Entretien avec Jean-Marie Villemot (créateur d’Abel Brigand)

Vieille rencontre avec ce brigand créateur d’Abel

En novembre 2004, à l’occasion de la sortie de Ce monstre aux yeux verts, je réalisais une interview de Jean-Marie Villemot pour le site Mauvais Genres de Bernard Strainchamps. Aujourd’hui, ce site tenu de main de maître par un bénévole stakhanoviste n’est plus. Je regrette un puits de culture sans fin. À travers cette interview, c’est un peu de Mauvais Genres qui resurgit. N’oublions pas Mauvais Genres !

Ce monstre aux yeux verts est sorti en début d’année. C’est le second volet des aventures d’Abel Brigand, curé atypique de la paroisse de Montmorency. Comment vous est venue l’idée d’un tel personnage, mi-ange mi-démon, version light ?… Docteur Abel & Mister Brigand, comme vous l’écrivez vous-même…
Jean-Marie Villemot :

Ma mère est une catholique décapante. Elle récure, dégraisse et fait briller. Dans mon enfance, des prêtres venaient souvent à la maison. L’un d’eux, un jésuite, disparu depuis, m’a beaucoup impressionné. Un homme « atypique », on peut le dire… Habillé de vêtements d’occasion, mais d’une élégance rare. Doté d’une intelligence hors du commun, mais très simple… Il m’a servi de modèle pour Abel… J’ajoute, quand même, que notre père Brigand est plutôt ange que démon… Il ne succombe pas !… Il a les yeux grand ouverts mais les mains dans les poches…

Dans Abel Brigand (premières aventures parues chez Rivages en 2002), Alice au pays des merveilles servait de trame au récit. Après un séjour au Rwanda, Abel revenait alors dans sa paroisse d’origine pour trouver un cadavre dans le grenier du presbytère…
Oui, son chat Lucifer, rebaptisé Lulu, va fureter au grenier pour en revenir avec un index dans la gueule… Sale affaire où il y a, effectivement, en arrière-fond, les tribulations de l’immortelle Alice de Lewis Carroll…

Dans votre nouveau roman, c’est l’œuvre de Shakespeare qui, cette fois, vous sert de fil directeur !… N’est-ce pas fixer la barre un peu haut ?
Le grand Will sautait à la perche, c’est sûr… Je suis un escargot, à côté… Je n’ai fait qu’utiliser son œuvre immense comme boîte à outils où l’on trouve la clé de l’intrigue. Il faut savoir, aussi, que le roman se déroule dans le monde du théâtre… Que les personnages en sont imbibés… Pourquoi, donc, se refuser Shakespeare ?… Il a des fulgurances tellement magnifiques… Quand Othello dit à Desdémone : Je vais te tuer et je t’aimerai ensuite, on comprend le drame du jaloux… Quand Juliette dit à Roméo : Je serai ton oiseau, on mesure toute la force de leur amour…

Comptez-vous, dans une troisième aventure, mettre en filigrane l’œuvre d’un auteur de la taille du maître du théâtre anglais ?
Il ne faut pas abuser des bonnes choses… J’écris, en ce moment, une histoire qui se déroule en Côte d’Ivoire où je vis actuellement. Pas de grand parrain, cette fois-ci…

Il est assez bizarre de vous retrouver en Rivages Noir. Vos romans ne sont pas aussi noirs que vos coreligionnaires.
C’est vrai, même si Abel Brigand est constamment habillé en noir… Être publié par cette collection est une sorte de rêve éveillé… J’aime les auteurs, le format des livres, leurs couvertures… La texture, et même l’odeur du papier… Rivages est une île, vous savez. Les auteurs ont tellement besoin de ces maisons-là, indépendantes et à taille humaine car on risque vraiment une « hamburgersation » des livres, comme je l’ai lu quelque part… Longue vie à Rivages !

Quel effet cela fait de se retrouver aux côtés de Jim Thompson, Donald Westlake, James Ellroy, entre autres ?
Un rêve éveillé, oui, un truc incroyable… Ellroy est un grand Monsieur… Pour la petite histoire, j’ai eu l’occasion de lui serrer la main qu’il a très douce.

Être publié chez Rivages, ne serait-ce pas imputable, en plus de vos qualités littéraires, aux références musicales, fréquentes dans vos livres – surtout le jazz ?
Je ne sais pas… Il me semble que c’est plutôt le personnage d’Abel qui a plu.

François Guérif, votre éditeur, semble être très friand de jazz comme en témoignent les livres récents sur John Harvey, Bill Moody et Kinky Friedman.
François aime de multiples friandises !… Outre les livres, il « vibre », par exemple, au cinéma et à la musique en général… Savez-vous qu’il chante très bien ?

J’ai compris que vous viviez en Côte d’Ivoire. Depuis combien de temps ?
Bientôt trois ans. J’y travaille pour une filiale d’une banque française. Auparavant, j’étais en Thaïlande.

Avez-vous habité au Rwanda ?
Non, mais la tragédie qui s’y est déroulée m’a beaucoup marqué. C’est vraiment une chose inimaginable et terrible.

Quelle partie de votre expérience propre mettez-vous dans vos livres ?
Des anecdotes, des sensations, des souvenirs, des gens que je connais… Mais il y a un sas de décompression important entre mes romans et ma vie.

