Entretien avecJordi Soler (Les Exilés de la mémoire)

A la rencontre de Jordi Soler, écrivain mexicain d’origine catalane dont les éditions Belfond publient la première traduction française, Les Exilés de la mémoire

Le bar de l’hôtel Lenox Montparnasse, en cette fin d’après-midi, s’était transformé en salle de presse : photographes par-ci, journalistes par-là, l’attachée de presse veillant au bon déroulement de tous les rendez-vous prévus… Jordi Soler, écrivain mexicain d’origine catalane dont les éditions Belfond viennent de publier la première traduction française, est très sollicité.
Une interview s’achève, une séance photo se prépare et, entre les deux, une petite heure m’est réservée pour que je puisse poser à l’écrivain toutes les questions qu’ont éveillé en moi la lecture des
Exilés de la mémoire – mais avant que l’entretien ne commence, d’ultimes rappels lui sont communiqués, précisant les dernières obligations de la journée et celles du lendemain. Il n’y a décidément pas de répit pour un auteur lancé sur les chemins promotionnels de son livre, qui enchaîne les entrevues, les signatures, les rencontres avec les lecteurs, le tout ponctué de pauses vouées aux déclics des photographes – le rythme doit être éreintant. La rencontre fut pourtant extrêmement chaleureuse ; et ni l’auteur ni l’interprète – Pascale Fougère – ne montrèrent le moindre signe de lassitude. Tout à ce qu’expliquait Jordi Soler, dont les propos me passionnèrent, je ne m’avisai qu’a posteriori combien les chroniqueurs devraient être reconnaissants aux écrivains pourtant soumis à des emplois du temps serrés de conserver ainsi leur sourire envers et contre tout, surtout lorsqu’ils s’entendent poser pour la énième fois telle question parfaitement saugrenue qu’un journaliste naïf pensera être le premier à leur poser…


Même si l’on est rompu à la distinction entre auteur et narrateur dans le cas des romans écrits à la première personne, Les Exilés de la mémoire entretiennent le doute… Dans quelle mesure, dans ce roman, faut-il distinguer le « je » du récit de l’auteur Jordi Soler ?
Jordi Soler :
Il est vrai que la majorité des lecteurs ont tendance à confondre le « je » d’un récit avec celui qui l’a écrit, bien que cela soit souvent une erreur. En fait, tous mes romans sont écrits à la première personne, mais celle-ci ne me représente pas ; pour moi, la distinction est sans équivoque entre le « je » du narrateur à l’intérieur de mes livres et moi auteur.
Les Exilés de la mémoirea la particularité de toucher de très près à ma famille ; des personnes réelles sont concernées. Pour pouvoir raconter cette histoire, j’ai eu besoin de la convertir en roman, c’est-à-dire d’introduire, dans la masse des réalités historiques, des éléments de fiction attachés d’une part au narrateur du livre – des éléments fictifs par rapport à ce qui est ma propre réalité – et d’autre part aux autres personnages que l’on trouve dans le récit et dont j’ai modifié les noms par exemple.

Est-ce à dire que vous n’êtes pas ethnologue ?
Pas du tout ! je ne suis pas même professeur ! J’ai choisi comme narrateur un ethnologue parce que ce métier implique d’être tout le temps en quête de faits et d’informations précis ; en outre, un ethnologue appréhende la réalité d’une façon bien particulière, qui s’accorde avec la démarche dans laquelle s’est lancé mon personnage, d’autant que le roman comporte beaucoup d’éléments réels – tout ce qui relève des événements historiques proprements dits est authentique, par exemple les actions de l’ambassadeur mexicain Luis Rodriguez, ou l’internement des Républicains espagnols dans des camps de concentration en France. Mais Les Exilés de la mémoire reste un roman – c’est un roman historique, si l’on veut, où je raconte à travers la destinée d’Arcadi et de ses compagnons l’histoire de la guerre civile espagnole. Je ne crois pas que ce livre aurait pu exister autrement que sous cette forme littéraire : j’avais besoin d’écrire l’histoire de ma famille, et je ne pouvais y parvenir que par le truchement de la fiction.
Si mon livre permet effectivement de ressusciter l’histoire, de la retrouver – que ce soit celle des prisonniers d’Argelès ou celle de Luis Rodriguez – je suis très content qu’il ait cette « valeur ajoutée » mais ce n’est pas du tout cette intention qui m’a guidé au départ. J’ai d’abord cherché à écrire un livre qui me satisfasse, qui fonctionne en tant que roman, qui soit vraiment un livre abouti en termes de construction littéraire. C’est ce travail formel qui m’intéressait au premier chef, pas de ramener au jour des pans d’histoire oubliés.

