Entretien 1 avec Georges-Olivier Châteaureynaud (La faculté des songes)

Non content de développer un univers des plus originaux dans ses oeuvres, G-O Chhâteaureynaud est un écrivain très engagé dans la vie littéraire…

Lorsque je proposai à Georges-Olivier Châteaureynaud de l’interviewer pour le compte du Littéraire, il me donna rendez-vous à 18 heures au siège de la SGDL – à l’Hôtel de Massa, rue du Faubourg-Saint-Jacques. Il règne alors dans les bureaux et couloirs désertés par leurs occupants une atmosphère singulière. Non pas silencieuse : par vagues s’entend le vrombissement d’un aspirateur – tel un fantôme, une femme de ménage fait son office d’étage en étage – mais singulière, oui, c’est le mot… Vous savez, l’atmosphère propre à ces lieux où, la journée durant, s’activent moult fourmis humaines et qui, le soir venu, se retrouvent tranquilles… l’on sent à ce moment précis une inquiétante étrangeté instaurée par l’immobilité ambiante et l’impression d’abandon vaguement catastrophique que donnent des cartons empilés avec soin, attendant çà et là d’être ouverts ou bien transportés ailleurs.
L’heure est on ne peut plus propice au surgissement d’une créature inattendue, au basculement de l’ordinaire dans l’inouï, à la plongée en apnée dans cet univers curieux – l’un des plus originaux qu’il m’ait été donné de découvrir à travers la lecture – que Georges-Olivier Châteaureynaud construit au fil de ses récits…
Mais lorsque nous quittâmes l’Hôtel de Massa, force fut de constater que nulle machine à fusiller n’avait été installée au détour du couloir, que les meubles avaient conservé leur aspect, que les murs ne s’étaient ni déplacés ni déformés… et en fait de « créature inattendue » surgissant à l’improviste, seul Jean-Claude Bologne – écrivain, membre du bureau de la SGDL et auteur, entre autres, d’une
Histoire du célibat parue récemment chez Fayard – vint à pousser la porte du bureau où se poursuivait l’interview…

