Entretien avec Khaled Osman (Le Caire à corps perdu)

Nassi ou l’histoire d’une quête existentielle

Après avoir traduit une quinzaine d’oeuvres de fiction, romans et récits d’écrivains célèbres tels que Naguib Mahfoud, Gamal Guitany, Ahmed Alaidy (Egypte), Sahar Khalifa (Palestine) Inaam Kachachi (Irak), Ali al-Muqri (Yémen), publiés aux éditions du Seuil, Sindbad/Actes Sud et Liana Levy, il devient à son tour romancier et publie son premier roman aux éditions Vents d’ailleurs.

Vous venez de publier votre premier roman. Qu’est ce qui a motivé cette orientation vers l’écriture romanesque ?
Etre traducteur littéraire, c’est être déjà écrivain, dans la mesure où on manie la langue et les images de la même manière, avec en plus la contrainte d’être fidèle à ce que l’auteur a voulu exprimer. Sur cet aspect du maniement de la langue, j’étais donc en terrain familier, mais je ne pensais pas avoir suffisamment d’imagination pour écrire un roman de mon invention. Ce qui m’a finalement décidé, c’est que le rêve d’écrire (et de raconter cette histoire que je portais en moi) a été plus fort que la peur de manquer d’imagination.

 

La description du Caire par Nassi (1), le protagoniste, laisse deviner l’existence d’un sentiment de nostalgie à l’égard du passé. Ce thème est récurrent dans les écrits des romanciers égyptiens qui ont quitté l’Egypte. Quels sont les aspects d’antan qu’il regrette ?
Le narrateur a la nostalgie d’un pays auquel sont liés maints souvenirs d’enfance, nostalgie exacerbée par le fait que sa vie en exil – de ce qu’on en perçoit – ne l’a pas comblé et qu’il est resté sept ans sans rentrer. Pour ce qui est du Caire, il est vrai que c’est une ville qui souffre de son gigantisme, mais j’espère qu’on voit aussi à quel point c’est une ville vivante et attachante. Le personnage, qui a connu la ville quand elle était moins frénétique, en éprouve une certaine nostalgie (tout comme les récits de la Grecque d’Alexandrie réveillent la nostalgie d’un cosmopolitisme perdu), mais il n’est pas figé dans une posture passéiste. Il veut découvrir ce qui a changé – en bien ou en mal – dans l’Egypte d’aujourd’hui. L’une de ses découvertes positives, c’est la jeune génération qu’il côtoie à la pension. On peut dire que malgré ces tracas, il vit là une période heureuse.

 

L’amour de Nassi pour la poésie, le cinéma ainsi que son expérience en matière d’écriture laisse transparaître des similitudes biographiques avec l’auteur. Par moments, ce dernier ne se confond-t-il pas avec le protagoniste ?
Permettez-moi de répondre par une boutade : le seul lien concret qu’on peut établir entre le narrateur et l’auteur est le résultat d’une enquête menée par une cellule policière, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle déploie de grands efforts pour des résultats très incertains. Plus sérieusement, je veux bien admettre que l’auteur partage avec son protagoniste la plupart de ses goûts littéraires, cinématographiques, musicaux. Le roman est un mélange de toutes sortes d’histoires, certaines vécues mais d’autres seulement entendues ou rêvées…

 

Nassi retourne en Egypte après sept années d’absence sans même avertir sa famille de sa venue. Quelles sont les raisons subjectives de ce retour au pays natal ?
Le protagoniste décide de ce retour parce qu’il est un peu las de la vie en Europe (l’individualisme forcené, les agendas planifiés, la vie réglée au millimètre…), et aussi parce qu’il a senti une dégradation dans le regard porté par la société d’accueil sur sa culture d’origine, et qu’il désire aller y voir par lui-même.

 

La perte de mémoire de Nassi revêt une dimension sélective. Le protagoniste souffre notamment d’une amnésie du NOM qui renvoie à son identité. Cette crise identitaire qui surgit dans sa ville natale n’est-elle révélatrice d’un malaise et d’une recherche d’une connaissance de soi ?
Nassi a une perte de mémoire sélective et les éléments qui se perdent concernent essentiellement des aspects qui ont trait à des détails précis comme son nom mais aussi aux lieux, aux adresses et plus généralement tout ce qui sert à définir, à classer, à identifier. C’est justement caractéristique de ce mal-être qu’il vit. Cette amnésie arrive de manière inopinée même s’il y avait au début des prémices ou des signaux qui ne l’ont pas du tout alerté. Et il s’avère que ce qu’il a perdu sont des éléments constitutifs de son identité. Car au fur et à mesure, il se rend compte que les noms d’oeuvres littéraires sont demeurés intacts dans sa mémoire. Et c’est lorsque ses amis de la pension le lui font fait remarquer qu’il prend conscience qu’il n’a pas perdu la mémoire de tous les noms.

 

Des éléments biographiques importants désertent la mémoire de Nassi. Pourtant, des poèmes entiers demeurent intacts dans ses réminiscences. Quelle est la fonction que vous attribuez à la poésie ?
On sait que les amnésies peuvent être sélectives (toucher les souvenirs immédiats en épargnant les souvenirs lointains, ou l’inverse). Je trouvais intéressant qu’ici, la ligne de partage s’effectue selon un autre axe – que la poésie (dont, avant même sa perte de connaissance, il était féru) soit préservée dans toute sa limpidité, et que, à l’inverse, la réalité « factuelle » soit brouillée.

