’un de l’autre ; et le secret que l’arrière-grand-père n’a pas dit à son épouse – et qui a causé l’envoi de Henry à la guerre et sa mort – fait pendant à ce secret qu’Imogen a surpris. Si la vérité avait été dite à propos de Henry, l’histoire de la famille aurait été complètement différente.
J’aime beaucoup utiliser ce thème des ombres du passé qui investissent le présent.

 

J’ai eu le sentiment que le ton changeait insensiblement au fil du récit, qu’un certain humour, une certaine ironie perceptibles au début disparaissaient peu à peu…
Peut-être… En tout cas ce n’est pas délibéré ; c’est juste, je pense, une conséquence de la nature du livre. En fait, les trois ou quatre premières pages du récit relèvent, comme je le disais tout à l’heure, d’un private joke et j’ai eu beaucoup de plaisir à les écrire, à y évoquer Magritte et certaines convictions qui me sont propres…mon fils aîné, par contre, n’a pas du tout aimé ce passage ; il le trouvait frivole – mais frivole au sens péjoratif du terme. Il a été jusqu’à dire que je n’aurais pas dû les conserver ! mais ce sont ces pages qui ont plus ou moins déterminé ce à quoi le livre allait ressembler : quand je les ai eu écrites, j’avais une vision à peu près claire de ce vers quoi j’allais.

 

Quels sont vos projets, à ce jour ?
Mon prochain livre, Grace and truth, va être publié en mars en Angleterre – il n’est pas encore traduit en français. Quant à celui que je suis en train d’écrire, je ne peux rien dire de plus que ce que j’en disais en évoquant la façon dont je mêle passages à la première et à la troisième personne…

 

Les livres de Jennifer Johnston disponibles en français

Princes et capitaines, (Denoël, 1977)
Si loin de Babylone, (Denoël, 1979)
Des ombres sur la peau, (Denoël, 1979 – Le Serpent à Plumes, 2002)
Une histoire irlandaise, (Denoël, 1983)
Un Noël blanc, (Denoël, 1985 – Le Serpent à Plumes, 2002)
Un homme sur la plage, (Belles Lettres, 1991 – Le Serpent à Plumes, 2000)
La Femme qui court, (Belles Lettres, 1992 – Le Serpent à Plumes, 2001)
Le Sanctuaire des fous, (J. Chambon, 1996)
L’Illusionniste, (J. Chambon, 1996)
Je m’appelle Mimi, (J. Chambon, 2000)
Petite musique des adieux, (Belfond, 2003 – 10 /18 « Domaine étranger », 2004)
Ceci n’est pas un roman, (Belfond, 2004)

   
 

Propos recueillis par isabelle roche le 19 novembre 2004 à l’hôtel Lennox à Paris.

 
     
 

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Entretien avec Eric Poitevin (photographe)

 

D’aucuns assimilent Éric Poitevin aux photographes plasticiens, d’autres rattachent son travail à l’école du « nouveau document »… Mais plutôt que de recourir aux courants ambiants pour appréhender son œuvre, mieux vaut encore l’écouter parler de son travail, de sa conception de l’image ; c’est le meilleur moyen d’éviter tout contresens. Et puis c’est un artiste fort disert dès lors qu’il s’agit d’évoquer son art… Il aime à se définir comme un « homme d’image » mais de superbes formules fleurissent çà et là dans ses paroles, témoignant d’un sens aigu des mots – sans cela, d’ailleurs, se méfierait-il d’eux au point de ne presque jamais les associer à ses photographies ?…

Quel a été votre parcours photographique et artistique ?
Éric Poitevin :
J’ai été initié très tôt à la photographie, à onze ans, par un de mes professeurs de collège, qui avait décidé de me montrer comment on faisait des images dans une cuisine avec trois cuvettes… j’ai trouvé ça assez miraculeux, et très vite j’ai mordu à l’hameçon. L’idée de faire des images pour mon seul plaisir me séduisait – d’autant que j’abordais cela de façon très décontractée, contrairement à la musique, par exemple, qui m’attirait beaucoup en tant que moyen d’expression artistique mais qui m’effrayait aussi car j’y pressentais des enjeux considérables pour moi, et de plus j’avais une sorte de complexe culturel vis-à-vis de la musique à cause de mon manque de connaissances en la matière. La photographie m’a permis d’oser : j’ai en effet rapidement compris que l’on pouvait s’autoriser beaucoup de choses. Peu à peu, j’ai découvert les images des autres : j’ai vécu mes premières amours photographiques avec Nadar, Richard Avedon… etc. Puis j’ai pratiqué en photo club, avec des amis, de façon à « entretenir le feu », comme l’on dit. Mon intérêt pour la photographie n’a fait que croître, en devenant aussi plus complexe. J’ai donc décidé de faire les Beaux-Arts. Et là, le ver qui était dans le fruit s’est développé… j’ai fini par me dire « ce serait bien si je pouvais vivre en faisant des images ». Cette idée s’est imposée, c’est elle qui m’a guidé. Puis ce sont les rencontres qui ont déterminé la suite. J’ai commencé à m’intéresser au fonctionnement des galeries, à la dimension économique de la pratique artistique – comment on produit… etc. Aujourd’hui, je suis dans une situation que je n’aurais même pas envisagée il y a ne serait-ce qu’un an – et c’est ça qui me plaît : ne pas savoir exactement où j’en serai dans un an.

Depuis le jour où vous avez décidé que la photo serait votre voie d’expression artistique, comment a évolué votre travail, sur les plans technique et esthétique ?
J’ai commencé comme tout le monde, avec un 24×36 qu’on m’a prêté, puis j’en ai acheté un, ensuite je suis passé au moyen format, au 6×6. Jusqu’à ce que je découvre le travail à la chambre photographique… grâce au concierge de l’école des Beaux-Arts ! Un jour, il m’a montré une grande boîte qui était dans un coin, et dont personne ne se servait. Il m’a dit : « Tiens, je crois que c’est un appareil photo. Ça devrait t’intéresser… » Quand il a ouvert la boîte, j’ai compris ce que c’était ; j’ai essayé, et depuis, je n’ai plus cessé de photographier à la chambre. Et maintenant, ce serait difficile pour moi de travailler à nouveau avec un 24×36, ce serait – la comparaison est peut-être un peu triviale – comme demander à un conducteur habitué à des voitures très puissantes de se mettre à rouler en 2CV !
Avec la chambre, un pan entier d’univers s’est ouvert à moi ; c’est une autre façon d’aborder l’image. Je me suis assez vite senti à l’aise avec cet instrument. D’ailleurs, je n’ai pas tardé à utiliser des chambres plus grandes : j’ai commencé avec une 4×5 inches, et maintenant, je travaille avec des chambres de 8×10 inches.

Et sur le plan thématique, comment avez-vous évolué ?
Parler en termes d’évolution n’est pas facile… je serais tenté de dire qu’à la base, tout m’intéresse, que j’aimerais pouvoir traiter n’importe quel sujet – le « sujet » n’étant pour moi qu’un prétexte à faire des images. D’ailleurs, selon moi, tout peut être pris comme « sujet » de photographie – et aujourd’hui, si je pose un regard rétrospectif sur mon travail, je crois avoir à peu près tout fait : travail en studio et en extérieur, portrait, ce qu’on appelle la nature morte, le paysage le nu… mais en même temps, j’essaie à chaque fois de proposer autre chose que ce qu’on a l’habitude de montrer. « Faire du nu », par exemple, ne m’intéressait pas vraiment parce que c’est un genre assez rebattu. Mais j’ai pensé que je devais en faire, histoire de voir comment j’allais réagir et aborder ce thème, quels allaient être mes choix, ce que je n’aime pas et pourquoi… etc. Je définirais ma démarche comme un effort permanent pour réaliser des images différentes de celles auxquelles les gens sont habitués. C’est ma gageure ! ainsi ai-je voulu montrer l’arbre différemment alors qu’on a vu des millions de photos d’arbres, et que tout le monde sait ce qu’est un arbre… Pour résumer, je pourrais dire que je suis davantage du côté de l’image que du sujet : ce que je cherche, c’est une réponse photographique. Mes sujets, je les veux les plus simples possibles, comme si à travers eux, j’instaurais une sorte de réapprentissage d’une lecture photographique. Et puis je me préoccupe davantage des conséquences d’une image que de ses origines.

Les « conséquences d’une image », ce sont les réactions du public ? Auriez-vous par hasard envie de vous mettre dans un coin afin d’observer comment les gens réagissent ?
Non, pas tout à fait… ce que vous décrivez ressemble à une sorte de piège, et je n’ai envie de piéger personne… si ce n’est moi ! Car je suis mon premier spectateur. Mais bien entendu, la façon dont les gens réagissent à mes images m’intéresse au premier chef : exposer mes photographies, c’est faire un pas vers des rencontres possibles, c’est prendre un risque, mais c’est aussi une aventure, et une aventure, ça se partage. Sinon, mon travail serait une démarche d’autiste. Je perçois le spectateur comme un interlocuteur, et l’exposition est l’occasion pour moi de voir si ce qu’il manifeste vérifie ce que j’ai ressenti, si ma conviction intellectuelle, mon ambition ont tapé juste. Mes images sont comme des curseurs que je déplace le long de l’échelle de mon ressenti personnel, elles sont des points de rencontre, et c’est très agréable de constater, lors des expositions justement, que certaines personnes voient ce que j’ai vu, et repèrent parfaitement où est le curseur…

Vous avez effectué une partie de vos travaux passés en noir et blanc. Que représente aujourd’hui le noir et blanc dans votre démarche ?
J’ai longtemps travaillé uniquement en noir et blanc, et le passage à la couleur a été assez difficile. Mais quand j’ai franchi le pas, il était temps que je le fasse : ça a été comme un immense appel d’air, et j’ai cessé de faire du noir et blanc. Aujourd’hui mes images sont en couleur, mais il n’y a jamais rien de définitif dans ma pratique artistique, et si tout d’un coup je trouve nécessaire de faire telle chose en noir et blanc, alors je la ferai en noir et blanc. J’essaie d’utiliser tout ce que la technique permet en photographie, le noir et blanc est un moyen parmi d’autres, et je ne m’interdis en aucun cas d’y recourir si mon projet le requiert. D’ailleurs j’ai utilisé le noir et blanc il n’y a pas très longtemps – à des fins « démonstratives », si l’on peut dire, dans un travail que j’ai peu montré, mais qui n’en existe pas moins.

Utilisez-vous la photo numérique ?
Non. Je me suis un tout petit peu essayé au numérique, mais vraiment de manière anecdotique, sur un tirage, pour voir ce que c’était, par quels réseaux ça passe… etc. Je pense que je pratiquerai un jour la photo numérique, mais en ayant bien présent à l’esprit que cette technique implique des enjeux et des résultats plastiques qui n’ont rien à voir avec ceux de l’image argentique. Ce sont aussi deux manières radicalement différentes d’aborder l’image et c’est à mon sens une erreur majeure que de vouloir faire du numérique en escomptant un « rendu » argentique. C’est absurde : chaque technique a ses spécificités et si l’on oublie que les arguments du numérique ne sont pas ceux de l’argentique – et vice versa – on s’expose à de profondes déceptions en matière de résultats. Ces différences se retrouvent au niveau des gens que l’on côtoie : en pratiquant la photo argentique, on croise des gens qui ont un regard éduqué par les images, tandis qu’au long du circuit numérique, on rencontre essentiellement des ingénieurs. Et ils n’ont pas du tout la même approche visuelle !

Est-ce que vous travaillez toujours par séries ?
Pratiquement. En général, oui, je procède surtout par séries. Mais depuis quelque temps ça m’arrive de faire quelques images isolées. Et si je les utilise dans des expositions assez conséquentes, elles seront comme des sortes d’articulations.

Et ça vous arrive de reconstruire des séries après coup, à partir de ces images isolées ?
Non, ça ne m’est jamais arrivé jusqu’à présent. Quand je parle de série, j’entends le mot « conceptuellement », si je puis dire : cela signifie que la série est d’emblée envisagée comme telle, en termes de motif, d’espace de prise de vue, de modalités d’éclairage, de surface de tirage, de montage, d’encadrement – ou de non-encadrement… etc. Une fois tous les éléments arrêtés, le nombre d’images fluctue : certaines séries comportent à peine cinq ou six images, d’autres jusqu’à une douzaine – mais rarement plus. J’arrête les prises de vue quand j’ai le sentiment d’avoir à peu près épuisé mon idée.

Est-ce qu’en général, vous exploitez toutes les images que vous avez réalisées lors d’une séance de prise de vue ou bien est-ce que vous faites une sélection ?
Il y a toujours une sélection… Ce n’est ni important, ni nécessaire, pour moi, de tout montrer. Les séries exposées sont constituées d’une partie seulement des images effectivement réalisées. Celles-ci sont comme une sorte de matière première que je stocke et dont je prélève des parcelles au gré des circonstances, en fonction, aussi, des espaces dont je dispose.

Étant donné la taille de vos œuvres, l’espace est en effet un critère prépondérant dans le choix des images que vous allez exposer…
Oui, car pour avoir un développement intéressant d’une série – souvent à base de grands formats, mais pas toujours : je présente aussi beaucoup d’images de petite taille – il vaut mieux avoir à sa disposition un espace conséquent. Il n’empêche qu’à ce jour, l’exposition que je considère comme la plus réussie tenait dans une galerie minuscule, qui devait mesurer moins de quinze mètres carrés et où je n’avais accroché que quatre photographies ! Ici, au Plateau, j’avais beaucoup de place, et j’ai opté pour des grands formats.

En regardant la succession de séries qui constitue votre exposition, j’ai perçu une cohérence d’ensemble, un peu comme si je lisais une phrase, qui elle aussi est un tout cohérent constitué d’unités signifiantes plus petites – les mots. Êtes-vous d’accord avec cette interprétation ou bien la récusez-vous ?
Non, je suis tout à fait d’accord ; je dis parfois de mon travail que c’est une sorte d’alphabet photographique que je constitue petit à petit, et la phrase, c’est ce qui vient après… à cela près que je ne raconte pas d’histoire, mes séries d’images n’ont pas vocation narrative. Et pourtant, les images – c’est ce que j’aime en elles – permettent de raconter. Mais pas forcément une anecdote, et avec autre chose que des mots ; mon ambiguïté est là précisément : vouloir raconter autre chose qu’une histoire, avec une économie de mots, voire avec pas de mots du tout. Ma confiance et toute mon énergie je les mets du côté de l’image – pour moi c’est l’image avant tout.

Parmi les photographies exposées, une seule est encadrée. Est-ce une façon d’introduire une rupture de rythme dans l’ensemble ?…
Non, pas du tout, c’est simplement que l’image en avait besoin, j’ai eu l’impression d’être plus juste en mettant un cadre à cet endroit-là. En fait je raisonne toujours au coup par coup, de façon à coller le plus étroitement possible à mon projet. Je prends mes décisions en fonction de chaque image : celle-ci aura besoin de tel format, de tel support, cette autre de telle dimension… et pour le cadre c’est pareil : certaines images me semblent nécessiter un cadre, d’autres non. Il n’y a pas si longtemps, j’encadrais beaucoup mes images. En ce moment, je le fais moins, mais je trouve important d’avoir placé une image encadrée dans cette exposition : ça montre que l’encadrement – par sa présence ou son absence – est partie intégrante de mon travail.

Je trouve que vos images, même celles qui sont « pleines » comme les sous-bois, relèvent de l’abstraction au sens propre, elles sont prélèvement d’un morceau de réel mais dénuées de toute ambition documentaire…
Il n’y a effectivement pas d’ambition documentaire dans mon travail. Les morceaux de réel dont vous parlez me servent peut-être à édifier une sorte d’alphabet, base nécessaire à l’apprentissage de tout langage. Michel Frigot a écrit un texte magnifique sur les tout-débuts de la photographie où il relève que des gens très instruits comme Talbot, Bayard et d’autres, issus de l’aristocratie pour la plupart, s’acharnent à ne photographier que des choses « sans valeur » – un chapeau de paille sur un banc, une échelle contre un mur… etc. et il établit un parallèle entre ces images photographiques (donc nouvelles à l’époque) et les livres destinés à apprendre la lecture aux enfants. Il y a peut-être quelque chose de cet ordre-là dans mon travail…
De temps à autre, il arrive qu’on me reproche de ne donner aucune dimension sociale ou politique à mon travail. C’est juste qu’à mes yeux, la politique et l’engagement social ne se pratiquent pas sur les mêmes terrains que l’art. Quand je photographie, ce sont d’autres territoires qui m’intéressent et si je voulais agir politiquement, je le ferais ailleurs : au conseil municipal de mon village, ou au conseil général du département, ou dans d’autres institutions. Mes images, elles, sont le lieu d’autres batailles, d’autres enjeux. Cela étant, mon art de toute manière est un engagement, et je me considère comme un photographe militant.

L’exposition du Plateau va donner lieu à la publication d’un livre. Pourriez-vous m’en dire un peu plus à ce sujet [Lors de l’interview, le livre n’était pas encore sorti – Ndr] ?
Le projet est né assez simplement : il se trouve que cette exposition est la dernière dont Éric Corne [commissaire de l’exposition, co-directeur du Plateau chargé de la programmation artistique remplacé aujourd’hui par Caroline Bourgeois – Ndr] s’est occupé dans le cadre de son action au Plateau, et il tenait à ce qu’il y en ait une trace, sous forme d’une petite publication. Je trouvais l’idée excellente, mais d’un autre côté, ça ne m’intéressait pas de refaire un catalogue qui aurait ressemblé à celui que j’ai réalisé il y a environ un an et demi. Et comme le budget n’était pas énorme, on a donc décidé qu’on allait faire un petit objet strictement lié à l’expo du Plateau mais qui n’en serait pas le catalogue raisonné : il n’y aura que la dernière série d’images que j’ai réalisées pour cette exposition, à savoir une douzaine de nus. Ce sera donc un livre modeste, avec une toute petite pagination – trente-deux pages, je crois. Mais ce sera un bel objet : il sera publié par un excellent éditeur belge, La Lettre volée, dont j’apprécie beaucoup le travail. Le livre sortira le 20 novembre, soit la veille de la clôture de l’exposition… ce n’est bien évidemment pas de volonté délibérée : si on avait pu le publier en même temps que l’expo commençait, on ne s’en serait pas privés ! mais je n’ai commencé à travailler sur ma série de nus qu’en juin / juillet. Aussi le livre n’a-t-il pu être prêt avant. Mais finalement, ce qui compte, c’est qu’il existe, et qu’il ait une vie au-delà de l’exposition.