Comment a commencé votre parcours d’écrivain ?
Georges-Olivier Châteaureynaud
C’est un parcours qui est déjà long, et dont les débuts remontent loin maintenant…
Dès que j’ai su lire – dans des circonstances un peu particulières, mais on ne va pas rentrer dans les détails – je me suis aperçu qu’il y avait un endroit sur la terre où l’on ne s’ennuyait jamais (enfin, en principe…) : c’était les livres. Comme j’étais un enfant assez solitaire, la lecture est très vite devenue pour moi un refuge ; la fiction, l’imaginaire, me procuraient ce confort supérieur qui est d’échapper au monde. Lorsque j’ai dû aller en pension – je n’y suis pas resté longtemps, mais ça m’a tout de même beaucoup marqué – cette tendance à chercher refuge dans les livres s’est accrue. Le plaisir de lire s’est presque immédiatement mué en un désir de créer moi-même des histoires – c’est-à-dire que mon envie d’écrire a suivi de très près ma découverte de la lecture. Fort heureusement – sinon, j’aurais eu une enfance un peu bizarre car je devais avoir à ce moment-là 6 ou 7 ans – il n’y a pas eu de lendemains immédiats. J’avais tout de même noté que l’on m’encourageait quand je proposais mes histoires : on me félicitait au lieu de me dissuader. Mais je n’ai pas continué à écrire dans l’immédiat. Je suis néanmoins resté un grand lecteur ; j’étais boulimique, je lisais tout et n’importe quoi… C’est-à-dire qu’à 12 ans, je lisais pêle-mêle Bob Morane, La Condition humaine, L’Amant de lady Chatterley, sans privilégier un genre par rapport à un autre, sans aucune échelle de valeurs. J’avais un copain, issu d’un milieu plus favorisé que le mien, qui lui lisait Sartre en connaissance de cause, à 12 ans ! moi je lui disais très sérieusement : « Je lis Franck Slaughter, et c’est vachement bien aussi ! » Et puis je lisais, et relisais aussi les grands livres de l’enfance : par exemple j’ai l’impression d’avoir lu L’Île au trésor six ou sept fois, et 20 000 lieues sous les mers autant… voilà comment je me suis formé, comment est né en moi le goût pour l’invention. J’adorais aussi raconter des histoires oralement : je me souviens de certaines récréations, en 6e ou en 5e, où la moitié de ma classe m’écoutait improviser des récits qui étaient des plagiats éhontés des Schtroumfs !
Mais ce n’est que vers l’âge de 17 ans qu’une véritable intention littéraire a commencé de se dessiner : quand est venu le moment où, d’ordinaire, on se demande ce qu’on va faire de sa vie, il n’y a pas eu vraiment d’hésitation… j’étais tellement dans le plaisir des livres que je me suis dit « Bon, eh bien je vais écrire ». Et dans ce grand moment de romantisme qu’on connaît généralement à l’adolescence – je venais de découvrir Rimbaud, le grand mystère de l’écriture poétique – il n’était pas question pour moi d’être autre chose que poète. Sans compter qu’être poète, ça vous pose ! Cette période où j’ai cru être fait pour la poésie a été extrêmement douloureuse, à cause, notamment, d’un excès de romantisme. Mais j’ai été guéri de cela peu à peu – et somme toute assez facilement : j’écrivais des poèmes bizarroïdes qui tendaient à se transformer en esquisses de prose narrative. D’ailleurs mon tout premier livre – qui a été publié bien plus tard – porte la marque de cette période transitoire : il comportait encore quelques poèmes (que j’avais appelés « poèmes épargnés » parce que j’avais déjà commencé à les sabrer, à les virer…) et développait un semblant de fiction qui n’était pas très structuré – en fait c’était plutôt des saynètes, avec des personnages schématiques, improbables… 
Et puis un jour, en deux week-ends, j’ai écrit ma première nouvelle – c’était aux environs de 1972. J’avais déjà essuyé un refus éditorial pour ce premier livre composite dont je viens de parler. Mais un éditeur – Grasset – m’avait quand même dit qu’il était intéressé par ce que j’écrivais et m’avait invité à lui proposer mes écrits futurs. Ce n’était pas tombé dans l’oreille d’un sourd ! Lorsque j’ai eu écrit ma première nouvelle, dans la foulée j’en ai écrit deux autres ; j’ai proposé ce recueil à Grasset, qui l’a publié immédiatement. Il s’agissait de nouvelles fantastiques, écrites de surcroît par un débutant, et je considère que j’ai eu beaucoup de chance : c’était très courageux de la part de cet éditeur de publier ce livre à une époque où l’on publiait très peu de nouvelles de débutants. Je suis très reconnaissant à Grasset de m’avoir permis de franchir cette barrière à laquelle se heurtent généralement les jeunes écrivains. Ce petit recueil, intitulé Le Fou dans la chaloupe, d’après un poème de Michaux (l’un des plus connus et des plus accessibles), a obtenu un succès d’estime… et un petit prix de l’Académie française.
