Entretien 1 avec Fabienne Juhel (La Verticale de la lune)

Fabienne Juhel a publié son premier roman au mois d’août – et en octobre, elle offrait au Littéraire sa première nouvelle pour Lire en Fête.

Il y eut d’abord les histoires que son père inventait pour elle, la première née. Puis celles qu’à son tour elle racontait à sa petite sœur pour l’aider à s’endormir, qui longtemps furent en sommeil au creux de feuillets secrets avant que, telles des pierres glanées, elles roulent et amassent mousse jusqu’à devenir manuscrits. Un jour, enfin, la première publicationLa Verticale de la lune, roman paru chez Zulma en août dernier.
Mais laissons plutôt à Fabienne Juhel le soin de raconter ses chemins d’histoires et son écriture – vous verrez que rien de tout cela n’a la claire rectitude de cette ligne géométrique sous l’égide de laquelle elle a décidé de placer ce premier récit publié…

Vous venez de publier La Verticale de la lune, votre premier roman. Quelle est votre histoire avec l’écriture ?
Fabienne Juhel :
Elle a commencé très tôt : j’écris depuis que je suis toute petite. J’inventais des histoires, pour moi ou bien pour endormir ma petite sœur – ça marchait très bien : elle s’endormait très vite ! En revanche, cela avait sur moi l’effet inverse : ces histoires me stimulaient, et je n’arrivais plus à trouver le sommeil… Mais je n’écrivais que pour moi ; je n’ai pas pensé tout de suite que je pouvais les donner à lire autour de moi – j’avais une mauvaise orthographe et j’avais honte de mes fautes. Je ne suis vraiment venue à l’écriture – à l’écriture destinée à autrui – qu’à la fac, parce qu’il fallait rédiger des mémoires… J’ai amélioré mon orthographe, et je suis allée jusqu’à la thèse de doctorat – le plus haut niveau que l’on puisse atteindre en termes d’écriture universitaire. Je crois que, de cette manière, je compensais le fait de n’avoir pas vraiment écrit auparavant. L’écriture universitaire m’est peu à peu apparue peu satisfaisante – ardue, laborieuse, difficile à lire… et, une fois mon doctorat obtenu, je me suis trouvée en manque d’écriture.
Puis j’ai lu un très mauvais roman, After Dolorès, de Sarah Schumann. Ça a été un déclic : je me suis dit que je pourrais en faire autant, et mieux qu’elle sur un sujet analogue. De là est né mon premier roman, La Ligne de flottaison des cuisses – un polar de cinq cents pages écrit comme une thèse universitaire, autant dire très indigeste. Je l’ai donc gardé pour moi et il est toujours au fond d’un tiroir. Est venu ensuite un autre polar, Les Robes rouges ne sont pas les seuls fruits, que je n’ai pas envoyé non plus.
Puis un jour, à la suite d’une petite déception amoureuse, j’ai décidé d’écrire autre chose qu’un polar – j’avais envie de raconter une histoire simple, très courte, avec peu de personnages. Je me souviens très bien que tout a commencé au mois de septembre, par l’émergence d’une phrase que j’ai d’emblée beaucoup aimée : « J’ai jeté Nadine dans le puits. » J’ai écrit cette phrase mais je n’avais aucune idée de ce qui allait suivre, de l’endroit où elle allait me mener. Puis à partir de là je me suis demandé « Pourquoi jette-t-elle Nadine dans le puits ? Qui est Nadine ? » Et j’ai essayé d’imaginer un cadre, un décor : ça se passe sûrement la nuit ; personne ne la voit jeter Nadine dans le puits… La Verticale de la lune est donc partie d’un geste éminemment symbolique, tout entier contenu dans une phrase très courte. Mais j’ignorais comment les choses allaient se poursuivre et quels personnages j’allais croiser sur mon chemin d’écriture…

