Margaret Murphy, Le Tueur des ténèbres

Avec ce roman efficace, M. Murphy prouve qu’après Thomas Harris, il y a encore moyen d’innover en matière de thriller psychopathologique

Une cave de choix

Si l’on vous dit « serial killer », sans doute penserez-vous aussitôt à Jack l’Éventreur côté histoire – et au couple Thomas Harris / Hannibal Lecter côté littérature, d’autant que les adaptations cinématographiques des trois romans Dragon Rouge, Le Silence des agneaux et Hannibal ont largement contribué à accroître leur succès. Peut-être pensez-vous même que cette trilogie constitue l’alpha et l’oméga en matière de thriller horrifique et qu’il est difficile de faire mieux.
 
A tout le moins est-il possible de faire différent, et de réussir un coup de maître – ce à quoi est parvenue Margaret Murphy. Tout en focalisant tour à tour chacun des chapitres sur les agissements du tueur puis sur les différentes phases de l’enquête selon une alternance des plus classiques, la romancière a construit autour du calvaire de l’avocate Clara Pascal, enlevée sous les yeux de sa fille de neuf ans qu’elle venait d’accompagner à l’école, un roman d’une rare puissance où le suspense n’est vraiment brisé qu’à la toute fin.

L’on entre sans tergiverser dans le vif de l’intrigue ; l’auteur ne s’embarrasse pas de ces scènes d’exposition posant avec soin situations, personnages ou environnement : les premières pages livrent des faits abrupts et nous valent d’emblée une incursion dans les méandres délabrés des pensées d’un psychopathe face au cadavre de sa victime. Quant à Clara Pascal, elle n’est laissée à la quiétude de son foyer heureux que le temps d’un petit déjeuner plus ou moins bâclé. Et aussitôt claquée la portière de la camionnette où son ravisseur l’a embarquée, l’enquête démarre.

La pricipale force de ce roman est de reposer presque exclusivement sur l’adoption successive des points de vue des différents protagonistes. C’est à travers ce système de focalisations internes que se construisent et s’étoffent peu à peu les personnages au fil du texte, mettant ainsi avec justesse l’accent sur les remises en cause, les changements auxquels les amène la confrontation à des situations critiques. Leurs sentiments, violents ou modérés, affleurent avec une redoutable acuité et le lecteur s’identifie alors sans mal à tous ces personnages, quels qu’ils soient, ouvrant tout grand son esprit à ces sensibilités multiples.

La dimension éminemment psychologique de ce récit s’accompagne d’un aspect quasi documentaire si l’on considère l’extrême minutie avec laquelle sont décrits les protocoles d’enquête, les recherches de témoins, leurs interrogatoires…etc. Les dissensions entre enquêteurs, les tensions au sein des services sont omniprésentes, au point de générer des foyers de suspense secondaires, mais d’une intensité suffisante pour amarrer le lecteur hors des sentiers strictement dévolus à l’enquête proprement dite. D’autant que l’auteur a tissé, en arrière-plan de l’affaire Clara Pascal, une histoire de flics ripoux qui finit par la recouper et dont les enjeux psychologiques sont loin d’être négligeables.

Mêlant les affres d’un psychopathe, les angoisses de sa victime et le déroulement de l’enquête policière dont aucun aléa n’est laissé de côté, Le Tueur des ténèbres est un thriller multidimensionnel, foisonnant certes mais où l’on ne s’égare pas grâce au savant dosage des différents éléments. Tout en suivant les progrès d’une enquête difficile sans que jamais l’attention se relâche, l’on plonge en apnée dans les intériorités les plus torturées – et il y a fort à parier que l’on ne refermera pas le livre sans remettre en question les idées que l’on peut avoir quant aux notions de justice et d’erreur de jugement. 

isabelle roche

Margaret Murphy, Le Tueur des ténèbres (traduit par Thierry Marignac), Payot « Suspense », 2003, 284 p. – 19,50 €.

Publicités

Commentaires fermés sur Margaret Murphy, Le Tueur des ténèbres

Classé dans Pôle noir / Thriller

Les commentaires sont fermés.