En 1974, je publie Les Messagers, un roman fantastique qui me vaut, lui, le prix des Nouvelles littéraires. Ce prix a eu une existence très brève, mais il était très richement doté : la récompense était de 50 000 francs, et en 1974, c’était une somme considérable – on pouvait s’acheter trois voitures avec ça ! Je me suis contenté d’une… Ce prix donnait lieu à de nombreux articles de presse, dont un numéro spécial des Nouvelles littéraires sur le lauréat. En tout cas j’ai été conforté dans ma vocation.
En 1976 je publie un nouveau recueil de nouvelles, La Belle charbonnière. Comme l’écriture ne m’assurait pas des revenus suffisants, je gagnais ma vie en faisant un peu tout et n’importe quoi. C’était alors une période bénie où il était très facile de trouver un boulot, ce qui facilitait beaucoup la vie des artistes et des écrivains : on pouvait travailler pendant six, huit mois, un an, mettre de l’argent de côté et ensuite arrêter de travailler pour se consacrer à son art. On était pratiquement sûr de retrouver un boulot quand on en avait besoin, sans risquer de sombrer dans le gouffre social. Mais avec le premier choc pétrolier et la fin des Trente Glorieuses, j’ai compris qu’il valait mieux avoir un boulot régulier pour se mettre à l’abri, et je suis devenu bibliothécaire. En 1978, je publie un roman, Mathieu Chain. Mais en travaillant 40 heures par semaine – je devais être à la bibliothèque de 12 heures à 20 heures – il m’était extrêmement difficile d’écrire : il me fallait tous les jours me lever vers 4, 5 heures du matin, écrire jusqu’à 11, puis partir au travail effectuer une journée de huit heures. Au bout de quelques années, c’est devenu irrespirable ; donc j’ai tout plaqué pour terminer mon troisième roman, La Faculté des songes, en profitant d’une loi giscardienne qui précisait qu’on pouvait se mettre en disponibilité – sans salaire – avec la garantie de retrouver son poste (quand on était dans la fonction publique) pour élever un enfant. Cette possibilité valait aussi pour les hommes. Comme mon premier fils est né en 1980, j’ai profité de cette loi. Sauf que je n’ai jamais réclamé mon poste ! Pendant ce temps-là, pour gagnotter ma vie, j’ai été brocanteur, de 80 à 82. Je bourrais ma voiture avec ce que je trouvais, et j’allais vendre ça sur les foires, les marchés aux puces… J’ai pu ainsi terminer enfin ce roman dont j’étais si inquiet, La Faculté des songes. Il a obtenu le prix Renaudot en 1982. C’est un véritable bouleversement pour un auteur que de recevoir un prix de cette envergure. Outre les tirages, qui cessent d’être confidentiels et donc vous assurent des revenus appréciables, ça vous donne une notoriété qui dure, c’est un peu comme un coup de tampon qu’on vous applique sur le front… et il ne faut pas s’en plaindre : pour un auteur, c’est une bénédiction. Les droits d’auteur rentrent, on vous fait des propositions… on change de statut dans le monde littéraire. J’ai pu, à partir de ce moment-là, me consacrer pleinement à l’écriture.
Ce fut aussi pour moi l’occasion de découvrir, peu à peu, que dans la vie d’un écrivain, il n’y avait pas seulement la tour d’ivoire, le travail solitaire, les rencontres entre écrivains, les conversations littéraires mais qu’il existait toute une vie institutionnelle que je ne soupçonnais pas… à laquelle j’ai commencé à prendre un part très active : j’ai ainsi été lecteur au service « dramatiques » de France-Culture pendant plusieurs années, administrateur de la Maison des Écrivains pendant trois ans… et un jour, Jacques Bens, qui était secrétaire général de la SGDL, m’a invité à déjeuner et m’a dit qu’il recherchait des gens pour renouveler le comité de la SGDL. Je lui ai demandé en quoi consistaient les tâches qui m’incomberaient, puis j’ai accepté de poser ma candidature – car il faut être élu. J’ai été élu, et très vite, j’ai été associé à la vie de la SGDL de façon de plus en plus étroite. J’ai ainsi été l’adjoint de Jacques Bens au secrétariat général, je lui ai succédé quand il s’est retiré, puis j’ai été élu président en 2000 et 2001 avant de céder la place à Alain Absire, qui est en fonction aujourd’hui. Mais je demeure administrateur de la SGDL – une institution à laquelle je suis très très attaché, et dont je connais bien tous les rouages, après quinze ans de participation active…
Bien évidemment je n’ai jamais cessé d’écrire, et j’ai publié assez régulièrement en alternant romans et recueils de nouvelles – avec quelques petits livres en marge de cela.
Voilà donc pour ce parcours, dont la dernière station, pour l’heure, est encore sous le signe de la chance, puisque Singe savant tabassé par deux clownsvient de recevoir la bourse Goncourt de la nouvelle, ce qui m’a fait plaisir : j’appartiens à une génération de nouvellistes qui a commencé à s’exprimer dans les années 70 – une génération importante en ce qui regarde ce genre littéraire – et je crois bien que j’étais le dernier de ces « refondateurs » à ne pas avoir eu ce prix prestigieux.

