Gabriel Brownstein, L’Etrange histoire de Benjamin Button 2e étage gauche

Incursion très sombre dans le coeur et les pensées de quelques habitants de Manhattan

Il y a des périodes comme ça, où un même sujet inspire plusieurs auteurs. On pense presque à l’émergence d’une « tendance littéraire » au regard du paysage éditorial actuel. De nombreux réalisateurs de cinéma avaient déjà fait de Manhattan leur lieu de prédilection ; voilà que les écrivains, à leur tour, donnent leur propre description de l’endroit, se plaisant à évoquer l’atmosphère, décidément bien particulière, de ce quartier de la Grosse pomme.

Le mois dernier déjà, la Comédie new-yorkaise de David Schickler­ nous guidait dans le dédale des rues de Manhattan. Ce mois-ci, les éditions du Seuil publient le dernier ouvrage de Gabriel Brownstein, L’Etrange histoire de Benjamin Button 2e étage gauche et l’on ne peut s’empêcher de constater les nombreuses similitudes de sujets, de style aussi, entre les deux recueils de nouvelles.

Coexistence d’un modèle et d’un plagiat ou simple coïncidence, la question n’est pas là. Il s’agit plutôt de se demander ce qui fascine tant nos auteurs à Manhattan. Sans doute y a-t-il, chez les deux écrivains, cette jubilation à resserrer l’anecdote à un quartier, comme un coup de projecteur donné sur le lieu du drame. Et pourquoi ne pas évoquer alors le quartier le plus célèbre, celui dont chaque lecteur a à l’esprit les frontières infranchissables ? L’insularité de l’endroit lui confère un isolement dramatique indéniable, l’observation de l’objet précis peut alors commencer.

C’est donc de près, de très près, que l’on peut approcher les personnages, jusque dans leur tête où l’on observe leur façon de penser, l’enchaînement de leurs idées, l’expression de leurs angoisses les plus secrètes. Gabriel Browstein, plus encore que David Schickler, dresse une succession de portraits dévastés, et nous donne à voir la condition humaine dans ce qu’elle a de plus torturé et de plus souffrant.

On se dit alors que la fascination de ces auteurs pour Manhattan est bien étrange. Schickler savait encore y déceler quelques sursauts de vie, quelques clameurs de joie même, lorsqu’il évoquait la naissance d’un sentiment amoureux, ou d’un simple désir. Le tableau de Gabriel Browstein, lui, est un monochrome. Tout est noir. Rien n’est sauvé, pas même la création littéraire. Car l’auteur américain ne fait que constater le chaos, en refusant systématiquement de s’approprier cette matière brûlante et de la transformer, ce qui sans doute reste la fin première de l’art. Dans une courte préface, Gabriel Brownstein affirme avoir « cannibalisé » les oeuvres de quelques grands poètes tels Fitzgerald, Hawthorne, Kafka… Qu’il s’agisse des intrigues, des personnages, ou des dialogues, l’influence de ces auteurs est en effet flagrante. Brownstein n’a pourtant pas su les suivre jusqu’au bout de leur démarche. Le noir tableau se charge chez eux des couleurs de la création active, le désastre du monde trouvant alors une certaine raison d’être ; il en devient presque beau, assurément sublime. On lit et on relit encore ces chefs-d’oeuvre, alors même que l’ouvrage de Brownstein s’abîme dans le marasme d’un dégoût stérile.

Géraldine Grunberg

Gabriel Brownstein, L’Etrange histoire de Benjamin Button 2e étage gauche (traduit par Philippe Aronson), Seuil, 2003, 272 p. – 18,50 €. 

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