Archives de Catégorie: Inclassables

Les étiquettes littéraires abondent. Restent pourtant des livres – et des articles – qui ne les peuvent souffrir…

Maurice G. Dantec, Laboratoire de catastrophe générale

 Radioscopie en direct des pulsations d’une époque ayant perdu les pédales

En trois romans, La Sirene rouge, Les Racines du mal, Babylon Babies, Maurice G. Dantec, apotre du neuropolar, nouveau Messie psycho-decadent, est devenu un mythe vivant. En un essai, son journal polemique : Le Theatre des operations, il a ete conspué, agoni d’injures, mis au ban de la noble societe des gens de lettres. Pas perturbé pour autant, Dantec, dont on attend avidement la sortie du quatrieme roman cloturant les trois premiers opus livre ici la version 2001 de son désormais célèbre Journal métaphysique et polémique. Les amateurs de l’imbrication SF de philosophie et de techno-sciences y trouveront quelques pistes supplementaires sur la genese du roman a venir, Liber Mundi, les autres pourront s’y delecter des traits ultra-acérés que décoche sans ciller l’auteur, exilé depuis 1998 au Canada et jugeant depuis cette base Outre-Atlantique l’histoire et la culture mondiales.

Tout y passe: le moins bon comme le pire , la politique politicienne des fantoches de L’ONU et de l’Europe, la philosophie frelatée, la musique appauvrie, la littérature trahie. Ce « journal », tout sauf intime, se décline comme une déclaration de « guerre totale » envers les nihilistes ambiants et les médiocrités à la petite semaine. Radioscopie en direct des pulsations d’une époque ayant perdu les pédales où l’homme agonise lentement sous le poids d’une nannoscience omnipotente, cet essai est encore plus provocateur que le précédent, signe évident que Dantec n’a pas fini de faire entendre sa voix.
Entre poésie apocalyptique, aphorismes sanglants et bilan thérapeutique continué, le Laboratoire de catastrophe générale donne a voir, comme au travers de rayonsX(-files ?) le processus d’une écriture acharnée, qui colle aux basques du réalisme et lacère à tout-va le grand mou indifférencié de la vie ordinaire afin d’en exposer la chair avariée par la grâce de néologismes et mots-scapels étincelants. On en ressort broyés de lucidité mais aussi résolument orientés vers cette ligne d’horizon, anticipée et décryptée, où aura lieu l’ultime combat.

frederic grolleau

Maurice G. Dantec, Laboratoire de catastrophe générale, Gallimard, 2001. 756 p.

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Maurice G. Dantec, Satellite Sisters (+ La querelle Dantec/Ring)

Maurice G. Dantec offre à sa trilogie une apothéose space-west ignée. La querelle Dantec/Ring

A l’épopée des années 2000 (La sirène rouge (1993), Les racines du mal (1995) et Babylon Babies, (1999) tous parus chez Gallimard) qui lui donne sa pleine notoriété aujourd’hui – ou disons pour être plus juste, ce qu’il en reste – l’insaisissable Maurice G. Dantec, le trublion des lettres patentées, offre ici son apothéose space-west ignée (laquelle exige tout de même du lecteur qu’il souffre dans le silence de toute une première partie abstruse avant de voir le jour de la compréhension se lever sur la ruine de ses efforts herméneutiques).

Focalisé autour de Mars et de ses colonies, le combat fait rage entre certains des personnages et mutants des œuvres précédentes (ils iront de leur île du Pacifique vers le Las Vegas de l’espace, avant de viser la Planète rouge) et les agents de la fin du monde orchestrée par une ONU 2.0, avec en sus des entrepreneurs, tel Richard Branson, aussi visionnaires que nombrilistes. Entre combustions/mutations tous azimuts, arts martiaux valeureux remis au goût du jour et innombrables armes, de la plus surannée à la plus hype, cette résistance d’une poignée d’hommes libres, menée par le mercenaire Hugo Cornelius Toorop, les jumelles Ieva-Sara Zorn et la Plante-Codex apparues dans B.B, tient en haleine d’un bout à l’autre de l’épais roman – c’est bien plus beau quand c’est inutile, souffle l’antienne- tant Dantec-le-prophète s’est documenté sur les innovations (nano-)technologiques les plus pointues et livre un space-opera à couper le souffle.

Encore que. Les puristes ne manqueront pas de faire remarquer que cet opus relève moins de la science-fiction (et de ses subtiles dichotomies de genres) que de l’anticipation : il y a certes de L’Odyssée de l’espace là-dedans mais il semblerait que ce soit surtout des dérives de notre temps que nous entretienne Dantec (après tout, qui n’évoque déjà en 2012 le tourisme spatial privé, les périples organisés sur Mars ou le spectre des manipulations génétiques de tous types ?), au gré d’un techno-space-thriller bien délicat à classer – ouvrage mutant lui-même alors que dédié au prisme explosif de toutes les métamorphoses concevables. Parfois d’ailleurs à la limite du supportable mais tantôt en une sorte d’apesanteur quand sont évoqués pêle-mêle cosmomorphisme, ADN mutagène, les 3 degrés Kelvin de la radiation primordiale et autres biophotons…

On est bien loin ici des circonvolutions peu convaincantes d’Artefact ou du maniérisme postmoderne de Cosmos Inc. C’est qu’en 2030, temps du récit, la terre n’est plus à la fête comme l’annonçait déjà le sombre Villa Vortex (Gallimard, 2003) où la planète menaçait de disparaître – et la liberté de l’espèce humaine (petite-bourgeoise, cela va sans dire) avec elle, dans une apocalypse new age sous le poids de ses propres contradictions techniciennes. Ainsi nous faut-il de nouveaux héros pour enterrer « le dernier homme » moqué par Nietzsche et faire advenir une pleine humanité.

La thématique n’est donc en soi pas nouvelle ; force et de reconnaître toutefois qu’elle trouve sous la plume d’un Dantec particulièrement inspiré, qui cite tant Leibniz, Deleuze que Saint-Ex., des appas fort séduisants : en multipliant les descriptions high-tech à un point rarement égalé (mais au regard de 4 pages consacrées à l’arc anglo-gallois, le Long Bow…), les moments ultra-violents d’affrontement, les contemplations spatiales d’une poésie absolue, le tout au gré d’une langue comme libérée de tous les carcans (tant dans les emprunts consentis à l’anglais que dans les néologismes ou les âpres rudoiements d’une ponctuation-staccato), Satellite Sisters acquiert une aura stellaire qui propulse manu militari le roman au royaume du hors-norme. Et les pistes de se brouiller infiniment (voir l’extrait ci-dessous).

Quand le style dis-joncté rejoint la narration effusive, le grand-œuvre n’est jamais loin de la Vérité. Celle ici des humains ayant colonisé l’espace mais en désertant leur propre espèce, celle des sentiments animés (au sens de l’anima latine) qui demeurent quand tout le reste, quoique en orbite, s’écroule, ce qui peut constituer, on le sait, une assez bonne définition de la culture. Avant de rêver à la conquête spatiale du nouveau millénaire induite par feu le reagannien programme Star wars, l’urgence serait sans doute – les philosophes nous le répètent depuis longtemps – de commencer par se connaître soi-même. Alors, Go up, get high, space out ? Pas si sûr.

A la folie festive du texte s’ajoute, manière de pied de nez tout aussi déjanté, la bombe éditoriale qui secoue le monde des lettres et l’univers de Satellite Sisters puisque, le génialissime ovni livresque à peine paru (dans une maquette qui plaira a priori aux amateurs car elle se veut clin d’oeil envers la couverture et la qualité d’impression de Babylon Babies – les éditions Ring s’acquittent là d’un premier ouvrage impeccablement réalisé, il faut le souligner), son auteur s’échine à le faire retirer des ventes, à attaquer son éditeur pour malversation et autres abus, tout en étant semble-t-il interdit de communication sur son oeuvre et débouté par première décision du tribunal (ne tirez plus sur l’ambulance !), ce qui ne fait que propager de l’huile sur le feu. Le lascar Dantec aurait-il voulu orchestrer de main de maître son come-back qu’il n’aurait pu mieux faire*.

frederic grolleau

Maurice G. Dantec, Satellite Sisters, Ring, 23 août 2012, 515 p. – 22,00 euros.

*Partout la Toile s’affole, l’internaute peut faire le tour de la question, sans métastase orbitale, en cinq points :
. Maurice Dantec tente de faire interdire son dernier roman dans L’Express
. Maurice G. Dantec entre fiction et simulacres sur Gonzaï
. A qui va profiter le succès de Satellite Sisters ? sur Novopress
. Editions Ring contre Dantec : « prisonniers d’un monde perdu » sur Actualitte
. Dans le vortex de l’autodestruction dans le Soir

Lire notre entretien avec l’auteur au sujet du Laboratoire de catastrophe générale (gallimard, 2001)

Lire , du même auteur, notre critique de :

. le Laboratoire  de catastrophe générale (gallimard, 2001)

. Périphériques, essais et et nouvelles (Flammarion, 1999)


Un extrait des premières pages  « Satellite Sisters » de Maurice Dantec :

Lorsque Hugo Cornélius Toorop mourut, le 7 décembre 2029, dix-sept heures quarante-cinq GMT, il venait d’atteindre l’âge honorable de 69 ans. Des milliers d’étoiles étaient clouées vives dans un ciel plus noir que toutes les ténèbres qu’il avait connues, toutes les obscurités dont sa vie avait fait collection. Les astres lointains ne scintillaient pas. Points fixes à la luminosité invariable, ils ensablaient de leur silice stellaire undésert sans fin, aux dimensions inconcevables pour l’oeil et l’esprit humains, un désert peuplé de leur présence monochrome, irradié d’un soleil proche dont les reflets pouvaient consumer la rétine, animé d’une Lune néon-radium toujours pleine, toujours ronde, ne dévoilant sa face cachée qu’à ceux pour qui la nuit est un moment de la lumière.
Il emporta cent hommes avec lui, cela lui semblait la moindre des choses après toutes ces années passées aux côtés de la Faucheuse. Un contre cent. Un : le nombre incarné primordial, l’individu indivisible de nature opposé à la masse toujours informe, du berceau au cercueil, et atomisée à l’avance… Le rapport Thermopyles : un contre cent, quand ceux qui étaient restés sur le carreau avaient non seulement gagné la guerre, mais effrayé la mort elle-même, et imprimé l’histoire d’une pointe incandescente qui avait tout cautérisé d’un seul coup, pour les siècles des siècles.
La proportion Motorcycle-Club d’Oakland : un pour cent, Hell’s Angels, premier chapitre, blousons de cuir noir ayant recueilli la sueur, le sang et les larmes au-dessus de Dresde, Berlin ou Peenemünde, uniformes rescapés pour piloter les avions de guerre de la route, Harley-Davidson grosses cylindrées, Colt 45 auto US Army ou Winchester du Wild Wild West en sautoir. Le nombre fétiche de ceux qui naissent, vivent, meurent, survivent, même au milieu de la météorologie hybride nuages de feu / orages d’acier, juste un peu au-dessous du ciel.
Ceux qui ne pouvaient oublier que les anges nocturnes de ce firmament dardé de métal brûlant avaient le phosphore en feu pour seul ami. Toorop mourut les écouteurs aux oreilles. Quintessence sonique de la musique de son siècle. Il mourut un livre à la main, dont il récita les dernières lignes avant de tout détruire. Jusqu’à ce jour, personne ne sait de quel ouvrage ni de quel enregistrement il s’agit. Aucune arme sinon lui-même et la machine dont il s’était fait l’ultime résident, la dernière « tête chercheuse ». Aucune arme sinon son cerveau qui avait pensé, son corps quiavait agi, son âme qui avait offert un sourire glacial à la mort.
Coordonnées espace-temps du sacrifice : 2h01 GMT plus quatre cent trois millisecondes, argument du périgée : 59,1245 – anomalie moyenne : 42 – excentricité : 0,001245 – inclinaison : 7,2154 – altitude : 324 NM. L’instrument de la destruction massive : un dispositif en gigogne, programmable avec une précision d’horloge atomique. Pour chaque subdivision, un explosif spécifique créant son impact dévastateur avec une synchronisation établie pour provoquer le plus de dégâts possibles sur les machines de conception humaine comme sur celles qui croient appartenir à l’espèce en question. Créée pour la démolition microchirurgicale des structures complexes, en configurations planaires, verticales, souterraines, solides ou fragiles, habitées ou désertes. Des immeubles, des bunkers, des centres de recherche, des réseaux de communication, des usines, des aéroports, des routes, des ponts, des tunnels, des pipe-lines. Des ruines. Des tours. Des avions. Des missiles. Des fusées. Toorop consacra son couronnement. Royauté altimétrique : il lui offrit le premier attentat kamikaze orbital de l’Histoire. Celui qui l’emporterait avec lui, bien plus loin que tous les champs de bataille qu’il avait traversés, celui qui attacherait à jamais son nom à cet acte premier, martial, fatal et terminal.
Et à la beauté encore inédite. Celle du laser à infrarouge : émission de lumière monochromatique cohérente dirigée pleine focale sur les blindages métalliques. Orifice immédiat, circulaire, d’une précision micrométrique. Voie d’entrée, dépressurisation instantanée de l’espace alentour, pénétration assurée 100 % nominale pour celle du jet de plasma, gaz-liquidesolide, un petit morceau de soleil naissant pile au bon endroit, au bon moment, à la très haute température nécessaire. Et amplement suffisante.
Cette substance aux trois états simultanés rayonna à la vitesse de la lumière à l’intérieur de la structure cible qu’elle désintégra jusqu’au dernier atome. Système gigogne suivant : la projection de l’aérosol inflammable sans présence d’oxygène, nuée ardente de microsphères à haute vélocité, fit s’élever la chaleur de plusieurs milliers de degrés centigrades en quelques fractions de seconde dans un rayon de plus de deux cents mètres, anéantissant net-éclair tous les engins co-orbitants. Ultime configuration : anéantir ce qui restait, la structure principale, le centre de commandement, – ce qui avait contrôlé à distance l’assemblage des satellites tueurs coordonnés en meute silencieuse, cette chose qui avait été une des Reines tueuses de l’orbite. Frappée de plein fouet par l’impulsion électromagnétique, elle tournoya sur elle-même pour plonger droit vers les couches supérieures de l’atmosphère, d’où sa chute, aimantée par le centre de gravité terrestre, allait la transformer, vélocité 28 000 kilomètres-heure, en nuage météorique de métal en fusion.
Hugo Cornélius Toorop n’était déjà plus qu’un tourbillon de molécules pyriques se dispersant dans l’espace, il ne seraitpas comptabilisé parmi les morts de cette guerre qui n’avait pas encore de nom, pas même dans la colonne « disparus », il  n’avait rien laissé là-haut de son existence singulière, aucun témoignage de son passage sur Terre, ni de son passage au-delà de la haute frontière, rien non plus sur ses méthodes, ni sur ses motivations profondes. Sa vie se cristallisait papier à électrophorèse  en une série de dossiers ultraconfidentiels classés discrètement dans les archives des services de renseignement croates, serbes, bosniaques, turcs, afghans, pakistanais, indiens, brésiliens, chinois, iraniens, irakiens, libanais, canadiens, indonésiens, philippins, britanniques, israéliens, russes et américains, autant dire tout le monde.
Il avait traversé le tournant du siècle, arme fantôme plus dure que le diamant, minéral absolu pouvant rayer jusqu’à l’inrayable, planté fulgurant dans la blessure traumatique grande ouverte, lésion terminale d’un siècle qui avait duré au moins mille ans. Outil de chirurgie, précis, froid, et presque compatissant envers la chair historique que la lame du scalpel ouvrait, il avait poursuivi sa course haute vitesse, sa collision-course, jusqu’aux organes vitaux, en compagnie de sa destinée secrète. Durant près de 35 années, il s’était fait connaître de par le monde sous une liste interminable de patronymes, sa seule véritable identité : cette multitude de réfractions qui faisait sens, sans avoir de forme stable.Hugo Cornélius Toorop était un expert. Hugo Cornélius Toorop était un clandestin professionnel. Hugo Cornélius Toorop avait disparu depuis longtemps lorsqu’il mourut à 600 kilomètres d’altitude. Un authentique sacrifice reste un secret qui ne peut être révélé que par lui-même. Déchiffré. Il était naturel que personne ne sache vraiment pourquoi, pour qui, ni comment l’homme dont l’acte de naissance portait le nom d’Hugo Cornélius Toorop s’était ainsi sacrifié, anonyme, dans le grand espace vide qui circonscrivait sa planète d’origine.
Et jusqu’à ce jour, personne ne le sait.
Pas encore.

 

Commentaires fermés sur Maurice G. Dantec, Satellite Sisters (+ La querelle Dantec/Ring)

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Maurice G. Dantec, Artefact : Machines à écrire 1.0

Il est des auteurs qui ne sont pas ce qu’ils écrivent. Tant pis pour ceux qui y croyaient

Et Dantec s’en est allé…

Il fut un temps où Maurice G. Dantec faisait vaciller les fondations du Grand Littéraire en osant produire des textes denses où une nouvelle science-fiction venait fricoter avec les arcanes du polar en faisant la nique à la geste philosophique des siècles précédents. Babylon babies moquait ainsi ouvertement les habituelles taxinomies hiératiques et the big Dantec, avec un Journal épatant, s’ouvrait sans coup férir, voie royale qui mène à l’inconscient narcissique, les portes pourtant réputées hermétiques sinon élitistes de la Blanche chez Gallimard.
Et puis il y eut l’abscons Villa vortex ; et puis il y eut le départ de l’auteur pour Albin Michel ou, après un Cosmos incorporated inégal, naissait ce troublant Artefact en l’été 2007. Prosaïques, nous rêvions à de nouvelles Racines du mal. Mais messire Dantec point ne se répète. Autant dire que ces trois récits enchâssés dans la matière première de la folie généralisée et d’une « société-monde » en pleine déliquescence ne sont pas d’un abord facile et que plus d’un lecteur sera dérouté.

Nous le fûmes pour notre part, notamment eu égard au parti pris assez dérangeant des deux derniers récits, la première fiction du texte (« Vers le Nord du ciel ») étant consacrée à une revisite plutôt réjouissante de l’attentat du World Trade Center de septembre 2001. Ainsi, après un premier texte transhistorique et métahumain tout feu tout flammes où Dantec excelle à brouiller les pistes angéliques façon K-pax et K. Dick mêlés, on est assez décontenancé lorsque l’auteur projette dans la confuse mise en abyme induite par le deuxième récit « Artefact », lequel plonge dans une perplexe confrontation entre un homme et une machine à écrire !
On est alors bien loin de la collusion précédente entre la Beauté et la Grâce, l’aride convocation d’une métaphysique à la Duns Scott ou à la saint Thomas d’Aquin entrant bientot en précipitation avec une théorie de termes empruntés à un sabir cyberpunk qui laisse de marbre. Cette structure réticulaire de la fiction interrogeant la fiction, l’écriture elle-même étant le protagoniste de l’histoire, rappelle quelques pages spécieuses de Villa vortex et on y perd le peu de latin exégétique que l’on pourrait posséder. Ce chassé-croisé assumé entre théologie (statut démiurgique du créateur faisant sens par les mots) et fiction assombrit davantage la pente ontologique de tout un chacun plus qu’il ne l’éclaire ; ce qui est certes une façon soutenue pour dire qu’on n’y comprend pas grand-chose en définitive.

Malgré la meilleure volonté, l’on capitule devant cette rencontre du 300 000e type entre code ADN, métacortex et Trinité divine ô combien hypostatique ! Le pire doit bien être passé susurre-t-on et lorsqu’on aborde, le cœur vaillant, la troisième fiction, « Le Monde de ce Prince » ; on se dit volontiers que ce ne sont pas les horreurs à la http://www.welcometohell.world ici disséminées qui vont faire trésaillir/vomir. Même si un meurtrier se défoule sans compter céans pour assurer l’intérim du Grand Méchant parti en vacance(s). De facto, on a déjà lu des romans aussi engoncés dans la terreur qu’ils entendaient dénoncer en l’exposant, quelque part entre American psycho, Funny games et Les prédateurs d’un Chattam par exemple. Bref, c’est bien le Diable qui œuvre ici sous la plume de notre diablotin de Dantec, sorte de psychopathe égaré dans la jungle urbaine québécoise et qui multiplie les trouvailles – le romancier aussi il faut le reconnaître – pour inventer les tortures infinies auxquels il soumet ces criminels que sont à ses yeux un politicien pro-islamiste, les membres d’une secte, la femme complice d’un pédophile, des néo-nazis, un acteur pervers, une juge sans âme… etc.
Et nous voici confrontés au Mal suprême ramené à une logique humaine trop humaine, soit cette mécanique/technique qui piège sans cesse le réel où nous nous dissolvons avec complaisance. Quoi qu’il en soit, le retour tardif de l’ange rédempteur in fine ne parvient guère à faire prendre la sauce. Encore la démonstration est-elle trop sadique à notre goût, qui voudrait proposer l’Homme au centre du dispositif narratif, écartelé entre un au-delà de son essence putative (la figure de l’ange) et son en-deça (le spectre du diable).

Sans doute ce faux centre n’est-il nulle part, et nous aurions donc bien aimé, comme cela était prévu, nous en ouvrir à l’auteur, qui devrait initialement répondre à nos (pertinentes, n’en doutons pas) questions devant les caméras du Litteraire TV le 19 septembre dans les locaux d’Albin Michel. Las, tandis que nous nous sommes acquittés de notre part du marché en nous enquillant allègrement les 566 pages en quatre jours de ce joyeux pavé luciférien, le romancier a annulé l’entretien deux heures avant le créneau horaire prévu. Qu’on ne nous en veuille donc pas d’en inférer que la crédibilité de la Littérature-Monde chère à l’auteur n’en ressort pas grandie – à moins of course qu’il faille voir là un des incontrôlables effets de miroir de ces « machines à écrire » textuelles qui s’affirment comme le sous-titre du livre. Lorsque l’Oracle Dantec s’en va seul sur de grands chemins quasi astraux, nul ne peut le rattrapper sur cette voie sanglante d’une Weltanschauung hype. Dont acte. 
À tout prendre nous aurions préféré une fin plus heureuse à ce travail écriture/lecture mais nous en retirons, pour notre humble gouverne, qu’il est des auteurs qui ne sont pas ce qu’ils écrivent. Tant pis pour ceux qui y croyaient. est l’artefact, qui est l’artefact ici ? Nous laisserons à chacun le soin de répondre…

frederic grolleau

   
 

Maurice G. Dantec, Artefact : Machines à écrire 1.0, Albin Michel, 2007, 566 p. – 23,00 €.

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Entretien avec Frederic Grolleau (le Cri du sanglier)

Lors de l’émission Postface du 23 mars dernier, trois lecteurs émérites ont vermillé dans Le Cri du sanglier

Quand je vous disais que l’ami Grui-Grui n’était pas toujours facile à suivre… Lors de l’émision Postface du 23 mars dernier – diffusée sur RCJ, 94 .8 FM – il n’a pas fallu moins de trois lecteurs émérites pour vermiller à coeur joie dans l’œuvre sylvestre qu’est Le Cri du sanglier. Bon sire, Frédéric Grolleau les guide à travers chalées et coulées… jusqu’à son chaudron secret d’honorable lettré. Il ne nous reste plus qu’à leur filer le train – pour une traque littéraire des plus pacifiques…

Caroline Gutmann :
Michel Chaillou, nous vous avions reçu la semaine dernière dans l’émission Postface pour 1945 (Seuil, 2004) et vous étiez curieux de découvrir avec nous l’auteur du Cri du sanglier(Denoël, 2004), un amoureux des mots comme vous. Quant à vous, Frédéric Grolleau, vous faites paraître un livre insolite, tant par la forme que le fond où l’on va apprendre ce que sont les boutis, le fait de vermiller, la volupté de la souille et où vous êtes réincarné en sanglier ! Voilà donc un livre qui est à la fois un livre de recettes, un ouvrage de philosophie où l’on passe d’Aristote à Lacan : quel est donc cet objet insolite ?

Frédéric Grolleau :
Il est toujours délicat de spécifier ce qu’est un livre de ce genre. Les critiques littéraires qui l’ont lu y voient un objet curieux qui sort des normes. Mais je n’aime pas le présenter sous cet angle car je ne pense pas qu’il faille être absolument « original » pour être lu – même si c’est très tendance en ce moment ! – et que les médias s’intéressent à vous.

 Caroline Gutmann :
Le plus important pour expliquer ce livre, c’est que vous êtes vosgien, non ? Vous connaissez la forêt vosgienne et vous connaissez ce dont vous parlez…

Frédéric Grolleau :
Pour faire écho à Michel Chaillou qui est présent, il faut dire que je suis vosgien de naissance, que j’ai habité pendant 15 ans près de Saint-Dié, mais vendéen de souche car issu d’une grande famille vendéenne (ma mère est née aux Sables d’Olonne où un des personnages de 1945, Alex, sert au bar du Pierrot sur le remblais, un lieu que je connais bien). Il se trouve par ailleurs que je suis un amoureux de la presqu’île de Crozon et du village de Roscanvel, non loin de Morgat où Michel Chaillou situe aussi une bonne partie de son histoire…
Il est vrai sinon que mon côté vosgien, la dimension « rustique » que cela sous-entend est sans doute très vendeur mais, plus simplement, le Cri renvoie à une volonté – non pas anti-parisienne car ce n’est pas à mes yeux le référent absolu – de me faire plaisir en traçant un cheminement animal, bestial, chacun le dit comme il le veut, à travers une figure qui n’est pas très interrogée. En tout cas pas d’une manière aussi précise ou précieuse que je le fais. A savoir ce bon vieux sanglier qu’on a tous vu et lu à la fin des livres d’Astérix et Obélix dans une caricature assez intéressante. La gageure était de se dire alors : n’y a-t-il pas derrière la récurrence que je pointe de cet animal dans la littérature sous toutes ses formes et dans la philosophie (mais aussi le cinéma) quelque chose qui donne à penser ?

Caroline Gutmann :
Je vais être très choquante mais je pense que vous aimez le sanglier à cause d’une chose : ses organes génitaux car vous nous apprenez que ses testicules pèsent un kilo et qu’il a plus de sperme que n’importe quel cheval !

Frédéric Grolleau :
Oui, c’est un animal bien équipé ! Cela dit, si on apprend beaucoup dans ces pages sur le sanglier, c’est surtout parce qu’on le présente rarement sous cet angle en littérature. Cela m’a beaucoup amusé de jouer ici de la taxinomie, de l’éthologie, de la biologie pour les articuler autour d’un récit qui n’est jamais somme toute que le parcours emblématique de cette pauvre bête, pendant quelques jours de sa vie, de sa naissance à la traque finale.

Elsa Cohen :
Possédiez-vous déjà tout cet incroyable vocabulaire que vous utilisez dans Le Cri du sanglier et dans son glossaire ?

