Hafid Aggoune, Quelle nuit sommes-nous ?

Un second livre qui confirme le talent d’Hafid Aggoune

 

Après Les avenirs – son premier livre, publié l’an passé par Farrago – on espérait bien qu’Hafid Aggoune ne s’en tiendrait pas là. Quelle nuit sommes-nous ? est de la même eau, belle et poignante. On y retrouve la mélopée des phrases dépouillées, l’immersion dans l’instant, un « je » qui s’interroge et accessoirement se souvient, et une histoire qui tout de même se dessine – ici celle de Samuel Tristan, qui a quitté sa famille à l’âge de 15 ans, et qui dès lors a vécu la nuit. Il a voyagé dans tout le Moyen-Orient, puis se pose un temps à Paris, avant de partir pour Venise où, pendant neuf mois, il doit assurer la garde d’une petite île inhabitée. Il y rencontre Emeline, une jeune artiste sculpteur qui profite de l’isolement de l’île pour travailler. C’est en cette île de Sainte-Marie-des-Grâces, puis débordant un peu à Venise, que tient le récit.

Si l’appellation de « roman » paraît peu adéquate, il faut pourtant parler de « récit » : le texte offre en effet suffisamment de matière pour que l’on puisse en « faire un résumé », en « raconter l’histoire » – des événements ont lieu, des dialogues se nouent entre Emeline et Samuel, des actions sont entreprises… Outre cela, il est construit : le récit à la première personne est encadré par deux courts passages assumés par un narrateur off – telles ces voix sans corps qui, au début d’un film, vous entraînent par le bout des yeux, tout doucement, au cœur de l’histoire et qui, à la fin, vous la font quitter tout aussi doucement tandis que les protagonistes sont laissés à leurs destinées hors de l’écran.

Mais il ne s’agit pas d’un simple récit, fort de sa seule dynamique narrative ; sa dimension est autre. Ce qui invite à penser de la sorte ? Le nombre, et la richesse des symboles, des références et des métaphores mis en œuvre d’abord : une île, dont il serait trop long et fastidieux d’évoquer ce qu’elle peut représenter, l’hôpital désaffecté, image de la mémoire et de ses recoins laissés pour compte, le chemin que débroussaille le narrateur, la statue de Marie qu’il débarrasse de ses mousses, de ses gangrènes végétales… les mots, les noms enfin : à chaque étape de son long voyage, de Paris à Venise en passant par Jérusalem, le Liban, le Yémen… le narrateur reçoit un nom différent – variations autour d’un même thème phonique, de Sahel à Samuel en passant par Samih, telles des stridulations changeantes stigmatisant le bruit du regard que les autres posent tour à tour sur lui, le nomade. Il semble dépourvu d’identité propre, et ne prendre consistance que par ce sacre donné par autrui : nommer.

On serait tenté, par inclination pour une facilité un peu galvaudée hélas, de qualifier de « poétique » l’écriture d’Hafid Aggoune, tout en phrases courtes, nues, au présent pour la plupart et dont certaines ont un goût d’aphorisme :
Fuguer est le contraire d’un suicide : on part pour vivre. Ou bien : Il n’y a qu’une liberté et son nom sera toujours écrit avec les lettres du sacrifice et du deuil.
Comme si les gestes et les jours résultaient d’un épluchage minutieux des heures, des heures qui cesseraient d’exister dès lors qu’elles ont coulé hors d’elles-mêmes. « Poétique » à cause des images, des comparaisons, du rythme qui s’installe et des musiques que chantent les sonorités… Mais cette écriture est au-delà du « poétique » ; ce qu’elle dévoile est bien plus grave : quelque chose qui meurt au sens pour renaître plus loin, en un lieu tu à la raison et où s’aperçoit le sacré…

C’est un bouleversement que de lire Quelle nuit sommes-nous ? Oh, le texte se lit vite – à peine de quoi, pour un insomniaque, jeter un pont entre le soir et l’aurore. Mais il creuse à une profondeur émotionnelle inouïe. Les aspirations insatisfaites affleurent, et les questionnements, et les soifs… l’absolue détresse intérieure aussi :
Mon rêve est sombre.
Mon ciel est intérieur
Mon soleil dort au fond du cœur.
Dans notre long hiver, je suis ailleurs, entre les pages noires du jour à venir, entouré par les gouffres…

Face à de telles déchirures, face aux éclats de beauté pure si nombreux, les quelques passages où il est question de l’état de la planète, de la bêtise ou de la barbarie humaines (p. 60 par exemple) paraissent bien ternes voire convenus. Mais que le regard tombe sur l’âge de Samuel, posé telle une touche imperceptible que certains lecteurs, peut-être, ne remarqueront pas, et le texte entier se trouve transfiguré, transposé à l’échelle d’une fable mythologique.

Peut-être certains symboles, certaines métaphores paraîtront-ils un peu trop évidents ; et l’ultime appel à l’instauration de la joie et de la beauté sur Terre trop naïf – mais il n’y en a pas de plus sain, ni de plus urgent. Ce texte exhale quelque chose d’immense, de sacré.
Accueillez-le comme une offrande, avec ce que cela suppose de tendresse et d’infini respect…

isabelle roche

   
 

Hafid Aggoune, Quelle nuit sommes-nous ?, Farrago, août 2005, 128 p. – 15,00 €.

 
   
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