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On n’aime pas, on adore ! On respecte. Et on s’incline.

Michel Chaillou, 1945

Un poétique compte à rebours des origines qui est aussi un retour sur les commencements de la mémoire

On s’était plu naguère à souligner l’intérêt de L’Oeuvre des mers d’Eugène Nicole ; nous voici confrontés avec 1945 à ce qu’on pourrait appeler, malgré elle, l’œuvre de la mère. Car c’est de sa mère, et des épisodes aussi fondateurs que douloureux de son enfance bretonne, que nous entretient ici Michel Chaillou au travers d’un récit qui lève le voile sur l’origine, houleuse et tourmentée, de son écriture, qui sera placée désormais sous le signe de la fantaisie et de la biographie. Il faut dire que l’enfance du jeune Michel entre 9 et 15 ans, sous l’Occupation, de Morgat à Lyon, en passant par Nantes et Paris, entre 1941 et 1945, est un (noir) roman à elle seule : ses parents sont séparés, son père, garçon de café vendéen, ne lui prête aucune attention, et sa très jolie mère est remariée à un médecin de Saint-Pierre de Quiberon, qui ignore l’enfant puis est fait prisonnier à Dunkerque, libérant ainsi la belle Eva de ses « obligations ». Une Eva fort sensible aux compliments des hommes et qui se compromet bientôt en devenant la maîtresse d’un officier allemand – elle sera emprisonnée pour cela plusieurs mois à la Libération – et en laissant son fils à la dérive, autrement dit à la bonne volonté des membres de la famille et des institutions scolaires qui l’accueillent de temps en temps.

Farandole des lieux versus valse des êtres, Chaillou en brillant idiot (selon l’acception grecque) de famille décrit comme personne ces heures obscures où les individus, « entre chien et loup », courent sans cesse après leur identité, éternelle fuyarde, après leur ombre, que rehausse la défaite de la nation.
Ce désir de prendre la route propre à certains membres de ma famille ! Soudain une fièvre les saisit, la volonté de se dégourdir l’être, de ne plus se laisser estampiller par une identité, l’identité c’est pour les immobiles et eux bougent, varient sans cesse leurs paysages. Vous voulez savoir qui ils sont ? La plaque sur leur porte déjà ne le sait plus, peut-être encore le lit dont leurs rêves creusent l’oreiller. Quand ils partent, ils se quittent, espérant du prochain tournant qu’il les appelle et donc à nouveau les nomme, mais de quel nom inconnu sorti à l’instant du bois ? Les voilà habillés de hasard, leur sort, c’est du vent, de la pluie, des orages, du sentiment, des nuages, l’éclaircie de belles rencontres. Des saisons les mènent plus que d’autres par le bout du nez. Les larmes, ils les laissent à l’averse, les soucis aux fleurs de ce nom. Ils paient leur écot ou chantent pour le payer. Ils ne sont plus père, mère, épouse, ils circulent, sautent les haies. Comment pourraient-ils être coupables de quoi que ce soit ? Ils ne sont plus ce qu’ils furent.

Lire 1945, cependant, ne revient pas seulement à découvrir ces aléas du destin qui amenèrent l’enfant très tôt à s’inventer un double (Samuel Canoby) et à se réfugier dans l’abri et la complexité des mots pour se cramponner au réel malgré les bourrasques de l’histoire et les embruns maternels. Ni à mettre l’accent sur les affres de l’Occupation, les espoirs de l’après-guerre et les situations qui divisèrent nombre de familles françaises. Certes, les épisodes où l’auteur raconte comment il suit le fil de l’eau, à la traîne de sa mère – les grands-parents concierges à Nantes, l’étonnante grand-mère maternelle adepte de la brocante, des cartes et de la bouteille, la pension des Lazaristes à Lyon, le lycée à Vannes – sont à la fois surprenants et terrifiants : encore ne s’agit-il pas dans ces pages (que) d’un roman picaresque. Le choix du récit assumé tend à montrer en effet qu’on n’est plus comme à l’accoutumée sur l’étroite crête qui sépare tout en les reliant autobiographie et autofiction, mais sur la pente abrupte d’un poétique compte à rebours des origines. Qui est aussi un retour sur les commencements de la mémoire. Incontestablement, un livre de la maturité. Donc un grand livre.

