Archives de Tag: Dufaux

Entretien avec Martin Jamar (Double masque)

Martin Jamar, dessinateur, travaille avec Jean Dufaux depuis plus de dix ans. Il évoque leur nouvelle série, Double masque

Vous avez terminé Les Voleurs d’Empire en 2002 (série dont l’intégrale a été publiée en 2003). Avez-vous fait une petite pause entre les deux séries ?
Martin Jamar :
Le temps minimum, histoire de ne pas y laisser ma santé. Je me suis arrêté quinze jours ou trois semaines peut-être. Puis je suis reparti très vite sur ce projet de Double Masque parce que nous l’avions dans nos cartons depuis quelques années. Quand nous étions encore au milieu des Voleurs d’Empire, nous savions déjà que nous allions faire quelque chose autour du Premier Empire et de Napoléon. Nous n’avions pas encore le nom de la série, mais le projet était en gestation dès 1999. C’est à ce moment que nous avons commencé à regarder dans les librairies, à fouiller pour constituer notre documentation.
 
Donc vous avez travaillé deux ans au dessin de ce premier tome ?
J’ai passé environ dix-sept mois sur le dessin du premier tome. Et si l’album sort seulement maintenant c’est parce que l’éditeur l’a mis « au frigo » en quelque sorte, pour me laisser le temps d’avancer dans le tome 2 et rapprocher la parution des deux premiers tomes.

 

Donc le tome 2 est prévu pour…
L’album est totalement terminé (Bertrand Denoulet est en train de finir les couleurs). Je ne me suis pas trop tourné les pouces. Il doit sortir en février ou mars…

 

Combien de tomes avez-vous prévu pour cette série ?
Il n’y a rien de prévu pour le moment. Aussi longtemps que nous [les auteurs], l’éditeur mais aussi le public aura envie de continuer. C’est un sujet quasiment infini, donc… on peut continuer un peu. Nous voulons consacrer un album ou un diptyque par année du règne de Napoléon.
Les deux premiers tomes forment un cycle traitant de l’année 1802. Le tome 3 sera une histoire complète qui se déroulera en 1803. 1804, si je me souviens bien, est l’année du sacre… donc nous aurons bien besoin de deux tomes. À ce rythme, si nous continuons jusqu’en 1815, voire jusqu’à Sainte-Hélène, nous pouvons voir venir.
C’est la grande différence avec Les Voleurs d’Empire pour lesquels Jean m’avait dit dès le début que la série compterait cinq à sept tomes.

 

La série Double Masque telle que vous la décrivez aurait complètement sa place dans la collection « Vécu » de Glénat, pourquoi avoir changé d’éditeur ?
Nous étions moyennement contents de l’attitude de l’éditeur vis-à-vis de notre série, car Glénat a une politique qui consiste à sortir beaucoup d’albums en faisant un minimum de promotion. Ensuite, ils attendent de voir ceux qui sortent du lot pour leur donner un coup de pouce. On a l’impression que les albums sont un peu livrés à eux-mêmes. Donc on s’est dit que Les Voleurs d’Empire auraient mérité un meilleur traitement, même s’ils n’ont pas été un échec. Donc nous sommes allés voir ailleurs. Jean Dufaux travaillait déjà chez Dargaud pour d’autres séries et il était très content. Commencer un nouveau projet, c’était l’occasion ou jamais de changer d’air… Histoire de ne pas recommencer avec le même scénariste, le même dessinateur, le même éditeur… On a été bien accueillis chez Dargaud, et les choses se passent bien.