Y aura-t-il du texte dans ce livre ? on parle volontiers de « silence » à propos de vos images. Donc la question du texte m’intrigue !
Pendant longtemps, je n’ajoutais aucun texte à mes images dans les livres que je publiais, et ça posait un problème aux critiques, parce que la plupart d’entre eux ne relayent que l’écrit. C’est-à-dire qu’ils n’écrivent qu’à partir des textes. D’ailleurs, jusqu’à très récemment, quand la presse s’adressait à moi, on me demandait des textes, et non pas des images ! Mais j’ai toujours résisté ! ce n’est pas à moi de produire le texte, mais à eux, critiques, de travailler à partir des images. Et puis il y a peu de temps, une Bruxelloise qui connaît très bien la photographie – et que j’aime beaucoup – Catherine Meyeur, a rédigé un texte pour un livre que j’ai publié il y a un an et demi aux éditions Coromandel. Elle a vraiment compris les enjeux et l’ambition de mon travail. Je ne refuse pas l’écrit, mais je dis simplement que ce n’est pas à moi de le prendre en charge – et c’est pour ça qu’il y a si peu de textes. 
Pour répondre à la question, oui, il y aura un texte dans le petit livre qui va sortir : une lettre qu’Éric Corne m’a écrite. Elle terminera le livre comme mon exposition clôt son aventure au Plateau – et je trouve que la forme épistolaire est un très bon choix.
 
C’est une question qui va peut-être vous sembler bizarre par rapport à des images que l’on dit « silencieuses » mais j’aurais envie de vous demander quelle musique vous auriez envie d’associer à cet ensemble de photographies ?
Ce qui est intéressant, ce n’est pas que moi je projette de la musique, mais que d’autres le fassent ! et c’est arrivé : j’ai des amis compositeurs qui, en regardant mon travail, ont pensé à certaines choses. Mais j’aurais beaucoup de mal à projeter quoi que ce soit. De même que je ne convoque pas le texte, je ne convoquerai pas la musique. Par exemple, Éric Corne voulait inscrire une phrase à l’entrée de l’expo, une phrase magnifique signée Ovide – c’est toujours très beau, Ovide… ça parlait de cerfs, de montagnes… etc. et je n’ai pas voulu parce que je trouvais que ça conditionnait beaucoup trop le regard ; et la musique, selon moi, ferait le même effet.

Pour peu que vous puissiez en parler, quels sont vos projets immédiats ?
Mes projets ? Idéalement, ce serait de ne pas avoir de projets tout de suite ! j’ai eu un programme assez chargé cette année – un tir groupé d’expositions assez conséquentes entre le Musée de la photographie de Charleroi, une expo collective au musée d’art moderne de Strasbourg, puis le Plateau… – et j’aimerais me reposer un peu, de manière à jouir pleinement de tout ce qui s’est passé récemment pour moi – et il s’est passé pas mal de choses ! je crois que c’est important de ne pas aller trop vite, de prendre le temps d’apprécier la portée des événements. Pour l’instant je n’ai pas d’expo précise à l’horizon ; on commence à me proposer des choses, mais j’attends de voir.

Pendant ce temps de repos, allez-vous quand même faire de la prise de vue comme ça, sur l’instant, en spontané ?
Non, je ne fais pas ça ; pour moi la prise de vue c’est un travail et ça correspond toujours à une sorte de nécessité, à un projet qui se met en place. En définitive, je fais très peu d’images. Prendre des photos sur l’instant, comme vous dites, reviendrait à pratiquer une sorte de gymnastique d’entretien, et je préfère ne rien faire du tout. Par contre, j’ai toujours le regard en éveil, et je vais profiter de cette période de relâche pour voir beaucoup d’expositions – il y a des choses qui m’enthousiasment, d’autres qui me mettent en colère… et tout cela me fait travailler ! Je vais aussi me replonger dans ma bibliothèque, et brasser des images de toutes les manières possibles – mais pas les miennes… – jusqu’à ce qu’un lièvre sorte du chapeau et là je reprendrai le travail.

Est-ce que vous vous promenez avec un petit bloc-notes pour noter vos idées ?
Jamais ! j’ai trop peu d’idées pour les noter (rires) !

Les dernières expositions d’Eric Poitevin
2001
– Galerie J-F Dumont-Mollat, Bordeaux
2002 – Galerie Pietro Sparta, Chagny
2003 – Galerie Baronian-Francey, Bruxelles
 Frac Franche-Comté, Musée des Beaux-Arts, Dole
 « Panorama quatre paysages persistants », Le Fresnoy et musée des Beaux-Arts, Tourcoing
 Galerie Blancpain-Stepczynski, Genève
2004 – « L’image nue », Musée de la photographie, Charleroi
 Le Plateau, Paris

 

Ses catalogues
Les Papillons, William Blake and Co & Jean-François Dumont, 1994
Éric Poitevin, CNP / Frac Lorraine, Actes Sud, 1998
Éric Poitevin, Coromandel Design, 2003
Éric Poitevin, La Lettre volée, 2004

   
 

Propos recueillis par isabelle roche le 13 novembre 2004 au Plateau – 33 rue des Alouettes – 75019 PARIS

 
     
 

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Bertrand Galimard-Flavigny, Être bibliophile – petit guide pratique

Un guide indispensable pour s’initier à la bibliophilie… et surout mesurer ce que cette passion demande comme connaissances

Être bibliophile, dit le titre…de fait, après une introduction rapide dont le ton montre d’emblée qu’il ne s’agira pas d’un simple guide pratique comme l’indique le sous-titre mais surtout d’un texte « écrit » – tout en saveurs littéraires que l’on goûtera à loisir au fil des pages, assorti d’une mosaïque de citations et de références… – on trouve bien une tentative de définition du bibliophile, recherchée d’abord… dans un livre ! et quel livre : Le Littré, dictionnaire de référence s’il en est ! s’ensuivent moult citations, liées les unes aux autres avec brio, dessinant une petite constellation brillante de « mots » délectables, d’où il ressort, in fine, que le bibliophile, comme tout passionné, est un animal bizarre revêtant des aspects aussi divers que bigarrés… Mais très vite, le propos glisse de l’individu à l’objet – comment comprendre la convoitise, la manie du premier si l’on n’entend rien à ce qui suscite son amour ?

Le livre, donc… c’est bien de lui, davantage que de celui qui l’aime à la folie, qu’il va être question. Sous toutes ses coutures si l’on peut dire : à travers son portrait physique, pièce à pièce, son histoire est retracée au gré de celle des différentes techniques qui concourent à sa fabrication. Tout cela avec méthode et minutie – un chapitre par élément du livre, où les subdivisions nombreuses balisent un propos fort dense – selon un mouvement centrifuge, analogue à celui de la main et du regard de quiconque tient un livre sous ses yeux, prêt à le lire. Une fois le chemin parcouru depuis la reliure jusqu’à l’intimité des pages – on aura glané en passant un bel assortiment de termes de jargon, complétés par un glossaire en fin d’ouvrage, non exhaustif mais précis, concis, et que l’on devra connaître parfaitement avant de songer à ses premières investigations bibliophiliques – on peut enfin revenir en détail sur ce que signifie « être bibliophile » : on sait désormais ce qui, dans un livre, doit être examiné et comment.

La partie « guide pratique » commence alors véritablement : des thématiques de collection sont proposées, les outils de travail du bibliophile sont présentés en détail – bibliographies, catalogues, manuels indispensables… Sont également communiquées les coordonnées des sociétés bibliophiles, des adresses de librairies – y compris sur internet. Des conseils concernant l’entretien et la manipulation des livres sont donnés sans oublier, enfin, les mises en garde contre la « fausse bibliophilie » – ô combien utiles pour le néophyte par trop enthousiaste…

C’est un guide qui certes peut se lire de façon suivie tant la plume est allègre, vive, prompte à l’anecdote et à la pointe d’humour. Mais l’on risque de perdre ainsi quantité d’informations précieuses qui, dispensées dans un flux narratif plein d’allant – et dûment morcelé, au sein des chapitres, en paragraphes et sous-paragraphes minutieusement pensés – ne se retiennent guère d’emblée. Il faut donc y revenir, lire et relire encore la nomenclature des différents papiers, des matériaux utilisés pour la reliure, apprendre par cœur ces termes spécifiques – ce jargon qu’il faut maîtriser pour pouvoir parler la même langue que le libraire ou le collectionneur spécialisé avec qui vous vous entretenez, ou pour pouvoir lire un catalogue. Fastidieux ? Mais indispensable – et ce n’est rien encore : le statut de bibliophile ne se gagne qu’à la force de la fréquentation continuelle des vieux livres ou des ouvrages rares, édités sur des papiers précieux et reliés avec des matériaux nobles.

Que vaut de lire la description, fût-elle précise, détaillée comme le sont celles de Bertrand Galimard-Flavigny, d’un maroquin : peau de chèvre tannée au sumac, présentant des craquelures plus ou moins larges. Cette matière mate ou luisante est solide.[…] – ou d’un papier japon, épais, jaune et soyeux, légèrement moiré… si l’on n’en a jamais senti la texture sous ses doigts, si l’œil n’en a jamais contemplé l’aspect ni le nez humé les effluves ? Il faut aussi savoir en son corps ce qu’est l’odeur de la poussière, du papier détérioré par l’humidité, avoir en mémoire ce que les doigts retirent de leur contact… sans quoi le contenu des notices d’un catalogue demeurera sans réelle signification. Oui, la bibliophilie a une dimension très physique ; elle met en jeu toute une sensualité du livre, une expérience du toucher, de l’olfaction sans lesquelles la science que l’on peut avoir en matière de fabrication, d’histoire – de l’art, de la littérature, d’histoire tout court… – n’aura que moitié de son importance.

Pour le bibliophile comme pour l’objet de sa passion, tout est affaire de temps : Seul le temps confère à un ouvrage un caractère bibliophilique.
Et il faut consacrer de nombreuses heures à se documenter, à apprendre, puis à tenir des livres rares dans ses mains pour tâcher d’en saisir le souffle, l’âme… cela, vous ne l’acquerrez pas en lisant ce Petit guide pratique. Mais en vous y plongeant, vous apprendrez au moins l’étendue de ce qu’exige la bibliophile. Vous vous divertirez aussi : les anecdotes croustillantes fourmillent, et les petites illustrations signées Tipi viennent fendre le texte comme de petits sourires feraient d’un visage réjoui…
Cet ouvrage est indispensable pour s’initier aux rudiments de la bibliophilie. Et pour jauger si l’on a ou non l’étoffe d’un bibliophile…

   
 

Bertrand Galimard-Flavigny (avec des illustrations de Tipi), Être bibliophile – petit guide pratique, Séguier, 2004, 240 p. – 20,00 €.

 
     
 

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Charles-Henri Favrod, Le temps de la photographie

Charles-Henri-Favrod, directeur du musée de l’Elysée à Lausanne, jette avec ce livre l’une des plus belles lumières textuelles sur la photo

Charles-Henri Favrod, journaliste et photographe, est directeur du musée de l’Élysée, à Lausanne. Dévolu depuis 1985 à la photographie, ses collections ont dû être répertoriées, organisées, voire restaurées afin d’être présentées au public. Tâche titanesque à laquelle Charles-Henri Favrod s’est attelé avec son équipe, sans négliger par ailleurs de les enrichir avec de nouvelles acquisitions, afin d’initier les visiteurs non seulement à l’histoire de la photo mais aussi aux productions des photographes contemporains.

 

Paradoxe que de commencer un ouvrage sur la photographie par des considérations sur la cécité, ce néant du voir, cet impossible regard ? Au contraire : à partir de ce noir absolu que les voyants ne peuvent concevoir Charles-Henri Favrod définit la vision puis le regard, points origines de la photographie. Se référant au chaos primordial, d’où a procédé peu à peu l’odonnancement du monde, il ne pouvait choisir meilleur terrain inaugural puisqu’il va au long de son livre retracer les tout premiers balbutiements de la photographie et conduire le lecteur à aborder celle-ci d’une manière inhabituelle – comme par une rive cachée ou peu fréquentée jusqu’alors, en une juste réponse à ce bouleversement du regard, de la perception, qu’a entraîné l’avènement de cette technique. Métaphore, aussi, de la virginité de tous les débuts, « La cécité » est l’intitulé le mieux adapté qui se pouvait trouver pour ces deux pages servies en guise d’avant-propos, d’abord parce que s’y annoncent sans plus d’ambages que de didactisme les grands axes de la réflexion menée dans cet ouvrage – le rapport au réel, la signification de « regarder », de « percevoir »… – ensuite parce qu’il touche d’un même coup à tous ces thèmes à travers un exemple pour le moins déconcertant : de jeunes Praguois aveugles qui photographient ce qu’ils n’ont jamais vu. La cécité cesse, ici, d’être un non-voir pour devenir un voir-autrement. Ce qu’est la photographie – ce qu’est, aussi, le livre de Charles-Henri Favrod.

 

Pourtant, de voir ni de regard il n’est question dans le titre, où le mot « temps » claque comme un glas, où s’entend aussi quelque légèreté – celle de l’implacable fluidité. Le temps : une des notions les plus ambiguës, les plus insaisissables qui soient, figurée merveilleusement par l’image de couverture – une photo de Josef Koudelka montrant au premier plan le dos d’un poignet ceint d’une montre, se détachant sur l’inpeccable perspective d’une large avenue s’estompant vers un horizon bouclé par un dôme et un petit bout de ciel. Image de l’infini fini, dûment mesuré. Mais image historique au moins autant que métaphorique puisqu’elle a été prise le 21 août 1968, jour où Prague fut envahie par les troupes soviétiques.
La photographie est sans doute le procédé humain qui entretient avec le temps les relations les plus ambiguës, les plus contradictoires et les plus complexes – d’autant que plusieurs strates temporelles sont à l’oeuvre dans une photo : il y a le temps de la pose, celui de la mise au point puis de la prise de vue, le temps de traitement de l’image… Vient ensuite ce temps autre, où le figé s’affronte au fluent : l’image fixée l’est pour des années – des siècles peut-être. Se pose alors la question : quelle est la nature de cet instant figé que le cliché véhicule au travers des jours ? L’on se rend compte alors que ce rapport au temps conditionne celui que la photo entretient avec le réel – autre notion insaisissable…

La photographie est peut-être le procédé le plus « métaphysique » qui soit – ce qui explique que, dès son avènement, furent soulevés l’essentiel des questionnements complexes qu’elle induit. Charles-Henri Favrod se concentre sur ces questionnements-là ; c’est leur histoire et celle des réponses qui leur furent apportées qu’il retrace. L’on est loin de l’habituel panorama événementiel qu’engendre généralement une perspective historique – pourtant, aucune date clef de l’histoire de la photo n’est passée sous silence, et les anecdotes ne sont pas non plus négligées. Charles-Henri Favrod procède par courts chapitres, dont la succession tient davantage de la contiguïté que de l’enchaînement logique ou chronologique. Il s’exprime avec une sorte de grâce, tenant à l’élégante profondeur de son écriture et à son renoncement au didactisme. Mias très vite – pas même au mitan du livre… – il invite à la « pause » pour ouvrir sa galerie de portraits, sobrement intitulée « Quelques photographes ». C’est alors un texte oscillant entre la note courte du biographe présentant les figures incontournables et les pages émouvantes du journal intime retraçant des rencontres et des moments humains rares. Mais toujours au détour de telle ou telle évocation, une réflexion singulièrement profonde sur l’art, la conception du monde ou de la vie…

D’une lisibilité extrême, cet ouvrage restera néanmoins quelque peu allusif pour les profanes : l’on ne jouira de ses qualités qu’à la condition d’être un « amateur éclairé » comme l’on dit. Il faut pour finir souligner combien ce livre est marqué par l’humilité de son auteur, qui en appelle sans cesse à la parole des autres, l’inscrit avec une infinie pertinence dans le cours de sa réflexion, et s’efface devant elle à maintes rerpises – surtout dans la seconde partie..
Le moindre hommage que l’on peut rendre, ici, à Charles-Henri Favrod, est de nous effacer à notre tour devant ses mots à lui : comment rendre compte de leur beauté, de leur insigne justesse, autrement qu’en les citant ?
De l’art il écrit, p. 51 :
L’art a pour fonction de rendre présent le présent qui, sinon, n’aurait pas le statut de présent. Son rôle n’est pas de reproduire le réel ou de produire de l’irréel, mais d’attester l’être présent de ce qui est présent. On peut dire, autrement, que la fonction de l’art est de donner forme à une idée.
Puis, au sujet de la photographie :
En somme, il s’agit de donner à voir, de faire voir autrement. Et c’est à quoi s’applique la photographie depuis qu’elle existe et qu’elle contribue à modifier la manière de voir et donc de comprendre.
juste après avoir dit d’elle, p. 50, qu’elle crée un point de fuite, modifie la perspective, trouble l’ordre des choses, intrigue, inquiète. Elle interroge, n’affirme pas mais refigure le sens dans l’imitation paradoxale.
Enfin, p. 223, ces quelques mots jetés au détour d’une réflexion sur la démarche artistique de Gottfried Helwein : (…) la photographie, qui introduit naturellement l’acte provoqué et l’acte subi, la conscience et le vertige, l’action et la passion.

Sans doute ce livre est-il l’une des plus belles lumières textuelles qu’un penseur pouvait diriger sur la photographie…

isabelle roche

   
 

Charles-Henri Favrod, Le temps de la photographie, éditions Le temps qu’il fait, mars 2005, 272 p. – 23,00 euros.

