Patrick Lapeyre, L’Homme-sœur

Ce roman a été plébiscité par les auditeurs de France Inter, qui l’ont couronné en juin dernier Livre Inter 2004


Inceste glissé comme un pas de danse

Dès le titre, ça dérape : une expression toute faite qui glisse et voilà que l’âme se fait homme avec, pour creuset de transmutation, le roman de Patrick Lapeyre. Encore que cette désignation de roman soit sujette à caution, bien que dûment apposée en première de couverture. Il est bien difficile en effet de reconnaître la trame narrative que suppose le terme « roman » derrière cette succession de chapitres très courts, structurés comme des unités autonomes et déroulant par bribes incisives pleines de poésie quelques volets de la vie d’Alex Cooper. On pourrait assez aisément évoquer en quelques mots « l’histoire » racontée dans ces pages, celle d’un homme rongé par l’amour incestueux qu’il voue à sa sœur et qui passe sa vie à l’attendre tandis qu’elle séjourne à savoir où dans le monde. Une vie par ailleurs « normale », puisque pourvue d’un emploi stable dans une banque, de collègues de bureau, et de relations amoureuses plus que problématiques. Bien sûr cela se lit sans équivoque dans le texte, mais s’en tenir à ce schéma intelligible reviendrait à une sorte de faux sens tant il est recouvert de singularités – la plus visible étant cette construction en brèves séquences qui ressemblent à des étiquettes descriptives rédigées par un naturaliste.

Puis, à déchiffrer ces étiquettes, l’on rencontre une écriture un peu déconcertante, à la fois claire et truffée de petites complexités qu’il faut débusquer avec soin. Par exemple ces références subtiles : voyez, là devant vous, ce roseau pensant, et là, à main droite, un peu moins visibles, ces lais sus pour les reines… Ou ces mots rares et ronds en bouche – animadversion, manducation, comminatoire…etc. – semés çà et là sans en avoir l’air, faisant parfois commerce au passage avec des expressions familières. Ce voisinage bon enfant ménage une douce ironie, comme tracée à la mine 9H, que vient renforcer la drôlerie légère induite par nombre d’images ou de comparaisons pour le moins poétiques : la pluie qui arrive, aussi régulière que le journal de 13 heures à la télé, des sourires vus de loin, accompagnés de gestes de la main, deviennent tout un banc de poissons volants en train de se poursuivre dans l’obscurité ; quant aux idées tristes il leur arrive, au restaurant, avec la célérité des mouches, [d’aller]se poser sur la table de leurs voisins.

Tous ces éléments imprègnent le texte d’un ton distancié qui donne l’impression d’écouter un guide conférencier menant sa troupe de lecteurs attentifs le long des cinq parties du texte – les galeries d’un musée dont les panonceaux seraient ces courts chapitres autonomes, correspondant chacun à un morceau de la vie de Cooper enfermé là comme en vitrine. Mais en dépit de la minutie de l’entomologiste ayant collecté puis disposé ses échantillons, et de l’indéniable sens pédagogique du conférencier, soucieux de détails et de précisions, l’animal Cooper demeure une énigme zoologique… autant qu’une curiosité littéraire.

Tandis que l’on avance dans sa lecture, le tissu narratif se resserre – ou, plutôt, devient moins étranger… à moins que ce soit la sensibilité du lecteur qui peu à peu s’acclimate à l’ambiance si singulière créée par Patrick Lapeyre. Car L’Homme-sœur appartient à ce que l’on appelle la littérature « exigeante », qui demande bien plus que de suivre une histoire, cerner des personnages, ou même d’être sensible à un style, un phrasé, ou un usage détourné de la langue et de ses figures. Il s’agit ici non seulement d’une écriture à apprivoiser malgré son apparente simplicité mais d’un système narratif à pénétrer. Puis une fois que l’œil et le cœur ont accommodé, on réalise que derrière ses étrangetés et ses drôleries poétiques, par-delà son thème qui serait sulfureux s’il se pouvait résumer par « attachement incestueux », ce texte dit avant tout la tragédie toujours là du temps qui coule et des choses que l’on regrette d’avoir manquées ou, au contraire, accomplies sans pouvoir en effacer les dégâts. 

Vous pouvez lire les premières pages de ce roman en passant par le site de l’éditeur.

isabelle roche

   
 

Patrick Lapeyre, L’Homme-sœur, POL, 2004, 278 p. – 19,90 €.

Prix du Livre Inter 2004.

 
     
 
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