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Du nom de l’endroit où sont censés se loger des livres peu encombrants, bon marché, faciles à transporter. Les dimensions de cet accessoire vestimentaire échappant encore à la standardisation rampante, les livres dits « de poche » peuvent adopter une grande variété de formats…

Entretien avec Delphine Coulin (Les traces)

L’on sait qu’à Ottignies, lors de la cérémonie de remise du prix Renaissance de la Nouvelle, tout se passe dans la plus chaleureuse convivialité. Le lauréat n’en demeure pas moins une vedette, sollicitée par les journalistes présents soucieux de compléter leurs notes autant que par les lecteurs qui, séduits par la lecture de Jean-Marie Pétiniot ou les allocutions des jurés, se procurent le livre en hâte, espérant obtenir une dédicace et échanger quelques mots avec l’auteur… Autant dire que ce n’est pas le moment idéal pour procéder à une interview. À la fin du dîner, je proposai à Delphine Coulin de profiter des quelque 80 minutes de TGV qui nous attendaient le lendemain pour parler plus tranquillement d’ Une seconde de plus. « Sans problème », me répondit-elle, tout sourire malgré la journée trépidante qui venait de s’écouler…
Un heureux hasard ayant sans doute joué quand les places furent réservées et attribuées, nous nous trouvâmes placées côte à côte dans le Thalys qui devait nous ramener à Paris. Dictaphone en main, livre et notes sous les yeux, peut-être avais-je l’air un peu carnassière d’empêcher ainsi un auteur, encore ému, de goûter rêveusement à sa joie ? Toujours est-il que Delphine Coulin parut heureuse d’évoquer son goût de l’écriture, son obsession du temps qui passe, sa sensibilité qui l’incline à la gravité… Tant que dura la conversation, le râle du moteur fut oublié. Et moi j’écoutais couler ses mots comme filent les secondes, qu’en train on croit pareilles aux poussières lumineuses d’une queue d’une comète à cause de la vitesse…
Voici, telles de belles alluvions, ce qui de ses propos aura échappé à l’évaporation des instants…
 

Comment êtes-vous venue à l’écriture ?
Delphine Coulin :
J’ai écrit mes premiers textes quand j’étais enfant ; c’étaient des histoires très classiques de crapauds, de fées et de princesses… conformes à ce qui passionne toutes les petites filles. Puis j’ai continué à écrire mais toujours de façon intime, sans chercher à être lue. Au terme de mes études j’ai travaillé pour le cinéma ; j’ai passé presque dix ans à Arte, d’abord à l’unité « fictions », puis à l’unité « documentaires » où j’étais responsable de diverses émissions. Parallèlement je réalisais des courts métrages personnels qui tous relevaient de la fiction – mais une fiction qui repose sur le réel ; par exemple, mon tout premier court métrage se passe pendant les grèves de décembre 1995. On avait à disposition un décor absolument dingue, avec ces milliers de gens dans les rues, et on a inventé une histoire qui reposait sur cette réalité. J’écrivais des scénarios qui allaient se transformer en films, et l’écriture est donc devenue professionnelle. Mais au fond de moi ce dont je rêvais était de parvenir à écrire un roman. J’ai pensé que le moment était peut-être venu de me lancer lorsque je me suis trouvée bloquée dans l’écriture d’un scénario de long métrage, sur lequel je travaillais avec ma sœur. Nous avons donc laissé ce projet de côté, et j’ai commencé à emmagasiner du matériau pour ce roman que j’entrevoyais : je notais des idées, je prenais des photos et je filmais de courtes séquences – photos et bandes films sont des supports très importants pour moi car mon écriture se nourrit de tout ce qui est visuel. Ce travail d’accumulation a duré environ un an et demi, à la suite de quoi je me suis attaquée à la rédaction proprement dite, qui m’a elle aussi occupée pendant un an et demi. De là est né Les Traces, qui a été publié en septembre 2004.
Je voulais enchaîner sur un second roman. Mais la mise en route était un peu laborieuse ; alors j’ai pris une année sabbatique pour pouvoir l’écrire sereinement. Est advenu l’inverse de ce que j’escomptais : mon obsession du temps qui passe s’est accrue, et dès que j’achoppais à tel ou tel passage, l’angoisse montait car je me savais tenue par cette année que je m’étais accordée… Pour me détendre, j’écrivais des nouvelles. Une fois la troisième terminée, je me suis aperçue qu’elles avaient des points communs : toutes parlaient de femmes et de l’écoulement du temps. Ce n’était pas délibéré du tout. Mais à partir de là j’ai continué à écrire avec, en ligne de mire, la constitution d’un recueil construit et cohérent sur le plan thématique ; la structure s’est vite révélée, et c’est à ce moment-là que j’ai eu l’idée des petites définitions scientifiques entre les nouvelles. Les textes venaient naturellement, sans difficulté – peut-être parce que je ne pensais pas en termes de publication future, alors que cette perspective était omniprésente quand je m’attelais au roman. De fil en aiguille j’ai ainsi écrit six nouvelles, six destins de femmes où, à chaque fois, intervient une seconde particulière qui va les faire basculer – c’est devenu Une seconde de plus.

Quand avez-vos appris que l’on vous avait attribué le Prix Renaissance de la Nouvelle ?
Peu de temps avant la cérémonie ; j’en ai été avisée par mon éditrice. Je suis vraiment très émue d’être reconnue par de grands noms de la littérature francophone actuelle ; c’est un coup de pouce très appréciable quand on débute. De plus, les 3 000 euros de dotation représentent une vraie bouffée d’oxygène car la situation financière est souvent précaire quand on choisit, comme je l’ai fait en quittant Arte, de renoncer au salariat pour se consacrer à la seule création. 

À partir du moment où vous avez décelé les points communs qui unissaient vos trois premières nouvelles, comment avez-vous orienté votre travail d’écriture ?
J’ai cherché parmi toutes les idées que j’avais celles qui pouvaient engendrer des récits susceptibles de correspondre aux thèmes qui m’étaient apparus. En fait, ce n’est pas exactement une seconde particulière que je voulais mettre au centre de mes histoires mais plutôt une exploration du temps, une lutte contre son écoulement dont quelqu’un va essayer de s’abstraire. C’est après avoir avancé davantage dans l’écriture que j’ai imaginé de glisser à chaque fois cette seconde décisive pour mes personnages. Je voulais aussi, au-delà de leur parenté thématique, que mes textes forment un polyptique, un véritable ensemble narratif. J’avais envie de réaliser un collier, pas de rassembler plus ou moins fortuitement quelques petites perles… Je suis très attentive à la composition, à la structure – au cinéma comme en littérature. Alors j’ai tâché d’établir des ponts, des passerelles d’un texte à l’autre ; je me suis livrée à une sorte de jeu avec moi-même en insérant une foule de petits liens de toutes natures – par exemple, Madeleine Bayard et la narratrice de la première nouvelle habitent le même arrondissement de Paris, et quand Madeleine écoute les informations à la télé, il est question de la veuve d’ « Apesanteur »… Les femmes de ce recueil se croisent ; elles peuvent écouter la même musique, avoir des réflexions similaires en regardant un ciel d’été – certaines de ces « secondes en plus » peuvent être simultanées…
Je mettrais un peu à part de ce réseau de correspondances la dernière nouvelle, « Les gouttes au bas des draps » ; d’abord parce qu’elle m’est venue à l’esprit comme ça, en dehors de ce que j’avais déjà en tête. Et puis il y est question de ce qui reste d’une personne disparue dont on ne sait pas ce qu’elle est devenue – cette histoire parle de la mémoire d’une façon un peu différente des autres. De plus, elle se passe en Amérique du Sud, un endroit du monde pour lequel j’ai une affection particulière. J’ai voulu qu’elle se détache du recueil ; par son côté onirique, elle ne se situe plus tout à fait « dans la vie », mais dans une sorte d’ « après ». Elle est un clin d’œil au « réalisme magique » – un genre littéraire qu’on associe généralement à l’Amérique du Sud mais que l’on trouve aussi bien en Angleterre, en Asie, en France… D’un point de vue plus personnel, j’adore la fantaisie du quotidien, ces moments où, dans la vie courante, le réel se tord un peu et prend des couleurs magiques. Et je m’efforce toujours de transposer cela, que ce soit en écrivant ou en réalisant des films. À mes yeux, les plus beaux moments de la vie sont ceux où l’irréel fait irruption dans le quotidien le plus trivial – même si ce n’est que de l’ordre de la sensation, par exemple celle d’avoir des ailes…

Ces définitions scientifiques que vous avez glissées entre les nouvelles sont-elles vraiment authentiques ?
Oui, absolument (rires) ! On a beau soupçonner que les scientifiques sont parfois un peu fous, je me suis rendu compte, en cherchant dans le dictionnaire une définition de la seconde, que ça allait au-delà de l’imaginable… La première que j’ai trouvée, qui se référait au mouvement des planètes, à l’année 0 des Éphémérides, m’a paru complètement extravagante ; j’ai donc consulté un autre Larousse, plus récent, où je suis tombée sur une autre définition de la seconde, cette fois en fonction de l’atome de césium, ce qui n’était pas plus compréhensible pour une non-initiée… En l’espace des dix années qui séparent la publication des deux dictionnaires, on passe ainsi, pour définir une même notion, de l’infiniment grand à l’infiniment petit, sans que soit expliqué pourquoi – depuis, j’ai appris que les scientifiques estimaient plus précis de définir la seconde à partir de l’atome de césium qu’en fonction du mouvement des planètes. Ces variations m’ont poussée à chercher ailleurs, et je me suis aperçue qu’en une cinquantaine d’années, selon les sources, on trouvait plusieurs définitions différentes de la seconde. J’ai découvert tout un monde où les scientifiques n’avaient finalement pas plus de certitudes que nous par rapport au temps ; leurs définitions fluctuent et, en somme, leur expérience du temps est aussi relative que la nôtre. Chacun de nous vit le temps de façon particulière, en fonction du moment présent, de ses expériences passées ; mais ce qui est magnifique – c’est pour cela qu’à la toute fin du livre il y a un décompte qui s’applique aussi bien à moi qu’au lecteur – c’est que, malgré ces différences d’appréhension, nous vivons tous dans un même déroulement temporel…

Il m’a semblé que vous nouvelles étaient plutôt d’atmosphère, de climat, comme si vous vouliez vous donner le temps – c’est le cas de le dire – d’installer quelque chose…
En tant qu’écrivain, je suis davantage intéressée par la transcription au plus juste des sensations, voire par les rapprochements qui peuvent s’établir entre deux impressions, que par l’écriture de « nouvelles à chute ». D’un point de vue de lectrice, c’est un genre que j’ai longtemps apprécié – j’avais une affection particulière pour celles de Roal Dahl – mais aujourd’hui je ne suis plus aussi attirée par ce type d’histoires.

Quels sont vos goûts de lectrice ?
J’ai une prédilection marquée pour la fiction narrative – je lis beaucoup de romans et de nouvelles, mais très peu de poésie. Je reste très attachée à la « vraie » narration, bien que l’on ait, ces dernières décennies, fortement remis en cause cette notion dans le roman. Cela étant, j’a i une préférence pour les fictions qui interrogent le réel – je ne parle pas de « romans réalistes » mais d’œuvres qui posent la question de la porosité entre réalité et fiction. À mes yeux, cette porosité est la question fondamentale de l’art en général, et de la vie. Les livres et les films que je préfère sont ceux qui essaient de circonscrire le réel, de le toucher du doigt.

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Revenons-en à votre propre écriture. Vous avez évoqué votre quête de justesse dans la transcription des sensations et c’est en effet à l’expression d’ « écriture sensitve » que j’ai pensé en vous lisant ; vous employez beaucoup de phrases elliptiques, infinitives… Vous cultivez une certaine aridité stylistique…
Delphine Coulin :
Oui, j’aime bien la concision, la simplicité – les plus grands maîtres en la matière sont les Japonais, qui écrivent de façon sèche, limpide, « au fusain », et c’est à une telle écriture que j’aspire. Pour moi, l’écriture littéraire ne consiste pas à aligner des mots compliqués et à composer des phrases qui ronflent, comme on dirait d’un moteur de voiture, mais à essayer de retranscrire un état d’âme au plus près, et c’est uniquement dans cette direction-là que je travaille la langue. Le « beau style » m’ennuie profondément, aussi bien à lire qu’à écrire.

Certaines de vos nouvelles sont écrites à la première personne, d’autres non… Quelle est la posture narrative qui a votre préférence ?
Spontanément j’écris toujours à la première personne ; c’est une manière qui m’est naturelle. C’est sans doute pour cela que je n’ai encore jamais osé me mettre dans la peau d’un homme… Les personnages narrateurs seront donc des femmes mais qui, bien sûr, se distingueront de moi d’une histoire à l’autre par l’âge, la personnalité, la vie que je leur prête… etc. Je trouve qu’employer la première personne permet d’adopter un point de vue plus juste. La troisième personne du « narrateur anonyme et omniscient » a un côté artificiel et surfait qui me gêne. En revanche, il y a des cas où le « je » peut sonner faux – par exemple, « Les gouttes au bas des draps » aurait eu selon moi quelque chose d’artificiel si j’avais écrit ce texte en endossant l’identité de la petite Sud-Américaine.
 
« Vie et destin de Madeleine Bayard, révolutionnaire », qui est aussi écrite à la troisième personne, m’a paru être une sorte d’OVNI parmi les autres nouvelles, d’une part à cause de cette posture narrative mais aussi par sa tonalité d’ensemble. D’où est-elle née ?
Cette nouvelle est en effet assez différente des autres – d’ailleurs, c’est celle qui m’a donné le plus de mal : il m’a fallu éliminer une cinquantaine de pages avant de parvenir à sa forme définitive. Elle m’a été inspirée par un événement très concret : les émeutes des jeunes en banlieue parisienne. À cette occasion, dans les médias, on ne parlait que « des jeunes… », « des jeunes… », « des jeunes… » Cela m’agaçait prodigieusement car je trouvais stupide de stigmatiser ainsi une classe d’âge… De là je me suis demandé ce qui arriverait si, tout d’un coup, une horde de vieillards révoltés s’abattait sur la Capitale – les personnes âgées sont tellement nombreuses que si, en effet, elles se rassemblaient pour défiler dans les rues, ce serait un drôle de cirque (rires) ! Dirait-on de la même façon « les vieux… », « les vieux… » « les vieux… » ?

L’un des traits qui distinguent « Vie et destin de Madeleine Bayard » est peut-être une dimension humoristique un peu plus marquée… D’ailleurs, les jurés qui vous ont questionnée hier ont noté qu’il y avait de l’humour dans vos nouvelles, voire un optimisme global. Comment recevez-vous cette approche de vos textes ?
Je pense – enfin, j’espère… – qu’il y a un certain humour dans mes textes, y compris dans Les Traces. Mais le terme d’ « optimisme » m’a un peu étonnée – c’est bien la première fois que je l’entends à propos de mon travail. Cependant, il faut préciser le contexte dans lequel il a été employé, faute de quoi on ne le comprendra pas de façon juste. C’est Marie-Hélène Lafon, me semble-t-il, qui a parlé d’optimisme dans le sens où mes nouvelles proposent des issues pour échapper au passage du temps qui nous accable en permanence. C’est une lecture possible… mais je ne dirais pas que je suis quelqu’un de fondamentalement optimiste – même si, dans la vie, j’aime bien rire. C’est plutôt une sorte de gravité qui me caractérise – ce qui est souvent perçu comme un défaut. Or je ne pense pas qu’être d’un naturel grave soit blâmable ; cela va juste à l’encontre de cette tendance généralisée qui exige que l’on soit gai, léger, et que l’on produise des œuvres gaies et légères – alors que le monde environnant ne l’est pas franchement…

Il m’a semblé que vos nouvelles soulignaient très bien cet aspect fondamental de la conditon humaine qui est son essence tragique…
Oui ; je pense que si l’on se donne la peine de réfléchir un tant soit peu aux choses et en particulier à la condition humaine, on ne peut qu’être grave. Il n’y a pas lieu de rechercher la légèreté à tout prix – surtout quand celle-ci va à l’encontre de son caractère. Cela dit, je fais en sorte que mes écrits ne soient pas déprimants….

Être grave ne saurait être compris comme synonyme de « déprimant »… À cet égard, « Un temps fou » me paraît cristalliser à merveille cette nuance : les deux décès dont il est question laissent les vivants désemparés, mais cette tristesse est contrebalancée par une sérénité qui s’installe puisque les mourants s’en vont sans souffrance.
Cette nouvelle est effectivement un bon exemple. Deux personnes proches de la narratrice – dont son propre père – meurent, ce ne pouvait donc pas être une histoire légère. Mais il y a tout de même une véritable douceur car la narratrice est gagnée par une profonde paix intérieure que lui a communiquée Olga en lui faisant découvrir la beauté de la lumière du solstice effleurant la mer. Et elle va à son tour transmettre à son père mourant un peu de cette paix pour qu’il s’en aille serein. Le décès d’un être cher est toujours un moment difficile, qu’on ne peut pas éluder – alors autant s’y préparer et y songer avant que l’événement survienne, mais pas forcément de façon douloureuse. En écrivant cette nouvelle, je n’ai pas voulu faire pleurer dans les chaumières mais simplement évoquer une inquiétude à laquelle personne ne peut échapper, la partager avec le lecteur et, éventuellement, proposer une manière de remédier à cette inquiétude.
« Un temps fou » et « Apesanteur » sont les deux textes qui abordent le plus directement cette aspiration si dérisoire à l’éternité qui, quelque part, nous habite tous… Ni la transformation des cendres du sculpteur en œuvre d’art, ni la captation de la lumière du solstice sur la mer n’offrent de véritables accès à l’éternité ; mais elle est effleurée – et ce n’est déjà pas si mal.

Si l’on est vraiment pessimiste, ces issues qui se révèlent dans vos récits se lisent plutôt comme des pis allers…
Non, je ne dirais pas cela. Ces « remèdes » à la finitude que trouvent mes personnages sont des moments de merveilleux ; c’est peu, mais de toute façon on n’aura pas davantage alors autant en saisir toute la beauté, tout le merveilleux – la lumière du soleil d’été sur la mer, c’est tout de même magnifique, non ?

Est-ce qu’il y a des similitudes entre l’écriture de nouvelles et celle de scénarios de courts métrages ?
Non, pas du tout. Écrire pour le cinéma et pour la littérature sont deux approches très différentes. Au cinéma, l’écriture n’est qu’une manière d’approcher l’image qu’on a dans la tête et qu’on va chercher à réaliser plus tard ; le scénario n’est qu’un outil. Alors qu’en littérature, la réalisation de l’image est tout de suite là, sur le papier. On n’utilise pas les mots de la même façon – dans l’un et l’autre cas il y a un même souci de justesse, mais auquel on répondra différemment selon qu’on écrit un scénario ou un roman (ou une nouvelle). De plus, l’écriture littéraire se pratique dans la solitude, dans la tranquillité de sa chambrette, où on a le droit de tout imaginer – c’est l’infini mis à la portée des caniches… Tandis qu’au cinéma, dès le scénario commencé, il y aura cinquante personnes qui vont donner leur avis et vous rappeler sans cesse tel ou tel critère de « faisabilité » – il n’y a plus que les caniches et on oublie l’infini (rires) ! Par exemple, si j’ai envie de faire passer un avion – ou un escadron, pourquoi pas… – dans le ciel à tel ou tel moment de mon roman, rien ne m’en empêche. Mais si je case une scène analogue dans un scénario, je me ferai reprendre parce que les obstacles financiers et techniques sont trop nombreux pour que l’on puisse la tourner. Au cinéma, on se cogne très vite aux bords du réel et de ses contraintes.

Séparez-vous nettement l’écriture scénaristique et l’écriture littéraire ou bien menez-vous les deux simultanément ?
J’alterne les deux activités. À un moment j’ai essayé de faire les deux plus ou moins en même temps, mais cela brouillait ma perception des choses : comme je travaillais simultanément sur deux objets textuels différents, je ne savais jamais dans lequel des deux je devais instiller ce que le réel m’offrait en cadeau. Maintenant je me consacre soit à l’écriture de scénario, soit à l’écriture littéraire, et cette séparation est assez salutaire : elle m’évite les pannes. Quand je bloque sur un projet, je passe à l’autre, et cela me permet d’avancer sur deux jambes.

Une question de profane : comment sont diffusés les courts métrages ?
Principalement dans les festivals, certains à la télévision. Nous en avons réalisé un sur commande pour Beaubourg, deux ont été financés par la télévision, et nous avons autofinancé le quatrième. Tous ces films ont tourné dans les différents festivals, en France et à l’étranger. Faire des courts métrages n’est pas une fin en soi, c’est un entraînement à la réalisation, à la direction d’acteurs, à la gestion d’une équipe… Il n’y a pas d’autre moyen pour apprendre le métier – suivre l’enseignement d’une école ne remplacera jamais la pratique. Ensuite, diffuser ses films dans les festivals permet de se constituer une petite carte de visite, et, peu à peu, d’avancer vers le long métrage.

Et maintenant, quels sont vos projets ?
J’espère terminer bientôt ce second roman que j’évoquais tout à l’heure. Il y a déjà trois ans que je l’ai commencé, et je suis en train d’arriver au bout. Si je l’achève cette année, cela amènera la publication courant 2008. D’autre part, je mets la dernière main à un scénario de long métrage ; il devarit être fini cet été, et pourra dès lors entamer son périple dans les circuits de financement. Là surgit une autre différence majeure entre le cinéma et la littérature : quand on a mis le point final au manuscrit d’un livre, on n’a plus qu’à le proposer à l’éditeur. Au cinéma, une fois le travail d’écriture bouclé, ce n’est que le tout début de l’aventure…

   
 

Interview réalisée le 13 mai 2007 dans le Thalys Bruxelles-Paris.

