Entretien avec Coskun (sculpteur)

Venu d’Anatolie, Coskun vit et travaille à Paris depuis 1980. Artiste complet, il dessine, sculpte, peint… et parle de son travail !

D’étranges créatures de bois, titanesques, ont émergé depuis le 15 septembre du sol du parc de l’île Saint-Germain… des formes humaines se devinent en elles, dégagées à grands coups de tronçonneuse mais encore retenues par des pans de matière brute. Comme si, en train de naître, l’humain devait lutter pour sortir de son cocon. Des visages se voient, paisibles ou hurlants…
Il faut ne pas s’arrêter à ces impressionnantes figures et pousser jusque sous les branches des arbres d’abord – et découvrir de minces sculptures suspendues – puis enfin jusqu’à la Maison du Parc pour contempler les dessins et les œuvres de petits formats. Ces œuvres éveillent la curiosité, fascinent, émeuvent… et l’acmé de ce plaisr fut ce moment de choix pendant lequel Coskun a longuement évoqué sa façon de travailler et de voir le monde… 

Pourrais-tu retracer ton parcours artistique ?
Coskun :
J’ai commencé à m’exprimer avec le dessin, quand j’étais tout petit, comme tous les enfants, puis le dessin s’est développé de telle façon que j’ai fait ma première expo a 16 ans avec mes peinture. Vers 25 ans, j’ai commencé à faire des bas-reliefs, des hauts-reliefs… Et ensuite, le passage aux trois dimensions s’est fait tout naturellement. On peut résumer les choses ainsi : d’abord une dimension avec le dessin, deux avec les bas-reliefs, et trois avec la sculpture. Ces dernières années, je me suis consacré essentiellement au bois, que j’ai choisi de modeler à la tronçonneuse. Ce qui m’a attiré dans cet outil, c’est qu’il est mû par un moteur et dans le contexte actuel, j’ai pensé qu’utiliser un tel outil, ça allait être très fort ! j’ai donc appris à la manier et maintenant, je m’en sers comme d’un crayon pour dessiner. Je sculpte, je dessine avec cet outil et ça donne de très bons résultats. Mais mon travail ne se limite pas à tailler du bois à la tronçonneuse : j’utilise aussi d’autres matériaux – la terre, le bronze, le marbre… – et d’autres techniques, et j’ignore ce que je ferai demain. Peut-être que je vais travailler le carton, le plastique… pour le moment je suis dans le bois, dans les arbres, et je m’y sens bien.

Y a-t-il des essences de bois que tu préfères ou, au contraire, que tu n’aimes pas travailler ?
Non, pas vraiment : c’est le bois en général que j’ai choisi comme matériau, parce qu’il est proche de nous, il est vivant – même si l’arbre dont il provient est mort. Il a ses qualités, ses défauts… Par exemple, pour l’Hommage à B. – B. étant le peintre Francis Bacon – je cherchais une essence d’une belle teinte rougeoyante rappelant le velours rouge que l’on voit dans le portrait du pape Innocent X de Vélasquez, ce peintre à qui Bacon a si souvent rendu hommage. De plus, Bacon a beaucoup travaillé avec cette couleur. Et j’ai fini par choisir le séquoia, un bois rouge qui m’a permis de sculpter sans que j’aie à modifier la couleur.

Quel est le chemin de la création quand tu sculptes ? Fais-tu des esquisses préparatoires, des études ?
Non, je ne fais pas d’esquisse ni de dessin préparatoire avant de sculpter… mais je dessine beaucoup, dans mes dessins je cherche mes sujets, mes lignes, et quand j’attaque la matière, on peut dire que la sculpture est finie avant que je commence.

Travailles-tu d’après modèle vivant ?
Les modèles, je les trouve dans la vie de tous les jours… comme dans cette anecdote, où Picasso regardait un type, dans un bar. Le type s’énerve, lui demande « Qu’est-ce que tu as à me regarder comme ça ? Tu veux ma photo ? » et Picasso lui répond, mains dans les poches : « Pas la peine, c’est déjà fait »…

Alors tu dois beaucoup croquer « sur le vif » ?
Je ne  » croque  » pas, mais je n’arrête jamais de dessiner ; où que je sois je dessine ; ce sont mes pensées qui passent directement dans le dessin – comme elles passent dans les mots pour un écrivain. Et puis je refuse un peu de m’en tenir à cette image donnée en premier, quand on regarde. Ce qui m’intéresse c’est ce qu’il y a derrière ; non pas la personne que je vois mais ses pensées.

