Simon Kernick, Mort, mode d’emploi

Un roman passionnant servi par un style soigné qui distille à point nommé de beaux éclats d’humour cynique

Engrenages cadavériques

 

Le flic borderline, voire ripou, on connaît ; profond creuset d’ambivalences aux nuances diverses, voilà longtemps qu’il est venu casser le stéréotype du policier intègre qui a voué sa vie au combat contre le crime – et enrichir du même coup le contenu des fictions policières de tout registre. Avec l’inspecteur-chef Dennis Milne Simon Kernick pousse encore un peu plus loin cette figure du flic corrompu, devenue un classique du genre : rendre de menus services à un entrepreneur aux accointances louches amène Milne à tuer pour lui. Contre espèces sonnantes, cela va de soi. Mais un seul meurtre ne suffit pas à faire de Dennis Milne un tueur à gages ; et puis l’homme assassiné était si peu recommandable que sa mort brutale ne risquait pas d’entraîner d’interminables prolongations d’enquête.

C’est par ce versant-là de sa double vie que l’inspecteur-chef Milne commence son histoire. Plus précisément par ce qui va s’avérer être un vilain caillou jeté dans le mécanisme bien huilé de son existence périlleuse : pendant une fraction de seconde, il croise le regard d’un des trois hommes qu’il doit abattre au moment même de son agonie. Il se met alors à douter des justifications que son employeur a avancées. D’autant que cette fois, les investigations ne sont pas près d’être bâclées : deux des victimes étaient des agents des douanes. Presque des collègues. Voilà qui pourrait bien sonner le glas d’une carrière brillante – d’un côté de la loi comme de l’autre. Mais Dennis Milne n’a guère le temps de gamberger sur son avenir ; à titre d’inspecteur-chef il se voit confier un dossier délicat : le corps atrocement mutilé d’une jeune prostituée accro aux drogues dures vient d’être découvert. Une affaire apparemment sans complication mais qui bien sûr s’avère moins simple qu’il n’y paraît… 

Deux enquêtes parallèles assaisonnées d’ingrédients annexes tels que les tensions créées par des bouleversements hiérarchiques au sein du poste de police, une histoire d’amour naissante, quelques incursions dans les états d’âme du narrateur… rien que de très banal dans un polar prétendant à une certaine richesse narrative. Mais Simon Kernick a tenu son roman bien loin de la banalité et accommodé l’ensemble avec une remarquable maestria. Les différents éléments prennent leur juste place dans le récit selon une cohérence imparable, au point que la question de la vraisemblance ne se pose pas – du moins dans le feu de la première lecture. Parce qu’il faut bien convenir que ce n’est pas la vraisemblance la plus stricte qui caractérise la succession d’exécutions plus ou moins sommaires et de fusillades dont la fréquence va croissant au fur et à mesure que l’on approche du dénouement. Et certains passages laissent l’hémoglobine gicler avec trop de complaisance pour être crédibles. Mais la logique du récit est sans faille, et l’écriture à la hauteur de cette rigueur narrative.

L
e style de Simon Kernick atteint une authenticité rare grâce au savant dosage de divers registres de langue, qui respecte les spécificités de l’écrit et ne cherche jamais à singer le langage parlé par l’abus de formules familières et argotiques qui supportent assez mal la transcription. Juste dosage aussi en matière d’humour et de cynisme ; malgré de savoureuses formules telles que (…) en réalité les serial killers se font aussi rares que des merdes de dinosaure fossilisées., le récit garde toujours le cachet sombre qui sied à l’intrigue et à ses protagonistes. Il faut enfin souligner la clarté avec laquelle sont narrées les scènes d’action : on en suit le déroulement au millimètre près, aussi confuses et chaotiques soient-elles. De fait, on ne ressent à aucun moment cet effet de surenchère auquel pourtant l’auteur s’exposait en accumulant les cadavres et surtout les jets sanglants, les chairs écrasées et les morceaux de matière cérébrale éclaboussant les murs.

 

Avec ce premier opus, on peut dire sans emphase déplacée que Simon Kernick signe là un coup de maître. Certes, le titre choisi pour la version française est beaucoup moins évocateur que le titre original, Business of dying. Mais peu importe, au fond : commerciales ou judiciaires, ces petites affaires de meurtres perpétrés entre gens de compagnie douteuse demeurent une excellente opération de lecture pour tout amateur de roman noir de facture un peu hors norme.

isabelle roche

Simon Kernick, Mort, mode d’emploi (traduit par Nathalie Peronny), Fleuve Noir « Noirs », 2004, 312 p. – 16,50 €. 

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