 

Il n’y a pas de dialogues dans votre texte – les paroles rapportées sont toujours intégrées dans le corps du récit. Est-ce votre manière habituelle ou bien ce procédé est-il spécifique à ce livre-là ?
Il n’y a jamais de dialogues dans mes romans. Je n’ai pas envers les dialogues d’aversion particulière, mais je suis très attaché à la musique des mots, à la façon dont je peux la restituer sur une page et j’ai vraiment l’impression qu’introduire des dialogues perturbe cette musicalité. De plus, les personnages de mes romans réfléchissent beaucoup, se posent des questions – et là encore, introduire des dialogues pourrait briser le processus par lequel je tâche de rendre perceptibles des pensées, des émotions, des sensations… Cela dit, il m’arrive d’utiliser des dialogues – notamment lors de changements de situations particuliers dans un récit – mais avec parcimonie, et de façon très très occasionnelle.

 

La recherche du carton d’archives de Luis Rodriguez appartient donc à la réalité ? Et la fameuse valise de Cabeza Pratt ?
Comme je l’ai dit, tout ce qui concerne Luis Rodriguez est vrai – même si j’ai organisé ces données de façon « romanesque ». Je me confonds avec mon narrateur dans la mesure où j’ai en effet consulté les papiers diplomatiques, les journaux de cet ambassadeur héroïque, et que j’ai d’une certaine manière exhumé sa véritable histoire – que personne ou presque ne connaissait. Quant à la malette de Cabeza Pratt, elle dérive certes d’un fait authentique – mon grand-père a bien été chargé de transporter un document, une lettre, pour Luis Rodriguez lors de son départ pour New York – mais elle est surtout un hommage que je voulais rendre au film de Luis Bunuel, Belle de Jour. Le rôle principal est joué par Catherine Deneuve qui, le soir, est une épouse tout à fait normale, respectable, et qui, le jour, travaille comme prostituée. Dans le bordel où elle officie, il y a un petit Chinois qui reçoit les clients et leur montre à chacun un portfolio. Mais à aucun moment le spectateur ne verra le contenu de ce portfolio et c’est à celui-ci que la valise de Cabeza Pratt se réfère.

 

Quel regard les Espagnols ont-ils, aujourd’hui, sur le sort que la France a réservé aux Républicains qui fuyaient la dictature franquiste ?
La manière dont l’État français a traité les Républicains vaincus est quelque chose d’assez peu connu, en Espagne autant qu’en France. La guerre civile et ses conséquences est encore une zone assez obscure de l’histoire – par exemple peu d’Espagnols savent qu’un demi-million de gens ont été contraints de quitter l’Espagne parce qu’ils avaient perdu la guerre et que cela les exposait à une répression très dure. Mais je pense qu’un lecteur espagnol d’aujourd’hui sera davantage marqué par ces départs massifs imposés à des Espagnols par d’autres Espagnols que par la façon dont les Républicains ont été enfermés dans des camps de concentration après avoir traversé la frontière française.

 

Les Exilés de la mémoire est votre premier livre traduit en français. Cela revêt-il une signification particulière à vos yeux ?
Oui, mais pas seulement parce que ce livre à en partie à voir avec l’histoire de la France en tant que pays. Si je suis particulièrement content de voir mes livres traduits en France, c’est d’abord parce que, depuis mon plus jeune âge, je lis le français – mais je ne le parle pas : le français est pour moi davantage une langue de l’œil qu’une langue de l’oreille – et que j’ai une très grande admiration pour les écrivains français.

 

Le titre choisi pour l’édition française ne correspond pas au titre original – Los Rojos de ultramar. Que pensez-vous de ce choix ?
Le titre français a été choisi par la maison d’édition mais je ne le récuse pas, je l’aime bien parce qu’il a plusieurs sens : il peut aussi bien se référer aux personnes qui sont laissées en marge de la mémoire, en marge de l’histoire, qu’à ce qu’est l’écriture de l’histoire et de la mémoire. En cela je le trouve très satisfaisant. Cependant, je préfère le titre espagnol ; il correspond mieux, selon moi, au côté extrêmement frappant de l’Histoire. Il faut préciser que le terme « rouge » n’a pas la même signification en français qu’en espagnol ; en Espagne encore aujourd’hui, « rouge » est très fort, c’est un mot qui continue à effrayer la droite conservatrice ; l’avoir employé dans le titre a une portée qui dépasse la seule référence au contexte historique de la guerre civile. Le titre français est plus subtil, il « parle » moins directement mais il n’en est pas moins riche ; il est, à sa façon, parfaitement adéquat.

 

Comment avez-vous travaillé avec le traducteur ?
Jean-Marie Saint-Lu s’est spécialisé dans la traduction d’auteurs réputés intraduisibles, comme Javier Marias ou Juan Marsé. C’est un traducteur qui reste très proche des auteurs pendant son travail. Tout le temps qu’a duré la traduction, il m’envoyait sans cesse des questions pour avoir telle ou telle précision, savoir quelle était la signification précise de ceci ou de cela. C’est un traducteur très sérieux, extrêmement consciencieux qui est aussi un lecteur très avisé. Il m’a permis de découvrir des choses sur mon propre travail d’écrivain ; par exemple, il est capable de remarquer qu’à un moment du texte tel personnage porte une veste et que, quatre lignes plus loin, la veste a disparu… Je suis très content de la traduction de Jean-Marie ; je crois qu’il réussit très bien à rendre la spécificité de la langue d’un écrivain.