Es-tu un artiste « inspiré » ?
Le mot « inspiration » est très beau, c’est très poétique, mais je pense qu’un artiste va bien au-delà de ça. On n’attend pas devant sa toile avec un pinceau, en se demandant « ah, qu’est-ce que je vais faire aujourd’hui ? »… ce n’est pas comme ça qu’on avance ! Moi, je procède de façon plus vivante !

Comment approches-tu le bloc de bois que tu vas sculpter ? Quels sont les moments préliminaires à ton travail ?
Tout commence avec le regard, de loin. Exactement comme avec les gens : tu les vois, puis tu te demandes ce qu’ils peuvent bien penser, ensuite tu te rapproches et ainsi de suite. Je cherche ce que ce morceau de bois peut exprimer… et quand je sens le moment venu, je prends la tronçonneuse et j’attaque, j’essaie de faire passer dans la matière ce qu’il y a dans ma tête. De temps en temps je pose la tronçonneuse et je prends un autre outil, des pinceaux… je peins, je détruis, je développe… puis vient un moment où l’œuvre est finie.. Il n’y a pas de distance, mais un rapport très charnel parce que la machine est le prolongement de mes mains.
« Charnel » est vraiment le mot juste : pendant que je sculpte, j’ai un rapport très fort avec la matière, très direct, comme quand on fait l’amour. D’ailleurs, quand je travaille, il m’arrive d’émettre des cris, de crier très très fort ! les gens avec qui je vis s’imaginent alors que je me suis blessé, qu’il m’est arrivé quelque chose… mais ce n’est rien : c’est juste que je prends mon pied ! (rires). Et après, si on arrive à partager ce plaisir avec les autres, c’est encore mieux.

Mets-tu systématiquement de la couleur sur tes sculptures ?
Je mets quelques traces, des touches de couleurs parce qu’elles affinent les formes et que le regard y est sensible. Pour différencier les volumes, j’utilise le brou de noix.

Est-ce que la musique est importante, pour toi ?
Oh oui, la musique est présente en non stop quand je travaille… je laisse la musique pendant que la tronçonneuse fonctionne… il est vrai que je n’entends rien quand le moteur tourne, mais quand j’arrête, la musique s’entend à nouveau. Elle continue, comme la vie.

Toutes les sculptures que j’aie pu voir – au Jardin du Luxembourg à Paris il y a deux ans et ici, au parc de l’île Saint-Germain, sont inspirées par le corps humain. Est-ce le seul thème qui t’attire ou bien t’es-tu intéressé aussi aux plantes, aux animaux ?
Le corps humain en lui-même est extraordinaire, tellement beau, tellement infini que je peux tourner autour indéfiniment ! Mais au fond, c’est la vie qui est fascinante ! et je ne vois pas de séparation entre hommes, plantes, animaux…
Le plus important, c’est le vivant, c’est être sur terre. Et c’est ça que j’essaie d’exprimer.

Parmi les sculptures présentées dans cette exposition, « l’homme de théâtre », avec ses quatre têtes, son corps éclaté… est assez représentatif de ce que tu appelles les « créatures hybrides » !
L’homme de théâtre, c’est moi ! c’est un autoportrait, tout simplement. Quand j’étais en Turquie, après le lycée, je suis allé au conservatoire ; j’ai été acteur de théâtre, j’ai joué, et j’ai fait de la scénographie. Ça m’a permis de lire beaucoup – j’ai fait connaissance avec Ionesco, Beckett, Sartre, Camus, Brecht, Molière… – et d’étudier les gens. Puis au bout de dix ans, j’ai décidé que ça suffisait.