 
     
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Fédor Dostoïevski, « Le Voleur honnête » in Premières miniatures

Dixième pierre du vaste édifice qu’a entrepris de bâtir Julien Védrenne à la mémoire du grand écrivain russe

Pourune présentation de l’ensemble du « dossier Dostoïevski » dont cet article constitue le dixième volet, lire notre article d’introduction, où figure la liste des oeuvres chroniquées.

Le Voleur honnête (Tchésny vor en russe) est le dixième des récits de Fédor Dostoïevski. Écrit en mars 1848, il est extrait des Carnets d’un inconnu et a été publié dans la revue Les Carnets patriotiques. Cette nouvelle de vingt-neuf pages figure, dans l’anthologie Premières miniatures, aux côtés de trois autres textes courts : Un roman en neuf lettres (Roman v déviani pismakh, 1846), Polzounkov (Polzounkov, 1848) et Un sapin de Noël et un mariage (Iolka i svad’ba, 1848). La couverture de la présente édition est illustrée d’un détail de Jeune fille en fichu (vers 1830, peinture exposée au Russian museum de Saint-Pétersbourg) de l’artiste russe Alexeï Venetsianov (1780-1847).

Astafi Ivanovitch, tailleur de son état, devient locataire du cagibi de notre narrateur, selon le conseil d’Agraféna, sa cuisinière. Un jour qu’ils sont tous les trois réunis, ils ont la fâcheuse surprise de voir un sinistre inconnu leur dérober, sous leurs yeux, une redingote. S’ensuit une discussion montrant à quel point c’est rageant de voir de tristes sires s’accaparer le labeur d’honnêtes artisans.

La soirée s’avance et Astafi Ivanovitch, après avoir remarqué qu’il y a voleur et voleur, commence à raconter ce qui lui est arrivé deux années auparavant. À cette époque, Astafi Ivanovitch avait fait la connaissance dans une taverne d’un poivrot, Émélian Illitch, qu’il se décida à sortir de ce mauvais pas.
Très vite, Émélian Illitch, qui n’est pas au demeurant un mauvais bougre, se révèle être un parasite rongé par le vice et l’alcool. Il boit le moindre kopeck, et il est incapable de tenir une aiguille pour le plus simple des raccommodages. Astafi Ivanovitch a du mal à joindre les deux bouts mais il procure quand même un quignon de pain et de la soupe au malheureux.

La situation empire de jour en jour. Émélian Illitch boit et dort. Un jour, Astafi Ivanovitch doit partir. Il décide de n’en rien dire au poivrot. Or celui-ci retrouve sa trace et reprend ses habitudes. Puis, survient l’événement pour lequel Astafi Ivanovitch a entamé sa narration : un beau jour, il constate la disparition de culottes dont la confection devait lui procurer un peu d’argent. Le voleur ne peut être qu’Émélian Illitch mais celui-ci nie formellement alors que tout l’accuse.

Les journées se passent et Émélian Illitch, rongé par l’alcool et le remord, se meurt. La mort est source de confidence. Il avoue enfin son forfait au moment de rendre son dernier souffle sous le regard attendri et embué de notre malheureux tailleur qui lui pardonne. Émélian Illitch propose d’être enterré nu pour que son bienfaiteur puisse vendre sa parka et se rembourser, ainsi, du vol commis.

Cette nouvelle de Dostoïevski – fait nouveau mais qui deviendra récurrent – met en avant la corrélation remord / mort. Le remord d’une mauvaise action ronge l’être jusqu’à la mort. La crainte du châtiment suprême pousse aux confessions afin d’apaiser l’âme. C’est un thème cher au très religieux Dostoïevski (cf. La Logeuse) exposé, ici, entre gens honnêtes malgré leurs souffrances multiples et leurs difficultés à vivre.
Dans l’oeuvre de jeunesse qu’est « Le Voleur honnête », on en n’est qu’au stade de l’ébauche. Cela augure des prochaines grandes fresques romanesques de la pleine maturité dostoïevskienne. Sa période de maturité sera, aussi, marquée par ses années de bagne, qui signeront le deuil de l’insouciance – pour peu que l’on puisse parler d’insouciance chez cet auteur, à l’évidence torturé.

j. vedrenne

   
 

Fédor Dostoïevski, « Le Voleur honnête » in Premières miniatures (Traduction d’André Markowicz), Actes Sud coll. « Babel » (vol. n° 455), 2000, 110 p. (29 pour la nouvelle) – 6,00 €.

 
     

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Fédor Dostoïevski, La Femme d’un autre et le mari sous le lit

Neuvième pierre du vaste édifice qu’a entrepris de bâtir Julien Védrenne à la mémoire du grand écrivain russe

Pour une présentation de l’ensemble du « dossier Dostoïevski » dont cet article constitue le neuvième volet, lire notre article d’introduction, où figure la liste des oeuvres chroniquées.

La Femme d’un autre et le mari sous le lit
(Tchoujaia jéna i mouj pod krovation en russe) est le neuvième des récits de Fédor Dostoïevski écrit en 1848 et sous-titré « Une aventure hors du commun ». C’est une nouvelle de soixante-seize pages, publiée ici avec une couverture illustrée d’une peinture de l’artiste français Louis-Léopold Boilly (1761-1845). Ce texte s’agrémente d’une courte présentation (deux pages) d’André Makowicz où l’on apprend qu’il faisait partie du premier grand projet de Dostoïevski, ses Carnets d’un inconnu.

Cest en 1860 que La Femme d’un autre et le mari sous le lit est paru sous cette forme. Il s’agit en effet la réunion de deux nouvelles, La Femme d’un autre (sous-titrée « Une scène de rue ») et Le Mari sous le lit (sous-titrée « Une aventure extraordinaire ») bien écrites, elles, en 1848. De respectivement 27 et 41 pages, La Femme d’un autre et Le Mari sous le lit ont un sujet commun : l’adultère.

Le récit est traité sur le ton de la farce. Les dialogues y ont une place prépondérante, raison pour laquelle on a longtemps cru que c’était une œuvre faite pour être jouée au théâtre. Le ridicule des deux situations mises en avant n’est pas sans rappeler le côté vaudeville de Polzounkov. Jugez-en par vous-même.

La première partie – La Femme d’un autre – est un long dialogue entre deux gentilshommes, que l’on soupçonne fortement d’être le mari et l’amant d’une femme qui vient de s’engouffrer dans un immeuble. Elle ne peut manquer de repasser par là ou là. C’est pourquoi le « mari » fait appel à « l’amant » pour cerner toutes les issues possibles.
Ils finissent par s’introduire à leur tour dans l’immeuble et aller sonner à l’appartement où la femme n’a sûrement pas manqué d’entrer. Le bagou de la dame fera que son mari sera bien confondu et que l’on comprendra aisément qu’en fait d’amant, elle en a deux. Celui de la rue et celui de l’appartement. La « pièce » s’achève sur un dialogue des plus ridicules entre nos deux premiers protagonistes à propos des caoutchoucs à l’intérieur des bottent qui font suer les pieds !

La deuxième partie – Le Mari sous le lit – est aussi, pour l’essentiel, un dialogue entre deux hommes, arrivés par le plus grand des hasards sous le lit d’une honnête femme alors même que son vieux mari revient dormir plus tôt que prévu.
L’un d’eux est jeune, impudent et agile, l’autre vieux, ridicule et empâté. Dès le début, on sait quelle va être la victime de cette farce. Notre vieil empâté. Dans ce texte, Dostoïevski prend un malin plaisir à osciller entre situations ridicules – nos deux hommes sous le lit se battent presque sans discontinuer – et tragiques – la femme manque d’être déshonorée et son chien, Amichka, finit mort, dans la poche du ridicule Ivan Andréevitch. Quarante pages à peine et l’on passe par toutes les situations les plus incongrues à partir d’un monstrueux quiproquo : nos deux compères réfugiés sous le lit sont bien mari bafoué et amant. Ils se sont simplement, et tous les deux, trompés d’un étage !

Bien sûr, on est loin du Dostoïevski tragique du Double ou de l’écrivain romanesque des Pauvres gens. L’on apprend néanmoins, dans la présentation d’André Markowicz, qu’au moment où parut ce récit, l’essayiste radical Nicolas Gavrilovitch Tchernychevski (1828-1889), l’un des raznotchintsy (« sans rang »), auteur de Que faire ? – un texte qui paraîtra en 1863 dans la revue Le Contemporain, qui avait piblié en 1847 Un roman en neuf lettres – …écrivait férocement, dans son journal : « Lu Le Mari jaloux… Cela m’a un peu ragaillardi de Dostoïevski et de ses semblables ; c’est quand même un progrès par rapport à ce qu’il faisait avant, et, quand ces gens-là ne prennent pas de sujets trop hauts pour eux, ils peuvent être bons et même charmants. »

j. vedrenne

   
 

Fédor Dostoïevski, La Femme d’un autre et le mari sous le lit (Traduction d’André Markowicz), Actes Sud coll. « Babel » (vol. n° 92), 1994, 76 p. – 5,00 €.

 
   

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Fédor Dostoïevski, Un cœur faible

Huitième pierre du vaste édifice qu’a entrepris de bâtir Julien Védrenne à la mémoire du grand écrivain russe

Pour une présentation de l’ensemble du « dossier Dostoïevski » dont cet article constitue le huitième volet, lire notre article d’introduction, où figure la liste des oeuvres chroniquées.

Un cœur faible (Slaboié serdsé en russe) est le huitième des récits de Fédor Dostoïevski, écrit en 1848. C’est une nouvelle de quatre-vingts pages, présentée ici avec une couverture illustrée d’une peinture de l’artiste français Édouard Vuillard (1868-1940), Portrait de Lugné-Poe (1891, peinture exposée au Memorial Art Gallery of the University of Rochester, à New York).

Vassia Choumkov et Arkadi Ivanovitch Néfédévitch, deux jeunes collègues de bureau, ont pour tâche essentielle de copier des documents administratifs. Ils partagent un même logement et vivent modestement mais avec toute l’énergie que leur confère leur jeune âge. Vassia Choumkov souffre d’une certaine difformité : il est bossu.

Le jour du Nouvel An, Vassia entre en trombe dans leur logement. Il est amoureux d’une jeune fille, Lisanka Artémiev, qui l’aime aussi ! Son cœur bat la chamade. Le pauvre garçon est tout retourné. Ses propos sont hachés et partent dans tous les sens tellement sa joie est grande.

Aussitôt, nos deux jeunes compères retournent, pour le plus grand plaisir de Lisanka et de sa mère, dans la demeure des Artémiev. Ils ne peuvent rester longtemps : Vassia Choumkov a du travail à faire pour Ioulian Mastakovitch – son protecteur actuel – un personnage que l’on a déjà croisé, sous des traits fort déplaisants, dans Les Annales de Pétersbourg. 
Pour lui, Vassia doit accomplir en quarante-huit heures un travail qui devrait s’étaler sur trois jours. Il s’attelle à sa tâche. La première nuit avance et Arkadi Ivanovitch doit forcer son ami à se coucher une petite heure.

À partir de là, le rythme s’accélère. Pour gagner les faveurs de sa belle, Vassia multiplie les efforts et sombre, peu à peu, dans une folie accentuée par la fatigue. Arkadi Ivanovitch ne comprend pas pourquoi Vassia se démène autant mais son camarade finit par lui expliquer qu’il a négligé son travail durant les trois dernières semaines, occupé qu’il était à courtiser la divine Lisanka. Et ce qu’il doit achever en quarante-huit heures ne représente pas trois jours de travail mais vingt et un !

Vassia Choumkov ne peut se décider à expliquer à Ioulian Mastakovitch l’aventure qui lui est arrivée. Arkadi Ivanovitch se propose bien de s’en charger mais en ce Jour de l’An, les bureaux sont fermés et pour ce qui est d’aller chez Ioulian Mastakovitch, il ne faut pas y songer.

Pendant ce temps, Vassia court partout, effraie tout le monde par cette fièvre qui s’empare de lui et finit par sombrer totalement dans la folie, au plus grand désespoir de Lisanka, d’Arkadi Ivanovitch et de Ioulian Mastakovitch pour qui ces papiers n’étaient pas si importants et pouvaient souffrir un retard.

Ici encore, Dostoïevski traite d’un sujet qui lui est cher, la folie. On la voit arriver, inéluctablement. Le poids du destin. Cet être qui se croyait, à cause de sa difformité, condamné à ne vivre l’amour qu’en rêve se retrouve aimé et se jette à corps perdu dans une histoire qui le perdra sous les regards effarés de ses proches. L’aventure sentimentale de Vassia a tout pour être belle. Dès le début, on sent que l’année s’annonce radieuse et les festivités du Jour de l’An sont propices à la joie – mais la négligence professionnelle du triste Vassia vient tout balayer.

j. vedrenne

   
 

Fédor Dostoïevski (Traduction d’André Markowicz), Un cœur faible, Actes Sud coll. « Babel » (vol. n° 430), 2000, 80 p. – 5,00 €.

 
     

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Fédor Dostoïevski, Monsieur Prokhartchine

Quatrième pierre du vaste édifice qu’a entrepris de bâtir Julien Védrenne à la mémoire du grand écrivain russe

Pour une présentation d’ensemble du « Dossier Dostoïevski » dont cet article constitue le quatrième volet, lire notre introduction, où figure la liste des oeuvres chronqiuées.

M
onsieur Prokhartchine
(Gospodin Prokhartchin en russe) est le quatrième des récits de Fédor Dostoïevski écrit en 1846 et publié en octobre de cette même année dans le numéro 10 de la revue Annales de la patrie. C’est une longue nouvelle de cinquante-quatre pages, à la couverture illustrée d’un détail du Poète pauvre (1839, peinture exposée à la Nationalgalerie de Berlin) de l’artiste allemand Carl Spitzweg (1808-1885). Cette nouvelle est assortie d’une postface, « Le Mystère d’un homme de stupeur devant la fragilité de son humaine condition« de treize pages de Grigori Fridlendler qui n’est autre que le responsable de l’édition académique des œuvres complètes de Dostoïevski en trente volumes (Leningrad, 1972-1990). Cette lecture est traduite par Irène Markowicz.

Monsieur Prokhartchine est un petit fonctionnaire comme il y en a beaucoup à Pétersbourg. Il traîne ses vêtements fripés dans l’appartement de sa logeuse Oustinia Fédorovna. C’est un radin de première qui n’a qu’une hantise – bien compréhensible : celle de se retrouver à la rue sans emploi et sans ressources. Il se crée son propre monde dans son espace réservé. Un sombre réduit simplement protégé par un rideau.

Il est très pingre. Chaque jour de solde, Monsieur Prokhartchine dissimule dans sa chausse la moitié de ses revenus. Il n’a de cesse de se plaindre, quand il se retrouve en compagnie des autres locataires d’Oustinia Fédorovna, qu’on le trompe et abuse. Il n’aime pas le thé mais ne prête pas sa théière. Ses compagnons d’infortune se jouent de lui. Ils lui font croire à des réformes qui visent à étayer le nombre de fonctionnaires de l’administration pétersbourgeoise.

Dun simple jeu sans méchanceté aucune va arriver un drame. Monsieur Prokhartchine voit ressurgir ses hantises les plus profondes. Il va découcher un couple de jours pour revenir enfin, épuisé, fiévreux et ivre, sur sa couche. L’ire de sa logeuse à l’encontre des autres locataires n’est que de maigre importance. Commencent alors de sombres délires. Après un ultime soubresaut, victime d’une attaque maligne, Monsieur Prokhartchine s’écroule.

Sensuit alors une vraie curée. Ce petit homme économe avait en sa possession un coffre pour lequel il se promettait l’achat d’un meilleur cadenas. Ce coffre est forcé. Il ne contient que de vieux chiffons moisis et poussiéreux. Où est son trésor, véritable accumulation de toute une vie de dur labeur ? Son matelas finit éventré. Les rouleaux de pièces se déversent. Véritable trésor mais aussi véritable musée. De nombreuses pièces n’ont en effet plus cours. Pendant ce temps, le corps de notre pauvre petit vieux roule au sol dans l’indifférence générale.

La lecture de Grigori Fridlender explique très bien ce qu’était la vie d’un petit fonctionnaire russe – donc celle de Monsieur Prokhartchine, qui est un des plus dignes représentants de ces employés de l’administration du XIXe siècle. Cette longue nouvelle est avant tout un récit de jeunesse qui se veut inspiré de Nicolas Vassilévitch Gogol (1809-1852, auteur de Taras Boulba et des Âmes mortes, entre autres) ce qui lui valut un accueil mitigé : Monsieur Prokhatchine fut en effet perçu, avant tout, comme un clone de cette école naturelle.

Innokenti Annenski (1856-1909), le poète et critique russe, a redonné ses lettres de noblesse à ce texte (Le Livre des reflets, Moscou – 1979). Dostoïevski suit alors la voie de Balzac et de sa pension Vauquer. Chacun des personnages est décrit et a sa propre personnalité. En cela, Monsieur Prokhartchine est bien plus qu’un simple récit sur la vie d’un pauvre fonctionnaire.

j. vedrenne

   
 

Fédor Dostoïevski (Traduction d’André Markowicz), Monsieur Prokhartchine, Actes Sud « Babel » (vol. n° 112), 1994, 78 p. – 5,00 €.

 
   

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Voyage au bout de la nuit, Louis-Ferdinand Céline – Critiques 1932/1935

A travers cet ensemble exceptionnel de textes critiques, ce sont tous les clivages esthétiques et idéologiques d’un temps qui éclatent

Parlons objectivement, ou plutôt avec ce petit air scientifique de chercheur en littérature, à la quête d’un minimum de certitudes en cette vaste matière : que l’on haïsse ou que l’on encense Voyage au bout de la nuit de Céline, ce roman est le signe d’une nouvelle époque, d’une nouvelle pratique littéraire. J’en parlerais comme d’un chef-d’œuvre, ce qu’il est pour moi. Les choses sont établies, on sait où l’on va.

Les grandes signatures abondent en ce recueil : Paul Nizan, François Mauriac, Georges Bernanos, Claude Lévi-Strauss, Maxime Gorki, Léon Trotski, Léon Daudet, Léo Spitzer… Certains sont fidèles à leur réputation, d’autres non, mais il faut avouer que l’affiche a de quoi allécher. Publiés entre 1932 et 1935, les soixante-dix articles sont disposés selon le hasard chronologique. L’imprévu rehausse le plaisir d’une lecture rendue parfois un peu rébarbative parce que chaque rédacteur recompose l’intrigue de Céline à sa façon – mais toujours avec les mêmes éléments de base : 14-18, l’Afrique, les États-Unis et la banlieue parisienne.
Le plus raseur des thuriféraires peut se retrouver couché à côté du plus spirituel des contradicteurs ou de sommités engoncées dans le bon goût, outrées par la langue de Céline. Le sujet commun fait d’autant plus saillir le talent de chacun. Viennent d’abord les empoignades et les violences risibles à la publication de l’ouvrage, puis le temps passe, et des têtes plus froides analysent avec plus de circonspection l’art de Céline. Dans la bataille, même les philosophes se lâchent, l’un d’entre eux croit que ce livre fut rédigé avec le balai des cabinets (une machine à écrire serait certainement plus pratique pour ce faire…), tel autre esthète taxe l’auteur de malfaiteur. De petites perles. Enfin, le calme revient, et bon nombre de critiques, hormis quelques-uns souvent issus des grands journaux d’alors, prennent conscience que Voyage au bout de la nuit constitue un tournant de la littérature française, la naissance d’un roman moderne qui apprend à se démarquer du cinéma. La qualité des interventions est assez constante, mais elles sont de tous types, talentueuses, ennuyeuses, négatives et pertinentes, laudatives, spirituelles… c’est un petit jeu facile, il n’y a qu’à assembler ces adjectifs selon des ordres à chaque fois différents pour saisir la variété du corpus. Pour les plus remarquables citons pêle-mêle Georges Altman, Madeleine Israël, Georges Bernanos, Léon Daudet, Claude Lévi-Strauss et Léo Spitzer.

Mais il y a bien mieux que de s’éterniser sur des considérations de bas-bleu ; ce recueil de critiques permet de comprendre ce qu’est un chef-d’œuvre, et la façon dont celui-ci prend place dans un monde dont l’auteur a étonnamment compris les enjeux et les angoisses. La révolution du Voyage a aussi ses particularités qu’il s’agit de pas oublier : avec lui c’est la fin d’une conception de l’art pour l’art très XIXe siècle, la fin de la belle langue de Flaubert, de Proust, dont Gide est encore le tenant à cette époque. L’écrivain n’est plus cet être bien élevé qui compose des œuvres proprement écrites hors de la fièvre de la vie. Non, Céline plonge le lecteur dans la fange, dans la nuit, et le plus incroyable est certainement que cette noirceur, cet égoïsme cruel n’ont pas de fin, pas de justification, pas de justice. Robert Kemp rend bien l’intuition des critiques éclairés de l’époque, déroutés, fascinés, dégoûtés :
Quelle corvée ! Et pourtant, j’ai l’idée que ce roman-ci comptera. Qu’il est quelque chose d’important. Non pas l’aube d’un nouveau jour ; la liquidation, la dernière purge du naturalisme, et du réalisme, et du méphistophélique… On a un tel besoin de clarté quand on sort de là !… Cette Nuit tout vous paraîtra lumineux et doux, quand le voyage est fini.
C’est un ouvrage sans clé, une danse où les vivants se répandent en sanies, en lâchetés, en insultes et en de rares élans de bonté, comme par oubli de soi. Ce livre fait perdre la vue à force d’outrances, voyage sans morale proprement dite… En cela, les tentatives de certains critiques catholiques ont quelque chose d’infiniment dérisoire, la fuite dans la pénombre sans fond n’est pas forcément la recherche de la lumière divine, du Christ en croix, les communistes aussi s’y cassent les dents… Non, cela n’est pas seulement dénonciation de l’ordre bourgeois, peinture de la déliquescence du capitalisme. Le chef-déroute son temps car il lui appartient et s’en échappe pleinement.

