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Entretien avec Maurice G. Dantec (Laboratoire de catastrophe générale)

« J’ai cru apercevoir quelques flammes aux rideaux de la cuisine, c’est un bon début. J’espère que quelqu’un a pensé à ouvrir le gaz. »

 Le 02 octobre 2001, M.G Dantec répondait à mes questions sur « Le Laboratoire de catastrophe générale », 2e tome de son « Journal métaphsique et polémique » (Gallimard, 2001)

 F.G : On vous présente volontiers comme le maître du cyberpunk « à la française », comme le pape du roman pop(ulaire) et du neuropolar. Pourtant dans ce 2e volet de votre « journal de guerre » qui fait suite au « Théâtre des opérations » (Gallimard, 1999), vous expliquez à quel point le mot cyberpunk est devenu galvaudé. Dans quelle mesure votre imposant et polémique ouvrage – qui est aussi vision de l’histoire mondiale – s’inscrit-il dans la lignée de vos romans précédents ?

 M.G D : « Le Théâtre des Opération » s’inscrit dans la lignée de mes précédents ouvrages en termes de BULLDOZER : les utopies que charriaient encore inconsciemment certains de mes livres, mon rapport à l’écriture, au récit, aux genres, aux morales, etc, tout cela devait être REFONDU. Le « malentendu » provient des incessantes inversions des valeurs auxquelles se livre l’occident depuis 2 siècles. Après « La Sirène Rouge », j’avais été surpris de constater que l’on me prenait pour un écrivain de gauche, voire d’extrême-gauche. Avec « Les Racines du Mal » me voilà bombardé cyberpunk. J’ignore encore ce que j’ai commis pour mériter ca, mais je me suis juré de dissoudre au plus vite le malentendu. Je pense que c’est chose faite maintenant. Ces classifications dérisoires sont du plus profond ennui.

 F.G : Par voie de conséquence, question pédagogique : de quel « laboratoire » s’agit-il ici (de quel lieu parlez-vous ) ? A quelle « catastrophe » faites-vous allusion – en quoi celle-ci est-elle donc « générale » ? Quel rapport avec la fameuse « Matrice » que vous évoquez à maintes reprises ?

 M.G D : – C’est mon propre cerveau qui est le laboratoire de cette guerre sans cesse recommencée contre la Matrice. La Matrice, c’est l’incarnation actuelle, et sans doute terminale, du socius humain. Non pas ce que les sociétés ont de plus évident à montrer : leurs États, leurs Morales, etc… mais les tendances lourdes qui conduisent en secret ces sociétés vers le nihilisme. – La catastrophe, nous l’avons tous et toutes vu se dérouler en direct sur CNN le 11 septembre. Cette catastrophe n’est que l’ouverture vers le régne de la IVe guerre mondiale, régime de l’économie humaine sur cette planète pour les décennies à venir. – Générale, parce qu’elle implique rien moins que l’ensemble des concepts et réalités de l’homo sapiens actuel. J’ai essayé de faire un livre-monde où histoire, géographie, sciences, métaphysique, singularités, processus généraux se renvoient les uns aux autres, dans un effet de diffraction continuel dont mon cerveau serait en effet le lab-oratoire, au sens strict, donc alchimique : le lieu où l’on travaille et le le lieu (d)où on parle.

 F.G : Peut-on dire du « Laboratoire…  » que c’est un vaste système de décodage du monde qui vise (en partie) à briser les représentations marchandes liées au succès littéraire ? Vous qualifieriez-vus de « masochiste littéraire » ? N’y a t-il pas contradiction entre votre volonté de rompre l’automarketing et la parution récurrente d’un « journal » par ailleurs très décrié ?

 M.G D : Oui, cent fois oui, à votre question concernant la littérature comme entreprise de décodage (le mot « système » me laisse pensif). Il s’agit bien d’une guerre du chiffre, d’une certaine manière. Masochiste littéraire, je n’y avais pas songé, cela signifierait comme une sorte d’enfermement pervers… ce qui ne correspond pas ( en tout cas consciemment) à l’idée que je me fais de mon travail. Pourtant, oui, je suis d’accord avec vous, les contradictions que vous citez existent, elles peuvent au final décider un auteur à se taire. Mais lorsque les écrivains se taisent, ce sont les terroristes qui parlent.