Frédéric Grolleau :
C’est évidemment parce que je ne le possédais pas – je ne le possède d’ailleurs toujours pas aujourd’hui ! – que j’ai écrit ce livre et que j’ai dû me l’approprier par mes recherches et de nombreuses lectures. Mon premier roman, Monnaie de verre, traitait des souffleurs de verre de Murano et m’avait déjà demandé une grosse enquête sur place ainsi qu’un travail méthodique sur les mots employés par cette confrérie à part. Reste qu’ici, même si l’on retrouve une même veine encyclopédique, les mots sont plus poétiques, à mi-chemin entre les termes en usage dans la vénerie depuis le Moyen Age et le patois local des chasseurs. J’ai d’ailleurs vu à ma grande honte qu’il y a deux ou trois termes soulignés dans le livre qui ne sont pas explicités dans le glossaire mais, à la limite, c’est encore plus beau et intriguant !
Certains qui ont lu cet ouvrage complexe qui est à la fois un roman, un essai et une fable m’ont fait ce beau compliment que, au bout d’un certain temps, ils avaient laissé les mots résonner, s’étoiler en rhizomes parce qu’ils préféraient deviner le sens du mot plutôt que de se référer au glossaire.

Elsa Cohen :
Oui, c’est toute une ambiance car tout comme le sanglier fouille la terre les lecteurs doivent ici fouiller (dans) les mots.

Michel Chaillou :
Ce qui m’ a beaucoup frappé, et qui fait toute l’originalité recommandable de votre propos, c’est ce personnage du sanglier qui parle et qui raconte sa vie. Mais en même temps c’est une chasse, et l’on sent qu’il est traqué. Mais c’est aussi une traque culturelle ! C’est-à-dire que le sanglier est dans sa forêt et en même temps dans la forêt des idées, contemporaines ou pas, qu’il écarte avec ses éclaboussures et sa manière de se tenir sur ses pattes. C’est donc là en définitive une fable très forte : le personnage est fort, les mots sont hérissés comme le pelage du sanglier en fuite, et qui parfois fait face. Il fait d’ailleurs (volte-) face devant les chiens beaucoup plus dans les notes que dans les parcours du récit ! Et ce avec un vocabulaire fascinant : peut-être avez-vous lu des traités du Moyen Age et du XVIe siècle ?

Toujours est-il que c’est assez facile à lire : les mots qui appartiennent au vocabulaire de la bête sont soulignés et renvoient à un index à la fin, mais ce qui frappe le plus c’est la volonté du sanglier de tout réduire à sa bauge, de tout ramener à lui, d’écraser ce qu’il a envie d’écraser mais aussi de s’y étendre avec mollesse, d’avoir peur de l’eau… etc. Et l’on sent à certaines pages que l’on saute de la forêt hercynienne, ancienne et primaire, à la forêt des idées où Sartre est éclaboussé au passage. Mais jamais on ne perd de vue l’ombre traquée du sanglier, cette traque que fait le lecteur, qui est cerné lui aussi, notamment dans les notes imposantes : alors est-il du côté des traqueurs, de la meute, ou de la bête, c’est la question… On ne sait pas trop car on est constamment entre les deux, tantôt on a un regard vers la meute en disant « non, non, ne m’écrasez pas, je suis avec vous ! » et tantôt on a envie d’être avec le sanglier, même traqué.

Honnêtement, je trouve que c’est une entreprise, de la part d’un jeune homme, fort originale : Le Cri du sanglier est un conte, et ça fait du bien dans la littérature narrative – où le fil du récit est toujours comme la carotte qu’on met devant l’âne, l’âne étant le lecteur et très sympathique mais bon… on en a souvent marre de ces ficelles qu’on doit tirer. Ici, le récit est polyphonique : quand le sanglier est chassé, les assaillants arrivent de toutes parts et le lecteur se sent comme dans une citadelle, comme une bête assiégée. Ce qui est très intéressant. J’aurais souhaité peut-être que ce récit écrit dans la verve témoigne de plus de verve encore. Mais c’est parce que vous êtes très jeune et un jour ou l’autre chez vous la verve redoublera de verve ! En tous les cas, c’est là un livre d’énergie, d’entrain, de gaieté sombre, et ce sont là les qualités du sanglier… et les vôtres.

Frédéric Grolleau :
Je vous remercie de cette belle lecture attentive. Vous savez, quelques journalistes ont souligné la dimension un peu difficile et exigeante de mon livre et m’ont demandé : « pour quel lectorat écrivez-vous ? » Ce qui me plonge dans l’embarras parce que je n’écris pas pour un lectorat qui serait déjà constitué mais parce que je n’attends qu’à ce qu’il se constitue, à la lecture du Cri notamment. Vous venez donc de leur répondre !—–

Elsa Cohen :
Est-ce que les recettes que vous donnez ici sont justes ?

Frédéric Grolleau :
Ce sont de vraies recettes, en aucun cas testées par mes soins parce que, comme vous vous en doutez, je ne tiens pas outre mesure à manger de sanglier, ni de marcassin ni de laie – à supposer qu’on puisse la mettre en daube. Mais je reviens sur ce que disait Michel Chaillou, qui est très juste car l’objectif avoué de mon livre était de mettre le lecteur dans un état d’inquiétude – étymologiquement l’état de celui qui n’est pas à sa place, in-quietus. Le lecteur qui suit cet animal somme toute sympathique, qu’on présente souvent comme un rustaud qui défonce les pare-chocs des voitures quand on le croise la nuit dans les bois (ce qu’il vaut mieux éviter d’ailleurs !), découvre au fur et à mesure que le sanglier a une « intériorité » – que je lui invente de fait.

Et en même temps, à mettre son cheminement en parallèle avec six recettes gastronomiques essaimées dans le corps du texte, le lecteur ne peut s’empêcher, à les lire, de saliver et de se dire que ça doit être bien bon un sanglier ainsi rôti. Et ce, quand bien même il est tenté de prendre fait et cause pour l’animal en question, ce qui génère une forme de culpabilité que je souhaitais interroger, et qui est aussi la raison de ce livre. Les recettes ne sont donc pas là pour montrer qu’on peut aussi « le » manger, mais pour renforcer cette inquiétude-là. Que nous sommes tous chasseurs quelque part, dans l’âme. Une ambiguïté que je trouvais intéressante.

Michel Chaillou :
Ce que vous appelez la compagnie, c’est la harde. Et je trouve à vous lire que l’organisation de la harde est assez démocratique et n’a rien de fasciste en définitive. On sent que le sanglier, si on lui donnait le temps de s’ébattre et de ne pas être pourchassé, inventerait la démocratie. Il y a pour lui une facilité à se répandre dans les prés, à les fouir, et il sait qu’en fouissant les prés à certaine profondeur pour attraper les racines, il détruit les cultures et qu’à ce moment-là on va le pourchasser. Mais si on lui donnait le temps d’être un peu cochon, notre sanglier serait un démocrate ! Il incarne l’art de la jouissance, de la volupté, du bonheur de vivre et du respect des aînés. J’ai trouvé très profond que le sanglier, lorsqu’il prend de l’âge, vers 5 ou 6 ans, s’éloigne de la harde et vive seul. Je me disais que tous les êtres s’éloignent un peu intérieurement de la harde et vivent seul un jour. Et qu’écrire c’est peut-être s’éloigner tout en étant près…

Caroline Gutmann :
Le sanglier pratique l’art de l’humanité finalement…

Frédéric Grolleau :
L’enjeu du livre consiste à montrer que le sanglier n’est justement pas si « animal » que cela ! Plus proche de nous en tout cas qu’on pourrait le penser.

Michel Chaillou :
Une fois de plus, je trouve remarquable cette fable d’un personnage – ne l’appelons plus sanglier – hirsute, velu, hérissé, sentimental, lyrique, doté d’un grand pouvoir sexuel et d’un grand pouvoir de pensée, qui fonce dans quelque chose qui pourrait être une forêt (mais ça pourrait être tellement autre chose !), dans les halliers de l’esprit, et qui de halliers de mots en halliers de mots arrive à des clairières possibles où on peut déguster une recette, mais qui ne serait pas la sienne ! C’est tout le livre, et c’est un livre sauvage !

Frédéric Grolleau :
Oui, je l’ai écrit tel quel, sans que l’ordre des chapitres proposés soit remanié (hormis les recettes que j’y ai intégrées ensuite). Je voulais aller crescendo en partant d’un niveau zéro de l’hédonisme pour atteindre via les divers degrés de la barbarie (qui n’est pas animale mais humaine) un état autre. C’est un animal qui, si on le laissait faire, parviendrait assez bien aujourd’hui à réglementer son train de vie, d’où la question suivante : quel est l’intérêt de ceux qui le traquent ?

Caroline Gutmann :
Vous parlez de choses terribles, tels les pièges électriques…

Frédéric Grolleau :
Le pire est qu’il s’agit d’une authentique réclame ! Tout comme les documents et les dépêches AFP qu’on trouve dans l’ouvrage sont de vrais documents.

Elsa Cohen :
J’ai beaucoup aimé pour ma part « les questions à un perdant-né », sorte de questionnaire proustien pour animal ! Si on lui donnait le temps, il serait artiste et il lirait des comptines…

Caroline Gutmann :
Il y a toute une poésie du sanglier ; il est entouré d’oiseaux par exemple, qui le poursuivent parce qu’il cherche des vers…

Michel Chaillou :
Oui, Frédéric Grolleau cite en exergue à ce sujet Florian, un des auteurs préférés de Voltaire.

Frédéric Grolleau :
Une fable qui est d’ailleurs dans la logique de l’in-quiétude et du déplacement dont je parlais tout à l’heure… J’étais ainsi moi-même dans une situation professionnelle de traque lorsque j’ai écrit ce livre, qu’on peut lire de diverses manières. J’étais alors plutôt sanglier que chasseur, et c’était donc là une manière métaphorique de vivre correctement cette situation, c’est-à-dire de la rendre supportable. Voire d’y survivre.

Caroline Gutmann :
Lorsque vous parlez de Lacan, Frédéric Grolleau, vous écrivez : Dans l’effacement de la trace, trace de l’effacement, un vieux thème lacanien, le doute est permis : cherchons-nous sans résultat patent à oblitérer les marques que nous avons laissées, ou travaillons-nous au contraire à laisser après notre passage des marques obvies de notre présence ? C’est toute la problématique du sanglier d’après vous ?

Frédéric Grolleau :
La question est celle de l’empreinte, et de son sens. Ce qui vaut pour l’animal mais aussi pour celui qui écrit le livre. Ecrire c’est aussi laisser une trace pour ceux qui vont nous lire, à la postérité. Or dans la traque du sanglier il y a tout un travail d’effacement de la trace par les chasseurs, mais si l’on pousse la métaphore à son comble, si laisser au sanglier une place dans la littérature c’est écrire sur l’inquiétude, l’isolement – qui n’est pas la solitude, qui n’est pas la désolation, Hannah Arendt a consacré à ces distinctions de belles analyses dans Le système totalitaire – alors pourquoi écrivons-nous ? est-ce pour laisser une trace que nul ne pourra ou ne saura effacer ou pour s’effacer soi-même constamment à chaque instant ?

Entre le 1945 de Michel Chaillou et Le Cri du sanglier, toute la différence, mais c’est une différence qui nous rapproche sans doute, c’est que le cauchemar que moi je cherchais à inventer pour m’y repaître, vous vous l’avez vécu, Michel. Car étant un jeune auteur, je ne puise pas aujourd’hui dans ma vie pour construire un récit ou me reconstruire, ou proposer un modèle intelligible à des événements que j’aurais traversés…

Michel Chaillou :
C’est juste, mais vous savez, pour moi, un écrivain c’est une langue. On n’est jamais sûr d’être un auteur, d’ailleurs la plupart des gens rédigent, ils n’écrivent pas. C’est un talent car on peut rédiger magnifiquement mais bon… L’écriture, au contraire, c’est une manière très personnelle d’entrer en soi qui fait qu’en ouvrant le livre de quelqu’un on sait de suite si on a affaire à un écrivain ou non. Or vous êtes un écrivain, Frédéric, un écrivain qui ne maîtrise pas encore son projet, ce qui est normal vu votre jeunesse. Donc cette espèce de sanglier des Ardennes fonceur m’a beaucoup ému parce que j’y ai senti une force de catapulte vers des projets futurs, vers l’azur de vos pensées, qui pourraient vous entraîner du côté du conte plus que du roman. Vers une sorte d’énergie soufflée par on ne sait qui, parce que écrire c’est écrire de nuit et avancer en somnambule en essayant de retrouver le contour des objets, des idées et des pensées. Sans trop savoir ce qu’elles sont à l’aube. Et votre sanglier somnambule qui fonce à travers lui-même en même temps qu’il fonce à travers les choses et l’univers du monde finira par déboucher dans des astres ignorés de votre pensée, et à ce moment-là vous inventerez votre propre système gravitationnel.

Frédéric Grolleau :
Si on ne m’abat pas avant ! Parce qu’on peut abattre quelqu’un de plein de façons : éditer un livre c’est aussi une manière de dire : « je suis assez connu, surtout ne tirez pas à vue ! » ou au contraire : « épaulez et sortez la grenaille ! »

Michel Chaillou :
Oui mais on peut éviter les balles… et le sanglier a quand même un fort poitrail !

Caroline Gutmann :
Un sanglier qui d’ailleurs rejette tout rapprochement avec Truismes, pourquoi ?

Frédéric Grolleau :
Il y a de nombreux glissements dans ce texte parce que le sanglier ne tient pas toujours sur ses pattes, et où le texte lui-même m’a échappé, et tant mieux ! Le lecteur peut à bon droit se demander alors : est-ce le sanglier qui parle ou l’auteur qui écrit sur le sanglier ? Ou un hybride entre les deux ? Il n’est pas exclu que je sois devenu un peu sanglier en écrivant ce livre… Or dans cette logique-là, Truismes était consacré à la métamorphose d’une jeune femme qui se muait en truie, et mon point de vue est plus masculin dans Le Cri puisque je ne suis pas dans la peau d’une laie, la femelle du sanglier ou la mère du marcassin, mais dans celle d’un sanglier. Et je ne travaille pas ici sur la notion de métamorphose. Il est plein de récits de la métamorphose qui sont fondateurs en littérature, je songe à Die Verwandlung de Kafka, à La ferme des animaux d’Orwell, mais moi je suis dans un conte, dans une fable. Ces textes m’intéressent en tant que philosophe puisqu’ils sont à la charnière entre humanité et animalité, mais je ne souhaitais pas mettre cela en avant ici. C’est pourquoi mon sanglier, qui jouit d’une Bibliothèque digne de ce nom, comme tout (homme) lettré qui se doit, réfute Darrieussecq qui est trop contemporaine pour lui être agréable.

Caroline Gutmann :
Michel Chaillou, vous avez été très sensible aux textes en annexe dans le livre de Frédéric Grolleau, dont le poème de Banville et la légende mauresque du sanglier aveugle.

Michel Chaillou :
Tout à fait, cette dernière histoire va loin. Il y a deux sangliers, on en tue un et on ne sait si l’autre est blessé ou mort. Quelqu’un, Baodil, s’approche et voit que ce dernier a dans la gueule un morceau de la queue du sanglier mort : en fait ce sanglier qui est vivant est aveugle et se servait de la queue de son congénère pour pouvoir marcher. Baodil prend alors ce morceau de queue qui dépasse et le sanglier aveugle se met à le suivre, Baodil l’amenant vivant à la cour du Roi. Cela m’a interpellé intérieurement, j’y ai réfléchi et je me suis dit : quand on écrit, ne serait-on pas un peu comme ce sanglier aveugle qui aurait quelque chose dans la gueule et que quelqu’un tirerait ? C’est ce qui ferait que je m’intéresse, sans être croyant, à des écrits religieux tels que la Bible, le Talmud. D’où la question : est-ce cela la queue qui est dans ma bouche et que quelqu’un tire ? Que je m’intéresse à l’astronomie et pas à l’astrologie : est-ce cela la queue qui est dans ma bouche et que quelqu’un tire ? Que je m’intéresse aux hommes et surtout à l’humanité : est-ce cela la queue qui est dans ma bouche et que quelqu’un tire ?
Le livre de Frédéric Grolleau se termine quasiment par ce quelque chose qui est dans la bouche et que quelqu’un tire. Je trouve cela très beau et l’on est dans l’expectative des livres futurs.

   
 

Propos enregistrés le mardi 23 mars 2004 au cours de l’émission Postface de RCJ (94.8 FM) et retranscrits pour lelitteraire.com avec l’aimable autorisation de Caroline Gutmann.

 
     

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Dylan Thomas, Un Noël d’enfant au Pays de Galles

Nous avons eu maintes fois l’occasion d’apprécier l’originalité et la diversité des publications parues sous le label Denoël Graphic – entre autres un magnifique album de Chantal Letellier, Les Damnés de Nanterre, un mémorable (Little P. in ) Echoesland, de F. Olislaeger et P. Fondevila, ou encore la réédition des aventures de Popeye… Comme pour bien installer dans la mémoire des lecteurs cette liberté de concept échappant à tout étiquetage d’esprit ou de genre, voilà que sortent dans cette collection, quasi simultanément, trois ouvrages que séparent une sorte de grand écart éditorial, tant ils diffèrent par leur aspect et leur contenu : un imposant album souvenir marquant le trentième anniversaire de la revue Métal Hurlant, qui naquit en 1975 ; Les Fils d’octobre, un album signé Nikolaï Maslov, aux surprenants graphismes en crayonnés doux, tout en blanc et gris – un recueil d’histoires courtes qui sont à la BD ce que la nouvelle est à la littérature en prose ; et enfin un petit livre à la délicatesse nivéale, où le souvenir d’enfance le dispute aux rêveries enfantines et au surréel que seul peut développer un poète mature ouvert aux franchissements de mondes : Un Noël d’enfance au Pays de Galles, de Dylan Thomas.

La couverture mate, blanc crème avec de légères mouchetures argent, évoque le silence d’une campagne enneigée, où la lumière blafarde d’un jour de décembre allumerait quelques éclats fugitifs aux arêtes des cristaux de neige. Les doubles gardes gris-bleu pâle, mouchetées de blanc, elles aussi disent la neige et le ciel, lorsque celui-ci se plombe avant de crever en pulvérulences glacées et blanches. Quant aux teintes des dessins, elles sont infiniment douces, d’une surdité pareille à celle dont la neige enveloppe ce qu’elle voile dès ses premiers flocons tombés.

Un Noël d’enfance au Pays de Galles est, dit-on, un texte de Noël mythique qui a rang de classique chez les Anglo-saxons au même titre que Christmas Carol, de Charles Dickens. Mais voilà, Dylan Thomas est un poète et non des moins consumés : comme dévoré par une ardente combustion interne, il brûle et se brûle, tant par ses triomphes que par les scandales qu’il lève autour de lui. Un poète qui, de plus, traîne à ses pages une réputation d’auteur intraduisible.
Il faudrait, pour apprécier pleinement le travail de la traductrice, lire le poème original en regard du texte français – lequel est de toute beauté… L’écriture ici transposée a les simplicités du langage enfantin, le naturel candide des fantasmagories d’enfant, la fulgurance des métaphores poétiques qui hantent les poésies les plus troubles…
Déjà la ville est maritime : le voyage est proche et dans un décor où la mer si souvent monte se confondre avec le ciel comment ne pas être invité à rêver et à franchir le temps et les mondes d’un seul mot d’un seul ?
Un Noël ressemblait tant à l’autre, ces années-là du côté de la ville maritime…
Tous les Noëls roulent vers la mer bifide, comme une lune froide dévalant tête la première le ciel qu’était notre rue…

Le texte, sagement encadré d’un filet noir, semble tenu à carreaux comme une image qu’on aurait collée dans un album tandis que les illustrations au pastel couvrent la totalité des pages – voire courent sur une double page et l’on regrette alors la cassure due à la reliure… mais les images ne s’en tiennent pas là et, sitôt évoqués les cadeaux de Noël, de minuscules vignettes vont s’immiscer dans le texte – canard en celluloïd, bonbons, soldat de plomb… – à la manière, peut-être, de ces images-figures de style qui surgissent, impromptues, çà et là dans le texte :
Des hommes et des femmes, pataugeant ou patinant dans la neige au retour de la chapelle, nez de bistrot et joues de grand vent, tous albinos (…)

Le livre pourrait être « pour enfants ». Mais rien n’est moins sûr… Cela commence par une confusion et de la neige tombée pendant plusieurs jours, mêlée à des voix bruissant dans le sommeil ; puis s’achève sur un endormissement. La boucle du rêve se referme avec le livre – ah, non… pas tout à fait ! avant de rabattre la dernière page, regardez au verso de celle-ci : une petite hache est abandonnée au milieu de la surface immaculée… comme un drôle d’indice chu du poème – un curieux objet qu’aurait matérialisé le miracle des mots, à l’insu du narrateur-rêveur. A-t-il 6 ans ? 12 ans ? Est-il adulte se souvenant ? enfant rêvant ? rêveur fantasmant ? poète pris d’un vertige créateur ? Et puis pourquoi vouloir trancher ? Tout se mêle et rien n’est arrêté – c’est cela qui fait la beauté de ce texte.
Et si les pastels de Miles Hyman, qui s’épanouissent pleine page, toutes couleurs lâchées dans de grandes formes simples, d’un réalisme subtil qu’on dirait abrégé par gommage des détails, semblent tirer l’ensemble vers l’enfance, il ne faut pas s’y fier : ces dessins ont, même dans leurs teintes les plus claires – les roses, pâles ou mâtinés de mauves des cieux crépusculaires, les blancs bleutés de la neige… – un poids d’ombre qui fait régner la mélancolie. Il ne s’y dit aucune joie – rien de cette effervescence limpide qui s’attache aux fêtes de Noël, surtout pour les enfants – mais quelque chose de long et de profond qui, en général, n’étreint que les cœurs adultes. Ils sont, en cela, parfaitement en harmonie avec le texte, faussement enfantin, et beaucoup plus grave qu’un amusement de garnements guettant les chats du voisinage pour les bombarder de boules de neige…

Ce livre écrin – ou peut-être bijou, à moins qu’il ne soit les deux, jouant à la fois le rôle du contenant et du contenu, également précieux l’un et l’autre… – inaugure, nous dit le dossier de presse, le concept du « Denoël de Noël ». Une très belle idée – mais attendrez-vous Noël pour vous offrir Un Noël d’enfance au Pays de Galles ???

isabelle roche

   
 

Dylan Thomas, Un Noël d’enfant au Pays de Galles – avec des illustrations de Miles Hyman (traduit de l’anglais par Lili Sztajn), Denoël coll. « Denoël Graphic », novembre 2005, 48 p. couleurs format 14,5 x 17,5 cm – 13,00 €.

 
     

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Meryon & Baudelaire, Paris, 1860

Aux environs de 1860, Meryon et Baudelaire se rencontrent et imaginent de faire un livre ensemble. Ce projet ne verra pas le jour de leur vivant…

Il y a quelque sorcellerie à réaliser ce qui ne l’a pas été, dit Jacques Damade à la fin de sa préface, juste avant d’exposer l’intention qui a sous-tendu la publication de Paris, 1860 – le désir de mener à son terme une entreprise qui n’a existé qu’à l’état de projet, de rêve entre deux artistes hors du commun, l’un graveur l’autre poète : Charles Meryon et Charles Baudelaire. Quel projet ? Un livre qui réunirait les eaux-fortes de l’un et les poèmes de l’autre, autour de cette tourmente grondante qu’est devenu Paris entre les mains du baron Haussmann. C’est d’ailleurs sous le signe du séisme haussmannien qu’il place sa préface, en citant en exergue ces deux vers tirés du « Cygne » :
Le vieux Paris n’est plus (la forme d’une ville
Change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel)

De la sorcellerie ? Ne faudrait-il pas plutôt voir dans sa démarche le pendant éditorial de la démiurgie romanesque ? Un auteur de roman fait-il autre chose que de réaliser ce qui ne l’a pas été, en s’emparant de faits et de personnages réels pour les refondre, les transformer, les plier aux lois de son imaginaire ? En réunissant selon son intuition les Tableaux parisiens de Baudelaire et les dix-huit Eaux-fortes sur Paris de Meryon, Jacques Damade agit en romancier, et c’est avec l’art d’un conteur – mais qui aurait des précautions d’historien, citant moult documents, n’avançant rien qui ne soit attesté ici ou là – qu’il structure sa préface : après une brève introduction, il va développer l’histoire de la rencontre des deux hommes, la genèse de leur projet livresque en revenant en amont, usant désormais du présent de l’indicatif – nous sommes, à ses côtés, au cœur de son récit, lisant par-dessus son épaule les différentes lettres qu’il déplie l’une après l’autre et dont il lie le contenu par des interventions narratives pleines d’allant qui soulignent combien Meryon et Baudelaire sont frères d’âme. L’écrivain Walter Benjamin, cité en fin de volume dans la seconde annexe regroupant divers témoignages sur Meryon, dira d’eux :
Le poète et le graveur étaient unis par des affinités électives. Ils sont nés la même année (1821) et ils sont morts à quelques mois d’intervalle, tous les deux solitaires, tous les deux gravement malades.

Pourtant, malgré ces affinités électives et le désir fédérateur de l’imprimeur Delâtre, le livre commun ne naîtra jamais : les Eaux-fortes sur Paris et les Tableaux parisiens poursuivront séparément leur route au long de la postérité. Jusqu’à ce que Jacques Damade décide de les réunir. De quel droit ? (…) Le livre réalisé par les deux hommes aurait-il réellement ressemblé à celui-ci ? s’interroge-t-il. Ces scrupules l’honorent. Mais ces questions n’ont, au fond, pas lieu d’être. Le droit dont il use est celui que s’arroge un romancier – et que personne en général ne songe à lui dénier. Il s’approprie ainsi le projet laissé à l’abandon ; le livre né aujourd’hui est devenu pleinement le sien puisqu’il en est le maître d’œuvre et que c’est à lui seul qu’on en doit l’architecture : la préface, la façon dont se succèdent poèmes et images, l’adjonction de divers documents complémentaires, la table des eaux-fortes et, enfin, les notes. 

Sous la couverture un peu austère, dont le brun moiré évoque de vagues volutes qui font songer à « La Pipe » et d’où s’apprêterait à surgir quelque vision fantasmatique – à moins qu’elles ne rappellent ces fumées volant au-dessus des toits figurant sur presque toutes les gravures de Meryon – viennent des feuillets d’un beau papier lisse et mat, de teinte légèrement crème où poèmes et gravures sont parfaitement mis en page et alternent de telle manière, en effet, que puisse bruire ce dialogue entre leurs œuvres dans un monde qui change qu’a surpris Jacques Damade.
Malgré ce superbe travail de fabrication, rien n’est moins évident que d’entendre cette parole-là. Il y a bien une fraternité entre les poèmes et les eaux-fortes et l’on sent que les deux hommes sont pareillement émus de ce qu’Haussmann et Napoléon III imposent à Paris. Mais les vers de Baudelaire, en dépit du titre donné à l’ensemble, pourraient, au fond, être de n’importe où – la « mendiante rousse », « les sept vieillards », les démons qui cognent aux volets et à l’auvent peuvent se rencontrer dans n’importe quelle ville qu’aurait épié de son œil hanté le poète. Tandis que les gravures de Meryon, elles, ne sont que de Paris : certes empreintes d’un onirisme étrange – il n’est qu’à voir les cieux peuplés de créatures volantes dont le graveur a entouré le ministère de la Marine (p. 105) ou la tourelle dite « de Marat », rue de l’école de Médecine (p. 89) – elles restent, en ce qui regarde l’architecture, d’un réalisme sans faille que Gustave Geffroy, cité en fin de volume, qualifie en ces termes :
Des paysages de ville, des places, des rues, des monuments, des maisons, des toits, des fenêtres, des moulures, des pierres – d’une mise en place exacte, rigide, absolue – la réalité sans une erreur, sans une faute.