Outre vos responsabilités institutionnelles, vous êtes également membre de nombreux jurys…
Oui… je suis notamment juré du prix Renaudot, et du prix Renaissance de la nouvelle, que vous connaissez bien. Mais il faut distinguer ces prix, qui récompensent des livres déjà publiés, des prix sur manuscrits. Et ceux-là sont très importants : les auteurs qu’ils distinguent deviennent parfois des figures marquantes, littérairement ou commercialement parlant, du circuit éditorial traditionnel. Par exemple, je faisais partie des jurys qui ont révélé Anna Gavalda, Marie Darieussecq, Dominique Mainard… je n’en tire pas gloire, je veux simplement souligner combien ces prix sur manuscrits peuvent être importants, et nombre d’éditeurs, qui l’ont bien compris, sont très attentifs à ce qui en sort.

 

Et vous animez aussi des ateliers d’écriture. Quelle est selon vous l’importance de ces ateliers dans la vie littéraire ? Est-ce un terreau fertile, au même titre que les prix sur manuscrits ?
Ça participe de la même chose. Dans les ateliers aussi, on a vu émerger des auteurs. Il se passe là quelque chose qui est de l’ordre du sociologique : la littérature apparaît maintenant partout ; elle n’est plus confinée comme autrefois dans les classes dites privilégiées. La littérature se trouve aujourd’hui jusque dans les classes populaires – encore que l’on puisse se demander s’il y a encore, actuellement, une véritable « classe populaire »… je pense que c’est plutôt une classe moyenne indéfinie qui domine et que la littérature éclot là, dans ce vaste vivier. C’est de là que viennent les auteurs – avec bien sûr toujours des exceptions, ce n’est pas une règle absolue…
Alors qui rencontre-t-on dans ces ateliers ? Toutes sortes de personnes, en fait. Des gens qui sont déjà, jeunes, engagés dans un projet littéraire et pour qui l’atelier sera un lieu de conseil, un coup de pouce. Il y a aussi des participants qui sont dans un simple désir de divertissement ou d’enrichissement intellectuel, et n’ont aucun projet littéraire précis. Et puis il y a des gens qui aiment lire, qui à un moment de leur vie ont aussi été tentés par l’écriture mais qui n’ont pas eu le temps de s’y adonner, et qui vont profiter de la retraite pour fréquenter un atelier et se frotter vraiment à l’écriture.
À travers ces ateliers, ces prix sur manuscrits, je constate que la France continue d’écrire beaucoup, qu’elle reste, dans ses profondeurs, une grande nation littéraire où s’exprimer par l’écriture demeure une activité valorisante. Constater ainsi que la vie littéraire actuelle de ce pays ne repose pas seulement sur les quelques millions d’auteurs qui, bon an mal an, publient régulièrement, ou plus ponctuellement – tous genres confondus – me rend optimiste. Mais je voudrais tout de même tempérer cet optimisme : j’ai pu me rendre compte – en atelier ou bien dans le cadre des concours sur manuscrits – que la plupart des gens qui écrivent n’ont pas de vraie vision de la littérature ; ils font de l’écriture un usage purement personnel. Par exemple, parmi les lauréats de prix de la nouvelle sur manuscrits – qui donc ont produit des textes tout à fait honorables, avec quelque apparence de talent – il est très rare de rencontrer des gens qui lisent des nouvelles, qui aient une vraie connaissance des nouvellistes contemporains ou classiques…

 

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 Propos recueillis par isabelle roche le 17 juin 2005 à l’Hôtel de Massa, 38 rue du Faubourg Saint-Jacques 75006 PARIS

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