Entretien avec Jean-Claude Lalumière (éditions & revue Antidata)

Antidata : une revue, une maison d’édition. Deux structures distinctes où règne l’art d’attendre le point nommé de la maturation créatrice

Antidata
ou l’art éditorial qui prend le temps de parvenir à son meilleur

Qu’ils étaient devenus éditeurs, ils ne l’ont pas dit à leurs mères. Celle de Romain Protat croit qu’il est entré dans l’Ordre de Saint-Glinglin, le patron des rêveurs. Celle de Jean-Claude Lalumière est persuadée qu’il est sommelier au Kerouac & Fante Palace, à New York, enfin celle d’Olivier Salaün croit qu’il est guitariste errant en Espagne.
En exclusivité pour Le Littéraire, ces trois compères unis comme les cinq doigts d’une (même) main consentent à lever un petit coin du voile. Un petit coin seulement : ils opèrent à visage semi-découvert – à charge pour les lecteurs attentifs de débusquer qui est qui derrière les illustrations qu’ils trouveront au fil de cet article, réalisées par Philippe Bernard – et, quand il leur a été demandé de « se présenter », là encore ils ont joué du masque comme un domino dans les rues de Venise lors de certain Carnaval… Décalés jusqu’au bout des mots – sauf quand ils évoquent leur exigence vis-à-vis des textes qu’ils publient et leurs rapports avec les auteurs, où la plus scrupuleuse honnêteté est toujours de mise – les trois piliers de l’entité aujourd’hui bicéphale qu’est Antidata

racontent l’histoire de cette drôle de bête. 

 

 

 

 

À travers leurs propos, l’on prend une bonne leçon de persévérance et de respect des auteurs comme des lecteurs – de la graine à prendre pour ceux qui se persuadent que le seul moyen de faire valoir sa créativité est de sacrifier au mercantilisme généralisé…
Avec, dans les rôles principaux – et par ordre d’apparition à la prise de parole : Olivier (Salaün), Romain (Protat) et Jean-Claude (Lalumière).

 

 

Pour la petite histoire, donc…
Olivier :
La revue a été créée 1997. À ce moment-là, Internet balbutiait ; tout le monde en parlait, on sentait qu’il y avait là de fantastiques possibilités, peu onéreuses… Nous étions une bande de copains et nous avons eu envie de profiter de tout ça ; nous avons lancé une revue thématique de création littéraire et graphique et, peu à peu, par le biais de la Toile, d’autres personnes – Romain notamment – ont rejoint l’équipe. Au fil des années il y a eu des partants, de nouveaux arrivants… Nous étions beaucoup plus nombreux au départ, mais quand c’est devenu une affaire sérieuse, les gens qui n’étaient pas sérieux sont partis.
Romain :
Il y a eu des abandons de postes…
Jean-Claude :
Nous n’avons chassé personne ! Les partants sont partis de leur plein gré, et ceux qui se sont fâchés se sont fâchés tout seuls. Nous sommes sympas, ouverts… C’est vraiment la porte ouverte à tout le monde – mais pas à n’importe quoi.
Olivier :
La revue seule a duré de 1997 à 2004. Au bout d’un moment, nous nous sommes un peu lassés de ne publier que des textes très courts – la lecture sur écran étant assez fastidieuse, nous mettons généralement en ligne des textes qui ne nécessitent pas l’utilisation de l’ « ascenseur ». Et puis nous avions envie de fabriquer un objet mais sans quitter le registre de la fiction brève. Alors nous sommes devenus éditeurs – de vrais éditeurs. Nous nous en tenons pour l’instant au principe du recueil thématique et aux petits tirages – 300 exemplaires pour les recueils collectifs, et 500 pour les recueils signés par un seul auteur. Nous avons à ce jour sorti quatre livres, deux recueils collectifs – L’Enfer-Me-Ment et Morphéïne (le premier est épuisé) – et deux ouvrages individuels – Playlist et Il y a un trou dans votre CV.