En voyant ainsi réunis les poèmes de Baudelaire et les gravures de Meryon, on comprend ce qui a pu amener ces deux artistes à s’apprécier et à envisager un projet commun. Mais on comprend en même temps pourquoi il n’a pas abouti. Sans doute le fait que Meryon ait eu l’habitude de graver des vers à même le cuivre, associés à ses dessins, eut-il une bonne part dans cet échec. Mais l’on peut tout aussi bien attribuer celui-ci à la singularité riche et sombre de l’univers que chaque artiste a développé au moyen de l’art qu’il maîtrise le mieux. Deux univers, justement, si singuliers, riches et sombres qu’ils ne sauraient s’accommoder l’un de l’autre ; nulle complémentarité possible : ils ne peuvent s’épanouir que de manière autonome.

Le travail démiurgique de Jacques Damade ne parvient pas à forcer le dialogue entre les deux univers et, paradoxalement, en réalisant ce livre il montre très clairement pourquoi il ne peut exister vraiment – c’est-à-dire consacrer une réelle communion entre les œuvres des deux hommes. Et peut-être est-ce par là qu’il acquiert son irremplaçable valeur documentaire : en accomplissant une « utopie », il expose avec une inégalable acuité pourquoi la rencontre au sens fort entre Baudelaire et Meryon n’a pas pu avoir lieu.
Témoin d’une rencontre avortée, ce livre donne à percevoir les accords complexes – donc conflictuels – qui se sont noués non pas entre deux artistes mais entre deux âmes. Construit comme un dossier d’études, enrichi d’annexes et de références précises, il est d’une remarquable valeur documentaire et, pour utopique qu’il soit, apporte néanmoins une belle pierre à l’histoire littéraire. 

isabelle roche

   
 

Meryon & Baudelaire, Paris, 1860 (préface et annexes de Jacques Damade), La Bibliothèque coll. « Les Utopies de La Bibliothèque », 2001, 20×24 cm, 137 p. – 24,00 €.

 
     
 

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Solander, Voyageuse

Voyages aux quatre coins du monde comme des souvenirs, pour ne pas mourir de la mort de l’homme aimé

« À Matteo, in memoriam« 

Claire, la couverture… Pailletée de poussière d’or comme l’aube d’un jour d’été et de mouchetures mauves comme les cieux crépusculaires. Douce sous les doigts et l’on ouvre le livre tel un territoire secret. Un territoire textuel bipartite : morcelé d’abord, tout en éclats pulvérulents, difficiles à faire tenir au creux d’une lecture linéaire. Puis le texte prend de l’ampleur ; les plages de mots y sont plus étendues, plus vastes, et deviennent plus narratives.

« La première à droite » : une direction à suivre – première page à lire. Un matin, une chambre, un regard – vert qui plus est : la clarté de l’espoir. Tout concourt au commencement. C’est pourtant une fin qui s’annonce – mais on ne le comprendra qu’à demi-mot, au fil d’allusions feutrées : les cheveux coupés ras, l’infirmière, les draps, le médecin… Une maladie peut-être – de celles qui rongent, érodent au long cours ? Pas sûr. Enfin il y a le sommeil ; l’immobilité. La narratrice regarde son homme dormir, à mi-chemin entre la présence et l’absence. Matteo…
Et sa pensée – son écriture – va louvoyer le long de ce sommeil qu’elle sait n’être pas celui des hommes après l’amour, à petits coups de souvenirs – des remontées d’ailleurs et d’enfance, de jours heureux aux côtés de l’homme aimé vont affleurer – de lieux aux quatre coins du monde, de moments de voyage – des gares, des trains, des quais sous les semelles… Des gens aussi, juste des prénoms. Beaucoup d’allusions aux lectures, beaucoup de sensations surtout : des odeurs, le froid mordant la peau, le goût de sel d’un épiderme, la texture rugueuse des draps, la saveur d’une glace ou d’un fruit charnu… L’on se sentirait pour un peu pris au piège des menues choses d’un quotidien de globe-trotter mais c’est bien plus profond que cela : ces résurgences, dont certaines, lapidaires, ressemblent à des coups de griffe – Il paraît que 500 000 personnes transitent chaque jour par la gare du Nord. – avec leurs mines éthérées de grumeaux d’ouate légère, sont autant d’efforts pour survivre et garder le cap vers la lumière malgré le deuil qui se profile.

Quand Irina part trois jours à Lisbonne – en seconde partie – les choses se font plus explicites. Il s’agit pour elle d’obéir à une promesse donnée, celle de partir pour ne pas voir Matteo diminué, fragilisé. Le lendemain même de l’accident elle s’éloigne. Mais finit par désobéir au bout de ces trois jours. Trois jours parcourus d’un bon pas, au gré de promenades le long des rues, ruelles et jardins, de visites dans les musées – là encore, comme précédemment, pulvérulence de références livresques, picturales… l’art toujours à portée de rêverie. Peu de haltes. Le texte, lui, devient fluviatile et perd ses allures de flaques. Il a pourtant ses fissures : çà et là se glisse la voix de Matteo – rêvée peut-être, là-bas, dans la douceur lisboète mais plutôt, sans doute, recréée tout exprès pour ce livre, dont l’écriture, projetée dans le texte même – J’écrirai le livre. Plus tard. Lorsque ce sera l’heure de le vouloir. – est, tout comme les voyages, un effort vers la vie.

On pourrait dire, avec davantage de simplicité, que Voyageuse est l’histoire d’un couple brisé par un accident de voiture. Lui Matteo agonise puis meurt tandis qu’elle, Irina, met en mots son travail de deuil / travail de survie en prenant appui sur ses voyages, ses souvenirs, et les pensées qui lui venaient alors. Oui, on pourrait presque dire cela. Mais ce serait enfermer dans une logique narrative un texte qui prend si subtilement ses distances avec la narration ordinaire… ce serait, somme toute, le trahir un peu.
La vie, in fine, est victorieuse : il y a d’abord ce jardin sévillan où, d’une injonction – Alors vis. – Irina abolit la mort de son homme. Et puis ce livre, surtout, stèle sublime à l’aimé, qui porte sa mémoire au-delà du nid secret qu’elle s’était fait dans le cœur de la narratrice, et par qui, en effet, Matteo vit.

isabelle roche

   
 

Solander, Voyageuse, éditions de La Bibliothèque coll. « L’écrivain voyageur », mai 2005, 90 p. – 12,00 €.

 
     

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Pierre Lartigue, Musicienne du silence – La Pietà d’Avignon

Une très belle et émouvante méditation d’un poète d’aujourd’hui devant une pietà de presque 600 ans

Il arrive que rencontrer certaines œuvres d’art soit une expérience si profonde qu’elle vaille révélation. Ces œuvres comptent parfois parmi les plus connues, celles dont les reproductions sont les plus diffusées de par le monde – mais qu’importe : lorsqu’on se trouve face à elles, tout cela s’oublie ; s’ancre alors en soi la certitude qu’on est seul à percevoir leur chant, leur musique – ou plutôt qu’elles ne se mettent à parler, à murmurer que pour soi. En marge de leur histoire, s’écrivent autant de petites fables particulières, rêvées et vécues, qu’il y a de contemplateurs attentifs – tout yeux tout oreilles…
Pierre Lartigue a connu quelque chose de cet ordre avec la Pietà d’Avignon – un tableau du XVe siècle, que l’on s’accorde aujourd’hui à attribuer à Enguerrand Quarton – croisée une toute première fois au détour de l’Histoire de l’art, d’Elie Faure. En noir et blanc. Il fallait, pour mesurer la musique de ses teintes et de ses formes – Élie Faure parle de leur harmonie comme du « son d’un violoncelle s’élevant au-dessus des tombeaux » (cité en p.15) – aller la contempler en son sanctuaire : le musée du Louvre. Et là, une scène emblématique, métaphore de ce qui s’opère en lui, le dessillement : une jeune Américaine nettoie le tableau, elle en retire les salissures et le vernis obscurcissant avec un coton-tige imbibé de white spirit (quel nom tout de même…).
 
L’on sait combien Pierre Lartigue excelle à dispenser son savoir, les fruits de ses réflexions sur tel ou tel thème avec une insigne légèreté, élégante toujours, et qui vous donne l’impression de l’accompagner au long d’une balade dominicale au cours de laquelle vous l’écouteriez comme vous prêteriez l’oreille aux érudites divagations d’un vieil ami. Balade : le mot est choisi à dessein ; la déambulation est au cœur du texte – arpenter les couloirs et les salles du Louvre, passer incessamment, comme par pas glissés, de la description de la scène peinte à l’analyse d’un élément, de l’anecdote personnelle ou du souvenir aux connaissances dont on dispose sur l’œuvre, d’une extrapolation rêvée à des considérations profondément philosophiques…

Le texte est ainsi : comme vagabondant. Le tableau est très finement décrit ; d’infimes détails sont révélés – tels l’identité des fleurs représentées dans les auréoles, et ce qu’elle symbolisent, le motif peint en arrière-plan, à peine perceptible, la position des mèches de cheveux du Christ… qui attestent de l’acuité du regard que l’auteur a posé sur l’œuvre. Pierre Lartigue décrit au présent, en phrases courtes aux inflexions pleines de vie, comme s’il retenait son souffle et rendait compte, à voix blanche, non pas d’un tableau vieux de presque 600 ans mais d’une scène en train de se dérouler là sous ses yeux… Toute minutieuse qu’elle soit, la description est ouverte aux quatre vents de la fantaisie de l’auteur : çà et là il se prend à rêver à partir d’un élément de l’image – le chanoine s’est rasé il y a deux ou trois jours – ailleurs il évoquera tel souvenir personnel et insère les références érudites comme s’il musait le nez en l’air dans la masse des connaissances.
L’on suit ainsi Pierre Lartigue mot à mot, phrase à phrase jusqu’à ce détail infinitésimal, invu encore, ou non compris à sa juste valeur : un angle laissé sur la peau du Christ entre deux écoulements. L’inscription d’une durée. C’est un certain rapport au temps et à la lumière qu’il faut apprendre à voir dans le tableau… Une grande leçon de vue et de vie, dispensée avec quelle sobriété ! et quelle alacrité dans le phrasé ! comme s’il fallait au mystère des rehauts de joie pour que l’on en ressente toute la profondeur…
Une chose, enfin : ce que l’auteur dit de la Pietà – Derrière une apparente simplicité, il s’agit d’une peinture savante, intelligente, pleine d’échos et de consonances – s’applique au mot près à son livre…

Elle est retrouvée l’Éternité, annonce Pierre Lartigue. La lumière aussi, éblouissante et soulignée d’ombre. Lumière et éternité dans ce tableau, et dans ce livre, entre l’épiphanie des premières pages et la fumée fragile de la dernière : le temps de la contemplation s’est ouvert à nous, un peu de mystère s’est éclairé – la Pietà d’Enguerrand Quarton, le regard et les mots du poète ont accompli leur œuvre…
Vous qui connaissez ce tableau, sans doute le verrez-vous différemment après avoir lu ce texte – vous aurez appris à voir, et à entendre avec les yeux. Et moi qui la découvre ici, comme jadis Pierre Lartigue dans l’Histoire de l’art d’Élie Faure, sans jamais l’avoir vue avant, fût-ce en photo, je vais de ce pas au Louvre. Rien que pour elle

isabelle roche

NB – Musicienne du silence fait partie d’une singulière collection d’essais esthétiques : le format des livres y est inhabituel (17 x 21), les sujets inattendus – les titres ci-dessous le disent assez… Le style est toujours d’un exquis raffinement, marqué du sceau de la personnalité de leur auteur, et loin de toute pédanterie. L’on y apprend beaucoup, et fort gaiement. Ce sont de très beaux livres par leur aspect, par la qualité de l’iconographie et de la mise en page. 
Regrouper des livres aussi typés expose à n’en pas publier beaucoup et, de fait, cette collection ne compte aujourd’hui que deux autres titres :
Jean-Claude Lebensztejn,
Miaulique : fantaisie chromatique
Anne-Marie Lecoq, La Leçon de peinture du duc de Bourgogne : Fénelon, Poussin, et l’enfance perdue.

NB 2Lire notre entretien avec Pierre Lartigue et, pour en savoir plus sur les éditions du passage, un article et un entretien avec Marike Gauthier.

   
 

Pierre Lartigue, Musicienne du silence – La Pietà d’Avignon, Le Passage, mars 2002, 87 p. – 18,30 €.

 
     

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A 20, Lettres à Martine

Le nom de cet auteur haïtien s’épelle comme une énigme et ces Lettres sont difficiles à nommer

Son nom s’épelle comme une énigme, A20, auteur haïtien qui puise dans ses racines un tempérament mêlé. L’auteur est en présence dans ses écrits, les lettres à Martine sont un labyrinthe de mots qui s’acheminent en flots vers le cœur de cette personne. On découvre, au fur et à mesure, un lexique mystérieux. Parfois le sens échappe à la raison mais s’inscrit plus loin, s’enracine, se fond à notre terre intérieure. Et plus tard, ressurgit, limpide.
Voilà son écriture, voilà son être, inscrit, transcrit, déposé en strates. La découverte est comme un voyage initiatique qui dévoilerait un visage inconnu. Les pourtours se dessinent au travers des femmes qui lui parlent, lui envoient des vagues de mots qui l’interpénètrent. Les mots, l’amour, à la recherche d’une étendue capable de les laisser s’exprimer. Comme si aimer changeait votre langue première, votre langage intime.

Lettres à Martine est un écrit difficile à nommer, il y a trop de chairs, trop de corps, une densité qui se serre dans ses 69 pages trop courtes.
Les limites physiques de « l’objet-livre » sont pourtant explosées dès que l’on pénètre dans cette littérature microcosmique qui utilise tant de dimensions pour se former en univers. C’est la traversée d’un trou noir, l’expérience d’une dilatation de l’espace et de la matière au travers des mots. L’alchimie se consume au cours de la lecture, l’essence même de l’écrit nous corrode et dans les méandres de quelque chose qui se joue au-delà des pages et jusqu’à travers nous-mêmes, un personnage se construit, dessiné de centaines de mots agglomérés. Sans précédent, nous sommes happés par l’univers scriptural d’A20. Le sens commun est détourné, les mots sont mâchés, bouillottés puis refondus au travers des paroles qui nous sont dévoilées.

Mais alors, faut-il parler d’amour ? Il s’agit plutôt de voyage, d’itinéraires et de regard. La parole de cet homme qui observe, immobile, les désirs et les mots de l’autre et se laisse pénétrer. Le voyage est une absorption de l’autre, et cette quête crée le mélange. Mais encore, est-ce de l’amour ? N’est-ce pas plutôt une matière, une création en fait, qui va bien au-delà de l’amour tel qu’on le définit le plus souvent. Il nous permet d’explorer une dimension inattendue, celle du verbe qui construit, celle du mot qui modèle. L’être devient souple, sa limite n’est plus aussi précise, la frontière se déplace entre l’intérieur et l’extérieur et le dictionnaire du corps est en perpétuelle réédition. L’auteur est à New York où se vivent ses passions, mais son être vibre d’Haïti aussi bien que de l’enfance et des femmes qui l’approchent. Les terres habitées sont autant ses pays que les femmes qui le conquièrent ; le verbe l’habille et il se tient debout, le regard transparent, à la croisée des mondes.

L’écriture d’A20 est vibrante et poétique, énigmatique et nourrie de multiples influences. Elle possède une densité qui lui donne corps et plonge le lecteur au cœur du personnage, le rendant plus familier, nous enrichissant de ce regard si particulier que seul possède le poète. Ce livre lu nous laisse plus intenses et déroutés de ce voyage au cœur de la matière.

karol letourneux

Du même auteur :
La Suzannade, Rivarticollection (New York), 2002, 220 p. – 14,00 $
Marasa, Rivarticollection (New York), 2004, 220 p. – 16,00 $
Visitez le site des éditions Rivarticollection

   
 

A 20, Lettres à Martine, éditions Rivarticollection (New York), 2001, 69 p. – 12,00 $.

 
     
 

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Georges Pérec, Penser, classer

Il se passe des choses, au 13 de la rue Linné…

Au 13 de la rue Linné

Digressions sur un détail déterminant
du second chapitre d’une œuvre de Georges Perec

J’emménage. Je classe, pense, me souviens, lis, écris cette note sur ma nouvelle table de travail, en fixant les objets ; je range mes livres sur la ruse, les ouvre, avec l’art et la manière, me demande si ceci est un texte critique, un prétexte, une esquisse, une supercherie ou un poème. Je me nourris de pain et de confiture, je m’endors, me réveille, je rêve, me rappelle et me retourne. Je jubile et jouis, circonscrit à ma solitude pourtant si partagée.

Pour comprendre, il faut remonter quelques jours avant. Mon premier appartement parisien devait être sous les toits. Je me voyais déjà écrire à l’instar des maudits. Aux mystères d’Eleusis, une librairie ésotérique désertée qui était déjà un premier signe. Mais je ne suis pas maudit et le kykeon peut se déguster dans tous les coins. Je ne le boirai donc pas sous les toits mais sur la cour, avec au moins la certitude de ne pas trouver la clé sous la porte.

Je pense à Georges Perec, à celui qui fut son ami, qui maintenant est le mien et qui m’apprit la nouvelle (« que de qui » vous dites-vous !), aux mêmes pavés foulés sous ma fenêtre, au Voyage d’hiver en plein été, bref, ces quelques lignes pour parler de la rue Linné, pour savoir ce qui nous sépare et nous unit, comme cela, sommairement, simplement pour le plaisir de tirer les morts de leur sommeil et les mots du dictionnaire. Et pour ensemble tirer des modes d’emploi de la machine, sur la vie et la parole mais toujours avec la plume.

J’habite donc au 13 de la rue Linné, Paris Rive Gauche, Quartier Latin, dans la cinquième vertèbre du serpent. C’est une loi qui défie le hasard, une synchronicité spéciale, une coïncidence programmée d’En haut. Cela ne vous dit peut-être rien, peut-être vous en foutez-vous. Mais là n’est pas l’essentiel. L’essence du ciel est ailleurs. Là où marchent les hommes de tous les miracles. Là où vivent les maîtres, où pullulent les passeurs, où surviennent les poètes aux cadeaux plein leur sac.

Ce texte n’est pas un poème, ou peut-être que oui, ce texte n’appartient à rien, il défie les genres, ces « pires ennemis » qui comme le disait Michaux, ne vous ratent pas si vous les avez ratés du premier coup. Ce texte est un exercice de style ou de sens, c’est selon. Sûrement un prétexte tout autant qu’un métatexte. Il ne se classe pas mais se pense longuement. Écriture à contraire sûrement, mais ne s’attachant qu’au fond, à ce qui fait que la littérature nous éveille ou nous endort, à ce qui fait sa force. À ce qui fait qu’elle nous change et nous pousse à la conversion de l’être. Car la littérature doit pousser à la contagion, à la combustion de nos croyances, à l’interrogation du monde et de la langue, à l’aggravement de la question et peut-être un jour, à la réponse.

« De quelques emplois du verbe habiter » : le deuxième chapitre de Penser/Classer – œuvre posthume publiée dix ans après W et avant Ellis mais vingt après Les Choses et avant ce modeste papier – me met l’eau à la bouche. Disons la bière, pour être vraiment sincère. Et aussi un peu de vin, un peu de rire, un peu de rêve. Georges notait justement :
Si je passe devant l’immeuble dans lequel je demeure, je peux dire « j’habite là » ou, plus précisément, « j’habite au premier, au fond de la cour » (…)
Si je suis dans ma rue je peux dire « j’habite là-bas, au 13 » ou « j’habite au 13 » ou « j’habite à l’autre bout de la rue » ou « j’habite à côté de la pizzeria ». Si quelqu’un à Paris me demande où je crèche, j’ai le choix entre une bonne dizaine de réponses. Je ne saurais dire « j’habite rue Linné » qu’à quelqu’un dont je serais sûr qu’il connaît la rue Linné ; le plus souvent je serai amené à préciser la situation géographique de ladite rue. Par exemple : « j’habite rue Linné, à côté de la clinique Saint-Hilaire » (…) ou j’habite rue Linné, c’est à Jussieu » ou « j’habite rue Linné, à côté de la faculté des sciences » ou bien « j’habite rue Linné, près du jardin des Plantes » ou encore « j’habite rue Linné, pas loin de la mosquée ». (…) Par contre, je risque fort de ne pas être compris si je dis des choses comme « j’habite par 48°50 de latitude nord et 2°20 de longitude est » ou « j’habite à 890 kilomètres de Berlin, 2600 de Constantinople et 1444 de Madrid ».

Je rajouterais après avoir dit « j’habite » : je demeure, je loge, je réside, je vis, je crèche, j’occupe, je peuple, je hante, j’anime, je suis possédé plus que je ne possède et je sais paradoxalement grâce à Proust que l’avenir habite en moi sans que je le sache. Tout est dans la racine du mot habitare emprunté au latin habit, habitus, qui signifie « manière d’être », « maintien, attitude ». Et lorsqu’on aime les choses signifiantes, on est alors royalement servi. Mais l’attitude ainsi désignée relève de l’aspect extérieur et non – faut-il être déçu ? – de l’intérieur. Car dois-je rappeler ici, l’habit ne fait pas le moine. Je rajouterais encore : Linné était botaniste. Carl von de son prénom. Mort en 1778. Mais cette information ne dira pas à mon interlocuteur comment venir mais peut-être qu’enfin il saura pourquoi. Synchronicités en séries, Linné passa sa vie à classer les plantes. À penser et à classer. Comme nous, durant des nuits entières.

Je crèche donc dans le cinquième arrondissement au cœur de la capitale. Qui l’aurait cru. Je serais tenté de dire Lustucru mais vous ne me croiriez pas. C’est pourquoi je l’écris. Je fais les cent pas sous les arbres du jardin des Plantes pour voir les kangourous captifs. Il y a Bill, Jack, et Coco le kangourou cagoulé qui capte mon attention. Je leur ai promis de venir les voir souvent pour essayer en vain de les soulager de leur claustration. Proverbe : « quand la pupille se dilate, avec les kangourous on s’éclate. » Vous vous demandez peut-être pourquoi je tiens de tels propos. Posez-vous la question sans chercher la réponse. C’est le seul moyen de la trouver dans ce paragraphe fou. Comprenne qui peut. J’ai décidé de faire acte de foi dans l’honnêteté et dans l’humour avec le plus grand sérieux, dans le refus de m’identifier à ce qu’en pensent les autres et dans la force al(li)térée des résonances.

Je flâne parmi les fleurs avec dans la tête des souvenirs d’enfance, je fleure à plein poumon l’odeur des livres sans coquille de la rue Saint-Jacques, de tous ces kilos de papier que l’on feuillette rue des Écoles, tous ces mots qui continuent de nous hanter quand on marche sur le quai Saint-Michel. Je troque les Pyrénées contre Geneviève, c’est foi plus que folie mais surtout pas l’occasion d’en faire une montagne. Et, je vous le dis, agiter ses jambes de Saint-Germain à Saint-André des Arts avec les mots de Georges en tête, ça vaut bien plus une pépite d’or qu’un panier de lard, une poignée de gens qu’un grand paquet de plumes.

Au 13 de la rue Linné, je n’habite pas très loin de Paulhan, près des arènes de Lutèce où l’on ne jette plus personne aux lions mais où l’on tient bêtement son chien en laisse sans se lasser. La joie d’être à Jussieu, d’être plus bohème que bourgeois, de manger dans la rue Monge, de croquer un légume sur Cardinal-Lemoine et de boire encore aux « heures joyeuses » de la bière bon marché en observant les flirts de la rue Mouffetard depuis la fontaine de la Contrescarpe qu’il m’est difficile d’esquiver.
Pousser jusqu’au Saint-Sulpice, trouver dans l’icône une école du regard, un éveil de la vue et de la voie, tremper ses mains dans l’eau bénite qui baptisa Baudelaire et le Marquis de Sade, fumer un clope comme Perec à l’angle des Canettes, peindre avec des mots les hommes pipe en bouche, sonder peut-être leur psychisme avant de rentrer chez soi écrire des soleils qui parfois ne sont que des sottises plutôt sombres, qui parfois sont des sentences plutôt sages. 

Je disais donc, j’habite là, ici maintenant et entier, au sud de la Seine, à environ soixante kilomètres de Fontainbleau et des philosophes qui peuplaient sa forêt et qui parfois s’y promènent encore avec pour seul souci la sensation de leur corps. Trente minutes de train, plusieurs jours de marche, mais qu’importe le moyen tant qu’on atteint le but ? Si je trace un cercle d’un rayon de mille mètres sur la carte en prenant le 13 de la rue Linné comme point central et que j’inscris neuf points également répartis – comme Salle Pleyel – je remarque que le point neuf au nord, à la parfaite verticale de la cour, correspond à peu près à Pimodan. Pour le reste, vous n’avez qu’à vous munir d’un compas.

J’habite au treize – la superstition me fait glousser – et je suis né un premier. Le jour de la fête du travail. Tout un symbole qui fait – je serais tenté de dire « pourtant » – souvent sourire. Surtout les autres. Jussieu : ligne 7. Une loi inaltérable. Un chiffre sacré. La Mosquée à quelques pas et deux Georges aperçus parmi tous ces gens. Je me demande quelle est la direction de la rue Daru, quels loups vais-je trouver rue du Colonel-Renard et à quels fantômes je vais faire face. Je n’ai qu’à faire quelques mètres pour aller chercher de quoi trinquer à la santé des anciens. Quelques minutes de métro pour trinquer à celle des idiots. Quelques anagrammes avec mon nom pour évoquer le poète de l’espoir et l’espoir du poète. Je serais tenté de dire : c’est Linné-aire. Et de rajouter : qui commence. Comprenne qui peut encore, il est certes plus aisé de jouer avec les lettres de la rue Linné qu’avec les lois de l’évolution. Je vous l’accorde, sans guitare à la main mais avec l’harmonium dans l’oreille.

J’habite Paris, ville ésotérique plutôt qu’olympique. C’est mieux comme ça. Ville Lumière. Paris des poètes et des passeurs. Et beaucoup de passants à l’étrange psychisme. Je vais dire quelques mots à Morrison, quelques banalités à Balzac, quelques nuits des plus noires à Nerval et vais et va et viens du Père-Lachaise à rue Linné, de la Vieille Lanterne à l’île Saint-Louis, voir Pimodan et la confiture qui coule verte dans la Seine. Je vous dis que je la vois. Le Pont se marie bien avec un divorcé au beurre doux, et pour finir, un seau de café noir au 47 de la rue Raynouard à regarder passer la fille aux yeux d’or et l’ombre de Louis Lambert que je n’arrive à voir rue Linné.

Que me demande-t-on, au juste ? Si je pense avant de classer ? Si je classe avant de penser ? Comment je classe ce que je pense ? Comment je pense quand je veux classer ? […]
Tellement tentant de vouloir distribuer le monde entier selon un code unique ; une loi universelle régirait l’ensemble des phénomènes : deux hémisphères, cinq continents, masculin et féminin, animal et végétal, singulier pluriel, droite gauche, quatre saisons, cinq sens, six voyelles, sept jours, douze mois, vingt-six lettres.
Malheureusement ça ne marche pas, ça n’a même jamais commencé à marcher, ça ne marchera jamais. N’empêche que l’on continuera encore longtemps à catégoriser tel ou tel animal selon qu’il a un nombre impair de doigts ou des cornes creuses.

