Entretien avec Diane de Selliers (Alice au pays des merveilles et De l’autre côté du miroir de Lewis Carroll)

Rentrée littéraire en fanfare pour Diane de Selliers, avec en point d’orgue une exposition d’un jour à l’Ecole nationale des Beaux-Arts

Nous avions fait la connaissance de Diane de Selliers lors de la sortie, l’an passé, desFleurs du mal illustrées par la peinture symboliste et décadente. Livre imposant et superbe, par l’entremise duquel nous découvrions la démarche originale d’une éditrice soucieuse de perpétuer un patrimoine littéraire et artistique de premier ordre. Nous avaient frappés surtout l’extrême méticulosité avec laquelle sont suivies toutes les étapes de la préparation d’un livre, depuis les prémices d’un projet jusqu’à l’organisation des événements jalonnant la sortie de l’ouvrage achevé. Cette année, Diane de Selliers – surnommée « l’éditrice d’un livre par an » – montre que la qualité de ses publications n’est pas le seul facteur d’étonnement : elle publie deux ouvrages en même temps, et offre à l’un d’entre eux – le coffret comprenant Alice au pays des merveilles et De l’autre côté du miroir de Lewis Carroll illustrés par Pat Andrea – un lancement de prestige : l’exposition, à l’Ecole nationale des Beaux-Arts, des toiles réalisées par l’artiste tout exprès pour cette édition…

Scénographie tout en blanc, que de splendides compositions d’orchidées portaient au summum de la sobriété élégante… Présentées deux à deux, l’une au-dessus de l’autre, les grandes toiles de Pat Andrea avaient l’espace d’exposition tout à elles ; sur la gauche en entrant, une petite niche était ménagée où était projeté en continu le film que Jorge Amat tourna dans l’atelier de l’artiste pendant qu’il travaillait à ces oeuvres qui allaient venir accompagner le texte de Lewis Carroll. Tout ce blanc, et la vastitude de l’espace, ajoutaient encore à la belle ampleur de ces grands formats, que l’on pouvait, à son gré, approcher de très près ou bien embrasser ensemble d’un seul regard – accrochage parfait ! Un coin librairie avait été dressé à droite du hall d’accueil – là encore, du blanc : nappe blanche où étaient posés les livres en démonstration, structure blanche de casiers où se tenaient les autres ouvrages publiés par Diane de Selliers : l’oeil est flatté, la disposition pratique et au service de la meilleure visibilité. On reconnaissait là cette même touche qui préside à la fabrication des ouvrages – recherche esthétique et souci de lisibilité alliés pour le meilleur résultat possible vis-à-vis du lecteur, le tout servi par une qualité technique irréprochable. L’on eut, ce jour-là à l’Ecole nationale des Beaux-Arts, une preuve concrète du soin dont l’éditrice entoure le lancement de ses livres : cette magnifique exposition avait été pensée dans ses moindres détails pour ne durer, hélas, qu’une seule journée. Une « belle-de-jour » trop vite refermée – dont l’âme, fort heureusement, perdure à travers les deux ouvrages réunis dans le coffret…

Rendez-vous avait été pris en fin de matinée avec Diane de Selliers et Pat Andrea pour une interview croisée. Mais déjà les sollicitations étaient nombreuses et Pat Andréa se trouvait en grande conversation lorsque débuta l’entretien. Aussi commençâmes-nous à évoquer Le Moyen-Age flamboyant, fruit d’une aventure éditoriale non moins passionnante que celle en l’honneur de qui était proposée cette exposition exceptionnelle. A peine le fil de la conversation nous offrait-il un pont de traverse pour aller de la poésie médiévale à la prose onirique de Lewis Carroll que Pat Andrea nous rejoignait. Conjonction amusante, répondant peut-être à celle qui conduisit l’éditrice à solliciter un peintre qui, depuis longtemps, était habité par Alice…