 F.G : Votre « exil » de 1998 au Québec afin de quitter une France nombriliste a-t-il changé comme vous l’attendiez votre rapport à la littérature US ? Croyez-vous être (enfin ?) devenu « citoyen du monde » comme le souhaitaient, avant Voltaire, les Stoïciens ?

 M.G D : J’ai quitté la France, une URSS qui a réussit comme on dit, pour devenir Américain. J’ai choisi initialement le Québec parce qu’il s’agit du seul espace francophone sur le Nouveau Continent. Ce n’est pas tant par rapport à la littérature US que ma relation a changé, avec cet exil, mais avec la littérature francaise. Paradoxalement, en m’éloignant du pays de mes origines, je redécouvre une solidarité avec certains de ses auteurs les plus secrets, et les plus décriés, comme vous dîtes à mon sujet. Pour le reste, désolé pour Voltaire et les Stoïciens, mais je ne souhaite absolument pas devenir « citoyen d’un monde » pour lequel j’éprouve surtout du dégoût. Je n’entends être ni « citoyen » pétrosaoudite, ni moldoslovaque, ni zimbabwéen, ni zombie de l’afghanistan islamiste, ni vache-à-lait de Zeropa-Land, et pas plus résident provisoire de la République Serbe de Bosnie. Si je pouvais, je demanderais bien l’exil politique sur Alpha Centauri. L’Amérique du Nord fera l’affaire.

 F.G : On a le sentiment en lisant le « Laboratoire… », que la question (philosophique) du politique se radicalise de plus en plus dans votre écriture, ce qui se traduit notamment par moult hommages rendus à Joseph de Maistre, et par une critique en règle des errances gouvernementales « onuziennes » de Zéropa-land dans les Balkans( et ailleurs) : cette prise de position, aussi violente qu’explicite, est-elle à relier avec l’avancée de votre 4e roman « Liber Mundi », qui devrait synthétiser le contenu des ouvrages antérieurs ?

 M.G D : Sans vouloir jouer les Cassandre, j’ai senti – comme je l’avais dit à propos du génocide conduit par les communistes en ex-Yougoslavie – le « souffle de la bête sur ma nuque ». Comme vous l’avez sûrement constaté, ma vision politique se « radicalise » à partir du déclenchement de l’intifada d’Arafat il y a un an tout juste. La menace talibane, notre « politique » innommable avec la northern alliance et Shah Massoud (je considère pour ma part Hubert Védrine comme complice objectif de son assassinat), tout cela, je le voyais sous mes yeux prendre la forme d’un désastre qui a au moins le mérite d’être enfin survenu. Cela était accompagné par tous les signaux du nihilisme : coalitions antimondialistes ( qui prennent aujourd’hui les patins de Ben Laden and co), délires écolo-luddites, antisionisme maladif, antiaméricanisme putride. Les 40 milliards de dollars de destruction occasionnés à New-York sont à placer dans la perspective des 350 millions qu’aura coûté l’expédition des zanarchistes sur la ville de Gênes. Du coup, Liber Mundi se voit confié une tâche de fond, et donc un roman intermédiaire va paraître entretemps, entreprise commencée au début de cette année et qui me conduira jusqu’à l’été prochain vraisemblablement.

 F.G : De quoi la littérature vous a-t-elle libéré en définitive ? A la lumière des 2 tomes parus de votre journal (nul doute que vous ayez les précédents dans le fond de vos tiroirs), si l’écriture de la fiction – telle que vous la dépeignez – se donne comme une vaste opération de destruction envers votre propre travail, la tenue régulière d’un journal (dont on sait qu’il va être divulgé à la connaissance de tous) n’empêche-t-elle pas le process de l’écriture romanesque, censément caractérisée par une forme de solitude, de repli identitaire sur soi ? N’êtes vous pas tombé au contraire dans le piège d’une écriture thérapeutique qui creuse toujours davantage le hiatus entre l’écrivain et son lectorat au lieu de le combler à chaque essai ?

 M.G D : La littérature ne vous libère de rien qui ne soit déjà en cours de dissolution. Livre et liberté ont d’ailleurs des origines communes, ce qui signifie qu’il s’agit sûrement de deux manifestations coévolutives d’un seul et même phénomène. D’autre part, le journal en question s’accompagne précisément d’une refondation de l’oeuvre romanesque, aujourd’hui en cours de rédaction. Mon écriture n’est pas thérapeutique, elle vise au contraire à aggraver la maladie. Je suis conscient des risques que cela entraîne vis-à-vis de mon lectorat. Je ne puis faire autrement, malheureusement ou pas.