Il est clair qu’on ne catégorise pas avec des cornes creuses mais plutôt avec ce qui se crée dans le corps et dans le cœur, sur la qualité d’être plutôt que sur la dimension du masque.

J’ai l’impression qu’avant Linné je n’habitais nulle part. Je viens d’une autre planète pourtant superposée à celle-ci. J’habite maintenant la planète Terre, la troisième (…) des planètes principales du système solaire dans l’ordre croissant de leur distance au soleil précise Georges. C’est la main de Dieu qui m’a amené là ici et maintenant pour remplir une tête encore trop vide, préciser une vie encore trop vague.

Pour ma part, je me comparerais plutôt à un paysan qui cultiverait plusieurs champs ; dans l’un il ferait des betteraves, dans un autre de la luzerne, dans un troisième du maïs, etc. De la même manière, les livres que j’ai écrits se rattachent à quatre champs différents, quatre modes d’interrogation qui posent peut-être en fin de compte la même question, mais la posent selon des perspectives particulières correspondant chaque fois pour moi à un autre type de travail littéraire.
Que dire de plus si ce n’est que le paysan peut aussi cultiver de l’herbe et faire pousser des mots, que cette grande question doit certes être maintes fois formulée jusqu’à l’épuisement du lieu ?

Au 13 de la rue Linné, on aime la langue, on dévore les livres à plat ventre sur son lit et on les écrit assis sur un coussin, en attendant les festins d’amis, les agapes gargantuesques et les banquets bénis.
 
(…) mon ambition d’écrivain, notait notre ami Georges, serait de parcourir toute la littérature de mon temps sans jamais avoir le sentiment de revenir sur mes pas ou de remarcher dans mes propres traces, et d’écrire tout ce qui est possible à un homme d’aujourd’hui d’écrire : des livres gros et des livres courts, des romans et des poèmes, des drames, des livrets d’opéra, des romans policiers, des romans d’aventures, des romans de science-fiction, des feuilletons, des livres pour enfants…
Avec grand plaisir Georges, et bien d’autres encore, des livres ronds et des ovales, des visages, des voyages et même de ceux qui n’existent pas et qui ne s’écriront jamais. Mais écrivons-les quand même et trouvons et prouvons notre mouvement dans la marche.

(…) de la succession de mes livres, rajoutait ce cher Georges, naît pour moi le sentiment, parfois réconfortant, parfois inconfortable (parce que toujours suspendu à un « livre à venir », à un inachevé désignant l’indicible vers quoi tend désespérément le désir d’écrire), qu’ils parcourent un chemin, balisent un espace, jalonnent un itinéraire tâtonnant, décrivent point par point les étapes d’une recherche dont je ne saurais dire le « pourquoi » mais seulement le « comment » : je sens confusément que les livres que j’ai écrits s’inscrivent, prennent leur sens dans une image globale que je me fais de la littérature, mais il me semble que je ne pourrai jamais saisir précisément cette image, qu’elle est pour moi un au-delà de l’écriture, un « pourquoi j’écris » auquel je ne peux répondre qu’en écrivant, différant sans cesse l’instant même où, cessant d’écrire, cette image deviendrait visible, comme un puzzle inexorablement achevé.

Notre vie peut être le plus merveilleux de nos livres – s’écrivant chaque instant sans retour – parce qu’elle nous offre généreusement la possibilité d’être l’auteur de notre liberté, le maître de nos propres mots afin de modeler notre propre monde. Il suffit d’en prendre conscience et d’en comprendre le mode d’emploi.
Tout imaginer sans se perdre, oser tous les rêves, relever tous les défis, tenter toutes les mises en pièce, braver toutes les mises en boîtes. Saisir les synchronicités, jalonner avec les jubilations du hasard. Savoir, être et comprendre. Vouloir, pouvoir, faire et lâcher prise. Se taire enfin, et laisser jaillir la Joie.

Soyons résolument de tous les miracles.

pierre bonnasse

   
 

Georges Pérec, Penser, classer, Le Seuil coll. « Librairie du XXe siècle », mai 2003, 175 p. – 15,00 €.

 
     
 

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Jean-Bernard Pouy, L’Expédition Sanders-Hardmuth

JBP part à la découverte des chercheurs de l’expédition des Sept boules de cristal, une des aventures de Tintin, le petit reporter belge

Qu’on l’aime ou pas, Tintin, le petit reporter belge créé par Hergé, hante l’imaginaire de nombreux enfants de 7 à 77 ans. Avec L’Expédition Sanders-Hardmuth, le maintenant fameux JBP revient sur un des nombreux épisodes de la saga, je veux parler des Sept boules de cristal. Dans cet épisode, des chercheurs retour d’Amérique du Sud et du pays des Incas avec une momie, sous la houlette du professeur Bergamotte, ami de Tryphon Tournesol, compère lui-même de Tintin et du Capitaine Haddock, doté d’une surdité sans pareille, sont hospitalisés, tous victimes d’une léthargie profonde. La malédiction est là. Toutankhamon et son mythe aussi.

Soixante-deux ans après, cet épisode de Tintin ayant commencé à paraître dans le journal Le Soir, avant d’être fini puis publié en 1948, JBP revient sur le devenir de ces chercheurs de cette fameuse expédition dont on ne sait ce qui leur est arrivé. Tour à tour, Anton Sanders (1908-1961), Hippolyte Bergamotte (1893-1955), Jacques Clairmont (1905-1968), Félix Cantonneau (1898-1948), Marc Charlet (1900-1999), Armand Laubépin (1898-1953) et Bruce Hornet (1893-1983) voient leurs biographies scrupuleusement détaillées.

Y sont adjointes des bibliographies tout ce qu’il y a de plus factices qui sont d’une lecture jouissive par les nombreux JDM (jeux de mots) qu’y insère JBP. Si certains sont des private jokes, d’autres sont hautement accessibles. Tout y est touffu, jugez plutôt le début de la bibliographie d’Anton Sanders :

Stoecker, l’exemple de la rigueur, de Irin Asp, éd. Dubois, Bâle 1954.
Psycho-géographie du médicament : le cas Suisse, de Égic Asp, éd. Grorénal, Lorient 1973.

On y retrouve les fameux Irin Asp (Aspirine) et Égic Asp (Aspégic). Le premier est édité aux éditions Dubois chères à JBP (Scions du bois…) à Bâle (plus loin, JBP n’hésitera pas à faire un JDM des plus graveleux au sujet de cette ville que lui seul peut se permettre) et le second aux éditions Grorénal (ici, le lecteur lambda peut être perdu, hommage à l’ancien éditeur de la « Série Noire », appelé « Le Gros », aujourd’hui directeur de collection chez Fayard, j’ai nommé Patrick Raynal, Breton de son état, d’où la localisation de sa maison à Lorient…).

Le profane retrouvera de nombreux hommages. Francis Mizio est aux premières loges. Les JDM s’organisent selon une thématique rigoureuse. JBP n’est pas un adepte des littératures à contraintes pour rien. On découvre même des contraintes dans les contraintes. JBP n’hésite pas à faire se côtoyer la facilité et la recherche pure et dure. On finit ce livre la tête à l’envers. Chercher ces JDM tourne rapidement à l’obsession. Certains demeureront introuvables, avec la meilleure volonté du monde. Des fois, plus on s’échine à essayer de trouver, moins on trouve. Certains sont évidents pour certains lecteurs, d’autres pour d’autres. C’est donc un livre de partage. On se flagelle devant son aveuglement après que l’on nous a révélé un JDM pourtant hyper visible. Des fois, on quitte le livre en sentant que l’on a manqué quelque chose que l’on trouvera peut-être un jour. La piste se trouve sûrement dans un autre livre de JBP.

Que dire de plus sur cet ouvrage rafraîchissant et sans prétention autre que celle d’amuser son auteur et à travers lui ses lecteurs ? La maquette fait de ce livre un bel objet. Les Tintinophiles apprécieront la quatrième de couverture qui reprend celle des albums au fond bei(l)ge, l’intérieur au ciel étoilé et les deux premières vignettes en noir et blanc des Sept boules de cristal. Chaque sortie de chez ADK est un micro-événement mais qu’il ne faut pas rater sous peine de laisser passer une bonne occasion de se divertir.

julien vedrenne

   
 

Jean-Bernard Pouy, L’Expédition Sanders-Hardmuth, Antoine de Kerversau éditeur, mai 2005, 48 p. – 10,00 €.

 
     

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Marc Blanchet, Trophées

Cinq récits inspirés par des motifs légendaires mais qui vont bien au-delà d’un certain fantastique mythologique

À un certain degré de lecture – le premier, peut-être – les cinq récits mythiques que compte Trophées appartiennent indéniablement au registre fantastique : l’on y croise successivement une licorne, une statue de marbre qui prend vie, un expérimentateur démoniaque, un être mi-homme mi-taureau, et enfin les curieux vestiges d’une énigmatique expédition archéologique. Mais rien n’est dit si clairement que l’on puisse être tout à fait sûr de sa lecture ; l’on baigne, en quelque sorte, en pleine certitude incertaine : si l’on reconnaît, au plus intime de soi, telle ou telle référence, telle ou telle allusion – les exactions nazies dans « La sentinelle endormie », l’histoire d’Amphitryon dans « L’âme-sœur » mâtinée sans doute d’un soupçon de la « Vénus d’Ille » de Mérimée – quelque chose d’indistinct dissuade de s’en tenir là et invite à percevoir le texte autrement. On glisse sur ces transparences – rares au demeurant – pour se retrouver ailleurs. Et l’aventure de se réitérer de texte en texte.

Jusqu’à « Dévoration », où l’étrangeté est portée à son comble – du moins à mes yeux. Je suis restée au pied de ce texte comme à celui de ces montagnes dont les cimes sont à jamais tues aux regards par des brouillards éternels : j’en pressentais l’insigne magnificence sans en pénétrer les arcanes. Je n’ai pu en percevoir les contours narratifs. J’ai cru y deviner la vie nourrie de mort, la naissance procédant d’une fin lente, et si mon intuition est juste, ce serait à dire que Marc Blanchet tutoie ici plus directement qu’ailleurs, à sa manière très personnelle, l’ultime secret du monde – la vie / la mort, leur pourquoi leur comment et leur sertissure dans le temps – et que l’entendement s’y affaisse… à quoi bon, alors, le sens – ce que l’on entend généralement par ce mot ? Ne peuvent plus avoir cours que des tentatives d’approche, des circonvolutions. Celles qu’offre « Dévoration » sont de haute énigme, et sublimes aussi. C’est d’ailleurs à leur aune que se mesure l’attrait du livre : la quatrième de couverture a emprunté ses lignes à ce texte. Le test est imparable : ou bien la musique gonflée d’ombres vous émeut sans que vous éprouviez le besoin d’analyser sur quoi repose votre émotion – et vous repartez avec le livre, y devinant la source possible d’une ivresse nouvelle – ou bien les premières mesures déjà vous heurtent et vous abandonnez le mince volume à son présentoir.

Le cinquième récit – dont le titre même est emblématique : « Le dernier » – semble raconter, regarder les précédents sous couvert d’une fiction rendue partielle, et communiquée par bribes : des pages arrachées. Ce texte se lit comme la métaphore du recueil et de la démarche de son auteur : aux explorations souterraines du narrateur, archéologue, répondent les puisées que l’auteur a effectuées dans notre mémoire collective ; les pages arrachées en restituent le résultat forcément fragmentaire. Pages qui sont au nombre de sept – autant qu’il fallut à Dieu de jours pour créer le monde, là encore un rapprochement d’ordre mythologique, et qui serait le signe de l’entreprise démiurgique de tout écrivain. Là, tel un artefact mis au jour et révélant un petit morceau d’histoire humaine, se trouve la clef des Trophées, ces mots de la dernière page arrachée qui ressemblent à une sorte d’ « avertissement au lecteur » rétrospectif :
Méfiez-vous de ces histoires où l’on frôle le mythe pour mieux le pervertire, faire revivre l’impossible, méfiez-vous des licornes imaginaires ou des statues en marche. Ou alors, rendez-les possibles, vraies, parce qu’en vous de tels monstres réclament un corps pour changer l’image de la beauté, piétiner les livres.

Tout, dans Trophées, semble procéder de la métaphore, du symbole, de l’allusion ou de la référence à la fois entendue et cachée… les « histoires » s’y racontent comme à tiers mots, d’une écriture simple certes dans ses apparences premières – pas de vocabulaire rare ou de tournures qui le seraient plus encore – mais qui recèle en elle des puits sombres, qui projette de profondes ombres portées : du sens tapi au creux des phrases qu’il faut un certain temps pour saisir et qui, du reste, ne se manifeste pas toujours, du moins sur le moment. Oui, l’écriture de Marc Blanchet est mystère, un mystère d’autant plus insondable qu’il se creuse au cœur d’une grande simplicité de langue…
Trophées envoûte, dérange, bouleverse la conception que l’on peut avoir du fantastique – sa lecture a des effets sismiques.

isabelle roche

   
 

Marc Blanchet, Trophées, éditions Farrago, mai 2005, 125 p. – 15,00 €.

 
     

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Naissance du fantôme, une anthologie

Une anthologie délectable qui se propose de mettre en évidence le nouveau fantôme qui naît en littérature aux environs de 1870

Il faut d’emblée, et avant tout autre considération, louer la conception de l’ensemble : son architecte Jean-David Jumeau-Lafond s’y comporte en guide de premier choix, qui prend soin de préciser son projet dans une brève introduction d’une rare qualité, aussi concise que riche et pertinente. Il y explique notamment qu’il ne s’agit pas de dresser ici la taxinomie des différentes formes que l’homme, au fil de son histoire, a pu donner au fantôme en tant qu’agent de l’au-delà, ni d’analyser les rôles que les arts ont assigné, au cours de leur histoire, à cette figure pour le moins difficile à décrire, à qualifier. Non, son propos sera beaucoup plus… chirurgical, si l’on peut oser le mot : il remarque avec finesse qu’aux alentours des années 1870 / 1880 un fantôme nouveau prend place dans la littérature ; un fantôme qui cesse d’être un simple ingrédient narratif mais devient, en quelque sorte, un manifeste idéologique, vecteur des conceptions et des interrogations philosophiques des écrivains et poètes.

Au lieu de défendre sa thèse par le moyen d’un essai de type universitaire, il invite à plonger directement dans la matière première de sa réflexion : les textes. Il n’y a pas lieu, ici, de discuter ses choix : la constitution d’une anthologie comporte toujours une part d’arbitraire, a fortiori quand elle n’a pas d’ambition scientifique ; elle reflète la sensibilité de son concepteur et s’apparente à une visite sommaire de sa bibliothèque privée. Ainsi que nous le remarquions plus haut, Jean-David Jumeau-Lafond est un guide parfait : chaque texte est introduit par une présentation rapide qui précise bien en quoi il s’inscrit dans le projet qui a gouverné à la préparation de l’anthologie. L’on ne perd ainsi jamais de vue que nous avons entre les mains un tout cohérent qui entend mettre en évidence la signification particulière que prend le fantôme dans les dernières décennies du XIXe siècle – une fin de siècle à la fois symboliste et scientiste, pleine d’incertitudes, de contradictions, et qui porte la marque d’une certaine détresse métaphysique.

L’on commence sa visite en terrain connu – les deux premiers textes sont signés respectivement Edgar Alan Poe (« Morella ») et Villiers de l’Isle-Adam (« Véra »), deux auteurs qui rayonnent encore dans notre paysage littéraire et dont le nom n’a pas été réduit au flou avec les années. Mais ce n’est pas cette notoriété seule qui leur vaut d’ouvrir les portes de cette anthologie : l’on reconnaît vraiment dans chacune de ces nouvelles ce fantôme métaphysique que traque Jean-David Jumeau-Lafond – la métaphore de cette âme que l’homme du temps est en train de perdre dans son ivresse matérialiste. Et aussi bannière brandie en réponse à l’esthétique naturaliste.
À travers les neuf nouvelles réunies ici – les trois derniers textes du recueil relèvent du témoignage, de l’analyse – et par-delà le style propre à chaque auteur, on perçoit très clairement un art commun de faire vibrer au creux des mots cet Ailleurs dont participe le fantôme, une façon de guetter puis de circonvenir par l’écriture les palpitations secrètes de l’inerte – meubles, bibelots… – qui n’appartiennent qu’à cette époque et à ses poètes. À travers ces textes s’esquisse aussi, outre la variété des figures fantomatiques, le portrait du « côtoyeur » de fantômes – un véritable type littéraire : enclin à la solitude, en proie, souvent, à un grand désarroi psychologique, il vit détaché des contingences de la vie quotidienne, il se voue à l’étude, à la lecture, à la rêverie. En d’autres termes, il est déjà, avant même d’être confronté aux fantômes, comme à mi-chemin entre l’ici-bas et l’Au-delà.

Pour clore son recueil, Jean-David Jumeau-Lafond quitte le terrain de la prose de fiction pour le témoignage et l’analyse – un récit de Gustave Boucher rapportant une séance de spiritisme chez Huysmans puis deux textes traitant de la photographie naissante, l’un écrit récemment par Jean-Pierre Avice, l’autre dû à Jules Bois, un écrivain dont l’œuvre se déploie à la charnière des XIXe et XXe siècles. Notre chasseur de fantômes fin-de-siècle montre ainsi combien ceux-là sont ambivalents : convoqués à l’envi par les tenants d’un idéalisme esthétique et philosophique, ils le sont tout autant par les adeptes de la science-reine qui cherchent par tous les moyens à leur donner corps grâce aux nouveautés techniques mises à leur disposition – ici en l’occurrence la photographie.

L’on regrettera que l’agréable et légère déambulation textuelle que propose Jean-David Jumeau-Lafond ne se prolonge pas davantage ; l’on eût aimé poursuivre encore longtemps cette exploration de l’intangible par l’intermédiaire de ces auteurs fin-de-siècle dont la plume vibra si fort au diapason de l’au-delà, avec une intensité telle qu’elle nous émeut encore aujourd’hui. L’on aurait d’autant plus apprécié de continuer ce voyage littéraire qu’il est animé avec finesse et intelligence, que le savoir y est dispensé avec clarté, et que les notes, références et introductions, au lieu d’ensevelir les textes, de les déflorer, les mettent parfaitement en valeur. Remarquons enfin que beaucoup des textes rassemblés ici sont aujourd’hui inaccessibles au grand public hors de ces pages ; l’on entraperçoit ainsi un peu des immenses chantiers de résurrections littéraires qu’il faudrait entreprendre tant sont nombreux les écrivains de jadis qui ne méritent pas la chape de silence sous laquelle ils sont enfouis…

Auteurs convoqués dans ce recueil :

– Edgar Alan Poe, « Morella » in Histoires extraordinaires
– Auguste Villiers de L’Isle-Adam, « Véra »
– Jean Lorrain, « Réclamation Posthume »
– H. Kistmaeckers, « L’heure du sang »
– Edouard Dujardin, « Le Dharana » et « Un testament »
– Camille Mauclair, « Naissance de fantômes  »
– Georges Rodenbach, « La Chambre parallèle »
– Victor-Emile Michelet, « L’inquiétante rose »
– Gustave Boucher, « Une séance de spiritisme chez J.K Huysmans »
Annexe : la photographie et les fantômes.
– « Marville et les fantômes du réel », par Jean-Paul Avice
– « Une visite chez Hypolyte Baraduc », par Jules Bois

isabelle roche

   
 

Naissance du fantôme, une anthologie présentée par Jean-David Jumeau-Lafond, La Bibliothèque, coll. « Les Billets de la Bibliothèque », 2002, 198 p. et 7 illustrations – 14,50 €.

 
     
 

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Le Langage des tétons & Lettres de Vincent Voiture

Ce livre, composé tel un diptyque, est un pur bonheur pour quiconque apprécie les désuétudes de langue comme des épices rares

 … En général des textes courts, fonctionnant sur une idée directrice, s’appuyant de préférence sur des sources rares, introuvables ou anciennes et qui ont pour but d’éclairer de façon cavalière une problématique. Tels sont les termes posant le concept de la collection « Les Billets de la Bibliothèque » et qui comportent déjà l’idée d’exploration un peu folâtre, à la fois guidée par une idée de base, tenue à une certaine cohérence mais se plaisant à quitter les ornières. Comme ce volume réunissant Le Langage des tétons et quelques Lettres de Vincent Voiture l’illustre à merveille ! 

D’emblée on se demande ce qui lie ces deux parties : chacune est introduite par une préface qui lui est propre, l’une signée Bertrand Galimard Flavigny et l’autre Jacques Damade – l’on prendra soin de souligner au passage que toutes deux sont aussi délectables à lire que les textes qu’elles présentent, délicates de style et tout en raffinements de tournures – et nul avertissement, avant-propos ou note de l’éditeur qui vienne justifier tel assemblage textuel. Puis, arrivé au terme de sa lecture, on prend la mesure des rapprochements qui s’imposent. L’époque d’abord : le XVIIe siècle, le courant culturel ensuite : Le Langage… et les Lettres de Vincent Voiture sont de parfaites illustrations de ce que la préciosité a produit de plus fin en matière de littérature – c’est du moins l’optique dans laquelle Jacques Damade a opéré ses choix pour l’élaboration de ce livre. L’un et l’autre offrent deux facettes de la littérature épistolaire : d’un côté la fiction – le caractère fictif du Langage des tétons est semble-t-il indiscutable pour un spécialiste comme Maurice Lever – et de l’autre, la correspondance authentique. Mais dans l’un et l’autre cas on admire la recherche stylistique, la volonté d’user d’une langue soignée à l’extrême, nourrie de figures de style, en quête sans cesse de pittoresque et de spirituel… Comment en être surpris ? La correspondance n’est-elle pas le pendant de la conversation, que les XVIIe et XVIIIe siècles érigèrent en art véritable que toute personne de qualité se devait de cultiver ?

L’éditeur a choisi de moderniser l’orthographe – point de « celluy », de « sospire » ou autre « roy » – donnant ainsi un tour plus abordable aux textes. Mais ces derniers, gagnant en lisibilité, n’ont rien perdu de l’essentiel : on y retrouve intacte la syntaxe si particulière, inhérente tant à l’époque qu’à la préciosité – ordre des pronoms et des verbes, répétitions… etc. – qui leur confère leur rythme, leur musique, leur charme délicat.
L’on appréciera, dans Le Langage des tétonspur produit des cours d’amour alors en vogue dans les cercles des précieux au XVIIe siècle (B. Galimard Flavigny) – la stratégie galante mise en œuvre et la rhétorique qui la sert. Tout passe par le discours, par l’entremise de lettres et d’exercices de style : Aristipe entend gagner les faveurs d’Axiane, laquelle se plaît à se comparer à Diane et à se targuer d’inaccessibilité, soupçonnant son soupirant d’inconstance. Elle le soumet à une épreuve littéraire – il doit en termes choisis lui dire ce qu’il sait du « langage des tétons », tétons qui deviennent métaphores de la femme à qui ils appartiennent et le discours amoureux ainsi se biaise, visant la femme sous couvert de s’adresser à une partie de son anatomie.
L’Aventure médiévale a cédé le pas aux joutes verbales, les forêts obscures aux velours des salons ; la « belle dame sans merci », si elle est toujours à tenir entre ses mains le sort l’homme, n’accorde plus ses faveurs au vainqueur d’un tournoi ou au chevalier qui revient victorieux de sa quête mais à celui qui aura fait le plus bel assaut d’esprit en matière de conversation – et qui saura se montrer le plus raffiné dans ses manières et sa vêture. Et c’est là l’essence même de la préciosité : bouleverser les mœurs de la noblesse et les tirer vers un culte du raffinement dont elles étaient à peu près exemptes.

Des lettres de Vincent Voiture on admirera le style alerte, la vivacité des formules et leur piquant – et les compliments qu’il ne manque jamais d’adresser aux dames et demoiselles à qui il écrit. Mais l’on s’attardera tout particulièrement sur la lettre CI (p. 93), la « défense du car » – conjonction mal-aimée alors de l’Académie – où il se montre si fin bretteur, à mots non mouchetés, mettant sa verve d’abord au service d’une question purement grammaticale pour la tourner ensuite vers quelque galanterie…
 
Ce livre se lira comme un diptyque dont les deux volets se peuvent apprécier séparément tout en demeurant attachés l’un à l’autre par une charnière ajustée au mieux. C’est un livre dont on pourrait dire qu’il est « très fabriqué », comme on dit de certains qu’ils sont « très écrits » eu égard à leurs qualités littéraires. Plaisir d’un contenu ô combien rafraîchissant et réconfortant pour quiconque aime la langue choisie et délicate, plaisir aussi de l’objet-livre – couverture, papier, police de caractère, mise en page… Du bonheur à l’état pur pour tout esprit raffiné goûtant comme des épices rares les désuétudes de langue et de manières.

isabelle roche

   
 

Anonyme, Le Langage des tétons & Lettres de Vincent Voiture, La Bibliothèque coll. « Les Billets de la Bibliothèque », 2005, 123 p. – 13,00 €.

 
     

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Belinda Cannone, Le Sentiment d’imposture

165 pages et 36 chapitres pour mettre en lumière cette impression qui parfois nous saisit de ne pas occuper la bonne case

Être gêné aux entournures, se sentir comme un cheveu sur la soupe, avoir envie de se faufiler dans un trou de souris… ou encore, tel Alain Souchon chantant son vague à l’âme, être mal en campagne et mal en ville… autant de locutions imagées qui expriment ce que Belinda Cannone appelle « le sentiment d’imposture » et dont elle fait ici son objet d’étude. Sa démarche s’organise selon un schéma commun à la plupart des ouvrages de réflexion : elle pose son sujet avec soin, en donne à voir quelques-unes des implications majeures, et définit le plus précisément possible les termes autour desquels son raisonnement va s’articuler. Pierre angulaire de tout l’édifice : le distinguo entre imposture et imposture (en italique dans le texte), imposteurs et imposteurs (en italique dans le texte) – artifice typographique indispensable pour marquer sans ambiguïté et sans qu’il soit besoin de se perdre en discours à chaque occurrence la similitude des deux mots et la distance que creuse entre eux une différence d’acception que l’auteur va s’efforcer de préciser et d’analyser tout au long de ces pages.

D’un côté la véritable imposture au sens quasi royal du terme – celle qui a usurpation pour synonyme, et qui est délibérée, calculée, soigneusement préparée – et ceux qui la pratiquent, les imposteurs (en romain dans le texte). De l’autre, l’imposture – celle que croit commettre celui qui souffre du « sentiment d’imposture », l’imposteur. La première engage le social, le rapport à l’Autre tandis que la seconde a surtout à voir avec l’intime et pourrait se définir comme une inadéquation violemment ressentie entre l’idée que l’on a de soi-même et la place que l’on occupe. Ce serait donc une histoire de Moi, de malaise, de décalage… or qui dit « Moi » est à deux doigts d’énoncer une problématique de l’identité, et s’il y a malaise en la demeure, à n’en pas douter il y a quelque chose du désir qui rôde. Identité et désir : deux autres notions dont l’analyse, menée au cœur même de la réflexion, participe de l’élucidation de ce qu’est ce « sentiment d’imposture ». Ainsi s’esquisse une délicate philosophie du sujet.