En outre, la commodité de tels recueils vient de ce que chacun peut y piocher ce qu’il est venu y chercher. L’historien des mœurs y trouvera une France hantée par ses angoisses décadentes, l’historien tout court y notera une annonce assez mal venue du calendrier chrétien chez Mauriac, sachant que 1933 ne consacre que la montée au pouvoir d’Hitler en Allemagne :
Voici qu’avant sa naissance, l’année 1933 nous est désignée comme sainte par le Souverain Pontife, parce qu’elle ramène le dix-neuvième centenaire de la mort du Christ.
Les étudiants pressés y liront un résumé maintes fois ressorti du Voyage, pour les jeunes journalistes littéraires il fera office de manuel poétique conséquent sur l’art de composer une critique, les poètes y puiseront des insultes et du mépris et enfin, les amateurs d’anecdotes boiront les querelles de petite école et de gros sous du prix Goncourt 1932 qui discréditèrent toute l’institution. Comme quoi, à l’époque déjà…

L’on a beau jeu de dire qu’avant c’était mieux. Sûrement, pourrait-on s’attarder plus encore sur les machinations du « milieu » de l’édition, mais l’on préfèrera dire que ce recueil donne bien plutôt l’envie de lire et de relire Voyage au bout de la nuit, livre dégueulasse et pur, toujours tranchant de modernité, quelque soixante-dix ans après sa sortie, au milieu des trop nombreuses productions mollement libidineuses et nombrilistes de notre époque. Il est triste de constater que, pour la plupart des auteurs d’aujourd’hui, même leur façon de choquer reste consensuelle, ils ne visent que la sensation, le léger frisson du petit soldat…

baptiste fillon

   
 

Collectif, Voyage au bout de la nuit, Louis-Ferdinand Céline – Critiques 1932/1935, éditions 10-18, mars 2005, 364 p. – 8,50 €.

 
     
 

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Eric-Emmanuel Schmitt, La part de l’autre

08 octobre 1908 : Adolf Hitler recalé. Que se serait-il passé si l’Ecole des beaux-arts de Vienne en avait décidé autrement ? Que serait-il arrivé si, cette minute là, le jury avait accepté et non refusé Adolf Hitler, flatté puis épanoui ses ambitions d’artiste ? Cette minute là, aurait changé le cours d’une vie, celle du jeune, timide et passionné Adolf Hitler, mais elle aurait aussi changé le cours du monde. Résumé de l’éditeur

Alternées tour à tour, défilent en effet sous nos yeux deux vies que tout oppose, en fonction de causes initiales radicalement opposées. D’un côté le clochard, le caporal à la Croix de fer, le dirigeant du parti national-socialiste fan de l’opéra wagnérien Rienzi, le dictateur misanthrope dément dont le romancier développe une biographie dûment renseignée. De l’autre, Adolf H., jeune homme soigné par Freud pour ses troubles, peintre de l’école surréaliste du légendaire Montparnasse parisien, ardent défenseur du sionisme…
On passe d’un Adolf à son double comme on verse du rire aux larmes, du sérieux à la plaisanterie, de la paix à la guerre (à noter : une belle symétrie croisée lors des descriptions des ravages de la guerre de 14-18). Au carrefour de ces trajectoires où se rejoignent comédie et tragédie, l’écrivain laisse place à de seyantes définitions philosophiques (pays/nation ; amour/amitié ; égoïsme/égocentrisme) qui éclairent dialectiquement la part d’ombre abritée par le cœur humain. En vérité, qu’elle soit « maudite » ou divine, savoir admettre « la part de l’autre » dans la constitution de l’image ou du destin de chacun, c’est toujours privilégier l’ouverture du dialogue par essence démocratique sur le repli du monologue totalitaire. Une leçon que l’humanité (hélas ? tant mieux ?) n’a pas fini de méditer.

Frédéric Grolleau

Eric-Emmanuel Schmitt , La part de l’autre, le Livre depoche, 503 p.

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Vernor Vinge, Au tréfonds du ciel

Avez-vous peur des araignées ? Si oui, le dernier roman en date de Vernor Vinge n’est pas pour vous. L’auteur avait déjà témoigné d’un sens inné de la geste d’anticipation. Il pousse cette fois-ci l’extrapolation fantastique à son comble. Un peu trop loin, diront peut-être les puristes du genre. Au tréfonds du ciel, qui a reçu le prix Hugo 2000 (Vernor Vinge l’avait déjà décroché en 1993 pour Un feu sur l’abîme), est en effet une somme tellement imposante qu’elle frise l’indigestion à répétition.

Le point de départ est pourtant plutôt stimulant : réputés pour leur sens du commerce, les Qeng Ho entreprennent une mission extrême afin de visiter l’étoile Marche-Arrêt d’où émanent des émissions radio, indices d’une vie minimale. Mais sont déjà présents autour de l’étoile, obéissant à un cycle de renaissance et d’extinction spécifique, les Émergents, civilisation humaine inconnue qui leur propose une alliance afin d’exploiter les ressources de la planète – qui n’est peuplée que d’araignées sous-évoluées ! Mais les Émergents déclenchent une guerre-éclair et terrassent les Qeng Ho, en s’appuyant sur leur arme de prédilection : la Focalisation, « sida mental » qui annihile la volonté d’autrui et en fait un légume corvéable à merci. Toutefois, à côté de ces zombies que vampirisent les Émergents, la résistance Qeng Ho s’organise lorsque refait surface un homme au destin incroyable, Pham Nuwen, fondateur millénaire de l’empire Qeng Ho. Les relations se tendent au maximum lorsque chaque protagoniste apprend qu’il faut attendre l’essor de la technologie des araignées afin d’en profiter pour quitter Marche-Arrêt…

Formulé dans une langue remplies de néologismes, le propos de Vinge est d’autant plus ambitieux que les araignées, allégorisées au possible, sont elles-mêmes en guerre entre elles ! Alors, qui gagnera contre qui ?, telle est la question. Les plus philosophes en concluront que les pulsions thanatiques n’ont ni frontières ni genres, pouvant culminer jusqu’Au tréfonds du ciel. Les plus pressés – s’il y en a – se diront que 800 pages pour délivrer ce constat, c’est un peu beaucoup…

frederic grolleau

Vernor Vinge, Au tréfonds du ciel, Le Livre de poche, 2004, 982 p. – 12,20 €

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Arthur C. Clarke, La Cité et les Astres

Le postulat de ce roman de Clarke est d’un grand intérêt car ce texte de 1956 n’hésite pas à évoquer une humanité dans un avenir des plus lointains : coupée de tout référent à la réalité telle qu’appréhendée au XXe siècle, notre espèce a évolué vers une utopie artificielle, conditionnée par un Ordinateur central hyperpuissant, mais il serait plus juste de dire qu’elle a dévolué. Car, mis à part le jeune Alvin, être Unique qui fait exception dans ce système invariant, les hommes viennent désormais au jour de manière cyclique, par clonage, puisés dans les banques mémorielles de la cité de Diaspar, dernier refuge sur Terre des hommes qui y ont été repoussés par des Envahisseurs ayant bien failli les supprimer jadis. Nul ne naît, nul ne meurt vraiment sur Diaspar. Les citoyens s’y épanouissent au gré de « sagas », technologiquement assistées, qui permettent aux rêves et aux fantasmes de se déverser sans que quiconque ait besoin d’aller voir à l’extérieur de la cité ce qui s’y passe – ce qui est d’ailleurs interdit !

Toute notion de changement est proscrite, la menace d’altération par le contact avec l’extérieur étant écartée par une organisation millimétrée (absence de conflit, nourriture chimiquement composée, relations charnelles réduites à l’accouplement sans souci de procréation…). Alvin, qui vient de naître pour la première fois, à la différence des millions d’autres habitants qui enchaînent vie sur vie successives, représente le parfait grain de sable dans cette machinerie : mû par d’autres désirs, d’autres envies, il veut savoir ce qu’il y a au-delà des limites de la cité, voyager comme ses ancêtres dans l’espace infini et les myriades d’étoiles. Assisté par Khedron, le bouffon officiel, Alvin accède bientôt à un chemin oublié de tous, qui mène à la cité de Lys, où lui sera révélé le secret de sa naissance en même temps qu’il découvrira d’autres hommes, remettant ainsi en cause les mythes fondateurs de Diaspar…

Sans doute pas le plus grand roman de Clarke, ne serait-ce qu’à côté de 2001, L’Odyssée de l’espace, La Cité et les Astres reste cependant une lecture idéale pour les adolescents. La plupart des thèmes clefs du célèbre romancier américain sont réunis mais il manque à l’ensemble le souffle polémique et épique d’une rencontre avec l’Ennemi pour transformer cette quête initiatique en véritable parcours du combattant.

frederic grolleau

Arthur C. Clarke, La Cité et les Astres, Folio SF, 2002, 347 p. –  7,50 €

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Fabliaux

Un hymne à la liberté de parole et de pensée face aux strates du pouvoir temporel et séculier

Drolatiques ou érotiques, satiriques et critiques, les « fabliaux » du Moyen Age donnent souvent l’occasion à qui s’y risque d’entrer en contact avec une langue oubliée et un tour d’esprit où le perfide le dispute au coquin. Ici réunis puis commentés dans le dossier complémentaire par Aurélie Barre, ces courts textes à la fois nous font rire et nous donnent à concevoir la nature des relations, hiérarchiques et sociologiques avant l’heure qui étaient celles de nos aïeux.

L’amateur, éclairé ou non, pourra au choix consulter directement la mise en perspective des textes organisée en six points : Vie littéraire (« le contexte historique des fabliaux ; une période de grandes mutations ») ; L’écrivain à sa table de travail (« les fabliaux, des contes à rire ») ; Groupement de textes thématique (« le repas dans quelques textes médiévaux ») ; Groupement de textes stylistique (« les procédés du comique ») ; Chronologie (« le temps des fabliaux ») et Éléments (« des pistes pour rendre compte de sa lecture ») ou se délecter d’emblée en lisant dans l’ordre ou au hasard les toniques légendes moralisantes de Cortebarbe, Jean Bodel, Durand Garin et autre Rutebeuf.

Estula, Les trois aveugles de Compiègne, Les perdrix, Le Prêtre qui mangea les mûres, Saint Pierre et le jongleur,tous ces textes savoureux insistent de conserve sur des thématiques omniprésentes : celle du vilain (du serf) naïf toujours abusé par un plus madré que lui, du corps écclésiastique tant corrompu que goulu, de la satiété quasi paradisiaque offerte par une nourriture abondante et fort convoitée à ce titre, et celle de la femme éternelle tentatrice et mali(g)ne surprême.
Réunis par la grâce d’un récit qui emprunte ses tropes à la fable orale, ces sujets de préoccupation des auteurs médiévaux qui s’en font le roboratif écho surprennent par l’allégresse tout en ironie et virulence mêlées de la sagesse des nations qui s’y profile déjà. Des adages sentencieux et humoristiques qui sont présents en droit également dans la lecture d’image proposée par Alain Jaubert, s’attardant ici sur La nef des fous de Jérôme Bosh comme écho pictural de l’œuvre écrite.

À l’instar de ce que laisse présager la sulfureuse première de couverture du livre, on s’attend donc à un feu d’artifice afin d’achever en beauté cet hymne à la liberté de parole et de pensée face aux strates du pouvoir temporel et séculier. Mais que nenni, au lieu de cela, Jaubert nous inflige un insipide pensum sur l’historique de la toile et nous endort littéralement en chaussant ses pieds d’esthète officiel de vieux croquenots (pardon de l’anachronisme) éxégétiques déjà mille fois usés, soit le commentaire des postures de chaque membre du tableau, ce qu’a fait plus brillamment avant lui le romancier Gregory Norminton (La Nef des fous, Grasset, 2002).
Bref, on ressort déçu de cette soi-disant lecture de l’image qui fait du surplace en égrenant quelques poncifs boschiens mais cela n’enlève en rien le mérite de ces Fabliaux qui ragaillardissent la littérature populaire !

frederic grolleau

   
 

Collectif, Fabliaux, dossier et notes par Aurélie Barre, Gallimard, collection Folioplus classiques, 2005, 211 p. – 3,50 €.

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J-L Benoît et E.Keslassy, Alexis de Tocqueville – Textes économiques – Anthologie critique

Une anthologie très bien conçue qui met en relief la dimension économique souvent négligée de la pensée de Tocqueville

Voilà donc un livre qui sort à point nommé dans un contexte social, économique et politique perturbé. Il ne s’agit pas de sortir Tocqueville du grenier pour défendre une politique, mais de savoir si Tocqueville peut encore nous éclairer sur les transformations qui touchent nos sociétés industrielles et démocratiques.

L
es auteurs de cet ouvrage ont eu trois objectifs : tout d’abord montrer la place essentielle, pourtant trop négligée, qu’occupe l’économie dans la pensée de Tocqueville. Ensuite faire sortir Tocqueville de la case « libérale » dans laquelle il est trop souvent placé. Enfin, tenter de caractériser la pensée complexe de Tocqueville – trois objectifs indissociables.

Le Tocqueville utilisé à toutes les sauces par les libéraux fut bien le Tocqueville politique, ardent défenseur des libertés. Mais ces mêmes libéraux ont souvent mis le Tocqueville économique de côté.
En fins connaisseurs et spécialistes de l’œuvre de Tocqueville, les auteurs veulent, au-delà de toute tentation idéologique, nous fournir la grille de lecture d’une pensée complexe. Il est difficile d’établir une anthologie : des extraits trop courts, et on tombe dans le travers de la simplification, de la caricature partisane. Des extraits trop longs ; c’est alors un « best of », une compilation fragmentée, désorientée, « des meilleurs passages ». Il semble que l’ouvrage ait trouvé l’équilibre : les extraits sont toujours assez longs pour que le lecteur puisse rentrer dans toutes les nuances de la pensée, mais ces extraits sont aussi parfaitement introduits et présentés.

Les auteurs montrent combien Tocqueville s’éloigne des penseurs essentiels de la théorie libérale. Contrairement à Adam Smith, il ne croit pas en une main invisible, à une autorégulation du marché, reprenant l’exemple de la manufacture d’épingles popularisé par Adam Smith dans La Richesse des Nations (1776), Tocqueville fustige le comportement des capitalistes qui s’enrichissent en provoquant l’aliénation des masses laborieuses « . 
À l’inverse de J.-B. Say qui ne croyait pas en la possibilité d’une surproduction, Tocqueville en analyse les ravages et les effets très inégaux sur la société et notamment sur la classe ouvrière. Tocqueville est favorable à des interventions de l’État, dans la gestion des salaires, dans la création d’une ligne de chemin de fer entre Cherbourg et Paris, partisan d’un véritable aménagement du territoire.

Éloigner Tocqueville des penseurs libéraux, pour le rapprocher – pourquoi pas ? – des penseurs à connotation plus sociale. La description qu’il fait de Manchester n’est pas sans annoncer les pages les plus crues de Zola et les auteurs se permettent même parfois – ô sacrilège ! – de voir en Tocqueville un précurseur de Marx et d’Engels : 
Tocqueville et Marx sont témoins de la même réalité et leurs analyses convergent parfois lorsqu’il s’agit de décrire la misère ouvrière et de dénoncer l’aliénation du prolétariat.

Mais jamais Tocqueville n’est présenté comme un socialiste. Opposé certes à la création de véritables aristocraties industrielles, il est également très hostile au socialisme qu’il qualifie de despotisme démocratique. Les révolutions de 1848, qu’il avait senti venir, le marquent – surtout celle de juin – dans son opposition au socialisme. Tocqueville est fondamentalement attaché à la liberté individuelle, et à son corollaire économique : la propriété. Défenseur des idées de 1789 lorsqu’elles transforment la propriété nobiliaire en propriété foncière, il est opposé à toute théorie (Babeuf, Morelly) qui supprime la propriété, qui instaure l’égalité absolue ou l’absorption complète des citoyens dans le corps social. Conscient d’une véritable lutte des classes, il peut écrire :
Il n’y a guère à douter qu’un jour c’est entre ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas que s’établira la lutte politique.

Tocqueville n’est pas un visionnaire idéaliste en avance sur son temps. S’il faut supprimer l’esclavage, en faisant appel à l’État, c’est parce qu’il est un frein majeur au développement. Pour lutter contre le paupérisme, il faut favoriser l’accession à la propriété, gage d’une meilleure moralité des prolétaires. La démocratie permet le développement économique, or le paupérisme risque, à terme, de remettre en cause la démocratie. Chez Tocqueville, tout se tient, mais dans un équilibre fragile entre l’économique, le politique et le social, d’où une extrême vigilance et un grand pragmatisme. Une observation attentive des mœurs et des mentalités doit contribuer à pouvoir prévenir les révolutions. Cet intérêt pour les représentations au cœur des mutations économiques et sociales lui a permis de dégager ce que les sociologues appellent « l’effet Tocqueville » : c’est lorsque les égalités commencent à devenir moins fortes qu’elles deviennent le plus insupportables.

Afin de préserver la démocratie, le monde politique doit prendre en compte tous les aspects économiques d’un problème, au long terme comme au court terme – dans la gestion des prisons par exemple – et refléter le monde social dans son ensemble. Un monde politique homogène, dominé par une seule catégorie, est le signe d’un blocage démocratique, signe précurseur d’une révolution. Comment ne pas remarquer l’actualité de certains extraits qui décrivent à deux reprises l’ennui et l’alanguissement du monde politique d’avant 1848 :
Le vide réel que nous remarquons dans les débats parlementaires, l’impuissance des hommes politiques qui les dirigent, qui éclate à nos yeux. (…) Ils diffèrent plus entre eux par les mots que par les idées et (…) ils ne font pas voir clairement en quoi leurs actes, s’ils étaient au pouvoir, différeraient des actes de leurs adversaires. (…) Leur lutte ressemble plutôt à une querelle intestine dans le sein de la même famille qu’à la guerre permanente entre deux grands partis (…).
Avertissement, donc.

Une pensée riche, en évolution, pleine de nuances qui, du fait de la grande clarté de la langue, ont toujours été exploitées et grossies :
Je plais à beaucoup de gens d’opinions opposées, non parce qu’ils m’entendent, mais parce qu’ils trouvent dans mon ouvrage, en ne le considérant que d’un seul côté, des arguments favorables à leur passion du moment.

camillle aranyossy

J-L Benoît et E.Keslassy, Alexis de Tocqueville – Textes économiques – Anthologie critique, Pocket coll. « Agora », mars 2005, 478 p. – 9,30 €.
 

 

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Ugo Bellagamba & Thomas Day, Le double corps du roi

On se croirait en Hellade. A cela près que la civilisation dominante n’est pas mycénienne, mais déméterienne

Fréquenter l’un des lieux les plus prestigieux de l’enseignement supérieur, soit le Lycée militaire de Saint-Cyr, n’exclut pas que l’on noue des liens autour de sujets plutôt distrayants. Ainsi notre « grand chef » Fréfédéric Grolleau, chronqiueur et romancier de talent mais aussi professeur de philosophie et passionné entre autres de science-fiction a-t-il croisé un de ses élèves, Maxence Guillon, sur les routes obscures des univers parallèles que tant d’auteurs se plaisent à ouvrir dans leurs romans, qu’ils soient étiquetés « fantastique », Heroic Fantasy », « uchronie »… ou tout autre appellation que la critique trouvera bon de leur donner. 
Inscrit en « prépa Eco » à Saint-Cyr, Maxence est donc un accro de « littératures de l’imaginaire ». Mais il est aussi un adepte des sports de glisse, un fou de montagne… et comme si toutes ces cordes ne suffisaient pas à son arc, le voilà qui fait ses premiers pas de chroniqueur. Qu’il soit le bienvenu sur notre site !
La rédaction

Un coup d’État se prépare, et la monarchie millénaire de Déméter, le royaume des hommes, est à l’agonie. Absû Déléthèrion, grand général de l’empire, convaincu du déclin de celui-ci, est le fer de lance du complot. Soutenu par le clergé et une partie de l’armée, l’irrémédiable advient et Yskander meurt, ne laissant aucun héritier…

On se croirait de prime abord revenu en Hellade. En effet la carte du monde dévoilant la Grèce et une partie de l’Asie mineure et des noms bien connus tels que Larissa nous laisse croire à une autre saga antique ! Seulement tout est chamboulé et un examen plus poussé nous révèle une vision tout autre, la ville majeure et capitale de l’empire se nomme Déméter et se situe sur les lieux de l’antique Sparte tandis que la Crète correspond à un territoire sylvestre mystérieux appellé la Canopée. Ici la civilisation non mycénienne mais déméterienne règne sur le monde connu.

La genèse de celui-ci repose sur un mythe fondateur envoûtant et mystèrieux mettant en scène un artefact puissant : l’Hérakléion, véritable double corps des rois… L’aventure débute alors pour un jeune poète aux allures de « V » (le héros de V for Vendetta), qui pour l’amour d’un roi déchu se lance dans une quête impossible où le courage et le panache se mêleront parfois à la folie du desespoir et au désir de vengance.