Et ensuite, vous avez procédé par interrogations successives au fur et à mesure que les éléments se présentaient ?
D’une certaine manière, oui… par exemple, à un moment du récit, la narratrice creuse un trou dans le sol pour y enterrer les armes de l’assassin – les haches et les couteaux du bûcheron. Tout en écrivant cela, je me disais « mais pourquoi ne jette-t-elle pas tout simplement les outils dans le puits ? Pourvu que le bûcheron ne lui pose pas la question parce qu’elle ne saura pas y répondre… » Mais c’était moi qui n’avais pas de réponse – ma narratrice, elle, savait, et je l’ignorais encore… Je revois très bien cette étape : je me suis installée devant mon ordinateur, très perplexe, ne sachant pas ce que j’allais raconter ni comment j’allais répondre à cette question. Tout à coup, alors que je tapais, avec cette forme spéciale que j’ai adoptée pour éliminer les dialogues, pourquoi tu ne les as pas jetées dans le puits, il a dit, j’ai poursuivi, avec mes deux doigts, c’est déjà habité, j’ai répondu. C’est à ce moment-là que la réponse m’a sauté aux yeux : oui, le puits est habité puisqu’il y a Nadine et c’est pour cela qu’elle n’y a pas jeté les armes !
Il y avait un jeu de questions / réponses entre la narratrice et moi – tout ça pour dire qu’il arrive à mes personnages de m’échapper totalement ; je crois que beaucoup d’écrivains éprouvent cela aussi. Peut-être ce phénomène est-il lié à ce qu’on appelle « l’inconscient du texte » ? Ainsi, au départ, la figure centrale de La Verticale était la mère – Marie, qui a des amours saphiques. C’était elle qui m’intéressait, non la petite fille. Et celle-ci devait tuer sa mère ; il fallait qu’elle lui fasse payer quelque chose – en tout cas c’est comme cela que se présentait l’histoire au début. Puis les choses ont tourné différemment… Les personnages ont vraiment une vie qui me dépasse ; quant à évaluer à quel point cela relève ou non de mon inconscient, j’en suis incapable !

En fait cette envie de meurtre, vous l’avez déplacée sur la poupée ?
C’est exactement ça ; au lieu que la petite tue sa mère, j’ai opéré un « transfert psychanalytique » et elle a tué sa poupée. Par cet acte, elle renonce à beaucoup de choses : à son enfance, à la maternité… Au début, j’avais aussi l’intention de tuer Florence ; la « veuve des îles » devait se faire écraser par un arbre, mais quand elle a débarqué dans la propriété, j’ai fini par m’attacher à ce personnage et je n’ai pas pu le tuer parce que je l’aimais bien. Je n’ai même pas pu la rendre hémiplégique après l’accident ! En définitive, il n’y a que Nadine qui meurt dans l’histoire – ce qui ne cause de peine à personne puisqu’elle est à peine née…

Donc vos personnages se sont vraiment construits au fur et à mesure ? Vous n’aviez pas préparé de fiches, ou posé au préalable des caractères généraux ?
Non, je travaille sans notes. Pourtant, depuis que j’ai publié ce roman, j’ai toujours avec moi un petit carnet dans mon sac, mais il ne sert à rien sinon à noter des numéros de téléphone. Il y a des choses très belles qui me passent par la tête, des choses que j’entends ou des situations que j’ai envie de noter – mais je ne le fais pas : je compte sur la sélectivité de ma mémoire. Si elle ne retient pas telle ou telle chose, c’est que ce n’est pas le bon moment. Ça reviendra plus tard, après « digestion », si l’on veut. Comme je ne note rien, mes personnages n’ont pas de caractère défini, j’ai l’impression qu’ils grandissent au fur et à mesure des pages.
Mais il est vrai que La Verticale de la lune est un roman court et que je l’ai écrit assez rapidement ; c’est peut-être pour cela que j’ai pu si bien me passer de notes. Dans le cas d’un texte plus développé, plus complexe sur le plan narratif et qui mêlerait les traits de caractère, sans doute me faudrait-il recourir aux notes pour pouvoir peaufiner mes personnages comme il convient…

