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Entretien avec Jean-Michel Truong

« Il est temps que nous en finissions avec l’idée d’une liberté totale : nous ne sommes libres que dans le cadre de ce que permettent les lois de la physique. »

F.G – A vous lire, l’homme a usé ses dernières cartouches et l’intelligence qui l’a habité cherche maintenant un support autre qu’organique pour poursuivre son étonnante odyssée aux confins de l’univers. Votre essai est la version « sérieuse »et référencée de cris d’alarme déjà lancés dans deux romans précédents concernant les relations homme-logiciels. Pourquoi avoir suivi cet ordre-ci : romans-essai et non l’autre : essai-romans ?

J-M. T. : En réalité, la réflexion qui débouche aujourd’hui sur « Totalement inhumaine » a commencé bien avant que je n’envisage d’écrire, à l’époque où – dans les années 80 – j’étais impliqué à fond dans le développement de l’ intelligence artificielle en France. Ma tentation première fut donc d’écrire un essai sur le sujet, et j’avais d’ailleurs conçu un plan très détaillé et rédigé de copieuses notes à cet effet. Et puis, je ne sais pourquoi, lorsqu’à deux reprises l’opportunité me fut donnée de poser mon sac et d’écrire, ce furent des fictions qui me vinrent sous la plume. Après la publication du « Successeur de pierre » en revanche, c’est tout aussi naturellement que je me suis mis à cet essai. L’événement déclenchant a été la débâcle de la « netéconomie » qui vérifiait de façon quasi expérimentale mes idées sur la façon dont nous devenons, insensiblement, « la chose de choses inertes ». Après-coup, je suis persuadé que c’était le bon cheminement, et que ces vingt années de cave étaient nécessaires à la maturation de ces idées.

F.G : Vous êtes vous-même une figure pionnière en France des applications de l’intelligence artificielle et savez de quoi vous parlez en évoquant le développement de cette discipline. Mais pourquoi en dénoncer le danger après l’avoir si longtemps côtoyé : prise de conscience tardive ou aveuglement issu de l’aura du Successeur ?

J-M. T. : Cette prise de conscience n’aurait certainement pas eu lieu si je n’avais eu le parcours que vous rappelez. Il en va du Successeur comme des autres espèces vivantes : on ne les connaît vraiment qu’au terme d’un long compagnonnage. N’oubliez pas par ailleurs que le Successeur ne nous est vraiment apparu que depuis peu – et que nombreux sont ceux qui, en dépit de ses manifestations de plus en plus tangibles, nient encore son existence.

F.G : Lorsqu’on lit les premiers chapitres de votre essai, on est amené insensiblement à opérer une redoutable confusion entre vie et intelligence, les deux termes paraissant alors synonymes. Doit-on en inférer que la sorte d’élan vital dont vous cherchez à mesurer le déploiement au fil des siècles devait nécessairement, pour survivre, « persister dans son être », s’acoquiner à une forme d’intelligence ? Jusqu’à quel point ces deux entités se rejoignent-elles selon vous ?

J-M. T. : Elles ne se « rejoignent pas » – tels deux êtres qui décideraient, face à un sort contraire, de faire cause commune – elles sont une seule et même chose : L’intelligence est une propriété de la vie, qui à son tour est une propriété de la matière. Autrement dit, la vie et l’intelligence sont à mes yeux des propriétés de la matière, qui apparaissent nécessairement à un certain stade d’organisation de cette dernière. F.G : Avez-vous été influencé par d’autres philosophes que Chardin dans l’élaboration de vos oeuvres ?

J-M.T. : J’ai trouvé après coup des similarités – mais aussi des divergences fondamentales qu’il serait trop long d’exposer ici – avec le concept de « volonté » chez Schopenhauer et ceux de « volonté de puissance » et de « surhumain » chez Nietzsche. Mais ce n’est qu’après coup, et je ne peux donc parler d’influence, du moins directe. S’il est des influences que je revendique, en revanche, c’est celle de la méthode généalogique de Nietzsche et – ai-je besoin de le préciser ? – celle de la biologie du développement. Quant à Chardin, je n’ai vraiment compris son « point oméga » qu’alors que je rédigeais la dernière version du « Successeur de pierre » dont il est un des personnages. Mais si je partage souvent son analyse, j’annonce dès la fin du chapitre 2 mon désaccord complet avec sa conclusion : alors que son Monde converge vers un point – le visage aimable et aimant du Christ – le mien se distribue en un réseau – la figure « totalement inhumaine » du Successeur.