 F.G : Rétrospectivement, votre « ambition » première a été de mélanger digressions philosophiques et scientifiques sur le cerveau, la psychiatrie et la neurologie avec une trame de thriller, de roman noir pour synthétiser les données des romans américains des années 45, abandonnés en France. A cela s’ajoutait sous votre plume la transposition transgénique de la culture classique dans l’intention de réaliser la synthèse terminale du roman pop : en quoi le « journal » ressort-il de cette logique-là ?

 M.G D : Encore une fois « Le Théâtre des Opérations » se voulait une guerre parallèle, conduite avec d’autres armes, sur d’autres terrains de manoeuvre, avec d’autres objectifs. Sa nécessité ne correspondait à aucune logique, osons dire à aucun plan de carrière, ni à aucun impératif marketing, bien au contraire. Elle a surgit comme telle, et m’a offert une pause momentanée sur le terrain de la « fiction », disons du « récit narratif », mais c’était pour un jour mieux reprendre l’offensive. Mon travail de notes a toujours plus ou moins accompagné mon travail de romancier. Un jour, de ces notes, il a bien fallu que je fasse une musique.

 F.G : Etre en guerre contre soi et le monde de manière permanente : n’est-ce pas fatigant à la longue ?

 M.G D : Je m’offre régulièrement des cures de vitamines, et je vais environ une fois par semaine à la piscine. Mais je profiterais avec plaisir d’un petit mois de permission, en effet. Reste-t-il une île déserte quelque part ?

 F.G : Vos romans laissent entendre qu’on est confronté à la fin de l’homme par lent processus de désagrégation jusqu’à un point cardinal que l’humanité est en train de vivre à l’heure actuelle, soit l’anéantissement, surtout psychologique, qu’accompagne l’ère de tératologie scientifique décrite par les Saintes Ecritures (contre une conception de l’homme comme être unitaire, protégé du processus de dévolution). Cela signifie-t-il que la seule stratégie de survie se trouve dans la littérature et l’écriture ?

 M.G D : Je serais tenté de dire : oui, pour un écrivain. Sinon, il reste les armes, je veux dire au moins l’arme de la conscience. Tout cela n’étant d’ailleurs pas incompatible, bien au contraire.

 F.G : Vous rappelez ici à de nombreuses reprises que la conscience humaine génère à tous niveaux (politique, scientifique, culturel etc.) le moyen de s’anéantir en se remettant aux mains d’une science devenue seule source du facteur d’hominisation. Que pensez-vous des thèses de Jean-Michel Truong développée sur la question à travers « Reproduction interdite », « Le successeur de Pierre » et, récemment, « Totalement inhumaine »

 M.G D : Me permettez-vous de répondre à cette question après une étude plus approfondie des oeuvres et de l’auteur dont vous me parlez ? PS : voyons-ca pour une autre fois, voulez-vous ?, je ne connais vraiment pas assez ce mr Truong et ses positions, complexes, et interressantes, mériteraient une analyse plus approfondie que je ne puis me permettre ici (un prochain TdO peut-être ?).

 F.G : Tolkien, est-ce une lecture qui a eu une importance pour vous ?

 M.G D : Oui, beaucoup, vers l’âge de 15-16 ans, lors de la lecture du Seigneur des Anneaux et des oeuvres « connexes » (Bilbo le Hobbit, etc). Avec « Dune » : ce sont les deux lectures qui, dans ce genre littéraire, m’ont le plus marqué à cette période. Pour être honnête, c’est quand même vers l’oeuvre d’Herbert que mon coeur continue le plus de pencher. Sans vouloir me mêler de ce qui ne me regarde pas, un dossier sur l’oeuvre d’Herbert permettrait de confronter politique, science, religions, métaphysique, écologie, histoire, géostratégie…

 F.G : Vous avez précédemment affirmé sur amazon : « Un livre, pour mériter d’être écrit, doit susciter des désastres, engendrer des perditions, des anéantissements, des trahisons de l’ordre social, il doit prodiguer le feu d’un incendie esthétique. » La maison brûle-t-elle suffisamment aujourd’hui selon vous ?

