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Naissance du fantôme, une anthologie

Une anthologie délectable qui se propose de mettre en évidence le nouveau fantôme qui naît en littérature aux environs de 1870

Il faut d’emblée, et avant tout autre considération, louer la conception de l’ensemble : son architecte Jean-David Jumeau-Lafond s’y comporte en guide de premier choix, qui prend soin de préciser son projet dans une brève introduction d’une rare qualité, aussi concise que riche et pertinente. Il y explique notamment qu’il ne s’agit pas de dresser ici la taxinomie des différentes formes que l’homme, au fil de son histoire, a pu donner au fantôme en tant qu’agent de l’au-delà, ni d’analyser les rôles que les arts ont assigné, au cours de leur histoire, à cette figure pour le moins difficile à décrire, à qualifier. Non, son propos sera beaucoup plus… chirurgical, si l’on peut oser le mot : il remarque avec finesse qu’aux alentours des années 1870 / 1880 un fantôme nouveau prend place dans la littérature ; un fantôme qui cesse d’être un simple ingrédient narratif mais devient, en quelque sorte, un manifeste idéologique, vecteur des conceptions et des interrogations philosophiques des écrivains et poètes.

Au lieu de défendre sa thèse par le moyen d’un essai de type universitaire, il invite à plonger directement dans la matière première de sa réflexion : les textes. Il n’y a pas lieu, ici, de discuter ses choix : la constitution d’une anthologie comporte toujours une part d’arbitraire, a fortiori quand elle n’a pas d’ambition scientifique ; elle reflète la sensibilité de son concepteur et s’apparente à une visite sommaire de sa bibliothèque privée. Ainsi que nous le remarquions plus haut, Jean-David Jumeau-Lafond est un guide parfait : chaque texte est introduit par une présentation rapide qui précise bien en quoi il s’inscrit dans le projet qui a gouverné à la préparation de l’anthologie. L’on ne perd ainsi jamais de vue que nous avons entre les mains un tout cohérent qui entend mettre en évidence la signification particulière que prend le fantôme dans les dernières décennies du XIXe siècle – une fin de siècle à la fois symboliste et scientiste, pleine d’incertitudes, de contradictions, et qui porte la marque d’une certaine détresse métaphysique.

L’on commence sa visite en terrain connu – les deux premiers textes sont signés respectivement Edgar Alan Poe (« Morella ») et Villiers de l’Isle-Adam (« Véra »), deux auteurs qui rayonnent encore dans notre paysage littéraire et dont le nom n’a pas été réduit au flou avec les années. Mais ce n’est pas cette notoriété seule qui leur vaut d’ouvrir les portes de cette anthologie : l’on reconnaît vraiment dans chacune de ces nouvelles ce fantôme métaphysique que traque Jean-David Jumeau-Lafond – la métaphore de cette âme que l’homme du temps est en train de perdre dans son ivresse matérialiste. Et aussi bannière brandie en réponse à l’esthétique naturaliste.
À travers les neuf nouvelles réunies ici – les trois derniers textes du recueil relèvent du témoignage, de l’analyse – et par-delà le style propre à chaque auteur, on perçoit très clairement un art commun de faire vibrer au creux des mots cet Ailleurs dont participe le fantôme, une façon de guetter puis de circonvenir par l’écriture les palpitations secrètes de l’inerte – meubles, bibelots… – qui n’appartiennent qu’à cette époque et à ses poètes. À travers ces textes s’esquisse aussi, outre la variété des figures fantomatiques, le portrait du « côtoyeur » de fantômes – un véritable type littéraire : enclin à la solitude, en proie, souvent, à un grand désarroi psychologique, il vit détaché des contingences de la vie quotidienne, il se voue à l’étude, à la lecture, à la rêverie. En d’autres termes, il est déjà, avant même d’être confronté aux fantômes, comme à mi-chemin entre l’ici-bas et l’Au-delà.