 

Serait-on tenté de penser que le rôle de la poésie est d’humaniser le protagoniste et d’atténuer sa souffrance tout au long de son périple mémoriel ?
Je voulais que les poèmes ne servent pas simplement de jalons, mais qu’ils soient appelés par l’intrigue et mis en situation de manière à jouer un rôle actif, comme c’est notamment le cas pour le poème qui ouvre le roman et lui fournit aussi son dénouement. Mais vous avez raison, cela humanise le personnage, dans le sens où cela révèle sa sensibilité mieux que ne le feraient des papiers « officiels ».

 

Ce retour au pays natal et cette panne mémorielle sont-ils un « prétexte » pour inciter le protagoniste à procéder à un examen identitaire et prendre conscience du « mal » dont il est atteint ?
Cette panne mémorielle, il ne l’a pas recherchée. Elle s’est imposée à lui. Il ne s’agit pas d’une maladie ordinaire. Mais elle est sûrement un révélateur d’une difficulté à vivre sa réalité duale et cet équilibre instable. Et lorsqu’elle cette amnésie arrive, elle va toucher des choses essentielles et sensibles. Je n’ai pas voulu donner une approche médicale de ce malaise car il s’agit essentiellement d’un mal existentiel. Ça me paraissait intéressant justement de montrer comment chez quelqu’un qui est épris de littérature, tout ce qui est en lien avec cette passion demeure alors que d’autres disparaissent. Les souvenirs qui restent sont des pans culturels assez importants.

 

La fin du roman est plutôt étonnante voire inattendue. Y a-t-il là une volonté de dérouter les lecteurs/trices ? De les surprendre ?
Je voulais une fin ouverte. Cela peut en effet dérouter si l’on s’attend à ce que tout s’élucide parfaitement, mais justement, je ne voulais pas que tout se règle par le fait qu’’il retrouve son passeport (la vie est tout de même plus que ça !). A noter que l’indécision n’est qu’apparente. Certes, il n’a pas obtenu son identité mais on a appris à le connaître bien mieux que ne l’auraient permis ses papiers « officiels ». De même, il a certes reporté sa décision, mais pas pour ne rien faire, au contraire : il est déterminé à tenter pour de bon l’expérience de vivre là-bas au milieu des siens, à se colleter à la réalité plutôt que de la fuir. En ce sens, c’est une fin optimiste. Le fond du problème c’est qu’il est confronté à ce choix permanent d’être au pays ou en dehors. Il a le sentiment que s’il ouvre le passeport, cela va lui forcer la main.

propos recueillis par nadia agsous le  16 mars 2012.

 

Notes
1) Nassi signifie en français l’oublieux ou celui qui a oublié

Extrait :
Cette révélation l’avait entièrement déboussolé. Il avait regagné précipitamment sa chambre où il avait perdu du temps à tourner en rond, sondant désespérément sa mémoire à la recherche d’un indice quelconque. Complètement affolé, il regardait autour de lui, jetait des coups d’œil dans la rue.
A plusieurs reprises, il avait fouillé dans les poches de son pantalon, cherchant avec fébrilité le moindre papier qui pourrait lui servir d’indice, mais il n’y avait rien d’autre que les quelques billets froissés.Sa tête était entièrement vide, à l’exception d’une migraine qui s’aggravait de minute en minute. Il s’imaginait chutant de nouveau dans le puits, son crâne percutant de loin en loin les parois rugueuses dans un effroyable froissement de cartilages.
Il se résolut finalement à ressortir : il aurait déjà bien du mal à répondre aux questions qu’on ne manquerait pas de lui poser, inutile de les agacer encore plus en se présentant en retard.Tandis qu’il descendait l’escalier, des odeurs de bonne cuisine vinrent lui chatouiller les narines. Il reconnaissait les effluves caractéristiques du foul, qui le replongèrent instantanément dans les délices d’antan, l’arôme du thé à la menthe, le fumet des œufs sur le plat frits dans l’écume de beurre.
Il respira un grand coup pour mieux savourer l’instant. Malgré toute son horreur, cette amnésie provisoire avait tout de même du bon : elle lui permettait de renouer directement avec son enfance en passant outre les idées noires, les angoisses et les appréhensions qui encombraient ordinairement
.

 

Repères biographiques
Khaled Osman est né en Egypte mais a grandi en France. Il s’est toujours intéressé à la littérature arabe, d’abord comme lecteur, puis comme traducteur.
Déçu par la pauvreté de la bibliothèque arabe traduite en français, il décide un jour d’apporter lui-même sa pierre à l’édifice en s’essayant à la traduction.
Après avoir choisi Le voleur et les chiens, un ouvrage de Naguib Mahfouz, il en traduit deux chapitres et les envoie par la poste à l’éditeur Sindbad, pionnier de l’édition de livres arabes en France. Trois semaines plus tard, ce dernier lui commande la traduction complète. Le livre paraît en 1985 et marque le début d’un parcours passionné en compagnie des textes arabes.
Outre des romans, il a traduit des textes courts, publié des articles pour diverses revues, exercé comme critique littéraire et cinématographique et fait aujourd’hui ses débuts de romancier.

   
 

Khaled Osman, Le Caire à corps perdu, Editions Vents d’ailleurs, septembre 2011, 256 p.- 18,00 €

 
     

 

 

 

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