Pourquoi ce nom, Antidata ? Qui l’a trouvé ?
Olivier :
C’est vieux ! Je ne me rappelle plus… Notre intention de départ était de prendre les autoroutes de l’information à l’envers, à contresens…. c’était une idée intéressante – un peu dangereuse, peut-être…
Jean-Claude :
Antidata, anti-données… C’était une façon de dire que nous nous démarquions de ce qui se faisait d’ordinaire sur Internet, c’est-à-dire des sites où la technique et ses ressources sont employées à des fins qui ne correspondaient pas du tout à ce que nous voulions obtenir.
Romain :
Et puis ça sonne bien, Antidata… Bon allez, on avoue : c’est du marketing pur ! En fait on voulait appeler la revue Coca Cola, mais c’était déjà pris…

Le graphisme, avec l’initiale en bas de casse et le reste en capitales, reprend aussi cette idée du contresens…
Romain :
C’est une astuce pour distinguer les éditions de la revue, dont le nom est écrit avec l’initiale en majuscule et le reste en minuscules. C’est une manière de garder le même nom tout en donnant une identité graphique propre à chaque secteur.

Internet balbutiait à peine et déjà vous affichiez une volonté d’aller à contre-courant..
Romain :
Nous avons dès le départ misé sur la sobriété, la lisibilité et la tranquillité de l’internaute en éliminant tout ce qui pouvait gêner la lecture. De plus, il n’y a pas besoin d’avoir des logiciels très compliqués, genre plug in 24 B12, pour visionner un numéro d’Antidata. Nous publions des textes avec de belles images, point barre. L’avantage d’un site simple, c’est qu’il ne se démode pas. Et puis, la simplicité, c’est comme le travail : ça paie. 

Belle maxime !
Romain :
J’en ai beaucoup d’autres en stock !

Il est vrai que sans bandeaux, sans fenêtres ni pubs, ni pop ups, ni aucun de ces « joujoux » qui fleurissent à peu près partout sur le web, Antidata est un peu un loup solitaire. C’est un site silencieux, si l’on peut dire…
Olivier :
Il n’y a pas de fenêtres ni de bandeaux publicitaires parce que notre site est hébergé par ouvaton.org, qui n’est pas un hébergeur marchand mais une coopérative.
Comme Antidata est une revue de création pure – ce n’est pas un site de critique, ni de discussions – nous n’avons pas jugé utile d’ouvrir un forum. Et puis sur le plan esthétique, nous préférons qu’il n’y ait pas sur nos pages de ces choses voyantes qui clignotent dans tous les sens. Ça gâcherait le travail du graphiste, qui est un authentique artiste. Nous aimons mieux que les textes et les images soient seuls à occuper l’espace visuel.
Jean-Claude :
Nous n’avons pas toujours été hébergés par Ouvaton… mais nous avons rejoint cette structure à cause de l’arrivée, chez notre premier hébergeur, d’énormes fenêtres publicitaires qui couvraient la page d’accueil lors de la connexion au site.

Vous travaillez avec le même graphiste depuis vos débuts ?
Olivier :
Oui, il s’appelle Samuel Rabreau. Mais son style a changé.
Jean-Claude :
Il a beaucoup évolué. Il est de plus en plus créatif, et s’est forgé une identité graphique propre.

La revue aussi a évolué – par exemple, l’édito a disparu, ainsi que les liens qui permettaient de passer d’un texte à l’autre en cliquant sur un mot…
Olivier :
En effet. À nos débuts nous jouions beaucoup du lien hypertexte… Il fallait cliquer sur les mots de l’édito pour accéder aux textes et, à l’intérieur de ceux-ci, d’autres mots cliquables permettaient de passer de l’un à l’autre, établissant ainsi des résonances entre les textes. C’était très ludique pour nous, mais pas forcément pour l’internaute : ça coupe la lecture. Nous avons dans un premier temps repoussé ces liens à la fin des textes pour, en définitive, abandonner tout à fait ce procédé, qui nous paraissait plutôt artificiel. Nous avons également renoncé à l’édito : c’est une référence à un support papier, qui à nos yeux n’avait pas de raison d’être sur un site comme Antidata. En fait, nous avons progressivement laissé tombé tout ce qui nous semblait superflu.
Romain :
Bientôt, il n’y aura plus de textes, plus rien… que des pages blanches… (rires)