Emane de ce flot lyrique de souvenirs mêlés à des mots savoureux et à un style d’une rare maîtrise (« le privilège de l’âge » dirait l’auteur dont on connaît l’humilité et la générosité) les relents sapides d’une solitude dont on pressent qu’elle aurait pu se muer en aliénation sans le secours des mots et, déjà, de l’inventivité de l’imaginaire débridé du duo Michou/Samuel, sources de toutes les salutaires transgressions envers le monde adulte. Tout en pointant la fragilité d’une mère perdue dans une époque troublée et les dangers pléthoriques qui s’en suivirent, le romancier, qui est ici « récitant » (à tous les sens du terme) délivre un parcours qui dépasse de loin la singularité de celui qui l’accomplit pour donner forme à une réflexion, magnifique et universelle, sur l’art ténu des apparences et la difficulté de percevoir la chair même dont sont tissées, dont sont issues les choses. In media res, Michel Chaillou est un écrivain à mère. A mer aussi, mais point amer. On lui en sait gré.

frederic grolleau

   
 

Michel Chaillou, 1945, Seuil, coll. « Fiction & Cie ». 272 p.- 19,50 €.

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Marc-Antoine Mathieu, Julius Corentin Acquefacques, prisonnier des rêves – Tome 5 : « La 2,333e dimension »

Mathieu s’ingénie à déconstruire les codes narratifs et graphiques du média BD, jouant à l’infini des effets de miroir

Cela faisait presque 10 ans qu’on n’avait eu le plaisir de voir déambuler de nouveau le héros fétiche de Marc-Antoine Mathieu. Julius Corentin Acquefacques, apparu dans le 1er tome de ses oniriques et graphiques aventures en1990 avec L’Origine (Alph Art coup de cœur 1991 à Angoulême) et mis en scène, avant un fort long silence, dans Le Début de la Fin. Deux autres albums, Mémoire morte (Delcourt) et Le Dessin (Delcourt) avaient bien calmé le critique impatient et satisfait nombre de lecteurs. Mais voilà il nous manquait notre Julius ! Or c’est peu dire que de souligner à quel point Mathieu lui permet ici de réaliser un come back des plus réussis.

L’ humble modeste fonctionnaire employé au ministère de l’Humour d’une société tout sauf drolatique vient en effet de faire un mauvais rêve : celui où l’on rêve que l’on rêve… Une redondance onirique qui ne rime pas avec fatuité mais gravité dans un Etat totalitaire caractérisé depuis le début de la saga par un noir et blanc morbide. Pas plus qu’on ne badine avec la couleur dans cette société de papier-là (la BD étant le personnage du récit), où tout est au cordeau, les dirigeants ne sauraient tolérer qu’un individu s’excepte de la norme. Mal rêver c’est déjà dévier, et voilà qui explique la perte d’un « point de fuite » rendant de facto orphelines toutes les lignes qui devaient le rejoindre ! « Et un point de fuite mal réglé, ce sont des ennuis… en perspective. »

Conséquence : Julius s’aperçoit à son réveil que son monde n’a plus d’épaisseur, et qu’il est désormais cette épaisseur minimale (la dimension 2,3333…) qui le sépare de la redoutable invisibilité. Le relief disparu, la platitude règne partant dans toutes les pages de la bande dessinée que le lecteur a sous les yeux. Pour éviter que ses concitoyens et lui-même demeurent de vulgaires feuilles de papier, le rêveur aventurier aux bésicles doit donc se mettre en route, via une redoutable catapulte pour « l’Inframonde » honni où le point de fuite égaré a dû trouver refuge. Quelle sera donc l’issue de l’opération « fuite en avant » ?