Pour le lecteur averti, certains grands thèmes philosophiques tels que l’éloge de l’état de nature dans la sylve canopéenne ou la recherche de l’État politique idéal à travers les tentatives du roi Yskander pour mettre à bas les privilèges et la société d’ordre, directement inspiré du système médiéval, donnent une tout autre dimension à l’œuvre ! Celle-ci devient le théâtre d’une réflexion dans laquelle les personnages principaux entraînent le lecteur déjà perdu dans la tourmente des événements.

Le dénouement, semblable à l’apparition du messie sur Terre pour régler les problèmes des hommes et imposer l’égalité et la démocratie à tous, peut laisser esquisser un sourire. L’Homme serait-il incapable de se suffire à lui-même ? Mais n’oublions pas que nous sommes dans un univers de fiction, et ce roman entraînant est presque trop court !

Maxence Guillon

   
 

Ugo Bellagamba & Thomas Day, Le double corps du roi, Gallimard coll. « Folio SF », mai 2007, 393 p. – 7,20 €.

 
     
 

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Christopher Priest, Une femme sans histoires

Quand la réalité devient l’a-réalité, le lecteur est un peu déçu

C’est l’inconvénient des auteurs dont les précédents titres nous ont marqués : une fois qu’on a lu Le Monde inverti, Le Prestige, Futur intérieur et Les Extrêmes, tous jugés génialissimes, comment voulez-vous qu’il soit possible de se contenter, sous la plume du grand Christopher Priest, de cette fort modeste Femme sans histoires, aux confins de la SF et du roman psychologique ?

La trame et l’écriture sont des plus simples : l’écrivaine Alice Stockton habite un village du sud de l’Angleterre qui a été contaminé par un accident nucléaire français ; le ministère de l’Intérieur a saisi son dernier livre, et sa voisine, Eleanor, a été retrouvée assassinée… tandis que l’héroïne se débat avec son éditeur et des problèmes de santé dus aux radiations, elle rencontre le fils d’Eleanor, Gordon Sinclair, un homme étrange dont elle devient en quelque sorte la proie au fur et à mesure qu’elle décide d’écrire une biographie d’Elenaor.
Comme toujours chez Priest, cette histoire est d’une fausse simplicité, et l’auteur insiste sur des thèmes qui lui sont chers, la création littéraire et la mémoire, qu’on retrouve dans La Séparation et La Fontaine pétrifiante. Le but du jeu est de nous exposer la vie de la narratrice sertie dans un univers paranoïaque en l’entrecoupant de documents annexes, mêlant rêve et réalité, sur l’objectivité putative desquels il devient de plus en plus délicat de se prononcer. Comme si un monde légèrement parallèle se mettait alors doucement en place, induisant des décalages qui faussent la perception même de ce qu’on nomme réel.

Bref, entre lettres, souvenirs d’enfance et éléments de rêves non avoués (au lecteur habile de faire le tri !), les repères s’effacent, les noms se mélangent et l’on passe sans coup férir de la réalité à l’a-réalité. Le mérite indéniable de Priest est certes ici de soustraire petit à petit, entre vérité et fantasme, les éléments faisant fond sur le réél pour déposséder in fine celui qui le lit de représentations assignables, sorte d’écriture à l’envers qui irait du superfétatoire à l’essentiel afin de mettre en relief l’absence (l’ab-sens dirait Lacan) qui est source de toute création.
Mais la chute est moins maîtrisée que dans La Séparation et le lecteur éprouve une frustration rentrée – bien rélle celle-là – lorsqu’il parvient à la dernière page du roman, qui ne livre aucune révélation fracassante, aucun tour de passe-passe qui pemettrait de sublimer ce jeu de dupe littéraire auquel il a consenti.

Moins réussi que ses autres romans, brouillon d’un future grande œuvre encore en gestation, The Quiet Woman, écrit en 1990, a tout le moins le mérite de nous éclairer sur la difficulté et les doutes de l’écrivain, avec en sus cette belle idée d’un organisme étatique pseudo-européen obscur dont les buts secrets sont d’interdire l’accès des œuvres aux lecteurs en versant des subsides aux auteurs nécessiteux qui acceptent par ce biais d’être délestés de leurs sujets de réflexion. Mais l’on attendait mieux.

frederic grolleau

   
 

Christopher Priest, Une femme sans histoires (traduit par Hélène Collon), Gallimard coll. »Folio SF », 2007, 385 p. – 7,20 €.

 
     
 

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Neal Stephenson, Zodiac

Un héros écolo engagé qui se bat contre les méchants pollueurs, un thriller tout à fait sympathique et bien enlevé

Vous ne le savez pas mais Boston est le théâtre d’agressions environnementales de plus en plus caractérisées. En clair, un terrain fertile pour les pollueurs en tout genre. Ainsi, de nombreuses entreprises n’hésitent pas à se débarrasser de leurs déchets en les versant dans le port. Mais en patrouillant à bord de son zodiac, Sangamon Taylor tente de mettre un frein à toutes ces activités délictueuses. Écolo activiste, chimiste de son état, le héros utilise des méthodes pas toujours très orthodoxes mais toujours originales pour livrer ses combats.

Nous avons ici davantage affaire à un thriller qu’à un roman de science-fiction. On pense à Carl Hiaasen, auteur de polars écologiques (et à Chuck Palahniuk pour l’humour débridé) même si Stephensen avoue s’être plutôt inspiré de James Crumley.
Bien qu’écrite en 1988, l’histoire, contemporaine ou située dans un futur proche, tient encore la route. Les actions plus ou moins musclées des associations écolos répondent aux méthodes toujours plus douteuses des pollueurs. Malgré, donc, l’étiquette science-fiction du livre, on se doute que Stephenson s’est sérieusement documenté. Comme disait Greg, la réalité dépasse l’affliction.

On pourra regretter que les personnages secondaires, souvent originaux, ne soient pas plus développés. Le héros est plus nuancé : à la fois modèle du militant à la Greenpeace et cynique revenu de tout, il offre une personnalité plus ambiguë.
Si l’intrique proprement dite tarde un peu à démarrer, on ne s’ennuie jamais, le ton est truculent, souvent caustique. Neal Stephenson s’amuse – et nous aussi par la même occasion – avec les poncifs du thriller. Au menu, secte de toxicos fans de heavy metal, savants irresponsables, industriels mafieux et tueurs à gages. On a même droit à une course poursuite en zodiac, c’est dire.

L’auteur s’attaque aux industriels indélicats (pour le moins) en faisant mener à son héros de véritables investigations. En fin de compte, il dresse, sous couvert d’ironie, un tableau plutôt inquiétant. Après avoir lu ce livre, les plus influençables des lecteurs refuseront sans doute à tout jamais de se baigner ailleurs que dans leur baignoire. Pour ma part, je dois avouer m’être surpris à me laver les mains plus souvent que d’habitude…

nicolas klemberg

   
 

Neal Stephenson, Zodiac (traduit par Jean-Pierre Pugi), Gallimard coll. « Folio SF », avril 2006, 401 p. – 7,00 €.

 
     
 

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Fabrice Colin, Vengeance

A force d’en faire trop, F. Colin perd le lecteur

Ne lisez pas le quatrième de couverture ! De toute façon, ne pas lire le quatrième de couverture devrait être érigé en règle pour tous les romans. Dans le cas présent, c’est plus de la moitié du livre qui est résumé en l’espace d’un unique paragraphe ! Certes, l’exercice est périlleux et moi-même je dois m’y prêter sous peu… Bref, si les promoteurs du livre se sentent obligé de dévoiler la moitié de l’intrigue, nous, de notre coté, on sera bien capable de soupçonner quelques faiblesses à ce niveau.

 Tirius Barkhan s’est laissé accuser à la place de son maître, le frère de l’imperator des Asenah. Trahis sans le savoir par ce dernier, il parvient néanmoins à s’échapper. Après quelques mésaventures, notre héros, un peu naïf, va subir, pour le moins, de cruelles déconvenues. De leur coté, les Senthaï, créatures démoniaques et sanguinaires, envahissent peu à peu le territoire des Asenah. En résumé, de l’intrigue de château sous menace d’invasion… On a déjà vu ça.

Le livre se rapproche de la dark-fantasy. Ainsi, l’envahisseur Senthaï est très méchant. Du genre à violer la femme sous les yeux du mari et à manger les petits enfants. Mais les monstres ne sont pas toujours ceux qu’on croit et Turkiam, le jeune Iswen, finira par s’en rendre compte dans la douleur et le désespoir.
Fabrice Colin nous fait partager les affres de son personnage principal, ne nous épargnant aucune de ses avanies. Mais à force de trop en faire, plutôt que de nous émouvoir, il finit par nous perdre. Enfin, tel fut mon cas. De l’empathie, je passai bientôt à l’apathie.

Dès les trois premières pages, on pouvait voir le héros se lever contre la tyrannie mais il faut attendre encore les trois quarts de l’ouvrage pour que ses yeux se dessillent. Même si la fin est originale, on ne peut s’empêcher d’être déçu par cette vengeance. Malgré le titre du livre, ne vous attendez pas à un nouveau Monte-Cristo. Personnellement, j’ai eu du mal à digérer l’éternelle naïveté du héros. Alors peut-être suis-je simplement déçu parce que je m’attendais à une histoire de vendetta pleine de bruits et de fureur, plutôt que de peurs et d’horreurs ?

Qu’importe, le livre est bien rythmé, il plaira s’en doute aux amateurs de dark-fantasy et la fin est bien pensée. Mais l’intrigue est des plus classique et son développement en rebutera plus d’un, à commencer par moi. 

nicolas klemberg

   
 

Fabrice Colin, Vengeance, Bragelonne, septembre 2001, 304 p. – 17,00 €.

Edition de poche : Le Livre de Poche, octobtre 2003, 312 p. – 6,50 €.

 
     

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James Blish, Un cas de conscience

Des mérites et des dangers de l’éducation et de la socialisation

 Toujours, les romans de science-fiction auront leurs adeptes. Toujours, ils auront leurs détracteurs. Parfois tout de même, une comète livresque strie le firmament des conventions et clichés inhérents au genre SF et parvient, l’espace de quelques pages, à mettre tout le monde d’accord. Un cas de conscience est de cette trempe-ci. Aussi, à supposer que vous soyez rétif au concept du fantastique (pris au sens large, point n’est besoin ici d’entrer dans les rivalités fratricides entre fantasy, space-opera, hard science et consorts), cette histoire est faite pour vous car elle vous montrera, ô combien !, que la science-fiction peut produire des textes de grande qualité, littéraire et intellectuelle, tout en faisant cogiter le lecteur.

Le contexte est plutôt classique pour ce qui est du futur dans lequel Blish nous immerge : persuadés que le prochain conflit atomique les fera disparaître de la surface terrestre, les hommes ont décidé de se réfugier dans des Abris souterrains anti-atomiques. Parallèlement, ils ont développé un programme d’exploration des espaces intersidéraux afin d’y trouver de nouvelles formes de vie et de nouvelles richesses. Ce qui les mène sur la planète de Lithia où quatre savants sont délégués sur place pour déterminer le sens à accorder à cette autre forme de vie évoluée (ses habitants, pacifiques, sont des reptiles hauts de trois mètres) qui s’y déploie de manière absolument remarquable.
Ainsi les premières pages du roman s’ouvrent-elles sur les médiations du Père jésuite, Ruiz-Sanchez, faisant partie du comité décisionnaire et hésitant quant aux vertus trop « paradisiaques » de Lihtia en lesquelles il subodore bien plutôt un « malin génie » à l’œuvre. Sur le point de rendre leur rapport au gouvernement des Nations Unies, les quatre scientifiques se crêpent de fait le chignon, deux d’entre eux étant séduits par les ressources minérales de la planète (à exploiter au prix de l’esclavage des Lithiens) tandis que le père Ruiz-Sanchez, par ailleurs spécialiste en biologie réputé (tout comme James Blish lui-même) – délaissant son exègèse du Finnegans wake de Joyce – voit dans cette planète la tentation suprême destinée à abuser les hommes.
S’ensuit un passionnant débat entre les tenants de la conquête technologique prométhéenne et l’apologiste d’une position plus religieuse et éthique. Un épineux problème de casuistique donc, d’où le titre, et qui pourrait bien sceller le sort de l’humanité…

Paru en 1958, ce roman surprend, au bon sens du terme, par la qualité des informations scientifiques (biologiques, physiques) qu’il distille ainsi que par la réflexion philosophique déployée eu égard à la théologie et à la nature humaine. Si les scènes d’action ne sont pas légion et décevront de ce point de vue les amateurs de romans SF contemporains, tous ceux qui aiment penser en lisant célèbreront là un récit atypique tout en rupture avec les codes narratifs de l’époque (raison pour laquelle sans doute Blish reçut le Prix Hugo pour cette œuvre). Si la première partie du livre plante simplement le décor exotique de Lithia, la seconde, qui narre le devenir d’Egtverchi, embryon lithien confié à Ruiz-Sanchez en souvenir de la planète afin qu’il croisse sur Terre, est très stimulante : elle permet un portrait au vitriol d’une société humaine décadente et rongée par les médias, où certains hommes paraissent de vrais extraterrestres pour leurs semblables (pas besoin d’aller les chercher dans les étoiles semble conclure Blish).
Le romancier livre alors des formules bien senties en ce qui concerne les mérites et dangers de l’éducation et de la socialisation dans le processus de formation identitaire des êtres – auquel le parcours dévastateur de Egtverchi sert de repoussoir. Cela sans qu’on sache jamais au juste où se situent désormais la raison et la folie, le bien et le mal, le vrai et le faux, le sacré et le profane, ce qui donne tout son sel à cet ouvrage épatant.

frederic grolleau

   
 

James Blish, Un cas de conscience (A case of conscience – traduit par J.-M. Deramat &Thomas Day) Gallimard coll. « Folio SF », 2005, 356 p. – 6,40 €.

 
     

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Johan Heliot, Faerie Hackers

Un récit décapant qui bouleverse le petit univers très figé de la Fantasy actuelle

Difficile de résumer un livre aussi décalé et si novateur ! Disons alors que ça parle d’un Royaume en perdition, de créatures fantastiques qui vont partir à sa rescousse et de démons qui oeuvrent tant qu’ils le peuvent à sa destruction. Les méchants sont vraiment méchants et sans pitié, les gentils sont adorables et même leurs défauts ont un côté mignon. Evidemment, c’est une gentille rebelle qui va sauver la mise à tout ce beau monde… Rien de neuf sous le soleil jusque-là, surtout qu’on en vient évidemment à apprécier le nain, malgré son caractère de cochon mal embouché.
Comme prévu, c’est avec un plaisir indéniable qu’on observe les deux protagonistes principaux se jauger du coin de l’oeil avant de décider – certes contraints et forcés : le protocole est sauf – de faire temporairement alliance. Les manipulations politiques sont à l’oeuvre, les vilains manigancent depuis les ombres et définitivement, on lit de la Fantasy. Pourtant, lorsque la fée se met à prendre le volant en écoutant quelques grands classiques de la musique moderne, on est comme saisi d’un doute… Mais la magie opère et c’est avec un sourire ravi que le lecteur tournera les pages suivantes.

Ce qui est si remarquable, c’est la façon quasi naturelle dont Johan Heliot réussit à faire cohabiter des univers parallèles dont on peut affirmer qu’ils sont clairement incompatibles, et l’aisance avec laquelle on navigue entre les deux. Ceci grâce à un découpage du récit assez surprenant (pour le genre, tout du moins), un rythme plutôt enlevé, une trame réfléchie et cohérente. L’ensemble est soutenu par un style très steampunk et quelques saillies pas piquées des hannetons. Chacun en prend pour son grade et pas un personnage ne laissera le lecteur indifférent.

Comble de bonheur, le récit fourmille de références à la capitale française, ses monuments et son style de vie inimitable. Il y a un petit « quelque chose » qui fonctionne bien et qui devrait séduire le public francophone. D’autant que la scène (presque) finale et les affrontements qui la jouxtent sont dantesques ! Le lieu du combat en fera rire plus d’un et les critiques assez corrosives qui se dégagent de ce récit fantastique donnent une coloration très particulière à ce roman, qui est vraiment à des kilomètres des pseudo classiques édulcorés qu’on nous sert en ce moment.

Alors, avec autant d’atouts, pourquoi cet ouvrage n’atteint-il pas le haut des listes des ventes ? Initialement publié chez Mnémos en 2003, il a été desservi par une couverture terne et peu en rapport avec l’univers décrit, et par un prix plutôt élevé si on le rapporte au nombre de caractères contenus… Les éditions Gallimard offrent donc une seconde chance à ce petit texte rafraîchissant en le dotant d’une nouvelle couverture beaucoup plus probante et efficace, d’un prix décent et d’une visibilité au sein d’une collection dont les amateurs de Fantasy connaissent la qualité et l’éclectisme.

C’est donc avec un plaisir indéniable que l’on se lancera dans cet opus, qui vient nous secouer les neurones et créer un lien entre deux mondes qui n’étaient (vraiment) pas faits pour se rencontrer.

anabel delage

   
 

Johan Heliot, Faerie Hackers, Gallimard coll. « Folio SF » (n°221), 2005, 331 p. – 6,40 €.

 
     

 

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Dan Simmons, Les Chiens de l’hiver

Un universitaire revient sur les lieux de son enfance, hanté par son passé, mais pas seulement !

Dale Stewart, universitaire dépressif, revient à Elm Haven, une bourgade perdue de l’Illinois où il a grandi. Il a décidé de s’installer dans la vieille ferme de Duane, son ami d’enfance, pour y écrire un roman. Désireux de fuir les fantômes de son passé, c’est pourtant à ceux-ci qu’il va être rapidement confronté. Son roman s’inspire en effet de ce qu’ont vécu ses copains d’enfance, Duane en particulier, qui périt déchiqueté par un engin agricole. Ce qui n’a pas l’air de plaire aux esprits qui hantent la ferme : des phénomènes étranges ne tardent pas à survenir. Bruits provenant de l’étage condamné, messages en vieil anglais ou en allemand qui viennent s’incrire sur l’ordinateur de Dale sans aucune mention de l’expéditeur… Et ces chiens noirs surgis de nulle part, menaçants, qui rôdent autour de la ferme. Où est la part de réel dans tout cela ? Dale risque de le découvrir au péril de sa vie, ou du moins d’y perdre la raison.

Dan Simmons avait frappé fort avec L’Echiquier du mal. Il nous revient ici avec un roman fantastique trés noir, beaucoup moins alléchant. Réel et hallucinations se mélangent confusément ; Dale, obsédé par son passé, oscille souvent entre folie et raison. Certains passages sont bien longs, les délires universitaires de Dale, personnage peu attachant au demeurant, ennuient parfois et le vide qui occupe sa vie finit par engloutir le lecteur. Quant au dénouement, il ne laisse guère de place au suspense.

Pourtant, il faut reconnaître à Dan Simmons une grande maîtrise des thèmes les plus classiques du fantastique : maison hantée, folie, créatures monstrueuses… Ces chiens noirs évoquant Cerbère pourraient baliser les portes de notre enfer personnel. Ils sont là pour avertir Dale de la dérive de sa vie, le mettre en garde contre son désespoir et son absence d’amour. Et leur morsure pourrait bien causer sa perte.
Le livre comporte de nombreuses références à la littérature allemande, anglo-saxonne ou à la mythologie égyptienne, qui ne manqueront pas de susciter la curiosité du lecteur.

Dan Simmons réussit tout de même à nous tenir en haleine par endroits, notamment lors de cette conrse-poursuite en 4×4 entre le héros et un groupe de skinheads dans un paysage enneigé quasi-désertique. Cette scène est un beau morceau d’anthologie – étonnamment cinématographique – qui, hélas, ne parvient pas à compenser totalement les trop longues pages d’ennui : la morsure de ces Chiens de l’hiver ne devrait pas laisser de cicatrices ; les blessures de Dale seront certainement plus vives que celles du lecteur une fois le roman achevé…

franck boussard

   
 

Dan Simmons, Les Chiens de l’hiver (traduit de l’américain par Guy Abadia), Le Livre de Poche, octobre 2005, 441 p. – 7,50 €.

 
     

 

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Graham Masterton, Le Glaive de Dieu

29 minutes dans une vie, c’est peu semble-t-il ! Mais pas quand vous ignorez ce que vous avez fait pendant ces 29 minutes

Conor O’Neil travaille pour un grand magasin de luxe en tant que chef de la sécurité. Il doit veiller sur le magasin ainsi que sur sa chambre forte dans laquelle certains riches clients ont déposé des biens précieux. Or, il s’aperçoit un jour que vingt-neuf minutes de sa vie lui manquent. Simple amnésie, ou véritable complot ? Conor opte tout de suite pour la deuxième solution, quand il découvre que le contenu de sept coffres forts réputés inviolables a disparu pendant ces vingt-neuf minutes. La chose est d’autant plus étrange que le lendemain, d’autres malfrats essaient de dérober à nouveau le contenu des mêmes coffres. Fait tellement incroyable que les soupçons de la police se tournent alors vers Conor qui, plusieurs années auparavant, avait envoyé une bande de ripoux derrière les barreaux.
Conor, devenu le suspect idéal, est recherché par toutes les forces de police. Il ne peut compter sur personne pour découvrir ce que dissimulaient ces coffres, et qui se cache derrière cette affaire surréaliste. Une longue enquête commence alors pour lui, la plus compliquée et la plus dangereuse qu’il ait eu à mener.

