Entretien avec Lee Seung-U (La Vie rêvée des plantes)

Deux mois avant la sortie officielle de son roman La Vie rêvée des plantes, Lee Seung-U était de passage à Paris pour le présenter…

On sait que les éditeurs, contraints par des mécanismes commerciaux qui tendent à s’emballer, doivent tenir prêts leurs livres de plus en plus tôt. En conséquence de quoi il est fréquent que nous autres chroniqueurs recevions dès le mois de mai des livres qui ne seront officiellement mis en vente qu’à la fin du mois d’août. Ce travail d’accompagnement d’un livre, mené toujours plus en amont de sa sortie, ne se limite pas aux seuls envois de « services de presse », et les auteurs eux-mêmes sont parfois invités à promouvoir un ouvrage qui, pour le public, n’existe pas encore… Ainsi l’écrivain coréen Lee Seung-U séjourna-t-il en France en juin pour présenter une Vie rêvée des plantes qui ne devait sortir que le 24 août.
Ayant eu entre les mains les épreuves de ce roman, déconcertant par certains aspects mais ô combien prenant et qui m’attacha à ses pages jusqu’à ce que j’en aie lu le dernier mot, je m’empressai d’accepter la proposition qui m’était faite de rencontrer Lee Seung-U pendant son bref passage à Paris. L’entrevue eut lieu à l’
Espace Han Seine, un très beau lieu culturel tout en gris et blanc, aux tables et chaises de bois sombre, qui respire le calme et la sérénité et d’où bruits et parasites semblent définitivement bannis. Lee Seung-U ne parlant pas français, ni moi le coréen, l’entretien n’aurait pu avoir lieu sans le concours de Choi Mikyung, cotraductrice avec Jean-Noël Juttet de La Vie rêvée des plantes. Elle s’accommoda sans ciller de mes questions parfois embarrasées, maladroites ou fort longues, Lee Seung-U ne parut pas gêné le moins du monde par ces temporisations qu’induisait la traduction au coup par coup – Chapeau bas à Choi Mikyung, pour sa célérité… et sa patience.

La vie rêvée des plantes est le second de vos romans à être traduit en français*. Combien de livres avez-vous à votre actif dans votre pays ?
Lee Seung-U :
En Corée j’ai publié six recueils de nouvelles, cinq romans, et trois récits de voyage.

Certaines de vos œuvres ont été adaptées à l’écran. Avez-vous participé à l’écriture du scénario ?
Non. Deux de mes livres ont fait l’objet d’une adaptation, mais à chaque fois j’ai laissé entière liberté au scénariste.

Est-ce que les distinctions occidentales entre roman, théâtre, prose, poésie… opèrent également en littérature coréenne ?
Oui, cette distinction est très forte, plus forte même qu’en Occident. Les genres sont beaucoup plus cloisonnés et un romancier, par exemple, n’écrira que des romans mais pas de pièces de théâtre ni de poésie.

Comment avez-vous commencé à écrire des romans et qu’est-ce qui vous a conduit sur cette voie plutôt que sur celle du théâtre ou de la poésie ?
Quand j’étais très jeune, j’ai écrit beaucoup de poèmes – environ trois cents, je crois… Mais quand je les donnais à lire, personne ne me disait qu’ils étaient bons… Tandis que le premier roman que j’ai publié a tout de suite été primé. C’est ainsi que je suis devenu romancier, un peu par la force des choses… C’est sans doute un signe du destin qui me dit, ainsi, que je suis meilleur prosateur que poète…
Quant au théâtre, j’ai essayé d’écrire quelques pièces – le théâtre m’attire d’autant plus que j’ai joué dans plusieurs spectacles quand j’étais étudiant – mais je ne parvenais jamais à être satisfait du résultat. Je trouve en effet qu’il est assez difficile de n’écrire que sous forme de dialogues. Mes textes romanesques m’apportent, eux, davantage de satisfaction et je me sens beaucoup plus à l’aise avec cette forme d’écriture.
 
Vous enseignez la littérature coréenne et « l’art d’écrire ». Que signifie exactement cette expression ? Se réfère-t-elle à la calligraphie ou à la façon de composer un texte littéraire ?
« L’art d’écrire » se réfère à la création de romans. Dans nos universités nous avons un département spécialement consacré à l’écriture créative. L’enseignement que l’on y dispense est comparable à ce qui se fait dans les « ateliers d’écriture ».