Fidèle lui-même, et aux requisits de la série, Mathieu continue sans didactisme pesant de mettre en abyme la création de bande dessinée dont le processus, structurel comme formel, est mis en vrille pour ainsi dire. Toujours plus loin, toujours plus osé, le propos du créateur d’Acquefacques s’ingénie à déconstruire tant la perspective – ô combien vitale dans le dessin – que les codes narratifs et graphiques du média, jouant à l’infini des effets de miroir et allant dans le dernier tiers de l’album jusqu’à produire des pages en 3D que le lecteur est amené à découvrir grâce à une paire de lunettes ad hoc obligeamment fournie par l’éditeur. Jeux de mots appuyés et clins d’oeil hénaurmes se succèdent ainsi, avec des références à Trondheim, Schuiten et Peeters, avec en outre un hommage de Julius aux ébauches de personnages brouillons a priori non intégrés dans la réalisation finale par le scénariste/dessinateur mais trouvant rédemption ici grâce à la dérive de Julius par leur réinsertion dans le tissu narratif.

Bref, c’est magistral, un bijou de variation poético-graphique à lire absolument.

   
 

Marc-Antoine Mathieu Julius Corentin Acquefacques, prisonnier des rêves – Tome 5 : « La 2,333e dimension », Delcourt, 2004, 58 p. – 12.50 €

 
     

frederic grolleau

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Andreas Eschbach, Des Milliards de tapis de cheveux

Un livre magistral pour sa transposition fantastique des structures totalitaires inventées au XXe siècle

Alors voilà. Le jour est arrivé. Vous vous étiez dit jusqu’ici que la science-fiction, la SF, c’était pas pour vous ? Vous avez entendu, de-ci de-là, les mots space opera ou fantasy mais sans saisir ce dont il s’agissait ? Vous croyez toujours que l’uchronie est une vague maladie qui donne des démangeaisons de peau ? Qui plus est, vous n’étiez pas disponible lorsque les éditions nantaises de l’Atalante ont eu le nez creux en découvrant le romancier Andreas Eschbach et en traduisant son premier texte en 1999, Des milliards de tapis de cheveux (Grand Prix de l’Imaginaire 2001) ? À la bonne heure, vous tombez bien : J’ai Lu fait paraître le format poche de ce livre culte qui permet de dépasser une SF obsolète pour réconcilier ses amateurs avec les amoureux d’histoires bien troussées où le poétique n’entrave en rien le conceptuel…

Aux confins d’un empire galactique immense, la petite planète Gheer est le cadre d’une tradition aussi obscure qu’absurde : la plupart des hommes y sont tisseurs de père en fils et passent leur vie à réaliser un tapis (et un seul) composé des cheveux de leurs femme, concubine ou filles. Ainsi constitués, les tapis sont ensuite vendus à des marchands qui les acheminent jusqu’au palais des Étoiles de l’empereur. Le tisseur qui vend son tapis remet alors l’argent à son fils (les familles tuent tous les autres garçons nés après l’aîné) et le cycle se perpétue de génération en génération, chacun s’acquittant de sa tâche sans se poser de métaphysiques questions. Mais depuis quelque temps s’intensifient les rumeurs hérétiques selon lesquelles l’Empereur serait mort, assassiné par une poignée de rebelles. L’équilibre millénaire de Gheer et de la galaxie, reposant sur l’échange à partir de tapis de cheveux, est-il donc désormais menacé ?
Une inquiétude d’autant plus forte lorsque le lecteur apprend grâce à des voyageurs particuliers que Gheer, et cette masse de tisseurs, fait partie d’un système solaire… oublié du centre de l’empire depuis 80 000 ans ! Des milliers de tapis chaque année, depuis des milliers d’années, sans raison objective : où cela s’arrêtera-t-il ?

