Entretien 2 avec Hubert Nyssen (éditions Actes Sud)

Où le lecteur apprendra ce qu’est la cartographie réflexive, et comment des dunes sahariennes est née l’une des plus fécondes maisons d’édition de France

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Ainsi donc, pendant qu’à Paris nombre de gens étaient occupés à révéler la plage qui dormait sous les pavés, Hubert Nyssen était, lui, en train de fouler les dunes du Sahara algérien en compagnie d’un jeune géographe, histoire d’aller puiser sur place les informations dont il avait besoin pour écrire un livre sur l’Algérie… Il en ramena bien davantage que ce qu’il était parti chercher car, de cet univers rude et que l’on croit à tort stérile, il revint avec, dans le sable resté accroché à ses semelles, la petite graine qui allait donner la plante Actes Sud…

II – Du Sahara à la Rive gauche… du Rhône.
ACTES SUD : agir et manifester sa présence au Sud

Hubert Nyssen :
Marguerite Yourcenar disait que dans toute coïncidence il y a une part de miracle. Je pense souvent à cette phrase car ma vie est truffée de rencontres à l’occasion desquelles se sont manifestés ces événements miraculeux qui continuent d’étonner longtemps après qu’ils se sont produits. Et la germination de la petite graine qui allait donner la plante Actes Sud relève elle aussi de ces coïncidences miraculeuses… Tout a commencé durant cette série de voyages en Algérie dont je vous ai parlé.
Avant de partir j’avais décidé que j’allais recruter un assistant. Pour mener à bien l’écriture de ce livre commandé par les éditions Arthaud, il me fallait réaliser des interviews, prendre des photos, récolter des informations à des sources très diverses… tâche qui s’avère presque impossible quand on est seul. D’autre part, je ne voulais pas entreprendre ces voyages sans m’entretenir au préalable avec Jacques Berque, que je considérais comme le plus grand spécialiste du Maghreb. Après avoir manifesté son intérêt pour le projet, Jacques Berque a attiré mon attention sur l’importance de la structure géologique de la région. « Si vous en avez une idée claire, m’a-t-il dit à peu près, vous comprendrez la mentalité de ses habitants. Le Maghreb est ouvert sur la mer, et à cela correspond le tempérament marchand. Aux villages installés à la crête des montagnes qui longent les côtes et à ceux dans le fond des vallées correspond leur individualisme. Au-delà des montagnes, c’est le désert à quoi correspond leur mystique. En ne perdant pas de vue ces données, vous garderez présentes à l’esprit ces trois composantes de la mentalité algérienne : les échanges, l’individualisme et le mysticisme. »

Ces propos m’ont marqué et ils m’ont déterminé à engager comme assistant un géographe qui me fournirait les informations nécessaires sur le socle maghrébin tel que me l’avait représenté Jacques Berque. C’est ainsi que j’ai recruté Jean-Philippe Gautier, un jeune universitaire issu de l’université de Lille, qui a tout de suite accepté de m’accompagner. Nous sommes donc partis tous les deux et, pendant trois ans, nous avons passé l’Algérie au peigne fin… c’était un travail parfois épuisant mais toujours magnifique. Or un soir, au cours d’un bivouac quelque part entre Djanet et Tamanrasset, Jean-Philippe me dit : « Quand nous rentrerons, nous devrions créer un atelier de cartographie réflexive. » Puis il m’a expliqué ce qu’il entendait par là… Il connaissait mon intérêt pour la sémantique et la sémiologie, il savait donc comment me présenter son idée pour susciter mon intérêt ! Pour vous faire comprendre ce qu’est la cartographie réflexive, je vais, car cela illustre bien le concept, me référer à un travail que nous avons réalisé beaucoup plus tard… Sur une carte géologique de la région, nous en avons superposé une autre – à cette époque-là on travaillait encore avec des calques – où étaient représentées les pratiques religieuses. On s’aperçut alors que les protestants vivaient sur le schiste et les catholiques sur le calcaire… C’est cela, la cartographie réflexive !