Il semble que le rythme de publication de la revue, qui était à peu près semestriel, se soit ralenti dernièrement – par exemple, « L’arbre » est resté en ligne pendant presque un an. Est-ce une conséquence du développement de la maison d’édition ?
Romain :
Publier des livres nous demande un surcroît de travail, bien sûr, mais si le rythme de parution de la revue s’est ralenti, c’est aussi parce que nous recevons moins de textes ; nous avons donc de plus en plus de mal à en trouver de bons et à constituer un numéro d’Antidata qui soit conforme à nos exigences. Celles-ci ne sont pas très nombreuses : nous imposons un thème, un format – plutôt court parce que la lecture sur écran n’est pas aisée, et si on met en ligne des textes de dix pages, ça fait mal aux yeux… – nous avons une ligne éditoriale à laquelle nous tenons, et un comité de lecture qui sélectionne les textes – nous ne publions pas tout ce que nous recevons, il faut le préciser…
Nous recevons moins de textes essentiellement à cause de la multiplication des blogs et autres sites persos. Aujourd’hui, il est extrêmement facile de créer son site, son blog, où on fait ce qu’on veut comme on veut. Et toute personne qui aura un tant soit peu envie d’écrire le fera sur ces espaces, parce qu’il n’y a aucune contrainte, alors qu’avant, elle aurait tenté sa chance sur un site comme le nôtre. Entre prendre le risque d’être soumis à une sélection et se donner l’impression d’être Faulkner parce qu’on écrit sur son blog, l’apprenti romancier aura vite choisi…
Jean-Claude :
La concurrence des blogs nous oblige à être plus actifs, à aller davantage à la rencontre des auteurs. Nous visitons leur site pour lire ce qu’ils font, et voir ceux avec qui il serait intéressant de travailler. Nous attendons des auteurs qu’ils viennent vers nous, mais nous tâchons aussi d’aller vers eux ; l’effort se fait dans les deux sens…
Romain :
Nous sommes en effet beaucoup plus engagés dans la recherche d’auteurs, nous ne nous contentons plus d’attendre que les textes arrivent. Et cette démarche réussit assez bien, les auteurs que nous sollicitons sont assez nombreux à nous répondre. Ils sont en général très contents que des gens extérieurs à leur cercle d’amis et de parents s’intéressent à leurs écrits – ce qui est nouveau pour beaucoup d’entre eux. Cela dit, une fois les textes reçus, nous restons intransigeants sur la qualité.
Olivier :
Il y aura d’autant plus de « déchets » que le format sera court : quand il est de l’ordre de 15 000 signes, comme pour la revue, tout le monde se dit que c’est à sa portée. D’où une profusion de textes médiocres, et des difficultés croissantes pour composer un numéro qui se tienne. En revanche, quand on demande des nouvelles de 50 000 signes comme pour L’Enfer-Me-Ment, ou Morphéïne, les candidats sont nettement moins nombreux : écrire des textes aussi longs exige d’avoir un minimum de bouteille…

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Vous n’annoncez jamais de date limite d’envoi pour les appels à texte. Pourquoi ?
Olivier :
Au début nous le faisions. Mais en général, quand la date fatidique arrivait, nous n’avions pas suffisamment de bons textes pour constituer le numéro. Nous repoussions le délai, et ce jusqu’à ce que nous ayons de quoi publier le numéro. Ça devenait ridicule. Nous avons donc décidé de ne plus indiquer de date limite d’envoi.
Romain :
De plus, cela nous imposait, à nous, de publier selon un calendrier précis et régulier. Or nous n’avons pas envie d’être tenus par une date ; nous préférons n’être guidés que par la qualité des textes reçus et ne faire dépendre la publication que de la matière dont nous disposons, non d’une date.
Et puis ça oblige les gens à faire des efforts, à nous contacter pour demander s’il est encore temps de nous envoyer un texte. Nous répondons à tout le monde, en précisant les contraintes de format, le thème sur lequel on travaille… enfin toutes les infos utiles. Antidata, ce n’est pas du prêt-à-porter !

Comment décidez-vous des thèmes – qui sont d’ailleurs du même ordre pour la revue que pour les recueils papier : un seul mot, se prêtant de préférence aux polysémies les plus diverses ?
Jean-Claude :
Les choix se font au fur et à mesure des discussions, des propositions de chacun… le thème qui nous paraît le plus porteur va ressurgir, et à ce moment-là il est retenu. Mais nous n’avons pas de thèmes planifiés pour les mois qui viennent.
Romain :
D’ailleurs, nous n’organisons pas vraiment de « réunions de travail » à date fixe… Nous nous voyons régulièrement, à titre amical d’abord, et la revue, les recueils se préparent dans la foulée. On mange ensemble, on sort ensemble, on dort aussi ensemble parfois mais je préfère ne pas en parler…