A partir d’une « trame » aussi simpliste et superficielle en apparence, Eschbach, chef de file de la SF allemande (lire notre entretien) , développe une remarquable réflexion sur les enjeux du pouvoir et la répétition infinie des courroies de transmission qu’il présuppose. La structure même du livre joue en clin d’oeil du motif tapissier en agrégeant une multitude d’histoire singulières, presque indépendantes, à un fil principal (sur le modèle des romans de SF de l’âge d’or, tels que Fondation, souvent composés de cycles de nouvelles), lequel, vu finalement avec un tant soit peu de recul, permet de réintégrer du sens dans un schéma ponctuel qui paraissait arbitraire tel quel, avant sa réintégration dans le grand tout. Servie par des déplacements constants et de plus en plus larges dans le récit (on passe de l’humble cahute des tisseurs au vénérable palais impérial, objet de tous les phantasmes au « fil » des épisodes), l’histoire vaut rien moins que comme système. La somme de ces courtes nouvelles, dont seuls quelques personnages se recoupent, devient ce faisant un véritable conte sur la nature du pouvoir, et sa folie consubstantielle.

Se dessine en effet un portrait de l’humanité, avec ses rêves et ses cauchemars, ses croyances et ses certitudes puisque c’est, aussi bien, le fondement même de toute la hiérarchie sociale, de l’économie et de la religion d’une nation qu’interroge avec talent Eschabch, à qui l’on doit également Station solaire et Jesus Video. La société décrite ici, figée par l’obéissance et par un pouvoir omniprésent en chaque individu quasi décervelé, vaut pour toute forme d’hétéronomie et de passivité de la conscience face aux manipulateurs qui savent comment en abuser (qui ne se souvient des fonctions atroces dévolues dans les camps d’extermination nazis aux prisonniers condamnés à produire des objets en peau et cheveux humains ?) Der Haarteppischknüpfer (titre original de Des milliards de tapis de cheveux) propose en ce sens un sujet de méditation qui va bien plus loin que l’enfermement dans un genre, estampillé SF ou pas : le canevas sur lequel brode ironiquement l’auteur – un empire et des rebelles : rien de neuf sous le soleil starwarsien – n’est convoqué que pour être porté à son paroxysme logique et exploser.

Comment ordonner une galaxie entière où des dizaines de milliers de planètes semblables à Gherr sont guidées par le seul délire monomaniaque de la production de tapis, avec en vue la pseudo fin rationnelle de décorer le palais d’un lointain Empereur, Aleksandr XI, qui doit être mort depuis longtemps ? telle est l’insondable question qui revient, lancinante, sous les yeux du lecteur. Autant se demander comment mettre un terme à l’emballement des rouages d’une machine douée de la faculté d’autoréparation et de reconduction à l’identique de son fonctionnement…

Un livre magistral, cousu de tout sauf de fil blanc, à lire donc pour la transposition « fantastique » qu’il propose des structures totalitaires inventées au XXe siècle et où le crime de l’autre était valeur – pour ne pas dire « motif » – suprême. Eschbach interroge de manière nouvelle le rapport de l’homme à son univers et ses convictions, le tapis valant ici comme métaphore de l’histoire de humanité elle-même advenue à partir de nombreux puzzles ayant fini par former un dessein interprétable et orienté, où passé et futur, creusets de mythes, se con-fondent alors dans l’art d’ourdir des complots et de tisser les mensonges afin de créer une fresque politique hors du commun… et de tout soupçon.
Jusqu’au moment peut-être où arrive le premier philosophe, désenchanteur des temps modernes, celui qui coupe les cheveux en quatre et révèle la vérité des tapis.
Un indivdu dangereux. Forcément.

frederic grolleau

Andreas Eschbach, Des Milliards de tapis de cheveux (traduit de l’allemand par Claire Duval), J’ai lu, 2004, 310 p. – 6,80 €.

Première édition : L’Atalante coll. « La dentelle du cygne », 1999, 314 p. – 15,20 €.

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Virginie Despentes, Teen spirit

Un roman qui exalte la possibilité du miracle ordinaire au creux de la vague

On l’attendait au tournant, Virginie. C’est que les étiquettes sulfureuses adhèrent particulièrement bien aux filles qui se sont imposées dans un rugissement avec des images trash, le langage du sexe, les mots du dégoût traités au bain acide de l’ultra violence … Comment éviter alors les redites complaisantes, le ton qui a gagné un public, comment ne pas se laisser enfermer dans le piège de sa propre image caricaturée ?

