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David Lodge, L’Auteur ! L’auteur !

Quand le succès fuit James, peu lu par le vulgus pecus et dénigré par ses old fellows plumitifs

« L’Auteur ! L’auteur ! », c’est le cri idéal que scande le public du théâtre où le romancier Henry James, héros infortuné de ces pages, a décidé d’aller chercher la gloire qu’il mérite. Las, dans la réalité, le public ne l’appelle que pour le vilipender et l’auteur américain exilé à Londres connaît, avec sa pièce Guy Domville, un échec cuisant. Une situation de crise rendue plus tendue encore par le succès concomittant de l’ami de toujours, George du Maurier, avec son Trilby, et de la belle Constance Fennimore Wilson, jadis courtisée. De quelque côté qu’il se tourne, le succès fuit James, peu lu par le vulgus pecus et dénigré par ses old fellows plumitifs.

C’est à ce « Balzac anglo-américain » (1843-1916) que David Lodge, décidément de plus en plus sérieux après Pensées secrètes, consacre un roman qui est aussi biographie déguisée, librement apapté de la vie du Maître, lequel était déjà apparu à plusieurs reprises dans les récits de l’auteur anglais réputé pour son sens de la dérision et son art de la satire des milieux intellectuels. Il est surprenant alors que, sous la plume féroce de Lodge, James apparaisse tout à la fois, outre un homosexuel plus ou moins refoulé, comme un dandy puritain et mondain, superficiel, chez qui la pédanterie maladive le dispute à l’égoïsme forcené, le tout mâtiné d’une inextinguible soif de reconnaissance sociale sinon de renommée mondiale. Qui aime bien châtie bien, dont acte.
Non seulement Lodge moque la posture de l’homme de lettres élégant – qu’il est lui-même, épigone entre tous du style jamesien ici dépassé – mais il montre le destin d’un romancier, esseulé et méconnu, devenu un « classique »…après sa mort. Le livre commence et se termine, donc, sur le lit où H. James agonise, dans sa maison de Rye, Lamb’s House, début 1916, entouré par ses proches et ses domestiques. Les souvenirs lui reviennent en mémoire, anamnèse qui permet de présenter les personnages clefs l’ayant entouré, au nombre desquels des grands noms de la littérature anglaise : les romancières Constance Fenimore Woolson et Edith Wharton, Oscar Wilde, la famille du Maurier…

Une fois n’est pas coutume, c’est avec talent et un roboratif amour des mots que Lodge s’attaque à la tâche ; nonobstant, nul doute que L’Auteur ! L’auteur ! surprenne les adeptes de Thérapie ou des quatre vérités, qui ne trouveront pas ici leur content d’observations narquoises et de traits d’esprit acérés. La faute en est moins à la forme de Lodge lui-même qu’à l’époque qu’il entend mettre en scène céans et qui le condamne en quelque sorte à demeurer en retrait de sa verve et de sa gourme habituelles, comme prisonnier d’un masque de cire historiciste parce que trop documenté, quand bien même Lodge s’emploierait à tourner ses canons vers le microcosme littéraire fixiste de la Belle Époque.

Ainsi, si tout ce qui est dit de la vie de James (a fortiori la période des années 1890) est exact – à quelques fantaisies près -, Lodge expose surtout au travers de la crise de la cinquantaine d’un écrivain à la carrière bien terne ses propres soucis quant au monde angoissant où l’homme se trouve jeté dès toujours, ce qui permet au passage de régler son sort, en quelques coups de cuillère à pot ironique, à la puritaine société anglo-américaine de l’époque victorienne.
De fait, pendant que triomphent Wilde, Kipling, Thomas Hardy ou encore George Du Maurier, Henry James est la risée du public, qui va jusqu’à le conspuer sur scène (c’est le cas en 1895 au théâtre londonien de Saint James – ça ne s’invente pas – lors de la première de Guy Domville). Par-delà l’homme humilié – qui trouvera là la condition phenixienne d’une renaissance littéraire et d’un art flaubertien sans pareil de ciseler un phrasé voluptueux – ,Lodge juge dans ce roman de non-fiction le talent visionnaire et la part de contingence et de stratégie qui lie l’écrivain et son œuvre, le succès et l’échec.