Il est assez inhabituel pour vous de sortir simultanément deux ouvrages. Quelles sont les raisons de ces sorties conjointes cette année ?
Diane de Selliers :
Il se trouve que les deux livres ont été prêts en même temps…Quand Pat Andrea m’a dit, il y a trois ans, qu’il commençait à travailler sur les textes de Lewis Carroll, j’ai tout de suite décidé de programmer la sortie du coffret qui devait réunir Alice au Pays des merveilles et De l’autre côté du miroir : j’estimais que le travail de Pat Andrea ne devait pas attendre dans des cartons que l’on veuille bien organiser sa publication. Mais avant que Pat ne commence à peindre pour Alice, nous avions déjà annoncé la sortie future d’un livre conçu sur le même modèle que L’Orient, mille ans de poésie et de peinture – qui a connu un très grand succès – et qui cette fois, serait consacré aux textes du Moyen-Age français. Cet ouvrage est parvenu à maturité au même moment qu’Alice. Mais nous n’avons pas différé sa sortie parce qu’en définitive, cette double publication, en même temps qu’elle rompait le rythme routinier de notre maison, avait l’avantage de bien montrer notre démarche par rapport aux grandes œuvres littéraires et picturales : à mon sens, une collection comme celle des « grands textes de la littérature illustrés par des artistes majeurs », qui est une collection de patrimoine, doit non seulement révéler des grandes œuvres du passé, mais aussi préparer le patrimoine de demain en mettant en valeur le travail d’artistes contemporains. Après Gérard Garouste pour Don Quichotte et Mimmo Paladino pour L’Iliade et L’Odyssée, Pat Andrea est le troisième artiste contemporain qui met son talent au service d’un texte fondateur de notre culture.
 
Pourquoi avoir choisi d’évoquer le Moyen-Age à travers poèmes et peintures ?
Comme je vous l’indiquais, le livre a été conçu de la même manière que L’Orient, mille ans de poésie et de peinture, qui avait pour ambition de montrer les origines de la poésie arabe, persane et turque à travers les œuvres peintes. En Orient, la poésie est essentiellement chantée. Mais on ne peut pas chanter les poèmes dans un livre… Alors l’accompagnement pictural est venu pallier le silence inhérent à la forme livresque : en entrant en résonance directe avec les textes, la peinture allait les chanter…
Il nous a paru intéressant de reprendre ce concept pour évoquer les origines de notre propre poésie – c’est-à-dire la poésie médiévale, aussi bien en langue d’Oc qu’en langue d’Oïl, et en français moyen. Les textes choisis – soit cent vingt poèmes – couvrent environ quatre cents ans de lyrique médiévale, du XIIe au XVe siècle. Quant aux peintures, elles sont tirées de manuscrits français datant pour l’essentiel des XIVe et XVe siècles. C’est en référence à cette période que nous avons intitulé le livre Le Moyen-Age flamboyant. C’est une expression peu usitée en peinture et qui désigne l’époque du style gothique, en architecture et en sculpture mais elle correspondait malgré tout fort bien au livre que nous préparions : au Moyen-Age, l’amour flamboie dans la poésie, et la peinture, qui est à son apogée aux XIVe et XVe siècles, flamboie tout autant.
Nos choix iconographiques ont bien sûr été vers les œuvres les mieux composées, les plus achevées, les plus riches, les plus enthousiasmantes, mais nous n’avons pas négligé de montrer, aussi, des œuvres plus naïves et moins abouties mais très touchantes par leur créativité, leurs couleurs, les sujets qu’elles mettent en scène. Quant aux poèmes, ils sont présentés traduits en français moderne – chaque traduction a été sélectionnée selon les critères qui nous importent, à savoir qualité littéraire, musicalité, primordiale en poésie, et, bien sûr, rigueur par rapport au texte d’origine. Mais le lecteur curieux pourra s’il le souhaite lire chaque texte dans sa langue originale : nous avons inséré dans le coffret un livret qui les reproduits tous .

Pourquoi un livret à part ? Pourquoi n’avoir pas opté pour une présentation directement bilingue ?
D’abord pour préserver la spontanéité de lecture. Je ne voulais pas distraire le lecteur par la vision simultanée des deux textes – l’original et la traduction moderne. Cela aurait terriblement alourdi la poésie qui, pour rester agréable et musicale, a besoin de respirer dans un grand espace blanc que doit lui ménager la mise en page. Le blanc du papier donne beaucoup de musicalité, c’est pourquoi il faut travailler avec beaucoup de soin les marges qui vont entourer l’image et le texte pour vraiment leur donner la respiration et le rythme dont ils ont besoin.