 M.G D : J’ai cru apercevoir quelques flammes aux rideaux de la cuisine, c’est un bon début. J’espère que quelqu’un a pensé à ouvrir le gaz. F.G : Quand il n’écrit pas, à quoi rêve un « dandy pop mutant » ? M.G D : Il me reste très peu de temps pour rêver, il me faut dormir aussi.
NE PAS SUBIR Général De Lattre *

 Propos recueillis par Frédéric Grolleau le 02 octobre 01

   
 

Maurice G. Dantec, Laboratoire de catastrophe générale, Gallimard 2001, 757

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Maurice G. Dantec, Laboratoire de catastrophe générale

 Radioscopie en direct des pulsations d’une époque ayant perdu les pédales

En trois romans, La Sirene rouge, Les Racines du mal, Babylon Babies, Maurice G. Dantec, apotre du neuropolar, nouveau Messie psycho-decadent, est devenu un mythe vivant. En un essai, son journal polemique : Le Theatre des operations, il a ete conspué, agoni d’injures, mis au ban de la noble societe des gens de lettres. Pas perturbé pour autant, Dantec, dont on attend avidement la sortie du quatrieme roman cloturant les trois premiers opus livre ici la version 2001 de son désormais célèbre Journal métaphysique et polémique. Les amateurs de l’imbrication SF de philosophie et de techno-sciences y trouveront quelques pistes supplementaires sur la genese du roman a venir, Liber Mundi, les autres pourront s’y delecter des traits ultra-acérés que décoche sans ciller l’auteur, exilé depuis 1998 au Canada et jugeant depuis cette base Outre-Atlantique l’histoire et la culture mondiales.

Tout y passe: le moins bon comme le pire , la politique politicienne des fantoches de L’ONU et de l’Europe, la philosophie frelatée, la musique appauvrie, la littérature trahie. Ce « journal », tout sauf intime, se décline comme une déclaration de « guerre totale » envers les nihilistes ambiants et les médiocrités à la petite semaine. Radioscopie en direct des pulsations d’une époque ayant perdu les pédales où l’homme agonise lentement sous le poids d’une nannoscience omnipotente, cet essai est encore plus provocateur que le précédent, signe évident que Dantec n’a pas fini de faire entendre sa voix.
Entre poésie apocalyptique, aphorismes sanglants et bilan thérapeutique continué, le Laboratoire de catastrophe générale donne a voir, comme au travers de rayonsX(-files ?) le processus d’une écriture acharnée, qui colle aux basques du réalisme et lacère à tout-va le grand mou indifférencié de la vie ordinaire afin d’en exposer la chair avariée par la grâce de néologismes et mots-scapels étincelants. On en ressort broyés de lucidité mais aussi résolument orientés vers cette ligne d’horizon, anticipée et décryptée, où aura lieu l’ultime combat.

frederic grolleau

Maurice G. Dantec, Laboratoire de catastrophe générale, Gallimard, 2001. 756 p.

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Maurice G. Dantec, Satellite Sisters (+ La querelle Dantec/Ring)

Maurice G. Dantec offre à sa trilogie une apothéose space-west ignée. La querelle Dantec/Ring

A l’épopée des années 2000 (La sirène rouge (1993), Les racines du mal (1995) et Babylon Babies, (1999) tous parus chez Gallimard) qui lui donne sa pleine notoriété aujourd’hui – ou disons pour être plus juste, ce qu’il en reste – l’insaisissable Maurice G. Dantec, le trublion des lettres patentées, offre ici son apothéose space-west ignée (laquelle exige tout de même du lecteur qu’il souffre dans le silence de toute une première partie abstruse avant de voir le jour de la compréhension se lever sur la ruine de ses efforts herméneutiques).

Focalisé autour de Mars et de ses colonies, le combat fait rage entre certains des personnages et mutants des œuvres précédentes (ils iront de leur île du Pacifique vers le Las Vegas de l’espace, avant de viser la Planète rouge) et les agents de la fin du monde orchestrée par une ONU 2.0, avec en sus des entrepreneurs, tel Richard Branson, aussi visionnaires que nombrilistes. Entre combustions/mutations tous azimuts, arts martiaux valeureux remis au goût du jour et innombrables armes, de la plus surannée à la plus hype, cette résistance d’une poignée d’hommes libres, menée par le mercenaire Hugo Cornelius Toorop, les jumelles Ieva-Sara Zorn et la Plante-Codex apparues dans B.B, tient en haleine d’un bout à l’autre de l’épais roman – c’est bien plus beau quand c’est inutile, souffle l’antienne- tant Dantec-le-prophète s’est documenté sur les innovations (nano-)technologiques les plus pointues et livre un space-opera à couper le souffle.