Quand un thème se dessine, comment déterminez-vous s’il sera destiné à la revue ou aux recueils papier ?
Romain :
Ça dépend de son potentiel. Certains thèmes nous semblent devoir susciter plutôt des textes courts, tandis que d’autres appelleront des textes longs, plus élaborés… Les premiers seront donc de préférence affectés à la revue et les seconds aux recueils papier. Nous choisissons toujours, en effet, des mots polysémiques, qui ouvrent de très larges perspectives. En ce qui concerne les recueils papier, nous essayons aussi de créer des échos, de générer une cohérence d’ensemble. Par exemple, après avoir publié Morphéïne, centré sur le sommeil, nous préparons un livre qui aura pour thème l’éveil….
Jean-Claude :
La recherche de cohérence touche aussi le fond et la forme : pour Morphéïne, nous avions retenu des nouvelles très longues, dont la lecture s’inscrit dans la durée, à la manière du sommeil. À l’inverse, le recueil consacré à l’éveil sera composé de textes courts puisqu’il s’agit de représenter non plus la durée mais le passage d’un état à un autre.

Pour en revenir à votre actualité immédiate, le thème de « l’échelle », que vous proposez sur le numéro actuellement en ligne, est-il bouclé ?
Romain :
Oh non, il est loin d’être bouclé ! Apparemment, l’échelle n’inspire pas beaucoup de monde.
Jean-Claude :
Je voudrais remercier les trois personnes qui sont là et qui ont rendu leur copie…
Romain :
Vous, les auteurs qui nous lisez, envoyez des textes sur l’échelle !!!

Une limite en termes de nombres de signes, puisque c’est pour la revue ?
Romain :
Il faut que ce soit lisible sur un écran…
Jean-Claude :
S’il y en a qui commencent à se frotter les yeux en lisant votre texte, c’est qu’il est trop long.

Êtes-vous aussi en quête de textes pour votre recueil sur l’éveil ?
Romain :
Oui, bien sûr… De toute façon, nous avons toujours besoin de textes… Et les envois ne sont jamais perdus : même si nous ne retenons pas tel texte qu’on nous aura envoyé pour un thème donné, il se peut que nous y sentions un certain potentiel. Auquel cas nous recontactons l’auteur à l’occasion.
Jean-Claude :
Les gens ne doivent surtout pas hésiter à proposer des textes pour la revue ! Je sais que la publication sur Internet suscite pas mal de méfiance, mais ce n’en est pas moins un excellent moyen de faire ses premiers pas ; une revue est un peu un laboratoire où l’on peut expérimenter des choses, faire des essais… Plus tard, cela débouchera peut-être sur une publication dans un recueil papier. Parmi les auteurs dont nous avons publié les nouvelles dans nos livres, certains avaient commencé à écrire pour la revue.
Romain :
Et parmi les auteurs de nos recueils papier, certains vont être publiés chez des éditeurs plus « installés »…
Jean-Claude :
Antidata est un découvreur de talents !
Romain :
Mieux : nous sommes un vivier de talents ! (rires). Nous rions, mais nous sommes quand même très sérieux en disant cela : beaucoup d’auteurs avec qui nous avons travaillé commencent maintenant à être reconnus. C’est très gratifiant pour nous : cela signifie que nous ne nous sommes pas trompés quant au potentiel de ces auteurs. Mais je tiens à insister sur cette notion de « travail » : c’est justement la phase de travail qui est intéressante quand on écrit ; et il ne faut pas avoir peur de travailler avec les autres. Le travail est toujours payant.

Olivier disait, au début de cet entretien, que les éditions aNTIDATA avaient vu le jour en 2004. Mais il me semble me souvenir d’une incursion dans la fabrication papier bien antérieure, à l’occasion, je crois, de la mise en ligne du dixième numéro de la revue ?
Jean-Claude :
Oui, c’est exact, nous avions publié une sorte de « best of » des nouvelles publiées dans la revue. Le recueil s’appelait 5.10 ; nous l’avions sorti pour le Salon du livre 2001. Il serait faux de dire que c’est cela qui nous a donné envie de créer la maison d’édition. Je crois que, dès le moment où la revue électronique a été créée, l’idée de devenir éditeurs était rangée dans un coin de nos têtes. Et nous avons franchi le pas quand nous avons eu le sentiment que nous avions atteint les limites de ce que nous pouvions faire sur Internet – pour aller plus loin, faire évoluer la revue, il aurait fallu tomber dans la bidouille technique, ce qui n’est pas notre truc – encore une fois, ce qui nous intéresse, c’est avant tout le texte. Et malgré toutes les libertés qu’offre le support électronique, il nous a semblé que seul le papier, le vrai livre, allait nous permettre de faire tomber ce mur que nous touchions.

