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Arthur Bradford, Le chien de ma chienne

Des bêtes et puis des gens aussi serviables que maladroits ne sont plus très frais, entre marijuana et champignons

Si j’avais une queue, j’imagine qu’elle aurait souvent battu la mesure de mon allégresse tandis que je lisais Arthur Bradford.

Plutôt qu’une collection de nouvelles reliées par une simple thématique animalière, « Le Chien de ma Chienne » se rapproche du roman, malgré la diversité surréaliste de personnages, animaux et humains, qui s’y bousculent.

U
n roman informel, construit d’épisodes disparates unis par un diapason réjouissant : l’aptitude au bonheur.

Une belle bande d’inadaptés

Claro, à qui l’on doit la version française, précise en fin d’ouvrage qu’aucun animal n’a été blessé ou maltraité au cours de la traduction de « Dogwalker ». Pourtant, le destin n’a pas été tendre avec les protagonistes qui batifolent entre ces pages. Humains et animaux se partagent un bel éventail de traits tragi-comiques, caractéristiques pour les uns des marginaux, pour les autres des phénomènes de foire. Tout ce petit monde s’accepte en bonne intelligence, s’installe en véritables familles, où règne une confiance rarement rencontrée dans la société dite intégrée.

Dès les premières pages, on découvre d’abord que lorsqu’on manque d’argent, partager ses ressources peut se révéler humainement enrichissant mais aussi éreintant. Heureusement, le narrateur dispose d’une inépuisable réserve de patience pour supporter un défilé de colocataires allant de l’extravagant au déséquilibré : un psychopathe des végétaux, une dame légèrement prostituée, un campeur traqué, une jeteuse de sort païenne… Et quand il sort prendre l’air accompagné de son chien à trois pattes, c’est toute une portée de chiots difformes qui rampent sur leur petits moignons jusqu’à son giron protecteur.

« Répugnant ne veut pas dire indésirable. »

La virée fantastique autour d’une Amérique fauchée se poursuit dans une casse automobile où deux énergumènes spéculent sur la valeur marchande d’une limace de la taille d’un ballon de rugby, trouvée au fond d’une boîte à gant. Puis, l’institut pour aveugles du Texas confie au narrateur un handicapé qui démontrera qu’il existe, malgré toute la bonne volonté du monde, des limites à la communication. D’ailleurs la fréquentation des non-voyants permet ici de s’évader vers le Sud quand il neige et que les distractions se font rares.

Chez Arthur Bradford, les gens sont aussi serviables que maladroits. Et comme ils ne sont pas forcément très frais passée une certaine heure, entre canettes de bière, pétards d’herbe qui fait rire et champignons hallucinogènes, il faut s’attendre à quelques anicroches. Quand un hurluberlu dévoué traverse la ville nocturne, au volant d’une camionnette se déplaçant par embardées successives avec un sommier en équilibre sur le toit, par exemple… Ou quand des bruits insistants proviennent du placard chez le dealer de marijuana, mieux vaudrait les ignorer. Enfin, à quoi bon en faire un drame ? Même quand le voisin de palier lourdingue séquestre la logeuse ou qu’il s’agit d’apprendre l’art délicat de la sculpture sur fruit avec une tronçonneuse.

Ainsi s’écoulent les semaines dans ce coin-là des States. Bien des chiens arriveront encore, certain tout raide dans un sac, d’autres par colis de six prêts à adopter pour Noël, des chiens à conquérir comme ce petit roquet : « J’ai décidé que Rodney et moi allions devenir copains. La vérité, c’était que j’avais bien besoin d’un peu de compagnie. Je savais bien sûr que Rodney ne m’avait pas trop à la bonne, mais je me disais que cette situation pouvait changer. » et des chiennes rebelles qui ne cherchent que la liberté.

« Ouaf, ouaf, ouaf, for the longest time… »

Oui, il y a bien « un minuscule homme-chien qui chante des standards américains avant de faire des enfants à une fausse vierge vivant dans un poumon d’acier » dans ce livre, mais ne comptez pas trouver l’explication ici. Je préfère vous parler du vrai bon cœur qui parcourt ces histoires surréalistes. Une sympathie fondamentale qui triomphe de tout sans autre raison que la nature des personnages. Sans effort, la norme et ses limites s’effacent devant la tendresse, l’empathie, et l’humour. Ce n’est pas pour rien que Le Chien de ma chienne a reçu le prix du meilleur recueil de nouvelles de l’année 2001. Découverte dans l’atelier d’écriture de Dennis Johnson, une patte talentueuse a pris la plume pour longtemps.

 
stig legrand
Arthur Bradford, Le chien de ma chienne, Denoël et d’Ailleurs, 2003, 179 p. ISBN : 2.207.25472.0
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