Graham Masterton s’est imposé en quelques années comme un des maîtres de l’étrange et de l’horreur. Il a souvent été salué par ses pairs, tel le grand Stephen King.
Si la qualité de sa bibliographie est parfois inégale, il réussit à revenir au premier plan avec Le Glaive de Dieu.
Dès les premières pages, le lecteur est séduit par l’étrangeté des événements vécus par le héros. L’auteur rythme son roman à connotation fantastique par de courts chapitres où l’action déborde. Très vite, certains faits sont expliqués au lecteur, sans lui livrer cependant une once du dénouement possible. Je ne vous cacherai donc pas qu’après de longues recherches, Graham Masterton a décidé de se servir de l’hypnose comme une des clefs du roman. Mais bien sûr, ce n’est qu’une petite partie de l’énigme, et il faudra de nombreux chapitres avant de comprendre de quoi il retourne exactement.

L’auteur a su faire de son personnage principal un héros au sens le plus noble du terme : prêt à tout pour protéger ses proches et retrouver son honneur bafoué, Conor risquera sa vie à maintes reprises pour sauver le monde. Un vrai James Bond, me direz-vous ? Pas si sûr, car le profil de Conor est plus complexe, tout comme l’intrigue. Des surprises attendent le lecteur jusque dans les dernières pages.
Bravo à Mr Masterton d’avoir si bien su allier thriller et fantastique !

franck boussard

   
 

Graham Masterton, Le Glaive de Dieu (traduit par François Truchaud), Fleuve Noir coll. « Thriller fantastique », septembre 2005, 496 p. – 9,30 €.

 
     
 

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Ugo Bellagamba, La Cité du Soleil et autres récits

Un jeune auteur livre ses premiers récits de space opera

Trois récits trop longs pour être qualifiés de nouvelles, trop courts pour faire vraiment des romans. Ils sont réunis sous le titre explicite La Cité du Soleil et autres récits héliotropes.

La Cité du Soleil
Laura Firpo est une jeune femme pleine d’entrain. Pourtant, quand son ami Paul Grimal n’est pas là pour l’accueillir à son retour, c’est avec des larmes plein les yeux qu’elle quitte l’aéroport. Mais elle retrouve vite son énergie : Paul a disparu ! Il n’est ni chez lui, ni à l’université où il enseigne et son ordinateur portable n’est plus là. Laura se lance alors dans une quête incroyable, rassemblant petit à petit les éléments que Paul a semés derrière lui. Elle parcourt ainsi la Provence, suivant les indices, résolvant les énigmes. Plus elle se rapproche du but, plus ce qu’elle découvre dépasse ce qu’elle pouvait imaginer. À tel point qu’elle se demande même si le Paul qu’elle rejoindra sera bien celui qui l’a quittée…

L’Apopis républicain
Giordano Trismegista est un révolutionnaire membre des Francs Maçons, embarqué sur le vaisseau impérial qui mène l’Aiglon, le prince héritier de l’Empire, vers Titan. Dévolu à la cause démocrate, Giordano a pour mission de tuer l’Aiglon, pendant que sur Terre les troupes profitent de la pagaille créée pour attaquer son père, l’Empereur Cyprien II et renverser la monarchie. Seulement, les besmessides, tueurs implacables de la garde de l’Aiglon, veillent. Et la découverte que l’enfant s’apprête à faire est une véritable révolution scientifique. Giordano est perplexe, persuadé qu’une telle relique truffée de technologie extraterrestre doit être conservée. Pourtant, elle est aussi tout un symbole et ne peut être gardée, sous peine de laisser une chance à ceux qu’il combat…

Dernier filament pour Andromède
Les Guerres galactiques ont cessé. Le Grand Partage a eu lieu et les Hu vivent désormais dans la Voie, sous le gouvernement des Archontes. Ils ont reçu la charge d’entretenir la Mnémothèque, ce lieu presque mythique où l’on ne pénètre pas. C’est la caste des Haruspices qui s’en occupe. Hu-Jon, jeune Infrarouge plus enclin à danser avec les naines blanches qu’à visiter les planètes, ces objets froids qu’il n’aime pas, est un jour convoqué par les Consuls – autorité suprême parmi les Hu – pour prendre le poste de Gardien. Sans trop savoir de quoi il retourne, Hu-Jon accepte et se retrouve à garder les accès de la Mnémothèque. Et là, face au savoir immense qui est stocké, il rêve. Pourtant, les Archontes ont prévu la destruction finale de la Voie et les temps sont proches. Mais les Haruspices ne l’entendent pas de cette oreille et n’imaginent pas disparaître aussi simplement…

L’écrivain propose ici l’ensemble de ses textes : jeune auteur, il n’a pas encore beaucoup publié, mais pourtant des éditeurs lui font déjà confiance et il est annoncé comme un fils spirituel d’Umberto Eco. Le compliment est joli ! Ces récits convaincront les lecteurs de space opera très technique et les amateurs de chasses au trésor parsemées d’indices historiques. Mais si vous n’appartenez pas à ces catégories, vous n’y trouverez guère votre compte : on est loin d’une lecture plaisir ou d’une réflexion intense. L’auteur débute, et il serait tentant d’énumérer ses défauts. On ne retiendra qu’une chose, qui définit déjà de manière fondamentale sa production : Ugo Bellagamba est un auteur sérieux. Il s’appuie sur des faits, des réalités, des paradigmes réels pour écrire. L’imagination vient seulement s’y superposer. Alors oui, les ficelles employées pour la rédaction sont grosses, oui on perçoit facilement les passages un peu lourds, les explications trop longues. Mais ce sont des erreurs de jeunesse, que l’on pardonnera facilement. Par contre, on serait tenté de dire « non » aux digressions scientifiques trop longues et trop pointues. Surtout lorsqu’elles manquent d’humour.

Ugo Bellagamba s’explique sur ses motivations, l’écriture et ces techniques dans un appendice intitulé De la nécessité de faire ses gammes… On pourra ne pas contredire l’auteur sur ce qu’il explique, mais on restera peut-être réservé sur les moyens qu’il entend employer : demander à ses lecteurs de critiquer ses textes par mail. L’idée peut paraître intéressante, cependant elle court-circuite un acteur très important dans l’élaboration d’un livre : l’éditeur. On peut répliquer que le travail est déjà fait, qu’il s’agit de réactions a posteriori, visant à améliorer les prochains textes. On s’étonnera quand même de cette offre, en ce qu’elle révèle un manque de contact avec le public. Et c’est dans les signatures, les débats et les rencontres que l’auteur pourrait éventuellement trouver des réponses. Mais souhaitons-lui de contredire cet avis et saluons la proximité offerte : bien des auteurs préfèrent rester dans leur tour d’ivoire et s’en tenir aux critiques de leur entourage et de professionnels.

En ce qui concerne l’ouvrage proprement dit et le plaisir qu’il suscite, on s’opposera surtout à des schémas qui, en définitive, brident l’imagination du lecteur… Car rien n’est plus dommage que d’ouvrir un livre et de le reposer sans avoir des étoiles qui brillent au fond des yeux.

anabel delage

   
 

Ugo Bellagamba, La Cité du Soleil et autres récits héliotropes, Gallimard coll. « Folio SF » (n°215), juin 2005, 391 p. – 6,80 €.

 
     

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Jack Vance, Croisades

Folio SF édite un petit opus accueillant quatre nouvelles de Jack Vance : du pain bénit !

Croisades réunit quatre nouvelles du maître de la science-fiction qu’est Jack Vance. La Grande Bamboche raconte un épisode de la vie de Gilbert Duray, le petit-fils d’Alan Robertson, qui se retrouve pris au piège de la création géniale de son grand-père. En effet, Alan est un idéaliste ayant découvert le moyen de rallier les univers parallèles. En homme persuadé de la bonté de ses concitoyens et de leur envie absolue de calme et de sérénité, il a oeuvré pour que chacun puisse avoir, après quelques travaux d’intérêt commun, un lieu à lui, correspondant à ses désirs. Mais tout se grippe lorsque la famille de Gilbert est enlevée. Et leur ravisseur exige une bien étrange rançon pour la lui rendre : Gilbert doit en effet venir assister à une Grande Bamboche…

Les oeuvres de Dodkin narrent quant à elles l’ascension de Luke Grogatch au sein d’une société hyper réglementée, dirigée par une administration ahurissante permettant dans le principe de faire le bonheur de tous les citoyens, en fonction de leurs mérites. Luke est un homme têtu, trop indépendant pour vraiment suivre les règles du jeu. Descendu au bas de l’échelle, il explose quand une directive quelconque lui impose de ramener sa pelle chaque soir et de la reprendre le matin dans un entrepôt sis à plus d’une heure de son lieu de travail. Cette fois, c’en est trop ! Et il commence à remonter les travées des donneurs d’ordres : il veut dire droit dans les yeux ce qu’il a sur le coeur à celui qui a réellement pris cette décision. Mais son chemin ne le conduira pas forcément là où il le pense…

Les faiseurs de miracles est un petit bijou qui traite de l’histoire de Sam Salazar, ce jeune grouillot pendu aux basques du chef envoûteur Heïn Huss. Dans un univers ayant perdu les connaissances de base des sciences, la magie est reine. Mais Sam croit qu’un autre modèle existe, et à force d’expérimentations, redécouvre les rudiments de la chimie et de la physique. Sauf que, aux portes des habitations humaines, le Premier Peuple campe et entend reprendre son bien aux parasites que forment les envahisseurs. Sam trouvera-t-il l’alternative nécessaire assurant la survie des hommes ?
Enfin, les Maîtres de Maxus dessine une galaxie où les races cohabitent en paix, sous le gouvernement des Maîtres de Maxus. Cependant, un prophète commence à faire des remous, tandis que certains peuples sont littéralement asservis. D’où viendra la révolte, et surtout, qui peut bien être assez puissant pour réussir à renverser les Maîtres ?

Jack Vance est un écrivain de génie, dont les oeuvres font systématiquement mouche. Au travers des quatre nouvelles compilées ici, il amène ses lecteurs dans des univers incroyablement denses en quelques mots, crée des personnages justes et touchants, installe des mondes complexes et plante habilement le décor. Mais ce qui est le plus bluffant, c’est la façon dont il arrive à poser des questions sans vraiment les formuler, juste avec de petites touches disséminées tout au long du récit. Et comme tout bon écrivain, il n’hésite pas à jouer avec les sentiments, nous faisant passer du rire aux larmes en un tour de main ! L’auteur de Lyonesse et du Cycle de Tschaï nous offre une escapade vivifiante dans des aventures pleines de saveurs exotiques qui contenteront tous les lecteurs.

anabel delage

   
 

Jack Vance, Croisades (traduit par Jacques Chambon, Jean-Marie Dessaux, Marcel Battin, Pierre-Paul Durastanti), Gallimard coll. « Folio SF » (n°205), avril 2005, 422 p. – 7,50 €.

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Robert Heinlein, Marionnettes humaines

Dans la lignée de son Histoire du futur, Robert Heinlein offre un nouveau récit prospectif plein d’humour

Sam Cavanaugh est un agent très spécial : en effet, il appartient à un service qui n’existe pas. Et quand le Patron lui offre une équipière des plus sexy pour une mission extraordinaire, il ne peut s’empêcher d’accepter. Malheureusement pour lui, il va se retrouver au contact d’extraterrestres pour le moins invasifs. Contaminé par l’un d’eux, il fera tout pour cacher les informations capitales dont il est le détenteur, espérant retarder suffisamment la colonisation de la Terre pour que son équipe réagisse et sauve l’espèce humaine. Mais les bêtes vont vite, très vite. Elles nous connaissent et utilisent nos propres systèmes pour mieux nous duper. C’est alors une véritable course contre la montre qui s’engage : chaque espèce devra faire preuve d’ingéniosité et d’une capacité d’adaptation hors du commun pour espérer remporter la bataille et anéantir son adversaire.

Dans la lignée de son Histoire du Futur, Robert Heinlein offre un nouveau récit prospectif plein d’humour et de personnages hauts en couleur. Il marie science-fiction et polar pour conter les aventures hilarantes d’un homme pas vraiment comme les autres. Bien avant Men in Black ou James Bond, il crée le personnage du Patron – homme mystérieux incarnant une fonction avant d’être un homme – , des locaux officieux cachés en des lieux plus incroyables les uns que les autres ainsi que des gadgets très évolués.
L’histoire, bien que très classique, n’en reste pas moins prenante et sacrément entraînante. La plume alerte de l’auteur, son sens du suspense, ses connaissances techniques lui servent de base pour construire une histoire presque plausible et haletante, dont le lecteur ne sort pas indemne. À vrai dire, il est surtout prisonnier d’un texte qui se laisse dévorer en quelques heures et qu’il est difficile de laisser de côté avant de l’avoir fini.

Les amateurs ne seront pas déçus par la critique sous-jacente de la société américaine moderne, l’étalage de l’incompétence chronique des élus, leur lobbying et surtout la lourdeur qui résulte des structures mêmes. La lecture peut rester superficielle et l’ouvrage se contenter d’être un bon roman policier, ceux qui veulent une vue plus profonde ne pourront s’empêcher de sourire face au cynisme et à l’acidité des caricatures présentées. Le meilleur moment résidant certainement dans l’inévitable histoire d’amour et les réflexions qui la précèdent.

Ce roman a été adapté au cinéma par Stuart Orme sous le titre Les Maîtres du monde.

anabel delage

   
 

Robert Heinlein, Marionnettes humaines (traduit par Alain Glatigny), Gallimard coll. « Folio SF » (n° 223), 2005, 371 p. – 6,80 €.

 
     
 

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Christopher Priest, Futur intérieur

Vivons- nous ou ne faisons-nous que rêver notre vie ? Ne sommes-nous pas que les produits de notre imagination ?

Au-delà du réel…

 Récompensé du Prix de la British Science Fiction Association pour Les extrêmes, et du World Fantasy Award pour Le prestige, Christopher Priest n’usurpe en rien sa réputation d’auteur de science-fiction le plus original, une prédilection certaine pour le time-travel qui fait de lui un maître incontesté du genre, à l’égal de Philip K. Dick.
Mais si le quesitonnement habituel, sous sa plume, du lien entre perception humaine et réalité, fait l’unanimité du public et de la critique, il semble que ce Futur intérieur – qui traduit joliment en français A dream of Wessex – soit jugé comme l’un des titres les plus décevants de l’auteur. Avis que nous ne partageons pas puisqu’il nous semble au contraire que cet opus constitue l’une des meilleures introductions possibles à l’oeuvre singulière de Priest. De fait, l’histoire est assez élémentaire (rudimentaire peut-être) eu égard aux scenarii autrement alambiqués dont nous gratifie le romancier dans Le monde inverti ou Le prestige, mais l’on retrouve sans peine ici les piliers du système priestien.

Tout commence donc en 1985 avec le projet Wessex (nom d’une île indépendante de l’Angleterre), soit la démarche scientifique de trente-neuf savants, économistes et historiens qui construisent par projection mentale un avenir possible distant de cent cinquante ans. Condensées dans le projecteur de Ridpath (du nom de son inventeur), les pensées inconscientes des participants permettent le déplacement mental de leur auteur dans un univers commun tandis que le corps du sujet demeure enfermé dans un tiroir ad hoc, dans l’attente du retour au « réel »…
Ce monde neurohypnotique projeté diffère bien entendu de celui du XXe siècle dont il a pour charge (heuristique) de rendre compréhensible l’évolution future : dans ce futur « idéal », plus de guerres, plus d’inégalités. La surpopulation, le terrorisme et la pollution ont disparu. Au profit il est vrai d’un Royaume-Uni de 2150 où la religion musulmane a supplanté toutes les autres pratiques du culte, un séisme, provoqué par un forage géothermique, ayant détaché du reste de l’Angleterre soviétique un Wessex devenu une île touristique… 

 A force de projections multiples cependant, certains participants, dont la géologue Julia Stretton, développent une tout autre définition du projet : ce qui n’était au départ qu’une simulation, le Wessex futur, est devenu pour elle une réalité tangible, une « fin en soi ». Dans ce paradis devenu réel et non pas la simple extrapolation de la conscience, Julia peut assouvir ses fantasmes (notamment aux côtés du séduisant David Harkman) et échapper justement à une réalité dirimante où elle est toujours poursuivie par l’ombre de son ancien amant, le sadique Paul Mason… lequel réapparaît soudain dans sa vie en tant que nouvel administrateur de la fondation finançant le projet. Mason décide alors pour se venger de Julia de se projeter lui-même et de changer radicalement les règles du jeu.
Dans ce Wessex où les identités changent au gré des caprices de l’inconscient, Priest se joue des antagonismes des uns et des autres et propose au fil des permutations des passerelles temporelles entre présent, futur et passé une réflexion très féconde sur les enjeux du voyage – conscient /inconscient – dans le temps. Il s’agit bien de savoir si l’expérience se détache de la mémoire ou si, comme le ressent David Harkman qui n’existe que dans l’inconscient de Julia, elle ne s’élabore que dans les seuls souvenirs – auquel cas on ne « fait » à proprement parler aucune experience, réduite qu’est celle-ci dans sa donation phénoménologique à une pure anamnèse – au risque de se confondre avec une illusion mentale : Les événements étaient bien à l’origine de la mémoire, non ? Cela ne pouvait être l’inverse.
Car, en partie créé par l’inconscient, le Wessex une fois projeté devient plus réel que la réalité, c’est bien le problème ! Un problème (vieux cauchemar cartésien) qui touche partant à la définiton de l’histoire (étant désormais tournée vers l’avant et non plus la lecture critique du présent imposée par le passé) et qui s’arc-boute en toute conséquence sur ces questions cruciales : Existait-il une réalité intérieure de l’esprit, plus plausible que celle des sensations externes ? Pouvoir toucher quelque chose le rendait-il réel ? L’esprit ne pouvait-il pas créer, dans le moindre détail, toute expérience des sens ? Le monde réel n’est-il pas qu’une projection parmi d’autres alors ?

Caractéristique de la spécificité de son oeuvre, la question posée par Priest de la définition même de « l’expérience » a de quoi perturber le plus endurci des philosophes. En effet, à la convergence illusoire et fort dickienne du monde fantasmé et du monde réel, la consistance de la réalité perd tout substrat lorsque la seule certitude hantant le sujet est celle d’un malin génie alentour qui vampirise les rêves d’autrui pour les façonner à son image. Une situation de crise (Vivons-nous ou ne faisons-nous que rêver notre vie ? Ne sommes nous pas que les produits de notre imagination, notre monde existe-t-il seulement ? Cruel dilemme borgésien…) d’autant plus aiguë lorsque Paul Mason choisit de créer une autre projection dans le futur, dirigée vers un passé similaire (mais pas identique) à celui des participants du Wessex de 1985… Ce qui va entraîner pour le lecteur une mise en abyme spectaculaire et, quant au rapport entre conscience et temporalité, une spéculation spéculaire si l’on ose dire. 

Alors, pas intéressant ce Futur intérieur ? Un peu de sérieux tout de même !

frederic grolleau

   
 

Christopher Priest, Futur intérieur (traduit par B. Eisenschitz), Gallimard coll. « Folio SF », octobre 2005, 329 p. – 6,20 €.

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Thomas Burnett Swann, La trilogie du Minotaure

Un roman de Fantasy ancré dans le monde antique où Thomas Burnett Swann montre autant son talent de conteur que de magicien des mots

Cette histoire commence de façon que l’on pourrait qualifier de naïve. En effet, Lordon est un jeune homme devenu voleur et sa cousine Hora est une des plus belles courtisanes d’Égypte. Tous deux orphelins très jeunes, ils grandissent comme ils le peuvent et un meurtre commis de façon accidentelle les oblige à quitter leur pays natal. Ils embarquent alors sur un bateau qui les amène à proximité des côtes crétoises. Et là, le récit bascule dans le merveilleux. Une Harpie attaque l’esquif et nos héros rejoignent un village en espérant y trouver un accueil favorable. Malheureusement pour eux, leurs métiers ne sont pas vus d’un bon œil et les griffons sont bons gardiens : une tentative de vol tourne court et voilà les deux condamnés à l’exil dans le Pays des Bêtes. Effrayés, condamnés à une mort certaine, ils sont accompagnés jusqu’à la lisière du bois bordant le village et entrent à contre-cœur dans les fourrés… pour y faire la plus belle des rencontres et y vivre des aventures passionnantes !

Thomas Burnett Swann est un conteur né. Magicien des mots, maniant sa plume comme les plus grands peintres leurs pinceaux, il dessine un univers chatoyant, doux et cruel à la fois, à l’image des légendes qui nous faisaient écarquiller les yeux quand nous étions petits. Nul besoin d’aligner ici les légers travers de cette trilogie : ils sont très bien expliqués dans la préface et se pardonnent sans difficulté, d’autant qu’ils sont involontaires.
Une fois passé le premier chapitre, on se laisse prendre par le ton doux et poétique, les descriptions pleines de tact, la fougue des protagonistes les plus jeunes et on rit de bon cœur avec les habitants de la forêt quand un centaure un peu saoul s’emmêle les pattes ! Et on pleure aussi lorsque les tragédies s’enchaînent… Mais les (bons) sentiments exposés ici, les qualités de l’écriture, le charme des thèmes abordés n’ont pourtant pas formé un tiercé gagnant du vivant de Thomas Burnett Swann. L’auteur a eu bien du mal à se faire publier, et pour cause ! Sa Fantasy ne ressemble pas au canon imposé par Le Seigneur des Anneaux, loin de là. La féerie naissant dans un univers antique, finalement très peu éloigné de notre réalité, a effrayé les éditeurs en quête de nains, d’elfes et de dragons. Ce constat est affligeant en ce qu’il suppose un formatage des goûts du public, souhaitant lire sans arrêt le même remix d’une histoire aux ficelles maintenant bien connues… Mais pour ceux et celles qui ont la curiosité d’ouvrir cet ouvrage à la couverture peu amène, pour ceux aussi qui commencent à en avoir marre des princes aux grosses épées et des histoires de châteaux assiégés, la Trilogie du Minotaure est une véritable bouffée d’oxygène. La tendresse qui se dégage des textes, l’humour sain – bien que parfois narquois – et les images éblouissantes qui défilent dans nos têtes sont sans commune mesure avec les récits stéréotypés publiés à la chaîne ces dernières années.