Pour clore son recueil, Jean-David Jumeau-Lafond quitte le terrain de la prose de fiction pour le témoignage et l’analyse – un récit de Gustave Boucher rapportant une séance de spiritisme chez Huysmans puis deux textes traitant de la photographie naissante, l’un écrit récemment par Jean-Pierre Avice, l’autre dû à Jules Bois, un écrivain dont l’œuvre se déploie à la charnière des XIXe et XXe siècles. Notre chasseur de fantômes fin-de-siècle montre ainsi combien ceux-là sont ambivalents : convoqués à l’envi par les tenants d’un idéalisme esthétique et philosophique, ils le sont tout autant par les adeptes de la science-reine qui cherchent par tous les moyens à leur donner corps grâce aux nouveautés techniques mises à leur disposition – ici en l’occurrence la photographie.

L’on regrettera que l’agréable et légère déambulation textuelle que propose Jean-David Jumeau-Lafond ne se prolonge pas davantage ; l’on eût aimé poursuivre encore longtemps cette exploration de l’intangible par l’intermédiaire de ces auteurs fin-de-siècle dont la plume vibra si fort au diapason de l’au-delà, avec une intensité telle qu’elle nous émeut encore aujourd’hui. L’on aurait d’autant plus apprécié de continuer ce voyage littéraire qu’il est animé avec finesse et intelligence, que le savoir y est dispensé avec clarté, et que les notes, références et introductions, au lieu d’ensevelir les textes, de les déflorer, les mettent parfaitement en valeur. Remarquons enfin que beaucoup des textes rassemblés ici sont aujourd’hui inaccessibles au grand public hors de ces pages ; l’on entraperçoit ainsi un peu des immenses chantiers de résurrections littéraires qu’il faudrait entreprendre tant sont nombreux les écrivains de jadis qui ne méritent pas la chape de silence sous laquelle ils sont enfouis…

Auteurs convoqués dans ce recueil :

– Edgar Alan Poe, « Morella » in Histoires extraordinaires
– Auguste Villiers de L’Isle-Adam, « Véra »
– Jean Lorrain, « Réclamation Posthume »
– H. Kistmaeckers, « L’heure du sang »
– Edouard Dujardin, « Le Dharana » et « Un testament »
– Camille Mauclair, « Naissance de fantômes  »
– Georges Rodenbach, « La Chambre parallèle »
– Victor-Emile Michelet, « L’inquiétante rose »
– Gustave Boucher, « Une séance de spiritisme chez J.K Huysmans »
Annexe : la photographie et les fantômes.
– « Marville et les fantômes du réel », par Jean-Paul Avice
– « Une visite chez Hypolyte Baraduc », par Jules Bois

isabelle roche

   
 

Naissance du fantôme, une anthologie présentée par Jean-David Jumeau-Lafond, La Bibliothèque, coll. « Les Billets de la Bibliothèque », 2002, 198 p. et 7 illustrations – 14,50 €.

 
     
 

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Anthologie, Le haschich : De Rabelais à Jarry, sept écrivains parlent du haschich

Ce Librio vise à réconcilier les fumeurs de joints et la littérature classique, à rapprocher culture et contre-culture…

De Rabelais à Jarry, sept écrivains parlent du haschich

Cannabis Indica ou Sativa ? Qu’à cela ne tienne : qu’ils soient tous deux bannis ! Et voici comment une grande partie du monde se prive des bénéfices d’une des plantes les plus utiles.

Comme l’expose en détail la préface de ce petit recueil traitant des liaisons inspirées entre le cannabis et la littérature, le chanvre a pourtant accompagné le développement humain depuis des millénaires. Médicament ancestral pour les Chinois, denrée sacrée en Egypte pharaonique, sa variété Sativa, non psychotrope, était largement cultivée en France au Moyen Age pour ses fibres servant à fabriquer les textiles, les cordes, le papier…

N’est-ce pas ironique d’apprendre que la première Bible de Gutenberg était imprimée sur du chanvre, tout comme le premier drapeau des Etats-Unis en était confectionné ?

Quant à la variété Indica, ses pouvoirs, qui lui valent de figurer dans la composition de potions et élixirs magiques depuis son importation probable par les croisés au XIe siècle, la désignent aussi comme cible de l’inquisition pour motif de sorcellerie. Equivoque, la plante entre et sort des dictionnaires et encyclopédies au fil des siècles, jusqu’à ce que, peu après la campagne d’Egypte, Napoléon Bonaparte déclenche ouvertement les hostilités par un édit de 1800, interdisant sa consommation. L’histoire du Vieux de la Montagne et de sa secte d’haschichins, racontée par Marco Polo en 1298, refait alors surface dans sa forme dramatisée : le mythe des assassins avec son étymologie contestée mais tenace.

