Richard Matheson, Enfer sur mesure et autres nouvelles

Quelques nouvelles bien choisies qui permettront aux non initiés d’aborder l’univers très riche de Richard Matheson

Richard Matheson est un auteur que la diversité de ses écrits rend inclassable mais que l’on reconnaît aujourd’hui comme l’un des auteurs phares du fantastique moderne, de la terreur ou de l’horreur. Chez lui, l’angoisse n’est jamais gratuite. L’on en voudra pour preuve ce petit recueil paru dans la collection « Étonnants classiques » de Garnier-Flammarion, qui regroupe cinq textes : « Enfer sur mesure », « Mantage », « Je suis là à attendre », « Avis à la population », « Cycle de survie ». Ces short stories ne sont sans doute pas les plus représentatives du répertoire de Matheson mais à travers elles les lecteurs, et notamment les lycéens, pourront saisir les différents niveaux de réalité qui s’imbriquent au sein de chaque nouvelle, et l’extrême originalité des chutes qui parachèvent les récits en leur offrant leur pleine dimension fantastique.

Tous les textes jouent ici sur notre rapport à la réalité ; l’humour y est quelquefois grinçant, et la peur s’y glisse toujours en filigrane. L’angoisse qui sourd s’origine souvent dans des situations métaphysiques… Dans « Mantage », l’une des nouvelles les plus réussies, le personnage central, en proie au doute existentiel, en vient à considérer sa propre vie comme une suite de flashes cinématographiques. Dans « Avis à la population », le héros, écrivain de science-fiction, découvre, comble d’ironie, que l’avenir qu’il décrit soigneusement dans ses œuvres est en tous points conforme à la réalité et du même coup se voit acculé à l’abandon de l’écriture, celle-ci n’étant plus créatrice au sens fort du terme. Le narrateur intérieur devient la proie de ses écrits, la boucle se ferme inexorablement.

On retiendra notamment le texte très court et très incisif « Cycle de survie », où l’on voit que l’écrivain peut très vite succomber à la névrose obsessionnelle, et s’installer dans une sorte de solipsisme terrifiant où l’auteur est tout à la fois le facteur, le directeur de collection, le rédacteur en chef et le lecteur, et ainsi de suite. Une fois encore la boucle se referme. 
De la mise en abîme caractérisant chacun des textes rassemblés ici se dégage une réflexion sur l’écriture et le rôle de l’écrivain. Ou plus généralement sur le langage, comme l’illustre malicieusement la nouvelle « Enfer sur mesure », histoire d’un vieil auteur névrotique qui après sa mort se retrouve dans un au-delà où les mots n’ont plus de sens, ce qui accentue le caractère stéréotypé d’un langage que le sémanticien abhorra tout au long de sa vie.

Ces quelques nouvelles, judicieusement choisies au demeurant, ne suffiront certainement pas à saisir la richesse de l’univers intérieur de Richard Matheson, univers qui oscille de façon subtile entre fantastique et science-fiction, et qui à l’instar des nouvelles de Philip K. Dick ou de Robert Silverberg, instille l’irrationnel au sein de nos certitudes. Pour Matheson, l’univers n’est pas nécessairement rationnel, il est, c’est tout ! Et cette intime conviction a fini par le conduire à s’éloigner de la science-fiction (qui s’appuie sur des sciences rigoureuses) et à laisser libre cours à ses obsessions, névroses, et autres peurs abyssales qu’il a su mettre en abîme de façon magistrale pour notre plus grand plaisir.

patrick raveau

   
 

Richard Matheson, Enfer sur mesure et autres nouvelles (textes traduits par J. Chambon et H. Collon), Flammarion coll. « Garnier Flammarion – Étonnants classiques », 2004, 114 p. – 3,35 €.

 
     
 
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