Une fois rentrés d’Algérie – c’était en 1968, mais bien après le mois de mai – Jean-Philippe et moi, nous avons donc créé l’Atelier de Cartographie Thématique et Statistique : ACTES. Et pendant dix ans, nous avons fait de la cartographie pour des institutions, des universités et des bureaux d’études. Nous avons essentiellement travaillé dans la région du Sud-Est, mais il nous est arrivé de pousser jusqu’en Belgique : on nous avait demandé d’établir la carte de la « verduration » de Bruxelles, une carte qui montrerait toutes les zones vertes de la ville, pas seulement les parcs et jardins publics, les squares et les cimetières, mais aussi les avenues arborées, les endroits où croissent les plantes sauvages, les espaces verts privés – jardins, balcons fleuris, etc. Cette carte a mis en évidence la répartition très inégalitaire des zones vertes. Et montré que la famille royale était la plus grande détentrice d’espaces verts… On dérangeait parfois mais c’était passionnant, et si j’insiste, c’est parce que cette activité fut à l’origine de quelques réflexions qui m’ont servi quand je suis devenu éditeur.
Un jour, par exemple, nous avons établi une carte routière de la région Provence – Alpes – Côte d’Azur pour laquelle nous avons inversé l’usage qui consiste à représenter les voies en fonction de leur importance – autoroutes en gros traits, chemins vicinaux en lignes minces comme des capillaires. Jean-Philippe Gautier a choisi d’établir les représentations en fonction de l’ancienneté des voies : les plus anciennes en gras, les plus récentes en lignes minces. Avec ce mode de représentation, c’est toute l’histoire de la région qui sautait aux yeux ! Jean-Philippe se chargeait de ce travail cartographique, et moi des relations avec nos commanditaires.

Un jour, l’université de Marseille nous a demandé une série de cartes sur l’usage du territoire de la région… Il y en eut tant que cela fit un livre… Je venais d’atteindre la cinquantaine, c’est un âge où certains se disent qu’il faut songer à se retirer. Je pensais quant à moi que c’était le moment idéal pour rebondir. J’ai donc proposé à Jean-Philippe de continuer la cartographie avec ACTES – une activité qu’il exerce encore aujourd’hui – tandis que, de mon côté, en ajoutant « Sud », je décidai de monter une maison d’édition littéraire. Et Actes Sud a vu le jour officiellement à la fin de l’année 1978.
Évidemment, cette décision d’ouvrir une nouvelle maison d’édition, de surcroît en dehors de Paris, a suscité bien des réactions… Je ne compte pas le nombre de mes amis parisiens qui ont tenté de me rappeler à la raison : je ne pouvais tenter l’aventure qu’à Paris. Ici dans le Sud, l’accueil n’était pas plus enthousiaste. Je me souviens de l’interview accordée à FR3 Méditerranée par une voix experte : « Ce que fait Nyssen ? Une maternité de luxe où naîtront deux ou trois beaux livres par an. » Cela n’a fait que me conforter dans ma décision, j’étais mû par un vrai désir. Ce fut donc décidé : je serais éditeur sur la Rive gauche, mais celle du Rhône ! C’est là mon côté rebelle, mon goût pour le paradoxe, dispositions que je dois à l’éducation que j’ai reçue des grands-parents dont je vous ai parlé.
ACTES SUD donc… j’y tenais parce que ce nom signifiait deux choses : d’abord l’action, et ensuite la présence au Sud – c’est un nom militant !

Dans le contexte actuel, pensez-vous qu’il soit encore possible de partir à l’aventure dans le monde éditorial comme vous l’avez fait il y a trente ans et d’espérer y développer une maison florissante ?

La réponse est la même qu’à cette époque : non, pareille aventure, ce n’est pas possible. Et c’est bien pour ça qu’il faut la tenter… Regardez ce qu’a fait Sabine Wespieser : elle est aujourd’hui une éditrice de premier plan. C’est un vrai plaisir de la voir occuper la place qu’elle a maintenant dans le monde du livre.

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Comment se sont opérés les tout premiers choix, à l’aube d’Actes Sud, qui ont fait le succès de la maison – format des livres, mise en page, etc. ?
Hubert Nyssen :
Je devais bien me rendre à l’évidence : les grands auteurs publiés par des maisons installées depuis longtemps n’allaient pas confier leurs œuvres à un éditeur débutant… J’ai donc commencé par publier des auteurs étrangers – et c’est à partir du moment où le catalogue s’est étoffé que les écrivains français sont venus vers Actes Sud. À cette époque, la situation de la littérature étrangère en France était assez curieuse. On connaissait les écrivains célèbres, mais on n’avait pas idée, par exemple, de ce que faisaient les nouveaux écrivains scandinaves ou américains. Je pense qu’Actes Sud a vraiment contribué à bouleverser cela en faisant découvrir des auteurs comme Paul Auster ou Göran Turnström.