Encore que. Les puristes ne manqueront pas de faire remarquer que cet opus relève moins de la science-fiction (et de ses subtiles dichotomies de genres) que de l’anticipation : il y a certes de L’Odyssée de l’espace là-dedans mais il semblerait que ce soit surtout des dérives de notre temps que nous entretienne Dantec (après tout, qui n’évoque déjà en 2012 le tourisme spatial privé, les périples organisés sur Mars ou le spectre des manipulations génétiques de tous types ?), au gré d’un techno-space-thriller bien délicat à classer – ouvrage mutant lui-même alors que dédié au prisme explosif de toutes les métamorphoses concevables. Parfois d’ailleurs à la limite du supportable mais tantôt en une sorte d’apesanteur quand sont évoqués pêle-mêle cosmomorphisme, ADN mutagène, les 3 degrés Kelvin de la radiation primordiale et autres biophotons…

On est bien loin ici des circonvolutions peu convaincantes d’Artefact ou du maniérisme postmoderne de Cosmos Inc. C’est qu’en 2030, temps du récit, la terre n’est plus à la fête comme l’annonçait déjà le sombre Villa Vortex (Gallimard, 2003) où la planète menaçait de disparaître – et la liberté de l’espèce humaine (petite-bourgeoise, cela va sans dire) avec elle, dans une apocalypse new age sous le poids de ses propres contradictions techniciennes. Ainsi nous faut-il de nouveaux héros pour enterrer « le dernier homme » moqué par Nietzsche et faire advenir une pleine humanité.

La thématique n’est donc en soi pas nouvelle ; force et de reconnaître toutefois qu’elle trouve sous la plume d’un Dantec particulièrement inspiré, qui cite tant Leibniz, Deleuze que Saint-Ex., des appas fort séduisants : en multipliant les descriptions high-tech à un point rarement égalé (mais au regard de 4 pages consacrées à l’arc anglo-gallois, le Long Bow…), les moments ultra-violents d’affrontement, les contemplations spatiales d’une poésie absolue, le tout au gré d’une langue comme libérée de tous les carcans (tant dans les emprunts consentis à l’anglais que dans les néologismes ou les âpres rudoiements d’une ponctuation-staccato), Satellite Sisters acquiert une aura stellaire qui propulse manu militari le roman au royaume du hors-norme. Et les pistes de se brouiller infiniment (voir l’extrait ci-dessous).

Quand le style dis-joncté rejoint la narration effusive, le grand-œuvre n’est jamais loin de la Vérité. Celle ici des humains ayant colonisé l’espace mais en désertant leur propre espèce, celle des sentiments animés (au sens de l’anima latine) qui demeurent quand tout le reste, quoique en orbite, s’écroule, ce qui peut constituer, on le sait, une assez bonne définition de la culture. Avant de rêver à la conquête spatiale du nouveau millénaire induite par feu le reagannien programme Star wars, l’urgence serait sans doute – les philosophes nous le répètent depuis longtemps – de commencer par se connaître soi-même. Alors, Go up, get high, space out ? Pas si sûr.

A la folie festive du texte s’ajoute, manière de pied de nez tout aussi déjanté, la bombe éditoriale qui secoue le monde des lettres et l’univers de Satellite Sisters puisque, le génialissime ovni livresque à peine paru (dans une maquette qui plaira a priori aux amateurs car elle se veut clin d’oeil envers la couverture et la qualité d’impression de Babylon Babies – les éditions Ring s’acquittent là d’un premier ouvrage impeccablement réalisé, il faut le souligner), son auteur s’échine à le faire retirer des ventes, à attaquer son éditeur pour malversation et autres abus, tout en étant semble-t-il interdit de communication sur son oeuvre et débouté par première décision du tribunal (ne tirez plus sur l’ambulance !), ce qui ne fait que propager de l’huile sur le feu. Le lascar Dantec aurait-il voulu orchestrer de main de maître son come-back qu’il n’aurait pu mieux faire*.

frederic grolleau

Maurice G. Dantec, Satellite Sisters, Ring, 23 août 2012, 515 p. – 22,00 euros.