Dans votre roman, les arbres règnent ; on les sent importants pour vous. D’où cela vient-il ?
Je suis bretonne, mes parents sont bretons tous les deux et je suis née à Saint-Brieuc. Après avoir habité un temps à Lorient – une ville qui n’est pas très attrayante : elle a été reconstruite par les Américains après la Seconde Guerre mondiale – mes parents ont déménagé près de la maison natale de mon père, où se trouve un tertre boisé. J’avais alors 7 ans et tout de suite, j’ai pensé que ce tertre serait le mien ; j’ai investi ces bois, je les ai parcourus en tout sens pendant longtemps – surtout le soir – en faisant du repérage : je cherchais l’endroit où je voulais être enterrée. J’ai fini par le trouver ; j’ai appris plus tard qu’on ne pouvait pas être enterré dans ses bois, mais j’ai encore cet endroit en mémoire et il m’arrive d’y retourner… Il est enfoui sous les ronces parce que c’est un bois très sauvage, un bois tout en désordre où ne sévissent pas les bûcherons !
Je pense que cette fascination pour les arbres a un rapport avec cette recherche de l’endroit où j’aurais souhaité avoir ma sépulture.

C’est une préoccupation d’une extrême maturité pour une enfant de 7 ans !
En fait c’est seulement à partir de 9 ans, je crois, que mes parents m’ont laissée courir les bois… Je me déplaçais en silence, comme une Indienne, et je n’aimais rien tant qu’espionner les chasseurs – les chasseurs que je détestais parce qu’ils faisaient du bruit et tuaient les animaux – ce qui m’a valu, un jour, une volée de plombs dans les fesses (rires) !
Mais espionner ces chasseurs qui distribuent la mort autour d’eux était aussi un spectacle fascinant. S’y mêlent l’amour des bois, la haine pour ces hommes qui y habitent mal et les traumatisent… C’est très ambivalent.
Dans la relation qu’elle a avec les arbres, je crois que la petite narratrice du roman me ressemble – d’autant que j’étais une enfant assez sauvage.

À la lumière de ces souvenirs que vous évoquez, j’ai l’impression de mieux comprendre l’univers de votre roman, d’où l’homme est banni – si l’on excepte l’Indien. Car votre premier contact avec des hommes dans les bois, ces chasseurs, revient à une rencontre avec des monstres…
Oui, c’est exactement ça : ce sont les méchants – d’où, en effet, cette quasi absence de personnages masculins. Et ceux qui sont là sont comme « neutralisés » : le capitaine est un homme mort ; le grand-père de la petite est aveugle et vieux… Quant à l’Indien, il à l’air de ne pas parler la langue des autres et il parle peu – un journaliste l’a appelé « le taiseux » et je trouve que ça lui va à merveille. Tout bûcheron qu’il est, il a envers les arbres une attitude proche de celle de la narratrice ; c’est une force bienveillante : il fabrique des attrape-rêves qui permettent à la petite fille de se libérer de ses angoisses, de ses cauchemars. Et il a aussi un rôle initiatique : on comprend qu’une passation s’opère entre lui et la narratrice en matière de sensualité.

Vous venez d’évoquer le grand-père – personnage qui me semble répondre à celui du père, tout à la fin du récit, en ce qu’à travers l’un et l’autre se devine une représentation de l’inceste…
Oui, c’est vrai, il y a quelque chose d’oedipien, une relation incestueuse… J’ai à ce sujet une vue assez audacieuse, qui pourrait choquer, et que je développe dans mon récit par l’entremise de la petite fille… Elle dit qu’il faut être charitable avec les personnes âgées surtout lorsqu’elle sont infirmes, et je crois très sincèrement que la petite est persuadée que ce qui s’est passé avec le grand-père fait partie de l’ordre des choses, qu’elle lui a peut-être rendu service. Mais en même temps cela représente un traumatisme très ancien qui est la seule explication plausible à sa méchanceté – car elle est cruelle, méchante : elle « tue » sa poupée et, si on prend l’histoire « dans le bon sens », bien qu’elle ait des parents aimants elle n’accepte pas l’arrivée de sa petite sœur.
Je pense que, dans une relation pédophile ou incestueuse, on considère trop systématiquement le statut de victime de l’enfant ; certes c’en est une mais les responsabilités sont partagées : si l’enfant ne parle pas de ce genre de relation – alors qu’il a toujours la possibilité, de façon franche ou détournée, par le dessin par exemple, d’alerter son entourage – ce n’est pas seulement parce qu’il la vit comme sale, c’est aussi parce qu’il a confiance en cet adulte qui le caresse, le touche. Et parce qu’il ressent ces gestes comme faisant partie de la fonction d’éducateur dévolue à l’adulte. Il s’agit juste de savoir faire la part des choses et d’oser dire que, parfois, dans ce type de rapports, l’enfant peut y trouver son compte.