Sûrement en piochant une forme de lucidité dans la matière même de ce qu’on a vécu ou raconté. En sachant se faire violence pour tendre le pouce et pas le majeur aux conducteurs des poids lourds de l’édition et la jouer finement pour débarquer un peu plus loin sur la route du métier d’écrivain, les mains propres et la culotte même pas froissée.

En stop sur l’autoroute du nirvana

Dix ans après Baise-moi, Virginie Despentes confirme qu’elle a su négocier les virages : avec Teen Spirit, c’est une facette inédite de sa personnalité qui séduit le lecteur. Désormais nuancée, elle aborde un thème moins violent et y glisse même quelques touches d’espoir. La mise au monde de ce roman n’a pourtant pas été facile. Portée pendant plus d’un an, la gestation a connu quantité de départs avortés et nombre de fausses alertes, à tel point que même Grasset n’y croyait plus. Et puis Virginie l’a expulsé en six jours, nouveau-né de papier mieux armé pour la survie que tout enfant humain dans un monde de plus en plus difficile. Témoin de l’époque dont elle dénonce la déshumanisation, Virginie Despentes met dans cette histoire l’optimisme qu’elle ne peut plus ressentir face à la société.

Quand la culture est rachetée par Jean-Marie Messier, quand un Jean-Marie Le Pen est mis en position d’éjecter du pays toutes les ambitions libertaires pour les cinq prochaines années, quand on réalise l’horreur qui règne sur la majeure partie de la planète, on peut la comprendre, non ? Cependant, le message de Teen Spirit est clair : servi par un langage décomplexé, il exalte la possibilité du miracle ordinaire au creux de la vague. En dressant le portrait d’une fille de treize ans un peu paumée, mûre pour ses premières grandes bêtises, perdue dans cet âge fragile entre l’enfance qui s’estompe et le monde des adultes aussi effrayant qu’inéluctable, Virginie se connecte fermement à la réalité d’aujourd’hui.

Sa jeune Nancy est tour à tour, touchante, exaspérante, naïve et délurée. Elevée par sa mère dans le 17ème, elle traverse la classique crise d’adolescence, copie ses idoles télévisées et se cherche une identité. La gamine a vraiment besoin d’aide que sa mère complètement dépassée ne peut lui apporter. Le destin, le hasard ou la plume de Virginie Despentes pousse alors en avant un nouveau personnage : le géniteur. Qui est l’heureux papa ? Justement, le principal intéressé n’en a aucune idée ! A trente ans, Bruno glande à longueur de journée, entre la fumette et MTV, dans un petit appart quelque part à Barbès. Deux ans qu’il n’a pas mis le nez dehors… Agoraphobe à tendance hypocondriaque, ses rapports avec l’extérieur se limitent aux interminables coups de téléphone à sa copine Sandra, la seule à vibrer sur la même longueur d’onde. Protégé des soucis de la vie quotidienne par sa concubine Catherine, il dédaigne les préoccupations bassement matérielles et se plait dans son rôle de rocker maudit, d’éternel incompris. Un coup de téléphone surgi du passé va le projeter de plein fouet dans le présent.

Une ex, dont le souvenir ne l’a pas effleuré depuis environ treize ans a quelque chose d’ IMPORTANT à lui dire, pire elle parvient à lui extorquer un rendez-vous dehors. Emergeant douloureusement de son cocon, Bruno le fils de cheminot marginal, apprend sa paternité dans un bar, de la bouche d’une femme stressée qui gère sa carrière et sa vie tant bien que mal, mais avec les moyens de la bourgeoisie. Malgré ses craintes et sa colère, il accepte de rencontrer sa fille. Commencent alors les vraies embrouilles ! On pourrait s’attendre à un choc des cultures entre ces deux univers, et la formule « ressentiment multiplié par incompréhension » fait effectivement des étincelles entre les parents. Comment vont évoluer les rapports entre ce père et sa fille ? Qui changera l’autre ? Aux yeux de Nancy, son papa est-il un raté comme à ceux de la société ? Comment faire quand on est déjà trop vieux pour jouer au jeune, mais pas encore assez adulte pour savoir se débrouiller dans le monde ? Bombardé père sans l’avoir choisi, Bruno s’avèrera plutôt complice de sa fille que de l’autorité.