 

Quel a été votre parcours d’écrivain ?
Je suis entièrement autodidacte – je n’ai pas étudié la littérature de façon universitaire, et je n’ai suivi aucune formation spéciale pour devenir écrivain – par exemple, je n’ai jamais participé à un atelier d’écriture. Mais j’ai beaucoup lu. Chez moi, il y avait une très grande bibliothèque et tout le monde lisait, moi y compris. Puis a dû venir un moment où j’ai senti que j’atteignais une sorte de limite en termes de capacité de lecture et je me suis mis à écrire. J’ai d’abord écrit de la poésie – et seulement de la poésie car pour moi, le roman est longtemps resté quelque chose de trop simple ; je reprochais essentiellement au roman de n’avoir pas la plasticité du poème, ni son aptitude à émouvoir. Aujourd’hui j’écris toujours de la poésie mais j’ai un peu changé d’avis quant au roman – la preuve : j’en écris…

 

Quand vous travaillez à un roman, vous arrive-t-il de vous interrompre pour écrire des poèmes ou bien préférez-vous ne vous consacrer qu’à une seule œuvre à la fois ?
Écrire un roman revient si l’on veut à courir un marathon… Cela se passe sur le long terme – deux ou trois ans en ce qui me concerne – et c’est un travail très méthodique, un peu routinier : il faut chaque jour s’asseoir à sa table, revenir sur ce qui a été écrit précédemment en y ajoutant de nouveaux développements et sans cesse remanier, contrôler ce corpus qui augmente de jour en jour jusqu’à ce que le roman soit terminé. C’est comparable à un travail de bureau… La poésie, elle, est très différente ; écrire un poème relève probablement de ce que l’on apelle « l’inspiration » : tout d’un coup un poème surgit dans la pensée et il faut le saisir sans attendre. Ce n’est pas prémédité et cela n’aurait aucun sens de s’installer à sa table en se disant « Voilà : je vais écrire x poèmes jusqu’à ce qu’il y ait de quoi faire un recueil ». Le poème arrive comme ça, de temps en temps, et même si d’autres travaux d’écriture sont en cours je m’en empare et l’écris tout de suite. Quand j’estime en avoir suffisamment, je publie un recueil.

 

Comment naissent vos romans ? De scènes vues dans la rue ? D’anecdotes entendues ?
Je pense que mes histoires naissent davantage dans mon bureau que dans la rue. Il m’arrive parfois d’assister à des scènes que je note dans l’intention de les utiliser plus tard comme matériau romanesque, mais ça ne marche pas. Je n’appartiens pas à cette catégorie d’écrivains qui sont des « chasseurs d’histoires » ; j’ai du mal à mettre en récit un événement dont j’ai été témoin – par exemple une manifestation. Ma démarche est plutôt de transformer des choses qui me sont arrivées en histoires fictives par le travail d’écriture ; je suis moins intéressé par ce qui se passe dans la réalité que par le fait d’interroger ce que je vis de façon à le « fictionnaliser » pour aboutir à des récits imaginaires.

 

Est-ce diffcicle pour vous, lorsque vous avez fini un roman, de passer au suivant ?
Oui, c’est très difficile pour moi de quitter les personnages qui m’ont accompagné pendant deux ou trois ans. Je dirais même que c’est la phase la plus douloureuse, la plus ingrate de mon travail. Une fois le roman fini, il faut laisser derrière soi des personnages que l’on a côtoyés chaque jour pendant des mois et des mois ; j’en ressens un manque presque physique. Mais je ne peux pas, pour combler ce manque, me lancer trop tôt dans l’écriture d’un nouveau roman : avant, j’ai besoin de « faire mon deuil » en quelque sorte. C’est un temps de latence nécessaire, pendant lequel je ne peux pas écrire sans risquer de reproduire l’histoire que je viens de terminer. Ce « temps creux », bien qu’indispensable, me rend très malheureux parce qu’écrire est l’activité que j’aime le plus.

 

Y a-t-il longtemps que vous avez achevé ce livre ?
Il a été publié il y a deux ans en Espagne.

 

Êtes-vous engagé dans un nouveau projet romanesque ou bien êtes-vous dans cette phase de latence très douloureuse ?
Depuis sa parution, j’ai écrit un autre roman – qui va sortir cet automne en Espagne – après quoi je me suis en effet trouvé en plein dans ce moment de latence. Je l’ai utilisé pour composer un recueil d’essais, ce qui s’est avéré un palliatif très efficace pour faire passer la « gueule de bois » consécutive au roman tout juste achevé… (rires)

 

Un second livre va-t-il bientôt paraître en français ?
Rien de précis n’est prévu pour le moment – mais Les exilés de la mémoire sont proposés à la traduction en Italie et en Allemagne.

 

   
 

Réalisé par isabelle roche le 17 janvier 2007 à l’hôtel Lenox Montparnasse avec l’assistance de Pascale Fougère, traductrice-interprète.

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