Y a-t-il une relation étroite entre votre activité de romancier et votre métier d’enseignant ?
Non, les deux sont tout à fait indépendants. Je suis devenu professeur pour gagner ma vie et je ne pense pas que ma carrière de professeur contribue d’une façon positive à ma carrière d’écrivain. D’ailleurs, en Corée, les écrivains ont tendance à dire que l’enseignement est le tombeau des romans ! Quand on enseigne, on n’a plus la disponibilité nécessaire pour écrire ; on ne peut plus donner à l’écriture d’un roman tout le temps, toute l’attention que cela exige. En ce qui me concerne, il m’est de plus en plus difficile d’écrire des romans ; je me borne donc à de courtes nouvelles. Mais cette difficulté de concilier enseignement et écriture a tout de même un aspect positif : comme je suis moins disponible pour écrire, je me surveille davantage, et je veille à ce qu’il n’y ait pas trop d’écart entre ce que j’enseigne et ce que j’écris.

Comment se passe votre travail de romancier ? Où puisez-vous vos idées ? Comment construisez-vous vos personnages ?
Le moment où commence à germer l’histoire, où les premiers traits des personnages s’esquissent est très important. Il y a des écrivains qui s’inspirent de leurs expériences personnelles, de leurs voyages… mais pas moi : je puise directement dans mon imagination. La genèse de mes romans est donc assez abstraite, et ils ont une dimension métaphysique, idéologique assez marquée – on m’a d’ailleurs reproché de n’avoir pas une écriture suffisamment évocatrice, pas assez riche en images, et de laisser l’intrigue en elle-même au second plan au profit des concepts. Je m’en suis rendu compte et j’essaie d’évoluer mais ce n’est pas très facile de se défaire de ses habitudes de création ; je pense que les réflexions d’ordre idéologique, métaphysiques continuent de prendre le pas sur le « tissage » de l’histoire.

Dans La Vie rêvée des plantes en effet se devine une forte aura symbolique, notamment autour de la forêt, de l’arbre – depuis le bois touffu et les deux arbres enlacés du jardin public au palmier de Namchon…
Cette importance que j’ai donnée aux arbres vient sans doute de ma familiarité avec la mythologie grecque. Quant à Namchon, c’est déjà en soi un espace symbolique, un lieu magique comparable à ceux que l’on rencontre dans les contes. J’ai créé cet endroit pour que mes personnages puissent s’extraire de la vie réelle et tenter de résoudre leurs problèmes existentiels. Namchon est la solution narrative que j’ai imaginée pour permettre aux protagonistes de l’histoire d’aplanir leurs problèmes ; eu égard à la magie de l’endroit, il fallait que l’arbre présent ait aussi un caractère inhabituel, à même de symboliser l’amour et le pouvoir que donne ce dernier d’affronter les obstacles. C’est pourquoi j’ai choisi le palmier : cet arbre est très rare en Corée. De plus, ce palmier est arrivé à Namchon de façon extraordinaire. Mais ce que je relate dans le roman ne relève pas tout à fait de la féerie : il est en effet possible qu’une graine d’arbre venue d’une contrée lointaine échoue sur les côtes coréennes ; chaque fois qu’un typhon sévit – ce qui est fréquent en été – les plages sont jonchées d’objets très bizarres qu’on ne rencontre jamais en temps normal : morceaux de troncs d’arbres, plantes venues d’ailleurs…etc.

La forêt est très présente dans votre roman ; en Occident, elle symbolise souvent le giron maternel. Est-ce aussi le cas en Corée ?
Non, pas vraiment, c’est plutôt la montagne qui est perçue par les Coréens comme un lieu d’accueil des êtres. C’est un espace pandémique, qui a certes une connotation maternelle, mais pas autant que la forêt, qui est plus large, plus réceptive. J’ai effectivement songé à la notion de maternité en incluant un bois dans mon récit, mais cela me vient, je pense, de ma familiarité avec la mythologie grecque.

Il y a en effet de très nombreuses allusions à la mythologie gréco-romaine dans votre roman, mais vous ne vous référez jamais aux mythes et légendes coréens…
C’est vrai… c’est notre éducation qui veut cela : dès notre plus jeune âge on nous enseigne les mythes et la culture gréco-romains. Nous sommes imprégnés par eux bien plus que par les mythes et légendes coréens et, de fait, nous sommes rompus aux modes de pensée occidentaux. Mais aujourd’hui, je regrette un peu d’avoir laissé si peu de place dans mes livres aux traditions de mon pays…

Vos personnages rêvent beaucoup dans votre roman. Est-ce plutôt un rêve freudien ou bien un rêve mythologique, où les dieux apparaissent aux mortels pendant leur sommeil pour leur délivrer des messages ?
Un peu les deux… j’utilise le rêve comme une sorte d’annonce de ce qui va advenir. Mais je fais aussi apparaître dans ces rêves ce qui se joue dans l’inconscient, c’est-à-dire tout ce qui est refoulé et que les êtres n’osent pas exprimer alors qu’ils en espèrent la concrétisation. 