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Votre toute dernière publication – Il y a un trou dans votre CV – se situe un peu dans la lignée de 5.10 en cela que l’on y retrouve des textes parus dans la revue, accompagnés, précisons-le, de quelques inédits. Ces « entretiens d’embauche », puisque c’est d’eux qu’il s’agit, sont le fil conducteur de la revue – chaque numéro propose un de ces « entretiens », sans autre titre que « Entretien d’embauche », une sorte d’anonymat… D’où est venue l’idée d’avoir ce seul élément récurrent ?
Olivier :
Nous avions envie de donner un côté un peu social à Antidata ; par exemple faire quelque chose pour les gens qui cherchent du travail, les aider… Non, en fait nous n’avons pas vraiment réfléchi, ça s’est fait comme ça.
Romain :
Olivier est un peu l’Amélie Nothomb de l’entretien d’embauche… Il a arrêté d’écrire il y a dix ans, il avait déjà écrit suffisamment d’entretiens d’embauche pour les cinquante prochaines années… Il est vraiment très fort : il a écrit des entretiens qui collent aux thèmes sans même savoir quels allaient être ces thèmes !…

Il y a un trou dans votre CV rompt avec les livres précédents : la couverture est blanche au lieu d’être noire, et le format est légèrement différent. Pour quelle raison ?
Romain :
Nous avons légèrement élargi le format à cause des illustrations, que nous voulions mettre en valeur – nous avons en effet ajouté des illustrations aux textes, ce qui est une première pour nos livres.
Quant au passage du noir au blanc, il correspond à un « changement de climat » : les entretiens d’embauche étant des dialogues satiriques, il nous a semblé plus cohérent de leur donner une couverture blanche, en opposition aux autres livres qui, eux, contiennent des nouvelles plutôt sombres et pour lesquelles le noir convient mieux. Le recueil sur l’éveil sera de ce registre-là – il aura donc une couverture noire. Mais si nous publions un autre livre dans le même ton que les entretiens d’embauche, nous reviendrons à la couverture blanche.

Ce souci de l’aspect visuel de l’objet-livre était manifeste dans vos autres recueils, à travers de petits détails comme, par exemple, l’avant-propos de Morphéïne, qui ressemblait à une notice pharmaceutique, ou bien la 4e de couverture de Playlist, composée à la manière d’une jaquette de CD…
Romain :
La recherche sur l’aspect d’un livre fait partie du travail de l’éditeur, au même titre que les suggestions adressées aux auteurs. Ce qui nous plaît, c’est de travailler avec les auteurs, de bien réfléchir sur la forme de l’objet – format, charte graphique, police, mise en page… etc. – autant qu’à la cohérence du contenu – déterminer l’ordre des textes, préparer un avant-propos, une introduction… est tout aussi important que de soigner les textes eux-mêmes. C’est le même souci de cohérence et de qualité d’ensemble qui nous guide pour nos livres que pour chaque numéro de la revue.
Il y a encore des possibilités que nous n’avons pas explorées en matière d’édition… Cela va venir petit à petit. Notre rêve serait de faire travailler tous les gens du secteur éditorial – pas seulement les auteurs, les imprimeurs et les libraires. Avec Il y a un trou dans votre CV, nous avons fait les premiers pas dans cette direction : nous avons sollicité un illustrateur, puis une graphiste parce que la présence d’illustrations exigeait un travail de mise en page spécifique que nous ne pouvions pas réaliser nous-mêmes. Ces gens, tout comme les auteurs avec qui nous signons de vrais contrats et qui perçoivent de vrais droits d’auteurs – peu élevés certes, mais qui existent bel et bien… – ont été rémunérés pour leur travail : c’est important de le signaler, et c’est important pour nous de procéder ainsi. À terme, nous espérons pouvoir recourir à un correcteur, un maquettiste, une attachée de presse… bref, tous les acteurs de la vie du livre. Mais pour l’instant, nos moyens financiers ne nous le permettent pas. Il faut dire que ce n’est pas facile de se faire connaître et de vendre ses livres quand on est une petite maison d’édition indépendante qui, de plus, publie des recueils de nouvelles…