F.G : Vous mettez à jour des thèses pointues concernant la biologisation, la sexualité et la prédation des agents logiciels du réseau internet ou « e-gènes ». Pour certains scientifiques, ces théories ont encore une connotation très SF – appellation que vous contestez par ailleurs, appliquée à vos textes. Quand prendra-t-on au sérieux en France cette menace du transbordement du Successeur, menace » valant pour nos contemporains et nous-mêmes, voués à être dépassés par cette intelligence sans accompagner sa parousie ?

J-M. T : Qu’il soit bien clair qu’il ne s’agit pas à mes yeux d’une « menace » mais au contraire d’une « immense espérance », bien que « totalement inhumaine ». Du succès de ce « transbordement » dépend qu’il y ait de la conscience dans l’univers après que nous n’y serons plus. Quant à savoir quand la réalité de ce transbordement sera prise au sérieux, je ne me fais pas d’illusion. J’énonce au début du livre trois conditions préalables à cette prise de conscience : accepter que la vie soit un processus multimédia, renoncer à l’anthropocentrisme, et renoncer à nous prendre pour Zeus Pancreator. Nous n’en prenons guère le chemin.

F.G : Pouvez-vous préciser ce qui se cristallise dans cette dernière expression, Zeus Pancreator ?

J-M. T : Il personnifie le mythe de la toute-puissance de la volonté et de la raison qui conditionne nos scientifiques, nos ingénieurs et nos « managers », et les empêche de voir que des événements autrement déterminants que ceux dont ils se prétendent les causes – comme l’épiphanie du Successeur – adviennent « à l’insu de leur plein gré ».

F.G : Vous consacrez de longs développements dans votre essai à l’histoire du développement de l’intelligence artificielle, l’importance des « mèmes » dans l’ancrage de la vie sur Terre. En passant au prisme du Successeur guerres mondiales, industrialisation de masse, essor du web, nouvelle économie « Folie dot.com » et droit au bonheur, vous décrivez une irréfragable « biodicée ». Soit une justice inhérente à la croissance de la vie qui semble justifier a posteriori – au détriment de l’humanité ! – ce qui a eu lieu au nom d’un développement nécessaire pour l’intelligence. Que devient la liberté de l’individu ou de la raison face à ces « ruses » du Successeur ?

J-M. T. : Il est temps que nous en finissions avec l’idée d’une liberté totale : nous ne sommes libres que dans le cadre de ce que permettent les lois de la physique. Nous pouvons ruser avec elles – comme avions et fusées rusent avec les lois de la gravité – et ainsi exploiter au maximum l’espace de liberté qu’elles nous laissent, mais celui-ci n’est pas infini. Au fond, je ne fais que poser l’antique question des philosophes : que nous est-il permis d’espérer ? Peut-être l’exacte perception de nos limites nous conduira-t-elle à reconsidérer nos relations avec le reste de la nature et nos responsabilités à son égard.

F.G : Si l’on suit le tableau sombre que vous évoquez, l’humanité est en quelque sorte passée « à côté de la plaque », n’ayant pas su exploiter la puissance qui se présentait à elle pour oublier ses vieux démons (pouvoir, domination, violence) et évoluer en sa compagnie. Témoin le désordre de la « net-économie » qui précipite la catastrophe. La « téléportation » du Successeur dans le minéral prendra bien encore quelque temps : quelle solution demeure aux hommes de bonne volonté afin d’enrayer le processus létal ?Que pouvons-nous espérer dans le voisinage du Successeur ?

J-M. T. : C’est l’objet de la conclusion de « Totalement inhumaine ». Ne pouvant enrayer son développement, les humanistes ne pourront que tenter de limiter la souffrance qu’il engendre. Pour l’immense majorité d’entre nous – qui forme ce que j’appelle le « Cheptel » – cela passe par la généralisation des soins palliatifs aujourd’hui réservés aux mourants.

F.G : Tout cela n’est guère optimiste. Savez-vous si le film « IA » de Spielberg , consacré à l’intelligence artificielle, abonde dans le même sens que vous ?

J-M. T : Pour ce que j’en ai appris – n’ayant pas moi-même vu le film – c’est tout le contraire !

Propos recueillis par Frederic Grolleau le 10 juillet 2001

   
 

Jean-Michel Truong, Totalement inhumaine, Les empêcheurs de penser en rond, 2001, 219 p.

N.B : Le film I.A de Spielberg, adapté du scénario de Kubrick à partir de la nouvelle de Brian Aldiss (« I.A Intelligence artificielle », Métailié, 2001), est sorti sur les écrans en France le 24 octobre 01.