Comment s’organise l’ouvrage ? Selon un ordre chronologique ou plutôt thématique ?
L’organisation interne est guidée par les poèmes, qui se succèdent selon la chronologie de leur composition. Nous avons suivi cet ordre le plus rigoureusement possible, mais il a parfois été difficile d’établir avec précision la date à laquelle tel texte a été écrit – il arrive même que l’on ignore exactement quand un poète a vécu… Par contre, les œuvres peintes viennent en accompagnement des poèmes ; c’est le rapport entre l’image et le texte qui a dicté le choix et les peintures ne sont donc pas organisées en fonction de leurs caractéristiques propres. 

Combien de temps vous a-t-il fallu pour préparer ce livre, une fois que le projet a été imaginé ?
Le livre a été réalisé en deux ans – ce qui est assez court : en principe, un ouvrage nous demande au moins trois ans de travail. Nous nous étions engagés dans le projet pleins d’enthousiasme et de dynamisme, pensant que nous n’aurions que peu de difficulté à trouver les manuscrits dont nous allions avoir besoin. Mais la réalité a été tout autre et, en définitive, nous n’avons cessé de rencontrer des obstacles… Il devient en effet de plus en plus difficile de voir les manuscrits originaux, ceux que l’on ne montre jamais au grand public, et d’obtenir des biliothèques les permissions nécessaires pour sortir les manuscrits afin de les photographier. Comme nous avons utilisé des manuscrits rares – nous nous efforçons toujours de ne pas nous contenter des oeuvres que tout le monde peut voir reproduites ici ou là – nous avons dû demander des prises de vues qui n’avaient pas encore été faites, ce qui a pris beaucoup de temps. Quelques jours avant l’impression du livre, nous attendions encore des ektas à l’atelier de photogravure ! Malgré les délais extrêmement serrés, nous avons réussi à sortir le livre à la date prévue – ce qui n’aurait pas été possible sans l’aide précieuse de Chrystèle Blondeau, qui a dirigé toutes les recherches iconographiques et qui, grâce à sa connaissance de la période médiévale, nous a permis de gagner beaucoup de temps : elle est allée directement dans des endroits un peu secrets, peu connus, pour y dénicher de magnifiques manuscrits.

Cela a donc représenté de longues périodes de recherches, tant sur le plan iconographique que littéraire. Avez-vous exploré simultanément les deux domaines ou bien avez-vous d’abord choisi les textes ?
Nous menons toujours les deux recherches de concert. Il y avait d’une part l’équipe chargée de la partie littéraire, qui étudiait les recueils médiévaux puis sélectionnait les textes de façon à ce que le choix soit représentatif des meilleurs poètes de l’époque et qu’à chacun d’eux soit donnée la place qui lui revenait. Ainsi figurent dans ce livre des œuvres très connues, parce qu’elles comptent parmi les plus belles, mais aussi des textes plus confidentiels, qui nous ont émus par un humour particulier, une expression de l’amour peu courante… D’autre part – et en parallèle – nos iconographes exploraient les manuscrits pour trouver les peintures susceptibles d’accompagner les poèmes. De temps en temps, c’est la rencontre iconographique qui a guidé le choix d’un texte – par exemple, nous avons découvert de superbes peintures de chasse, notamment dans le manuscrit de Gaston Phébus. Nous avons alors déployé beaucoup d’énergie pour trouver des poèmes qui puissent se rapporter à ces images – la chasse n’est pas un sujet très couramment traité par les poètes… Au bout du compte, Le Moyen-Age flamboyant est un livre qui montre tous les aspects de la culture médiévale – mais c’est tout de même l’amour qui en est le thème central.