Vous avez employé le terme « oedipien », je pense aussi à la notion de « roman familial » à laquelle on peut ramener votre récit… L’univers psychanalytique est très présent. Quels sont vos rapports avec la psychanalyse ?
Je suis en analyse depuis trois ans, tout simplement ! Mais en commençant ce travail analytique, je voulais que ce soit court, et je viens de passer un accord avec mon analyste pour espacer les séances. En publiant mon premier livre, j’ai passé un cap ; je crois que l’écriture a dépassé le travail que je pouvais faire sur moi en analyse. À ce propos, il s’est produit quelque chose d’assez amusant au salon de Villeneuve-sur-Lot, où j’étais récemment. J’étais invitée avec d’autres auteurs à une émission de radio, dont Bruno Tessarech – qui vient de publier La Femme de l’analyste. Quand il a dit : « De toute façon, on fait tous une analyse, ici… » les deux auteurs qui m’accompagnaient ont nié avec force, comme si cela était honteux, ou impensable. Au bout d’un moment, Bruno Tessarech me regarde et me dit : « Et vous ? » Je n’ai vu aucun inconvénient à répondre « Oui » !

C’est une belle conjonction que cette étape que vous passez dans votre analyse et ce cap de la première publication…
Oui, à tel point que j’en suis venue à raconter ce que j’écris pendant mes séances… Mon travail d’écrivain est peu à peu devenu le matériau même de mon analyse parce que la source des rêves a fini par tarir, alors qu’au début, j’avais toujours beaucoup de rêves à raconter – et les miens sont de véritables histoires. J’ai donc dit à mon analyste : « Je vais vous raconter ce que j’écris ! » Pendant toute l’année où j’ai travaillé à la rédaction de La Verticale, j’ai raconté le récit avant de l’écrire au cours de mes séances – c’était comme un rêve éveillé. Je racontais quelque chose qui n’avait rien à voir avec ma vie, et je me disais qu’en évoquant mes personnages, les situations que j’imaginais – je comptais bien faire aussi quelques lapsus révélateurs ! – nous allions pouvoir avancer. Il m’est arrivé souvent de quitter son cabinet avec une clé d’écriture – une de ses questions faisait resurgir une idée que j’avais eue puis oubliée – et je rentrais chez moi avec le sentiment d’être invincible ! 
Au mois de juin, avant qu’elle parte en vacances, je lui ai confié le livre de La Verticale – c’était pour moi un acte de don, qui faisait partie de l’analyse, et je pensais qu’elle allait interpréter cet acte. Du coup, j’ai été très surprise quand elle m’a dit qu’elle allait le lire. Elle m’a alors dit : « Si vous n’étiez pas aussi avancée dans votre travail, je ne le lirai pas. »
Elle connaissait déjà le livre pour l’avoir « entendu » au cours des séances, mais là, elle allait le lire comme un livre, hors du contexte du travail psychanalytique. D’ailleurs, dans la dédicace, je fais une allusion à cela. Alors oui, il y a un rapport entre l’écriture et mon analyse, mais je ne voudrais pas que l’on pense que j’écris parce que je suis en analyse !
Mon analyste m’a raconté que certains de ses patients, qui écrivent aussi, ont peur des séances parce qu’ils craignent de perdre leur substance, de se vider de quelque chose d’important. En ce qui me concerne, j’ai plutôt le sentiment que les séances réactivaient cette « substance » qui nourrit l’écriture. Je pense qu’à l’heure actuelle, j’ai besoin de cette femme pour poursuivre l’écriture comme, petite, j’avais besoin de ma sœur pour raconter des histoires et ne pas m’endormir ensuite.

Lire la seconde partie de l’entretien

   
 

Propos recueillis par isabelle roche le 25 octobre 2005 au Quincampe, restaurant – salon de thé rue Quincampoix à Paris.

 
     
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