 

Votre trait est plus épais, plus rond que dans votre précédente série.
En fait, il y a une raison relativement simple, c’est que j’ai changé le format original de mes planches. Je travaille sur un format un peu plus petit, mais avec les mêmes outils. Donc comme la planche est moins réduite lors de la reproduction, le trait paraît plus épais dans l’album. En plus, j’ai voulu retravailler mon trait. J’avais envie de l’accentuer. Je le trouvais un petit peu fluet quand je le voyais dans les albums. J’aime bien un trait un peu vigoureux, pas trop faiblard. Il est plus rondouillet aussi parce que j’ai envie d’aller vers un aspect un peu plus caricatural des personnages. Je trouve qu’il y a eu un glissement progressif dans Les Voleurs d’Empire vers un trait de plus en plus réaliste. Au début, je me souviens que j’avais envie d’épurer mon dessin vers quelque chose, non pas de semi-réaliste, mais d’un peu moins réaliste. Et puis progressivement, je suis reparti vers un dessin plus fouillé, avec pas mal de petits détails. Ce n’est pas contre mon gré, mais c’est inconsciemment. Avec Double Masque, j’avais à nouveau envie de revenir à quelque chose de plus léger. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai décidé de réduire le format de la planche. Je me suis dit que ça allait être un moyen de m’empêcher de faire trop de détails, de m’obliger moi-même à simplifier.

 

L’association fonctionne très bien entre Jean Dufaux et vous. Ça va faire plus de dix ans que vous travaillez ensemble.
On a commencé en 1991 ou 1992. Plus de dix ans en effet.

 

Qu’est-ce qui fait que ça marche si bien entre Jean Dufaux et vous ?
Je pense que l’Histoire nous passionne tous les deux. Avant de se lancer dans un projet, on en discute pour voir les intérêts de chacun. Il faut croire que nous avons des centres d’intérêt communs. Lui doit apprécier mon dessin. Il connaissait mes albums précédents. Et même si ça n’était pas complètement abouti, il avait l’impression que je pouvais progresser encore et qu’il y avait moyen de faire quelque chose de bien ensemble. De mon côté, je connaissais plusieurs de ses séries, et spécialement Giacomo C [Glénat, collection « Vécu », avec Giffo au dessin – Ndr] qui est une série que j’adore.
C’est plutôt moi qui ai eu envie de travailler avec lui. Je suis allé le trouver en lui disant que j’aimerais faire quelque chose avec lui. Ça a démarré comme ça. Les Voleurs d’Empire, c’est un projet qu’il avait dans ses tiroirs. Il attendait une rencontre pour que ce projet puisse se réaliser.

 

Et Double Masque ?
Double Masque, l’idée vient un peu plus de moi, en tout cas pour le choix de la période du Premier Empire ou du Consulat. C’est une période que j’avais abordé à mes tout débuts en 1985. J’avais commencé une série [François Jullien – Ndr] de cinq albums qui se situait dans cette période-là. J’ai eu envie d’y revenir car c’est une série qui avait été un peu avortée ou du moins pas portée jusqu’à son terme.

 

Auriez-vous envie de travailler avec un autre scénariste ? Est-ce un manque de temps ?
C’est un manque de temps. Ça m’amuserait un jour de travailler avec quelqu’un d’autre. J’ai une cousine un peu éloignée (mais elle porte le même nom que moi) et qui écrit des scénario. Et je dois dire que ça m’amuserait un jour de travailler avec elle. Elle a déjà publié chez Glénat une série qui s’appelle Les Filles d’Aphrodite [collection « Bulle Noire », avec André Taymans au dessin – Ndr].

 

Vous avez très tôt pensé au dessin, mais pas à la bande dessinée. Donc cette couverture qui ressemble à une toile, c’est un retour vers vos premiers goûts ?
C’est une toile, ou un carton toilé pour être exact. C’est le principe des couvertures des albums de Double Masque : je vais réaliser des portraits des personnages. Nous voulions un concept qui pourrait servir aux couvertures suivantes et, après avoir cherché différentes idées, celle que nous avons retenue a été de montrer un portrait d’un personnage en buste. J’ai donc décidé de travailler sur toile. Ce n’est pas de la peinture à l’huile, c’est de l’acrylique mais ce n’est pas très différent.