Nul besoin, qui plus est, d’être un fin connaisseur de la mythologie grecque pour déguster ces textes !Ils forment au contraire une très bonne introduction à la matière, ce qui rend cette trilogie accessible à de jeunes lecteurs. L’auteur, en véritable passionné, nous initie à une forme d’harmonie, une philosophie qui poussera les plus curieux à ouvrir quelques classiques pour voir si un émerveillement similaire naît à la lecture des textes d’Homère, Sophocle ou Virgile.
Un ouvrage à partager, assurément !

anabel delage

   
 

Thomas Burnett Swann, La trilogie du Minotaure (traduit par Sophie Viévard et Marc Février), Gallimard coll. « Folio SF » n° 204, 2005, 551 p. – 8,00 €.

 
     

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Robert Heinlein, Histoire du futur

L’auteur de Starship Troopers nous conte l’avenir de l’humanité. Laissez-vous embarquer !

Histoire du futur est une fresque gigantesque faite de nouvelles et de récits suffisamment longs pour être qualifiés de romans. Cette liberté de forme donne une coloration particulière à l’histoire incroyable qui nous est présentée. Et comme bien des contes extraordinaires, celui-ci débute par le rêve d’un enfant. Rêve qui, aujourd’hui, ne semble pas si inaccessible que ça : le petit bout de chou voulait juste marcher sur la lune… Mais voilà, ce qui devait être un but se trouve être en fait la première étape d’une épopée galactique. Tout ça grâce à l’obstination d’un adulte qui ne voulait pas grandir sans avoir atteint son objectif !
Revenons au découpage des différentes séquences du récit : l’auteur ajuste la longueur de ses textes aux nécessités de la narration.
Du coup, certaines périodes sont sautées et on va droit à l’essentiel de façon naturelle. Ce procédé gagne en élégance car, si les auteurs de cycles et de longs romans maîtrisent l’art de l’ellipse, Robert Heinlein en a fait un mode d’écriture à part entière et lui donne un aspect presque esthétique, permettant des respirations et la création de tensions très particulières. Les amateurs de space op connaissent la difficulté que représente un saut d’un demi-siècle dans le temps, alors plus de deux ! Pourtant, ici cela ne pose pas de problème et une fois le premier saut de réalisé, on s’aperçoit avec plaisir que l’ensemble fonctionne bien et ne perd pas en cohérence, loin de là…

Ainsi, le lecteur est déjà mis en garde : ce qu’il va lire n’est pas si traditionnel que ça… même si le style rédactionnel classique peut conduire à penser l’inverse lors de la lecture des premières pages. Les thèmes peuvent eux aussi, de prime abord, sembler un peu banals. En effet, qui n’a pas lu aujourd’hui au moins deux textes racontant la conquête de l’espace par les terriens ? Oubliez-les ! Aucun ne vaut celui-ci. Et pour cause : l’auteur a fait preuve d’une rigueur impossible à quantifier. Imaginez : il a vérifié que chaque élément dont il parlait pouvait théoriquement exister ou être découvert. Rien n’est laissé au hasard, ni les éléments purement physiques, ni ceux anthropologiques, psychologiques ou biologiques.
Difficile alors de croire qu’il ait pu laisser aller son imagination. Et là encore, la surprise est de taille. Car Robert Heinlein est un visionnaire. Sa projection de la colonisation de notre satellite le prouve. Et si les nouvelles qui ouvrent ces recueils ne tendent pas à vérifier d’entrée de jeu ces propos, les suivantes sont tout de suite plus convaincantes. Quant aux deux derniers textes, ils forment un final absolument époustouflant ! On en oublierait presque les précédents, pour ne retenir que ceux-là. Mais ce serait un tort que de s’en tenir à leur lecture. En effet, les précédents forment le substrat qui conduit à ces bijoux, et ils ne doivent leur sel si particulier qu’aux références faites aux évènements décrits auparavant.

Là encore, Robert Heinlein s’en donne à cœur joie en faisant se croiser les personnages d’un texte à un autre ou en faisant allusion à des épisodes anciens. Quelques passages peuvent sembler être de sacrés détours, mais on s’aperçoit ensuite qu’ils ne sont qu’un préalable à une situation à venir. L’auteur est rusé, synthétique et quelque part, économe. Seuls les faits utiles lui importent, et le lecteur ne s’ennuie jamais. Il passe tour à tour d’un univers furieusement capitaliste à un monde poétique, d’un huis clos à une forêt ou des étendues immenses, d’affrontements à la paix. Le tout, évidemment relevé d’un humour discret mais facétieux, auquel seul le qualificatif d’« élégant » convient.

Que dire de plus de cet ensemble de textes qui de prime abord ne paie pas de mine ? Eh bien, que l’on ne peut que conseiller d’acheter les quatre tomes d’un coup, pour éviter de retourner précipitamment chez son libraire et de s’apercevoir avec angoisse que, mince !, on est dimanche… Car assurément, la journée risque de sembler longue, très longue…

anabel delage

   
 

Robert Heinlein, Histoire du futur, Folio SF, 2005 :
-  tome 1 : L’homme qui vendit la Lune (traduit par Pierre Billon, Jean-Claude Dumoulin, Knight Damon), n°207, 378p.- 6,80€
-  tome 2 : Les vertes collines de la Terre (traduit par Pierre Billon, Jean-Claude Dumoulin, Pierre-Paul Durastanti), n°208, 347p. – 6,80€
-  tome 3 : Révolte en 2100 (traduit par Pierre-Paul Durastanti, Frank Straschitz), n°209, 372p. – 6,80€
-  tome 4 : Les enfants de Mathusalem, suivi de Les orphelins du ciel (traduit par Frank Straschitz), n°210, 457p. – 7,50€

 
     
 

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Japser Fforde, Délivrez-moi !

Métafiction ludique qui ouvre une porte vers un univers dont la lecture est le centre

Prenez un fond de physique quantique modèle Stephen Hawking, allongez-le d’une sauce humoristique d’origine britannique à la Monty Python, jetez-y un assortiment de savoureux classiques de la Littérature anglophone et saupoudrez de nouilles alphabet, de sorte qu’elles épellent uniquement « Terry Pratchett »…

Hé bien, vous n’aurez dans votre assiette qu’une pâle imitation du festin royal préparé par l’excellentissime Jasper Fforde pour les passionnés de livres que nous sommes !

Vous ne pouvez pas rater cette saga délirante, dont voici le second tome (good news : il en reste plusieurs autres à traduire).

Thursday Next, l’astucieuse détective littéraire de l’Affaire Jane Eyre, est de retour pour de nouvelles aventures aussi réjouissantes qu’intellectuellement motivantes ! Après les péripéties du premier épisode, Thursday aspirerait à un peu de tranquillité, d’autant plus qu’elle vient d’épouser Landen, l’improbable homme de sa vie, et que Pickwick, son dodo clôné, vient de pondre un oeuf. C’est compter sans la pression des interviews, inaugurations de bibliothèques et autres invitations aux plus ridicules émissions télé, orchestrées par Cordelia Flakk, son horripilante agent RP. Ces temps-ci, la dernière mode des magazines féminins est au naturel grunge, tendance Thursday Next, qui se demande bien quand tout ça va se calmer…

Justement, il se pourrait bien que tout ça se termine… dans moins d’un mois ! C’est la nouvelle que son père -toujours voyageur clandestin temporel- vient lui annoncer : très bientôt, le monde disparaîtra sous une étrange gelée rose, mais c’est top-secret. Déjà, l’espace-temps de l’Angleterre des années 80 a des ratés, précipitant Thursday de déjà-vu en vujà-dé. Comme les ennuis n’arrivent jamais seuls, la corporation Goliath insiste pour récupérer Jack Maird, emprisonné depuis la fin du premier tome dans un poème de Poe. Ce qui serait le cadet des soucis de Thursday, si Goliath n’était allé jusqu’à « effacer » son mari de la réalité pour faire pression sur elle. Personne ne se souvient de Landen, alors qui est donc le père de son futur bébé ?

C’est pas tout ça, mais il faut aussi travailler sérieusement, et les OpSpecs sont sur le pied de guerre depuis l’apparition inopinée d’un inédit de Shakespeare qui semble authentique. Coïncidences, synchronicités, paradoxes, le danger surgit de partout, quelque chose ou quelqu’un traque Thursday Next, avec la subtilité d’une Buick chutant des soutes d’un zeppelin sur la couverture de pique-nique de notre détective littéraire. Heureusement, oncle Mycroft lui prête sa dernière invention : un entroposcope permettant l’analyse statistique des mesures naturelles du taux de coïncidence, en se basant sur les proportions d’un mélange de riz et de lentilles.

Donc, tu es en train de dire que les coïncidences vraiment très bizarres sont dues à une baisse d’entropie ?

Pour sauver Landen, le monde et sa santé mentale, Thursday Next doit retourner se perdre dans les livres. Elle entreprend une formation accélérée à la Jurifiction, sous la tutelle de la fantasque Miss Havisham, des Grandes Espérances. Lâchée dans la Bibliothèque de tous les dangers, Thursday se glisse de Kafka à Beatrix Potter, parcourt Dickens, visite Lewis Carroll, s’égare dans Austen…

Si vous m’avez suivie jusque là malgré le pourcentage élevé de confusion ambiante, alors ruez-vous sur cette série de Jasper Fforde. Comme Isabelle Roche vous l’a signalé dans la chronique du premier tome, il est impossible de rendre justice à ces livres en se contentant de résumer l’intrigue. Car des intrigues, il y en émerge au détour de chaque page, comme une avalanche de personnages excentriques, une tétrachiée d’inventions rocambolesques, de majuscules foisonnantes, de notes de bas de page incontournables, de spéculations métaphysiques, de philosophie loufoque, bref, du déferlement littéraire d’un génial toqué des bouquins, manuscrits, opuscules et autres incunables !

Oeuvre de métafiction ludique et originale, cette série ouvre, pour les lecteurs, une porte vers un univers fformidable dont la lecture est le centre. Impossible de résister à l’envie de le faire partager, que du bonheur !

stig legrand

Fforde Grand Central – le site officiel de Jasper Fforde
Whatever Next – son fan-club

   
 

 Japser Fforde, Délivrez-moi (traduction Roxane Azimi – Titre original : « Lost in a good book »), Fleuve Noir, mai 2005, 412 p. – 18,50 €.

 
     
 

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Un vaisseau fabuleux et autres voyages galactiques

Folio poursuit la réédition des nouvelles de Philip K. Dick et cela nous enchante !

Est-il encore utile de présenter le maître qu’est Philip K. Dick ? Vingt-trois ans après sa mort, ses récits restent d’une actualité hallucinante ! Visionnaire dément, il mena une vie à la mesure des mondes explorés dans ses œuvres : pleine de rebondissements et d’interrogations. Les nouvelles qui constituent ce recueil de sont d’une qualité certaine et se savourent à belles dents. Elles conjuguent un aspect rafraîchissant à une réflexion acerbe et paranoïaque – tendance qui s’observe dans l’ensemble des écrits de l’auteur – et mettent en relief de façon élégante les travers de nos contemporains.

Ces histoires galactiques font la part belle à l’intelligence de nos voisins extraterrestres, à l’incompréhension et au manque d’empathie congénital qui frappent les êtres humains. Les grands thèmes du space op’ sont au rendez-vous : conquête de planètes, création d’un vaisseau piloté par un cerveau d’homme, contamination par des entités non humaines, survie en milieu hostile…
Les personnages sont touchants, attachants ou exaspérants, quand ils ne sont pas carrément détestables. Leurs actes font mouche et créent l’émotion chez le lecteur, bien plus que les descriptions de mondes nouveaux.

Et c’est là que le génie rédactionnel de Philip K. Dick apparaît : sa plume ne livre que l’essentiel. Les paysages sont brossés à grands traits, les répliques sont calibrées pour aller droit au but et rien n’est superflu. La nouvelle est un art, l’auteur un virtuose du genre. Certes, les amateurs de science-fiction seront parfois déçus par des fins un peu convenues et des figures devenues fréquentes mais le plaisir reste intact. D’autant que l’éditeur a harmonisé les traductions, livrant ainsi une petite compilation agréable.

L’histoire qui ouvre ce recueil est touchante : on goûte à l’humour fin et pourtant sans prétention de l’auteur. Quant à celle qui le clôt, elle est tendre et pleine de poésie. Les autres ont chacune leur touche. Les lecteurs connaissant les romans de Philip K. Dick s’amuseront à repérer les textes préfigurant certains romans et les thèmes de prédilection de l’auteur. Il y a en effet de beaux passages servant presque de brouillon à des œuvres encore en gestation.

Encore un numéro de référence que nous propose la collection Folio SF. Tout amateur de science- fiction devrait l’avoir sur ses étagères, s’il n’en possède pas déjà une édition.

frederic grolleau

   
 

Philip K. Dick, Un vaisseau fabuleux et autres voyages galactiques (traductions revues et harmonisées par Hélène Collon), Folio SF n°213, 2005, 373 p. – 6,20 €.

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Greg Bear, L’Echelle de Darwin

L’humanité est en train de préparer la venue d’une nouvelle espèce

Une famille néandertalienne momifiée est retrouvée dans les Alpes par Mitch, un paléontologue. Curieusement, l’enfant possède des traits contemporains qui ne correspondent pas à ceux de ses parents.
Mise à jour d’un nouveau charnier en Géorgie. Caractéristique étonnante : toutes les femmes étaient enceintes. Kaye Lang, une jeune généticienne de talent, est envoyée sur place.
Dans le monde entier, des milliers de femmes subissent des fausses couches dues à un virus baptisé SHEVA, inscrit dans les gènes de l’humanité depuis toujours mais qui s’est brutalement réveillé, entraînant la réactivation d’autres virus. Des émeutes déferlent et viennent accroître la paranoïa collective qui voit dans SHEVA la menace d’une extermination de l’espèce humaine.

Kaye et Mitch vont tenter de comprendre le processus qui vient de s’enclencher : s’agit-il d’une nouvelle maladie, particulièrement meurtrière puisque endogène, ou bien la manifestation d’un nouveau paradigme biologique ? Et si la théorie de l’évolution darwinienne se révélait inapte à saisir le principe même de l’avancée de l’espèce humaine ? Les impératifs sanitaires et politiques vont se heurter aux attentes de quelques généticiens persuadés que l’humanité est en train de préparer la venue d’une nouvelle espèce.

Visiblement Greg Bear possède les connaissances suffisantes pour asseoir son intrigue et interroger le fondement même de la biologie. L’arrière-fond scientifique et les hypothèses véhiculées paraissent à la fois crédibles et audacieuses. Face à une mutation inconnue, la réflexion hésite entre l’étiquette simpliste de « pathologie » ou l’acceptation risquée des voies inconnues de la nature. Ce qui entraîne une ré-évaluation du concept même d’humain.
Une réflexion intelligente qui légitime un roman efficace et séduisant.

frederic grolleau

   
 

Greg Bear, L’Echelle de Darwin, L.G.F, 2005, 798 p. – 8,50 €.

Première édition : R. Laffont, 2001, 515 p.

 
     
 

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Christophe Lambert, La Brèche

Sommes-nous les esclaves de la télévision et de l’ère du divertissement ? Ou allons-nous devenir des victimes du grand show ?

États-Unis, 2060…

Mitch Kotlowitz est un historien pas comme les autres. Chercheur, il enseigne dans une université renommée. Mais ce n’est qu’une facette de sa personnalité, car son « truc », c’est de reconstituer les batailles du passé dans des jeux de rôles grandeur nature, pour voir exactement comment se déroulaient les combats. Interviewé sur Historia Channel, il est remarqué par le général Myron Opfermann alors qu’il doit faire face à ses détracteurs habituels et défendre l’intérêt de passer à des reconstitutions employant des balles réelles.
À l’autre bout du monde, Gary Hendershot photographie la guerre et les horreurs qu’elle entraîne. Blasé, il reste cependant humain et à l’écoute de ses contemporains. Être là lui permet de ne pas penser, de noyer son chagrin et d’éviter d’avoir à faire le deuil de sa compagne, décédée six mois auparavant dans un atroce mais banal accident de voiture. Au beau milieu d’un camp, au cœur des conflits, un hélicoptère vient le chercher : il semblerait que lui aussi ait été remarqué par le général Opfermann.
Dans les locaux de KWN, Benton Jennings est un jeune loup créatif qui rêve de progresser dans l’organigramme d’une des sociétés de télévision les plus regardées au monde. Alors que le suicide de Marilyn Monroe fait seulement 33% des parts de marché, il propose un concept de génie : envoyer deux gars à Omaha Beach pour filmer le Débarquement et même mieux : y participer ! La technologie des voyages dans le temps, désormais maîtrisée par les militaires, ouvre des perspectives démentes en matière de divertissement. Et celui-là promet d’être vraiment fort en émotions !

À l’heure où les émissions de télé-réalité polluent nos petits écrans, Christophe Lambert imagine un concept qui serait sûrement exploité si la technologie nous le permettait : voyager dans le temps et envoyer des gens dans le passé qui assistent en direct aux événements et y prennent part. Il propose par là-même une réponse à une question d’envergure : est-il possible de modifier le passé sans intervenir sur le futur ? Pire encore (car telle est LA vraie question que pose cet ouvrage) : jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour nous divertir ?
D’une plume acérée et claire, l’auteur dépeint un futur qui ne donne vraiment pas envie de le rejoindre. Télévision omniprésente, inhumaine et à l’affût de la moindre faille (individuelle ou collective) pour s’y engouffrer, dictat de l’audimat, nécessité de rentabilité… Bref, rien de bien excitant, sauf pour les commerciaux endurcis et autres personnes bénéficiant grassement des dividendes d’un capitalisme forcené. Difficile de se sentir bien dans cet univers. Pourtant, la magie opère et le lecteur s’identifie vite avec les deux hommes envoyés à l’aventure. Ensuite, tout s’enchaîne et l’on dévore ce roman sans en perdre une miette tant il est facile et plaisant à lire. Il faut préciser que l’auteur n’en est pas à son coup d’essai : La Brèche est son vingt-huitième ouvrage, et nos benjamins le connaissent déjà bien. Écrivain prolifique, il sort trois livres pour cette seule année !
Doué et imaginatif, Christophe Lambert se pose dans la lignée des auteurs de Science-fiction, interrogeant sans détours la société dans laquelle il vit, critiquant de toutes les manières possibles un monde qui lui déplaît. On voit ainsi une charge rapide s’esquisser contre l’univers de l’audiovisuel (univers qu’il connaît bien pour y avoir travaillé), les militaires et leur culte du secret sont aussi épinglés, de même que les téléspectateurs « moyens », souvent ravis de se trouver sous le feu des projecteurs et abandonnant alors toute pudeur.

On regrettera alors une fin trop convenue, qui rend ce livre certes abordable pour un public jeune mais donne l’impression d’une certaine facilité. À voir toute la matière qui pouvait être exploitée, on en ressort quelque peu frustré et on aimerait lire des textes plus denses, et plus longs. Quitte à perdre en légèreté et à devoir digérer un pavé !
Ce texte simple rendrait presque l’uchronie accessible à tous les publics…

anabel delage

NB – Consulter le site NoosFere, spécialisé dans les littératures de l’imaginaire. Un très beau site, très complet, où vous trouverez également une chronique de La Brèche.

   
 

Christophe Lambert, La Brèche, Fleuve Noir coll. « rendez-vous ailleurs », 2005, 210p. – 15,00 €.

 
     
 

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Stephen R. Donaldson, L’Appel de Mordant – Tome 1 : « Le miroir de ses rêves »

Stephen R. Donaldson offre ici le premier volet d’un cycle prometteur où les intrigues foisonnent autour de princesses pas mièvres du tout

Térisa Morgan est une belle et intelligente jeune femme. Mais une enfance solitaire et un tempérament timide font d’elle quelqu’un d’effacé. Et parfois, elle a même l’impression de s’effacer vraiment du monde, comme si elle n’existait pas ! Ce sentiment l’oppresse tellement qu’elle a couvert les murs de son appartement de miroirs, pour se voir exister. Alors, le jour où un garçon traverse l’un d’eux tandis qu’elle se regarde dedans, et lui demande si elle veut bien le suivre dans son monde pour sauver le royaume de Mordant, Térisa accepte. Car pour une fois, une personne s’intéresse à elle. Mais sitôt de l’autre côté du miroir, elle arrive dans un château plein d’intrigues et au bord de la guerre, gouverné par un Roi fou, et les gens présents ne veulent pas lui faire confiance. Il faut dire que Géraden, l’homme qui l’a convaincue de venir, n’est autre qu’un Apprenti très maladroit, au point de s’être trompé de personne ! Et il est difficile à la frêle Térisa de passer pour le grand combattant rompu aux arts de la guerre que tous attendaient. Hébétée, elle se retrouve prise au milieu de complots divers et de tractations secrètes. Géraden, puis la pétillante servante Saddith la prennent en main et lui font découvrir son nouvel environnement. Mais pourtant, dans cet univers où tout lui semble nouveau, elle réussit à charmer les filles du Roi, découvre l’amitié et s’aperçoit qu’elle ne laisse pas les hommes insensibles. Ce qui pourrait devenir un conte de fée vire alors au cauchemar pour Térisa, femme pourtant soi-disant insignifiante, car un soldat vêtu de noir veut la tuer, une ombre brune la suit partout dans le château…. Et elle reçoit même des visites nocturnes, grâce au passage secret qui débouche dans sa chambre. La voilà donc en difficulté, n’ayant nul lieu sûr où se réfugier.
En ces lieux, Térisa est bien réelle et la magie aussi. Mais il lui est bien difficile de savoir à qui se fier… et qui trahir pour sauver Mordant !