Vous nous avez expliqué les raisons pour lesquelles vous avez choisi de présenter les poèmes médiévaux originaux dans un livret séparé du livre. Or, pour Alice au pays des merveilles et De l’autre côté du miroir, vous proposez une édition bilingue, avec les textes français et anglais sur la même page. Pourquoi cette différence de traitement ?
D’abord parce que les textes de Lewis Carroll sont en prose, et que celle-ci ne doit pas être abordée de la même manière que la poésie. Ensuite, l’ancien français est aujourd’hui beaucoup moins lisible que l’anglais pour la plupart des lecteurs. Et pour bien appréhender l’oeuvre de Lewis Carroll, qui est très riche en jeux de mots, en créations lexicales, il importe que l’on puisse aisément voyager du texte original à la traduction, aller de l’un à l’autre d’un même regard pour en même temps bénéficier de la compréhension immédiate qu’offre la traduction et se reporter au texte original pour saisir les singularités d’écriture de l’auteur. Nous avons donc étudié la mise en page pour permettre ce va-et-vient constant, sans nuire à la fluidité de lecture. Le format « à l’italienne » permettant une lecture verticale, nous avons placé en haut le texte français et en bas le texte anglais mais en instaurant une légère différenciation typographique : le texte français est en caractères plus grands, disposé en colonnes un peu plus larges que le texte anglais. Nous avons cherché à dynamiser la mise en page, à offrir les blocs de texte comme des vagues successives tout en restant extrêmement rigoureux quant à la précision : sur chaque page de texte, les premiers et derniers termes du passage français correspondent exactement aux premiers et derniers termes du passage anglais. De plus, nous avons inséré les détails des peintures de Pat Andrea « à fond perdu », ce qui favorise cette lecture un peu particulière.

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Le format « à l’italienne » était-il un choix de départ ou bien a-t-il été dicté par les peintures de Pat Andrea ?
Diane de Selliers :
Ce sont les œuvres de Pat Andrea qui ont décidé du format. Il ne voulait pas travailler en illustrateur au sens habituel du terme – d’autant moins qu’Alice au pays des merveilles et De l’autre côté du miroir ont été maintes fois illustrés, souvent comme des livres destinés aux enfants. Il y a pourtant bien des passages où les enfants décrochent : lors des nombreuses parties d’échecs, quand la reine veut couper la tête à tout le monde, au moment du procès… etc. le texte devient trop dur pour eux. Alors que les adultes, eux, s’en délecteront parce qu’ils seront plus réceptifs au non-sens et que celui-ci prendra à leurs yeux toute sa saveur.

Pour ne pas « illustrer » le texte, Pat Andrea a imaginé d’aborder ce travail comme ses peintures personnelles, en adoptant un très grand format. Il a travaillé sur des supports de 150×180 ; il était convenu qu’il réaliserait deux tableaux par chapitre et un pour la couverture – soit quarante-neuf tableaux puisque chaque ouvrage de Lewis Carroll comporte douze chapitres – avec pour lui entière liberté d’intégrer dans ses œuvres tout ce qui l’intéressait. De façon à pouvoir reproduire chaque œuvre dans son intégralité, dans le plus total respect de ses dimensions, nous avons choisi pour les livres un format homothétique.
Alice au pays des merveilles et De l’autre côté du miroir se présentent, l’un et l’autre, en deux parties : la première où sont reproduits les vingt-quatre tableaux de Pat Andrea avec, en regard, deux phrases tirées du texte mises en exergue – l’une en français, l’autre en anglais mais ne se traduisant pas l’une l’autre pour donner une dynamique – qui viennent éclairer l’image que l’on a sous les yeux. Dans la seconde partie se trouve le texte intégral de Lewis Carroll, en français et en anglais comme je l’ai expliqué, illustré, alors, exclusivement par des détails tirés des grands formats de Pat, « à fond perdu » pour bien montrer qu’il s’agit de détails et que l’œuvre se prolonge bien au-delà.

 

Comment vous êtes-vous rencontrés sur ce projet, Pat Andrea et vous ?
Diane de Selliers :
Peu de temps après la sortie du Don Quichotte illustré par Gérard Garouste, je rencontre Pat à l’occasion d’un dîner chez un de nos amis. Je connaissais déjà un peu son œuvre mais, ce soir-là, en regardant ses catalogues, je me suis rendu compte que son univers était extrêmement proche de celui de Lewis Carroll. J’ai pensé que son travail serait parfait pour une édition illustrée d’Alice au pays des merveilles et je lui ai demandé si le projet l’intéressait. « Quand tu veux ! » m’a-t-il répondu. Cela dit, je dois convenir que j’avais une petite réserve vis-à vis de la peinture de Pat : elle est souvent un peu agressive, très sexuelle, très érotique…
Pat Andrea :
Érotique, oui… mais assez bon enfant, tout de même !