Comment a été pensée la disposition des sculptures dans le parc de l’île Saint-Germain ?
C’est Ante Glibota, un ami historien de l’art et architecte, qui a installé toutes les œuvres. Il a agi en fonction de sa propre perception de mon travail et du lieu. Et je le remercie, car son agencement est très réussi.

Certaines sculptures, comme la série des anges, sont extraordinairement fines. Ont-elles été réalisées à la tronçonneuse ?
Oui, c’est un outil fort, puissant, mais il suffit de l’utiliser de façon sensible.

Quelle est la signification de ces sculptures suspendues dans les arbres ? Plates, à double face, mobiles avec le vent…
Il y a toujours chez l’homme une curiosité qui pousse à aller voir derrière dès qu’on est face à quelque chose de fermé. C’est pour ça que j’ai travaillé ces sculptures des deux côtés, avec un sujet en général différent devant et derrière, on découvre des petites choses en tournant autour, en touchant… il faut que ça bouge, que ça tourne : le mouvement crée trois dimensions. J’ai aussi choisi les cordes pour faire l’accrochage. Les sculptures ne sont pas pendues, elles sont suspendues – la nuance est importante : je ne voulais pas qu’on assimile ces suspensions aux pendaisons. C’est pourquoi j’ai pris de très grosses cordes : c’est pour suspendre, pas pour pendre – pas pour tuer.

Outre tes sculptures installées en plein air, on peut en voir de plus petites à La Maison du parc où est exposée aussi une série de dessins grand format, tous de mêmes dimensions, présentés à l’identique. Je présume qu’ils ont été réalisés tout exprès pour cette exposition ?
Oui, parce qu’il y avait des contraintes techniques.

On peut aussi voir, en vitrine, un livre en quatre volumes, Erosphères, que tu as réalisé avec Arrabal. Comment procèdes-tu lorsque tu travailles avec un écrivain ?
Le travail commence avec moi. Quand j’ai fini de dessiner, je passe le livre à l’écrivain, qui va écrire le texte à l’intérieur des espaces que je lui ai laissés. De la sorte, le livre devient une oeuvre originale.
Avec Arrabal, le courant est très bien passé ; j’ai d’abord fait de petits essais, puis on a décidé de faire quelque chose ensemble. Je crois que c’est moi qui ai proposé le thème de l’érotisme – lui a choisi le titre, Érosphères. Le livre est composé de quatre volumes dont chacun est constitué d’une suite de feuilles assemblées en accordéon qui, entièrement dépliée, fait une dizaine de mètres de long.
Je vis en ce moment des expériences nouvelles avec d’autres écrivains, et je pense qu’il y a énormément de choses à découvrir, il faut chercher, rester ouvert à ce qui se présente… Qui cherche trouve !

Une dernière question, pour finir : j’ai remarqué que certaines de tes œuvres portaient des titres, d’autres non. Qu’est-ce qu’un titre, pour toi ?
En règle générale je n’aime pas les titres et je préférerais ne pas en mettre. Mais je suis contraint à en donner pour des raisons très terre à terre : ça facilite la tâche aux assureurs, aux galeristes, aux collectionneurs…etc. Ceci dit, je choisis ces titres – ce qui ne m’empêche pas de penser qu’intituler une œuvre revient à diriger la pensée de façon très formelle. Or j’aime que les gens pensent et construisent leurs propres histoires à partir des œuvres.
Pendant que je travaille j’ai mon histoire, mes sensations et mes plaisirs ; à partir du moment où l’œuvre est finie, ce sont les autres qui s’approprient l’interprétation. C’est à chacun de mettre son titre, n’est-ce pas ?

Expositions

2003 – Le Sénat présente… Jardin du Luxembourg, Paris
2002 – Rétrospective, Musée Saint-Loup, Troyes
2001 – Art Paris, galerie Mogabgab
 L’Orangerie du Château, Sucy-en-Brie
2000 – Maison des Arts, Châtillon
1999 – Tem Sanat Galerie, Istanbul
1998 – Galerie Jedig, Copenhague

À voir : le site de Coskun

Contact :
Dist Communication
Tel : 06 81 59 26 33
Courriel : distvisuel@free.fr

   
 

Interview réalisée par isabelle roche le 16 septembre au Parc de l’île Saint-Germain.

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