 

Il y a un autre dessinateur de bande dessinée qui travaille de plus en plus sur toile, c’est Rosinski. Vous en avez parlé avec lui ?
Non, je n’ai pas spécialement pensé à lui. Non, l’idée vient du concept de couverture que nous avons trouvé avec l’éditeur et avec Jean Dufaux. J’ai appris sur le tas à travailler l’acrylique. Quand j’étais petit j’avais fait un ou deux tableaux à l’huile, des portraits de famille. Mais c’était quand j’avais dix-quinze ans, ça remonte très très loin.

 

Pour la documentation, comment travaillez-vous ?
Ma source principale, ce sont les livres, les bouquins. Des livres avec un maximum d’iconographie évidemment. Mais je me documente aussi dans des livres où il n’y a pratiquement pas d’illustrations. Pour se plonger dans une époque, il faut s’immerger dans l’ambiance. Donc lire des récits de l’époque – pas forcément illustrés – est aussi extrêmement intéressant. Parfois on trouve des choses dans les textes, des descriptions de lieux qui n’existent plus.
Je pense à un cas qui s’est présenté pour Double Masque : le bureau de Napoléon aux Tuileries. Cette partie-là des Tuileries n’existe plus et je devais représenter Napoléon dans son cabinet de travail. J’ai fini par retrouver un dessin de l’époque, mais, avant de le trouver, je m’étais inspiré uniquement de descriptions dans le texte.
Il faut ouvrir un maximum de voies pour collecter le plus d’informations. Donc la source principale, ce sont les livres et puis ça peut être des visites de musées, des déplacements sur les lieux mêmes… J’essaie aussi de voir des films dont l’action se situe à cette époque-là, il y en a quelques-uns. J’ai même regardé le feuilleton Napoléon à la télévision, alors que je ne supportais pas Christian Clavier dans le rôle principal [Sourire gêné].

 

En lisant Double Masque, comme Les Voleurs d’Empire, on reconnaît très bien Paris. Cela vous amuse de dessiner Paris ? Ou seule l’époque vous attire-t-elle ?
Non, je crois que c’est l’ensemble. C’est aussi parce que je trouve que Paris est une ville superbe et que j’aimerais bien y venir plus souvent… C’est une ville que je trouve assez fascinante. J’aime dessiner Paris, c’est un plaisir. J’aime cette époque pour la mode, les costumes, les uniformes et l’architecture aussi…

 

Cet album est beaucoup plus « écrit », tant au niveau du dessin que sur le plan textuel. En particulier les grandes planches d’ouverture et de clôture. Quelle était votre intention ?
Ce serait sans doute plus au scénariste de répondre. Je pense qu’il l’a fait pour bien introduire le lecteur dans l’ambiance du récit, dans le contexte purement historique. Ces deux planches se répondent l’une l’autre. Et puis il y a cette troisième grande planche qui décrit les jardins du Palais Royal.
Jean Dufaux adore l’Histoire et la culture en général. Pour lui, il ne s’agit donc pas de faire un album didactique, mais de communiquer ses goûts. D’ailleurs toute cette histoire est un mélange de petites histoires et de l’Histoire avec un grand H.

 

Dans Double Masque, allons-nous glisser vers fantastique ?
Ici le fantastique prendra moins de place que dans Les Voleurs d’Empire. Il ne restera qu’en filigrane au fur et à mesure des épisodes. Je crois que Jean aime mettre un soupçon de fantastique dans ses récits, mais il y en a moins en proportion que dans Les Voleurs d’Empire. Le personnage de la vieille dame voilée du début, par exemple, réapparaîtra dans le récit. Relativement peu, mais elle a un rôle assez important dans la suite.