Diane de Selliers :
Bon enfant… peut-être mais, pour notre projet commun, il allait quand même falloir que tu rallonges les jupes des petites filles ! Je voulais que notre édition d’Alice soit vraiment tout public, qu’une mère puisse lire le livre à ses enfants et regarder les images avec eux. Il ne s’agissait pas non plus, cela va de soi, de demander à Pat de se trahir, et de faire du Walt Disney ; il fallait juste que le livre soit visible par de jeunes enfants. J’ai dit à Pat qu’il avait tout le temps pour réfléchir et trouver la voie qui lui convenait pour ce travail – je n’étais pas pressée. D’une année sur l’autre, le projet est resté un peu en sommeil et, voilà trois ans, Pat m’a appelée pour me dire qu’il était prêt et qu’il avait des choses à me montrer. Les « choses » en question étaient les grands tableaux que vous avez pu voir aujourd’hui… 
Pat Andrea :
Il m’a fallu beaucoup de temps pour parvenir à peindre ces tableaux… Au début j’étais bloqué parce que je voulais accompagner les textes de Lewis Carroll mais pas les illustrer au sens courant du terme. Je ne cessais de penser au livre, au format des feuilles… j’ai fait de nombreux essais qui ne me satisfaisaient pas – je suis même parti quelque temps dans l’atelier dont je dispose à Buenos Aires pour m’isoler, mais cela n’a pas été très fructueux. Puis j’ai compris que je ne devais pas peindre spécialement pour le livre, que je devais, au contraire, oublier celui-ci et la fonction illustrative des dessins que j’allais faire. Il fallait que je peigne pour moi tout en pensant au texte de Lewis Carroll de façon à lui rester fidèle : c’est ma réaction de lecteur que j’allais peindre. Mais outre les quarante-neuf tableaux convenus, il allait quand même falloir des illustrations proprement dites. J’ai alors imaginé de les prélever dans les grands dessins : on allait « zoomer » et prendre le détail qui correspondait parfaitement à la zone de texte à illustrer, détail qui serait reproduit soit sur une double page, soit sur un quart de page… selon le rapport voulu entre texte et image. Les illustrations n’étaient pas dessinées en elles-mêmes mais puisées dans les grandes œuvres.
Une fois ces tableaux réalisés, j’ai encore travaillé pendant deux années pleines sur Alice au pays des merveilles et De l’autre côté du miroir. Je n’ai rien pu faire d’autre : j’étais happé par Alice ; j’avais une relation très forte avec cette petite fille, comme Lewis Carroll, d’ailleurs…

 

Connaissiez-vous parfaitement ces deux livres avant de vous lancer dans ce projet ?
Pat Andrea :
Non. Pas mieux ni davantage que les gens qui les ont lus et en ont gardé des souvenirs, de vagues réminiscences… Mais j’ai toujours éprouvé une attirance particulière pour cette petite fille qui vit tant d’aventures, fait des rêves et des cauchemars si nombreux – et ces textes ont parfois nourri mon inspiration : de temps en temps, dans mes tableaux, on voit un détail, une référence à Alice. Et dès que je le pouvais, je m’arrangeais pour glisser dans les travaux d’illustration que l’on me commandait une petite Alice. Mais je n’avais encore jamais travaillé de façon spécifique sur ces textes ; je pense que toutes ces allusions étaient là en attente de ce que Diane allait me demander de réaliser (rires)…
Diane de Selliers :
Alice a toujours habité ton univers, c’est une évidence. L’univers dans lequel tu peins est celui d’Alice – des Alice…
Pat Andrea :
Oui, Alice au pluriel car Alice n’est pas Alice – ou plutôt, elle est Alice comme elle l’est dans les grands dessins, c’est-à-dire qu’Alice n’est jamais la même. Il y a 49 dessins, il y a 49 Alice différentes. Pour moi, Alice, c’est toutes les filles de 7 à 17 ans dans le monde, et mon travail doit aussi être vu sous cet angle. Je peins les rêves et les fantasmes des femmes de 7 à 77 ans…
Diane de Selliers :
Mais comment connais-tu si bien les fantasmes et les rêves des femmes ?
Pat Andrea :
Je ne les connais pas du tout ! C’est ça le problème… ma peinture relève de la recherche fondamentale, pour essayer de comprendre la femme ! Et je crois que c’était un peu la même chose pour Lewis Carroll…