*Partout la Toile s’affole, l’internaute peut faire le tour de la question, sans métastase orbitale, en cinq points :
. Maurice Dantec tente de faire interdire son dernier roman dans L’Express
. Maurice G. Dantec entre fiction et simulacres sur Gonzaï
. A qui va profiter le succès de Satellite Sisters ? sur Novopress
. Editions Ring contre Dantec : « prisonniers d’un monde perdu » sur Actualitte
. Dans le vortex de l’autodestruction dans le Soir

Lire notre entretien avec l’auteur au sujet du Laboratoire de catastrophe générale (gallimard, 2001)

Lire , du même auteur, notre critique de :

. le Laboratoire  de catastrophe générale (gallimard, 2001)

. Périphériques, essais et et nouvelles (Flammarion, 1999)


Un extrait des premières pages  « Satellite Sisters » de Maurice Dantec :

Lorsque Hugo Cornélius Toorop mourut, le 7 décembre 2029, dix-sept heures quarante-cinq GMT, il venait d’atteindre l’âge honorable de 69 ans. Des milliers d’étoiles étaient clouées vives dans un ciel plus noir que toutes les ténèbres qu’il avait connues, toutes les obscurités dont sa vie avait fait collection. Les astres lointains ne scintillaient pas. Points fixes à la luminosité invariable, ils ensablaient de leur silice stellaire undésert sans fin, aux dimensions inconcevables pour l’oeil et l’esprit humains, un désert peuplé de leur présence monochrome, irradié d’un soleil proche dont les reflets pouvaient consumer la rétine, animé d’une Lune néon-radium toujours pleine, toujours ronde, ne dévoilant sa face cachée qu’à ceux pour qui la nuit est un moment de la lumière.
Il emporta cent hommes avec lui, cela lui semblait la moindre des choses après toutes ces années passées aux côtés de la Faucheuse. Un contre cent. Un : le nombre incarné primordial, l’individu indivisible de nature opposé à la masse toujours informe, du berceau au cercueil, et atomisée à l’avance… Le rapport Thermopyles : un contre cent, quand ceux qui étaient restés sur le carreau avaient non seulement gagné la guerre, mais effrayé la mort elle-même, et imprimé l’histoire d’une pointe incandescente qui avait tout cautérisé d’un seul coup, pour les siècles des siècles.
La proportion Motorcycle-Club d’Oakland : un pour cent, Hell’s Angels, premier chapitre, blousons de cuir noir ayant recueilli la sueur, le sang et les larmes au-dessus de Dresde, Berlin ou Peenemünde, uniformes rescapés pour piloter les avions de guerre de la route, Harley-Davidson grosses cylindrées, Colt 45 auto US Army ou Winchester du Wild Wild West en sautoir. Le nombre fétiche de ceux qui naissent, vivent, meurent, survivent, même au milieu de la météorologie hybride nuages de feu / orages d’acier, juste un peu au-dessous du ciel.
Ceux qui ne pouvaient oublier que les anges nocturnes de ce firmament dardé de métal brûlant avaient le phosphore en feu pour seul ami. Toorop mourut les écouteurs aux oreilles. Quintessence sonique de la musique de son siècle. Il mourut un livre à la main, dont il récita les dernières lignes avant de tout détruire. Jusqu’à ce jour, personne ne sait de quel ouvrage ni de quel enregistrement il s’agit. Aucune arme sinon lui-même et la machine dont il s’était fait l’ultime résident, la dernière « tête chercheuse ». Aucune arme sinon son cerveau qui avait pensé, son corps quiavait agi, son âme qui avait offert un sourire glacial à la mort.
Coordonnées espace-temps du sacrifice : 2h01 GMT plus quatre cent trois millisecondes, argument du périgée : 59,1245 – anomalie moyenne : 42 – excentricité : 0,001245 – inclinaison : 7,2154 – altitude : 324 NM. L’instrument de la destruction massive : un dispositif en gigogne, programmable avec une précision d’horloge atomique. Pour chaque subdivision, un explosif spécifique créant son impact dévastateur avec une synchronisation établie pour provoquer le plus de dégâts possibles sur les machines de conception humaine comme sur celles qui croient appartenir à l’espèce en question. Créée pour la démolition microchirurgicale des structures complexes, en configurations planaires, verticales, souterraines, solides ou fragiles, habitées ou désertes. Des immeubles, des bunkers, des centres de recherche, des réseaux de communication, des usines, des aéroports, des routes, des ponts, des tunnels, des pipe-lines. Des ruines. Des tours. Des avions. Des missiles. Des fusées. Toorop consacra son couronnement. Royauté altimétrique : il lui offrit le premier attentat kamikaze orbital de l’Histoire. Celui qui l’emporterait avec lui, bien plus loin que tous les champs de bataille qu’il avait traversés, celui qui attacherait à jamais son nom à cet acte premier, martial, fatal et terminal.