 

Le petit Charles fait vieux pour ses douze ans, non ? C’est une prémonition de son avenir ?
C’est bien possible… C’est vrai qu’il a l’air un peu marqué. On sent que c’est un enfant sur lequel pèse quelque chose d’un peu particulier. Le fait qu’il n’arrive pas à détacher le masque de son visage, c’est le symbole d’un destin qui lui colle à la peau. Il est conditionné par son destin.

 

Ce destin qui colle à la peau, c’est quelque chose en quoi vous croyez ?
Jean y croit, c’est certain. Moi je pense que le destin est un mélange de volonté et de détermination. Il y a des choses qu’on a en soi dès la naissance et qui font qu’on est l’individu qu’on est. On ne peut pas grand-chose contre. Par exemple, je crois que si je suis devenu dessinateur, c’est que j’étais plus fait pour ça que pour devenir avocat. Mes parents s’imaginaient que j’allais devenir avocat parce que c’était une tradition dans la famille. Moi, je savais pertinemment que je ne me voyais absolument pas au barreau. Je préférais dessiner. C’est quelque chose que l’on a en soi. Jean dit lui-même qu’il est né pour écrire. Il ne le dit sans doute pas avec ces termes-là, mais c’est sa vie, c’est ce qu’il aime. Ça coule de source, il a une facilité pour l’écriture. On va dire que c’est son destin à lui aussi. Il y en a qui ont peut-être encore moins le choix.

 

Est-ce que Charles et la Torpille vont parvenir à avoir un destin un peu moins sombre que celui des personnages des Voleurs d’Empire ?
C’est une des premières choses que j’ai dites à Jean quand nous avons commencé à parler de l’après Voleurs d’Empire. Je lui ai dit que je voulais une histoire qui soit plus légère, plus gaie. Il y avait des choses extrêmement dures dans la série précédente. Par exemple quand je repense à cette case d’un bébé mort dans son berceau que j’ai dû dessiner, je me dis que c’est vraiment horrible. Au moment même, j’étais dans l’histoire et ça me semblait logique, mais aujourd’hui je n’ai pas du tout envie de me complaire dans ce genre d’ambiance. J’avais vraiment envie que Jean m’écrive une histoire différente au niveau du ton. Et j’ai le sentiment qu’il se débrouille pas mal du tout. Ici, on a des scènes truculentes, des scènes de comédie…

 

Et l’œil mort de la Fourmi en fin d’album ?
Ça c’est à voir avec Jean Dufaux. Ça fait partie des mystères qui à un moment donné seront élucidés. Jean Dufaux a bien précisé dans son scénario que la Fourmi et Napoléon ne sont pas des frères jumeaux. Mais je n’en sais pas plus…

   
 

Martin Jamar (dessin) / Jean Dufaux (scénario), Double masque – Tome 1 : »La torpille », Dargaud, septembre 2004, 48 p. couleurs (par Denoulet) – 10,45 €.

Propos recueillis par martin zeller le mardi 21 septembre 2004.

Publicités

Commentaires fermés sur Entretien avec Martin Jamar (Double masque)

Classé dans Bande dessinée, Entretiens

Wurm / Dufaux, Les Rochester – Tome 3 : « La Liste Victoria »

Un troisième tome dans la lignée des précédents : élégamment stylé… et plein d’humour

British style

Dans un petit avant-propos teinté d’humour et saupoudré de poésie, Jean Dufaux présente les Rochester mais précise qu’il n’est point besoin d’avoir lu les [deux] volumes précédents pour s’y retrouver. Peu importe en effet de savoir qui sont lady Elza Rochester et Jack Lord, ou quelle est la nature exacte de leurs relations pour comprendre ce dont il retourne dans ce troisième tome. Une petite fille nommée Victoria ne laisse pas d’inquiéter son père et sa tante : depuis la mort de sa mère, elle passe toutes ses matinées à lire les journaux, page après page, jusqu’à ce qu’elle coche un nom. D’abord des noms de lévriers de course gagnants. Puis le nom d’une femme qui est retrouvée pendue chez elle. C’est ensuite l’horaire d’un train pour Cardiff… qui déraille le lendemain. Antony Bellock, qui connaît bien le père de la fillette, demande à son ami Jack Lord de l’aider à résoudre cette curieuse affaire à laquelle est mêlé un bien inquiétant voyant.