En lieu et place de l’épais volume pressenti au seul énoncé de ces problématiques, l’on a entre les mains un petit livre, constitué de chapitres courts – le plus long compte au bas mot six pages – dont les titres sont souvent pleins d’humour… Là gît tout l’inattendu de cet ouvrage : dans sa brièveté, certes, mais d’abord dans sa forme. Force phrases elliptiques, incises entre parenthèses… et, surtout, cette deuxième personne, ce « tu » qui dès la toute première phrase du livre, semble attaquer le lecteur bille en tête : Tu rêves. Qui est le destinataire de l’adresse ainsi formulée ? Le lecteur qui répondra in petto « moi » sera bien vite détrompé : par divers indices il comprendra que ce « tu » désigne plus sûrement celui qui écrit, ou prépare, le livre qu’il est en train de lire. Mais s’agit-il pour autant de l’auteur en personne ? Rien n’est moins sûr : adjectifs et participes passés rapportés à ce « tu » sont au masculin… En adoptant une telle posture – le mot est employé à dessein – d’énonciation, gageons que l’auteur a voulu jouer d’un certain dédoublement, introduisant au cœur de son écriture un jeu (au sens interstitiel du mot) autour du « je » par « tu » interposé… et de décalages en dédoublements, elle pose ainsi dans l’intimité même de son discours la problématique qu’elle entend étudier : le rapport entre soi et le reste du monde …

Abondamment nourri de références littéraires et cinématographiques, d’anecdotes assorties de remarques entre parenthèses ou rédigées en style télégraphique, le texte ressemble à un assemblage de notes préparatoires prises pour un roman ou une nouvelle à venir. Ce qui achève de lui donner un caractère atypique, impropre à tout étiquetage littéraire – comme peut être inadapté à sa « case existentielle » celui qui éprouve ce « sentiment d’imposture ». La seule étiquette qu’il paraît en mesure de souffrir est justement celle qui n’en est pas vraiment une, privée qu’elle est de contours bien définis, celle que tente de former l’acception que l’on reconnaissait au mot « essai » au XVIe siècle et citée par l’auteur en fin de volume : 
Ouvrage littéraire en prose, de facture très libre, traitant d’un sujet qu’il n’épuise pas. (Petit Robert).

Dans ce tout petit livre, donc, point de grosse artillerie démonstrative. Mais n’en concluons pas pour autant qu’il ne se dit, ici, rien de profond. Au contraire : réflexions et constats sont superbement mis en lumière sous le couvert de cette légèreté allègre du propos, lequel s’abandonne volontiers aux exemples anecdotiques et sait se dépouiller à bon escient du pesant appareil de raisonnement d’ordinaire employé dès lors que l’on entreprend d’aborder des notions abstraites.
En définitive, ce curieux assemblage de chapitres brefs à la prose un peu échevelée et dont l’instance d’énonciation semble en état de flottaison instable par rapport au texte se pourrait fort bien comparer à une sorte de balade guidée, menant le lecteur comme de case en case sur une marelle qui, malgré son aspect inhabituel, n’en va pas moins de la Terre au Ciel – d’une vague idée de départ à la définition assez claire de ce « sentiment d’imposture ». Didactique dans son intention mais pas dans sa forme, cet essai apporte à qui le lit plaisir et savoir – de quoi faire la joie de l’honnête home d’aujourd’hui, dont la curiosité demeure réfractaire à toute espèce d’austérité.

On referme ce livre heureux, l’esprit rafraîchi et aiguisé, mais davantage enclin au doute qu’aux certitudes…
Au fait, toi que j’aperçois chaque matin dans ma glace, es-tu bien moi ? Et suis-je bien roi en mon royaume, chez moi en mon château… ou bien suis-je acteur en un mauvais rêve ?…

Lire notre entretien avec Belinda Cannone.

isabelle roche

   
 

Belinda Cannone, Le Sentiment d’imposture, Calmann-Levy coll. « Petite bibliothèque des idées », février 2005, 165 p. – 13,00 €.

 
     
 

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Laird Hunt, Une impossibilité

Voici un roman inclassable qui vous prend, vous saisit, vous emporte, vous étonne, vous titille, et surtout, vous épate

Voici un roman inclassable. Une impossibilité, de Laird Hunt, vous prend, vous saisit, vous emporte, vous étonne, vous titille, et surtout, vous épate. Être épaté, de nos jours, par un jeune auteur dont on ignore tout et un livre dont on ne sait rien, est une sensation extraordinaire ; on sera bien en peine toutefois de trouver les arguments classiques pour décrire une œuvre qui suscite une admiration franche et enthousiaste, laquelle me fait penser que l’on peut tomber aisément, en tant que critique, dans la subjectivité la plus totale et la louange inconsidérée.

Mais peut-être pas, dirait l’auteur. En tout cas, dirait-il, si je peux me permettre et je me le permets, tout porte à croire que nous sommes devant un style et un univers, quoique naturellement on puisse se demander s’il est raisonnable de parler en ces termes, car sait-on jamais. Il s’agit des aventures d’un homme qui rencontre des femmes maigres ou bégayantes armées de lunettes de soleil, et des types avec des capes qui tiennent des revolvers, du moins tout porte à le penser, mais méfions-nous de nos propres interprétations. L’organisation à laquelle appartiennent ces personnages mystérieux est une organisation, comme on l’a dit, qui organise, donc, des coups plus ou moins criminels. Le héros se retrouve au fond d’un puits par exemple, il est désavoué, il est récupéré, il est missionné, il est menacé, mais ça me fait penser à autre chose, comme cette fois où une boiteuse l’assomme tandis qu’il fait son ultime enquête, à la recherche de son propre assassin. En filigrane toujours, le souvenir de celle qu’il a aimée, qu’il a retrouvée, mais est-ce bien sûr, et puis, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise.

C’est ainsi une écriture admirablement maîtrisée qui passe du coq à l’âne, rejetant la chronologie et la logique narrative aux oubliettes ; d’un paragraphe à l’autre on se prend à vagabonder dans les souvenirs du héros, les événements s’enchaînent implacablement mais on ne sait pas lesquels, car ce sont des événements, des événements importants, dont on ne nous dit rien, sinon qu’ils sont importants, justement, et puis ce sont des interactions, et non pas des rencontres : des interactions. Sans mentir, on est souvent perdu. On se demande qui fait quoi et pourquoi, et ne comptez pas sur Laird Hunt pour éclairer votre lanterne. Alors on se laisse transporter sans savoir où l’on va, l’écriture merveilleuse, drôle, fascinante, lancinante, répétitive, obscure, faisant son office d’hypnose. On refermera ce livre avec le sentiment d’avoir découvert un écrivain-un-vrai-un-grand, un promis à faire des émules, un dont le style se reconnaîtra à la première phrase, vous verrez. Et le mal que je me donne à vous l’expliquer est bien puéril ; il n’y a rien à dire de l’envoûtement ni du talent.

Inclassable, ce roman. Magnifique, in-racontable. Nouveau, jamais vu, jamais lu. Énervant parfois. À dévorer si vous aimez l’incongruité archi-intelligente et la mélancolie existentialiste raffinée, humoristiquement parlant. Mais oui, ça existe, la preuve.

sandrine lyonnard

   
 

Laird Hunt, Une impossibilité (traduit de l’anglais – Etats-Unis – par Christophe Marchand-Kiss),Actes Sud, janvier 2005, 227 p. – 21,80 €.

 
     

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Olivier Smolders, La Part de l’ombre

Nouvelle perle d’un éditeur trop discret, ce texte est une démarche à lui tout seul et marque l’entrée de son auteur dans une phase constructiviste

Nul besoin de connaître les films d’Olivier Smolders pour lire ce recueil fait de notes, de réflexions, de synopsis et de textes intégraux de ses productions. L’auteur a une plume et il s’en sert fort bien. L’univers qui est le sien transpire à chaque page et l’on compulse avec délices cet ensemble, mélange d’intimités dont on se prend à être le voyeur, comme au cinéma. Tourner un feuillet c’est se retrouver face à de nouvelles surprises, apprécier ses ébauches d’ambiances au même titre que ses passages pleins d’une philosophie toute contemporaine. Parallèlement, on s’égare dans les clichés photographiques émaillant le texte. Ils accrochent l’œil au sortir d’une phrase pour ne plus le lâcher et mieux l’introduire dans les pensées de l’auteur.

Mais peut-on, doit-on dire auteur ou cinéaste ? Question qui a son importance car Olivier Smolders est un funambule ; à la croisée des deux univers il utilise la caméra pour chercher la littérature et interroge ses propres productions à travers l’écriture. À la croisée des chemins, il expose ses doutes, ses frustrations mais aussi son ravissement, lorsque l’objectif est atteint et qu’un aspect au départ laissé pour compte crève l’écran et devient un instant de grâce, ce moment mythique recherché par tous et si dur à atteindre. Cinéaste pas ordinaire, il souhaite provoquer une rencontre entre ses films et un public mouvant. Sa confrontation est partiellement le fruit de cet ouvrage, tout se poursuivant via ce médium : le dernier texte est le support de son premier long métrage, en cours de tournage. Mais quoi de plus normal finalement pour un livre paraissant dans la collection nommée « Traverses » ?

Intellectuel humble, cinéaste discret, l’homme a tout pour plaire. Pourtant ses productions sont tourmentées et se veulent dérangeantes. Difficile de coller une étiquette sur cette réunion disparate d’écrits, mais paradoxalement, le livre aurait été incomplet sans l’un d’eux. C’est un sentiment étrange qui étreint le lecteur arrivé à la dernière page et il constate que le titre prend tous ses sens et on serait tenté de croire que le terme de polysémie a été inventé sur mesure pour lui. Ce trait d’esprit est un révélateur de l’humour qui se cache au détour des phrases ou dans les lectures possibles des images. Cet esprit ne se limite pas aux stéréotypes et n’est pas ici confiné aux emballages de sucreries. À vrai dire, c’est plutôt son sel qui est recherché. Construction patiente d’un rêveur à la fois entomologiste et observateur minutieux de son entourage humain, le monde présenté ainsi semble gagner en consistance vu par les yeux d’Olivier Smolders.

On soulignera d’un trait double la qualité de la langue employée, à l’opposé de celle des blockbusters trop digestes. L’écriture est sérieuse, réfléchie, tirée à quatre épingles. On sent le respect de l’esthète envers la chose écrite. On s’étonnera alors des quelques fautes laissées et d’une inversion de pages, venant inopinément divertir le lecteur. Ceci dit, cet éditeur bruxellois nous a habitués à un tel degré de finition qu’on l’excusera d’autant plus aisément.

Accessible à tous, chaudement recommandé aux cinéphiles, cet opus est une réflexion sans détours sur l’acte de filmer comme une totale remise en question du cinéaste et de son rôle. Son approche est originale et elle se distingue d’autant des textes portant sur le domaine. À savourer.

Visitez le site des Impressions nouvelles 

anabel delage

   
 

Olivier Smolders, La Part de l’ombre, Les Impressions Nouvelles coll. « Traverses », 2005, 154 p. – 18,00 €.

 
     

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Chantal Montellier, TGV Conversations ferroviaires

Chantal Montellier publie là un petit bijou, mi-recueil de nouvelles à teneur sociologique, mi-uppercut graphique


Qui n’a pas un jour pris le train et pesté intérieurement contre cet autre, celui ou celle dont une exclamation ou une conversation l’a tiré d’une rêverie ou d’un livre ? Qui n’a pas détaillé ses compagnons de voyage, bercé par le rythme des rails défilant, et été tenté de croquer un être pour son physique atypique ou son allure incroyable ? Qui encore n’a pas souri au passage d’un tout-petit endormi puis soupiré à cause de ses cris ? Ces moments-là, on a tendance à les supporter et les oublier. Chantal Montellier, quant à elle, leur a trouvé un relief particulier et nous les présente dans un ouvrage élégant, préfacé par un Jean-Bernard Pouy conquis. Des notes prises sur le vif de conversations volées, des fragments de vies, des croquis devenus tableaux se mêlent, ainsi que les réactions personnelles de l’auteur venant poursuivre un échange, imaginant une suite possible, une fin tragique comme on en voit seulement dans les films. Ces instantanés sont autant de témoignages du quotidien. Et le quotidien, justement, prend de temps à autre des tournures incroyables. Ainsi, l’auteur fait partager son indignation quand une discussion dérape et révèle l’intolérance, le racisme ou l’homophobie d’une population tirée à quatre épingles. Elle nous offre ailleurs un moment de joie, lorsqu’on assiste à travers son regard perçant à un bien curieux ballet entre adolescents aux mœurs légères. Ou encore ses réflexions sur ces nouveaux habitants des gares, ces sans domicile fixe qui hantent les salles des pas perdus, à la recherche d’une compagnie et d’un peu de chaleur humaine, en plus de celle du vin. On se perd ainsi avec délectation dans ces vingt-six contes contemporains qui n’en sont pas. On imagine les scènes pour les avoir vécues soi-même… celles-ci ou d’autres, elles se ressemblent toutes sans être pour autant similaires… On se prend à rêvasser au sortir de l’une des nouvelles, espérant une adaptation théâtrale qui lui rendrait grâce. Et on découvre page à page un ouvrage qui de superflu devient indispensable car révélateur d’une société malade jusque dans les déplacements de ses membres.

À l’évidence, Chantal Montellier n’a pas composé ce livre sans y mettre une part d’elle-même, de cette révolte frémissante et sous-jacente soudainement exposée au grand jour, utilisant une petite phrase, ces quelques mots de trop, insupportables, pour mieux souligner son désaccord. On croit à une oeuvre de fiction, on voudrait se raccrocher à cette idée…
On apprécie la rythmique particulière des descriptions, les tournures lapidaires pour brosser à traits fins et concis le portrait de ces anonymes. Goûtons plutôt :
Un vieux monsieur entre dans le compartiment. Casquette à visière bordée bleu horizon. Chemise blanche impeccable. (Que faisait-il en 43 ?).

Tout est dit, l’esquisse est dans les mots. Les illustrations, dans le style graphique et cru qu’on leur connaît, sont là pour mettre en exergue un détail, ce point que l’on fixe car on est gêné et que l’on ne veut pas voir la scène. Refuser d’y assister, ne pas en être le témoin. Et encore une fois, tout est politique. Autant dire que le sujet est en or pour Chantal Montellier. Elle montre justement ces étalages d’opinions se poursuivant au café de la gare, devant les buffets froids, fustigeant tout ce qui sort d’une « normalité » bien définie. On se lance des oeillades de connivence, on se reconnaît, entre bien-pensants. Pensez-vous ! La réalité devient écœurante. À croire qu’il suffit de mettre une poignée d’humains dans un lieu clos, de laisser mariner deux heures… pour se réveiller dans un univers absurde !

C’est bien là le moindre constat que l’on puisse faire d’ailleurs. Incrédule, on reprend en main l’objet révélateur pour l’examiner sous toutes ses coutures : quel étrange pouvoir a donc ce livre à la couverture blanche et bleue, à l’allure soignée, à la maquette délicate ? On touche le papier : il est lisse et mat, rien n’accroche… Est-ce encore une manière d’illustrer le propos ? On pourrait être tenté de le croire : les ouvrages de la collection « Traverses » n’obéissent pas à des règles fixes. C’est le contenant qui s’adapte au contenu pour mieux le servir, et pas l’inverse. Difficile d’avoir une belle bibliothèque dans ces conditions. Pourtant le choix est juste, il est celui de l’amoureux du livre. Car l’objet ne livre-t-il pas un message ? Arrêtons là, soulignons seulement la démarche effrontée de ces éditeurs qui ont pour nom Les Impressions Nouvelles, et revenons à nos moutons et à leur contemplatrice.
On sort donc sonné de lectures fragmentées par le découpage en nouvelles, épuisé par tant de haine quotidienne, tant de refus de tolérer « l’autre ». Alors, on prend la plume à son tour pour conseiller ce pamphlet à des inconnus, à vous lecteurs, pour qu’à votre tour vous puissiez en prendre connaissance et le prêter à vos proches ou l’abandonner sur le siège d’une salle d’attente, dans la gare la plus proche de chez vous… avec l’espoir narquois qu’il sera ramassé par l’un de ces haineux banalisés, provoquant chez lui un sursaut salutaire. Ou encore pour que, simplement, vous sachiez qu’il existe un tel livre et qu’un jour vous l’ouvriez.

Parfois, il arrive que se produise une rencontre improbable dont on ressort lessivé mais comblé. En voici une. Merci Madame Montellier, de savoir en quelques traits fixer ces comportements inadmissibles tout en conservant le respect de la personne. Paradoxalement, vous nous rendez une part de notre humanité. En refermant votre oeuvre, on se dit alors que le combat ne fait que commencer, et l’on se retrouve à siffloter un petit refrain à notre sauce, sur l’air de l’Internationale bien sûr !
Battons-nous et soudain,
un coup magistral,
fera de nous des frères, demain !

anabel delage

   
 

Chantal Montellier, TGV Conversations ferroviaires, Les Impressions Nouvelles coll. « Traverse », 2005, 157 p. – 18,00 €.

 
     
 

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Dominique Beugras, Grains d’Aran

En toute pudeur, très simplement, une femme pose son regard sur trois îles irlandaises

ceci n’est pas la couverture du livre – [NdR]
T
o see a World in a Grain of Sand proposait William Blake, qui donne son exergue au livre. Une femme et des îles irlandaises : la femme regarde religieusement les îles : 
J’observe, de ma forteresse de rochers ce spectacle à la fois touchant et exaspérant.
Très simplement, pudiquement, ne s’interposant pas, Dominique Beugras a posé les yeux sur ces trois îles et fait partager ce regard : 
Je trouve un coin commode qui me permet de voir d’assez près, sans être vue.
Voir mais aussi écouter les vagues de l’Atlantique qui viennent rouler sur les plages. Tous les sens sont requis. L’île mais aussi sa faune, ses habitants, le pub, dont l’auteur rend quelque chose de l’ambiance, de l’âme qui se dit au son du fiddle, près du feu de tourbe. Et les maisons sans fondations, posées sur le rocher, et les forts comme des couronnes : richesse d’Aran.

Et marcher, d’une certaine manière, trouver le pas juste :
Il faut aller l’amble. S’arrêter souvent, divaguer, se perdre. C’est l’endroit où aller vérifier si un sac d’or est bien enfoui au pied de l’arc-en-ciel.
Le vent, les arbres, la pluie, tout des îles et leur atmosphère unique.

Après avoir proposé le regard des écrivains et des créateurs sur les iles d’Aran – de Flaherty à Joyce et Synge – l’auteur fait don de son regard. Dominique Beugras :
Nuage, vague, flaque bleu foncé percée d’or, eau verte et maléfique, oiseau égaré, obscurité : et tout recommence. 
À bord de son coracle de rêve, un écrivain à l’écriture poétique aborde avec tendresse aux îles de son amour, la trinité de son amour (l’aînée, la puînée et la cadette). En d’autres termes, l’île, c’est la table où l’on vient déposer son Graal.
Grain de la peau, mais aussi grain de l’encre, ce livre est intime.

pierre grouix

   
 

Dominique Beugras, Grains d’Aran, La Bibliothèque, octobre 2004, 12,00 €.

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Gilles Ortlieb, Carnets de ronde

Filtrer, sonder le divers du sensible offert semble être la voie fixée par Gilles Ortlieb dans ce livre où l’on marche beaucoup…

Filtrer, sonder le divers du sensible offert semble être la voie, originale à force d’être vraie, fixée par Gilles Ortlieb. Appréhender le divers, en proposer quelques notes : c’est ce que fait l’auteur dans ces carnets, ce qui est proposé, chemin faisant – c’est un livre où l’on marche beaucoup, où l’on est en route. Ainsi lors d’un dimanche fleuve, journée itinérante où parcourir la Moselle selon un vœu plusieurs fois exprimé, ajourné, enseveli, ranimé, où croiser, par exemple, le souvenir de John Grün, roi de la force et gloire locale. Et en prendre note pour rien, pour s’assouplir la plume, comme on fait couler l’eau du robinet pour qu’elle soit plus fraîche.

 

Quelques scènes où quelque chose s’ouvre, où une direction du monde est dite, et un la est donné. Et ces scènes de vie, qui ne s’écartent pas d’un iota du réel, sont écrites rapidement, parfois d’un trait. Dans le cadre de la bureaucratie, ces notes deviennent des « notes de services ». Chacune de ces pages témoigne d’une capacité d’étonnement la plus précieuse peut-être (pour peu que l’esprit et la main suivent). La plus menacée, aussi. On est frappé par la qualité du regard (et le reste du mois ? Je verrai bien) posé sur les choses, ici deux marrons, là des vignettes de solitudes. L’occupation, ou la tâche, le travail de force précisément, est osirien(ne) : rassembler les morceaux épars de soi et tâcher de les faire tenir ensemble, au moins pour la soirée à venir. Membra disjecta. Et avancer toujours, marcher, être en route : Mais, au moins, en changeant périodiquement « l’eau du réel », entretient-on l’illusion de sa vivacité, de son renouvellement, au lieu qu’elle stagne au fond d’un baquet ourlé de mousses.
C’est alors une topographie pour intimes, aux ramifications infinies (…) la plus petite unité de mesure cartographique(…) l’étalon essentiel qui se trouve approché(e).

pierre grouix

   
 

Gilles Ortlieb, Carnets de ronde, Le Temps qu’il fait coll. « Le cabinet du Cabardès », 2004, 109 p. – 13,00 €.

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Marc Cholodenko, NYC

Ce texte court a la densité du mercure, tout à la fois fluide et métallique, limpide et brillant

Ce texte court a la densité du mercure, tout à la fois fluide et métallique, limpide et brillant. Théâtrale, l’écriture, dans sa dominance de langue, qui s’articule autour du son, et tourne autour du sens. L’invention vient en marchant, et ça marche, ça grimpe, ça se déroule – ça tentacule en direction du supra et de l’infra langage. Alors, on se porte, plus ou moins bien, selon la densité du mercure.

ne remonte pas jusqu’au niveau de l’enregistrable… la bande son a pour effet magnétique de capter la pensée même lorsqu’elle s’oppose, de numériser les sensations comme si c’était possible. La fascination est un objet de l’esprit qui remonte à l’enfance, ce temps où la raison se calque sur le réel, sur le vif de l’instant. C’est donc l’enfance de l’art, en ce qu’elle a d’apparence spontanée, qui nous parle à l’oreille, ici. L’histoire, est qu’il n’y en a pas, non, il ne faut pas faire d’histoires, se rendre à l’évidence, comme l’on se rend chez un ami fidèle.
 
C’est donc une voix. Oui, c’est ainsi qu’il faut l’entendre. Une voix qui raconte la voix. Une perception de ce qu’est l’autre en soi. C’est donc une voix sonnante, comme le sont les pièces qui sonnent et qui trébuchent au fond de nos pensées. Faudrait-il en dire plus long que tout ce qui dépasse ? Voilà, il s’agit… non, ils s’agitent, tous ces mots, dans des ordres d’une maîtrise aléatoire ; et s’organise ainsi une trame de patchwork aussi serrée que divergente, qui nous mène : à nous-mêmes.
 
NYC
ou
l’artiste traversant la 8e avenue croise
la foule
qui s’inscrit sur
la feuille
que déchire
la folle
lui faisant ainsi son
autoportrait
 
Pourquoi ne pas rester suspendu au mystère de la langue ? Et que ne s’éclaircissent que les ombres qui parlent ?

 daniel leduc

   
 

Marc Cholodenko, NYC, P.O.L., 2004. 62 p. – 10,00 €.

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Michel Butor, Géographie parallèle

Une écriture quasi mathématique, voluptueuse aussi, riche de termes qui ne sont qu’ouvertures…

Descriptions minutieuses, explicites d’un monde où les siècles s’entrechoquent, où la mémoire et le futur s’interpénètrent. Géographie d’une Histoire humaine, riche dans sa diversité, aux contours parfois décadents, dont l’universalité se note par des détails et par des soubresauts tantôt sublimes tantôt funestes tantôt extravagants tantôt inconcevables tantôt… Il y a de la mythologie, du conte, de la narration à plusieurs faces chez Michel Butor, de l’écriture au couteau – ce n’est pas pour rien qu’il se dit expérimentateur et que le Nouveau Roman lui doit une bonne part de ses lettres de noblesse. La ville est l’un de ses lieux de conquête : il l’investit de sa fougue ; lui délivre un diagnostic sans haine ni complaisance ; décrète que la révolte couve, que les poings se préparent ; rameute encore les souffles de la mémoire. Cette ville souvent se transforme en vestiges, la guerre, la pollution de l’air et des pensées contribuant à sa ruine, à son érection en poussière. Il faut alors faire des projets pour les nuits qui viennent, sans oser regarder plus loin.

V
oyage, voyages. L’Amérique latine, l’Éthiopie, le Pacifique, le Proche-Orient, l’Australie, Venise, l’Indonésie, la Chine, l’Égypte, l’Inde… et l’Atlantide même : c’est une Géographie aux multiples facettes – économique, historique, humaine – où le touriste n’a pas lieu d’être, à moins qu’il ne soit un regard qui pense. Constatation des dérives humaines, comme il y a dérive des continents, ce livre palpe là où ça fait mal, détectant la moindre plaie, la moindre fissure. La science-fiction tient sa place également, par l’émergence cauchemardesque d’un futur halluciné – et ce futur, ce pourrait être le nôtre ! Michel Butor, arpentant le présent, prend la mesure de toute chose ; et le constat est lourd de conséquences…

L’écriture – car il y a une écriture spécifique – est quasi mathématique par sa rigueur, voluptueuse par son rythme qui danse ; riche de termes qui ne sont qu’ouvertures, qui s’harmonisent pour mieux faire sentir les aspérités du monde, et cette complexité d’où émerge le présent dans tous ses possibles. Le plaisir de la lecture va de pair avec l’introspection du monde, ce qui donne à penser par l’agitation, par le remous, par cette griffure sans cesse renouvelée sur la pensée tranquille. Les mots sont là pour mettre en évidence les maux. Pour que ça démange, que ça dérange. Que ça pulse les nerfs, les neurones. Avant que ne s’endorme le temps. Le temps d’être. Et d’agir.

 daniel leduc

   
 

Michel Butor, Géographie parallèle. Editions L’Amourier coll. « Carnets », 1998, 56 p. – 19,00 €.

 
     

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Pierre Lartigue, Rrose Sélavy… et cætera

Cet ouvrage hybride qui tient au creux de quelques heures de lecture a la douce clarté d’une lumière d’automne…

Prix du Petit Gaillon 2004

Se transportant, en manière d’avant-propos, à la lisière d’une forêt fictive où son bon plaisir met en présence Robert Desnos, Marcel Duchamp et John Cage, Pierre Lartigue semble présenter son livre comme une aimable fantaisie – et invoquer en guise de justification plus concrète à son choix un goût marqué pour les champignons ne suffit certes pas à changer la promenade esthético-sylvestre qui s’annonce en essai critique aussi austère qu’érudit. Le lecteur est alors en droit de s’attendre à une sorte d’errance littéraire où les trois artistes, transposés en personnages de fiction, seraient livrés à quelque aventure mycologique au cours de laquelle iraient bon train leurs conversations et leurs jeux de langage. Rien de cela en vérité : sous couvert (les frondaisons ne sont jamais loin..) de souvenirs personnels ranimés – Je voulus naguère habiter Compiègne. ; Depuis des années je tourne autour du Grand Verre. ; J’ai aimé l’automne où les danses apparurent comme des champignons après la pluie. – l’auteur taille insensiblement le chemin vers quelques moments significatifs de la vie des artistes évoqués. Mais ce n’est pas non plus un assemblage de brèves biographies qui se ramifieraient à partir d’un tronc autobiographique : très vite le propos glisse vers l’analyse critique…

Desnos, Duchamp, Cage : tous trois ont joué avec les mots, les sons, les matières, les formes et les couleurs selon des principes mathématiques et mécaniques – à travers eux l’art poétique, musical ou plastique apparaît comme une entreprise de haute ingénierie dont Pierre Lartigue entreprend de nous révéler les arcanes. Et à ce titre oui, son livre est un « essai » – comme tel il analyse, cite, convoque à l’appui de ses développements d’autres artistes, d’autres critiques ou historiens, propose des images… Minutieuses et savantes déconstructions d’œuvres qui sont elles-mêmes de savants échafaudages déconstruisant les normes et les attentes pour élaborer du neuf.