Pour faire suite à son prologue bien documenté, Damien Panerai a rassemblé et commenté, sept textes parfois méconnus, écrits entre 1546 et 1897 sur le thème du haschich. Rappelons que si d’autres pays d’Europe ont assoupli leurs positions en appliquant une certaine tolérance, cette substance est toujours illicite en France, et fait l’objet, aujourd’hui plus que jamais, de discours contradictoires. Une mise en contexte littéraire et historique peut apporter un éclairage plus nuancé sur cette actualité à dominante sécuritaire.

L’auteur de cette anthologie a su équilibrer les perspectives en choisissant des textes aux formes très diverses : « Rabelais livre une énigme aux allures de traité d’herboristerie. Nerval opte pour le conte orientaliste, Gautier écrit un récit autonome proche du fantastique, Dumas au contraire un chapitre romanesque qui révèle un nouveau visage du personnage de Monte-Cristo (…), Baudelaire un essai philosophique, Rimbaud des poèmes en prose, Jarry enfin utilise la forme dialoguée. » Et ceux qui imaginent, sans les avoir lus, pouvoir compter sur une bénédiction totale des écrivains du passé risquent fort d’être surpris. En effet, sans pour autant se complaire dans des discours liberticides, les auteurs ne sont pas unanimes sur les effets de cette fascinante plante.

Si Rabelais, dans un extrait du Tiers Livre traduit pour l’occasion en français moderne par Damien Panerai, vante haut et fort les mérites du mystérieux Pantagruelion, Gautier, Baudelaire et Dumas décrivent dans leurs textes, rédigés après coup, des effets surprenants, déployés sur un éventail allant du merveilleux au sordide. Si les « divines confitures » ont le pouvoir de les plonger dans « des abîmes de délices », de libérer l’imagination en correspondances nouvelles, de jouer avec l’espace et le temps, de déclencher le rire et même d’approcher la divinité, la folie n’est pas très loin dans les craintes de certains. Plus proche des interprétations actuelles (comme l’humour décalé du film La Beuze par exemple), le délire collectif mis en scène par Alfred Jarry dans « Les propos des assassins » sonne aussi vrai qu’une soirée fumette chez Joey Starr diffusée sur Canal +.

Seul regret, l’absence d’un véritable extrait des notes commentées d’Henri Michaux, pourtant évoqué dans la préface. Forcément, un auteur ayant pour intention : « Trois opérations majeures : espionner le chanvre. Avec le chanvre espionner l’esprit. Avec le chanvre s’espionner soi-même. » pour aboutir à la conclusion « Les drogues nous ennuient avec leur paradis. Qu’elles nous donnent plutôt un peu de savoir. Nous ne sommes pas un siècle à paradis. » méritait une voix plus importante au chapitre.

Finalement, ce petit ouvrage Librio vise à réconcilier les fumeurs de joints et la littérature classique, à rapprocher culture et contre-culture, à fertiliser les esprits avec de belles lettres : un objectif honorablement atteint.

Sommaire :
Rabelais, « Enigme du Pantagruelion » in « Le Tiers Livre »
Dumas, « Confitures divines » in « Le Comte de Monte-Cristo »
Gautier, « Des abîmes de délices » in « Le Club des haschichins »
Nerval, « Le Calife et le haschich » in « Le Voyage en Orient »
Baudelaire, « Je suis un dieu qui a mal dîné » in « Les Paradis artificiels »
Rimbaud, « L’Expérience du poison » in « Une saison en enfer » et « Les Illuminations »
Jarry, « Les propos des assassins » in « Les Jours et les Nuits »

Stig Legrand

   
 

Anthologie, Le haschich : De Rabelais à Jarry, sept écrivains parlent du haschich, J’ai Lu, Collection Librio anthologie présentée par Damien Panerai, avril 2003, 95 pages ; 2 Euros – ISBN : 2-290-33185-6

 
     
 

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