Alice est en effet différente sur chaque dessin – à un détail près : ses chaussures. Ce sont des « tennis » très modernes, comme en portent la plupart des adolescentes aujourd’hui…
Pat Andrea :
Je voulais montrer une Alice contemporaine – et je ne pouvais pas trouver détail vestimentaire plus contemporain, plus universel que ces chaussures : aujourd’hui, c’est le règne Adiddas-Nike-Puma…etc. Tout le monde est chaussé par eux – et le modèle que porte Alice est en effet celui qui doit être le plus répandu aux pieds des jeunes filles d’aujourd’hui ! 

Vos quarante-neuf dessins semblent être à des états d’achèvement divers – certains ont l’aspect de simples croquis crayonnés, d’autres sont mis en couleurs et comportent des collages, d’autres encore ont simplement des applications de feuille d’or… A quelle intention répond cette disparité ?
Pat Andrea :
Cette disparité d’états fait partie des principes sur lesquels repose la série. D’abord, comme je l’ai dit, Alice n’est pas une seule petite fille, elle représente toutes les fillettes, toutes les jeunes femmes du monde… Ensuite, toutes les aventures qu’elle vit appartiennent au domaine du rêve – ou du cauchemar. En abordant chaque tableau selon l’idée que j’avais en tête au moment où je commençais, en utilisant simultanément des techniques différentes, je voulais être le plus fidèle possible à cette dimension onirique : le monde du rêve, c’est celui où tout peut arriver, où quelque chose d’apparemment logique succède à l’incompréhensible… Rien n’était vraiment prévu au préalable ; je me disais que je devais peindre et dessiner avec la même liberté que si j’évoluais dans un rêve.

Un film a été réalisé par Jorge Amat pendant que vous travailliez à cette série de tableaux. Cela était-il partie intégrante du projet de départ ?
Pat Andrea :
Ce film est indépendant du projet éditorial proprement dit, mais le cinéaste a bien été là dès le début du travail. Je connaissais déjà Jorge Amat. Nous nous étions rencontrés dans les années 80 – à l’époque, je vivais en Argentine et j’avais peint une série de tableaux où j’abordais ma relation avec le régime militaire alors en place dans ce pays. L’écrivain Julio Cortazar avait écrit un conte pour cette série. Le livre a été publié, Jorge Amat a lu le livre et ensuite il a fait un film sur les dessins que j’avais réalisés, en y incluant quelques scènes qu’il avait reconstituées avec des acteurs. Le film m’a beaucoup plu, et quand Jorge m’a demandé s’il pouvait suivre la réalisation de la série des Alice, j’ai accepté avec grand plaisir.

Il est disponible sur DVD. Est-il commercialisé conjointement au livre ?
Diane de Selliers :
Non, il est vendu par le cinéaste lui-même ; nous sommes en dehors de cela.
Pat Andrea :
Jorge est en pourparlers avec une revue d’art pour que le DVD soit vendu avec le prochain numéro, soit en octobre, soit en novembre.