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J’ai été frappée par le personnage du père – il est à la fois très peu présent sur le plan narratif mais a un rôle très important. Il est seul à savoir parler aux plantes, il est très économe de paroles… Qu’avez-vous voulu signifier à travers lui ?
Le père est comme ce frêne qui soutient le ciel dans la mythologie, il est aussi lié au palmier, qui symbolise ici l’amour parfait. Comme les arbres sont des axes, il est au centre des différentes histoires d’amour autour desquelles se noue le récit. C’est lui qui établit le lien entre le monde végétal et le reste du monde, entre les personnages. Et parce qu’il est l’instigateur de l’enquête que mène Kihyon, c’est lui qui crée l’histoire. Il est au centre de tout, et c’est vers lui que tous les autres personnages doivent converger.

Il y a dans votre texte une expression frappante, qui revient à une ou deux reprises : le »foyer paternel », alors qu’en français on dira plus spontanément « foyer familial ». À quel statut du père, dans la société coréenne, cela correspond-il ?
La Corée est encore très ancrée dans ses traditions sociales, lesquelles sont nettement patriarcales ; j’ai donc voulu que mon roman reflète cette réalité-là, qui place le père à la tête du foyer. Mais ça commence à changer un peu aujourd’hui…

Si le père est en effet cet élément axial que vous venez d’évoquer, la mère a tout de même un rôle primordial : c’est elle qui assume la part la plus difficile, la plus rude de l’histoire, par exemple quand elle conduit son fils aîné au bordel…
Dans la réalité sociale, ce sont les mères qui assument toutes les tâches domestiques, même les plus triviales. Elles sont la force centrifuge du foyer et c’est une autre part de la réalité que j’ai voulu refléter dans mon roman. Dans celui-ci, c’est la mère qui fait tourner la maison sur le plan matériel. Quant à la relation qu’elle a avec son fils aîné, elle est d’une nature particulière puisqu’il est le fils de l’homme qu’elle a follement aimé d’un amour contrarié, rendu impossible. Ce fils est perçu comme une sorte de réincarnation de cet amant et c’est pourquoi elle s’en occupe davantage que le père.

Votre récit est écrit à la première personne. Cette posture narrative est-elle systématique chez vous ?
Non, je n’ai pas de préférence particulière en ce qui concerne le choix du narrateur, c’est le contenu qui va décider. Mais il est vrai que je recours souvent à la première personne parce que mes récits sont davantage axés sur l’intériorité des personnages que sur les événements extérieurs. Et pour suivre cette intériorité, le choix de la première personne me paraît plus adéquat.
 
Pourquoi avoir choisi, dans La Vie rêvée des plantes, d’adopter le point de vue de Kihyon ?
Parce que la culpabilité joue un rôle très important dans cette histoire et seul le point de vue de Kihyon permettait de la mettre vraiment en scène. Cela m’autorisait aussi à structurer mon récit d’une manière complexe, différente de la simple linéarité. Kyhion est bien sûr repsonsable de l’état dans lequel se trouve son grand frère mais à travers ce que Uhyon a subi, j’ai voulu montrer comment l’oppression sociale et les conflits de pouvoirs qui régnaient en Corée à l’époque où Uhyon a été enrôlé de force faisaient irruption dans la vie des individus.

Ce contexte politique difficile est présent en filigrane dans votre roman, par le biais de la photographie – du moins telle que la pratique Uhyon avant son enrôlement forcé. Que représente la photo pour vous en tant qu’auteur ? Est-ce juste un « outil romanesque » pour ce livre-là ou bien est-ce un centre d’intérêt personnel ?
Je crois avoir écrit, dans le roman, que pour Uhyon, photographier signifiait saisir la réalité sous un angle moral et apporter un point de vue éthique. À l’époque où j’ai situé cette partie de l’histoire, ce n’était pas seulement la photo mais la littérature et tous les genres artistiques qui s’étaient assigné pour but de témoigner, de s’engager moralement contre l’oppression politique. Pour Uhyon, c’est la photographie qui doit être ce témoin, ce moyen de montrer ce qui ne va pas. Donner à la photographie l’importance qu’elle a dans ce roman était pour moi un moyen de montrer combien l’expression artistique sous toutes ses formes aspirait, à cette époque-là, à un rôle militant et libérateur.