 
     

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Entretien avec Vincent Ravalec (Bois sacré)

Des Chipibos du Pérou au bwiti Gabonais, Ravalec suit les chemins du chamanisme, bien décidé à se faire initier dans chaque tradition. Les questions que se posait ce lecteur de Gurdjieff et de Castaneda y trouvent des réponses beaucoup plus vastes qui l’incitent à rendre compte de la complexité de la conscience

Enfant, il rêvait d’être un artiste, mais ses doigts se refusaient à exprimer ses visions intérieures… Impatient, le jeune Ravalec quitte le système scolaire dès quatorze ans et se frotte aux déboires de la vie active : apprenti menuisier, vendeur de bandes dessinées, assistant réalisateur, régisseur de cinéma et autres petits boulots apporteront leur matière à ses premiers manuscrits et lui insuffleront le culot nécessaire pour se tailler une place dans le paysage littéraire français. Depuis le début des années 90, l’écrivain parisien régale ses lecteurs d’innombrables nouvelles et romans révélateurs des rocambolesques dérives de la société en milieu urbain. Pour cela, il dispose d’un talent indéniable : la capacité de sublimer par un humour nerveux les pires galères en aventures initiatiques. Le succès est au rendez-vous : Prix de Flore en 94, lectorat fidèle en constante progression qui propulse ses romans dans le cercle des best-sellers nationaux.

Au tournant de l’an 2000, Vincent Ravalec entame un nouveau cycle d’écriture, caractéristique d’un regard plus universel sur l’existence. Lui qui n’avait jamais dépassé les abords du périphérique part poursuivre autour du monde les mythes de son adolescence. Des Chipibos du Pérou au bwiti Gabonais, Ravalec suit les chemins du chamanisme, bien décidé à se faire initier dans chaque tradition. Les questions que se posait ce lecteur de Gurdjieff et de Castaneda y trouvent des réponses beaucoup plus vastes qui l’incitent à rendre compte de la complexité de la conscience. Il introduit cette perspective élargie comme thème central de son projet du JEU : la possibilité d’accès à la connaissance par le biais de l’art.

Frédéric Grolleau : Tu fais paraître en même temps Les nouvelles du monde entier, tome 1 au Seuil, Wendy 2 ou les secrets de Polichinelle chez Flammarion, le poème graphique Une orange roulant sur le sol d’un parking et s’illuminant de toutes les couleurs de l’univers au Diable Vauvert. A cela s’ajoutent deux textes centrés sur le chamanisme : Bois sacré, initiation à l’Iboga (encore au Diable) et Ngenza aux Presses de la Renaissance. Cela fait beaucoup de livres en deux mois d’intervalle et, tandis que nombre d’individus s’insurgent contre la masse de livres qui sort chaque mois, tu indiques dans un petit mot destiné à la presse que tu préfère concentrer ton tir d’artillerie pour être sûr de ne pas être oublié…

Vincent Ravalec : Ca ne procède pas vraiment de cette logique, même si je l’explique ainsi après coup. Il se trouve que j’aime écrire et que l’écriture me sert de support expérimental par rapport à des expérience existentielles que je mène par ailleurs. Or ces expériences se sont avérées au fil du temps de plus en plus complexes. La forme littéraire m’a ainsi permis de les intégrer et les faire partager, mais cela requérait de multiples facettes. Ce qui explique que je ne fasse pas paraître ici cinq romans : il s’agit d’un roman, d’un recueil de nouvelles, un recueil de poésie graphique, un livre ethnologique sur une tradition de guérison africaine (accompagné d’un livre de photos sur cette même expérience, vue plus subjectivement par moi) qui renvoient à chacune de ces facettes.

En ce qui me concerne, je considère qu’il vaut mieux écrire des livres (sans qu’il y ait obligation ensuite pour les gens de les acheter ou de les lire !) que fabriquer des armes, je ne me pose donc pas la question de la quantité des oeuvres…

Au regard de cet univers qui est le tien, de l’initiation, de l’éveil à une sensorialité autre, à des univers dissemblables, comment travailles-tu pour articuler tous ces prisme-là : cela suppose de l’écriture automatique, des cahiers secrets ?

Dès que j’ai commencé à écrire, j’ai intégré l’écriture dans mon processus mental. J’écris quasiment en même temps que je vis. Au moment où je commence à écrire le livre s’est déjà cristallisé dans mon esprit. Pendant 10 ans j’ai écrit non stop toute la journée, maintenant j’écris moins, mais l’expérience aidant, j’arrive à davantage condenser mes sujets. La plupart de tes textes se déclinent autour du Jeu, de quoi s’agit-il ? Et comment les passerelles entre les divers éditeurs se mettent-elles en place ? D’un point de vue artistique, il a fallu que je me crée un outil qui soit suffisamment vaste par rapport à ce que j’avais envie de vivre et suffisamment souple pour pouvoir se moduler. Je me suis dit que j’allais faire un cycle évolutif et arborescent (en relation avec site Internet-miroir) de 12 livres car ça correspondait aux 12 mois terrestres et en même temps au calendrier solaire de l’univers. Comme j’étais isolé dans les expériences que je menais, focalisé sur ce que je voulais découvrir, j’avais envie d’être en contact avec du monde et de voir ainsi comment d’autres gens avaient perçu leurs propres expériences à ce propos !

De manière plus prosaïque il se trouve que tous les éditeurs que je connais sont des gens de qualité, qu’ils ne me considèrent pas comme une personne vénale et que je fais des efforts pour intégrer leurs impératifs de rentabilité économique à eux, ce qui explique que le Jeu puisse se ramifier entre divers éditeurs. On essaie tous ensemble de naviguer de la manière la plus judicieuse possible dans le système qui se présente à nous. De toute façon le livre de poésie n’a pas pour vocation, tant il est particulier, de devenir un best seller mondial ; on sait que les recueils de nouvelles ne cartonnent pas toujours au box-office. J’espère en revanche que Wendy aura une belle carrière littéraire, non pas parque j’ambitionne de devenir riche et célèbre mais parce que j’ai essayé d’y mettre beaucoup de moi-même par rapport à des choses que j’avais perçues.

Est-ce que tu te définis aujourd’hui, au nom de toutes tes expériences, comme une sorte d’initiateur ? de pédagogue de cet univers-ci ?

C’est une position assez délicate ; j’ai lu adolescent nombre de livres ésotériques (la collection « L’aventure mystérieuse » chez J’ai Lu) qui m’avaient interpellé mais dont le contenu me paraissait tarabiscoté. Et je suis allé sur place, avec les souvenirs que j’en avais, voir si c’était vrai ou pas. J’ai pris mon balluchon et fait mon Tintin… Par exemple je me suis rendu à Nasqa afin de vérifier de mes propres yeux si oui ou non des extra-terrestres y avaient atterri ! J’ai fait beaucoup d’expériences, qui étaient tellement fortes par rapport au décodage habituel qu’on en fait avec notre « mental », que les retranscrire ensuite ne pouvait conduire qu’à du tarabiscoté et du fumeux…

Tout ce que j’avais lu était donc à la fois vrai et faux. Et je suis dans cette situation : j’ai réagencé ce que j’ai vécu avec mon propre mental – qui n’est pas forcément fait pour vivre toutes ces expériences) mais je n’échappe pas au bizarre ! Je prends donc le côté initiateur avec des pincettes, car je pense que chacun a sa propre vérité et sa propre manière d’intégrer l’expérience. Je suis donc très dubitatif sur ma capacité à transmettre cela. Les livres sont certes utiles mais il ne faut pas trop s’y référer selon moi car la vraie référence, c’est à l’intérieur de vous que vous allez la comprendre. Je ne prétends être initiateur qu’au sens où j’ai vu que la vérité existait et que je vous conseille d’aller voir par vous-même comment vous allez l’intégrer.

Comment qualifies-tu cette expérience autour de laquelle tu tournes depuis de nombreuses années ?

En voyageant j’ai pu mesurer l’épaisseur de ma candeur. J’avais une vision naïve de ce qu’était la connaissance, je croyais que je me dirigeais vers une sorte d’illumination mystique. Mais il y a de nombreuses traditions qui se sont chacune forgé des outils spécifiques au fil de l’histoire parce que le monde n’est pas le même selon les endroits de la planète. Le fondement du chamanisme au départ a reposé sur les analogies opérées par l’esprit humain avec la nature. Le concept de nature variant selon les lieux l’esprit s’est forgé des outils qui n’ont pas débouché sur les mêmes visions du monde – mais sont j’ai découvert au fur et à mesure de mes voyages qu’elles sont toutes vraies en même temps ! Face à cette multiconceptualité de l’univers on a plutôt tendance à se focaliser sur une explication alors qu’il s’agit au contraire de parvenir à intégrer ce phénomène de complexité.

Une révélation qui passe par la consommation de substances, telles l’ayahuesca ou l’iboga, censées accélérer cette ouverture de la connaissance ?

Partout où j’ai voyagé j’ai rencontré des chamans, des sorciers, des magiciens. J’ai lu dans Tintin et Corto Maltese que ces gens-là savent pourquoi on est là. Je leur ai posé la question, ils m’ont accueilli, m’ont prié de m’asseoir et m’ont demandé si j’allais être capable de supporter ce qu’ils allaient m’expliquer. J’ai fait des expériences avec ou sans psychotropes. Très franchement je n’ai pas de « goût » pour les psychotropes, ça fait 15 ans que je ne bois pas une goutte d’alcool, que je ne fume pas de tabac et que je fais de la course à pied et de la méditation. Je suis un garçon sain et je me suis dit que j’allais me faire exploser le ciboulot. Et j’ai été en effet initié à l’ayahuesca et à l’iboga. Ce sont de dures initiations qui ne sont pas évidentes à vivre psychiquement parlant. Une fois qu’on les a vécues c’est un atout mais je ne conseillerais à personne de le faire car je ne pense pas que ce soit là un miracle universel ! Ce sont des outils qu’il faut savoir utiliser à bon escient dans un cadre particulier.

Propos recueillis par Frédéric Grolleau, intro par Stig Legrand

Remerciements à l’espace Autrement (77 fbrg saint-antoine 75011 Paris) qui nous a acueillis dans son chaleureux salon de thé pour cet entretien

   
 

-  Nouvelles du monde entier, Seuil, 256 p – 18,00 €.
-  Wendy 2 ou les Secrets de Polichinelle, Flammarion, 399 p. – 20,00 €.
-  Bois sacré (avec Agnès Paicheler, Mallendi), Au Diable Vauvert, 336 p. – 21,00 €.
-  Ngenza, cérémonie de la connaissance, Presses de la Renaissance, 94 p. – 29,00 €.

 
     
 

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entretien avec Laurence Bénaïm, magazine stiletto

« En France, le seul médicament contre le victimisme ambiant consiste à dénoncer le luxe, la beauté. »

Frédéric Grolleau : Nos lecteurs ne vous connaissent pas forcément, pourriez-vous retracer votre parcours ?

Laurence Bénaïm : Je suis née en 1961, j’ai suivi des études de lettres (hypokhâgne et licence de lettres à la Sorbonne). J’ai ensuite fait l’école du journalisme et il m’a été donné de pouvoir très tôt rédiger des piges. Au début des années 80, j’ai commencé à travailler à L’Express Paris, puis au Monde (en 1986) où j’ai écrit sur la mode. J’ai appris le métier en suivant également de nombreux stages à Europe 1, aux Nouvelles littéraires et à RCJ. C’est en m’intéressant à la mode – qui à l’époque n’intéressait personne – que j’ai commencé à travailler sur ce que j’avais en vie de faire : montrer que la monde est un point de vue, donne à voir et permet de comprendre le temps. Qu’elle offre une lecture de ce qui est invisible aux historiens, aux sociologues ; qu’elle relève de données plus irrationnelles et intuitives. La mode était un monde extraordinaire à raconter…

J’écris au Monde depuis 1986, en charge des Supplément Styles que j’ai conçu en 1996. A côté de cela, mon autre activité est l’écriture, notamment biographique : j’ai écrit ainsi sur Issey Miyake (Issey Myake, Assouline, 2002), Alix Grès (Grès, Assouline, 1999), et deux gros livres chez Grasset sur Yves Saint Laurent (Yves Saint Laurent , 2002) et Marie-Laure de Noailles (Marie-Laure de Noailles , la vicomtesse du bizarre, 2001)…

F. G : Votre engouement pour la mode pour la mode s’enracine dans un principe esthétique ?

L. B : Il est lié à l’amour que je nourris envers les ateliers. C’est dans le silence des ateliers de couture (où je me sens d’ailleurs mieux que dans un temple) que je comprends une certaine vérité. Je crois à la religion du travail et dans l’atelier sans musique ni parole je sens cette concentration extrême qui me bouleverse, et dont l’origine remonte sans doute à mon grand-père qui était chapelier, se levait tous les jours à cinq heurs du matin pour faire ses chapeaux. Je me souviens du bichonneur qui humidifiat les chapeaux dans la salle à vapeur pour les mettre en forme. J’ai gardé un amour absolu pour ce métier, et l’amour du métier bien fait par extension. Cette possibilité de contrôler quelque chose de A à Z.

Au fond, en créant Stiletto c’est comme si je faisais un chapeau moi-même. J’entends prouver que, si l’on écrit, on peut aussi être doté d’une sensibilité et que le regard, la compréhension et l’amour des images ne sont pas le fait de gens qui sont presque aphones, que l’intelligence n’est pas sèche. Je revendique une volupté dans l’intelligence, une sensualité qui dépasse le cadre pur de la théorie.

F. G : Ce qui tout de même paradoxal, non, au sens où l’opinion commune établit souvent un parallèle avec l’intelligence et l’austérité ?

L. B : Pas pour moi, c’est là surtout une conception de la France forgée par les censeurs de la République. Par certains esprits obtus qui ont justement créé une sorte de barrière entre les gens qui sont, qui font le luxe et les racines populaires de ce luxe. Je pense que la beauté qui suscite l’émotion est universelle, et que c’est lorsqu’elle est interceptée, coupée, par des apparatchiks de la culture, des censeurs du savoir, qu’elle devient coupable et honteuse. Comme aujourd’hui en France où le seul médicament contre le victimisme ambiant consiste à dénoncer le luxe, la beauté.

F. G : Vous êtes donc une militante du Beau ?

L. B : Je n’aime pas trop le mot  » militant  » mais, oui, défendre la beauté est un combat de chaque jour. Je défends que la légèreté est grave, que les signes du temps sont les révélateurs de nos peurs, nos désirs, nos envies et nos larmes. Ce que j’essaie de démontrer dans un magazine tendance qui n’est ni hermétique ni sectaire et qui s’adresse à tous ceux qui ont envie de rêver.

F. G : Mais vous n’avez jamais été tentée de délaisser le point de vue théorétique et critique sur les ateliers de couture pour passer à la création vous-même ? de troquer les ciseaux du juge pour ceux de la styliste ?

L. B : Non, la meilleure manière de créer pour moi revient à faire un chapeau qui ressemble à un magazine. Il faut que cela passe par la médiation de l’écrit car je ne suis absolument pas bricoleuse : si je prends des ciseaux je me coupe les mains, je coupe la table avec, en faisant un carnage ! Je suis comme quelqu’un qui est pas fort en gymnastique et préfère dessiner l’athlète plutôt que de devenir l’athlète lui-même… Dans un métier qui est dit de communication, où le faire-savoir est devenu plus important que le savoir-faire, je revendique aussi le savoir.

F. G : Cela étant, la première réaction lorsqu’on entend parler de la parution d’une nouvelle revue dédiée à la mode c’est : « ah, encore une de plus, qui disparaîtra ou qui ne sortira pas du lot davantage, voire qui sera bientôt oubliée ! » De manière assez curieuse dans votre communication sur le lancement de Stiletto vous avez accentué sur un mouvement fort conceptuel, assez philosophique et élitiste : ainsi, Stiletto n’est pas une revue de mode, mais une  » culture de la mode « , pour reprendre votre baseline. Cela fait beaucoup, non ?

L. B : Il faut entendre par là qu’il ne s’agit pas d’une revue de mode de plus, mais d’un support qui prétend légitimer la mode comme autre chose qu’un empilement d’images. Au delà de l’instant que représente la mode, la culture de mode s’inscrit à mes yeux dans la trace, la mémoire. Et la mémoire de la mode pour moi, ce sont les codes confidentiels, les visites privées, les ateliers d’artistes, les icônes, les mythologies, tout ce qui a trait à l’époque, accompagne notre vie au quotidien et que nous explorons dans Stiletto. Au fond, notre mission rédactionnelle réside dans le fait de donner à voir, de décrypter, d’analyser – mais jamais dans un sens universitaire ou ennuyeux. Notre approche participe au contraire d’un amour de ce que nous voulons transmettre.

F.G : Il y a beaucoup d’images et de publicité dans la revue, qui doivent contribuer en grande partie au financement de Stiletto. Comment un produit de ce type peut-il tenir la route en terme de diffusion ?

L. B : Les recettes tiennent en majeure partie aux investissements publicitaires. Je considère les annonceurs comme mes vrais « business partners », car en choisissant Stiletto, ils s’exposent, affirment un parti pris qui est celui de la qualité, de l’indépendance, de la mémoire sans laquelle l’avenir ne peut se déployer. En ce qui concerne la diffusion, nous avons une très bonne surprise car les retours des kiosquier sont excellents : Stiletto est en rupture de stock et nous devons faire des réassorts, ce qui signifie que le bouche à oreille a fonctionné. Que notre dimension  » envers du décor  » – sans tomber dans des version télévisées du genre » Ca m’intéresse  » ou  » Combien ça coûte  » – a fonctionné et trouvé son public.

F.G : Il y a un parti pris graphique dans le magazine, notamment dans les accroches de titres, qui est assez engagé, au risque parfois du manque de clarté à la lecture… N’est-ce pas là la limite du côté tendance de Stiletto ?