Maintenant que nous en savons davantage sur vos quarante-neuf tableaux, peut-être serait-il temps de vous présenter à ceux qui ne vous connaissent pas encore…Pourriez-vousévoquer<FONTFACE=VERDANACOLOR=#996600 size= »2″> votre parcours d’artiste ?
Pat Andrea :
Je suis né aux Pays-Bas il y a plus de soixante ans déjà… Je viens d’une famille de peintres, et je dessine depuis toujours. Les dix premières années de ma carrière artistique ont tenu dans mon pays natal et en Belgique. Ensuite je suis parti pour un grand voyage en Argentine au moment de la dictature militaire. Il y avait un chaos, une guerre civile qui faisait rage mais comme en sous-sol : tout était caché, personne n’osait parler, il y avait une censure de fer… J’ai voulu essayer de comprendre ce qui se passait, tout cela m’intriguait et je suis resté longtemps dans ce pays. L’atmosphère qui régnait là-bas a bousculé ma peinture… Jusque-là, mon univers pictural était assez léger, je me moquais du monde avec une certaine désinvolture – je ne me prenais pas au sérieux. Mais ce à quoi j’étais confronté en Argentine ne me permettait pas de conserver cette désinvolture : il me fallait rendre compte de cette violence, de ces gens que je voyais osciller entre la joie et le désespoir le plus sombre. Ma peinture est devenue plus grave. Et c’est à partir de là que mon travail a commencé à être reconnu un peu partout dans le monde. Aujourd’hui, mes tableaux sont exposés dans de nombreux musées d’art contemporain – le Centre Pompidou, le MOMA de New York… etc. Je travaille beaucoup avec l’Espagne. Depuis huit ans, j’enseigne ici, à l’Ecole nationale des Beaux-Arts, et je suis aussi correspondant de l’Académie, dont le siège est tout à côté. Maintenant qu’Alice au pays des merveilles est terminé, je vais avoir du temps pour préparer de nouvelles expositions…

Quelles sont celles qui s’annoncent ?
Je vais commencer par examiner tranquillement toutes les propositions qu’on m’a adressées et voir quelles sont celles que je peux honorer. Je sais d’ores et déjà qu’une exposition est prévue en février 2007, dans ma galerie à Istanbul, puis une deuxième un peu plus tard dans ma galerie à Athènes. Ensuite je dois exposer en Espagne, et à la fin de l’année 2007 aux Pays-Bas. J’essaie aussi de trouver un lieu pour exposer à Paris – ce que je n’ai pas fait depuis cinq ans !

Aviez-vous déjà peint – ou dessiné – pour des textes littéraires ?
Oui, j’ai illustré plusieurs livres – et c’est précisément pour cela que je ne voulais pas illustrer Alice au pays des merveilles et De l’autre côté du miroir. J’ai, entre autres, réalisé une série de dessins à la plume pour une édition moderne des Mille et une nuits. J’ai également travaillé pendant de longues années avec Herman de Boer, un écrivain néerlandais auteur de contes à tonalité fantastique. Mais il n’écrit presque plus – notre collaboration s’achève ainsi d’elle-même, ce qui ne nous empêche pas de rester très amis… J’avais donc une certaine expérience du monde littéraire et éditorial quand j’ai commencé à travailler sur la proposition de Diane – d’ailleurs, la littérature me passionne, de même que les questions de mise en page, de typographie, d’esthétique du livre.
En tout cas, Alice aura été une magnifique aventure, et restera l’un des projets majeurs de ma vie d’artiste.

 

Lewis Carroll & Pat Andrea, Alice au pays des merveilles et De l’autre côté du miroir (édition bilingue, préface de Marc Lambron, textes traduits par Henri Parisot – Livret d’accompagnement de 24 p. comportant les notes de Jean Gattegno pour le texte français et de Hugh Haughton pour le texte angalis), Diane de Selliers, septembre 2006, 376 p. en deux volumes au format 31,5 x 26,2 cm « à l’italienne » présentés sous coffret illustré – 180,00 € en prix de lancement jusqu’au 31 janvier 2007 ; 210,00 € ensuite.
Un tirage de tête de 100 exemplaires comportant deux eaux-fortes originales numérotées et signées par l’artiste,insérées dans chacun des deux volumes,est également disponible.

 

Le Moyen-Age flamboyant, poésie et peinture (Préface de Michel Zink – Accompagné d’un livret de 48 p. reproduisant les poèmes dans leur langue d’origine), Diane de Selliers, octobre 2006, 1 volume de 380 p. au format 24,5 x 33 cm présenté sous coffret illustré – 160,00 € en prix de lancement jusqu’au 31 janvier 2007 ; 190,00 € ensuite.

Pour des informations complémentaires vous pouvez vous référer au site internet des éditions Diane de Selliers.

 

   
 

Interview réalisée par isabelle roche le jeudi 14 septembre à l’Ecole Nationale des Beaux-Arts de Paris à l’occasion de l’exposition des 49 toiles originales qui composent l’iconographie d’Alice au pays des Merveilles et De l’Autre côté du miroir, de Lewis Carroll.

 
     
 
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