Comment êtes-vous diffusés ?
Olivier :
Nous sommes diffusés par SOLEILS, gràce à qui nous sommes présents dans les FNAC et dans quelques librairies. Mais ce diffuseur n’a hélas qu’une seule représentante. Donc nous démarchons aussi les libraires de notre côté pour placer les livres en dépôt-vente, là où la représentante du diffuseur n’a pas pu vendre ou même pas pu présenter nos livres. Notez que nos ouvrages peuvent aussi, en cas d’absence en rayon, être commandés aux libraires. Enfin nous avons maintenu la possibilité pour les lecteurs de nous les commander directement via le site web.
Jean-Claude :
C’est vrai, les libraires acceptent la plupart du temps nos livres. Certains refusent cependant. Ils se disent trop occupés par l’ouverture des cartons qu’ils reçoivent via le système de l’office et la lecture des critiques littéraires des grands médias. On peut se demander alors où se trouve la valeur ajoutée lorsqu’un lecteur va chez un libraire de ce type. Si le libraire se contente de lire les critiques et de sortir des cartons les livres qui d’après ces mêmes critiques doivent être lus et d’en faire des piles bien en vue dans sa librairie et qu’il n’apporte plus de conseil, qu’il ne serve plus de relai entre le lecteur et des livres plus confidentiels issus de la petites édition ou pas, alors il ne sert plus à rien. Les sites de vente en ligne remplissent très bien cette fonction de vente des gros tirages et les libraires ne remporteront pas la bataille avec le seul argument du prix unique.
Romain :
L’argument des libraires selon lequel tous les livres étant au même prix partout, il faut aller chez eux est totalement stupide. De plus, c’est à la limite du poujadisme, c’est dire aux lecteurs : « Nous savons que vous allez acheter la même chose que tout le monde, alors venez l’acheter chez votre brave commerçant de quartier ». Ce qui fait la différence d’avec les grands distributeurs du livre que sont les FNAC, les hypermarchés et autres Cultura, c’est le conseil. Vendre du Angot ou du Houellebecq en affirmant que c’est une « contre-offre » aux Dan Brown et aux Marc Levy n’est pas suffisant, et cela n’a rien à voir avec les qualités littéraires de ces auteurs. Il ne suffit pas de faire des piles du dernier roman de l’écrivain qui fait la couverture de Télérama ou des Inrocks. Parce qu’à terme, vu l’augmentation des surfaces de ventes, les gros vendeurs le feront eux aussi. Il est dommage de voir que les libraires développent si peu de véritables alternatives aux courants de pensée dominants. Il n’y a malheureusement que peu de libraires « surprenants ». J’espère me tromper mais il est par exemple assez incroyable d’imaginer qu’à Paris il n’y aucune librairie qui a ne serait-ce que 50 centimètres de rayonnage consacrés à la nouvelle. Quand on connaît l’importance de la nouvelle dans l’histoire de la littérature, c’est plutôt curieux. Si un tel rayon existe, qu’on me le signale.

Pour conclure, si nous en venions à vos portraits ? Qui êtes-vous ?
Olivier :
J’ai tout dit dans les entretiens d’embauche… donc je n’ai rien à rajouter (rires)
Romain :
Je suis célibataire. Ce n’est pas une annonce. Mais je suis célibataire… et j’ai besoin d’amour ! Parce que comme tous les gens qui écrivent, je suis très malheureux…
Jean-Claude :
Je suis plutôt grand, assez musclé, j’habite rive gauche et chaque fois que je passe rive droite, je mets des palmes. Voilà. On peut me reconnaître à ça.


Antidata sur lelitteraire.com…
La revue :

« La Peine » – n° 14 
Les livres :
L’Enfer-Me-Ment
Playlist 
Il y a un trou dans votre CV

   
 

Propos recueillis par isabelle roche le 24 octobre 2006, quelque part dans Paris à l’heure fatidique du déjeuner. Le lieu est délibérement tenu secret pour contribuer à créer autour d’Antidata et de ses acteurs certaine aura mythique des plus bénéfiques à leur notoriété…

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