Mais pourtant comme il est loin, ce court ouvrage qui tient dans le creux de quelques heures claires de lecture, comme il est loin disais-je, de ces volumes rébarbatifs commis par d’éminents théoriciens se complaisant dans un jargon abscons et prétendant, à coups de phrases contournées et étrangères à tout entendement, mettre au jour les soubassements des intentions artistiques et la raison d’être des œuvres… Le verbe de Pierre Lartigue a cette clarté, cette convivialité raffinée que seul peut arborer un poète parlant d’autres poètes. Il y a, dans son phrasé, dans sa manière de conduire son propos, quelque chose, en effet, du chercheur de champignon : d’abord tranquille et d’allure folâtre – le bien-être tranquille de celui que bercent l’air frais et les senteurs d’humus – le discours, dès l’œuvre abordée, devient précis, net, démonstratif mais toujours fluide – le geste sûr et délicat qui va cueillir avec précision le délice mycologique aussitôt celui-ci décelé sous les feuilles mortes.

Jusqu’au bout, jusqu’à cet « envoi » qui n’en est pas un stricto sensu – ni strophe de quatre vers fermant une ballade ni hommage manuscrit de l’auteur – clôturant le livre, Pierre Lartigue laisse planer sur son texte – hybride à mi-chemin entre la biographie et l’essai critique, incrusté çà et là d’allusions autobiographiques lui conférant le ton feutré d’une confidence intim(ist)e – ce « trouble identitaire » qu’induit déjà le titre. Un trouble bienvenu, et doux à qui sait s’y abandonner…

 

Les familiers et les spécialistes de Desnos, Duchamp ou Cage trouveront sans doute dans ces pages des subtilités, des profondeurs qui demeureront cachées aux profanes – dont je suis. Mais ceux-là auront tout de même le plaisir de lire une prose légère, élégante, goûteuse, qui ne renonce jamais – fût-ce au plus complexe d’un raisonnement analytique – à ses poussées poétiques ni aux souvenirs personnels teintés de bonheurs et de nostalgies.

Devant un monotype de Cage, Variation III 17, Pierre Lartigue dit : 
Je rêve, et mon rêve s’en remet à l’assemblage de présence et d’absence, à ces traces légères de poussière et de pluie…
et peut-être ce rêve donne-t-il la clef de toute œuvre d’art : faite de présences manifestes et d’absences creusées dont les secrets s’ouvrent différemment selon qui regarde, écoute, ou lit, elle n’a d’autre fonction que de susciter le rêve – une fonction majuscule et atemporelle qui prévaut contre tout jugement de valeur…

isabelle roche

   
 

Pierre Lartigue, Rrose Sélavy… et cætera, Le Passage, 2004, 192 p. – 16,00 €.

 
     
 

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Alasdair Gray, Pauvres créatures

Un récit époustouflant, mêlant parodies multiples et mises en abyme successives… lecteurs paresseux s’abstenir !

Écrire des romans « à la croisée des genres », ou bien se jouant de diverses formes narratives est devenu aujourd’hui fort banal – au point que, pour détoner, il suffirait presque de livrer aux lecteurs un bon vieux récit parfaitement linéaire et qui ne s’embarrasserait même pas de citer fût-ce un extrait de lettre dans son déroulement. Pourtant, Alasdair Gray nous montre, avec Pauvres créatures, qu’il y avait encore une porte à forcer en matière de malaxage littéraire et de métissages formels.

 

Dès la page de titre l’on pressent le clin d’œil : Pauvres créatures est la forme abrégée d’un intitulé autrement plus long – Pauvres créatures – Mémoires de la jeunesse du docteur Archibald McCandless officier de santé publique écossais édité par Alasdair Gray. Voilà donc l’auteur se mettant nommément en scène… sous les traits d’un éditeur et de raconter, dans une introduction, l’histoire assez rocambolesque – déjà… – du document entre ses mains échu qu’il va « éditer » comme le ferait n’importe quel historien, avec tous les scrupules d’usage : respect au plus près de la lettre du texte, inscription du contenu dans un contexte précis, le tout assorti en fin d’ouvrage de notes se rapportant à l’histoire de Glasgow.

L’on peut bien sûr, par commodité, tailler, creuser, décanter… et réduire le curieux objet littéraire qui s’annonce au précipité pulvérulent de son « intrigue » : dans les années 1880 à Glasgow, le médecin légiste Godwin Baxter ressuscite une jeune noyée enceinte de huit mois en lui greffant le cerveau de son enfant. S’en suivent moult péripéties liées à la « renaissance » de cette femme, Bella, dont va tomber éperdument amoureux un étudiant en médecine proche de Godwin Baxter, Archibald McCandlesss – lequel s’érige en fidèle rapporteur de l’aventure à travers ces Mémoires « récupérées » par Alasdair Gray.

Derrière cet artifice narratif banal par lequel l’auteur se présente comme simple transmetteur d’un texte trouvé ou de paroles recueillies se profile une étourdissante suite d’emboîtements et de mises en abyme… Ces Mémoires du Dr McCandless sont d’abord un récit tranquillement énoncé à la première personne. Puis vont venir s’intercaler de très longues incises épistolaires, lieux, à leur tour, d’imbrications successives : l’on a sous les yeux de véritables récits gigognes, fourmillants de détails, d’événements, de situations improbables et délirantes. Et répondant à cette prodigalité narrative, les personnages ont une luxuriance où s’exprime brillamment l’humour unique de l’auteur, à la fois drôlatique, grinçant, mais pas rigolard pour un sou : MacCandless resplendissant ( !) dans sa normalité un peu pâle, Bella, cette femme surénergisée à tous points de vue, et dont l’appétit sexuel est aussi gargantuesque que celui avec lequel elle engloutit la nourriture, Wedderburn devenu fou après avoir été littéralement vidé de sa substance par une Bella insatiable… et surtout Godwin Baxter, démiurge bonhomme et sauvage, dont le physique inénarrable se complète d’étonnantes habitudes alimentaires.
Notons en passant qu’il faut sans doute voir dans le personnage de Godwin Baxter, devenu God – Dieu en anglais – une superbe métaphore de l’écrivain à l’œuvre ici, et dans celui de Bella, tout aussi hénaurme, une métaphorisation de ce roman fou qui, sur le plan formel, déborde de tous côtés. D’autant qu’il foisonne d’illustrations, elles aussi de types multiples : extraits de planches anatomiques, fac-similés de gravures « d’époque », et portraits aux contours noirs appuyés dont le réalisme à la fois carré et charnu laisse reconnaître la patte d’Alasdair Gray (qui fut peintre décorateur de théâtre et professeur aux Beaux-Arts). Ce mélange visuel, à l’instar de ce que le texte met en place, instaure le règne du vrai faux, du faux vrai… bref on ne sait plus à quelle référence se vouer, et le lecteur de basculer sans cesse de la rive fictive à celle d’une Histoire dûment avérée.

L’entité Pauvres créatures est donc un foisonnement, une forêt touffue où l’on a intérêt à se repérer avec soin. Mais non content de brasser ainsi les zones narratives et de jouer sur la notion de « vérité romanesque », Alasdair Gray se livre à la parodie tous azimuts : pas question de ne voir ici qu’un brillant pastiche du Frankenstein de Mary Shelley ! L’on décèle, aussi, allègrement détournés, les codes régissant le récit de voyage façon XIXe siècle, le roman historique saturé de péripéties et d’imbroglios sentimentaux, le journal intime, le roman épistolaire, le conte philosophique et le document érudit d’histoire locale. Avec un zeste d’épopée initiatique à travers l’évolution psychologico-intellectuelle de Bella, et une virée dans le manifeste socialo-utopique par le biais des interminables conversations auxquelles assiste Bella au cours de ses voyages…

Pauvres créatures est un récit gigogne patchwork baroque enthousiasmant délirant luxuriant vertigineux qui met à mal la tranquillité du lecteur aimant à ne lire que d’un œil – car on sort un peu groggy de ce roman, ne sachant pas trop quelle tempête littéraire on vient d’essuyer. Quiconque ouvre le livre d’Alasdair Gray doit au préalable s’assurer qu’il a bien l’esprit d’un aventurier pour qui la découverte et la surprise valent tous les ébranlements. Mais pour le prix d’un peu de témérité, et pour peu que vous ayez les neurones bien arrimés, c’est une expérience de lecture hors du commun qui vous attend.

isabelle roche

NB : l’œuvre d’Alasdair Gray a suscité l’éclosion d’un épais ouvrage d’analyse critique paru en juin dernier aux éditions Ellug et signé Marie-Odile Pittin-Hedon, Alasdair Gray, marges et effets de miroirs.

 

   
 

Alasdair Gray, Pauvres créatures (traduit par Jean Pavans), Métailié « suites », octobre 2004, 286 p. – 10,50 €.

 
     

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Jean-Bernard Pouy, Je hais le cinéma

Le bug de l’an 2000 a aussi frappé Jean-Bernard Pouy. Le changement de siècle a tué son cinéma

L
e cinéma est l’art du XXe siècle. Or depuis quatre ans, on est entré dans le XXIe et il est devenu un art décadent. C’est en partant de ce postulat que JBP (lire Jean-Bernard Pouy) nous emmène, tout au long de ces 44 pages, vers ce cinéma qu’il a parfaitement connu, celui des années 60-80, qui était créatif, plein d’idées et dont l’originalité a commencé à se tarir durant les dix dernières années du XXe siècle avant d’aboutir à quelque chose qui permet à JBP de constater Je hais le cinéma.

JBP est bien connu des lecteurs de romans noirs pour avoir commis plusieurs forfaits dignes de ce nom. À l’origine, il est un rien provocateur. Ainsi, Spinoza encule Hegel, acte paru premièrement en 1983 en « Sanguine », chez Albin Michel. Derrière ce titre hautement provocateur, un pamphlet non moins haut en couleurs et en verve qui annonçait un écrivain incontournable.

Autre forfait de classe, la création, en 1996 du Poulpe qui allait squatter les rayons des libraires pendant presque deux Olympiades. La liste des écrits de JBP est longue. Personnage généreux et militant, il est de tous les projets, sans fin ou non, très souvent sollicité de part et d’autre, il n’en demeure pas moins fidèle à ses grandes amours.

ADK (lire Antoine de Kerversau), qui dirigeait les éditions Baleine (éditions qui hébergeaient le fameux Poulpe, entre autres) a crée une nouvelle maison d’édition, Les Contrebandiers éditeurs, où JBP s’est empressé de commettre de nouveaux délits. Mais JBP avait dans sa besace un texte court, très court, véritable tissu poétique ayant pour sujet le cinéma. Ce texte n’avait pas sa place aux Contrebandiers, alors, en digne compère aux multiples besaces qu’il est, ADK a ressorti un label, ADK, pour permettre à l’horrible individu de sévir encore. Je hais le cinéma était enfin vivant.

Le cinéma est désormais mort et enterré. Pourtant, au fond de moi, sur l’écran noir de ma rétine brillent encore de ces images qui, de neurones en synapses, resteront gravées à jamais dans la gymnastique électrique du cerveau. Des impressions, des souvenirs, des désirs patients qui subsistent, reviennent, parfois en trombe, toujours retirés de leur contexte, comme des illuminations.

JBP dévoile, entre nostalgie et recueillement ( !) le profond respect que lui inspirait le Septième Art. Avec un grand A, celui qui ne fait pas de différence entre un film de JLG (lire Jean-Luc Godard) – qu’il estime comme un dieu à cause de PLF (lire Pierrot Le Fou) et de BAP (lire Bande À Part) – et les merveilleux nanars italiens à consonance mythologique, comme Hercule contre les vampires – je cite : Le seul dialogue [du] film que nous allions voir et revoir uniquement pour entendre Christopher Lee dire (en VF) au musculeux de service : Avance, Hercule ! Que ceux ou celles qui n’ont pas compris le JDM (lire Jeu De Mot) pas fait exprès aillent se jeter dans la Seine, ou un autre fleuve, ou une autre rivière, bref, dans de la flotte.

Voilà, le ton est donné. JBP nous fait part de ses doux souvenirs cinématographiques en mettant en avant ses préférences mais aussi ce qu’il n’estime pas (Sautet par exemple) tout en gardant cet allant qu’on lui connaît. Il dit n’être pas allé au cinéma depuis 2000. On peut le croire. N’en reste que ses raisons qui comme d’hab’ sont ubuesques et donc subjectives. Mais comme il s’agit de JBP, elles deviennent autres et re-donc objectives. Comprend qui peut. Ce n’est pas POL (lire Paul Kekchosensky-Laurens et non Paul Otchakovsky-Laurens) qui me contredira.

julien vedrenne

   
 

Jean-Bernard Pouy, Je hais le cinéma, Antoine de Kerversau éditeur, 2004, 44 p. – 10,00 €.

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John Clare, Voyages hors des limites de l’Essex et autres textes autobiographiques

Entre Nerval et Nietzsche, le lecteur découvre un émule de Rousseau qui se plaît à dévoiler le cœur pourri des hommes

L’innocence du poète. Un sujet forcément tabou. Bataille d’Hernani de toujours entre les partisans de l’innocence innée de celui qui se donne simplement sans détours à Calliope et les tenants de la construction par le poète lui-même de son aura de pureté. La recherche de témoins impartiaux est délicate. Surtout à l’époque romantique. Büchner, Hölderlin ou Nerval pourraient être comptés dans le premier camp, Lamartine ou Byron dans le second.

Classer John Clare (1793-1864) n’est en revanche pas si évident, tellement est étonnant le destin de cet autodidacte qui a embrassé l’écriture comme d’autres la vocation religieuse afin de protéger son identité propre. Un temps coqueluche du Tout-Londres littéraire avant d’être oublié, le « poète-paysan » de plus en plus miné par des crises d’absences, abandonna finalement la ville qui l’avait si longtemps tenté pour choisir de lui-même un internement en asile en 1837. Il y restera pendant les vingt-sept dernières années de sa vie….

La nouvelle traduction qu’ont choisie les éditions Grèges essaie pourtant de résoudre la question en présentant les textes les plus célèbres de ce phénomène de la littérature : des « esquisses autobiographiques » de 1821, des « fragments autobiographiques » écrits sur plusieurs années ensuite, quelques lettres et, surtout, ce journal de voyage de l’été 1841 qui donne son titre à l’ensemble et constitue en fait un récit d’évasion de l’asile. La ponctuation souvent déficiente, les fulgurances grammaticales, les tortures faites aux mots et une langue hachée et sibylline plaideraient pour une rencontre soudaine et immanente avec le génie littéraire. Ce délitement du langage, d’une si inquiétante modernité, inclinerait même à rendre hommage à une figure que l’on aimerait présenter comme pure émanation des forêts intranquilles de l’innocence, tant elle semble se complaire dans les formes respectables d’une bouche d’ombres terriennes et agrestes. Est-ce d’ailleurs un hasard si le voyage narré est une escapade vers le Nord, loin des expériences héliotropiques héroïques mais perverses qui furent fatales à l’exact contraire de Clare, ce boiteux magnifique et citadin de Byron ? N’est-ce pas là la marque d’un magnétisme naturel vers le pôle de l’absolue pureté ? Ce vagabond qui aime à rappeler que ses parents étaient illettrés jusqu’au dernier degré, qui semble si désireux de s’approprier la clé des mots et qui aime aller à l’aventure tout seul le Dimanche parmi les bois et les champs, n’est-il pas un Illuminé ?

Tout l’intérêt de la lecture de ses textes, au-delà d’une description souvent ironique de la vie des campagnes anglaises au début du XIXe siècle, tient en fait dans l’absence de réponses sûres à ces questions. Car le valeureux Clare qui se présente à nous comme chaque jour de plus en plus attaché « à la passion de versifier » brouille en fait les pistes, et le lecteur n’est jamais vraiment certain de ne pas être abusé par un affabulateur qui, loin d’être un témoin direct de lui-même, se ferait plaisir en recréant en fait une vie par son écriture. Entre Nerval et Nietzsche, il découvre ainsi un émule de Rousseau qui a commencé une lettre et fini un sermon et qui se plaît à dévoiler le cœur pourri des hommes. Et dans les récits de ce paysan éperdu, mélangeant ses femmes comme ses aventures, vivant le retour en soi contre le monde apparemment civilisé de la ville, il découvre peut-être le créateur presque innocent de l’autofiction.

Metteuse en scène mimétique de cette aventure assez étonnante de la littérature romantique, la traduction de Pascal Saliba est simple comme le personnage Clare. Sa postface est également très éclairante… On peut en revanche être un peu dubitatif sur l’ordre des textes… à moins qu’il ne s’agisse là aussi de troubler un lecteur pour le persuader que la lecture des œuvres de Clare relève du décryptage des passions d’un quasi prophète.

antoine godbert

   
 

John Clare, Voyages hors des limites de l’Essex et autres textes autobiographiques (traduction et présentation de Pascal Saliba), Editions Grèges, 2003 – 12,00 €.

 
     

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Franz Bartelt,Terrine Rimbaud

On achève bien les saucisses, et le merchandising n’a pas de limites, direz-vous. Soit. Il n’empêche. Mettre Rimbaud en terrine, il fallait oser !

Le saviez-vous ? Il existe une spécialité ardennaise, la « terrine Rimbaud », dont les inventeurs n’hésitent pas à jouer sur la célébrité du poète maudit pour vendre leurs pâtés. On achève bien les saucisses, et le merchandising n’a pas de limites, direz-vous. Soit. Il n’empêche. Mettre Rimbaud en terrine, il fallait oser ! Et Franz Bartelt, qui a grandi dans cette région riche en poètes et en saucissons, réagit à sa façon à l’événement : délaissant les terres du polar noir très noir qui sont son sel habituel il nous sert, à peine tiède, une Terrine Rimbaud génialissime et énorme. Hénaurme.

C’est ici un poète-charcutier contrarié qui imagine la terrine Rimbaud en question. De son vrai nom Jovedi Merdouilla, notre créatif carolomacérien, dont le père s’est pendu comme on accroche un jambon à fumer, crée un saucisse aussi spécifique que « semi-molle » qu’il baptise La Merdouillette, et qui lui vaut une grande renommée par monts et par v(e)aux. A Jovedi l’on doit également La Merdouille, saucisson fondant hors du commun… et de nombreuses odes à la bouftifance. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes jusqu’au jour où Merdouilla tombe amoureux de Régula, une poétesse suisse convulsive venue déclamer ses vers sur la tombe de Rimbaud à Charleville. Eprise du  » Rimbaud de la charcuterie « , Régula ne jure bientôt plus que par les rimes en  » ouille  » caractérisant le jovédien système métrique de la Merdouille où, en gros, il y a de la saucisse partout, l’univers entier n’étant que chapelets de charcutailles qui s’ignorent. Las , le drame point lorsque la belle disparaît, laissant Merdouilla en mal d’illuminations poétiques…

Non seulement le texte de Franz Bartelt est épouvantablement drôle, mais les dessins de Johan de Moor, qui illustrent le texte au fil des pages, répondent à l’envi à ce facétieux pied de nez au mythe du grand poète. De la rencontre entre l’humour corrosif de Bartelt et des représentations gore bon enfant ou des collages de De Moor façon vieilles publicités revisitées, naît une douce alchimie à l’odeur de saucisse à l’ail. De quoi faire fuir les vampires des lettres qui se prennent au sérieux et enchanter ceux qui voient la poésie partout, y compris ailleurs que sur les étals académiques. Ceux-là mêmes à qui l’on conseillera, ultime saveur enlevée de ce court conte poético-gastronomique joliment édité (reliure couture en fil de lin et coins arrondis svp !) par l’ Estuaire,  » Le sonnet du cochon  » prélevé dans  » Le cahier de Jovedi Merdouilla « , lequel clôt cette Terrine Rimbaud, d’ores et déjà mythique.

frederic grolleau

   
 

Franz Bartelt,Terrine Rimbaud, Estuaire, 2004, 80 p. – 12, 00 €.

 
     
 

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Jeff Noon, Cobralingus

Métamorphiction manifeste du texte en proie à l’algorithme poétique du serpent-verbe… Langage à l’état liquide !

Ni langue de vipère, ni sujette à avaler des couleuvres, me voici pourtant sous le charme du serpent pop poétique …

Et ceci m’amène à une révélation importante : rien de ce qui a été formulé avant par écrit n’arrive à la cheville ou plutôt aux circonvolutions de ce nouveau reptile tatoué Jeff Noon. Hommage soit rendu à Burroughs et Gysin, certains élèves rejoignent allègrement les maîtres du cut-up !

Voici des mots pour réinventer le monde, des noms pour baptiser de nouveaux concepts, des filtres mécaniques déployés pour piéger le passé, des seuils imaginaires qui transforment la langue et la font délicieusement fourcher.

 Il est Zenith O’Clock à Manchester

Depuis Vurt et le bouleversement provoqué par ce premier roman chez les lecteurs de science-fiction des années 90, Jeff Noon n’a jamais déçu. Pollen a confirmé un univers visionnaire gravitant autour d’un futur proche décalé vers un rêve surprenant. Qualifié de Lewis Carroll du Manchester moderne, Jeff Noon répond par Automated Alice, un exercice autour du texte d’origine, fidèle au style initial mais complètement disjoncté. Suit Nymphomation sur les thèmes de l’intelligence artificielle et de l’autonomie de l’information. Pixel Juice, recueil de nouvelles essentielles, déchire un peu plus les limites de l’ancien monde. Enfin, Needle in the Groove, premier roman dub au monde, s’approprie les techniques de mix samplées sur la musique électronique, pour mieux servir une narration résolument post futuriste.

Etymol, Anagramethane, Hyperbolehyde…

Avec Cobralingus, Jeff Noon se maintient à l’apogée de son art et se paye le luxe de faire des cabrioles stylistiques, au firmament d’un ciel de pixels déclinés en millions de couleurs.
Algorythme du moteur serpent-verbe : un texte évolue à travers des filtres mutagènes. Pour s’émanciper des vieilles contraintes, aucun texte ne devrait rester figé. Comme dans le dub, le fond et la forme explorent le territoire de talent du conteur.
Exemples d’auteurs samplés par Jeff Noon : Shakespeare, de Quincey, Emily Dickinson, l’Ecclesiaste.
C’est là qu’interviennent les filtres : « DECAY » qui dissout doucement le texte, le dissipe, corrompt le signal, « SAMPLE » qui ajoute de la matière spécifique au projet comme des symboles chimiques ou des noms de DJs… Des filtres violents comme « EXPLODE », des filtres radicaux comme « PURIFY », d’autres puissants comme « DRUGS ». Les produits destinés au texte, appelés à éclater le langage, portent des noms qui agissent déjà comme des virus à eux seuls : Onomatopiates, Litotezol, la sublime Metaphorazine et de nouvelles molécules virales qu’il reste à inventer !

Ghost in the machine

Le texte voyage par ces portes, se déconstruit. Gagne et perd du sens. Résonne dans chaque pore du lecteur. Remodèle les perceptions. Sinueux, le serpent-mot se glisse dans l’oreille, s’insinue dans l’oeil, spirale autour des synapses et se connecte directement sur les neurones.
Ce beau livre Codex a même inspiré Brian Eno ! Séduit par le jeu du langage de Cobralingus, le musicien a composé un morceau basé sur les textes. Cette métamorphiction est bien un manifeste, un signe de conscience propre au langage. Brian Eno ayant lui-même aussi inspiré Cobralingus par son jeu de carte créatif des « Obliques Strategies », la boucle est bouclée quand le texte et la musique prennent un nouvel aspect visuel. Le sens surgit quand les sens s’emmêlent.

Word junkie

Enfin pour conclure, voici les mots que n’arrête pas de me glisser à l’oreille cette « blurb » publicitaire depuis qu’elle m’a repérée en train d’écrire cet article :
ATTENTION après s’être injecté l’essence de la musique du précédent ouvrage, vous allez être baigné dans un samadhi verbal qui ne peut que vous faire basculer dans la poésie incarnée. Gare aux indécis : la formule fonctionne, la magie est à l’oeuvre chez les artistes, chez les nouveaux shamans venus de Manchester !
Les noonismes ont décidément le pouvoir de créer le monde, accueillez le langage à l’état liquide.

Le site dédié à Cobralingus
Le site officiel de Jeff Noon
Extrait de Cobralingus adapté en Flash « Pornostatic Processor »

stig legrand

   
 

Jeff Noon, Cobralingus, Codex Books, UK version originale, non traduite – 2001

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Tom Robbins, Villa Incognito

Ecornées les notions éculées comme la religion, le patriotisme, la mode. Explorés les tabous, les abus et l’attrait de l’illumination par delà toutes autres tentations

Il était une fois, jadis au Japon, une créature des bois qui possédait la ruse du renard Kitsune, l’appétit sans retenue de Coyote, et les énormes couilles de…

De qui au fait ? Quel personnage mythique pourrait bien comparer la convexité festive de ses virils attributs à la magnificence des bourses surdimensionnées de Tanuki, l’hédoniste tanuki ?

Oui, la troublante idole qui veille sur les restaurants Tokyoïtes, portant parfois masque de blaireau, parfois figure humaine, promène sa fringale de jolies femmes, de mauvais tours et de saké maison dans le dernier roman de Tom Robbins.

Certains disent qu’il s’agit d’un conte de fée, mais voyez plutôt comment la fiction influe sur la réalité !

Pla-bonga !
it has been reported that Tanuki fell from the sky using his scrotum as a parachute

Le panthéon des Ancêtres Animaux du folklore japonais étant ce qu’il est, c’est un cocktail de caprice, intrigue, malentendu et pure jalousie qui précipite dès les premiers chapitres la descendance sang mêlée de Tanuki dans une course folle sous la plume de l’auteur des Cowgirls bluesy, et des Féroces infirmes, pour ceux qui n’ont encore lu Tom Robbins qu’en version française. Le format court de Villa Incognito, regretté par les fans de l’écrivain le plus dangereux du monde (selon sa dernière édition française), pourra servir de passerelle vers une première lecture en version originale. Et c’est loin d’être un aspect négligeable car l’écriture de Tom Robbins est si particulière, son humour si bien enraciné dans le vocabulaire américain qu’on découvre enfin dans sa langue, la vraie saveur de son esprit. Là-bas, on dit « phosphore linguistique ».

Toc ! Toc ! Qui est là ?

Si vous ouvrez la porte pour filer le tanuki, vous allez rencontrer Lisa, mystérieuse et séduisante femme à la graine de chrysanthème enfoncée dans la muqueuse rose de son palais, un héritage transmis de mère en fille de génération en génération.

Si vous arrivez au village Hmong de Fan Nan Nan, en suivant ce morceau Janis Joplinisé de votre cœur, vous serez accueilli dans les quartiers d’hiver des gens de « la Vallée du Cirque » où des clowns sexy savent faire tomber les masques et les petites culottes.