Gare à la Despentes…

A travers le prisme de cette famille de l’an 2001, Virginie Despentes explore les thèmes des compromis, de la réussite sociale, d’une civilisation de plus en plus violente envers les outsiders. Son constat est éloquent : notre société ne rend plus personne heureux et ne laisse plus personne tranquille. Contrôlé par le système sécuritaire tout au long de sa vie, surveillé jusque dans sa tête par les pédagogues et autres contingents de psy, manipulé par les média, racolé par les marques, l’individu impuissant se débat dans un milieu de plus en plus totalitaire. Vu sous cet angle, l’idée d’accompagner un enfant vers son statut d’adulte, de l’aider à s’intégrer suffisamment pour qu’il ne subisse pas le sort que la société réserve à ses exclus, semble autant une trahison qu’une nécessité. Peut-être qu’alors le manque de certitude et de repères moraux de l’adulte ne représente plus un handicap.

Plutôt qu’une énième lamentation sur l’injustice du système, Virginie Despentes se démarque avec une satire où la forme réaliste, cocasse et tendre équilibre le sérieux du propos. Sous ses airs assagis, que certains qualifieront d’embourgeoisés mais que ses yeux cernés démentent, elle dégage une énergie positive, une subversion qui peut changer les choses. Non, elle n’a pas renié son héritage keupon de l’époque des Béru, ce livre dédié à DJ SexToy, signe encore une fois sa lutte contre le conformisme qui transforme si facilement les nouvelles générations en chair à canon.

stig legrand

 Virginie Despentes, Teen spirit,  J’ai Lu, 2004, 158 p. – 4,50 €.

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David Foenkinos, Le potentiel érotique de ma femme

David Foenkinos, qu’on se le dise, est le tendre Hegel de l’ironie romanesque douce-amère

Ça commence par une impossibilité (celle du héros, Hector, de mettre fin à ses jours). Ca se poursuit par un malaise (ledit Hector frappé du syndrome de collectionnite aiguë). Ca s’achève par la réconciliation érotico-dialectique des contraires. David Foenkinos, qu’on se le dise, est le tendre Hegel de l’ironie romanesque douce-amère (ou je sais, c’est un rond carré, mais on peut rêver, non ?).

Pourtant cette affaire était plutôt mal engagée : un court roman au titre énorme publié chez Gallimard sous la plume d’un sieur trentenaire qui se réclame seulement « écrivain et scénariste », c’est louche. Sérieux, peut-on vivre aujourd’hui de ce genre de boulot, quand bien même on aurait eu la grâce de percevoir la bourse Jeune écrivain 2003 de la fondation Hachette ? (c’est écrit p. 6) Et puis comment quelqu’un qui n’en est qu’à son 3e roman pourrait-il déjà avoir commis une bande dessinée (c’est écrit à demi-mots p. 2 parce que chacun sait que les éditions Emmaunel Proust éditent de la bd) ? Vous vous dites comme moi qu’il y a baleine sous roche ? Eh bien vous avez tout faux.