L. B : Vous avez raison mais ces quelques défauts objectifs vont être corrigés dans le numéro 2. Le directeur artistique, Matt Bernam, a toujours des envies au-delà d’une ligne éditoriale extrêmement souple, car il est là pour donner une direction et apposer une patte. Je respecte cela car nous avons mené en commun ce projet et il est bien qu’on trouve un peu d’audace graphique dans Stiletto car on n’en voit guère de trace dans les journaux de nos jours. Cela n’empêche que, tout en assumant certains choix, nous en reverrons d’autres. Pour l’heure nous sommes assez satisfaits de ce premier numéro, très affirmé, mais nous veillerons désormais à ce que les prochains numéros comportent moins de noir, que les légendes soient plus grosses, qu’il y ait plus d’entrées afin de faciliter la lecture, que le magazine ne soit pas fermé.

F.G : Il y a également dans Stiletto la volonté d’internationaliser les rubriques avec une reprise en anglais des principaux articles en fin de magazine…

L. B : Oui, j’y tiens beaucoup car je me sens française, mais en exil. Je suis attachée à une certaine culture française héritée des Lumières qui interroge, se pose des questions… sur l’identité française !

F.G : J’ai noté également qu’il y avait un édito général pour la revue et un autre édito concernant la mode. Cela veut-il dire que dans l’avenir il pourrait y avoir dans Stiletto d’autres éditos-gigognes, comme dans une sorte de concaténation pluridisciplinaire ?

L. B : Tout à fait. Nous comptons développer cet aspect gigogne, en créant par exemple un édito beauté. Mais j’attire votre attention sur le fait que ces différents éditos, qui affirment tous quelque chose de différent dans leur domaine propre, sont cohérents les uns par rapport aux autres car ils renvoient à une ligne éditoriale bien définie. L’important, c’est que tout se tienne ! Vous parliez tout à l’heure d’approche conceptuelle. Je voudrais qu’il y ait ici à la fois  » un rapport sensible à  » et  » une compréhension intellectuelle de  » ce qu’est la mode. Mais avec de la fantaisie et pas des propos hermétiques. Il y a plus de 40 pages de photos de mode, et on s’adresse à la fois à la tête et aux jambes ! L’idée quelque part, c’est de montrer qu’on peut être beau et intelligent… Je soutiens en épicurienne que l’intelligence doit avoir une saveur.

F.G : En clin d’œil au critique gastronomique François Simon qui collabore à Stiletto, pensez-vous que la mode, comme il le dit de l’acte de manger (cf Manger est un sentiment, Belfond, 2003), peut être un  » sentiment  » ?

L.B : Complètement, au sens où elle exprime des émotions et que, si elle n’est pas un sentiment, elle est alors son contraire, c’est-à-dire un uniforme standard. Je pense ici à Boltanski interviewé dans ce premier numéro de Stiletto qui affirme :  » le drame n’est pas de mourir mais de ne pas exister.  » Or la mode vaut surtout comme une manière d’affirmer sa différence, de se singulariser. Je l’ai compris très vite, en Asie ou au Japon par exemple, où la mode permet plus qu’ici de poser sa particularité et son identité. Celui qui critique la mode en Europe n’a pas conscience de ce que cela pu être que de vivre dans certains pays, telle la Chine, où vous étiez privé de mode pendant plus de quarante ans ! Car cela veut dire être privé d’oxygène, de choix et de liberté.

Etre privé de respirer les changements, la musique, tout ce qui bouge autour de vous. Un pays privé de mode est un pays qui ne croit plus à son futur, qui ne dépense pas et reste bloqué dans ses peurs. Dior disait que la mode permettait de renouveler le sentiment amoureux. Je crois que c ’est en effet sa vocation première.

F.G : Travaillez-vous sur de nouveaux projets livresques en ce moment ?

L. B : Oui, j’ai recueilli les confessions de Setsuko de Rola, la veuve de Balthus, pour un « Balthus intime » qui devrait paraître chez Grasset en 2004. Et puis un autre est en préparation…

Propos recueillis par Frédéric Grolleau au café Le Galiera le 17 octobre 2003

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Thomas Gunzig, 10000 litres d’horreur pure

Cinq étudiant envahissent un chalet hanté au bord d’un lac. La maison voisine abrite d’étranges occupants dont les manières sont rugueuses mais efficaces !

Cinq étudiants ayant terminé leurs examens partent dans un chalet perdu au bord d’un lac pour un week-end qu’ils regrettent déjà tous une fois en voiture. Deux couples et un célibataire. Certains ne se font guère d’illusion sur leur conjoint, d’autres aimerait pouvoir exprimer leurs fantasmes les plus fous. La première soirée se passe dans une humeur exécrable. Chacun se couche tôt. Alors que JC tente de saouler son amie et de la faire fumer à outrance pour mieux pouvoir la sodomiser, un intrus dans les bois vient les perturber. Aussitôt dehors, le couple provoque une réaction en chaîne d’horreur. Lui, mange le sol d’un coup de pelle avant d’aller boire la tasse au fond du lac. Elle, se fait enlever et une fois attachée et dénudée, s’attend aux pires exactions et à souffrir. Leurs cris ont réveillé les autres qui tentent tant bien que mal de s’organiser. Mais plutôt que de rester groupés, ils se séparent pour mieux affronter 10.000 litres d’horreur pure. Au hasard d’un frigo et d’une baignoire, les preux chevaliers en herbe découvrent des personnages d’une autre époque et d’un autre monde, issus d’une vieille tradition ancestrale barbare, qui jetait des nouveau-nés dans le lac.

Honneur et Horreur

Thomas Gunzig est un aficionado de ces films de série Z, somptueux nanars entre fantastique et horreur. Nul doute qu’il regrette Avoriaz et les glorieuses heures de son festival, et qu’il possède l’intégralité des Ze craignos monsters où l’on peut se régaler d’illustrations kitchissimes et de textes affriolants et fort intéressants. Avec 10.000 litres d’horreur pure, il remet à l’honneur le roman gore d’horreur sans ménagement ni honte. Pire, il renoue avec une recette franchement éculée à outrance, celle qui consiste à mettre des personnages dans une maison hantée, puis à les faire se séparer pour que chacun de leur côté ils découvrent l’horreur dans toute sa splendeur. Et tout ça en assumant parfaitement sa trame. Dans une introduction jouissive autant que nostalgique, Thomas Gunzig se justifie alors même qu’il n’en a pas besoin. L’homme voue un attachement certain à ce qu’il nomme une sous-culture, partie prenante de ces mauvais genres qui font le charme de la littérature et du cinéma. L’ouvrage, illustré par Stéphane Blanquet, qui signe aussi la couverture, propose un suspense haletant. Chacun des protagonistes est embarqué dans une aventure qui est aussi l’occasion pour lui d’affronter son histoire, ses démons et d’appréhender son futur si un jour il en a un. Le livre est tout en rythme et Thomas Gunzig ne se donne pas de limite. Il n’a de cesse de repousser les frontières du ridicule pour notre plus grand soulagement. Car notre esprit aime et redemande 10.000 autres litres d’horreur pure et surtout pas diluée.

Ouvrages à avoir obligatoirement dans sa bibliothèque en plus de 10.000 litres d’horreur pure : Ze craignos monsters, réunion en trois tomes des Mad Movies, par son rédacteur en chef Jean-Pierre Putters, aux éditions Vents d’Ouest. Ces très beaux livres en couleur proposent de revenir sur 80 ans de films d’horreur ou fantastiques avec des textes érudits juxtaposés à de splendides et nombreuses illustrations de monstres qui n’ont rien à envier à ceux du roman de Thomas Gunzig.

j. vedrenne

   
 

Thomas Gunzig, 10000 litres d’horreur pure (illustré par Stéphane Blanquet), Au diable vauvert, août 2007, 252 p. – 15,00

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Joe Haldeman, Pontesprit

Voilà un roman extrêmement original dans sa forme, où l’on trouvera force graphiques et tableaux


La communication à travers l’espace, la peur qui naît de l’impossibilité de comprendre l’Autre – celui qu’on nomme l’extraterrestre – la liaison possible avec l’étranger, l’espoir d’élargir notre champ de conscience… tels sont, entre autres, les thèmes de ce livre nourri de références scientifiques. Un roman qui confirme une fois de plus l’immense originalité du grand écrivain de fiction Joe Haldeman.
Les Terriens, dans un futur proche, découvrent la possibilité de lire dans les pensées grâce – et c’est là toute l’inventivité de l’écrivain – à l’existence d’un petit animal découvert sur une autre planète, capable d’établir des liens psychiques entre deux êtres humains qui le touchent en même temps ! La mise au point du fameux pont de « Groombridge » via cette créature extraterrestre est, sans conteste, l’un des points forts du roman. Malheureusement la liaison demeure fragile, dangereuse. Elle semble pourtant être le dernier espoir d’une humanité mise en péril par des êtres multiformes manifestement pétris d’intentions meurtrières à son égard et qui ont déjà détruit les membres d’une expédition humaine.

L’humain se voit dépossédé de son aptitude à maîtriser seul son esprit, la nature, ou même l’univers. Comme dans cet autre roman – incontournable ! – La Guerre éternelle, Joe Haldeman dénonce l’anthropocentrisme réducteur et ses conséquences inéluctables : haine, orgueil, égocentrisme effréné, et la peur, redoutable vecteur d’incompréhension et de conflits… Cette conception classique qui place l’Homme au centre de l’univers est magistralement renvoyée aux oubliettes. Les tentatives d’établir des liens avec les extraterrestres sont pratiquement toujours vouées à l’échec, et c’est avec un humour parfois très noir que l’auteur épingle cette volonté vaine, désespérée, d’établir des contacts avec l’Autre, de se comprendre à travers l’espace… Ainsi s’écroule la croyance en la souveraineté de l’esprit sur la matière et le temps.

Pontesprit est un roman extrêmement original par sa forme (peut-être davantage que par son fond), au cours duquel l’auteur dresse à maintes reprises toutes sortes de diagrammes, tableaux, graphiques, courbes statistiques… qui, avec leur dimension burlesque, apparaissent comme autant de clins d’œil amers à la toute-puissance – mais également aux limites – de la techno-science. L’on découvre dans ce récit moult trouvailles, parfois farfelues mais toujours originales. La science-fiction n’est-elle pas cette littérature de l’imaginaire qui, sans rompre avec le réel, lui demeure en quelque sorte tangentielle ? Littérature d’idées, aussi, qui, loin d’occulter la dimension humaine, a toujours à voir avec la finitude qui caractérise l’Homme et les quêtes de ce dernier, éperdues, parfois téméraires…

patrick raveau

   
 

Joe Haldeman, Pontesprit (traduit par Bruno Martin), Gallimard « Folio SF », juin 2004, 296 p. – 6,00 €.

 
     
 

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Siri Hustvedt, Reza, Au pays des mille et une nuits

Plus pour les photos que le texte

Pour accompagner les photographies de Reza, l’éditeur eut l’idée d’inviter Siri Hustvedt, lui offrant le loisir de réécrire l’un des mythes les plus fameux de la littérature mondiale. Ainsi, Sindbad se voit-il réincarné dans un jeu des miroirs : le mettant en scène face à son homonyme, narrant ses exploits en vers jusqu’à un énième voyage imaginé par Schéhérazade, dans un drôle de dialogue avec son mari, amadoué depuis le temps qu’elle a si bien su sauver sa tête en lui contant, tous les soirs, de nuit en nuit, une histoire nouvelle pour le séduire.
La fille de Sindbad prend donc à son tour la mer, trouve un époux, a des enfants à qui narrer l’histoire, et ainsi de suite, pendant les siècles des siècles. L’oralité portant jusqu’à nous ces légendes…

Un livre de commande, certes, porté surtout par ces clichés d’une rare beauté, instantanés de paysages ou de femmes et d’hommes, humbles au travail ou heureux à la fête, témoins d’un autre monde en mouvement, jamais inquiets, toujours en marche, une belle leçon de vie dans un livre de belle facture…

la redaction

   
 

Siri Hustvedt (textes), Reza (photographies), Au pays des mille et une nuits, traduit de l’américain par Christine Le Bœuf, 215 x 225, couverture cartonnée, dos droit, 40 photographies couleurs, Actes Sud, novembre 2011, 82 p. – 29,00 €

 
     

 

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Maurice Matieu, La Candélaria, Gaza et autres banalités…,

Matieu refuse toute forme de reconnaissance par ceux qui représentent la société

Le Méjan accueillera du 15 mars au 1er mai 2012 une exposition des œuvres de Maurice Matieu. On y retrouvera ces toiles peintes dans le cadre d’une action menée par le peintre dans le but de dénoncer les massacres d’Etat.
Une première série d’huiles et de dessins en réaction au massacre de La Candélaria : dans la nuit du 23 juillet 1993, un commando d’hommes armés a tiré sur un groupe de jeunes gens dormant dans la rue, à Rio de Janeiro.
L’intervention israélienne à Gaza, en 2010, renvoie Maurice Matieu à son dessin sur Arches d’après le tableau du Tintoret Le Massacre des innocents, qu’il avait réalisé après l’épisode de Sabra et Chatila, au Liban en 1982…
Enfin, le livre se referme sur Facies Book et le texte d’Antonin Artaud, Chiote à l’esprit, qui aura tenaillé le peintre pendant quarante ans avant qu’il ne parvienne à lui donner son miroir dessiné…

Des toiles souvent monochromes qui rappellent les mosaïques, dans des tons ocres ou rouges sang, délavés parfois, dégradés souvent… Des nuances qui signent la volonté de Matieu de croire en demain. Il refuse de se vautrer dans le souvenir et la commémoration mais préfère conserver seulement l’image d’une action pour l’aider à traverser le miroir et tendre vers un futur forcement meilleur. Un possible autrement qu’en fonction de la place sociale occupée. Matieu refuse toute forme de reconnaissance par ceux qui représentent la société, ceux qui en sont les délégués. Un artiste est toujours hors du groupe. Un artiste ne peut se récupérer…
Par contre, un peintre peut aussi se mêler de la chose politique. Matieu tient à occuper la place pour créer une réaction avec ses tableaux. Pousser le regardeur à réfléchir au poids des idéologies qui conduisent au massacre. A la catastrophe. Pour y remédier, il faut élargir le souvenir collectif. Comprendre que l’on est tous solidaires les uns les autres…
Candide Maurice Matieu ?

la redaction

   
 

Maurice Matieu, La Candélaria, Gaza et autres banalités…, 200 x 260, couverture cartonnée en couleurs, Actes Sud, janvier 2012, 100 p. – 35,00 €

 
     

 

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Roubaix. La Piscine – Catalogue des collections

Un catalogue amusant à lire, histoire de se perdre à loisir dans la richesse de ces collections

Tandis que va se dérouler du 18 février au 20 mai 2012, sous la houlette de Stéphanie Ansari & Tatyana Franck, l’exposition Picasso à l’œuvre – Dans l’objectif de David Douglas Duncan(dont nous ne manquerons pas de vous rendre compte), l’année 2011 s’est achevée sur la présentation des collections permanentes dont le catalogue qui l’accompagnait permet d’embrasser en près de trois cents pages quelques merveilles du genre…

Cet ouvrage, divisé en deux parties disposées tête-bêche, présente d’un côté le déroulé chronologique des fonds de peinture et de sculpture, les ensembles d’arts appliqués pour finir par le cabinet d’arts graphiques et photographiques que leur fragilité impose de tenir à l’abri de la lumière, et donc des regards.
De l’autre côté, trois essais documentés et illustrés de nombreux documents d’archives détaillant l’histoire de l’ancienne piscine de Roubaix puis celle de ses musées. Et enfin, celle la genèse de la création de cet établissement qui a vu le jour voilà dix ans, et qui recèle des trésors.
En effet, en 2001 les collections du musée industriel, du musée national et du musée Jean-Joseph Weerts de Roubaix fusionnèrent en un lieu pour le moins étonnant, l’ancienne piscine Art déco de la ville, œuvre de l’architecte Albert Baert en 1932 et désaffectée depuis 19856… créant alors ce qui allait devenir le musée d’Art et d’industrie de Roubaix.

Conçue comme un album d’images, cette présentation exprime l’esprit du musée qui se comprend au fil des pages par les choix des conservateurs. On se promènera donc non pas dans un inventaire mais parmi des extraits du fonds patrimonial conservé à La Piscine… Des collections variées qui contribuèrent à affirmer la richesse de ce musée et à séduire ses visiteurs toujours plus nombreux accueillis dès l’entrée par une immense toile de Marcel Gromaire, L’Abolition de l’esclavage, datant de 1950. Adossé au mur d’héberge, il s’articule comme une préface du musée, laissant deviner plusieurs espaces fondamentaux… la collection Henri Selosse (constituée notamment autour de Ingres) ;la salle académique qui abrite les collections du XIXe (autour des panneaux de Luc-Olivier Merson pour l’Exposition universelle de 1889 et d’une composition d’Emile Signol pour l’église parisienne de la Madeleine, le visiteur peut à loisir s’imprégner de cet esprit qui invite à un dialogue entre création plastique et applications décoratives) ; la salle Jean-Joseph Weerts évoque le musée que créa l’artiste lui-même à l’hôtel de ville de Roubaix, quelques années avant son décès).