M’importait aussi, en ces commencements, que les livres soient, en tant qu’objets, agréables à lire et à manipuler. Comment voulez-vous accéder pleinement à un texte s’il est mal imprimé, avec une typographie trop resserrée et trop petite, s’il a un format peu commode ? Pour qu’on ait envie de lire un livre, il faut d’abord qu’il soit attrayant – un livre doit être l’ami du lecteur, son complice, et non son adversaire. Pourquoi donc le lecteur devrait-il fournir un effort pour déchiffrer des caractères illisibles par leur petitesse ? Je me suis alors livré à toutes sortes de réflexions, j’ai par exemple pensé à la similitude qu’il y a entre le mouvement de l’œil lisant et celui de la navette du métier à tisser : l’un et l’autre vont de gauche à droite, en un va-et-vient continu. Que se passe-t-il si la ligne à lire est très longue ? L’œil court, court, court… puis il doit rattraper la ligne suivante – il est en état de permanente alerte, de constante difficulté ! En revanche, si les lignes sont plus courtes, les caractères suffisamment déliés et les interlignages équilibrés, l’œil peut lire sans avoir à se démener ; il a certes le même mouvement de va-et-vient, mais il peut l’accomplir paisiblement parce qu’il garde alors dans sa surface de lecture un plus grand nombre de lignes.
Pour obtenir cela, il fallait un format assez étroit. Il n’y a rien de plus confortable qu’un livre qu’on peut tenir dans une seule main… D’où cette conviction que la largeur idéale est de 10 cm. Et qu’est-ce qui, esthétiquement, s’harmonise avec cette largeur-là ? C’est, empiriquement, 19 cm. Voilà comment s’est défini le format si caractéristique des livres Actes Sud.

Et tous les autres critères de fabrication ont été déterminés de la même façon, à partir de constatations toutes simples, très pragmatiques : j’ai choisi du papier grège pour les pages parce que j’ai horreur des papiers trop blancs qui blessent les yeux.
Les premières couvertures étaient en carton très sobre, avec juste le nom de l’auteur et le titre du livre pour que ces informations soient bien mises en valeur. Mais je me suis assez vite rendu compte que cette sobriété ne permettait pas à nos livres de s’imposer, il fallait les rendre plus visibles. Illustrer les couvertures était la solution, mais il ne fallait pas illustrer n’importe comment – c’est-à-dire donner trop d’importance à l’image et la laisser écraser le nom de l’auteur et le titre de l’œuvre. Un éditeur littéraire est un passeur de texte, pas un passeur d’images. J’ai donc toujours veillé à ce que les couvertures des livres comportent des illustrations n’ayant d’autre ambition que de sous-tendre le titre, de l’éclairer par l’intérieur.

Quoi qu’il en soit, je me suis toujours efforcé de rendre les livres amicaux envers ceux qui allaient les acheter et les lire. J’ai parfois poussé très loin cette idée du livre « amical »… Jusqu’à la sensualité ! Je me souviens d’une conférence que j’ai prononcée à l’Institut français de Varsovie, il y a quelques années, dans une salle dépourvue de chauffage, alors que nous étions en plein hiver… Ce n’était guère engageant, bien que le directeur de l’Institut m’eût annoncé qu’il y avait beaucoup de monde, notamment de ravissantes jeunes femmes assises aux premiers rangs… Je me demandais comment j’allais me débrouiller pour intéresser à la situation du roman en France une foule de personnes frigorifiées qui, avec leurs fourrures, ressemblaient davantage à des trappeurs qu’à de jeunes intellectuels ! Et en voyant les jolis visages à demi cachés par écharpes et bonnets qui effectivement s’alignaient aux premières places, j’ai eu d’un coup une idée qui allait sans doute réchauffer mon auditoire et le rendre plus réceptif à une causerie sur le roman : j’ai entrepris de leur expliquer pourquoi je tenais la lecture pour une activité érotique et le livre pour un instrument sexuel. Eh oui, que faites-vous avec un livre ? Vous le caressez, vous le mettez sous le bras, parfois sous vos fesses, vous le glissez dans votre poche, vous l’emmenez au lit… et quand vous tournez les pages, ne me dites pas que vous n’éprouvez aucune sensation au bout des doigts ? Le grain du papier, la texture de la feuille… c’est de la sensualité pure ! Peu à peu je voyais rosir les joues, et après cette entrée en matière, j’ai pu parler du roman français en ayant devant moi des gens attentifs malgré le froid ambiant !