Sans doute James n’était-il pas assez entreprenant pour « vendre’ » ses idées dans la jungle éditoriale, comme le font sans vergogne les jeunes romanciers d’aujourd’hui, qui ne reculent devant rien, pas même poser au dandy décati, pour parvenir à leurs (tristes) fins. Quoi d’étonnant à cette relative « défaite » quand on lit chez celui qui sacrifia la félicité conjuguale à la seule Littérature ces mots valant comme testament artistique :
Nous oeuvrons dans le noir. Nos doutes sont notre passion et notre passion réside dans notre tâche. Le reste est la folie de l’art.

frederic grolleau

   
 

David Lodge, L’Auteur ! L’auteur ! (trad. de l’anglais par Suzanne V. Mayoux), Rivages, 2005, 415 p. – 21,00 €.

 
     
 
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Henry James, Voyages en Amérique

Henry James est en repérages

Le touriste romantique

C’est un court texte à l’inénarrable parfum qui ramasse les impressions d’un voyageur comme on n’en fait plus, recueillies entre 1870 et 1878. À moins d’être un fervent admirateur de James, on y entre pas convaincu, presque malgré soi : la côte Ouest des États-Unis à cette époque, non merci, à quoi bon… etc. Mais on en ressort abasourdi par le talent d’observateur et de narrateur de James ; voilà tout. Du diable s’il n’y pas un peintre qui sommeille en cet écrivain-là !

James, témoin attentif, dernier « voyageur sentimental », n’est pas un touriste comme les autres : seule l’intéresse la réalité perceptive – tel cours d’eau opulent, entre cristal et argent, déliant ses formes, telle jeune femme endimanchée s’éventant le soir en terrasse – lorsqu’elle est reconstruite par l’intellect, ressaisie par l’entendement qui décortique le sens de l’éclairage spectral, de telle couleur plus ou moins chatoyante ou encore du son vibrant d’une cataracte noyée dans la brume.

Nulle esthétique tapageuse parce qu’immédiate ne saurait retenir son attention. Le journaliste/écrivain est à l’affût du moindre fait naturel, du plus petit surgissement phénoménal qui pourraient être réintégrés dans la toile plus vaste d’un dessein littéraire à venir, soit le cadre de ses futurs romans. Bref, Henry James est en repérages, à tous les sens du mot. Ainsi défilent sous les yeux de l’Américain voyageur la splendeur de lieux archétypaux que n’ont pas encore contaminés les progrès du XXe siècle : le lac George, Burlington, Saratoga, Newport, Québec et Niagara – une mise en perspective quasi picturale (à la Corot, à la Ruskin ou à la Tunrer, ici célébrés) de ces hauts lieux bordant les États-Unis et fréquentés par les villeggianti de tout poil que clôt une féroce évocation des « Américains à l’étranger ».

Dans ce passage symbolique d’un lieu à un autre s’opère la translation de la nature à la culture, marquée par la dénonciation précoce du tourisme de masse (pages ô combien senties de « Niagara » !), du matérialisme et de l’ostentation d’une société de loisirs qui confond tourisme et épuisement. Sur l’éternel schisme de l’Ancien et du Nouveau monde, James va jusqu’à sinquiéter, à bon droit, de l’essor de l’économie et de la démocratie américaines dont il constate déjà les dégâts en ces rivages éloignés…
Il faut lire ces Voyages en Amérique pour les comparaisons entre les paysages américain et italien qu’il contient mais aussi pour les définitions critiques (le pittoresque,… ) avec lesquelles James lézarde les édifices que d’autres s’évertuent à louer sous le soleil. Le point d’orgue se trouve dans la savoureuse description de la station thermale de Saratoga Springs où la « démocratisation de l’élégance » des jeunes femmes oisives est revue à l’aune des préceptes de la bonne éducation, avec au passage un beau coup de griffe à telle péronnelle « vêtue au-dessus de sa condition » et stigmatisant un certain « isolement social » fort bien rendu.

Henry James témoigne, en ces courts chapitres fort joliment apprêtés par le savoir-faire des éditions Farrago, d’un temps où l’on savait écrire et ce, d’une manière délicieuse dont le charme désuet n’est pas sans évoquer la Ballade du rossignol roulant, ce voyage en automobile de Francis Scott et Zelda Fitzgerald en 1920, soit 1200 milles entre New York et Montgomery (Alabama), ville natale de la belle jeune femme nouvellement mariée au célèbre auteur de 24 ans.

frederic grolleau

   
 

Henry James, Voyages en Amérique (traduit par F. Camus-Pichon et C. Chichereau), Farrago, octobre 2004, 138 p. – 16,00 €.

 
     

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