Ainsi l’on visite La Piscine de plusieurs manières grâce à la mise en place d’une scénographie qui propose un jeu permanent de transparences qui évite le cloisonnement trop rigide. De fait, les galeries consacrées aux beaux-arts ne renient rien de la part décorative des œuvres qui l’habitent et les espaces dédiés aux fonds de céramique, de textile et de mode inscrivent tableaux et sculptures dans leur logique… Un catalogue tout aussi amusant à lire, histoire de se perdre à loisir dans la richesse de ces collections…

la redaction

   
 

Collectif, Roubaix. La Piscine – Catalogue des collections, 210 x 280, 520 illustrations, Gallimard, octobre 2011, 288 p. – 29,00 €

 
     

 

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Jean-Pierre Guéno & Gérard Lhéritier, Les Messages secrets du Général de Gaulle – Londres 1940-1942

On est fasciné par l’incroyable force de caractère du général de Gaulle

Publié à l’occasion de l’exposition Les Messages secrets de Londres du général de Gaulle, 1940-1942, présentée au Musée des lettres et manuscrits, boulevard Saint-Germain, à Paris (10 novembre 2011 / 12 mai 2012), ce très bel ouvrage reproduit près de deux cents lettres et une centaine de photographies d’époque. Mais d’où proviennent ces 313 documents ? Ils sont restés entre de bonnes mains, comme aimait à le dire le Général. Celles de Marie-Thérèse Desseignet qui fut la responsable du pool des dactylographes et des rédactrices du Général, de Londres à Alger. Du 11 décembre 1940 au 11 décembre 1942, les documents s’entassèrent dans le dossier de mademoiselle Desseignet. La plupart manuscrits, très souvent rédigés recto-verso…
Ils concernent les ordres que le Général donna à ses compagnons d’armes. Au fil de leur lecture, Charles de Gaulle apparaît à la fois ferme, intransigeant, autoritaire, déterminé, entêté… mais surtout soucieux de l’indépendance de la France. Et de la préservation des intérêts de la nation face à des alliées d’une grande rapacité. Anglais et Américains faisaient montre d’un hégémonisme sans limite.

Chef de guerre devant ses ennemis, le Général devait se comporter en homme d’Etat machiavélique devant ses alliés. On connaît, grâce aux Mémoires de guerre le double jeu de Washington : débarquement en France (avec de Gaulle) ou mainmise sur l’Afrique du nord (sans de Gaulle). D’où un State Department qui pratiqua à la fois une forme d’obstruction soutenue contre De Gaulle – surtout lorsque son nom contribua à unifier la Résistance – et une certaine complaisance envers Vichy…

À la lecture de ces messages, on est très vite fasciné par l’incroyable force de caractère du général de Gaulle, par ses qualités de stratège dans le club très fermé des géants qui se déchirent pour contrôler la planète…

Guidé par le dieu Thot, qui apparaît sous forme de cartouche, le lecteur suivra pas à pas les principaux événements qui marquèrent les deux premières années de la France Libre. Emaillés d’extraits piquants, mis en exergue en haut des pages reproduisant le facsimilé des lettres manuscrites du Général :
« La susceptibilité, c’est l’orgueil des imbéciles. »
« La guerre est une chose morale. »
« Nous faisons la guerre de la révolution et de l’empire. »
« Il n’y a pas de démission acceptable en temps de guerre. »

la redaction

   
 

Jean-Pierre Guéno & Gérard Lhéritier, Les Messages secrets du Général de Gaulle – Londres 1940-1942, 230 x 287, 291 illustrations n&b et couleurs, Gallimard, novembre 2011, 240 p.- 29,00 €

 
     

 

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Jean-Pierre Rives et Alain Gex, Le Rives

Casque d’Or méritait bien cette somme, tout imparfaite soit-elle

Après une coupe du monde de rugby faite de prestations plutôt moyennes de notre équipe nationale, parvenant malgré cela à se hisser en finale sans pour autant faire rêver (hormis dans la défaite) ses supporters, aujourd’hui beaucoup plus nombreux qu’il y a vingt ans, il est toujours bon de rappeler ce qu’ont été les vraies légendes de ce sport.
Jean-Pierre Rives est l’une d’elles. Capitaine de l’équipe de France à la fin des années 70 à et au début des années 80, certaines images de ce troisième ligne flamboyant – crinière blonde au vent pendant le grand chelem 1977, maillot ensanglanté après un choc victorieux contre les Gallois, visage ému après la première victoire française en Nouvelle-Zélande, le 14 juillet 1979 – ont imprégné l’imaginaire collectif (surtout des plus de quarante ans, il faut bien le reconnaître…).
Même Casque d’or, le surnom que lui a donné le chantre du rugby de l’époque, Roger Couderc, participe de cette construction digne d’une mythologie à la Roland Barthes, et rappelle encore un temps où l’imaginaire collectif s’organisait autour de figures fédératrices, avec des valeurs de courage, de patriotisme et de sacrifices. Bref, le mythe de Rives s’inscrit encore dans l’histoire, plutôt que dans la sociologie appliquée (comme pour l’équipe de foot de 98) ou dans l’éloge de la rigueur professionnelle des années 2000 (avec l’équipe de handball polychampionne, surnommée Les Experts).

Le livre est organisé de manière à faire revivre cette légende (c’est un peu le principe de la collection « Hommage du sport »), et rassemble dans une première partie un florilège d’articles de différentes époques, retraçant le parcours exceptionnel du joueur, alors que dans la seconde partie des textes de lui ou des témoignages divers (amis, partenaires…) permettent de mieux comprendre le rayonnement et la personnalité singulière de celui qui s’est affirmé après sa carrière sportive comme un artiste sculpteur de talent et un homme de l’ombre du rugby français, animateur de ce club élite d’anciennes et de moins anciennes gloires appelées les Barbarians français.
Le tout est abondamment illustré par une iconographie riche, mais parfois maladroitement colorisée, pour certaines photos qui auraient pu rester en noir et blanc. On regrette aussi que la carrière d’après le rugby, notamment celle du sculpteur réputé et talentueux soit juste évoquée.

L’impression finale est mitigée, d’abord du fait de la grande hétérogénéité des textes (il aurait peut être fallu raconter la carrière de JPR a l’aide de textes plus récents et les illustrer d’extraits d’articles judicieusement choisis…), ensuite a cause de la difficulté pour les maintenant nombreux amateurs néophytes du rugby – qui pourraient réellement se passioner pour cet ouvrage – de pénétrer ce très dense tissu de références, de personnages, d’histoires, une trentaine d’années après le temps de la « légende ».
Les afficionados y trouveront certainement leur compte, mais il est peut-être temps de faire sortir le rugby de ses bases arrières pour faire entrer dans le temple des foules qui ne demandent que ça. Il n’en reste pas moins que la légende est bien vivante et méritait au moins cette somme, toute imparfaite fût-elle.

agathe de lastyns

   
 

Jean-Pierre Rives et Alain Gex, Le Rives, coll. « Hommage du sport »), Jacob-Duvernet, août 2011, 145p.- 25,50 €

 
     

 

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Claude Carlier, Vie et destin des pilotes de guerre

Un livre pour la mémoire des nouvelles générations

On pourra associer cet album aux photos émouvantes comme un hommage à Antoine de Saint-Exupéry à l’occasion du 70e anniversaire de la parution de Pilote de guerre, aux éditions Gallimard, en 1942.
La seconde guerre mondiale débuta, pour la France, le 3 septembre 1939. Et jusqu’à l’armistice du 25 juin 1940, l’armée de l’air française dut lutter contre un adversaire redoutable. La Luftwaffe allemande…
Dès le début du conflit les aviateurs français sont aux premières loges. La marine et l’armée de terre tergiversent. Mais dans les airs les missions se succèdent. Reconnaissance et chasse. Premiers combats aériens. Premières victoires. L’armée de l’air française prend très vite l’ascendant sur son adversaire ! Et lors de l’attaque du 10 mai 1940, malgré des matériels obsolètes, elle fait montre de détermination. Elle accepte des missions suicides. Marque des points précieux. Alors que s’effrite très vite l’armée de terre, l’espace aérien français offre toujours un solde positif. L’armée de l’air détruit plus d’avions allemands qu’elle n’en perd…

C’est cette histoire bien peu connue qui est ici illustrée. Dans cet ouvrage réalisé à partir d’archives photographiques du Service historique de la Défense, département Air. Vous y retrouverez la vie quotidienne d’une base aérienne lors des différentes étapes du conflit. Préparation des avions en usine. Entraînement des élèves pilotes. Départ des aéronefs en mission.
Un livre pour la mémoire des nouvelles générations.

la redaction

   
 

Claude Carlier, Vie et destin des pilotes de guerre, 245 x 255, 150 illustrations N&B, Gallimard/DMPA, novembre 2011, 144 p. – 35,00 €

 
     

 

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Jacques Gruber et l’Art nouveau – Un parcours décoratif

Acteur authentique de l’identité de Nancy

L’Ecole de Nancy organise jusqu’au 22 janvier 2012 une exposition sise aux Galeries Poirel (3 rue Victor Poirel – 54000 Nancy) des plus belles pièces de Jacques Gruber (1870-1936). Mis à part les extraordinaires vitraux que l’on ne pourra voir que dans ce très bel album rétrospectif.
Gruber est l’un des grands maîtres verriers du début du siècle passé. Il appartient à la seconde génération des artistes de l’École de Nancy. Gallé, Majorelle, les frères Daum ou Prouvé sont déjà des acteurs connus de l’avant-garde artistique quand Jacques Gruber revient à Nancy en 1893, après ses études à l’École des beaux-arts de Paris. Entre 1893 et 1897, il collabore avec la manufacture Daum et crée des modèles de vases dans un répertoire figuratif historique ou mythologique. Avant de se consacrer de plus en plus au vitrail à partir de 1896-1898, Gruber s’exprime dans des domaines très variés : affiches, menus et imprimés, peintures et pastels.
Acteur authentique d’un mouvement qui a forgé l’identité de Nancy, il en incarne également l’esprit, entre l’émotion et la fonction, l’art et les techniques, la nature et les sciences.

Les projets réalisés avec René Wiener témoignent de son intérêt pour la reliure d’art. Sa participation à la création de la table La Source avec Louis Majorelle inaugure un travail sur des objets et des ensembles mobiliers. Avec un décor puisé au coeur de la nature, il décline des pièces qui privilégient un mouvement dynamique et ondulant. Dans les années 1904-1905, Gruber collabore avec la manufacture de Rambervillers pour des modèles de pièces de forme et de céramique architecturale en grès. Pieds de lampe, vases, cache-pots et porte-parapluies montrent la science des formes inspirées par la nature qui fait le propre du style Gruber. Mais c’est bien en tant que maître verrier, spécialisé dans le vitrail, que Jacques Gruber connaît la véritable reconnaissance critique. Ses vitraux illustrent sa prédilection pour le répertoire végétal, mais également la recherche de compositions savantes et la maîtrise de techniques sophistiquées, atteinte grâce à la superposition de verres d’une grande variété (à relief, colorés, gravés, iridescents…).

Avec le soutien de prestigieuses institutions, l’exposition se prolonge dans la ville, dans divers lieux nancéiens où le public a déjà quotidiennement rendez-vous avec la vitalité de cet Art nouveau. La présente manifestation retrace la diversité des collaborations et des productions de Gauber entre 1893 et 1916. C’est l’occasion de faire un point sur les vingt premières années de l’œuvre de Guber, dominées par l’inspiration naturaliste et marquées par une diversité de création au service de l’objet d’art et du cadre de vie rénovés, principes alors défendus par l’Ecole de Nancy…

la redaction

   
 

Collectif, Jacques Gruber et l’Art nouveau – Un parcours décoratif, 200 illustrations couleurs et n&b¸ 230 x 287, Gallimard, septembre 2011, 240 p. – 35,00 €

 
     

 

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Noëlle Giret, Jean-Louis Barrault, une vie pour le théâtre

Pour fêter dignement le centenaire de sa naissance

À l’occasion du centenaire de la naissance de Jean-Louis Barrault, a paru ce bel ouvrage qui mêle suite chronologique et commentaires de praticiens du théâtre qui évoquent les temps forts du parcours de Barrault ainsi que son insatiable curiosité pour toute forme d’expressions artistiques. « Comment notre époque, parfois si éprise de commémorations, aurait-elle pu laisser passer dans l’indifférence le Centenaire de Jean-Louis Barrault ? Comment rappeler à la mémoire collective un comédien qui a apporté, du mime jusqu’au cinéma, sa créativité singulière ? Comment rendre hommage à un créateur qui a mené une troupe aux plus hauts sommets et l’a préservée des tempêtes qui n’ont pas manqué de se lever ? Enfin comment reconnaître l’un des plus talentueux ambassadeurs de la culture français à l’étranger ? » (Pierre Bergé)
L’ouvrage est illustré par les plus belles pièces provenant des archives Renaud Barrault, entrées au département des Arts du spectacle de la BNF, en 1995. Leur exceptionnelle richesse témoigne du bouillonnement artistique des années 1930 aux années 1980. Ces documents collectés et conservés par Barrault lui-même, dans une lutte incessante contre l’éphémère de son art, sont de toute nature : mises en scène et partitions manuscrites, esquisses et maquettes de décors et de costumes, affiches, photographies, costumes et accessoires de scène.

À vingt ans, Jean-Louis Barrault se destine à une carrière artistique, ne sachant pas encore très bien s’il va s’orienter vers la peinture ou le théâtre… Après un passage à l’Ecole du Louvre, il se retrouve chez Dullin. Son choix est fait : il signe sa première mise en scène en 1935, Autour d’une mère, adaptation d’un roman de Faulkner. Il fut proche d’Antonin Artaud, des surréalistes et de la bande à Prévert : il est alors considéré comme l’une des étoiles montantes de la nouvelle avant-garde du théâtre.
Il fonde quelques années plus tard sa propre compagnie, avec Madeleine Renaud, et l’établit au Théâtre Marigny où il applique avec succès les préceptes du Français. Une troupe, un répertoire, un programme fondé sur l’alternance, programmation qu’il diversifie par des concerts, des récitals de poésie, des expositions ou encore des conférences…
D’autres lieux suivront : le Palais Royal, l’Odéon, le Récamier et enfin le Rond-Point.

Sa passion et sa conception du théâtre expliquent l’éclectisme d’un répertoire qui couvre tous les genres et toutes les époques, de nos jours à l’Antiquité, à travers Eschyle, Shakespeare, Molière, Claudel, Feydeau ou Genet. La popularité de la compagnie fut immense tant en France qu’à l’étranger…
Et au fil du temps, les mémoires étant sélectives, Jean-Louis Barrault demeure Baptiste, l’homme blanc des Enfants du Paradis.

la redaction

   
 

Noëlle Giret (sous la direction de), Jean-Louis Barrault, une vie pour le théâtre, préface de Pierre Bergé, 220 x 280mm, broché cousu à rabats, 120 illustrations, Gallimard, décembre 2010, 168 p. – 35,00 €

 
     

 

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Reinhoud – Catalogue raisonné des sculptures, tome IV (1988-1992)

Ce sculpteur est vraiment sans scrupules

Après le tome III (Sculptures 1982-1987) paru en septembre 2008, voici le tome IV qui recouvre les années 1988 à 1992… Toujours cette frénésie autour de ces animaux imaginaires taillés dans le cuivre, l’étain ou l’argent. Cobra s’est invité dans le monde de la sculpture avec son chef de file, Reinhoud d’Haese (1928-2007) qui sut mieux que quiconque exploiter les teintes de ses métaux, leur oxydation et leur pouvoir de réfraction et de réflexion de la lumière…
Il n’y a pas d’inquiétude à avoir face aux oeuvres de Reinhoud, il faut seulement se laisser inviter et aspirer par les reflets du cuivre, ce demi-rouge qui fulmine d’avoir dû traverser les tempêtes de feu que son créateur imposa au matériau pour mieux parvenir à le dompter… Faut-il encore le dire vite car, à peine la forge éteinte que les mutineries éclatent sous la pression des cisailles et du marteau. L’artiste sourit. Il est bien le seul…
« Des êtres de dérision et de déraison, animés d’une pétulance et d’une fougue peu communes, n’en ont jamais fini avec l’inquiétude qui les tenaille, et tenaille leur époque. » Ce sculpteur est vraiment sans scrupules, et comme on l’envie de ne point arrêter son bras à la moindre contrariété. Il fouille l’horizon, parvient à entendre ce que l’on n’écoute plus, épris d’ivresse dans un vent de liberté, il créera ses animaux extraordinaires.

Des milliers de figures aventureuses qui arpentent des milieux hostiles en rêvant de révolte et de bouffonnerie histoire de tuer le temps de la servitude… On ose imaginer les pensées qui découlent de l’esprit du maître…
Plonger avec gourmandise dans les délices de ce catalogue raisonné. Vous y découvrirez une singulière algèbre des faits et des gestes, aux équations à jamais irrésolues, où les problèmes, loin qu’ils reçoivent une solution, sont reposés en termes différents à chacun de vos regards… Ces sculptures vous renverront au secret des assises du monde et vers votre propre énigme, miroir sans tain de votre Moi le plus intime… Il n’y a pas de message, pas d’engagement particulier, si ce n’est celui de mettre en lumière un Grand Œuvre qui laisse coi. Pur plaisir saisi sur le vif…

la redaction

   
 

Reinhoud – Catalogue raisonné des sculptures, tome IV (1988-1992), 240 x 320, relié, Gallimard, novembre 2010, 280 p.- 75,00 €

 
     

 

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La Soie & le Canon, France-Chine (1700-1860)

Exposition à Nantes jusqu’au 7 novembre 2010

Grandissime exposition présentée à Nantes, au Musée d’histoire, jusqu’au 7 novembre 2010, que celle immortalisée dans cet album. Une fois encore, une fois toujours, comme l’a écrit Victor Hugo dans sa lettre du 25 novembre 1861, adressée au capitaine Butler, ce sont des voleurs et des voyous (anglais et français) qui se sont précipités en Chine, scellant l’infamie à jamais dans le sac du palais d’Eté, joyau de la culture et de l’esprit des Quing, en 1860.
Des intrus portés par la cupidité qui profanèrent un peuple et une culture plusieurs fois millénaire pour le seul appât du gain. La Compagnie des Indes orientales était un bon prétexte pour coloniser, instaurer et développer le trafic d’opium, permettre aux Jésuites de porter « la bonne parole » et aux militaires de maintenir les « têtes de pont » stratégiques et si humiliantes. On s’est très vite éloignée de l’attrait initial, de l’aventure et de la curiosité pour cette culture chinoise si raffinée…
Demeurent ces splendides objets, ces tableaux, ces photographies anciennes qui donnent à l’exposition – et au livre – par leur caractère inédit tout l’éclat qu’ils méritent ; mais n’enlève pas le petit goût amer…

Dire que tout avait « bien débuté » par une passion soudaine, en 1700, au retour de la frégate l’Amphitrite et sa cargaison qui en enchanta plus d’un, lançant la mode des chinoiseries dont tout le XVIIIe siècle témoigne. Puis le vent tourna… D’où l’importance politique de cette exposition qui s’inscrit dans un long processus de cicatrisation de ces blessures chassées des livres d’histoire mais qui, cent cinquante ans plus tard, continuent de saigner en Chine.
Ainsi, la pertinence des choix scientifiques et pédagogiques contenus dans cette exposition contribue à mieux connaître cette page de notre histoire commune, et ouvrira ainsi les portes à un avenir plus respectueux entre nos deux pays.