Au début, nous publiions une quinzaine de titres par an ; aujourd’hui, ce sont presque quatre cents livres qui sortent chaque année, tous départements confondus. C’est une expansion assez considérable ! Et je me réjouis qu’elle se soit accomplie sans que jamais n’ait été bafouée la règle que j’avais prescrite, selon laquelle nous devions croître à l’horizontale, en créant ou en reprenant des départements différents – le théâtre a intégré Actes Sud avec Papiers, l’orientalisme avec Sindbad ; ont été créés un secteur jeunesse et un autre dédié aux livres d’art et de nature, etc. – et non à la verticale en publiant, par exemple, toujours plus de romans. Au lieu d’élever des tours romanesques de plus en plus hautes qui auraient inévitablement fini par s’écrouler, nous avons élargi le socle en nous diversifiant. Ce qui se construit est ainsi plus solide.
Trente ans après sa naissance, Actes Sud me dépasse et c’est fort bien. J’assiste tous les trois mois à la réunion du Conseil de surveillance que je préside, et mes responsabilités s’arrêtent là. C’est ma fille Françoise, présidente du directoire, qui dirige la maison.

Ces réunions trimestrielles sont-elles votre seul lien actuel avec Actes Sud ?
Non, pas tout à fait… Cette présidence du Conseil de surveillance me donne certes une attache capitalistique – mais dans les faits, je ne possède plus rien puisque j’ai réparti entre mes enfants tout ce que j’ai pu acquérir : les maisons, les actions… leur appartiennent. Ainsi suis-je resté fidèle à l’un des principes qui ont régi ma vie, à savoir utiliser le pouvoir de l’argent sans posséder cet argent.
J’ai aussi conservé un lien éditorial avec Actes Sud par le biais de la collection « Un endroit où aller ». Je l’ai créée en 1995, en accord avec ma fille. Je savais d’ores et déjà que, cinq ans après, au plus tard, je lui abandonnerais l’entière responsabilité de la maison ; mais je voulais partir « en douceur ». Je lui ai donc proposé la création de cette collection dont je serais responsable. La collection allait accueillir des textes français ou étrangers de tous genres – romans, nouvelles, essais, théâtre, poésie, etc. Restait à lui donner un nom… J’ai longtemps tâtonné, allant d’un nom à l’autre, mais aucun ne me satisfaisait. Jusqu’à ce que survienne une de ces coïncidences dont je vous ai parlé.

J’ai toujours beaucoup aimé la littérature américaine, et parmi les auteurs il en est un que j’apprécie, Robert Penn Warren. J’avais été marqué par un de ses livres, un roman autobiographique dont le titre, A place to come to, a été traduit en français par Un endroit où aller. Et ce titre a croisé dans ma mémoire une phrase d’un roman de Giono que j’étais en train de relire – Le Déserteur – qui disait approximativement cela : « Tout homme cherche au cours de sa vie un endroit où aller ». Ce fut le déclic : la collection s’appellerait « Un endroit où aller ». On m’a tout de suite fait remarquer que c’était un nom très long, et j’ai dû batailler pour l’imposer, comme j’avais dû batailler pour imposer Actes Sud – mais aujourd’hui, ces mêmes personnes qui le critiquaient s’accordent pour dire que c’est un bien joli nom…
Entrent dans cette collection des textes qui m’ont séduit ou qui ont séduit d’autres lecteurs avec moi. Parmi les plus récents… Dostoïevski lit Hegel en Sibérie et fond en larmes. Un titre pareil, c’est irrésistible !
Diriger cette collection reste une occupation annexe, mon activité principale, c’est à nouveau l’écriture. Je n’ai certes jamais cessé d’écrire pendant toutes ces années, mais aujourd’hui, je suis devenu un écrivain à plein temps…

(À suivre…)

   
 

Entretien réalisé par isabelle roche le 2 juin 2008 au Mas Martin.

 
     

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