Quand il est question qu’Uhyon se remette à la photo, Kihyon attend qu’elle devienne quelque chose de moins engagé, de plus esthétique puisqu’il espère qu’il va se mettre à photographier Sunmi.
Oui, vous avez vu juste, on peut dire que c’est un appel au retour à l’esthétique. Jusqu’alors cette dimension-là de la photo avait été repoussée, la sensibilité individuelle à la beauté avait été étouffée et à travers cette demande que Kihyon adresse à son frère aîné, je voulais montrer qu’après l’oppression un retour à la recherche du Beau était possible ; je voulais inviter mes lecteurs à retrouver tout ce qui avait été laissé de côté à cause des problèmes politiques et sociaux.

Votre roman s’achève sur une série de retrouvailles, et se clôt sur un rêve ; vous avez voulu un dénouement apaisé…
Oui, chacun comprend la vie intime des uns et des autres ; les protagonistes parviennent à mieux se connaître et à retrouver une certaine paix intérieure. Mais cela ne survient qu’au terme d’un périple difficile : je ne voulais pas que ces retrouvailles familiales aient lieu trop vite, alors j’ai mis en place des dispositifs romanesques pour compliquer un peu la dernière étape de ce long itinéraire.

Vous publiez actuellement un roman sous forme de feuilleton. Où en est la parution ? Ce mode de publication est-il fréquent en Corée ?
Le feuilleton romanesque dont vous parlez est toujours en cours de parution. On publie encore beaucoup de romans de cette manière en Corée mais ce ne sont plus les journaux quotidiens qui s’en chargent, comme il y a quelques années. Le feuilleton romanesque était pourtant populaire puisqu’on disait que les tirages d’un quotidien augmentaient dès lors qu’il publiait un bon feuilleton signé par un grand romancier. Aujourd’hui, ce sont les revues littéraires qui ont pris le relais des journaux ; ce mode de publicationn marche très bien, et comme ces revues ont en général leur propre maison d’édition, elles publient le roman en volume une fois sa parution en feuilleton terminée. Le soutien que ces revues apportent aux romanciers est donc très important.

Quand un de vos romans paraît ainsi en feuilleton, en donnez-vous d’emblée l’intégralité du texte en laissant à l’éditeur le soin d’opérer le découpage en épisodes ou bien écrivez-vous ceux-ci au fur et à mesure ?
Il y a en effet des écrivains qui donnent leur texte entier à la revue, où l’on se charge du séquençage. Mais ce n’est pas ainsi que je procède : la revue pour laquelle j’écris est mensuelle, et je livre au fur et à mesure, chaque mois, la partie du roman qui sera publiée. Je dois d’ailleurs dire que je peine beaucoup en ce moment ! (rires) Malgré tout, je continuerai d’écrire des romans parce que c’est à peu près tout ce que je sais faire en ce monde et que cela me donne beaucoup de joie.

Pour terminer, je voudrais m’adresser plus particulièrement à vous, Choi Mikyung, qui avez traduit le roman avec Jean-Noël Juttet. Pourquoi une traduction « à quatre mains » et comment avez-vous organisé ce travail à deux ?
Choi Mikyung :
Nous avons travaillé à deux parce que ma connaisance du français est assez lacunaire. J’ai appris cette langue sur le tard, et la façon dont j’écris le français n’est pas aussi précise qu’il le faudrait. Je travaille donc avec un réviseur – en l’occurrence Jean-Noël Juttet, qui a une très belle plume et connaît très bien la culture coréenne, mais pas le coréen. Je commence par lui remettre un protocole en français, à partir duquel il formule une série de propositions. Je lis celles-ci en me référant au texte d’origine, je corrige alors les déviations éventuelles puis je soumets ma nouvelle version à Jean-Noël… Il y a ainsi au moins cinq ou six allers-retours entre nous avant que le texte définitif soit arrêté.

Le titre français du roman est-il identique au titre coréen ?
Choi Mikyung :
Si l’on s’en tient à la lettre, c’est l’expression « la vie intime des plantes » qui correspond le mieux au coréen. C’est le titre que Jean-Noël et moi avions proposé mais l’éditeur a préféré « la vie rêvée des plantes ».

* – Les éditions Zulma ont publié en 2000 un premier livre de Lee Seung-U, L’Envers de la vie.

   
 

Interview réalisée par isabelle roche  avec la précieuse assistance de Choi Mikyiung le 16 juin à l’Espace culturel Han Seine – 32 rue Monsieur-le-Prince – 75006 PARIS

 
     

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