Articulé en trois parties qui s’accompagnent chacune de leur catalogue, ce très bel album couvre donc près de deux siècles de relations difficiles, se sont soldées par un bilan pour le moins limité. Comparé aux Britanniques, le secteur commercial est resté très faible d’autant que les investissements se sont plutôt portés vers l’Indochine. Les seules véritables empreintes françaises sont à rechercher dans le domaine de l’urbanisme (notamment dans la concession de Shanghai) et de l’enseignement (université Aurore de Shanghai fondée en 1903 par les Jésuites) qui a contribué à la formation des élites dans les milieux urbains.

la redaction

   
 

 Collectif, La Soie & le Canon, France-Chine (1700-1860), relié, 230×305, 170 illustrations couleurs, Gallimard/Musée d’Histoire de Nantes, juin 2010, 234 p. – 39,00 €

 
     

 

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Gilles Jacob, Livre d’or

Pour les amateurs de vedettes

Le président du Festival de Cannes a réuni dans cet album une série de clichés où figurent des vedettes, mais aussi des anonymes, des objets ou des paysages – tout ce qui peut intéresser le photographe amateur qu’il est. Pour commenter ces images, il a fait appel à des amis célèbres et prestigieux, à commencer par ses préfaciers, Juliette Binoche et Abbas Kiarostami, qui ouvrent une kyrielle d’hommages allant d’Isabelle Adjani à Wim Wenders – les contributeurs sont cités par ordre alphabétique sur la quatrième de couverture. Il y a là de quoi séduire le public, et (surtout) de quoi nous faire mesurer le pouvoir de Gilles Jacob, car ses photos, qui n’ont d’exceptionnel que le point de vue du haut des marches cannoises, sont loin de mériter les éloges du tout-cinéma mondial – des attestations de qualité relevant surtout de la complaisance, comme on le remarque aussi au ton forcé ou à l’aspect laborieux des “rêveries” de certains contributeurs.

Au fil des pages, on se rend compte que le titre de l’ouvrage lui sied bien : la plupart des textes tiennent vraiment des improvisations hâtives qu’on peut lire dans les livres d’or des grands palaces ou des vernissages. Quant aux images, même si Gilles Jacob ne s’intéresse pas seulement aux gens célèbres, ses autres thèmes donnent des résultats objectivement moins appréciables, nous faisant noter que la valeur de son travail de photographe tient essentiellement au sujet.

Dans leur ensemble, les clichés se laissent regarder avec la curiosité qu’on peut éprouver pour le point de vue d’un privilégié, et procurent un plaisir mitigé : si l’on savoure certains moments cannois pris sur le vif, auxquels seul Gilles Jacob a eu accès, l’on est irrité par l’autosatisfaction avec laquelle il se met en scène à travers ce livre, allant jusqu’à photographier la vitrine d’une librairie où ses mémoires trônent en plein centre. En somme, l’ouvrage n’a rien pour satisfaire les vrais amateurs de photographie, et risque de décevoir les cinéphiles exigeants, mais les amateurs de vedettes y trouveront ce qui peut les contenter.

agathe de lastyns

   
 

Gilles Jacob, Livre d’or, Editions du Seuil, mars 2010, 160 p. – 39,00 €

 
     

 

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Françoise Baume, Carnet de musées – Orsay-Rodin-Louvre-Pompidou-Branly

Un livre-souvenir, un livre-témoin

Détails de musées en aquarelle

 Pour conserver auprès de vous l’atmosphère d’une visite dans l’un des musées de Paris rien ne vaut ce très bel album. Croquées au crayon sur place puis rehaussées de gouache blanche pour les lumières, ces aquarelles sont d’une rare poésie. Cette artiste qui vit à Montmartre a un réel coup de main pour coucher sur le papier les plus belles oeuvres de nos musées. C’est tout le charme d’un face-à-face dans la magie d’une contemplation. Chaque lieu donne à voir son caractère. La présence du décor à l’architecture si particulière. La lumière qui joue à cache-cache. La présence de visiteurs. Sans parler des fantômes qui hantent les couloirs…

Visiter les musées de Paris, c’est toute une aventure. Il ne suffit pas d’ouvrir grands ses yeux. Admirer, s’emerveiller n’est pas tout. Les somptueuses collections du Louvre ou d’Orsay sont à voir d’une autre manière. Il y a aussi à découvrir des lieux dotés d’une magie qui leur est propre. Une force qui vous saisit comme si l’oeuvre avait une âme. Soit celle de son concepteur. Soit la sienne propre. Une présence qui vous chamboule le ventre. Vous donne la chair de poule et vous démontre que l’art se vit tout autant qu’il est.

Françoise Baume s’est glissée dans quelques-uns des plus extraordinaires musées de Paris. Dans la plus grande discrétion elle s’est faite observatrice. Elle a épié chaque bruit, chaque mouvement, chaque couleur dans les salles, cours et jardins. Elle a réussi à capter l’immatériel. A saisir l’ambiance. A peindre l’invisible curiosité des enfants. A souligner l’affluence des visiteurs collés autour de la Joconde. A faire rire les statues africaines du musée Branly.

Un livre-souvenir, un livre-témoin, un ouvrage où la grâce s’invite sous vos yeux ébahis.
Existe aussi en version anglaise.

la redaction

   
 

Françoise Baume, Carnet de musées – Orsay-Rodin-Louvre-Pompidou-Branly, 240×160, broché avec rabats, Rouergue, février 2010, 112 p. – 15,90 €

 
     

 

 

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Marie-Laure Bernadac, Jan Fabre au Louvre – L’ange de la métamorphose

L’enfant prodigue de la nouvelle vague flamande ose des mises en scène impossibles

S’est tenu du 11 avril au 7 juillet un petit événement au Louvre. Une expo un peu déjantée. Une autre manière d’aborder l’art. Qu’il soit ou non contemporain. En ce qui concerne celle-ci, cela l’était. Dans les salles consacrées aux peintures des écoles du Nord. On y accueillait un fils d’Anvers. Un fou peignant. Qui offrait au visiteur de redécouvrir des chefs-d’œuvre passés revisités. Bosch, Metsys ou Rubens traversés par l’œil pointu d’un artiste majeur.
Vous n’y étiez pas ? Dommage !
Mais vous avez une chance de vous rattraper avec ce catalogue grand format… À vos librairies !

Tout comme son ennemi juré, du côté d’Orsay, le musée du Louvre entreprend de s’ouvrir à l’art contemporain. Enfin ! serait-on tenté de dire. Il a donc accueilli un artiste vivant histoire de dépoussiérer un peu l’ambiance. Carte blanche fut donnée à Jan Fabre. Un artiste qui sème la polémique comme d’autres laissent indifférent. Il y avait donc une curiosité à y mettre son nez…

Le parcours proposé par Jan Fabre dans les collections du musée a pu être perçu comme une dramaturgie mentale. Certains crient au feu quand on allume une cigarette, pensez donc… Il aura suffi qu’il mette en scène les figures majeures de son œuvre avec celles de maîtres anciens pour que les gardiens du temple s’évanouissent.
Alors que l’artiste ne cherche qu’à édifier une passerelle. Il veut inscrire son univers parmi les grandes thématiques. Comme tout le monde il dénonce l’argent, le sacrifice, la mort et la résurrection, etc. Il dialogue avec les anciens comme s’il était leur fils à tous. Il cherche à mettre en lumière de nouvelles significations en chamboulant l’académisme. Tout cet attirail qu’il entraîne depuis les années 1970 et pousse à passer à l’action.

Cet enfant prodigue de la nouvelle vague flamande des années 1980 est avant tout un dessinateur et un plasticien qui ose des mises en scène impossibles. Affichant une liberté insolente il place le corps au centre de son travail.
Ainsi, le Louvre a-t-il présenté une quarantaine d’œuvres allant du dessin à la vidéo, de la sculpture à la performance…

Avec ce très beau livre l’on s’attarde sur les œuvres et l’on étudie quelques traits particuliers de cette démarche hors des sentiers battus. On retiendra le martyr et l’art, le guerrier et la beauté ou encore les vanités ; des thèmes chers à Fabre qui y sculpte d’infimes variations. Tout en décalage il nous parle alors du culte de la beauté, du combat, du pardon mais aussi de la douleur de la création. Du talent dénié et de la violence de l’art.

Une exposition en forme de parcours du combattant qui s’est clôt avec l’évocation du rôle de l’artiste comme activiste poétique. Une apothéose que le visiteur (vous n’y étiez pas, vraiment ? quel dommage !) tout éberlué put apprécier à sa juste valeur.
Une œuvre monumentale – produite spécialement pour le musée – rendait hommage au célèbre cycle de Marie de Médicis peint par Rubens. Quelle claque pour les yeux.

Mais plongez-vous donc dans ce livre, vous dis-je. C’est (presque) aussi bien que l’expo. Et c’est pérenne…

anabel delage

NB – Flaminio Gualdoni consacre un bel article à Jan Fabre dans le second numéro de La Revue Blanche FMR, paru en juin 2008.

   
 

Marie-Laure Bernadac (sous la direction de), Jan Fabre au Louvre – L’ange de la métamorphose, Musée du Louvre éditions / Gallimard, juin 2008. 220 x 287, 200 illustrations, 240 p. – 45,00 €.

 
     
 

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Roger Van Schoute, Monique Verboomen, Jérôme Bosch

Est-il hérétique ? est-il catholique orthodoxe ?

Difficile de s’attaquer à un monstre sacré tel que Bosch, un des artistes les plus fasicnants de l’histoire de l’art occidental. Réputé pour ses scènes fantasmagoriques, où se rejoignent dans un étrange sabbat esthétique monstres bizarroïdes, représentations énigmatiques et méditations mystiques teintées d’ergot de seigle, Hieronymus van Aeken, dit Jérôme Bosch, ne cesse d’alimenter depuis son XVIe siècle flamand les controverses quant à ses convictions : est-il hérétique ? est-il catholique orthodoxe ? N’est-il pas plutôt un révolutionnaire drogué ou un représentant de la Confrérie de Notre-Dame, voire, pire encore, de la secte des “adamites” ?

Mais, aux côtés de Monique Verboomen, Roger Van Schoute, docteur en archéologie et histoire de l’art, professeur émérite de l’Université catholique de Louvain, professeur à l’Institut supérieur d’histoire de l’art et d’archéologie de Bruxelles, dispose d’atouts non négligeables pour relever ce beau défi herméneutique. C’est ainsi qu’une attention particulière est apportée au contexte religieux de l’époque, ce siècle de crise où les hommes paraissent douter de la théodicée comme du sens de leur libre arbitre face aux tentations qui sont légion.
Loin de l’orthodoxie de rigueur, les auteurs se plaisent alors dans un ouvrage agréable à parcourir, et qui tient bien en mains (enfin un beau livre qu’on n’est pas obligé de lire debout en manipulant les pages avec des gants blancs de peur de les casser !), à souligner les disciplines ésotériques telles l’astrologie, l’alchimie ou l’hermétisme symbolique où étincelle l’incomparable savoir-faire boschien en matière de méditation sur l’essence du mal. La thématique de Bosch est enracinée dans son temps, mais comme l’écrit Caterina Virdis Limentani : “Bosch situe ses créations fantasmagoriques dans un espace imaginaire – donc lyrique – irrationnel, mais qui domine la représentation elle-même.”(…)
Bosch est bien un homme de la tradition et de la fidélité à l’Église, mais comme dans ses bulles de verre du Jardin des Délices, la tradition se fendille.

Et le lecteur de découvrir, magnifiques illustrations à l’appui, comment l’atypique didactisme de Bosch parvient à s’inspirer des paraboles bibliques elles-mêmes pour les transcender en les cryptant derechef à sa façon. Entre enfer et paradis. De ce point de vue, ce livre est pu-re-ment un indispensable !

frederic grolleau

   
 

Roger Van Schoute, Monique Verboomen, Jérôme Bosch, Renaissance du livre, 2001, 224 p. – 59,54 €.

 
     
 

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Nancy Huston, Geneviève Latour, Victor Haïm, Jacques Noël – Décors et dessins de théâtre

Un beau livre aux images somptueuses sur un décorateur scénique de génie

Quel décorateur aura pu se prévaloir d’avoir travaillé pour illustrer (magnifier) Ionesco, Beckett, Racine, Tchekhov ? D’avoir collaboré avec Claude Chabrol, Alain Resnais, Jean-Louis Barrault, Roger Blin ? D’avoir œuvré au théâtre de la Huchette comme à l’Opéra Garnier, pour le théâtre de boulevard autant que pour le théâtre d’avant-garde ?

Depuis 1946, c’est plus de quatre cents décors que signe Jacques Noël, décorateur attitré de Ionesco, artiste entier qui confectionnait costumes et affiches, maîtrisant le décor à transformation, et qui a su créer un univers de formes oniriques, à l’ambiance fondante, glacée et nocturne, tout en étant capable néanmoins de se renouveler toujours pour mieux servir l’originalité de l’œuvre pour laquelle il travaillait. Les espaces sont toujours très construits, dominés par une perspective cependant troublée, floutée, créant un espace fantasmagorique et métaphysique où se signale une béance – béance où l’homme se perdrait toujours un peu plus à chaque pas devant des forces circulantes, forantes, troublantes. Ce sont des cieux ovoïde, des îles courbes, des horizons s’enfonçant dans la nuit calme, ce sont des crépuscules brumeux ou sanglants, mais toujours empreints d’une magnificence sereine et superbe, des compositions soignées, réglées qui organisent l’espace selon la profondeur et la hauteur, suscitant un vertige étonné devant une absence insolite qu’aucune présence humaine ne comblerait tout à fait, une apocalypse diabolique et belle de formes, de tensions et d’éclairage dominée par la courbe et la profondeur, l’ascension et le triangulaire fluide, toujours propice à l’errance mélancolique – même l’immobilité ici serait une errance, l’aventure d’être homme. Une impression de grand désert calme. Paisible. Un décor pauvre, simple mais, en proportion inverse, riche incroyablement d’émotion, de rêve, où l’invisible se voit rendu au visible et où la présence de l’homme au monde est la question majeure et effarante. Un peintre, un poète graphique. La féérie du style, du monde, de la personnalité de Jacques Noël obnubile, effare, hante, laisse rêveur le lecteur qui feuillette ce superbe livre.

La beauté de ce livre tient d’abord à la manière dont sont servies, comme autant d’images précieuses, les reproductions d’illustrations gouachées que Jacques Noël a réalisées pour chaque grand spectacle de son parcours : superbement mises en page avec, autour, de larges blancs qui les valorisent, les images sont parfois accompagnées de quelques notations de Victor Haïm, s’abandonnant rêveusement à de doux commentaires sur l’enjeu esthétique, la difficulté technique posée ou l’impression nébuleuse qu’il éprouve, subjugué par l’œuvre considérée. En début d’ouvrage figure une présentation rêveuse de Nancy Huston, évoquant avec tendresse sa rencontre du travail de Jacques Noël ; au terme de ce beau parcours livresque, une biographie signée Geneviève Latour rappelle les errances, les échecs, les passions, les engagements de ce grand amoureux du théâtre, qui lui consacra sa vie, son génie, son humilité.

Le livre est accompagné d’un DVD comportant un document conçu par Danielle Mathieu-Bouillon et Xavier de Cassan où se rencontrent témoignages et interventions de l’artiste sur son travail, les secrets et exigences de son métier ; où l’on entend Jacques Noël s’étonner que l’on oppose théâtre de boulevard et d’avant-garde – ces derniers ne sont-ils pas après tout rapidement devenus des classiques ? – où Ionesco loue celui qui sut faire de la lumière sans lumière. Mêlant extraits de travaux en cours et commentaires d’œuvre, le contenu du DVD est intéressant pour sa construction et sa richesse documentaire, mais la qualité d’enregistrement plutôt médiocre est à déplorer, seul bémol à cet ensemble superbe.

J
acques Noël, un décorateur-poète dont l’œuvre magnifiée par ce livre précieux est ainsi offerte à notre lecture ravie.

samuel vigier

   
 

Nancy Huston, Geneviève Latour, Victor Haïm, Jacques Noël – Décors et dessins de théâtre (100 photographies – DVD inclus), Actes Sud, janvier 2004, 150 p. – 36,00 €.

 
     
 

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Leonetta Bentivoglio, Francesco Carbone, Pina Bausch vous appelle

Un beau livre profond sur la grande chorégraphe de notre temps

Bachelard l’avait bien vu : tandis que le concept est constitutif, l’image, elle, est variationnelle. Avec Pina Bausch, nous sommes dans le règne de l’image, de l’image poétique, faisant délirer nos sens et nos pensées, les lieux, problèmes et fantasmes de notre temps. Pina Bausch, ou la recherche continuelle, inépuisable, méticuleuse, acharnée d’un théâtre dansé en délire du sens, théâtre danse du corps, où le corps des danseurs se libère des captations et figements de la rationnalité classique pour explorer, exploser, créer, et qui parle de l’âme à l’âme…

Ce beau livre s’attache à suivre comme un parcours intérieur, un échange entre l’œuvre de Pina Bausch et la fascination érudite, voyageuse, de Leonetta Bentivoglio, et ce dans un format des plus propices à la lecture transportée : chaque page laisse ouvert un fragment textuel écrit dans un style léger et dense, évocateur et ouvert – autant de fragments variations sur l’observation de thématiques récurentes qui parcourent l’œuvre, l’exploration des circonstances à sa génèse, l’évolution formidable d’un parcours exceptionnel et ses obsessions, ainsi que les ambitions personnelles de la chorégraphe. Cela avec, en vis-à-vis, de superbes photos légèrement floutées, au cadrage serré, intime souvent, rendant toute l’ambiance sensuelle de ces ballets.
Et chaque fragment s’agence dans une progression non linéaire, ni chronologique, mais qui est loin d’être chaotique, suivant des lignes de force, d’échos, de variations, où des thématiques, des pièces, des danseurs, des lieux… réapparaissent sous une nouvelle facette qui en multiplie les suggestions.