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Jean-Michel Truong, Eternity express

Un thriller entre Runaway train et Soleil vert !

Train de vie pour l’enfer

Plaisir toujours reconduit et jamais démenti (pour l’instant !) que de retrouver, avec à chaque fois un livre fracassant, Jean-Michel Truong. D’autant qu’avec Eternity express, l’auteur nous invite ensuivre en caméra subjective un héros moins propre sur lui que ceux de ses précédents ouvrages. S’il y avait bien en effet des êtres intègres et des traîtres à la cause (humaine) dans Reproduction interdite et Le Successeur de pierre, il semble que ce roman-ci fasse une place plus large au scepticisme sinon au désespoir pur et simple quant à l’avenir de la population humaine sur notre bonne vieille Terre.

Ces cris d’alarme impeccablement documentés qui font le sel de ses romans, on a l’habitude les lire avec une felix culpa sous la plume de Truong. Encore cet Eternity express, moins épais que les précédents, est-il plus radical, plus extrême à sa manière. Les épigones de l’auteur ne manqueront pas d’y voir une synthèse de son sens de l’anticipation et de ses thèses d’essayiste (Totalement inhumaine) Car, question du clonage, logique de la survie de l’esprit, éternel combat de la forme et de la matière, hantise de la corruption, délire de l’imagination et zest de spiritualité chinoise, c’est bien de tout cela qu’il s’agit dans ce livre. L’histoire, a-t-on envie d’écrire, en est des plus simples. De cette simplicité qui dans bien des cas, notre Histoire l’atteste à maint égard, confine à la tragédie. Un train emmène depuis Paris vers la Chine, à destination de Cliffort Estates, les papyboomers de la  » Bubble-generation  » de l’après-guerre que L’Europe n’est plus en mesure de prendre en charge.

A cause d’une démographie galopante et de la folie dot-com des venture-capitalists qui a mis à bas l’économie occidentale, l’Union européenne s’est en effet vue contrainte au début des années 2000 à voter la « loi de délocalisation du troisième âge », laquelle emmène derechef nos anciens dans le pays d’accueil chargé de leur garantir à des prix abordables les meilleurs traitements possibles. Utopie entre toutes ou panacée palliative au business plan implacable, la ville chinoise de Clifford Estates est le terminus d’un voyage imposé à des parents-surplus par leurs propres enfants, et dont le menu quotidien nous est présenté par les yeux de Jonathan Bronstein, docteur ayant anticipé avant tous la manne céleste des thérapies anti-viellissement et exploité au possible la hantise de la mort chez ses concitoyens. Au coeur de ce thriller entre Runaway train et Soleil vert, le scandale de l’Eternity rush, start-up ayant émergé en pleine folie de la net économie et qui promettait à chacun  » l’élixir de jouvence  » à même de déjouer les griffes de la mort… énième  » pompe à fric  » dont Truong démonte avec un plaisir évident les rouages, pour autant qu’il ne fait jamais qu’extrapoler ici sur les terres du roman ce qu’il a avancé de manière pragmatique dans son dernier essai.

Comme on s’en doute, et c’est tout l’intérêt de cet opus que de résider moins dans un intenable suspense crescendo que dans son décryptage à rebours, ce voyage – sans retour – est un chemin (ferré) de croix mais aux calvaires soigneusement dissimulés. De fait, on a l’impression que l’écriture de Truong se fait de plus en plus cinématographique au fil des romans et il qu’il y a un peu de l’ombre, moite et glauque, du train de l’ Europa de Lars von Trier dans cet Express, que rythment par contraste les fulgurances nostalgiques (au sens propre) de la Prose du Transsibérien d’un Blaise Cendrars. Et l’auteur de gratter là où ça fait mal : la supposée  » tradition chrétienne et humaniste de l’Europe « , le pouvoir macroéconomique de la médecine high tech.

Quand expropriation avalisée et déportation banalisée riment avec l’ultime stratégie des « derniers humanistes d’une ère inhumaine », vous êtes embarqués dans un train pour l’enfer qui rappelle la triste propension des hommes , invariablement, à répéter ce qui les détruit. C’est là un secret de Polichinelle ? Alors ça tombe bien car avec Eternity express, on connaît désormais le nom de la ville-Potemkine où ce dernier habite.

frederic grolleau

Jean-Michel Truong, Eternity express, Albin Michel, 2003, 300p – 19,50 €. 

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