Et à la beauté encore inédite. Celle du laser à infrarouge : émission de lumière monochromatique cohérente dirigée pleine focale sur les blindages métalliques. Orifice immédiat, circulaire, d’une précision micrométrique. Voie d’entrée, dépressurisation instantanée de l’espace alentour, pénétration assurée 100 % nominale pour celle du jet de plasma, gaz-liquidesolide, un petit morceau de soleil naissant pile au bon endroit, au bon moment, à la très haute température nécessaire. Et amplement suffisante.
Cette substance aux trois états simultanés rayonna à la vitesse de la lumière à l’intérieur de la structure cible qu’elle désintégra jusqu’au dernier atome. Système gigogne suivant : la projection de l’aérosol inflammable sans présence d’oxygène, nuée ardente de microsphères à haute vélocité, fit s’élever la chaleur de plusieurs milliers de degrés centigrades en quelques fractions de seconde dans un rayon de plus de deux cents mètres, anéantissant net-éclair tous les engins co-orbitants. Ultime configuration : anéantir ce qui restait, la structure principale, le centre de commandement, – ce qui avait contrôlé à distance l’assemblage des satellites tueurs coordonnés en meute silencieuse, cette chose qui avait été une des Reines tueuses de l’orbite. Frappée de plein fouet par l’impulsion électromagnétique, elle tournoya sur elle-même pour plonger droit vers les couches supérieures de l’atmosphère, d’où sa chute, aimantée par le centre de gravité terrestre, allait la transformer, vélocité 28 000 kilomètres-heure, en nuage météorique de métal en fusion.
Hugo Cornélius Toorop n’était déjà plus qu’un tourbillon de molécules pyriques se dispersant dans l’espace, il ne seraitpas comptabilisé parmi les morts de cette guerre qui n’avait pas encore de nom, pas même dans la colonne « disparus », il  n’avait rien laissé là-haut de son existence singulière, aucun témoignage de son passage sur Terre, ni de son passage au-delà de la haute frontière, rien non plus sur ses méthodes, ni sur ses motivations profondes. Sa vie se cristallisait papier à électrophorèse  en une série de dossiers ultraconfidentiels classés discrètement dans les archives des services de renseignement croates, serbes, bosniaques, turcs, afghans, pakistanais, indiens, brésiliens, chinois, iraniens, irakiens, libanais, canadiens, indonésiens, philippins, britanniques, israéliens, russes et américains, autant dire tout le monde.
Il avait traversé le tournant du siècle, arme fantôme plus dure que le diamant, minéral absolu pouvant rayer jusqu’à l’inrayable, planté fulgurant dans la blessure traumatique grande ouverte, lésion terminale d’un siècle qui avait duré au moins mille ans. Outil de chirurgie, précis, froid, et presque compatissant envers la chair historique que la lame du scalpel ouvrait, il avait poursuivi sa course haute vitesse, sa collision-course, jusqu’aux organes vitaux, en compagnie de sa destinée secrète. Durant près de 35 années, il s’était fait connaître de par le monde sous une liste interminable de patronymes, sa seule véritable identité : cette multitude de réfractions qui faisait sens, sans avoir de forme stable.Hugo Cornélius Toorop était un expert. Hugo Cornélius Toorop était un clandestin professionnel. Hugo Cornélius Toorop avait disparu depuis longtemps lorsqu’il mourut à 600 kilomètres d’altitude. Un authentique sacrifice reste un secret qui ne peut être révélé que par lui-même. Déchiffré. Il était naturel que personne ne sache vraiment pourquoi, pour qui, ni comment l’homme dont l’acte de naissance portait le nom d’Hugo Cornélius Toorop s’était ainsi sacrifié, anonyme, dans le grand espace vide qui circonscrivait sa planète d’origine.
Et jusqu’à ce jour, personne ne le sait.
Pas encore.

 

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