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Errol Flynn, L’Epreuve de vérité

Attendrissant mais démodé

A l’occasion du centenaire de la naissance d’Errol Flynn et du cinquantenaire de sa mort, les éditions du Serpent à Plumes publient L’Epreuve de vérité, un roman écrit par l’acteur, inédit en français jusqu’à aujourd’hui, bien que publié aux Etats-Unis en 1946.
L’intrigue se donne pour celle d’un roman d’aventures, dont l’action se situerait dans les années 30. Devenu orphelin assez jeune, Shamus O’Thames a fui l’Angleterre dès qu’il l’a pu, pour s’en aller bourlinguer dans les mers du Sud. Des déboires financiers le contraignent à embarquer une équipe de tournage hollywoodienne à bord de son bateau et à la conduire sur le dangereux fleuve Sepik pour des prises de vue incluant Papous et autres coupeurs de têtes. Des déboires amoureux l’ont amené par ailleurs à faire vœu de chasteté et à vouer un culte platonique à une jeune religieuse entrevue lors d’un accès de fièvre.

Bien entendu, les choses ne se passeront pas comme prévu. L’entreprise cinématographique échouera, mais de toute façon, le cinéma n’était qu’un prétexte masquant une mission d’espionnage aux nobles buts (dont Shamus reprendra ultérieurement le flambeau). Et puis l’équipe hollywoodienne comprenait, on l’aura deviné, une splendide créature, Cleo Charnel (notez la subtilité du symbole !), qui trouvera en Shamus l’homme qu’elle attendait depuis toujours, et vice-versa et réciproquement.

On n’en finirait pas d’énumérer les défauts du livre. A commencer par la dimension caricaturale de la plupart des personnages, ainsi que les incohérences et invraisemblances psychologiques qui les caractérisent. C’est avec les femmes que le problème est le plus patent : Il n’avait jamais aimé sa mère, nous dit-on, mais d’emblée, c’est à sa mère que Shamus compare la jeune nonne idéalisée qui le soigne pendant sa fièvre noire. Car même s’il prétend le contraire, le protagoniste est un adepte de Weininger (son auteur de chevet) – pour qui, très originalement, les femmes se répartissent entre la mère et la prostituée.
D’ailleurs, ouf !, Cleo Charnel – avec son nom et sa profession de catin – doit se racheter pour mériter définitivement l’affection du héros, qui juge subtilement que  les femmes – même les meilleures – étaient d’abord et surtout des femelles. Elle finira donc enceinte, en preuve de son passage du côté des femmes respectables !

Et puis c’est tout de même un livre d’aventures qui aurait tendance à s’apparenter à un récit de croisière, tant il est vrai que les péripéties s’y font attendre : un féroce combat contre… un mérou, aux alentours de la deux-centième page, une tempête en mer suivie de l’échouage du bateau, après quoi, c’est de nouveau l’accalmie. Le narrateur fait alors monter la pression : un affrontement va avoir lieu entre les naufragés et les Papous du terrible Anitok…
Mais en fait d’affrontement, nous n’aurons droit à rien : les Papous détalent comme des lapins parce que Jimmy, l’un des compagnons d’infortune de Shamus, a eu l’idée, très appropriée vu les circonstances, d’extirper son œil de verre de son orbite. Les féroces guerriers se sont crus face à un sorcier !

L’esquive est caractéristique du sort que Flynn réserve à toute scène supposant une narration un peu complexe : bagarres, combats, tempêtes, naufrages…, autrement dit les ingrédients attendus du roman d’aventures sont soit expédiés sous forme d’ellipse, soit éludés, signalant bien nettement les limites du talent de Flynn.
Pourtant, malgré cela, il serait faux de dire que le roman est totalement déplaisant. Il y a en effet quelques réussites ça et là : une description pittoresque et inédite de l’hôtel d’Ah Chee à Rabaul, par exemple, ou un trait psychologique qui sent le réel, comme la cuite de Shamus après des semaines à brimer sa nature. Le tout baignant dans une atmosphère générale empreinte du charme désuet des années 30, tel que le souvenir nous en reste par l’entremise des films hollywoodiens.

Mais il faut bien admettre que ce qui pousse le lecteur à continuer le livre, c’est que son auteur est Errol Flynn : dans l’espoir de toucher au mystère de sa personnalité. Car en tournant les pages, on s’interroge : que traduit cette bluette sentimentale chez un être au goût prononcé pour la débauche ? Une aspiration ? Un idéal ? Une vision caricaturale des attentes supposées au public ? Une incapacité à s’écarter des clichés de narration ?
On ne saurait bien évidemment trancher, mais l’impression se renforce, au fil de la lecture, qu’il ne s’agit pas là d’un travail délibérément bâclé : on y voit plutôt l’effort d’un amateur zélé (mais pas très doué), qui essaie de bien faire. Ce sentiment, qui pourrait irriter si le livre émanait d’un écrivain lambda – mais pourquoi diable a-t-on publié un ouvrage aussi imparfait ?- ne laisse pas de provoquer un certain attendrissement dès lors qu’il est signé Errol Flynn. Quel malaise profond, quelle insatisfaction, quelle vision de l’existence ont pu pousser un être ayant atteint les sommets de la gloire à se livrer au public sous une forme d’expression dont il ne maîtrisait ni les tenants ni les aboutissants ? Qu’est-ce qui a pu l’inciter à se montrer besogneux ici quand il avait brillamment réussi là, et qui plus est sans effort particulier ?

L’attendrissement, donc, n’est sans doute pas le sentiment qu’Errol Flynn aurait aimé provoquer avec son livre, mais c’est à notre sens ce qui peut le faire lire jusqu’au bout. Car, reconnaissons-le, L’Epreuve de vérité n’est pas un grand roman, ni même un grand roman d’aventures : c’est plutôt un petit objet démodé.

agathe de lastyns

   
 

Errol Flynn, L’Epreuve de vérité (trad. de l’anglais par Thierry Beauchamp, Le Serpent à Plumes, 288 p. – 21,00 euros.

 
     
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