D’une plume élégante, Stephen R. Donaldson esquisse les premiers éléments d’un cycle prometteur. Les mordus de Fantasy trouveront des princesses pas mièvres, des Apprentis valeureux, des soldats dévoués, un Roi que l’on dit fou, de la magie (dans un système original), des bêtes cruelles à affronter, des traîtres à démasquer, des intrigues politiques nébuleuses, des combats et bien sûr de l’amour. Et le lecteur se laisse prendre. Car c’est avec tact que l’auteur nous invite à prendre place, offrant en guise d’appât le parfum quelque peu suranné des grands appartements occupés par une personne seule depuis longtemps. Et il fait les présentations lors d’une rencontre plus qu’imprévue en mettant face à face deux personnages touchants. Et forcément, un troisième ne tarde pas à s’en mêler… Voilà alors le lecteur ferré, qui s’aperçoit au détour d’une page avoir pris parti pour l’un des candidats et se prend à espérer avec bien d’autres que le Roi va se ressaisir, sortir de sa folie et finalement reporter son choix sur un autre champion… Bref, l’auteur a une maîtrise fine des complots et de la mise en scène, et ça marche. Le choix du narrateur externe est judicieux, surtout quand il se fait omniscient pour décrire les premiers émois, les doutes et les tourments de Térisa. Ces points de vue alternés permettent une jolie manipulation du lecteur, qui par moments ne sait plus trop à quel saint se vouer, tout comme l’héroïne. Il faut dire que les passages secrets et les intrigues à plusieurs niveaux donnent le tournis. Et plus on avance plus l’agitation précédant une guerre monte, tandis que les couloirs bruissent des pas des émissaires, traîtres, soldats de garde et autres damoiselles allant en catimini à des rendez-vous galants. Finalement, le silence se trouve sur les remparts et dans les geôles, où l’on plonge avec appréhension. Pour en ressortir le cœur battant et un sourire aux lèvres. L’important étant de ne pas, surtout pas, rester trop près des miroirs…

Un point seulement pourrait crisper certains lecteurs. C’est le « mélange » de science-fiction et de Fantasy. Précisons bien les guillemets : il n’y a ni vaisseaux spatiaux, ni artefacts technologiques ici ! Mais le système magique permet une certaine porosité et de fait, Terminator pourrait bien chasser un dragon si telle était l’envie de l’auteur. Fort heureusement, ce dernier s’est bien gardé d’une hérésie pareille et l’honneur de nos preux chevaliers est sauf ! De toute façon, nul besoin de tels chassés-croisés, les intrigues superposées se suffisent à elles-mêmes. Pas de panique donc, une fois passé le premier chapitre, on est bel et bien dans un univers médiéval fantastique, pour le plus grand bonheur des amateurs du genre.

Voici donc une héroïne fraîche, qui n’a pour le moment aucun don magique latent et a déjà fort à faire avec l’initiation à la vie de château. Son éveil à la sensualité, sa découverte d’elle-même, de son intelligence et de ses capacités suffisent amplement à en faire un être attachant. Son désir va croissant et celui du lecteur aussi… de lire le second tome !

anabel delage

   
 

Stephen R. Donaldson, L’Appel de Mordant – Tome 1 : « Le miroir de ses rêves » (traduit par Valérie Dayre), Folio SF n° 198, 2005, 636 p. – 8,00 €.

 
     
 

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Philip K. Dick, Immunité et autres mirages futurs

Ce recueil de nouvelles écrites entre 1952 et 1954 constitue un petit opus indispensable

Il est des rééditions nécessaires. Ce recueil de nouvelles écrites entre 1952 et 1954 en est la preuve. Philip K. Dick est un maître de la science-fiction, il fait partie de cette poignée d’auteurs qui savent analyser avec clairvoyance les évolutions actuelles et à venir de leur société et qui sont capables d’interroger avec la même force les lecteurs contemporains comme ceux de la génération suivante. Loin d’être datés, les textes présentés ici trouvent un écho angoissant dans notre quotidien. Ils semblent s’organiser à l’image de satellites autour d’un fil conducteur qui se dévoile au fur et à mesure et fait frémir. Les univers de Philip K. Dick sont effrayants et les thèmes qu’ils font saillir laissent sans voix ! L’auteur doute des bienfaits du développement à outrance des sciences, de la robotisation excessive et de l’automatisation systématique des tâches d’une humanité qui ne connaît pas les limites de ces technologies mais qui leur accorde toute sa confiance. Car si le but est louable – abolir le travail de l’homme ou à défaut ne lui en laisser que les facettes intellectuelles – les risques et les dérives possibles n’en sont pas moins exorbitants. Et en effet, que se passerait-il si les machines devenaient autonomes au point de ne plus être fidèles à leurs créateurs ? Qu’adviendrait-il d’un humain dont le cas ne relèverait d’aucune possibilité envisagée au préalable ? Comment réagirait un système trop rigide pour traiter cette particularité ?

L’imaginaire de l’auteur a été frappé par la Seconde Guerre Mondiale et on retrouve un besoin cathartique de décrire des planètes désolées, ravagées par les inventions terribles de l’homme et son non-respect pour l’environnement. Les personnages évoluent dans des champs de ruines encore fumantes, et se voient obligés de se terrer dans des îlots épargnés par les radiations quand ils ne sont pas tout simplement contraints de se réfugier sous terre… Loin, très loin du soleil et du ciel. À l’inverse, si la tendance post-apocalyptique a été évitée, c’est grâce aux robots et à leur intelligence devenue bien supérieure à celle de l’homme. Et arrive le règne des machines, auxquelles se soumet l’être humain, bien incapable de rivaliser avec elles, réduit à les divertir et les servir. Encadrés, parqués, surveillés, sans possibilité de révolte ni moyens de lutter, l’homme accepte ou déprime. Ce sont les deux seules alternatives qui lui sont laissées. Et pas question de sortir du moule ! Mais ce ne sont là que les toiles d’arrière-fond sur lesquelles les personnages se meuvent. Philip K. Dick ne prête aucun sentiment aux êtres informatiques, les empêchant d’évoluer autrement que selon un système préétabli. Et la seule nouvelle traitant du cas inverse est si surprenante qu’il serait mesquin vis-à-vis du futur lecteur d’en dire plus.

Une fois brossés ces fonds de toile, l’auteur détaille ses sujets de prédilection : commercialisation à outrance, agressivité totale, place de l’individu dans la société et définition du schéma social, liberté d’action et de pensée, manipulations idéologiques, politiques et mercantiles, mutations génétiques, tolérance et acceptation des différences quelles qu’elles soient. Le tout se basant sur une des évolutions possibles de la société des années 1950. Et c’est là que ces récits prennent toute leur consistance, surtout aujourd’hui : ce qui est décrit peut encore advenir ! Surtout si l’on considère l’évolution des entités capitalistes actuelles. Comment alors ne pas être angoissé à son tour par ces tableaux ? Les craintes de Philip K. Dick sont communicatives et leur simple évocation est une véritable mise en abîme de nos habitudes pourtant si insignifiantes et a priori, si inoffensives. Comment ensuite accepter sans broncher l’environnement formé par notre société ? Le regard que l’auteur portait il y a un demi-siècle est celui d’un homme ayant un sens de l’observation et une capacité d’anticipation hors du commun. D’aucuns le qualifieraient de visionnaire. Pourtant, il y a un thème qui n’apparaît pas dans ces nouvelles : le développement incroyable des systèmes de communication. Il faudra aller le chercher dans d’autres textes de cet auteur majeur, dont les plus connus sont sûrement Paycheck, Minority Report, Blade Runner et Total Recall.

Philip K. Dick est fidèle à ces deux petits mots qui sont à eux seuls une véritable définition de la science-fiction : et si… ? Il s’en est emparé avec brio et a sondé méticuleusement les aspects saillants de son monde, cherchant le maillon faible sous lequel glisser un grain de sable pour voir quels dérapages cela pourrait occasionner. Il en résulte un ensemble de textes forts, à lire séparément (à tout avaler d’une traite on en sortirait hagard, et prêt à remballer le premier commercial venu) tant sa vision du futur est pessimiste et désespérante. Des récits d’autant plus percutants d’ailleurs qu’ils sont courts.
Un petit opus nécessaire.

anabel delage

   
 

Philip K. Dick, Immunité et autres mirages futurs (traduit par Hélène Collon), Folio SF n°197, 2005, 243 p. – 5,30 €.

 
     
 

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Dan Simmons, Le Chant de Kali

Saviez-vous que l’auteur du cycle d’Hypérion avait commencé par écrire des romans d’horreur ?

Robert Luczak est un homme comblé : il a une femme merveilleuse, une adorable fillette et il gagne bien sa vie. Lorsque la maison d’édition Harper’s lui demande d’aller chercher le dernier manuscrit d’un poète hindou mort il y a sept ans, il est aux anges. Sitôt la nouvelle apprise, il va l’annoncer à son vieil ami Abe Bronstein, qui n’est autre que le directeur de la revue Voices. Robert est d’autant plus heureux que sa famille est du voyage : sa femme étant d’origine indienne et parlant couramment six langues, elle servira d’interprète en même temps qu’elle retrouvera son pays, quitté à l’âge de six ans. Abe se renfrogne et confie alors les choses étranges vues lors de son unique voyage en Inde, persuadé de faire renoncer Robert. Voyant que son récit reste sans effet, il supplie son ami d’y aller seul…
Dès leur arrivée à l’aéroport de Calcutta, Robert réalise qu’il aurait dû écouter les conseils d’Abe. Mais ce qui se produit alors n’est rien en comparaison de ce qui l’attend, et pas question de se rebeller quand la déesse de la Mort elle-même vous prend en grippe !

 Formidable récit d’horreur à lire pelotonné sous ses draps la nuit, ce livre ne traite pas tant du dépaysement et de la découverte d’une autre culture que d’une quête initiatique morbide. Le lecteur suit les errements d’un héros qui comprend tout avec un temps de retard. La découverte de l’Inde est un sujet bien relaté, surtout quand elle est abordée depuis le point de vue d’un Occidental qui n’a pas pris un instant pour se documenter au préalable. On ne peut pas en dire autant de l’auteur ! Dan Simmons aborde son sujet en connaisseur et prend un malin plaisir à disperser des bribes d’informations de-ci de-là… les éclaircissements étant apportés par les personnages au fur et à mesure, selon leur bon vouloir et leurs motivations. Le suspense tient d’un bout à l’autre et on appréciera la fin de ce voyage avec autant de soulagement que la famille Luczak !

Dan Simmons mène son petit monde d’une main de maître et réussit à créer un univers à l’aide de quelques descriptions simples et pleines d’à-propos. Le reste n’est qu’action, ce qui donne une force et une vitalité formidables à ce texte. Mais là où l’auteur s’amuse le plus, c’est lorsqu’il jongle avec les genres littéraires. On sent déjà poindre l’Homme Nu, ce brillant roman ayant la forme d’un exercice de style dans lequel Dan Simmons marie au moins trois genres différents et une demi-douzaine de styles de la littérature fantastique. Ici, il se contente d’une brève incursion vers le roman policier, ce qui amène le héros dans une course-poursuite hallucinante, digne d’un blockbuster cinématographique. Puis, à bout de souffle, on replonge dans l’horreur, accompagnant Robert Luczak jusqu’au dénouement apocalyptique.
À l’image de son aîné et compatriote Graham Masterton, Dan Simmons fait preuve d’une grande capacité d’imagination et d’un goût particulier pour les mises en scène macabres. Ce qui le démarque, c’est sa capacité à outrepasser les règles établies et à sauter d’un genre à l’autre avec une simplicité déconcertante. Dérouté, le lecteur se perd et l’angoisse monte d’autant plus que les repères s’entremêlent, s’effacent, pour finalement réapparaître au détour d’un nouveau paragraphe. Cette « marque de fabrique » est une constante dans l’écriture des one shot et déroute souvent les habitués du maître Stephen King.

Une réédition bienvenue du premier roman de l’auteur du mythique cycle d’Hypérion.

anabel delage

   
 

Dan Simmons, Le Chant de Kali (traduit par Bernadette Emerich), Folio SF n°201, 2005, 373 p. – 5,30 €.

 
     
 

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Greg Bear, La Musique du sang

Que se passerait-il si toutes les cellules qui composent notre corps devenaient intelligentes  ?

V
ergil Ulam est un jeune chercheur brillant qui travaille tard le soir. Stéréotype connu de tous, il est le binoclard peu séduisant que seules ses recherches intéressent. Peu apprécié de ses collègues, tête brûlée ne respectant pas beaucoup l’autorité ni la hiérarchie, il ne manque à personne lorsqu’il se fait mettre à la porte de la firme qui l’emploie. L’employé récalcitrant profite de ces vacances improvisées et s’en va fêter cet événement dans un bar. Il rencontre une femme entreprenante, Gail, qui décide de rester aux côtés de ce compagnon très actif sur le plan sexuel. Vergil analyse ces nouveaux rapports avec l’espèce particulière qu’est la femme et finit par accepter la présence régulière de cette représentante atypique chez lui. Alors qu’il prend du bon temps, le chercheur observe une curieuse mutation de son apparence physique. Angoissé, il se tourne vers ses amis pour obtenir des analyses médicales. Mais tout s’arrange lorsqu’il se met à dialoguer avec ses propres cellules et que Gail se transforme à son tour.

Toute cette affaire n’arrange pas le Président Harrison de chez Génétron. Il n’a pas apprécié les petits travaux personnels de son ancien employé : Vergil Ulam menait des recherches parallèles à celles de la société, et il était proche de la réussite ! On ne laisse évidemment pas partir un scientifique aussi doué avec des données ultra-secrètes sur les nanotechnologies, et encore moins avec du matériel qui pourrait concurrencer ce projet. Cartons, fioles et carnets ont été détruits avec soin. Il ne fallait surtout pas que l’entrée en bourse de Génétron soit remise en cause. Mais qui aurait pu s’imaginer que Vergil s’était injecté ses « bio-logiques » comme il a baptisé ces nouvelles cellules ? Et quelles pourraient en être les conséquences ? Commence alors une transformation extraordinaire de l’espèce humaine… car les bio-logiques se répandent à une vitesse ahurissante, et le dépôt de brevet concernant les nanotechnologies devient tout à coup un problème bien secondaire…

Greg Bear s’interroge : qu’adviendrait-il si toutes les cellules composant notre corps devenaient intelligentes ? Que deviendrait un être humain constitué d’autant d’âmes qu’il a de constituants ? Sa réponse, bien mal illustrée par l’image de couverture, est étonnante. L’auteur, dans un style propre et clair, expose ses théories. Le texte frôle par moments la hard science et ceux qui n’ont pas quelques bases en biologie auront du mal à se repérer dans le foisonnement des termes spécialisés et les démonstrations qui les supportent. Toutefois, inutile de s’attarder trop sur ces passages : l’ensemble est aisément compréhensible et la réflexion qui sous-tend le propos est accessible à tous. Ce qui est intéressant dans ce récit n’est pas tant sa forme que son fond. Le lecteur ne s’attache pas au héros ni aux personnages rencontrés. Ils sont crus, brossés à grands traits mais ils ne sont que des seconds rôles. La narration reprend des ficelles de la littérature d’horreur mais peu importe : seul le questionnement compte – c’est le fond de ce texte qui lui confère sa force ; une force qui prend même une acuité particulière lorsque nous reviennent en tête ces brevets sur le génome humain que certaines multinationales projettent de déposer.

Greg Bear interroge ses lecteurs. La question reste sacrément pertinente, surtout quand on compare la société de « fiction » décrite dans cet ouvrage à celle d’aujourd’hui. Les règles sont identiques, le capitalisme, l’ambition, la politique : tous les acteurs sont bel et bien présents. Un génie aurait-il déjà découvert ces fameux bio-logiques ? À lire les remerciements et notes en fin d’ouvrage, on ne sort pas rassuré de cette lecture !

Un livre d’actualité, bien qu’écrit il y a vingt ans déjà.

anabel delage

   
 

Greg Bear, La Musique du sang (traduit par Monique Lebailly), Folio SF n°200, 2005, 346 p. – 6,20 €.

 
     
 

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Maurice G.Dantec, Babylon Babies

Une onde de choc en attente autour d’un point d’impact qui a déjà explosé

Amateur de traités stratégiques sur l’art de la guerre, lisant Nietzsche à ses moments perdus ou après avoir abattu un homme, Hugo Cornélius Toorop est un mercenaire qui a participé à tous les conflits de la fin du XXe siècle. En 2013, il accepte de convoyer une jeune femme, Marie Zorn, au Canada. Mais Toorop apprend trop tard que Marie est une schizophrène ayant servi de cobaye à des chercheurs travaillant sur les limites du cerveau dans son rapport à la réalité.
Or, ces expérimentations annoncent la spirale mystérieuse des études scientifiques sur l’ADN et des processus cognitifs en corrélation avec les rites chamaniques de l’univers. S’ouvrent alors des  » liens magiques, et sacrés, entre fiction et réalité « . Ce voyage commandité par la mafia semble cacher une vérité bien plus incroyable encore. Marie transporterait en effet des souches virales ou des animaux transgéniques, monstres mutants interdits par le premier édit de l’ONU sur les Droits du Génome Humain. Mais une schizophrène, qui n’est pas « une porteuse saine » ne remet-elle pas complètement en cause, en vertu de la passerelle entre psychisme et biochimie cellulaire, la fiabilité de l’opération ?

Multipliant les jeux de pistes, Maurice G. Dantec complique la trame noire de son roman, où investigation policière, débats scientifiques et interrogations métaphysiques se répondent. S’ajoutent alors aux agissements de deux réseaux criminels liés à diverses mafias les manoeuvres subversives de sectes post-millénariste ennemies. Sans compter un groupe de robots/cyborgs perfectionnés, chapeauté par un spécialiste en biochimie moléculaire et en hallucinogènes, un écrivain de science-fiction visionnaire ainsi qu’une extraordinaire entité électronique – machine paradoxalement vivante car dotée d’un cerveau bionique et d’organes de perception.
La question est bien alors pour Toorop de savoir si la jeune femme court un danger ou incarne le Danger en personne. Autrement dit, de déterminer ce qu’elle transporte. N’annonce-t-elle pas en effet un véritable cataclysme biologique pour l’avenir des hommes, une déflagration sans précédent dans l’histoire de toute l’humanité ?

En réduisant les différences entre vivant et machine, organique et artificiel, Marie représente une ouverture vitale dans toute société asphyxiée par une représentation hyper-déterministe du temps. Dantec rend hommage à Deleuze et Guattari puis justifie au passage l’existence des schizophrènes en réaction contre le développement technique des sociétés. Le schizophrène n’est-il pas le rappel de la fécondité de l’être, « l’identité n’étant qu’une variable provisoire » ? De nouveaux états de conscience s’offrent désormais à nous.
Babylon Babies est un livre passionnant, d’une richesse vertigineuse. L’écriture épouse les arabesques d’une liberté toujours en quête de nouveaux territoires. Une liberté au-delà des mirages scientifiques et de la simple causalité historique. Le lecteur se heurte ainsi de plein fouet à une « Onde (…) de choc en attente autour d’un point d’impact qui a déjà explosé et qui (…) se délecte de l’effet à venir… »

frederic grolleau

   
 

Maurice G.Dantec, Babylon Babies, Folio SF, 2001, 720 p. – 8,00 €.

 
     

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Michael Moorcock, Les Danseurs de la fin des Temps

Bienvenue au sein d’une communauté humaine que l’imminence de la Fin des temps n’affole nullement

Nombre d’auteurs ont un jour essayé d’imaginer ce que pourrait être la fin des temps. De la société normée au point d’en être figée à celle expérimentant les idées les plus folles, entre les communautés ayant tenté un retour aux anciennes mœurs et celles ayant viré à l’ultramécanisation – leurs membres devenant robot-dépendants ou techno-dépendants -, la plupart des récits ont pour moteur commun un sentiment humain : la peur de l’achèvement. D’où le besoin irrépressible de trouver une solution, quel qu’en soit le prix.
Michael Moorcock a pris un parti autre dans le cycle des Danseurs de la Fin des Temps. Le lecteur découvre un univers peuplé d’une centaine d’individus plus loufoques les uns que les autres, quasi-immortels et mus par un seul désir : s’amuser. Et pour cela tout leur est bon : le recours à une technologie qu’ils maîtrisent sans en comprendre le fonctionnement, leur méconnaissance du passé – leurs seules sources de savoir, incarnées par des cités savantes, étant devenues partiellement séniles – et leur amour des Beaux-Arts. Avec, de surcroît, l’aide de leur imagination délirante, étendue aux proportions d’une planète entière. Les modes passent, le burlesque reste, et l’éventualité d’une fin véritable les amuse beaucoup ! Pourquoi donc chercher un remède à une nouvelle expérience ? Forts de cette philosophie déroutante, les protagonistes continuent d’organiser d’immenses fêtes et d’attraper les visiteurs temporels les plus exotiques échouant dans les parages pour compléter leurs ménageries. Quand l’un des voyageurs temporels prêche la venue de la Fin des Temps, qui annihilera de fait toute la galaxie, nul ne s’affole. Mais l’enthousiasme général sera déclenché par la redécouverte de l’amour, grâce à une passion dévorante qui consume l’un de ces demi-dieux. Grisé par une demoiselle venue du XIXe siècle, Jherek Carnelian décide de la conquérir. Et bien des aventures s’ensuivent !