Il serait malgré tout faux de dire que l’on a affaire à une bande dessinée fantastique. Certes l’étrange est présent, mais la manière dont il est traité et l’ambiance générale qui l’entoure le désamorcent en quelque sorte. Ainsi suit-on de près, parallèlement à l’enquête menée autour de Victoria, les diverses manœuvres tentés par Jack pour reconquérir lady Elza – tentatives supervisées par Feet, un drôle de vagabond qui a toujours le conseil sur la main. Mais son aide n’est pas toujours à la hauteur de ce qu’il avait annoncé, et cela nous vaut des scènes particulièrement savoureuses – tel ce « dîner aux chandelles » dans un authentique restaurant russe… et puis il y a cet humour pince-sans-rire que l’on découvre au détour de certaines répliques.

Tout cela, baignant dans un paysage londonien hésitant entre verdure et hiver, génère une atmosphère un peu décalée – typiquement british, diront certains – dont la singularité est accentuée par le dessin de Wurms. Sa manière de styliser le réel n’est pas sans rappeler celle d’E.P Jacobs, mais s’en démarque notamment par le traitement des yeux, plus détaillés, ce qui lui permet de jouer avec beaucoup de finesse sur l’expressivité des regards. Les couleurs, brillantes, sont travaillée avec soin et montrent souvent des dégradés d’une grande subtilité. Mais les ombrages ont hélas tendance à se transformer en plaques disgracieuses sur certains visages. L’ensemble reste néanmoins d’une très belle harmonie graphique, renforcée par la police des caractères et la forme rectangulaire des bulles. 

La Liste Victoria se lit comme on aspire une bouffée d’air pur : avec une paisible volupté…

isabelle roche

   
 

Wurm (dessin) / Dufaux (scénario), Les Rochester – Tome 3 : « La Liste Victoria », Dupuis « Repérages », 2004, 48 p. – 9,50 €.

 
     
 

Commentaires fermés sur Wurm / Dufaux, Les Rochester – Tome 3 : « La Liste Victoria »

Classé dans Bande dessinée

Niklos Koda

Niklos Koda est un espion-diplomate qui affronte les forces maléfiques d’un sorcier vaudou, Barrio Jésus.

Pour ceux qui n’auraient pas suivi À l’arrière des berlines, le premier opus de cette série de la collection « Troisième Vague » du Lombard, Niklos Koda est un espion-diplomate qui affronte les forces maléfiques d’un sorcier vaudou, Barrio Jésus. Dans Le Dieu des chacals, le séduisant Koda cherche à connaître enfin le visage de l’insaisissable sorcier. En effet, les représentants du gouvernement français chargés de négocier avec Sanche, ce diplomate qui utilise les pouvoirs surnaturels de Barrio, sont éliminés un à un afin que le gouvernement français propose une offre revue et corrigée à la hausse à la république du tiers monde concernée.

Une course contre la montre s’engage dans ce haut-lieu du luxe qu’est, à Paris, l’hôtel Lutétia où Barrio et sa meute de chacals se sont installés. Entre assassinats sur la voie publique, attaques perfides à coups de scorpion ou de visions hallucinatoires, Barrio déploie toute l’étendue de ses moyens paranormaux dans l’intention de décourager Niklos et les siens. Mais le bel espion, qui ne rechigne pas à retourner contre son ennemi ses propres moyens, peut compter sur l’aide de la femme de Sanche, la belle Theodora, pour perturber l’influence malfaisante du sorcier et rétablir la situation à son avantage.