Jamais l’on ne s’y sent perdu, toujours emporté plutôt, par ce style libre, cet agencement rêveur, ce livre-hommage qui ne s’empêche pas de dispenser des précisions cultivées agrégées à la marche aérienne de l’ensemble, des synopsis-éclairs précis et amoureux de chaque ballet évoqué, des présentations de membres de la troupe qui nous les rendent familiers.

Un superbe livre à la fois intelligent et beau, de culture et d’art, de ferveur contenue et patiente à suivre l’aventure tempétueuse de la chorégraphe qui a su lancer une part majeure de la recherche chorégraphique et théâtrale contemporaine.

Visitez le site de l’Arche éditeur.

samuel vigier

   
 

Leonetta Bentivoglio (texte) & Francesco Carbone (photos), Pina Bausch vous appelle (traduit de l’italien par Leonor Baldaque), L’Arche éditeur, 184 p. – 19,00 €.

 
     

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Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal illustrées par la peinture symboliste et décadente

A l’occasion du 150e anniversaire des Fleurs du Mal, D. de Selliers lance sa Petite collection

Lorsqu’en automne 2005 nous nous étonnions que Diane de Selliers sorte, deux ans avant le 150e anniversaire de la première publication des Fleurs du Mal, une magnifique et monumentale édition du recueil baudelairien, enrichie d’une iconographie remarquable puisée dans la peinture symboliste et décadente, l’éditrice nous répondait que, de toute façon, elle se situait hors des modes. Davantage attentive à suivre le rythme intérieur de sa collection « Les Grands textes de la littérature illustrés par les plus grands peintres » qu’à obéir aux sirènes trop bruyantes de la commémorationnite aiguë auxquelles se plient tant d’autres éditeurs, elle n’en envisageait pas moins de préparer une surprise pour 2007… Une surprise dont encore en septembre 2006 il ne fallait parler qu’à mots chuchotés, comme d’un secret dont la divulgation eût pu causer quelque catastrophe.

En mars 2007 enfin nous découvrions ce dont il retournait… La surprise est de taille – à entendre au sens strictement matériel puisqu’il s’agit rien moins que d’une réédition des Fleurs du Mal illustrées par la peinture symboliste et décadente en format réduit et de lancer, avec ce premier ouvrage, une nouvelle collection au nom aussi sobre qu’explicite : « La Petite collection ». Son but : reprendre les titres de la collection mère des « Grands textes » et les publier sous un nouveau format afin de les proposer à un prix beaucoup plus accessible que la version originale, soit 50 euros le volume. Le concept général est celui de toute collection dite « de poche » – donner une seconde vie à des parutions anciennes peu commodes à rééditer sous leur forme d’origine et gagner un nouveau public grâce à un prix plus modique – mais ici plus que jamais il faut veiller à ne pas confondre diminution de format et de prix avec baisse de qualité.

Avoir modifié les dimensions a entraîné un remaniement de la mise en page – des détails de fabrication qui donnent tout son prix au livre mais dont le lecteur n’a pas directement conscience, sinon à travers l’harmonie de l’objet qu’il a entre les mains… La disposition des marges, des reproductions et des blocs de texte a été réajustée page à page de façon à ce que soit maintenu le bel équilibre visuel qui caractérisait l’édition originale. Le résultat est radieux : malgré le changement de format, on garde intact ce sentiment que poèmes et images respirent et qu’ils échangent leur souffle avec une insigne légèreté… On notera cependant que de subtiles variations affectent les couleurs de certaines œuvres d’une édition à l’autre et que celles de la « Petite collection » sont parfois victimes d’un léger affadissement de leurs teintes. Ces nuances sont en général imperceptibles. Une seule reproduction en pâtit visiblement : Le Temple de la Pensée d’Albert Pinkham Ryder (p. 41), plus terne et plus obscur que dans l’édition grand format, a des zones sombres moins lisibles où l’on ne voit presque plus les détails.
 
La minutie de fabrication, pour extrême qu’elle soit, ne pouvait suffire à satisfaire l’exigence, que l’on sait grande, de l’éditrice : il fallait que la nouvelle édition des Fleurs du Mal, tout en restituant l’intégralité du contenu initial, apporte aussi quelque chose de plus… Ce « signe particulier » est à chercher dans l’iconographie : on trouve en page 8 une reproduction des Tournesols, d’Egon Schiele – en lieu et place du Coup de vent, de Léon Spillaert, qui est déplacé à la page 26, chassant, du coup, La Toilette, de Félicien Rops – et, page 11, on peut contempler la version… impudique de Baudelaire et sa muse, d’Armand Rassenfosse.

En ce qui concerne la présentation, le fort coffret toilé a été abandonné, la reliure s’est assouplie et a été parée d’une jaquette. La maniabilité est ainsi accrue ; l’ouvrage reste néanmoins d’une impeccable tenue en main, échappant aux malgracieuses distorsions qui déforment les livres trop souples et trop hâtivement reliés.
Le rouge sombre de la toile qui habillait le grand format, évocateur de sulfureuses alcôves toutes baudelairiennes, cède le pas, pour la couverture, à un gris dense et uni. Sobre et élégant, il répond à l’un de ceux que l’on trouve dans la reproduction de La Femme au chapeau, de Georges de Feure, qui orne la jaquette à la belle rigidité, véritable habit de lumière du livre. Pourvue de vastes rabats, elle se maintient parfaitement en place au gré des manipulations. On voit que, jusque dans les détails de la vêture extérieure, tout a été conçu pour allier maniablilité, beauté… luxe et volupté.

S’il peut paraître surprenant de voir la collection « de poche » initiée avec l’un des derniers titres des « Grands textes illustrés par les plus grands peintres », point n’est besoin de réfléchir très longtemps pour comprendre le bien-fondé de la chose… En choisissant d’ouvrir sa « Petite collection » avec Les Fleurs du Mal au printemps 2007, Diane de Selliers offre à son livre – et par là, à sa collection elle-même qui est ainsi portée, dès sa naissance, par un titre emblématique – le bénéfice d’un contexte doublement avantageux : sa date de parution d’une part le situe dans le sillage des événements auxquels va donner lieu la commémoration du 150e anniversaire de la première édition des Fleurs du Mal et d’autre part lui permet de figurer dans la sélection du Mai du Livre d’Art. Cela devrait lui assurer un juste écho auprès des professionnels du livre, des médias – donc des lecteurs potentiels. Un dynamisme dont il faut profiter… Et dès la rentrée – puisque l’information est déjà rendue publique, ne craignons pas de la relayer ici – « La Petite collection » s’enrichira de deux autres titres, présentés en coffret : les deux premiers ouvrages publiés, séparément à l’origine, par Diane de Selliers, à savoir les Fables et les Contes de Jean de La Fontaine, les unes illustrées par Jean-Baptiste Oudry, les seconds par Jean-Honoré Fragonnard.
Voilà une collection lancée tambour battant, grâce à laquelle un lectorat élargi pourra accéder à des ouvrages dont le prestige tient autant au contenu qu’à la conception. Puisse-t-elle rencontrer le succès qu’elle mérite.

Depuis deux ans que nous connaissons sa maison d’édition, c’est miracle de constater combien Diane de Selliers parvient, chaque année ou presque, à innover et surprendre ses lecteurs sans changer de cap. Il émane régulièrement de sa maison un souffle neuf qui donne un relief supplémentaire à la traditionnelle publication monumentale de l’automne – une fraîcheur d’autant plus remarquable qu’elle vivifie un créneau d’activité extrêmement étroit, où Diane de Selliers cependant se maintient avec une admirable constance. Le lancement de cette « Petite collection » prouve une fois de plus que l’éditrice agit en stratège avisée et que chacune de ses initiatives est une affirmation du soin qu’elle déploie pour valoriser ses livres et leur assurer la meilleure diffusion possible auprès d’un public décidément choyé – et surtout respecté.

Vous pouvez certes vous procurer le livre par l’intermédiaire de notre partenaire Amazon, mais aussi via le site de l’éditeur, où vous trouverez toutes les informations voulues concernant chaque ouvrage du catalogue.

isabelle roche

   
 

Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal illustrées par la peinture symboliste et décadente, éditions Diane de Selliers « La Petite collection », mars 2007, 471 p. – 50,00 €.

 
     

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Prix du Livre d’Art 2007 décerné à l’occasion du lancement officiel du Mai du Livre d’Art

Deux prix et deux mentions spéciales – soit quatre ouvrages distingués parmi les quarante que comporte la sélection 2007…

Cette année, le Mai du Livre d’Art avait choisi de s’associer à la toute jeune Cité de l’architecture et du Patrimoine – ouverte au public en mars dernier – pour le lancement officiel de sa dix-neuvième édition. La soirée se déroula au huitième étage de la Cité dans « ’l’espace partenaires » : au sommet, donc, comme pour symboliser les intentions ambitieuses du Mai et de la Cité. Ce qui valut aux invités le privilège de contempler l’une des plus belles vues panoramiques de Paris…

Ainsi que le souligna François de Mazières, le président de la Cité, lors de son allocution inaugurale, ce haut lieu dédié au patrimoine architectural français était l’hôte naturel d’une manifestation honorant les livres d’art – d’abord à cause de leur vocation commune à assurer la pérennité d’une mémoire, et aussi parce que les « beaux-livres » sont les compagnons attendus de l’architecture : la monumentalité de la plupart d’entre eux signe de parfaites accordailles avec les édifices de tous ordres et, plus largement, avec tout ce qui ressosrtit à l’urbanisme. D’ailleurs, la sélection 2007 comporte pas moins de neuf ouvrages traitant, de près ou de loin, de sujets touchant à l’architecture, à l’habitat ou aux monuments historiques : 
– Jean-Michel Leniaud, Vingt siècles d’architecture religieuse en France (SCEREN-CNDP)
Airs de Paris, ouvrage collectif publié sous la direction de Christine Macel et Valérie Guillaume (Centre Pompidou)
– Alain Blondel et Laurent Sully-Jaulmes, Un siècle passe… 50 photos-constats (Dominique Carré éditeur)
La Galerie des glaces. De sa création à sa restauration, ouvrage collectif (Faton)
– Bruno Suet (photos) & Catherine Schidlosvky (texte), Jardiniers. Portraits de jardins, portraits de jardiniers (Marval)
– Guillaume Monsaingeon, Les Voyages de Vauban (Parenthèses)
– Dominique et Jean-Philippe Lenclos, Maisons du monde. Couleurs et décors dans l’habitat traditionnel (Le Moniteur)
– Pierre Wachenheim, Hoëlle Corvest, Le Panthéon (éditions du Patrimoine coll. « Sensitinéraire »)
– Olivier Godet & Benoît Fougeirol, Patrimoine reconverti : du militaire au civil (Scala)

Vaste et nue – à l’évidence tout juste émergée du branle-bas des travaux d’aménagement, la pièce a accueilli ce jeudi soir une assistance nombreuse que monopolisa longtemps le panorama exceptionnel, valorisé par une atmosphère on ne peut plus estivale, jusqu’à ce que soient prononcées les différents discours. Deux vastes tables, reléguées qur les côtés, proposaient des rafraîchissements aussi variés qu’on pouvait le souhaiter et des canapés mêlés d’amuse-bouche dont l’aspect coloré et raffiné laissait augurer de délicieuses flaveurs. Entre ces deux séduisants buffets, un assortiment qui ne l’était pas moins : l’on avait en effet tout loisir de consulter à son gré l’intégralité des quarante livres sélectionnés pour le Mai 2007.

Enfin, Mijo Thomas, présidente du groupe Art du SNE, annonça les lauréats du Prix du Livre d’Art 2007 :
L’Atelier infini – 30 000 ans de peinture, de Jean-Christophe Bailly (Hazan) pour la catégorie « adultes », et Des larmes aux rires, les émotions et les sentiments dans l’art, de Claire d’Harcourt (Le Funambule/Le Seil) pour les livres « jeunesse ». Ajoutons à cela deux « mentions spéciales » des jurys* : Le Panthéon, de Pierre Wachenheim et Hoëlle Corvest (éditions du Patrimone, coll. « Sensitinéraire ») et La Grande parade de l’art, d’Olivia Barbet-Massin et Caroline Larroche(Palette) – deux ouvrages qui, sans pouvoir prétendre à une labellisation officielle, ont néanmoins été distingués et méritent donc d’être cités.

La présidente du jury « jeunesse » expliqua combien l’originalité de la démarche de Claire d’Harcourt avait séduit les jurés, qui avaient eu d’abord quelque mal à le préférer à La Grande parade de l’art mais qui finirent par réserver à ce dernier leur mention spéciale, arguant qu’il se prêtait davantage à une lecture familiale alors que Des larmes aux rires pouvait être lu par un enfant seul. L’on ne sut rien en revanche de ce qui avait motivé les choix du jury « adulte ». Tout au plus peut-on conjecturer que le livre de Jean-Christophe Bailly a été récompensé pour l’habileté avec laquelle est abordé son sujet pour le moins ambitieux, et que la mention spéciale attribuée à l’ouvrage de Pierre Wachenheim et Hoëlle Corvest vise, par-delà le livre en lui-même, l’intention inédite et généreuse dont il est le fruit.
La collection « Sensitinéraire » à laquelle il appartient a été créée dans le but d’offrir à tous les déficients visuels la possibilité de découvrir, grâce à des « images » en relief, les volumes et les configurations des plus grands monuments français. Ces images tactiles permettent une expérience sensitive directe qui ne passe plus par le seul texte, imprimé en braille ou dispensé par voie auditive. C’est une approche paraît-il unique au monde, très exigeante en termes de fabrication, qui s’inscrit dans la volonté affirmée du Centre des monuments nationaux d’ouvir les sites dont il a la charge à un public toujours plus large de personnes handicapées – une volonté qui aboutit à des initiatives et à des aménagements de plus en plus nombreux que l’on se doit de saluer et d’encourager. Signalons au passage que dès sa page d’accueil, le site du Centre des monuments nationaux propose aux internautes handicapés un minisite spécifique présentant les monuments rendus accessibles à tel ou tel public ainsi que les facilités qui ont été pensées pour eux.

Pour clôturer cet article il convient de préciser que le Prix du Livre d’Art est purement honorifique (dixitMijo Thomas). Mais les lauréats ont tout de même reçu une récompense matérielle sous la forme d’un chèque-cadeau offet par le café restaurant Les éditeurs  – 4 carrefour de l’Odéon, 75006 Paris – qui a ainsi tenu à apporter son soutien au Mai. Un soutien qui ne s’arrête pas là : jusqu’au 20 mai tous les clients pourront en effet participer à un quiz beaux-arts en répondant à quatre questions, grâce à quoi ils auront une chance de gagner l’un des livres de la sélection. Voilà qui devrait appâter quelques amateurs…


*COMPOSITION DES JURYS

– Le jury « Art » :
Nicole Denquin, bibliothécaire, bibliothèque André Malraux
Pierre Durieu, directeur de la librairie Mazarine/Paris
Alexia Fabre, directrice du musée d’art contemporain de Vitry MacVal
Claire Barbillon, directrice des études à l’École du Louvre
Geneviève Gallot, directrice de l’Institut national du patrimoine, Présidente du jury
Philippe Vallet, journaliste à France Info
– Le jury « jeunesse » :
Nic Diament, directrice de la Joie par les livres, Présidente du jury
Sabrina Robert, libraire, librairie Dédale /Paris
Bruno de Saint Chamas, auteur
Jean-Marie Touratier, conseiller culture du Recteur de Paris, délégué aux arts et à la culture
Laurence Tutello, Présidente des librairies Citrouille

isabelle roche

   
 

Prix du Livre d’Art 2007 décerné à l’occasion du lancement officiel du Mai du Livre d’Art, le jeudi 3 mai 2007 à la Cité de l’Architecture et du Patrimoine – 1, place du Trocadéro et du 11 Novembre – 75116 PARIS

 
     

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Andrew Wilton, Turner

Un très beau livre qui propose une biographie détaillée de Turner, enrichie de considérations pertinentes sur son art

Joseph Mallord William Turner (1775-1851) : le plus grand peintre anglais du XIXe siècle aux côtés de John Constable, son contemporain.
Andrew Wilton : d’abord conservateur des dessins et estampes au Yale Center for British Art de New Haven, puis conservateur du Cabinet des dessins et estampes du British Museum – où furent entreposés les dessins et aquarelles de Turner avant d’être rassemblés dans la Clore Gallery for Turner Collection à la Tate Gallery de Londres – il fut nommé conservateur en chef de la Clore Gallery. Voilà donc longtemps qu’il côtoie l’œuvre de Turner ; reconnu comme le meilleur spécialiste actuel de l’artiste anglais, il travaille à la constitution du catalogue raisonné de l’œuvre – une entreprise colossale puisque Turner a légué à la postérité, selon l’inventaire qui fut dressé en 1856, 100 tableaux achevés, 182 ébauches et tableaux en cours, et un ensembe de 19 049 dessins et esquisses de tous ordres (indications données en fin d’ouvrage, dans la « chronologie », p. 245). 
Quelles figures imposantes… De leur rencontre naît un livre qui, lui, n’a rien d’intimidant ni d’austère. Sa richesse iconographique d’abord, sa mise en page parfois très mosaïquée ensuite lui confèrent un irrésistible attrait visuel. Quant à son organisation interne, d’une rigueur mathématique – un chapitre par tranche « ronde » de dix ans depuis la naissance jusqu’au décès du peintre, « 1775-1800 » ; « 1801-1810″… etc. – elle matérialise une progression strictement chronologique de l’étude, d’autant plus facile à suivre pour le lecteur que tous les chapitres comportent, en plus de ces bornes temporelles, un sous-titre indiquant ce qui, de la décennie considérée, a été le plus marquant pour le peintre – par exemple : « 1801-1810. Membre de la Royal Academy ».

