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Brian Aldiss, Jocaste

Il ne faut pas confondre littérature d’avant-garde et littérature d’arrière-train : souvenons-nous de ce précepte de Jarry

Mon imagination de vieux khâgneux barbant m’a encore joué des tours : pensez-vous, Jocaste !!! En voyant ce titre m’est de suite revenu en tête le personnage le plus énigmatique de l’ Œdipe roi de Sophocle : maîtresse perverse, mère amoureuse et suppliante, jouet du Destin et femme fatale… Le mystère capiteux de l’épouse incestueuse de Oedipe ne s’est pas éventé, deux millénaires après la mort de Sophocle.
Certes, j’ai bien conscience de ce que je ne suis pas le premier (loin de là !) ni le dernier (encore bien plus loin de là !!!) à formuler ce lieu commun aveuglant de vérité rebattue. En revanche, peut-être aurai-je droit à une petite part de postérité pour avoir eu le privilège de lire l’une des plus mauvaises adaptations du mythe oedipien…

Et s’il est vrai que notre époque se porterait mieux si l’on écrivait et lisait (vendait aussi, je n’oublie personne) de meilleurs livres, j’ai peine à descendre de mon nuage pour dire qu’au vu de l’énième avatar de cette histoire éternelle, notre début de 21e siècle malade se vautre dans une débilité artistique lancinante.
Pourtant, point de mauvaise foi, de snobisme, je ne suis pas bégueule lorsqu’un roman me propose d’explorer plus à fond la personnalité intime de celle qui fait et défait les rois à Thèbes. Avant de tourner la page de garde, j’ai pensé, sur les recommandations de la quatrième de couverture, aux brillantes adaptations antiques des Cocteau, Giraudoux et Anouilh : un comique abouti, orné des lourdes vérités qui taillent la condition humaine, hissé à l’absurdité de la situation moderne. C’est dire quelle déception j’expérimentai en commençant la lecture.

L’action se déroulait devant moi en cabrioles grossières, en comique de série télévisée, en vulgarités pitoyables, et une fois encore, se vérifiait l’idée que la valeur d’un livre ne se mesure guère à son épaisseur, en l’occurrence, quelques deux cents pages me firent traverser un désert interminable. Le seul bouillon qui me soit resté en bouche est ce mauvais goût post-moderne, qui tache à défaut de peindre, crie pour chanter, viole pour aimer. Pensez-vous, au milieu d’un intrigue qui se tient mal, où Sophocle fait des apparitions éclaires depuis un hypothétique espace-temps, la famille de Œdipe sombre vers une catastrophe qu’on n’entrevoit pas.
Le tout roule dans une frénésie sexuelle visqueuse, une petite vie de famille américaine typique (trait d’originalité : le rôle des animaux domestiques est tenu par la sphinge et le griffon qui font office de chien et de canari), entrecoupée des introspections plates d’une Jocaste amollie, qui lance des lieux communs qu’elle ne comprend pas, en cabotinant la sensation du Destin qui s’accomplit à travers elle et son époux…

Pardonnez si je ne prends pas la peine de citer quoi que ce soit de ce roman, attendez un peu Sémélé… Je ne puis m’empêcher de la mentionner avec un léger sourire : c’est le clou du spectacle. Fille de Cadmos, le fondateur de Thèbes, elle est la mère de Dionysos qu’elle conçut avec Zeus. Sémélé est décrite dans ce roman sous les traits d’une femme sans âge, censée incarner par ses délires logorrhéiques l’ancien monde déclinant, habité par la naïveté et la poésie des origines.
Pauvres païens que l’on place sous le joug de cette femme hideuse et hystérique, qui traîne dans sa bouche puante le vocabulaire ordurier d’une actrice porno à la retraite qui regrette le temps de son activité. Parmi les coups d’éclats signés par les enfants du couple royal qui s’en donnent à cœur joie avec les esclaves et entre eux (dommage que la sphinge et le griffon n’y aient pas pris part !), le lecteur se verra espérer avec impatience les incroyables envolées lyriques de la vieille folle, qu’il ne nous en tienne pas rigueur si nous ne lui transmettons que la première de ces sublimes digressions, qui vaut déjà son pesant de cacahuètes : Merde ! s’exclama Sémélé (…) Cette maudite Sphinge ! Quelle fourbe. Sa merde est invisible. (…) Je suis sûre qu’il n’existait rien de semblable quand j’étais jeune. Les gens mangent plus à présent, alors évidemment, ils chient davantage. Adonis avait imaginé qu’on pourrait faire remonter la merde dans le cul et qu’on n’aurait alors plus besoin de manger.

Une telle médiocrité conjuguée à une bassesse si grasse mènent à de regrettables sommets. Il ne s’agit pas de jouer les pudibonds : nous n’explorons qu’une seule des veines qui ont formé notre opinion sur ce livre. La vulgarité joue un rôle primordial en faisant office de ce palliatif essentiel et trop facile qui dissimule la pauvreté d’une intrigue lâche, sans articulation, et l’inconsistance de personnages qui se confondent dans la même tourbe.
Décidément, la tête dans le guidon, hantée par l’argent facile et les choses finies, notre époque applique vainement sa cécité à l’ampleur de vue grecque. Il ne faut pas confondre littérature d’avant-garde et littérature d’arrière-train : souvenons-nous de ce précepte de Jarry et restons-en là…

baptiste fillon

   
 

 Brian Aldiss, Jocaste , Métailié, mars 2006, 213 p.- 17,00 euros .

 
     
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