La mise en scène et les dessins d’Olivier Grenson concourent plus que jamais à donner toute son épaisseur et sa densité aux aventures de cet espion aux confins du fantastique et du réel qu’est Niklos Koda. Dufaux cultive le don de faire sourdre par touches successives l’étrangeté au coeur même de la familiarité. Et le malaise de s’installer, source de jouissance pour qui aspire à éreinter la fausse normalité constitutive de nos invariants rapports sociaux. On se laisse facilement envoûter, aussi bien par la magie des lieux évoqués que par le caractère irrationnel des interventions de Barrio Jésus – autant d’éléments mis en valeur par l’asymétrie ponctuelle des cases et la gamme chromatique où culmine sans cesse des couleurs ignées. Voilà bien une fresque endiablée à ne pas soumettre aux esprits férus de cartésianisme !
—–
Koda va mal. Le diplomate espion français qui nous a charmés dans les deux premiers tomes de ses aventures revient sur le devant de la scène avec ce qui ressemble singulièrement à une commande exotico-touristique. L’intention était pourtant louable : nous créditer enfin d’une histoire en un seul album, circulaire et clos sur lui-même, nous offrant au passage une clef intermédiaire pour relancer les investigations du charmant Niklos sur la disparition de sa femme et de sa fille. Que Jean Dufaux ait voulu situer ce troisième épisode de la fresque au Maroc, en rapport avec une sombre machination ayant pour objet la maîtrise immobilière de certains secteurs de la ville-phare qu’est Marrakech, pourquoi pas ?

Mais que le fond escamote la forme, que le décorum l’emporte sur la cohérence de l’esprit de la série, et nous voilà nettement moins convaincus. La griffe irrationnelle et paranormale dans laquelle baignaient les deux premiers opus, A l’arrière des berlines et Le dieu des chacals s’amenuise – pour ne pas dire : disparaît – de fait au profit d’une intrigue beaucoup plus conventionnelle. Moins haletante, partant. Parce qu’il enquête sur la mort de Tarki Ferrouz, frère de celle qui va en échange lui communiquer les informations qu’il recherche sur sa femme, Koda va se trouver pris à parti entre une famille influente de Marrakech et un groupe de rebelles écologistes, les Ouchchènes, voulant préserver les espaces verts et les étendues d’eau de la ville. Et alors ? Quel rapport avec la trame première des exploits hors norme du diplomate ?

A vrai dire, mis à part une dent de chacal, signe de trahison qui traîne dans la bouche d’un des malheureux protagonistes de ce sac de noeud frico-immobilier, on perçoit mal le bien-fondé de la démarche. Grenson dessine toujours aussi bien les lieux où l’action amène les personnages, de même qu’il sait distiller de chaudes ambiances visiblement inspiré d’un travail fort minutieux de documentation sur place. Soit. Mais un album de bande-dessinée ne se réduit pas à un album de photographies-souvenirs, pas plus qu’au pâle symposium de quelques clichés prémâchés sur l’opposition entre riches et pauvres, justes et salauds, beaux et laids.

A se contenter d’illustrer aussi platement des manichéismes primaires et de pontifier sur des dysfonctionnements idiosyncrasiques, les concepteurs de Niklos Koda, qui ont bien trop de talent pour cela, risquent de perdre une bonne partie de leur clientèle, sinon leur âme.
—–

On s’était inquiété à tort lors de la parution du troisième volet de la saga Niklos Koda de la perte de souffle apparente de Duffaux & Grenson. Autant Inch’Allah nous avait semblé une pure commande exotico-touristique, autant ces Valses maudites-ci remettent les pendules à l’heure. Loin du Maroc, c’est du côté de la République tchèque que nous suivons l’espion à la barbichette et au légendaire carré. Celui-ci colle de près, de très très prés la belle femme d’affaires Sonia Dobrovna qui travaille pour Hali Mirvic, lequel est un notoire trafiquant d’armes qui favorise l’insurrection des républiques des Balkans… un homme quais invisible que Koda aimerait bien mettre hors d’état de nuire. Et qui va devoir monter le but de son nez car Polkow, son homme de confiance, vient d’être exécuté alors qu’il connaissait une partie du numéro du compte bancaire chypriote sur lequel Hadic dépose régulièrement l’argent destiné à ces sombres manoeuvres. Désormais, Sonia, livrée à elle-même dans la ville, devient une cible de prédilection.