Sur les rabats de la jaquette, court une présentation du peintre, de son évolution et de la spécificité de son art remarquable par sa concision et sa précision. Mais elle ne donne pas un réel avant-goût du contenu de l’ouvrage : celui-ci n’est pas un essai d’histoire ou de philosophie de l’art, ni une analyse de l’esthétique turnerienne ; c’est plutôt un document humain. Andrew Wilton est très clair : dès son introduction – et dans les « remerciements » qui la précèdent – il se pose en biographe, non en analyste :
L’objet du présent ouvrage est de fournir les faits essentiels de la vie de Turner sous une forme aisément accessible, en rapportant autant que faire se peut les déclarations du peintre lui-même ou celles de ses contemporains.
Cela ne signifie nullement que les considérations d’ordre théorique sont absentes, mais au lieu d’être convoquées pour elles-mêmes elles s’intègrent au propos comme de simples données participant de la vie de Turner. Ce qui touche à l’esthétique et à l’évolution de la pratique picturale du peintre se trouve en général – mais pas exclusivement – concentré dans les légendes qui accompagnent les illustrations.

Il est vrai qu’une bonne part du livre vise à casser ou, du moins, à nuancer, les idées caricaturales trop communément répandues au sujet de Turner – par exemple son avarice, son égoïsme, ou la très haute estime qu’il avait de lui-même. À travers une foultitude de témoignages provenant de ses proches mais aussi de ceux qui l’ont côtoyé à titre purement professionnel se dessine le portrait d’un homme au fond éminemment généreux, fidèle dans ses amitiés, conscient de sa valeur artistique autant que de sa fragilité sociale et de son physique peu avantageux.
Mais sa façon de peindre, ses artistes de référence, ses découvertes – la gravure par exemple – sa propension à remplir des carnets entiers d’esquisses, d’aquarelles, de croquis… toutes les facettes de sa pratique artistique sont aussi décrites avec minutie, à la lumière de sa vie quotidienne telle qu’elle apparaît dans ses récits de voyage, dans les lettres où il mentionne ses commandes, dans les factures et autres documents où s’accroche cette part un peu triviale de l’existence. Il importe toutefois de préciser qu’Andrew Wilton n’écrit pas en hagiographe et qu’il ne dédaigne pas, à l’occasion, de piqueter son texte d’humour…


C
onformément à ce qu’il annonce, Wilton cite sans cesse lettres, articles de journaux, passages de journaux intimes… etc. – repérables grâce aux italiques et aux alinéas ménagés dans les blocs textuels, disposés en doubles colonnes. Cette façon qu’a Wilton de montrer les matériaux mêmes sur lesquels se sont assises ses investigations donne à son livre l’aspect d’un atelier où aurait été amassé tout ce qui est utile à l’écrivain – mais un atelier fort bien rangé, dépourvu du moindre grain de poussière car l’ouvrage est parfaitement abouti et rien dans ses ultimes finitions ne semble faire défaut.
Le livre a pourtant une apparence composite : la mise en page semble parfois acrobatique et le maquettiste a dû
, en plusieurs endroits, déployer des trésors d’habileté pour amener à la plus juste coïncidence texte et illustrations tant celles-ci sont nombreuses et, surtout, associées à des légendes assez longues, qui ajoutent leur content d’informations au texte lui-même déjà riche. Toutes les données se complètent et, pour tirer le meilleur parti de cette biographie, il faut de chaque page lire les moindres détails.

En plus de ce qu’il révèle sur Turner, le livre d’Andrew Wilton passionne par ce qu’il laisse entrevoir de l’attitude de l’auteur par rapport à son sujet, puis de sa méthode d’approche et de transmission. Certes d’une grande clarté malgré sa richesse et la complexité de sa mise en page, il ne s’adresse pas aux profanes – il faut déjà connaître, fût-ce de manière très superficielle, l’artiste anglais pour s’intéresser en profondeur à cette mise au point biographique extrêmement fine et méticuleuse. Disons, plus exactement, que le livre perdrait de sa valeur à être abordé comme un simple outil de découverte de l’œuvre et de la vie du grand peintre…

 La jaquette, montrant en première de couverture un détail tiré de L’Incendie des Chambres des Lords et des Communes et, en quatrième, sur fond blanc, une aquarelle de Venise vue de la Giudecca en regardant vers l’est, soleil levant – tout entière, donc, aux couleurs fameuses de Turner, est certes magnifique. J’invite néanmoins le lecteur à en dépouiller le livre ; il découvrira alors une reliure toilée d’un gris profond et doux, absolument vierge à l’exception du dos, où figurent, inscrits à la feuille d’or, deux noms : celui de l’auteur à l’horizontale, serré dans l’épaisseur de la tranche et, à la verticale, en larges capitales, celui du peintre. Wilton / TURNER formant un T – un T comme Turner…

isabelle roche

   
 

Andrew Wilton, Turner, Actes Sud / Imprimerie nationale, octobre 2006, 256 p. – 49,00 €.
Ouvrage relié sous jaquette. Format 26,5X27,8 cm. 150 illustrations en couleurs, 50 en N & B.

 
     
 

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U2 (Bono, Adam Clayton, Larry Jr Mullen, Edge) U2 by U2

Pour fêter Noël et ses trente ans de carrière, le groupe U2 offre au public un superbe recueil d’interviews et de photos

Alléluia, alléluia ! U2 aime Noël ! U2 aime ses fans ! Pour cette fin d’année, et ses trente ans de carrière, le groupe nous offre, avec l’aide de Neil Mc Cormick, journaliste au Daily Telegraph, un beau recueil d’interviews et photos.
(Sont également disponibles, avec la même pochette, un CD best of de ses récents singles et un DVD des clips correspondants. U2 aime aussi, sans doute, l’argent.)

L’ouvrage est aussi classieux (papier glacé, mise en page impeccable, qualité des photos) que classique dans sa composition : extraits de chansons du groupe pour les titres de chapitre, ordre chronologique, interview fleuve des quatre musiciens et de leur manager. Ce n’est pas follement original (on peut lire chez d’autres éditeurs des ouvrages sur les Stones ou les Beatles construits selon le même schéma) mais ne boudons pas notre plaisir.

Pour le fan de toujours (votre oncle, la quarantaine bien tassée) les premiers chapitres constituent un émouvant (ou douloureux, selon le rapport de votre oncle à son âge) flash-back vers une new wave héroïque. Pour votre petite cousine, qui connaît davantage Bono pour ses exploits humanitaires que vocaux, le livre ne présente peut-être pas de réel intérêt (sauf peut-être pour l’impayable photo de Jean-Paul II avec les lunettes de Bono page 290).
 
Pour moi, trentenaire qui découvrai à 12 ans « Sunday Bloody Sunday » live à Red Rocks (et déjà à l’époque la cassette vidéo qui allait avec le vinyle…), puis vibrai au son novateur du « Unforgettable Fire » avant d’assister enthousiaste à la déferlante du « Joshua Tree », la première partie de l’ouvrage a le goût d’une exquise madeleine.
La seconde rappelle au fan ingrat, tourné alors vers des horizons plus purs, plus durs (les Pixies, Nirvana…), les efforts de U2 pour perpétuellement se remettre en question, changeant d’image et de style album après album. Combinant une sincérité politique et une distance vis-à-vis du petit cirque du rock’n’roll forçant toutes deux le respect. Composant de-ci de-là quelques classiques (« One » s’il ne fallait en garder qu’un). S’imposant tournée après tournée comme les plus créatifs entertainers du circuit (laissons aux Rolling Stones le titre de plus grands : leur « Bigger Bang World Tour » aurait déjà 100 millions de dollars d’avance sur le précédent record des Irlandais).
Ne pas s’y tromper : d’autres musiciens ont connu dans les années 80-90 un succès planétaire (Springsteen, REM, Oasis par exemple). Mais seul U2 a su rebondir aussi vite. Et bien.

Le début du troisième millénaire laisse peut-être un goût amer avec un retour en arrière assumé (« All that you can’t leave behind »), professionnel et talentueux mais sans l’excitation du risque (« How to dismantle an atomic bomb »). Mais nous n’en sommes qu’au début. Et comme le dit Bono en conclusion :
Je ne pense pas que U2 soit d’humeur à y aller sur la pointe des pieds. Si on fait de bonnes chansons, on devrait finir par devenir franchement populaires.

guilhem menanteau

   
 

U2 (Bono, Adam Clayton, Larry Jr Mullen, Edge) U2 by U2, Au Diable Vauvert, octobre 2006, 340 p. – 55,00 €.

 
     
 

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Yves Bottineau-Fuchs, Peindre en France au XVe siècle

Un livre magnifique qui propose de très fines analyses de l’art pictural du XVe siècle, ancrées dans les réalités de l’époque

Les divisions chronologiques sont arbitraires, et l’on sait combien les faits historiques, les vastes mouvements humains se jouent de ces bornes que l’Homme plante au fil du Temps pour conserver l’illusion qu’il ne s’y perd pas. Il n’en reste pas moins que l’unité appelée « XVe siècle » ne recouvre pas qu’une dénommination commode : ce bloc temporel correspond réellement à une phase à la fois douloureuse et riche de l’histoire européenne presque exactement inscrite entre 1400 et 1500 – à quelques années près bien sûr, qui floutent un peu des frontières si abruptement posées…
C’est une période charnière : le Moyen Age n’est pas tout à fait enterré – même si la féodalité n’est plus ce qu’elle était – et la Renaissance n’est pas encore advenue. Siècle turbulent, bousculé par les soubresauts résurgents de la Guerre de Cent ans – le traité de paix qui en marquera le terme ne sera signé qu’en 1475, à Pecquigny en Picardie – il est le creuset de profondes mutations dont l’art pictural porte l’empreinte. Le développement de la devotio moderna, par exemple – la dévotion privée, qui se manifeste en dehors de la messe, dans l’intimité de chaque foyer – incite les riches fidèles à commander aux ateliers de peintres des livres d’heures, des tableaux de piété pour soutenir leur foi. Avec l’enrichissement de la grande bourgeoisie, le mécénat artistique cesse d’être l’apanage des grandes familles nobles…

Avant de plonger au cœur des analyses formelles et esthétiques, Yves Bottineau-Fuchs prend le temps de bien exposer le contexte historique. Il s’attache aussi bien à retracer les grandes lignes des mouvements politiques – rivalités entre prétendants à tel ou tel trône, prétentions territoriales, enjeux économiques… – qu’à examiner les structures et les hiérarchies qui sous-tendent la société de l’époque. Il peut alors définir « les conditions du métier » de peintre.
L’on apprend ainsi qu’être « valet de chambre » est une charge enviée et prestigieuse, que les artistes peintres exercent leurs talents dans des domaines extrêmement divers – beaucoup sont également maîtres verriers et réalisent des vitraux, peignent des armoiries, des étendards, confectionnent des décors et des ornements temporaires pour les manifestations de prestige, les fêtes auxquelles aiment s’adonner les seigneurs et leur cour… Enluminure, vitrail, peinture sur panneaux : autant d’arts appelant des savoir-faire différents que doivent posséder les peintres du temps. En plus de cette polyvalence, les artistes sont les réceptacles d’influences diverses : la plupart d’entre eux voyagent, en quête toujours d’un mécène qui leur versera une pension en échange de leurs travaux. Migrant de ville en ville, séjournant là et ailleurs, ils absorbent des techniques, des modes de représentation variés qu’ils assimilent et laissent ensuite transparaître dans leurs œuvres, les plus talentueux sachant transmuer ces sources d’inspiration en une singularité telle que l’historien de l’art reconnaît sans peine leur style. Peindre, au XVe siècle, est donc affaire d’osmoses. C’est tout l’objet du livre d’expliquer cela et de montrer que, de ces pratiques osmotiques, il émerge un art typiquement français, réellement original, qui se démarque autant de la manière flamande que de l’art italien alors même qu’il en porte les traces au plus profond.

Organisé de façon thématique plutôt que strictement chronologique, le livre permet d’avoir véritablement une vue synchronique de l’art pictural en France au XVe siècle.
En allant du général au particulier – posant d’abord les conditions de production, puis décrivant « le gothique international », manière de peindre répandue à l’aube des années 1400, il présente ensuite tour à tour les grands pôles artistiques de l’époque, en pointant les fluctuations de leur activité, avant de consacrer un chapitre entier à Jean Fouquet – Yves Bottineau-Fuchs acclimate lentement le lecteur à un contexte historique, à un état d’esprit de telle manière qu’il est préparé à apprécier l’art de Fouquet et ses apports à leur juste importance. 
Ce mouvement du livre – description, d’abord, d’une atmosphère générale pour aboutir au portrait d’un homme et de son art – témoigne de l’option « humaine » adoptée par l’auteur, qui n’aborde pas la peinture française du XVe siècle comme une notion esthétique abstraite mais comme la manifestation d’une sensibilité humaine, rendue possible par la conjonction de divers facteurs eux aussi humains. En citant, à maintes reprises, des extraits de livres de compte, de contrats, de prix-faits et autres documents d’époque, Yves Bottineau-Fuchs ancre son propos dans une réalité matérielle et quoitidienne lointaine, oubliée qui, de la sorte, affleure à nouveau.
Le titre du livre, déjà, signale cette approche résolument humaine : l’emploi du verbe « peindre », au lieu du substantif « La peinture » montre combien l’auteur va s’attacher au geste artistique, à ses « conditions de production » – expression à entendre au sens large, pas seulement économique – et non à son seul résultat esthétique. Il se penche autant sur l’âme et la chair que sur les formes et les techniques de représentation. Ses descriptions d’œuvres disent bien cela : il n’en est pas une qui ne vibre de vie, qui ne soit empreinte d’une émotion quasi charnelle. Et ce qui pourrait paraître fastidieux – surtout lorsque l’image décrite n’est pas reproduite : l’on est contraint à un puissant effort de visualisation – se lit comme un interlude romanesque, comme si l’on pénétrait par une porte entrouverte dans un récit suspendu. D’emblée l’empathie se noue avec l’image ; l’esprit est alors dans les meilleures dispositions pour suivre mot à mot les commentaires et l’analyse que l’auteur tire de ses observations.

En tant qu’objet, le livre est une petite merveille. La couverture est une réussite. Ses deux plats entrent en résonance directe avec le contenu : l’or mat et sobre du dos et de la quatrième annoncent celui de l’encre utilisée avec une élégante parcimonie dans le texte ; le portrait du premier plat – Le bouffon Gonnella, attribué à Jean Fouquet – sera étudié en détail pp. 262-264, l’enluminure du second – « rencontre avec Humble Requête », tirée du Cœur d’Amour épris de René d’Anjou – est commentée aux pages 136 à 139. Manipuler l’ouvrage est un plaisir : la mise en page est belle – texte sur deux colonnes avec de larges marges à l’entour pour laisser de la place aux notes et aux légendes d’images, typographie petite mais aérée, fine et parfaitement lisible – et l’iconographie, très riche, toujours disposée de manière à correspondre étroitement au texte. Un petit détail enfin achève de conférer au livre une ultime touche de raffinement : faux-titre, titre, intitulé des chapitres et sous-chapitres sont imprimés à l’encre dorée, sans graisser les caractères, comme une référence discrète à l’art délicat de l’enluminure et de la miniature.
Un livre magnifique, donc, que l’on accueillera avec enthousiasme. Mais comme il ne saurait y avoir d’engouement si grand qu’il n’ait son ombre au tableau, il faut bien déplorer quelques défauts, tous imputables à cette gangrène des beaux livres : les reproductions en double page. Elles sont ici en général superbement réussies et les dommages causés par la cassure de la reliure minimes. Sauf en ce qui concerne le Retable Cadard, reproduit pp. 148-149 : la Vierge est très exactement centrée, de ce fait, son visage est tristement distordu par le pli de reliure et rendu aussi dyssymétrique qu’une figure de Picasso…

Je ne suis pas en mesure d’apprécier ce que cet ouvrage apporte de neuf à l’histoire de l’art pictural, étant profane en la matière. Je puis néanmoins goûter la clarté du propos, la minutie des descriptions qui suivent de près l’iconographie, les lectures comparées des œuvres appuyées sur de fines observations, les recoupements peu à peu établis au fil de celles-ci… Je quitte ce livre en ayant retenu quelques noms d’artistes majeurs, les particularités qui distinguent la manière française des esthétiques flamande et italienne – il m’a rendue plus savante. Il faut dire que Peindre en France au XVe siècle n’est pas de ces beaux livres gratuits, au contenu indigent et dont l’aspect flatteur, souvent clinquant, n’a d’autre but que d’ornementer les rayons d’une bibliothèque vaniteuse. L’ouvrage d’Yves Bottineau-Fuchs est un authentique outil de savoir ; on ne le consulte pas en dilettante : on va vers lui mû par la soif d’apprendre. On ne le feuillette pas distraitement : on le lit dans le recueillement qu’exige l’étude, avec sous la main de quoi noter ce que l’on veut retenir, ce qui pose question, ce qui tisse des réseaux de ressemblances et d’échos…
L’on achèvera enfin l’éducation de son œil en allant au musée voir de plus près les peintures, fresques et enluminures que l’on aura entraperçues dans ces pages – car il n’est pas de livre, aussi parfait fût-il, qui remplace le contact direct avec les œuvres quand celui-ci est possible.

isabelle roche

   
 

Yves Bottineau-Fuchs, Peindre en France au XVe siècle, Actes Sud, septembre 2006, 330 p. – 69,00 €.

 
     
 

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