Trois lieux sont fortement présents tout au long de votre dernier livre. Le Rwanda, Montmorency, et, la FNAC des Halles… Votre démon tentateur vous a sûrement inspiré pour celui d’Abel Brigand !
Je plaide coupable… Je devrais me faire interdire de FNAC comme on se fait interdire de casinos… Devant les bacs à disques, je me sens pousser des cornes pointues, et des pieds de bouc… J’aime la musique comme certains aiment le vin… Avec ivresse… J’en écoute, j’en joue, j’en achète… C’est très important dans ma vie, même si ma carte bleue a le blues.

Des touches d’humour sont présentes dans vos livres. Des défis aussi. À la fin de chaque roman, figure un message codé dont la solution n’est pas donnée. Vous avez même promis des cadeaux aux lecteurs décryptant vos messages !… Avez-vous été obligé de vous séparer de votre exemplaire d’Othello (un des cadeaux) ?
Oui… Récemment… Un lecteur a décrypté le message du deuxième roman… Il reste deux cadeaux… Quant au « palimpseste » du premier roman, il reste inviolé…

N’est-ce pas une provocation, toutes proportions gardées, d’émailler votre dernier roman de citations shakespeariennes tout en mettant Mickey Parade en bas de page ?
Pourquoi pas ?… L’un n’empêche pas l’autre… J’aime le mélange des genres, et puis, j’ai une affection toute particulière pour les frères Rapetou… Si j’étais un Schtroumpf, je serais le Schtroumpf taquin. Mes trois filles peuvent en témoigner…

On a l’impression que vous vous amusez en écrivant…
Oui !

… et que vous voulez faire partager un délire personnel empreint de rappels enfantins.
J’écris avec plaisir en pensant toujours au lecteur… Lui proposer un univers personnel me plaît, et, quand le plaisir est partagé, c’est un vrai bonheur.

Et les exercices mathématiques ?… Dans Abel Brigand, Alice, l’héroïne, est une allusion à Lewis Carroll. On connaît, bien sûr, cet auteur pour Alice au pays des merveilles, parfois pour De l’autre côté du miroir, mais très rarement pour La logique symbolique. Vous êtes-vous creusé la cervelle à l’énoncé de ses problèmes ?
Je vous avoue que je n’ai jamais lu La logique symbolique et, allons jusqu’au bout, que je n’en soupçonnais pas même l’existence… Mea culpa… Cela étant, les petits jeux mathématiques, comme tout le reste, n’ont de sens que s’ils viennent en appui du récit… Ils ne constituent pas une fin en soi…

N’avez-vous pas le même esprit ludique que Bobby Lapointe ?
J’apprécie beaucoup ce chanteur, même si sa Cathy l’a quitté. Mais, dans le genre, je préfère le grand Nino Ferrer, avec une palme spéciale pour Les cornichons. Nino a plus de voix, de poésie et de « groove ».

Entre autres pieds de nez, vous faites dormir votre curé dans le même lit qu’une commissaire de police, tigresse noire homosexuelle. Provocation ?
Non… C’est juste pour le comique de situation… J’aime beaucoup Feydeau… Mettre mon chaste héros dans des situations délicates ou scabreuses me plaît assez… Je veux voir comment il va se débrouiller… ça, c’est l’emprise du Schtroumpf taquin…

Souhaitez-vous continuer les aventures d’Abel Brigand, d’abord dans un troisième ouvrage, puis par la suite ? Si oui, n’avez-vous pas peur que l’on vous cantonne à l’auteur d’Abel Brigand ? Quel sera le thème de votre prochain livre ?
En fait, je voudrais « installer » Abel, lui donner un vécu auprès des lecteurs… Le faire intervenir dans trois ou quatre aventures… La troisième est d’ailleurs en préparation. Elle se déroule à Abidjan sur fond de couvre-feu et de meurtres en série… Titre provisoire : Crayon de Dieu n’a pas de gomme… Ensuite, pourquoi ne pas faire autre chose ?… Ne pas devenir la doublure du Brigand ?… J’ai des goûts très variés et une idée tous les matins en me rasant… Mais pas toujours la même, comme Sarkozy… Mon premier roman (L’œil mort, Gallimard, Série Noire) était un thriller genre Ludlum ou Clancy, très différent des aventures « brigandines »… Je serai, sans doute, tenté par d’autres rivages, encore… Qui vivra verra… Ad augusta per angustum

Bibliographie

Abel Brigand, Rivages, 2002, 385 p. – 9,45 €.
Ce monstre aux yeux verts, Rivages Noir, 2004, 339 p. – 9,00 €.

Nous attendons, maintenant, le troisième volet des aventures d’Abel Brigand avec impatience…

   
 

Entretien réalisé le 2 novembre 2004 par j. vedrenne par mails entre la France et la Côte d’Ivoire, où Marc Villemot travaille, pour l’ancien site incontournable aujourd’hui désactivé Mauvais Genres.

Publicités

Commentaires fermés sur Entretien avec Jean-Marie Villemot (créateur d’Abel Brigand)

Classé dans Entretiens, Pôle noir / Thriller

Les commentaires sont fermés.