Parce que David Foenkinos sait écrire (une denrée rare par ces temps de productivite littéraire où la quantité remplace peu à peu la qualité, et qui nous renvoie par la bande au vieux problème aristotélicien : à partir de combien de grains obtient-on un tas de sable ? Mais je m’égare). David Foenkinos sait écrire, disais-je. De fait, il écrit très bien, et le format qu’il adopte ici – je ne sais s’il en est coutumier vu que je n’ai pas lu Inversion de l’idiotie et Entre les oreilles – sied à merveille à son propos. L’histoire tient en peu de mots : Hector, mal dans sa peau et réduit depuis belle lurette au rôle de fils idéal qu’il joue pour ses lugubres parents amateurs de soupe (et de toile cirée, ça ne s’invente pas), attente à ses jours en faisant croire à ses proches qu’il est parti aux States. Ca rate. Après 6 mois de convalescence il revient à la vie, expose au lecteur le mal qui le ronge : la lubie obsessionnelle et monomaniaque de la collection, laquelle lui rend l’existence insupportable. Mais Hector n’est pas un mauvais cheval, il aspire à s’en sortir, rencontre la belle et « unique » Brigitte, se marie avec elle et là…

Si vous imaginez que je vais aller plus avant, vous vous leurrez bien évidemment. Sachez nonobstant que ce qui suit est aussi terrible que torride. Que les 75 dernières pages, si elles n’avaient que cela à faire, pourraient à elles seules illustrer la profondeur de cet adage de Pierre Dac : « chassez le rat du tunnel, il revient au bungalow ». Une chose est certaine : Foenkinos a le don de camper des personnages et d’installer des ambiances sans chuter dans le descriptif pompier. Au travers d’un roman empreint d’humour et de délicatesse, il parvient à rendre crédible l’incroyable, universel le singulier (mieux encore : l’idiot, au sens étymologique). Le potentiel érotique de ma femme où l’histoire d’un couple happé dans le vortex-pathos de la collection/accumulation polyfantasmatique est un hymne à l’art de former des clichés à l’infini et de construire son bonheur sur des chemins de traverse. Accessoirement, un hymne à l’art brigittien de laver les vitres.

Après ce livre ultra-scopique, vous ne verrez plus la saleté du même oeil. Je me demande si je ne viens pas d’attraper la foenkinite là…

Lire notre entretien avec David Foenkinos.

frederic grolleau

David Foenkinos, Le potentiel érotique de ma femme, Gallimard, 2004, 145 p. – 13,50 €.

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Frédérick E. Grasser-Hermé, Délices d’initiés

Fait grincer les dents des constipés du bon goût mais titille les papilles des fines bouches branchées !

Savoureuse et rigolote, la popote de la Fée Culinaire ! Celle pour qui Ducasse a écrit : « Généreuse comme on n’en fait plus, soupe au lait comme pas une quand on l’énerve. », c’est Frédérick Grasser-Hermé, qui avec son chef de mari, invente le pop art gastronomique.

Son credo : « Tout utiliser en super frais ». Son critère : « Il faut que ce soit ABOMINABLEMENT BON. »

En feuilletant ce joli livre plein de recettes gourmandes et pas vraiment difficiles, les petites filles de tous âges, pourvu qu’elles ne soient pas trop sages, prennent enfin le droit de désacraliser la cuisine et de faire joujou avec les aliments… Il suffit de les regarder pour constater les vertus du K(etchup) comme produit de beauté.

Dieu est du fromage fondu (Salvador Dali)

Iconoclaste ouvrage, « Délice d’initiés » fait grincer les dents des académiciens du bon goût mais titille les papilles des fines bouches branchées. Excellent poulet au Coca-Cola croustillant, Caprice des Dieux aux truffes chevauchant un bouquet de roquette, boules de glace au Carambar, les produits basiques qui ont bercé notre enfance trouvent ici une dimension insoupçonnée !

« Rajouter des petites saloperies, ça fait de mal à personne » explique Frédérick Grasser-Hermé. Et ces petites ragougnasses, mangées à toutes les sauces, font courir les aficionados. Ménagères des deux bords de la cinquantaine, voici pour votre sac plus d’un tour qui ne demande qu’à se libérer ! La révolution commencera sur votre table et tout le monde en redemandera.