Mais lorsque les intérêts, comme les différents camps en présence, pullulent, allez savoir dans cette Prague envoûtante et mystérieuse qui est le gibier et qui est le chasseur ! Les décors des scènes d’action, les teintes pastel des cadres où Dufaux lâche sa taupe sont peaufinés au possible et contribuent, autant que l’emprunt de l’atmosphère générale à Mission impossible 2, au réalisme avéré de l’histoire. Notre bon et beau Niklos s’en donne à coeur joie, entouré de créatures plus bimboesques les unes que les autres, et les corps consomment pendant que les haines se consument. A l’instar de Valentina Souleva et de Sonia Dobrovna les grosses cases et les plans serrés se tirent la bourre. L’histoire est sur les rails, et nous avec. Duffaux & Grenson peuvent s’en réjouir – supposé qu’ils n’aient que cela à faire – : les aficionados sont de retour !
—–
Ce tome 5 achève de nous prendre aux tripes, puisque Koda est d’entrée de jeu assassiné en pleine rue à Prague. C’est assez fréquent pour un espion me direz-vous. Certes. Mais tandis que le lecteur se demande qui a pu fomenté ce coup odieux (le trafiquant d’armes Hali Mirvic dont il tentait de démanteler le réseau ou l’espionne russe Valentina Souleva chargée de le doubler ?) tout porte à croire qu’une troisième organisation est en lice et en veut à Mirvic également. A ces difficultés d’identification des camps adverse s’ajoute pour Sonia Dobrovna des problèmes plus personnels (croit-elle) puisqu’elle s’apprête à échanger à un intime de Koda l’adresse secrète de l’institution où vit depuis huit ans Séleni, la fille qu’elle a eue de Niklos, contre le code bancaire de Mirvic…

Cette trame d’espionnage se complique contre toute attente d’une histoire de coeur puisqu’on ne sait au juste si Séleni est une enfant de l’amour ou le fruit d’une mission jadis confiée à Valentina par Mirvic. Vous y perdez un chouia votre latin ? Pas grave, suivez les images (elles sont très belles) et goinfrez-vous des planches (ça se lit tout seul). Un tome 5 dédié aux aléas de tout espion qui se respecte, avec courses endiablées, retournements de situations et trahisons en tous genres, tout en campant des décors somptueux appuyés par de chaleureuses couleurs. Bref, ça ne se refuse pas.

frederic grolleau

Lire le tome 6 : « Magie noire« 

Dufaux, Olivier Grenson, Niklos Koda,
-  tome 2 : « Le Dieu des chacals », Le Lombard, 2000, 47 p. – 9,45 €.
-  tome 3 : « Inch’ Allah », Le Lombard, 2001, 48 p. – 9,45 €.
-  tome 4 : « Valses maudites », Le Lombard, 2002, 48 p. – 9,45 €.
-  tome 5 : « Hali Mirvik », Le Lombard, 2004, 48 p. – 9,45 €.

© 2004-2012 LELITTERAIRE.COM
Tous droits de reproduction et de représentation réservés. Toutes les informations reproduites dans cette rubrique (texte, photos, logos) sont protégées par des droits de propriété intellectuelle détenus par lelitteraire.com. Par conséquent, aucune de ces informations ne peut être reproduite, modifiée, rediffusée, traduite, vendue, exploitée commercialement ou réutilisée de quelque manière que ce soit sans l’accord préalable écrit de La Rédaction.

 

Commentaires fermés sur Niklos Koda

Classé dans Bande dessinée, Dossiers