Fabienne Juhel, La Verticale de la lune

Ce premier roman de Fabienne Juhel entraîne dans l’univers étrange d’une fillette qui est proche, si proche des arbres…

Rentrée 2005

Le roman de Fabienne Juhel a été présenté lors de la soirée « Premiers romans » organisée par la Société des Gens de Lettres le 22 septembre 2005.

De longue date l’on sait la femme lunaire, hantée de lune comme l’homme peut l’être d’obscures terreurs au point d’ancrer le démon et la nuit dans le corps de sa compagne. Telles deux sœurs siamoises, la lune et la femme sont unies par leur face mortifère. Le roman de Fabienne Juhel – une histoire de femmes, d’arbres et de sensualités – consacre cette union ; il en est l’autel arboré. Les arbres, traits d’union entre forces chtoniennes et hauteurs célestes, y tracent chacun cette verticale entre lune et corps.
Écrit à la première personne avec des chapitres brefs déroulant une succession de séquences narratives elles-mêmes courtes, parfois réduites à une seule phrase, La Verticale de la lune a des mines de journal intime.

La narratrice, une enfant encore, vit avec sa mère et Teresa, une cuisinière mexicaine, dans une maison bretonne entourée d’un bois. Elle entretient avec « ses » arbres des relations d’une sensualité pleinement assumée. En même temps que survient l’Indien qui, armé de haches, va abattre quelques arbres, la fillette découvre que sa mère vit un grand amour avec Florence, la veuve des îles. Et qu’elle est une enfant adoptée…
Surtout, ne pas s’attendre à de simples confessions ; si des faits sont narrés, tels des fils de trame tendus pour supporter le texte, l’on pressent d’emblée que l’on n’évolue pas dans la banalité d’un récit événementiel mais plutôt dans le champ d’un symbolisme introspectif : comme au cours d’une analyse, la narratrice joue sans cesse de la métaphore et des associations langagières aussi curieuses que celles nées des plumes surréalistes. Mots rares – « dehiscence », « callipyge »… – comparaisons hors du commun – regarder les étoiles, c’est comme lire du braille de très loin, lire du braille avec le nez morveux. : l’écriture travaille au corps un texte étrangement dérangeant.

Par l’érotisme dont il est imprégné d’abord : sans ambages – « faire l’amour », « sexe »… et d’autres encore, sont des mots dont la narratrice use sans détours – il serpente aussi par en dessous, sublimé par l’entremise d’une pulsion scopique sans cesse à l’œuvre et d’une foule de symboles sexuels, l’arbre et le puits étant les plus clairs. Dérangeante étrangeté aussi que les mots de cette narratrice se donnant elle-même pour jeune, enfant sans doute, et qui use d’un registre de langue d’une sidérante maturité pour coucher crûment par écrit des émois sensuels qui, même chez une femme accomplie, auraient des exhalaisons de soufre…

Mais la quête de soi est toujours dérangeante, destabilisante – alors comment s’étonner que la narratrice, en fait un « je » qui doute de lui, dérobe au lecteur son premier prénom, et cherche à se cerner, produise un texte aussi étrange, où s’opère la fusion entre symbolisme, métaphorisation et accomplissement charnel, et qui propose une lecture de l’extase amoureuse entre terre, chair et ciel, cheminant le long d’un fût de hêtre dont l’écorce est comme la peau de l’énigme suprême ?

Par sa chute ce court roman s’apparente à une nouvelle : une page et des poussières pour conclure et faire basculer tout ce que l’on vient de lire ; une page et des poussières où sont réajustés les prénoms et les statuts, aussi sûrement que s’est affaissé l’arbre à rêves malade. Là encore, métaphore : un arbre à terre pour toute une autobiographie romancée qui en quelques mots se voit retomber sur ses pattes ordinaires – délivrance d’une clef de lecture sans laquelle le texte aurait été amputé de sa force vive et n’aurait valu que par la beauté alors gratuite de ses figures de style les plus éclatantes. Car on comprend in fine que La Verticale de la lune retrace la lente élaboration d’un roman familial lui-même mis en abyme – la narratrice s’y invente en train de se créer sa légende.
En redoublant ces ascendances imaginées, ces vies merveilleuses que les enfants se racontent en marge de leur quotidien et des interdits parentaux, le texte témoigne d’une identité qui semble ne pouvoir s’assumer – pour peu que l’on puisse préjuger de l’acceptation finale – que par le truchement du fantasme. Mais ce secours cherché dans les forces imaginantes n’est-il pas le soubassement de la psychologie hunaine – et, par là, l’essence de l’élaboration des mythes ? Alors La Verticale de la lune est bien plus qu’une œuvre littéraire : c’est une sorte de définition cryptée de ce qui fonde l’humanité.

isabelle roche

La Verticale de la lune est le premier roman de Fabienne Juhel. Découvrez le catalogue et les auteurs des éditions Zulma en visitant leur site.

   
 

Fabienne Juhel, La Verticale de la lune, Zulma, août 2005, 144 p. – 12,50 €.

 
     
 
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