Si en suivant les funambules, vous osez traverser sur un fil, l’abîme tout en haut du Laos, Mars Stubblefield, Dickie Goldwire et Dern Foley, les trois vétérans du Viet Nam disparus en mission avec leur B52, vous ouvriront peut-être la porte de la Villa Incognito. Et là, vous finirez impliqué dans un trafic d’héroïne, qui devrait vous poussez à remettre vos valeurs en question.

Le thème de l’identité et des fausses moustaches

Tom Robbins partage avec Michel Houellebecq un intérêt pour les jolies Thaïlandaises et ils subissent tous deux une attraction géographique vers Patpong. Là s’arrête le parallèle car chez Robbins, le sexe est gaiement décomplexé. Cependant, malgré quelques attitudes surprenantes de certains personnages dans l’univers de l’écrivain à l’esprit le plus ouvert des environs de Seattle, les thèmes sous jacents de Villa Incognito ne s’écartent pas du courant libérateur qui traverse toute l’œuvre de l’auteur.

Gurus des digressions philosophiques et politiques, les personnages de Tom Robbins repoussent toujours plus loin les limites de leur imagination au service de la révolution des idées. Ici superficiellement, la défense de l’opium, plus en profondeur la responsabilité de chacun quant à sa gestion de la douleur.

Seront écornées les illusions éculées comme la religion, le patriotisme, l’économie, la mode… Seront explorés les tabous de la séduction, les abus de pouvoir et l’attrait de l’illumination par-delà toutes autres tentations.

Rares sont les lecteurs avertis de Tom Robbins qui choisiraient Villa Incognito comme son meilleur roman, mais cet intermède qui fleure le koan zen aide à patienter jusqu’à la prochaine histoire.

Pour conclure, cette mise en situation parisienne du Tanuki offre un bon exemple du style inimitable signé Tom Robbins :
Imagine the faux badgers in the pine woods of the alpine foothills. Picture un tiny contingent of them actually taking clandestine residence among the shrubs and rocks of Paris’s Bois de Boulogne. Picture Himself, late at night, scampering on all fours like one of those chubby little mutts Parisians adore, scooting down Boulevard Saint-Germain, weaving in and out among the legs of shadows, snatching pommes frites off the tables of sidewalk cafés, maybe even darting into Les Deux Magots to yank a freshly decorked bottle of Hermitage Côte du Rhône from the grasp of some literary luminary such as Gérard Oberlé or Jean Echenoz ; draining it behind a clump of rose bushes in the darkened Jardin du Luxembourg…No. No.

stig legrand

   
 

Tom Robbins, Villa Incognito (en anglais – non traduit), Bantam Books, May 2003, 241 p. – 24,00 $ (US) / 36,00 $ (CAN)

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Enrique Vila-Matas, Paris ne finit jamais

Ce livre peut se lire d’une multitude de manières : ni l’ordre paginé ni l’ordre chronologique ne sont à suivre absolument

 

La littérature et l’écriture sont au cœur de cet ouvrage, non seulement comme sujet mais aussi comme objet intrinsèque qui transcende le quotidien. D’Ernest Hemingway – figure charismatique à laquelle s’identifie l’auteur – en passant par Georges Perec, Raymond Queneau, Italo Calvino, Henry Miller, Virginia Woolf, Cioran… etc. à, bien entendu, Marguerite Duras (qui hébergea l’auteur), sur ces pages la liste est longue de ces noms à qui nous devons l’exploration du réel par le truchement du verbe, liste non exhaustive qui pourrait se dérouler tel un parchemin de mémoire vive et vivifiante. Enrique Vila-Matas fait partie de ces écrivains pour lesquels le texte est un miroir reconstituant du monde où l’on peut observer sous divers angles les réalités aussi bien palpables qu’abstraites. Il donne à voir ce qui peut échapper à première vue, et c’est ainsi que l’on se réfléchit dans certaines de ses phrases, si bien que l’on s’y sent chez soi.

Le livre se présente tout autant comme un récit que comme un carnet de notes, une conférence, un journal. Pas plus l’ordre paginé que l’ordre chronologique ne sont indispensables à une bonne lecture. On peut puiser ici et là de quoi s’abreuver, ou bien suivre le cours des choses avec la logique qui en découle. Richesse, donc, de la façon d’aborder ce Paris ne finit jamais, comme on pourrait franchir la Seine par tel ou tel pont. Bien que l’auteur affirme : j’éprouve toujours une grande joie quand je ne comprends pas quelque chose et au contraire, quand je lis des choses que je comprends parfaitement, j’y renonce, déçu. Je n’aime pas les récits qui racontent des histoires compréhensibles. Parce que comprendre peut être l’équivalent d’une condamnation. Et ne pas comprendre, de la porte qui s’ouvre., chaque page s’ouvre ici dans une compréhension limpide qui fait passer le tremblement des choses et le secret des vérités. L’ironie, pratiquée comme un art, pourrait aider à la préhension de cet objet fragile que l’on nomme quotidien ; elle pourrait émasculer le désespoir en en faisant une simple lucidité ; devenir, de la sorte, une nouvelle politesse : L’ironie me semble un puissant moyen de désactiver la réalité nous fait savoir l’auteur, avec cette clarté qu’il souhaiterait obscure.

Non, rien n’est simplement la face ou le revers, ni même la face et le revers. Ce qui est énoncé clairement peut aussi se réverbérer comme autant de lumières, de sons, d’échos sur la surface des profondeurs. C’est le cas dans ce livre où l’autodérision côtoie la tendresse ; où l’humour fait l’amour avec la réflexion ; où l’on peut lire, concernant l’élaboration du roman, telle prescription de Duras : 1. Problèmes de structure. 2. Unité et harmonie. 3. Thème et histoire. 4. Le facteur temps. 5. Effets textuels. 6. Vraisemblance. 7. Technique narrative. 8. Personnages. 9. Dialogue. 10. Cadres. 11. Style. 12. Expérience. 13. Registre linguistique. 
Paris ne finit jamais puisqu’il est une libre éducation des mots et de la vie.
daniel leduc

   
 

Enrique Vila-Matas, Paris ne finit jamais (Traduit de l’espagnol par André Gabastou), Bourgois, septembre 2004, 292 p. – 21,00 €.

 
     
 

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Claude Pujade-Renaud, Chers disparus

A travers une forme narrative atypique, Claude Pujade-Renaud nous ouvre les portes de cinq destinées hors du commun

Elles ont nom Athénaïs Michelet, Fanny Stevenson, Marguerite Schwob, Marinette Renard, Charmian London… et leur patronyme vous dit déjà le trait – en soi exceptionnel – qui les unit : toutes ont partagé la vie d’écrivains illustres. Elles ont aussi en commun d’avoir survécu à leur compagnon, et d’avoir dû surmonter l’épreuve terrible de la perte, du deuil. Leur est échue aussi, à toutes, vestales vigilantes, la tâche d’assurer la survie, la valorisation de l’œuvre du défunt, de préserver sa mémoire. Un autre trait d’union s’est depuis peu tracé entre elles : le livre de Claude Pujade-Renaud. Une œuvre de fiction, affirme son auteur qui, à l’opposé du biographe livrant une compilation de faits et d’événements pour les recouper et les interpréter ensuite, a choisi la voie de l’ultime subjectivité : le récit à la première personne. Une approche qu’elle adopte à cinq reprises, pour chacune des femmes qu’elle a voulu évoquer.

Athénaïs, Fanny, Marguerite, Marinette et Charmian, donc, tout à tour, prennent la parole au soir de leur vie et racontent un peu de ce qu’elles ont vécu auprès de leur époux tandis qu’elles travaillent à l’établissement d’une édition d’œuvres complètes, à la publication de lettres ou de journaux intimes et qu’elles veillent à ce que soit épargnée la mémoire du défunt. Voguant entre les souvenirs surgissant et l’immersion dans ces manuscrits qu’il faut classer, dépouiller, trier – voire expurger de certains passages, leur parole, à chacune, se meut d’une époque à l’autre, achoppe sur des interrogations douloureuses, revient en profondeur sur les aspects les plus intimes d’une relation conjugale parfois difficile, décrit sans fausse pudeur mais sans exhibitionnisme superflu la chair meurtrie et souffrante du corps malade. Ces évocations se doublent, pour toutes ces femmes, d’une plongée introspective dans les replis les plus obscurs des histoires familiales où gisent prégnance excessive d’un père ou d’une mère, deuils traumatisants, problèmes de filiation… lieux d’origine de la plupart des thématiques récurrentes d’une œuvre littéraire. Et sous-jacente à ces résurgences intimes et personnelles, derrière cet accompagnement de tous les instants ante et post mortem se dessine en cinq variantes une réflexion sur la génèse de l’oeuvre, ce qui la nourrit et fait sa grandeur.

Cette unité thématique va de pair avec une unité narrative dans le sens où de subtils échos s’entendent d’un récit à l’autre : Athénaïs lit Jules Renard, Marcel Schwob se rend en pèlerinage aux îles Samoa, Charmian London pense souvent à Fanny Stevenson, Marinette revient sur la manière dont son époux percevait Marcel Schwob… et achevant de cimenter la cohérence de cet ensemble, l’écriture de Claude Pujade-Renaud, résolument contemporaine mais sans anachronisme, ne s’embourbant jamais dans le faux semblent d’un hypothétique « style XIXe« , court d’un bout à l’autre du livre avec simplicité, selon un phrasé sensible, délicat – sans arabesques forcées – au plus près du ressenti. Une écriture remarquable, aussi, en ce qu’elle prend pour chaque récit une tonalité particulière, qui se perçoit plus qu’elle ne s’identifie – peut-être davantage de phrases elliptiques sous la plume d’Athénaïs la constrictée ? D’expressions vives et enlevées chez Charmian, ou Fanny, ces femmes au caractère bien trempé qui ne reculent pas devant l’aventure ? Difficile à déterminer tant c’est l’impression d’ensemble qui domine. Chers disparus se lit comme s’écouterait une polyphonie où les voix, se levant l’une après l’autre, chacune avec son timbre propre, composeraient enfin une architecture vocale globale dont la beauté serait la somme de toutes ces voix particulières.

L’approche de Claude Pujade-Renaud est résolument intimiste ; dans chacun de ses récits elle noue ensemble les problématiques humaines, physiologiques et créatrices avec une émouvante « justesse d’âme » qui confère à cette œuvre de fiction une vérité d’émotion et de sentiment qui n’a rien à voir avec celle apportée par l’exactitude de faits énoncés mais qui n’en est pas moins essentielle.
Une fois parvenu au terme de sa lecture on pressent, à travers l’unité que Claude Pujade-Renaud a su donner à ses cinq récits, que leur propos – risquons le mot – transcende l’individualité des narratrices : on y perçoit la tentative de donner à sentir ce que cela peut signifier d’accompagner un écrivain jusqu’au bout. D’abord prendre soin de l’homme, le soutenir et l’assister puis, post mortem, assurer la survie de son œuvre et préserver sa mémoire du fiel de ses détracteurs – une vigilance de tous les instants qu’il faut sans relâche maintenir à son plus haut degré.
Être femme d’écrivain se comprend, ici, comme un sacerdoce – une déclinaison singulière du verbe « aimer » qui est peut-être la plus complexe et la plus profonde. 

isabelle roche

   
 

Claude Pujade-Renaud, Chers disparus, Actes Sud, août 2004, 336 p. – 21,00 €.

 
     
 

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Alain Absire, Jean S.

Jean S. pour Jean Seberg, dont Alain Absire explore l’intériorité torturée au fil de ce roman atypique

Ceci n’est pas un roman

Jean S. pour Jean Seberg, figure emblématique des années 60 et de la Nouvelle Vague française, qui débuta au cinéma sous la houlette d’Otto Preminger dans le rôle de Jeanne d’Arc avant de marquer les mémoires en incarnant Patricia dans le mythique À bout de souffle, de Jean-Luc Godard, puis en épousant l’écrivain Romain Gary. Sa vie, qui bien sûr ne se résume pas à ces trois événements, fut de celles dont on dit facilement que « c’est un roman » – de celles dont raffole certain public avide de scandales et de tragédies, voyeur et charognard, faisant les très riches heures de la presse sensationnaliste et de l’édition « people ». Jean S. eut sa part de bonheur et de féérie avant d’être rongée par de tragiques déchirements, accumulés au fil des ans pour la mener, malgré de rares embellies, à un point d’où il lui fut impossible de revenir. En d’autres termes, la vie rêvée pour alimenter de ces documents à la couverture barrée d’un raccoleur  » non autorisé « , ou bien de ces romances biographiques ruisselantes de pathos et de bons sentiments.

Disons d’emblée que le livre d’Alain Absire n’appartient à aucune de ces catégories, et qu’il n’est ni une « biographie romancée » ni le rapport circonstancié d’une enquête journalistique se targuant d’une rigueur nouvelle. D’ailleurs, la première de couverture indique qu’il s’agit d’un « roman ». Mais l’on a très vite envie de paraphraser Magritte et de dire que « ceci n’est pas un roman » tant ce terme apparaît mal adapté au texte que l’on a sous les yeux. Sa forme n’a en effet pas grand-chose à voir avec ce flux narratif que l’appellation « roman », dont le sens est pourtant devenu fort vague, tend à promettre encore aujourd’hui. Ce mot, apposé telle une étiquette de classification, évoque plutôt, ici, une sorte d’avertissement – une manière de geste de prudence, si l’on veut, esquissé à seule fin de prévenir toute contestation à propos de tel ou tel détail qui serait jugé inexact et inventé de toute pièce, l’auteur se réservant ainsi la possibilité d’user de la réalité comme il l’entend pour mener à bien son entreprise littéraire – changeant ici et là quelques noms, d’autres étant réduits à leur initiale. Car un romancier dispose d’une latitude de création qui est refusée au biographe.

Et puis brandir ainsi le mot « roman » invite aussi à ne pas lire Jean S. en se préoccupant sans cesse de traquer les écarts taillés entre le texte et la réalité avérée. Le livre d’Alain Absire mérite mieux que cela ; par les complexités formelles qu’il affiche il s’apparente à une sorte d’exercice de style à dimension expérimentale, proche de ceux auxquels se livrent certains poètes. En surface d’abord : les variations de typographie, les blancs ménagés entre les paragraphes, certaine manière aussi d’aller à la ligne et de jouer sur la ponctuation confèrent au texte un aspect visuel atypique qui prend en charge une part non négligeable de la signification de l’ensemble. Ce patchwork littéraire, de plus en plus chaotique au fur et à mesure que le récit s’avance vers la mort de Jean S. – au point de laisser affleurer par endroits des mots biffés – est à l’image de l’esprit de l’actrice, que la folie et la dévastation engloutissent progressivement.
Plus en profondeur, le rythme d’écriture s’écarte fréquemment de l’amble tranquille de la narration événementielle pour se briser en successions de phrases elliptiques, brèves et tranchantes comme des éclairs, ou se syncoper en longues juxtapositions scandées par des sonorités calculées au plus signifiant. Enfin, le facteur d’originalité le plus remarquable est peut-être… le narrateur : une troisième personne jouant la distance de l’observateur objectif mais fonctionnant la plupart du temps en focalisation interne, et virant au « je » dans nombre de passages transcrivant des monologues ou des conversations intérieurs. Une mosaïque de mouvements de l’âme au cœur de laquelle ce narrateur fluctuant évolue tel un danseur de corde en perpétuel déséquilibre.

 Grâce à une écriture rythmée, où sonorités et posture d’énonciation ont été travaillées à l’extrême, Alain Absire explore au plus intime l’intériorité torturée de Jean S., bien plus qu’il ne « raconte sa vie ». Étonnant voyage introspectif qui fait prendre à bras-le-corps les émotions les plus profondes, les plus déchirantes, Jean S. apparaît comme une singularité littéraire, une de ces oeuvres originales qui échappent avec bonheur aux classifications courantes sans pour autant sombrer dans cet hermétisme dont se délectent avec affectation une petite poignée d’amateurs.

isabelle roche

   
 

Alain Absire, Jean S., Fayard, août 2004, 592 p. – 22,00 €.

 
     
 

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Patrick Lapeyre, L’Homme-sœur

Ce roman a été plébiscité par les auditeurs de France Inter, qui l’ont couronné en juin dernier Livre Inter 2004


Inceste glissé comme un pas de danse

Dès le titre, ça dérape : une expression toute faite qui glisse et voilà que l’âme se fait homme avec, pour creuset de transmutation, le roman de Patrick Lapeyre. Encore que cette désignation de roman soit sujette à caution, bien que dûment apposée en première de couverture. Il est bien difficile en effet de reconnaître la trame narrative que suppose le terme « roman » derrière cette succession de chapitres très courts, structurés comme des unités autonomes et déroulant par bribes incisives pleines de poésie quelques volets de la vie d’Alex Cooper. On pourrait assez aisément évoquer en quelques mots « l’histoire » racontée dans ces pages, celle d’un homme rongé par l’amour incestueux qu’il voue à sa sœur et qui passe sa vie à l’attendre tandis qu’elle séjourne à savoir où dans le monde. Une vie par ailleurs « normale », puisque pourvue d’un emploi stable dans une banque, de collègues de bureau, et de relations amoureuses plus que problématiques. Bien sûr cela se lit sans équivoque dans le texte, mais s’en tenir à ce schéma intelligible reviendrait à une sorte de faux sens tant il est recouvert de singularités – la plus visible étant cette construction en brèves séquences qui ressemblent à des étiquettes descriptives rédigées par un naturaliste.

Puis, à déchiffrer ces étiquettes, l’on rencontre une écriture un peu déconcertante, à la fois claire et truffée de petites complexités qu’il faut débusquer avec soin. Par exemple ces références subtiles : voyez, là devant vous, ce roseau pensant, et là, à main droite, un peu moins visibles, ces lais sus pour les reines… Ou ces mots rares et ronds en bouche – animadversion, manducation, comminatoire…etc. – semés çà et là sans en avoir l’air, faisant parfois commerce au passage avec des expressions familières. Ce voisinage bon enfant ménage une douce ironie, comme tracée à la mine 9H, que vient renforcer la drôlerie légère induite par nombre d’images ou de comparaisons pour le moins poétiques : la pluie qui arrive, aussi régulière que le journal de 13 heures à la télé, des sourires vus de loin, accompagnés de gestes de la main, deviennent tout un banc de poissons volants en train de se poursuivre dans l’obscurité ; quant aux idées tristes il leur arrive, au restaurant, avec la célérité des mouches, [d’aller]se poser sur la table de leurs voisins.

Tous ces éléments imprègnent le texte d’un ton distancié qui donne l’impression d’écouter un guide conférencier menant sa troupe de lecteurs attentifs le long des cinq parties du texte – les galeries d’un musée dont les panonceaux seraient ces courts chapitres autonomes, correspondant chacun à un morceau de la vie de Cooper enfermé là comme en vitrine. Mais en dépit de la minutie de l’entomologiste ayant collecté puis disposé ses échantillons, et de l’indéniable sens pédagogique du conférencier, soucieux de détails et de précisions, l’animal Cooper demeure une énigme zoologique… autant qu’une curiosité littéraire.

Tandis que l’on avance dans sa lecture, le tissu narratif se resserre – ou, plutôt, devient moins étranger… à moins que ce soit la sensibilité du lecteur qui peu à peu s’acclimate à l’ambiance si singulière créée par Patrick Lapeyre. Car L’Homme-sœur appartient à ce que l’on appelle la littérature « exigeante », qui demande bien plus que de suivre une histoire, cerner des personnages, ou même d’être sensible à un style, un phrasé, ou un usage détourné de la langue et de ses figures. Il s’agit ici non seulement d’une écriture à apprivoiser malgré son apparente simplicité mais d’un système narratif à pénétrer. Puis une fois que l’œil et le cœur ont accommodé, on réalise que derrière ses étrangetés et ses drôleries poétiques, par-delà son thème qui serait sulfureux s’il se pouvait résumer par « attachement incestueux », ce texte dit avant tout la tragédie toujours là du temps qui coule et des choses que l’on regrette d’avoir manquées ou, au contraire, accomplies sans pouvoir en effacer les dégâts. 

Vous pouvez lire les premières pages de ce roman en passant par le site de l’éditeur.

isabelle roche

   
 

Patrick Lapeyre, L’Homme-sœur, POL, 2004, 278 p. – 19,90 €.

Prix du Livre Inter 2004.

 
     
 

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Fabrice Melquiot, Veux-tu ?

Veux-tu ? pourrait se définir comme un ensemble de poèmes théâtraux qui fluctuent entre Surréalisme et Surabstraction


A
l’instar des plus grands dramaturges contemporains – Edward Bond, Bernard-Marie Koltès ou Marie NDiaye – Fabrice Melquiot aborde le théâtre par ses rives les plus sauvages et les plus luxuriantes. Chaque mouvement de phrases nous soulève, nous porte, nous creuse, nous confronte avec les lueurs qui nous sculptent en nous-mêmes. C’est l’humanité, dans ses divers remous, qui s’anime dans nos yeux, telle une lanterne miroitante et magique. Sans cesse en errance, Melquiot reprend la tradition de l’écriture nomade ; ses mots voyagent sur les divers continents d’un réel transmis ou bien transfiguré ; écriture dense, en perpétuel mouvement, dont l’ellipse est la figure emblématique, et l’image une projection visuelle qui nous capte dans sa résolution.
 

Après avoir obtenu un baccalauréat audiovisuel, Fabrice Melquiot – né à Modane en 1972 – suit une formation d’acteur sous la direction de Julie Vilmont. Il exerce cette activité au sein de la compagnie Théâtre des Millefontaines, tout en écrivant ses premiers textes pour enfants. Depuis plusieurs années, il se consacre entièrement à l’écriture – ce qui pour nous est une aubaine, étant donné la profondeur incisive de son talent. Révélé par la Comédie de Reims et Emmanuel Demarcy-Mota, Melquiot est de plus en plus traduit et ses textes sont à l’affiche dans le monde entier. Jouée au Studio-Théâtre, sa pièce Bouli Miros’inscrit ainsi au répertoire de la Comédie-Française, ce qui est une reconnaissance, on ne peut plus légitime, de cet immense talent. 

Je passe mon temps à corriger le vide,nous dit Melquiot, en ouverture de ce volume. Veux-tu ?, recueil de textes plus ou moins récents, pourrait se définir comme étant un ensemble de poèmes théâtraux qui fluctuent entre Surréalisme et Surabstraction, entre impulsion réflective et réflexion impulsée, entre ce qui se joue dehors et ce qui tremble au-dedans. Corriger le vide, réparer ou punir, avec des mots de plâtre ou des mots cinglants, de ces mots qui justifient la langue lorsqu’elle s’étire jusqu’à naître de ses cendres ? Le vide, celui de la page blanche, de la marge, des interlignes ? Celui des hésitations, des ruptures, des silences ? Celui entre la cour et le jardin, entre la scène et le premier rang, entre l’acteur et le spectateur ? Entre le dit et l’entendu ? Là, derrière, dans les coulisses, entre les cintres ? Ou peut-être dans les jeux de lumière ? Tout ce videqui nous parle ? 

Melquiot, dans Veux-tu ?, dialogue avec le monde. Ses poèmes – lesquels, je le confirme, sont du théâtre – se jouent du vertige en franchissant les vides qu’il a conquis. C’est écrit dans la masse, buriné dans le brut, découpé à l’emporte-pièce, mais avec quel doigté ! Spontanée, comme peuvent l’être le rire ou la foudre, cette écriture nous nargue par sa verve et sa fougue ; elle associe ce qui – à tort ? – se révulse ; elle dissocie les sons pour mieux les confondre ; pour engendrer du sens là où n’était que discours ; elle se dérobe lorsqu’elle se donne, mais s’abandonne lorsqu’elle fuit. C’est l’écriture filante. 

Je fais son lit à la lune au carré
Le tien, le borde de signifiants
D’adjectifs rubiconds
Et de propositions pas toujours coordonnées
Ton lit arachnéen
Je l’insulte pour t’endolorir
Et chemin faisant de toute contradiction
J’y brosse le dernier de mes rires
daniel leduc

   
 

Fabrice Melquiot, Veux-tu ?, Editions L’Arche, 2004, 144 p. – 12,00 €.

 
     

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Malcolm Lowry, Lunar Caustic

Ce n’est pas agréable de partager l’épreuve de ce foutu poète, mais son talent est justement de l’ouvrir au lecteur

Malcolm Lowry n’était jamais satisfait du premier jet de ses textes. Malgré, ou peut-être à cause de, son déséquilibre existentiel, il les reprenait, les révisait, les remaniait sans relâche, à la recherche de l’expression la plus juste de l’absolue nécessité qui le poussait à écrire, à formuler ses terreurs et son égarement.

Ses textes quant à eux n’étaient pas plus en sécurité : sujets aux refus des éditeurs et aux incendies, quand ils n’étaient pas perdus, volés, ou encore détruits par leur auteur, victimes de tous les coups du sort…

Paraissent ensemble deux versions du même récit, Lunar Caustic, depuis longtemps disparu des librairies, et Le Caustique Lunaire, version définitive de Lowry. A vous d’en saisir les points corrélatifs, de comprendre leur relation, de distinguer l’auteur dans son évolution à travers l’état psychologique de son personnage, le style du récit et la signification…


Tous dans le même bateau

En pleine canicule, un ivrogne anglais écume les boui-boui à matelots de New York. Au bout du rouleau, il s’arrête devant l’hôpital psychiatrique, sur la berge industrielle de l’East River. Admis à l’asile dans un coma éthylique, il superpose à l’univers médico-carcéral des visions de bateaux, les fracas d’un cargo, le naufrage d’un homme amer qui se noie au whisky. Cet homme d’équipage débarqué, c’est Bill Plantagenet, alcoolique désespéré, pianiste de jazz expatrié, pêcheur perdu en pleine irréalité.

P
arce que la solitude n’a qu’un temps, quelques patients se lient à lui. Il y a Battle/Quatrass, caricature dansante qui baragouine créole, il y a le vieux Mr Kalowsky, et l’enfant Garry qui a toujours une histoire à raconter. Peut-être sont-ils même ses amis, ces compagnons de misère. Tous les jours, les surveillants forcent les malades à circuler autour des tables, en une lugubre promenade sans but dans l’étouffante chaleur. Ensemble, ils regardent les bateaux sur le port, à travers de hautes fenêtres grillagées ; ils rêvent de liberté, puis en sont terrifiés.

L’angoisse est un oeil morne sans paupière


L
es personnages de Lowry sont aussi désespérés que lui : sans le filtre de l’alcool, le monde leur fait mal aux yeux, sobres ou avinés, ils finissent toujours dehors, affalés contre une poubelle, rejetés d’eux-mêmes et de la société.

Q
uand il a écrit ce texte en 1934, l’écrivain sortait d’une cure de désintoxication, mais certainement pas de sa dépression : il avait cette terrible lucidité de l’horreur, qui transparaît encore sous la plume la plus perturbée, digressive, hallucinée.

C
e n’est pas agréable de partager l’épreuve de ce foutu poète, mais son talent est justement d’en ouvrir les portes au lecteur. Ca ne finira pas bien, d’ailleurs Malcolm Lowry s’est suicidé, mais il a aussi écrit « Au-dessous du volcan », moteur de son projet global « The Voyage that never Ends « , dont Lunar Caustic devait être une des clefs… On peut voir les choses sous plusieurs angles, au moins deux en tout cas, et ici, il y a deux dénouements Lunar Caustic et Caustique lunaire.