Fil conducteur du cycle : cette histoire d’amour somme toute banale, qui permet à l’auteur une confrontation presque scientifique de mœurs et de coutumes différentes, l’énonciation d’une philosophie de vie contradictoire, et une happy end pour le moins convenue ! Mais qu’importe l’intrigue, même si elle est bien menée. Michael Moorcock est bon conteur, on le savait déjà. Nul besoin de vanter son sens du tragique, de la tension dramatique ou de la construction habile. L’auteur d’Elric des Dragons n’avait nulle nécessité de prouver quoi que ce soit une fois ses galons acquis. On notera par contre que la vue optimiste, l’aspect anecdotique de la solution finalement trouvée et la leçon morale simple que l’on peut retirer de cette lecture sont fort intéressants. Car ce cycle a un mérite essentiel : il donne le sourire. L’auteur se joue d’un sujet au demeurant atroce et se permet une belle leçon d’humilité : on gagne à rester optimiste… pour ne pas dire insouciant. C’est une manière de revisiter le proverbe biblique « Aide-toi et le ciel t’aidera », autant que le placide « À chaque problème sa solution ». Le tout étant de garder sa bonne humeur – et une confiance aveugle en sa bonne étoile.

 

Ici, encore une fois, l’amateur de SF cherchera les références et autres clins d’œil perceptibles à chaque épisode. Un hommage particulier est rendu à Philip José Farmer, un autre grand monsieur adepte de la cohabitation des peuples et croyances de toutes les époques et de la liberté sexuelle poussé à l’extrême. On pointera néanmoins les petits travers que le découpage du texte met en évidence, qui agacent au bout d’un certain temps même s’ils respectent la narration et tombent juste. Ainsi, l’aspect moralisateur en est plus appuyé et le schéma narratif apparaît un peu trop clairement. Et quelle tapisserie supporte de laisser deviner sa trame sans que le motif en soit gâché ? Un peu de recul est nécessaire mais pas trop – sans quoi le pacte de lecture se fissure… En outre, le lecteur s’abstiendra de renvoyer les ouvrages à l’éditeur après avoir pointé les fautes restantes et les noms traduits différemment d’un volume à l’autre (le joli Gaf la Jument en Pleurs devenant l’insipide Gaf le Cheval en Pleurs). Mais une fois passés ces petits désagréments ( !), il est difficile d’oublier à quel point ce cycle est une oeuvre perspicace, tant les problématiques, fussent-elles parfois juste esquissées, restent d’actualité.

Reste à signaler aux fans d’Elric que si l’ambiance peut parfois rappeler celle de leur saga adorée, et bien que certains personnages puissent leur paraître familiers, les intrigues de palais et la cruauté ne sont pas du même acabit. À plus vaste échelle, ce cycle n’est pas de la Fantasy. Nul dragon à chercher, autre que métaphorique. L’albinos ténébreux n’est pas non plus au rendez-vous. Mais que cela ne les empêche pas de jeter un oeil dans ce monde-là, car Michael Moorcock s’est illustré dans plus d’un genre et sa vision baroque des derniers moments du monde mérite d’être découverte, ne serait-ce que pour les couleurs dont elle se pare.

anabel delage

   
 

Michael Moorcock, Les Danseurs de la fin des Temps (traduit par Elisabeth Gille), Gallimard coll. « Folio SF »,

-  Tome 1 : « Une chaleur venue d’ailleurs », Foilio SF n° 174, mai 2004, 288 p. – 5,30 €.
-  Tome 2 : « Les terres creuses », Folio SF n° 179, juin 2004, 270 p. – 4,10 €.
-  Tome 3 : « La fin de tous les chants », Folio SF n° 181, juillet 2004, 384 p. – 6,20 €.
-  Tome 4 : « Légendes de la fin des temps », Folio SF n°184, septembre 2004, 288 p. – 5,30 €.

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Roger Zelazny, Toi l’immortel

A la suite du cataclysme nucléaire des Trois jours, la Terre est devenue un champ de ruines où quelques humains essaient de survivre

Baltimore, USA, 1965 : Roger Zelazny, déjà auteur de plusieurs nouvelles de science-fiction, s’atèle à son premier roman en pleine guerre froide. Il ne s’agit donc pas d’un hasard si l’écrivain a choisi comme décor pour Toi, l’immortel un monde ravagé par la catastrophe atomique des « Trois Jours »… Dans ce futur apocalyptique, la plupart des Hommes se sont réfugiés sur les planètes possédées par les Végans, une civilisation extraterrestre qui a peu à peu pris le contrôle de notre Terre devenue un immense champ de ruines radioactives.
Parmi les quatre millions d’êtres humains qui s’acharnent à vivre dans cet enfer se trouve Conrad Nomikos. Nul ne connaît l’âge de ce personnage sombre et mystérieux, pas même sa compagne. Victime des radiations, il semble également qu’il ait eu plusieurs identités au cours de sa vie. Dont celle d’un héros du Grand Retour, un mouvement de résistance prônant la réappropriation de la Terre par les humains.

Occupant désormais le poste de conservateur du « musée » abritant les vestiges notre planète, il reçoit pour mission de servir de guide à Cort Myshtigo, un dignitaire végan en visite sous prétexte de mener une obscure étude historique. Mais dès le début du périple, une tentative d’assassinat vise Conrad Nomikos, puis une autre le Végan… 
Quel objectif secret poursuit donc l’extraterrestre à travers ce voyage ? Une occupation définitive de la Terre par les Végans ? La question place en tout cas le héros face à un dilemme : écouter ses anciens idéaux et supprimer Cort Myshtigo, ou, faute de preuves, le protéger des multiples dangers que recèle désormais notre planète. 

Les Hommes doivent en effet y survivre parmi des êtres mutants, des tribus cannibales, des monstres cauchemardesques, et même, tenez-vous bien : des vampires-araignées… Une opulence de « créatures » plus fantasques les unes que les autres qui donne au roman une ambiance aussi baroque que psychédélique. Au risque cependant de décourager les lecteurs les plus hermétiques à la science-fiction…

À travers la description de ce monde peuplé de demi-dieux et hanté par de sombres cérémonies païennes, Roger Zelazny fait de nombreuses allusions à la mythologie grecque, donnant ainsi au récit une ambiance de fin du monde. L’un des personnages note d’ailleurs à ce sujet : 
Lorsque l’humanité est sortie des ténèbres, elle a ramené une profusion de légendes, de mythes et de souvenirs de créatures fantastiques. Nous sommes en train de replonger dans le gouffre de ces mêmes ténèbres.

L’omniprésence de la violence vient également renforcer cette atmosphère. Les nombreuses scènes de combat se révèlent néanmoins répétitives et traînent souvent en longueur. Leurs issues s’avèrent, de plus, prévisibles : Conrad Nomikos possède en effet des pouvoirs proches de ceux d’un super-héros. Bien sûr, son instinct est infaillible, et son assurance teintée de cynisme finit même par le rendre peu attachant. En particulier lorsque ses pointes d’ironie et son sens de l’humour bon marché plombent les dialogues, au point de rendre ceux-là parfois dignes d’un mauvais polar.

Malgré ces défauts, Roger Zelazny, surtout connu pour le Cycle des Princes d’Ambres, démontre à travers ce premier roman au style inégal qu’il possède une imagination hors du commun. Toi, l’immortel obtiendra d’ailleurs en 1966 la plus prestigieuse récompense du genre, à savoir le prix Hugo, à égalité avec… le célébrissime Dune de Frank Herbert.
Autre preuve attestant de la qualité de cette œuvre de science-fiction : bientôt quarante ans après sa parution, le roman n’a pas démesurément vieilli. Exception faite, bien sûr, du sens de l’humour de son personnage principal…

charles dupire

   
 

Roger Zelazny, Toi l’immortel (traduit par Mimi Perrin), Folio SF, décembre 2004, 281 p. – 5,04 €.

 
     

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Serge Brussolo, Mange-monde

Délire catastrophiste ?… Bienvenue sur une Terre dont, grâce aux démons destructeurs des hommes, il ne reste presque rien

Délire catastrophiste ? Pessimisme galopant Cauchemar visionnaire ? Bienvenue sur une Terre dont, grâce aux démons destructeurs des hommes, il ne reste presque rien…

Sur cette Terre, seuls les enfants croient encore à la fable d’un monstre marin qui grignote les falaises et se nourrit des pays, Mange-monde. Le fait est que sur cette Terre, il y a comme un bourdonnement incessant, les sismographes s’affolent en permanence, les animaux sont déboussolés, la terre se lézarde : ce sont les signes avant-coureurs du bord du monde qui se rapproche, un peu plus chaque jour, faisant fuir les gens vers l’intérieur des continents. À mesure qu’on les évacue, les villes basculent dans la mer, les contours des cartes sont constamment remaniés. Dans ce grand exode qui n’en finit pas et où on n’a plus rien à soi a grandi Mathias. Maintenant il sait la terrible vérité sur Mange-monde.

Mange-monde est un autre nom pour la guerre nouvelle façon. Des bombes propres sans radiations ni virus qu’on a jetées dans la mer, et qui transforment progressivement la Terre en une planète liquide. En attendant, la France n’est plus désormais qu’un semis d’atolls, des morceaux numérotés où les habitants survivent dans la nostalgie d’avant, accrochés à leurs sentiments d’avant. Ces terres désolées ont inspiré aux autorités un nouveau métier : la sculpture d’atoll à la dynamite, un art qui a pour mission de redonner un visage prestigieux aux contours côtiers. On taille et on retaille les atolls, et comme dans tout art, de nouvelles écoles naissent. Après le réalisme académique où Mathias s’est fait une belle notoriété viennent le surréalisme, le cubisme… Avec le vent qui tourne, vient la fatigue. Mathias émigrera-t-il omme beaucoup vers la Lune, devenue le monde sec de l’avenir ?

Lorsque la terre ferme devient une notion qui fait rire, et lorsqu’on ne se sent pas la fibre interplanétaire, il reste le rêve. Pour Mathias, c’est l’éveil à une vocation aux antipodes d’un art explosif, qu’il tentera de réaliser en partant à pied sur la mer vers l’île mythique des Têtes molles. Parce que, oui, la mer est devenue caoutchouteuse, on peut marcher dessus ! Cette image nous fera-t-elle avaler l’allégorie funèbre tissée par Brussolo d’un monde défiguré par la guerre ? Brussolo est un auteur très prolifique puisqu’il a à son actif plus de 150 romans dont plusieurs primés. Si celui-ci paraît trop effrayant ou trop glauque, on peut toujours voyager dans son œuvre à la recherche de sujets moins déprimants.

c. d’orgeval

   
 

Serge Brussolo, Mange-monde, Gallimard coll. « Folio SF », 2004, 160 p. – 4,10 €.

 
     
 

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Stanislas Lem, La Cybériade

Stanilas Lem apporte ici une nouvelle démonstration de son immense talent, mâtinant d’humour un réseau serré de références littéraires

Trurl et Clapaucius sont les deux constructeurs cosmiques les plus sérieux qui soient. Leur renommée s’étend dans toute la galaxie et nombre de monarques ont déjà fait appel à eux. Munis d’un savoir immense, curieux et efficaces, les deux compères sont sans cesse en quête de nouveaux défis à relever, de nouvelles créations à mettre en oeuvre et rien ne les effraie. Ils sont aussi de grands philosophes, d’excellents conteurs et des donneurs de leçons facétieux. Mais l’aspect le plus agréable chez eux est leur humour. Ce dernier leur permet d’aborder n’importe quelle situation et de s’en sortir en la rendant drôle. Leurs aventures les conduisent d’un bout à l’autre de l’univers ou à s’affronter l’un l’autre, à moins qu’ils ne doivent se défaire de leurs propres inventions, devenues trop pénibles ou qui développent une fâcheuse tendance à prendre conscience d’elles-mêmes et à se révolter.
On les découvre embarqués dans des histoires invraisemblables, rusés et parfois pingres, mauvais perdants – puisqu’ils ne peuvent pas avoir tort ! – ou sensibles et tendres. Personnes adulées ou détestées dans leur pays, selon la quantité d’ennuis que leurs inventions provoquent chez leurs concitoyens, ils poursuivent inlassablement leur recherche de savoir. Et ces grands enfants ne cessent de s’émerveiller de leurs trouvailles.
En dévoiler plus serait gâcher le plaisir de la découverte, aussi, le lecteur répondra sûrement à leur petite annonce, rédigée en ces termes :
Deux éminents constructeurs recherchent occupation bien rémunérée correspondant à leurs capacités, de préférence à la cour de quelque roi fortuné, gérant son royaume ; conditions à débattre.

L’univers de Stanislas Lem est un magnifique hommage au Don Quichotte de Cervantès et à la science. Son texte est tour à tour poétique, drôle et emmène le lecteur où la fantaisie des deux génies les porte… c’est-à-dire aux confins de la galaxie. Les royaumes se succèdent et ce n’est pas sans rappeler un autre grand nom de la littérature, à savoir Cyrano de Bergerac et son Voyage dans la lune, puisqu’on retrouve le champ de la critique sociale et les mêmes stratagèmes, avec ce qu’ils ont de burlesque et de réfléchi à la fois. On se délecte surtout des passages brillants où la science se fait poème et investit les contes philosophiques. C’est toute une tradition romanesque dont s’inspire ce grand auteur, bien qu’aujourd’hui ces modes narratifs très hyperboliques soient d’usage moins courant, et deviennent peut-être moins accessibles. Ce livre mérite d’être lu, même si l’on ne connaît pas les classiques auxquels l’auteur se réfère. Il n’en reste pas moins que Stanislas Lem est à la science-fiction ce que Terry Prachett est à la Fanstasy : un écrivain brillant, doté d’une culture immense, jouant à décaler les références et les hommages (directs ou non), à les croiser pour les mettre en valeur et adresser autant de clins d’œil au lecteur. Celui-ci doit faire preuve de finesse pour trouver parfois des clés subtiles avant d’arriver à deviner quelle peut bien être la source.

Stanislas Lem va, jusque dans la structure, chercher la parodie tout en restant très pince-sans-rire, et s’il n’était pas polonais, on pourrait le croire anglais tant son sens de la dérision est proche de l’humour british. Mais pouvait-on s’attendre à autre chose de la part de quelqu’un qui permet à un de ses personnages d’inventer une machine à créer tous les mots commençant par la lettre « n », sans oublier le néant ?!

anabel delage

   
 

Stanislas Lem, La Cybériade (traduit par Dominique Sila), Gallimard coll. « Folio SF », n°193, 2004, 360 p. – 6.80 €.

 
     
 

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Philip K. Dick, Coulez mes larmes, dit le policier

Un homme se réveille un matin dans une chambre d’hôtel miteuse, privé de son identité… Un homme se réveille un matin dans une chambre d’hôtel miteuse, privé de son identité : hier encore, Jason Taverner était un présentateur de télé adulé, crooner à ses heures, dont le show hebdomadaire fédérait des millions de spectateurs. Mais désormais, plus personne ne le reconnaît, pas même sa maîtresse, la chanteuse Heather Hart, appartenant elle aussi à la race supérieure des six. Ce matin-là, donc, il n’est rien et son existence a été effacée des données du fichier central. Les tentatives de Jason pour comprendre ce qui s’est passé et retrouver les preuves matérielles de son existence antérieure constituent l’argument principal du récit.

Pourchassé par les pols (forces de l’ordre) – un homme sans identité est une non-personne – il fait des rencontres troublantes : une jeune femme hystérique, une nymphomane vieillie, et surtout le général de police Felix Buckman, collectionneur et sentimental. Coulez mes larmes, dit le policier a paru en 1975 dans une collection obscure : le texte avait subi de nombreuses coupures et l’ensemble était plutôt incohérent, comme l’explique Gérard Klein dans la préface.

Redécouvert dix ans plus tard, ce roman orchestre les leitmotive pessimistes de Dick : annihilation de l’identité par la peur, incommunicabilité irréversible entre les êtres, système sociétaire fascisant à outrance… etc. Mais l’on est frappé de constater combien l’intrigue, ici, ne sert qu’à camoufler un propos dont la noirceur dépasse les artifices éculés d’un bon récit de science-fiction. Et ce refus de tout manichéisme apparaît clairement dans la personnalité des deux protagonistes : Jason Taverner, destiné par sa race à être un super héros, reste un bellâtre suffisant rendu esclave de l’audimètre. Son obsession de l’apparence (sa taille fine ne lui permet-elle pas de s’habiller mannequin ?) rend sa quête d’identité pathétique et alors qu’il s’évertue à incarner l’innocent en fuite, son épaisseur psychologique de papier à cigarette nous éloigne de son sort. Face à lui, le personnage du policier Buckman a de quoi surprendre, philatéliste délicat, citant les élégies de Thomas Gray et vivant avec sa sœur jumelle dont il a eu un fils.

À la fin du récit, Buckman, fatigué de tout, se jette en pleurant dans les bras d’un inconnu devant la pompe à carburant d’une station-service glauque. Le dénouement, loin d’être spectaculaire, renvoie chaque personnage à sa peur de vieillir et le fantôme de la sœur jumelle morte de Dick plane une fois de plus sur le constat désolant d’une solitude forcément ontologique. Ces éclats de désenchantement, Dick les distille tout au long du récit, dans la bouche des uns ou des autres, avec parfois une maladresse touchante : Je pense – c’est une idée qui me vient – que l’on peut éprouver effectivement de l’amour, peut-être simplement une sorte d’amour, pour un auteur quand on entre en contact avec lui par le truchement d’un livre. Mais il ne le saura jamais. Surtout s’il est mort. (…) Il suffirait d’une seule personne habitant un petit bled perdu, complètement paumé, à un moment précis. Alors, l’auteur vivrait à nouveau fugitivement dans l’esprit de cette personne. Ce serait une sorte d’amour rare qu’on ne voit pas souvent.

sarah cillaire

Philip K. Dick, Coulez mes larmes, dit le policier (1974), Robert Laffont, 1985 – 7,50 €.
Disponible en édition de poche : 10 / 18 « Domaine étranger », 2002, 308 p. – 7,80 €.

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Paul J. McAuley, Les conjurés de Florence

Subtil mélange d’humour, d’enquête policière et de réflexion historique, McAuley nous offre un voyage à ne pas manquer

A l’occasion de la visite du Pape et du peintre Raphaël, dignes représentants d’une Rome rivale et jalouse en ce début de XVIe siècle, des meurtres incompréhensibles et mystérieux viennent perturber les réjouissances organisées par la ville de Florence et orchestrées par Vinci, le Grand Ingénieur. Le jeune peintre apprenti Pasquale va rapidement se trouver embarqué malgré lui dans cette ambiance trouble et fascinante des complots de palais, du pouvoir et même de la magie noire aux côtés d’un chroniqueur politique transformé pour l’occasion en enquêteur rusé, et répondant au nom de …Machiavel !

Toute l’audace de ce roman de Paul J. McAuley prend sa source dans ce pari incroyable : à quoi ressemblerait cette Renaissance italienne si Léonard de Vinci, ingénieur visionnaire et artiste génial, s’était entièrement détourné de l’art pour ne se consacrer qu’à l’invention et la réalisation de ces machines entrevues dans ses carnets ? De cette simple option, McAuley nous présente un autre monde possible où Florence devient un personnage à part entière et où l’esthétique de la Renaissance prend les couleurs sombres de la révolution industrielle. L’idée est originale, séduisante, parfois impertinente dans ses choix, comme ce Machiavel déchu, alcoolique et cynique, devenu un simple chroniqueur à La Gazette de Florence , et dont  » la soif n’admet aucune générosité « .

On plonge avec un vif plaisir dans cet ensemble coloré et dynamique dont les rebondissements continus nous entraînent dans les bas-fonds de Florence au coeur des palais fortifiés où  » La guerre n’est que la concurrence commerciale poussée à l’extrème « . Mais le meurtre de l’assistant de Raphaël, puis de Raphaël lui-même, vont très rapidement menacer les relations entre les deux villes rivales, sur fond de conflit savonaroliste et de guerre avec l’Espagne. Quel rôle joue alors l’intriguant Salai, le giton de Vinci ? Et que vient faire l’étrange Gustiniani, aux pratiques on ne peut plus obscures ? L’enjeu est-il commercial, politique ou les inventions de Vinci sont-elles au coeur de ces complots, comme peut le laisser supposer l’affirmation de Salai :  » Nous allons tous vous éclipser en capturant la vraie lumière du monde  » ?

L’intrigue se déploie dans un décor riche de pigments, d’artifices et de machines incroyables, le tout teinté d’une réflexion captivante sur le rapport de l’art et de la technique, sur le Progrès. L’auteur s’amuse visiblement avec cette histoire et ces personnages célèbres qu’il malmène. Cette liberté impertinente donne à ce roman une atmosphère unique et fascinante, entre histoire, fiction et grandes réflexions contemporaines. Par ce subtil mélange d’humour, d’enquête policière et de réflexion historique, McAuley nous propose un voyage à ne surtout pas manquer.

frederic grolleau

   
 

Paul J. McAuley, Les conjurés de Florence, Gallimard « Folio-SF », 2004, 495 p. – 7,30 €.

Première édition : Denoël, 1998, 367 p.

 
     

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