Goûte mes frites

Des années after-mondaines-tendance-fooding, on retient surtout la qualité et la créativité derrière les noms rigolos et les assiettes colorées. D’abord révélées par les vrais toqués derrière leurs fourneaux, elles sont maintenant accessibles à celle qui aime recevoir son monde autour d’une table ludique. Cuisine de choc qui ne se prend pas la tête, recettes réfléchies « gain de temps », mariage du terroir et du supermarché, conjugaison du luxe et de la simplicité !

Non, « Délices d’initiés » n’est pas un gadget de plus. Tout comme le micro-onde, à l’honneur dans ces pages, ce livre va bousculer les habitudes de la cuisinière pressée. Les Chamallows, le Nutella, le Banania, les Petits Suisses, l’Orangina, la Savora et la Vache qui Rit, sont parmi les 32 ingrédients qui gagnent enfin leurs lettres de noblesse en tant que produits mythiques du XX(I)ème siècle.

« Il ne faut pas se préoccuper de son petit ventre ! » disait Colette. Aujourd’hui, grâce à Frédérick Grasser-Hermé, ronde prêtresse de l’easy-eating, la cuisine reste une histoire d’amour. Et si ça ne vous plait pas, vous pouvez toujours aller vous faire cuire un œuf.

stig legrand

Frédérick E. Grasser-Hermé, Délices d’initiés, Noesis, 1999, 211 p., 20 € – ISBN : 2911606299

 
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C. J. Sansom, Dissolution

Un monastère au XVIe siècle, une série de meurtres, une enquête : ça vous fait penser à quoi ?

C’est un curieux roman que celui de C.J Sansom. Un coup d’oeil à la couverture et à la quatrième de couverture suffit à alerter le lecteur un tant soit peu adepte du genre thriller à caractère historique. Pensez donc : un monastère anglais du XVIe siècle à Scarnsea en pleine réforme cromwelienne antireligieuse, un commissaire du roi en charge d’élucider une série de meurtres survenus dans ce huis clos ouaté d’une neige épaisse qui ne parvient guère à étouffer l’ambiance de stupre omniprésent, cela ne vous rappelle rien ?

De fait l’enquête diligentée par le bossu Matthew Shardlake n’est pas sans évoquer celle, plus jeune de deux siècles tout de même, de Guillaume de Baskerville dans Le nom de la rose, et l’on peut songer également à Pardonnez nos offenses de Romain Sardou qui abordait un thème similaire. On aurait tort toutefois de voir dans l’opus de Sansom une pale resucée du magnifique Eco (un clin d’œil lui rend hommage à la page 153 lorsque Shardlake voit dans la bibliothèque du monastère une copie de l’oeuvre perdue d’Aristote, Sur la comédie…) car l’intrigue, une fois qu’on consent à s’y plonger, vous prend à bras le corps pour ne plus vous lâcher. Il faut dire que le romancier connaît son sujet et que le thriller est ici l’occasion de développements qui dépassent, et c’est tant mieux, le cadre de la simple enquête policière : car c’est tout l’ordre monastique et ses privilèges papistes qui se trouve passé au crible (notamment la « théorie » fort discutée du Purgatoire) sous l’oeil de Shardlake et de son disciple Mark Poer.

Le commissaire du roi Singleton décapité telle feue la reine Anne Boleyn offre un prétexte idéal pour réviser les tenants et aboutissants de la politique du « secrétaire et vicaire général » Cromwell en 1537 mais aussi pour établir si le réformateur Shardlake est toujours digne de confiance dans les plus hautes sphères de l’Etat… Entre respect de la tradition, silences de conspirateurs, vols de reliques et velléités sodomites, entre corruption, hérésies et superstitions, Dissolution annonce la fin d’un règne en même temps qu’il s’affirme comme le premier roman d’un jeune universitaire anglais prometteur (d’ailleurs Prix Ellis-Peters du roman historique en 2003). A lire sans modération au coin d’un bon feu de cheminée donc !

frederic grolleau

C. J. Sansom, Dissolution (traduit de l’anglais par Georges-Michel Sarotte), Belfond, 2004, 418 p. – 20,90 €.

 

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