Le désastre devait mâchurer tout l’univers.


S
i les alcooliques de Lowry sont incurables, c’est parce que son monde est incurable. Ses spectres l’épouvantent, comme l’injustice du monde, la ville, les passants lui répugnent. Dans sa galère, Bill Plantagenet n’est pas le capitaine Achab, il ne lui reste que des références littéraires en guise de Moby Dick. Et lorsqu’on ferme le livre, personnage et auteur se recroquevillent pour se soustraire aux yeux de tous, les pensionnaires de l’asile disparaissent dans le brouillard de ceux qui ne sont même plus consignés sur papier.

stig legrand

   
 

Malcolm Lowry, Lunar Caustic, 10/18 « Domaine étranger », mars 2004, 216 p. – 6,90 €.
ISBN : 2264038039

Première édition en français : Les Lettres Nouvelles /Julliard, 1963.

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Vincent Ravalec, Wendy² ou les secrets de Polichinelle

Si même les Anges font acte d’ingérence dans le karma d’une adolescente, c’est qu’il doit s’agir d’une sacrée embrouille !

Le troisième pan du Jeu, formidable projet chamano-littéraire initié par Vincent Ravalec, vient ranimer les fantômes du passé afin de réécrire la vie de sa Sainte perdue au fil d’un précédent roman : Wendy Angelier.
Cette origine pourrait laisser croire qu’il s’agit juste d’un second épisode, d’une suite linéaire à la biographie de l’orpheline mystique et meurtrière couchée sur papier en 1996 : ce serait mal connaître le subtil Ravalec.
Nul ordre croissant pour ce Livre Magique mais une factorisation cosmique conçue pour vous mettre la tête au carré.
 
Celle qui en a vu d’autres’

Quand elle apprend la mort sordide de Wendy Angelier au journal télévisé, un jour d’été de ses huit ans, la petite Wendy Angelier cligne à peine un cil de ses jolis yeux bleus. Cette singularité dans la distribution des pièces sur l’échiquier spatio-temporel s’intègre plutôt naturellement dans son univers de fillette candide : cette Wendy à l’écran c’est bien elle, mais c’est aussi un Ange… Une première graine extraordinaire tombe ainsi du rosaire karmique pour s’enfoncer dans l’humus fertile d’une conscience neuve, baignée des fluides tranquilles de l’innocence.

’Celle qui sort d’on ne sait où’

Quelques années plus tard, le destin prend les traits de ce double astral pour venir bouleverser la routine de Wendy. W-a, une jeune femme blonde à l’allure classique et au caractère bien trempé, émanation d’un niveau occulte de la réalité, se matérialise dans l’intimité de l’adolescente qu’elle désigne comme sa Conséquence, pour l’entraîner peu à peu dans une autre dimension secrète. Rapports de force entre factions angéliques, lois de causalité mouvantes, embrouilles ésotériques, hiérarchies symboliques, pièges administratifs et révélations spirituelles, tout va très vite dans cette comedia del arte où le mystérieux Polichinelle tire les ficelles.

’Celle dont le sac est rempli de tours’

Elle est pourtant bien loin des clichés de l’Ange Gardien d’Epinal, ’Celle qui se fait appeler W-a’ ! Alternant exposés éducatifs sur le thème « Matière-Conscience-Conscience-Matière » et réflexions graveleuses comme « On est pas là pour se gratter les nibards », l’entité astrale Wendy Angelier brouille les pistes dans la tête de sa jeune élève. Après tout, elle a peut-être sombré en pleine psychose… Si ça se trouve, elle souffre d’un dédoublement de la personnalité ?
Impossible même de se rassurer en mettant ces hallucinations sur le compte d’une molécule frelatée : « Pas de LSD, Tata Magic est anti-drogue. Tata Magic est une Sainte, voyons, est-ce que les Saintes se droguent ? »

’Celle qui sait reconnaître quand il y a une couille dans le pâté’

Alors, pourquoi W-a essaye-t-elle d’ouvrir les yeux de Wendy sur les arcanes de la Conscience tout en l’enrôlant dans les pires dérapages ésotériques ? Est-ce pour mieux manoeuvrer sa Conséquence ? Quels sont les enjeux de cette ingérence du divin dans le champ du prosaïque ? Et où se situe la limite pour l’auteur dans cet origami d’univers ?
« De la manipulation ? Absolument, mais vous n’êtes pas obligée de vous y soumettre. »

Nom d’une licorne fluorescente !

Par ces personnages symétriques au-delà de l’espace et du temps, par ces romans miroirs imbriqués qui se mettent en abyme, Vincent Ravalec déploie, avec le naturel impertinent qu’on lui connaît, les faces d’une structure multidimensionnelle aussi élégante et fondamentalement étrange qu’un Calabi-Yau littéraire.

Les fils complexes entre le roman de 1996 et celui de 2004 croisent les liens tendus entre les différentes incarnations de Wendy Angelier pour tisser un tout qui, sous un certain angle, s’approche de « la Fée Clochette jouant du pipeau avec E.T. zarbi dans bus intergalactique vantant les mérites de l’art et de la magie guérisseuse des étoiles mégalithes », mais qui sous un autre est aussi un OVNI littéraire explorant les méandres de la compassion, où qui à deux degrés sur la gauche tient clairement de l’explication fumeuse qui devient envisageable, et qui vu d’ici, est un bug du programme qui, à la Matrix, autorise la méta-programmation du lecteur.

stig legrand

   
 

Vincent Ravalec, Wendy² ou les secrets de Polichinelle, Flammarion, janvier 2004, 400 p. – 20,00 €.

 
     

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Charles Nodier, Franciscus Columna

A Trévise, au XIXe siècle, deux bibliophiles se rencontrent… et parlent derechef d’une édition rare du XVe siècle

De prétexte en prétexte

Charles Nodier (1783-1844), l’une des figures de proue du romantisme français, surtout connu aujourd’hui pour ses Contes – dont Smarra, Trilby, La Fée aux miettes – fut aussi un grand collectionneur de livres, aimant par-delà les textes leur support dans tous les aspects de sa matérialité. Cette passion bibliophilique est au cœur du dernier texte qu’il écrivit, Franciscus Columna, dans lequel il aborde également, et avec une ironie évidente, les conditions de la création littéraire : deux amis bibliophiles se rencontrent par hasard à Trévise et se rendent de conserve chez un libraire spécialisé en livres anciens. La conversation des trois compères s’engage autour d’un ouvrage fameux du XVe siècle : Le Songe de Poliphile, œuvre du frère dominicain François Columna, dont la première édition rarissime est objet de convoitise. Et voilà que s’établissent les termes d’un bien curieux marché : le libraire, qui détient le précieux volume, se dit prêt à le céder au compagnon du narrateur – qui le lui a auparavant promis s’il le trouvait tant il était certain de ne jamais mettre la main dessus – si celui-ci lui écrit immédiatement une petite nouvelle afin de combler l’ultime vide qui l’empêche de publier sa Gazette périodique…

Ce bref récit à la première personne, d’un style on ne peut plus châtié et plein de cet humour distingué goûté par les gens d’esprit, est d’abord prétexte à l’évocation d’une œuvre qui n’a rien de fictif à travers une sorte de joute érudite conduite à la manière d’un jeu. Puis le Songe de Poliphile devient à son tour prétexte à l’écriture d’une petite fiction exploitant le cliché romantique de l’impossible passion charnelle sublimée en un amour purement spirituel et d’autant plus puissant. Ces mises en abyme successives font de Franciscus Columna un divertissement savant du meilleur goût, et l’on peut imaginer à bon droit – emboîtement supplémentaire ! – que Charles Nodier par son intermédiaire réalisa un rêve qu’il dut sans nul doute caresser : entrer en possession de cette fameuse édition du Songe de Poliphile – et à aussi bon compte que son narrateur, qui l’acquiert sans bourse délier !

A quelque trois siècles de distance, ce sont à travers ce court récit deux textes – trois si l’on compte la petite « nouvelle bibliographique » – atypiques qui se regardent, et deux auteurs non moins singuliers qui se rejoignent. Pour sa valeur littéraire autant que pour son sujet, Franciscus Columna méritait une édition soignée, ce que lui offre Gallimard en le publiant dans sa collection « Le Cabinet des lettrés », assorti d’une belle préface signée Patrick Mauriès. Cahiers cousus, format à part, couverture vergée subtilement grise à larges rabats, pages blanc cassé, d’un papier mat, un peu fort et lisse sous le doigt, marges et texte organisés selon des proportions agréables à l’œil, reproductions de xylogravures tirées de l’édition vénitienne de 1599 du Songe de Poliphile… c’est un plaisir tactile et visuel que de lire ce livre. Petit et raffiné à l’extrême par la sobriété de sa maquette, par sa qualité d’impression, il est le luxe même et l’on n’aura donc aucune indulgence pour sa seule coquille (p. 43) – mais quelle coquille : voilà l’austère et belle Polia devenue tout soudain Poila au plus intense de sa conversation avec frère François Columna ! Une inversion de lettres en soi minime mais qui là insuffle au texte un grotesque qui, pour n’être pas intentionnel n’en est pas moins malencontreux. Toujours est-il que ce petit livre réalise à merveille l’ambition de la collection qui le publie : beau et noble dans sa facture comme dans ses matériaux, il sert d’écrin à un texte de grande qualité. C’est un bel hommage rendu à un auteur qui fut un amoureux fervent des livres – et pas seulement des textes.

isabelle roche

   
 

Charles Nodier, Franciscus Columna, Gallimard, « Le Cabinet des lettrés », 2004, 72 p. – 11,00 €.

 
   

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Frédéric Grolleau, Le Cri du sanglier

Ô lecteur, ne t’aventure pas dans cet éclat vocal sans ton fil d’Ariane ni tes petits cailloux blancs, car deux précautions valent mieux qu’une

Bauge cinq étoiles

La quatrième de couverture – du reste fort appétante – présente Le Cri du sanglier comme une « fable anthropomorphique ». Voilà qui sonne un peu réducteur pour ce texte foisonnant où références, citations et expressions se côtoient, se télescopent, se mêlent en une complexité jubilatoire. Car « fable » supposerait que l’on puisse ramener le tout sous la conduite logique d’un récit, d’une « histoire » comme l’on dit communément. Et là, en l’occurrence, rien de moins aisé. L’apparence même des pages – mots soulignés, notes de bas de page dont l’étendue par endroits vient à supplanter celle du texte, documents ajoutés comme en un collage – confère au texte une dimension plastique qui rend superflue la question de savoir s’il y a ou non un « récit », notion dont relèvent maintes catégories littéraires parmi lesquelles aucune n’est susceptible d’accueillir Le Cri du sanglier.

La chose est donc entendue : pas d’étiquette possible, rien de commode à quoi se raccrocher pour évoquer ou comparer, pas de systématique (comme il en existe, par exemple, pour le sanglier, cf p. 155) à la disposition du chroniqueur qui aurait succombé à ce Cri comme les compagnons d’Ulysse aux chants des sirènes. Reste alors un recensement détaillé de ces particularités : un usage surabondant de termes dialectaux ou relevant du jargon de la vénerie, un style azimuté où les circonvolutions d’une syntaxe élégante et désuète croisent le fer avec néologismes, abréviations et expressions pour le moins familières, la planéité de la page approfondie par les perspectives qu’offre la démultiplication des zones de lecture (notes bas de page, annexes, glossaire), les références incessantes (et ce dans tous les domaines de ce qu’il est convenu d’appeler la « culture »)… enfin un  » je  » qui abolit la distinction d’usage entre narrateur et auteur tant les deux s’y lisent à la fois séparément et de conserve. Pour un peu, on soupçonnerait l’auteur de s’être abandonné aux vertiges créatifs que son propos ouvrait devant lui ; on le dirait parfois emporté par une sorte de frénésie d’écriture, lâchant la bride à ses phrases qui, contournées à souhait le plus souvent, prennent un essor tout soudain et galopent ventre à terre pour aller buter contre un point bienvenu à quelques pages de là. Pas toujours facile à suivre, l’ami Grui-Grui – en bon gibier habitué à la traque…

L’auteur semble avoir voulu d’une seule pierre faire plusieurs coups : nous entrouvrir les portes de sa bibliothèque, fustiger la bêtise et l’orgueil humains, se jouer de diverses formes discursives, jongler avec les niveaux d’écriture, donner libre cours à sa passion lexicographique, se poser en enseignant, prendre prétexte littéraire pour changer d’incarnation, et dessus tout cela, élaborer une partie fine de mystification avec les lecteurs en les obligeant à se lancer dans un continuel jeu de piste… qu’il prend un malin plaisir à redoubler encore en les conviant à une étape de « chasse au trésor » via le site dédié au Cri*. D’ailleurs, pour aller dans le sens évidemment ludique qui oriente ce livre, pourquoi ne pas inciter ceux qui en arpenteront les pages à pousser le jeu jusqu’à interrompre leur lecture le temps de préparer puis de déguster les recettes proposées ? A prendre aussi au pied de la lettre ( !) l’invite de l’auteur en découpant les pages suivant les pointillés ? 

Le meilleur comparant qui se pourrait trouver à ce livre étrange serait une forêt, une forêt dense, touffue, parcourue de boutis et de vermillis qu’il faut déchiffrer à force de curiosité et de persévérance… non, mieux que cela : ces pages sont un véritable vortex sylvestre, fruit d’une expérience à n’en pas douter hallucinogène qui, refusant de s’avouer comme telle, dissimule sa luxuriance débridée sous les dehors chatoyants d’un lexique et d’une syntaxe aussi rares et précieux que le serait la création inédite d’un grand chef haut toqué au Michelin. Et voilà le sanglier – il ne manquait plus que cela à sa panoplie – devenu emblème d’une cause pas encore perdue – Frédéric Grolleau le prouve ici : celle de la littérature virtuose.

isabelle roche

*P. 194 : « Pour accéder au chapitre inédit qui présente le sens du secret et l’importance du retrait pour un sanglier, le lecteur de ces pages est invité à se reporter au sous-bois retiré accessible sur le site du Cri […] »

Suivez Grui-Grui à la trace jusque sur le web :
http://www.fredericgrolleau.com

   
 

Frédéric Grolleau, Le Cri du sanglier, Denoël, 2004, 250 p. – 1600 €.

 
     

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Grabuge !

Un OVNI libertaire, dans la veine de Do It ! qui appelle au terrorisme burlesque pour une guérilla ludique

10 réjouissantes façons de planter le système

Insolents, farceurs, galopins et chenapans, c’est à vous que je m’adresse. Toujours en quête du prochain tour pendable, éternels gamins lâchés dans un monde qui ne rigole guère, sachez que vous n’êtes pas seuls ! Il est temps de recenser les troupes de la révolte frapadingue, de présenter l’inventaire des mille et un moyens gondolants de filer une trempe aux propriétaires de la planète. Quatre subversifs compères ont réussi ce tour de force : relié aux couleurs de l’anarchie burlesque, voici Grabuge !, le divertissant et fort efficace pamphlet signé Noël Godin, Benoît Delépine, Aimable Jr. et Matthias Sanderson.

C’est qu’ils sont nombreux les tristes sires, ceux qui, non contents d’avoir transformé le monde en marchandise, se targuent aussi de penser à notre place. Instigateurs ou complices du système, sous protection rapprochée, ils ne sont pourtant pas à l’abri de surprenantes attaques pâtissières dont leur honneur ne se relèvera pas ! Preuve en est la liste impressionnante des entartés effectifs : Bill Gates, Patrick Bruel, Bernard-Henri Lévy et madame, Elkabbach, Pascal Sevran, Poivre d’Arvor, Sarkozy, Marguerite Duras, Béjart, et mon favori personnel car j’ai assisté à son savoureux entartage en plein Salon du Livre, Jean-Pierre Chevènement… Il faudrait plusieurs pages pour les citer tous, disons plutôt qu’ils ont été pris pour cible parce qu’ils représentent le pire de leur espèce, la crème des fâcheux conformistes. Mais ne croyez pas arriver après la bataille, imaginez plutôt la liste des entartés potentiels !

Tarte Attaque !

Quelle tristesse d’entendre certains commentaires « raisonnables » dans le sillage héroïque et loufoque de l’Internationale Pâtissière : « Puéril ! » « Inconscient ! » Même les anars polémiquent sur la méthode en affirmant que « Guignols et tartes à la crème ne font qu’endormir l’esprit de la révolte sous un vernis de contestation. » Comme les entartés, ces détracteurs sont aveuglés par la potacherie de haute volée du sieur Godin et servent inconsciemment le statu quo sous prétexte de sérieux. Noël Godin, alias Georges Le Gloupier, n’est pourtant pas né de la dernière pluie, et son idéologie n’est pas tout à fait sotte. Elle se résume ainsi : « La vie a le potentiel d’une fiction. » Chez lui, les traités sur l’émeute côtoient les ouvrages consacrés à la révolution, la désertion, la piraterie, l’impertinence… Guy Debord se serre contre Naomi Klein, Hakim Bey et Michel Onfray se glissent entre les pages de chanvre de Jean-Pierre Bouyxou et le porno déjanté de Jan Bucquoy. Comme le dit Benoît Delépine dans sa préface, on se croirait à la FNAC des fous !

De cette culture situationniste, il a retenu l’essentiel : le ridicule tue. En effet, l’humour tarte à la crème fait bien tomber les masques, il suffit pour s’en convaincre d’observer les réactions des piégés. La chantilly agit comme un révélateur, du sale caractère de certains, de la fragilité d’autres, et surtout de l’accessibilité de tous à la vindicte populaire. Qualifiée d’arme désarmante par Arnaud Viviant, la tarte à la crème vise la tête pour mieux détruire l’image. Héritier du mythique PieMan qui entarta Warhol dans les années 70, Noël Godin pratique l’attentat culturel et déstabilise avec humour la société du spectacle. Prochaine étape, Zelda, la gigantesque Tartapulte construite par d’ex Royal Deluxe qui avec sa portée de 70 mètres terrorise d’ores et déjà les services de sécurité des puissants de ce monde. Davos, gare à toi !

Face à cette société payante, pratiquons l’acte gratuit !

Partisans du foutoir général, vous n’avez qu’une seule règle à retenir pour ébranler l’ordre établi : il faut oser. Ne pas craindre de cracher dans la soupe comme le diabolique Pierre Carles auquel un chapitre est consacré. Stratège de l’infiltration, son reportage culte « Pas vu, Pas pris » est un modèle du genre. Piège sur piège, rebondissements insensés, un culot monstre emballé dans une courtoisie de bon aloi soutenu par une ténacité inégalable, tous les ingrédients sont en place pour aboutir à une démonstration aussi magistrale que gratuite des mécanismes de la censure.

Passer à l’action avec intelligence, c’est faisable. Imaginez-vous en José Bové planétaire, vous en apprendrez d’ailleurs beaucoup sur les méthodes de cet Astérix de la mondialisation dans le chapitre ad hoc de Grabuge ! Du plan de démontage du MacDo aux similitudes de médiatisation avec la lutte du sous-commandant Marcos, de son engagement à Seattle aux péripéties du Roquefort, les causes à défendre ne manquent pas, vous devriez facilement déterminer les vôtres.

A partir de quand devient-on réellement dangereux pour les pouvoirs en place ?

Ce n’est pas forcément compliqué de saboter la machine ! Vous aussi pouvez le faire ! Graphistes et publicitaires qui comme Adbusters détournent les messages et compromettent les marques… Journalistes contestataires à la Michael Moore qui offrent des cadeaux empoisonnés aux entreprises leaders du licenciement abusif en les couvrant de récompenses symboliques largement médiatisées… Intervieweurs rebelles qui pratiquent la tactique du faux niais comme Pierre Desproges et Raphaël Mezrahi pour provoquer le dérapage… Citoyens procéduriers qui, comme Horowitz, savent profiter de toutes les failles légales pour user l’adversaire en y déversant leur prose subversivement tatillonne… Fumeurs, vous détenez sans le savoir une arme redoutable : suivez l’initiative de Robert Dehoux et bouchez les serrures des administrations, banques et autres usines, de votre allumette… Enfin, vous les paresseux, cessez de vous en faire, restez mous, votre attitude cool à la Big Lebowski mine de l’intérieur tout esprit d’entreprise et participe donc au sabotage.

Oui, Grabuge ! assume ses positions dangereusement farfelues d’OVNI libertaire. Dans la veine de Do It !, Bible allumée des fuck leaders Yippies, son appel au terrorisme burlesque offre aux lecteurs les clés de la guérilla ludique adaptée à 2002. Quoi de plus jouissif que de reconquérir la réalité par la force de l’imagination ? La révolution est un état d’esprit…

stig legrand

   
 

Aimable Jr., Benoît Delépine, Noël Godin, Matthias Sanderson, Grabuge ! Flammarion, 2002, 250 p. – 16,00 €.

 
     
 

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Poppy Z. Brite, Coupable

Comment une petite gothique à gros cul est-elle devenue une des voix les plus crédibles du plaisir homosexuel ?

C’est plus étrange que ce que j’avais imaginé…

J’ai décidé que le Z de mon nom n’est pas une initiale mais un chromosome. déclare Poppy Z. Brite du haut de son mètre cinquante, dangereuse et délicieuse succube de la littérature underground. Personnage troublant, elle semble sortir tout droit des pages d’une de ses propres nouvelles. Sa Louisiane natale lui colle à la peau, blafarde et odorante. La Nouvelle Orléans est un aimant pour toute la décadence du monde. écrit-elle, sombre, romantique, obsédante…

Impossible de détourner le regard, je sombre avec volupté sous le charme vénéneux des yeux phosphorescents de Poppy. En 21 articles, essais, analyses ou chroniques personnelles, Coupable nous invite à sonder l’intimité de l’auteure des romans les plus férocement érotiques de notre génération. Beauté et décomposition y sont indissociables. Tout au long des pages de ce recueil, elle ouvre aux lecteurs les catacombes de son univers, les fascine jusqu’à l’extase en les conviant dans les profondeurs de son âme puis s’enivre de leurs fluides corporels.

Non, Poppy Z. Brite n’est pas une des vampires de Lestat, une poupée à la plastique gothique, c’est beaucoup moins simple que ça. Coupable, elle l’est certainement, mais le verdict sera à sa mesure : condamnée à tout vouloir connaître, à embrasser chaque démon de l’existence. Dans quel état d’esprit Poppy a-t-elle fêté ses trente-cinq ans, ce samedi 25 mai 2002 ? Vous en aurez une meilleure idée à la fin de Coupable, mais ce sera de toute façon plus étrange que ce que vous aurez imaginé.

Lettres de noblesse de la culture underground

A tout seigneur tout honneur, le recueil s’ouvre sur un historique commenté de la décadence. Poppy y rend hommage à ses archétypes, de Rimbaud à Baudelaire, à Dorian Gray, puis elle les entraîne dans une évocation de sa chère Nouvelle Orléans bohème pour y déguster opium, absinthe ou haschich. Poppy ne signifie pas pavot pour rien ! Huit chroniques Coupable publiées dans le magazine Cemetery Dance rythment le recueil, lui donnant son nom. Rédigées comme un journal, elles permettent de rencontrer les amis de l’auteur en les suivant dans leurs aventures (hé oui, comment imaginiez-vous ses amis ? Regardez-les glisser des photocopies du Festin Nu entre les pages des autobiographies de télévangélistes dans la librairie chrétienne de Chapel Hill ! Ca promet d’être intéressant !), Poppy y règle quelques comptes, y pousse quelques coups de gueule. Elle dîne avec Peter Straub, teste de nouvelles drogues, nous laisse lire par-dessus son épaule… Ludiques à lire, elles sont souvent cruelles et surtout très justes.

Mieux, Poppy révèle ses notes sur la construction de personnages, analyse ses influences littéraires de Ramsey Campbell à John Kennedy Toole, à qui elle doit son roman préféré, l’incontournable Conjuration des Imbéciles. La chronique n° 5 en particulier ouvre des perspectives sur les ressorts secrets de l’écrivain : le besoin de dépassement des limites, la symbiose avec ce qui est différent, l’ « Autre », l’étranger, l’étrange. Vous aurez compris que Poppy explore les franges et les limites de sa réalité. En passant par la morgue et les ruelles de Calcutta, elle y explique pourquoi il vaut mieux tout apprendre sur ce qu’on aime et sur ce qu’on haït. Extraits de carnets de notes, coups d’œil captivés sur sa bibliothèque, fantasmes couchés par écrit. Son hommage à William S. Burroughs prend la forme d’une lettre effarante de fétichisme, adressé le soir de sa mort au cadavre allongé à la morgue, ne portant qu’un chapeau mou. Poppy Z. Brite conclut cette révérence par ces mots : Vous avez contribué à créer un monde où ce fantasme est possible, et peut-être même publiable. Pas de doute, Poppy est queer.

Jouissons ensemble du millénaire

Pleine de contradictions, explorant la totalité du spectre des sensations, du plaisir à la douleur, Poppy mérite sa réputation sulfureuse. Dans un essai consacré à l’art dangereux, elle écrit : En tant que représentation, l’art offre une occasion de catharsis publique, on y aborde des sujets qui nous inspirent le plus souvent un silence terrifié. Tout peut donc être représenté. Illustrée ailleurs par des scènes de mort et de démence extraites de classiques comme Blue Velvet ou Le Parrain, ou du clip Closer de Nine Inch Nails, cette théorie ne couvre qu’un aspect de la poésie de la violence à la Poppy Z. Brite. Il ne s’agit pas seulement de se confronter à ses tabous pour en triompher. Il y a la fascination, l’obsession d’être mise en contexte, la jouissance de la transgression consciente. A votre avis, comment une petite gothique à gros cul est-elle devenue une des voix les plus sexuellement crédibles du plaisir homosexuel ? Certainement à cause de son message de tolérance et sûrement aussi de cette trique fantôme qui ne la quitte pas. Celle qui déclarait être un homme gay prisonnier d’un corps de femme n’a toujours pas trouvé son identité. Elle ne sait pas qui elle est sur le plan de son sexe, de son orientation sexuelle, sur tous les plans. Mais elle a un talent indéniable pour transcender sa confusion et un goût pour les accessoires.

Reposez en perversion

Lolitas abusées, virginités à consommer sur place, interdits questionnés, expériences polygames, bondage et personnages fétiches dépecés, ce recueil est Coupable de disséquer Poppy Z. Brite à la vie et à l’écrit. Endurer avec elle les affres d’un mal de dos chronique qui l’a poussée dans la dépendance aux anti-douleur, constater impuissants l’insensibilité et le manque d’humanité de nos contemporains, zapper côte à côte pendant des heures sur la mort télévisée en gros plan dans les chocumentaires, écouter le White Album, puis Tom Waits, manger des huîtres chaudes vêtues de gode-ceintures, surprendre son secret : Il vous est possible de vivre des expériences dont le commun des mortels n’a même jamais rêvé...

Amorale, excentrique et plus dingue que coupable, Poppy a su me prendre par les sentiments, et si nous nous croisons un soir sur les canaux tranquilles d’Amsterdam, je lui offrirai un cône roulé avec toute mon estime, pour elle qui ne maîtrise toujours pas cet art du fumeur.

stig legrand

   
 

Poppy Z. Brite, Coupable (traduit par Jean-Daniel Brèque), Au Diable Vauvert, 2002, 246 p. – 15,00 e.

 
     

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