Entretien avec David Payne (Wando Passo/Confessions d’un taoïste à Wall Street)

L’Hôtel de l’Abbaye est un repli de quiétude en plein coeur de Paris. Rien à voir avec les rites du conjure. Et pourtant…

L’écrivain américain David Payne a tout récemment séjourné à Paris à l’occasion de la sortie en France de son dernier roman, Wando Passo. Entre crise conjugale d’un couple quadragénaire d’aujourd’hui et saga familiale dans la Caroline du Sud de la Guerre de Sécession, cette vaste fresque romanesque, pimentée de magie conjure, est quelque peu tumultueuse mais profondément attrayante, et suscite beaucoup de questions. Fort heureusement, l’auteur avait dans son emploi du temps un peu d’espace pour une rencontre, au cours de laquelle nous eûmes tout le loisir d’évoquer les apsects les plus passionnants de ce roman.
L’entretien eut lieu sous l’emblème d’une feuille de lierre – le symbole du bel Hôtel de l’Abbaye, sis en plein cœur de Paris mais où le chaos bruyant de la ville se tait. Installés dans la clarté adoucie du salon de l’hôtel qui jouxte le jardin, avec la fraîcheur de la verdure toute proche et dont nous entendions presque bruire les feuilles – nous n’en étions séparés que par la porte vitrée de la véranda, close parce qu’en ces premiers jours d’avril les chaleurs estivales ne pesaient pas encore sur la capitale – nous avons pris le thé, servi dans de larges tasses de porcelaine, délicates et simples où la liqueur ambrée avait la beauté d’un instant de sérénité. Quel contraste avec les touffeurs magiques et l’atmosphère délétère de la grande plantation sudiste, où les relations familiales et conjugales sont tout sauf sereines…


Qu’est-ce qui vous a mené sur le chemin de l’écriture de ce roman ? La période de la Guerre de Sécession ? Le palo ? Un personnage qui s’est imposé à vous ?
David Payne :
Rien de tout cela ! Le point de départ de cette histoire a été une image fulgurante, qui m’a frappé l’esprit à la manière d’un éclair. Un jour, alors que je tondais ma pelouse, j’ai eu la vision d’un Blanc et d’un Noir dans une pièce, qui se disputaient. Le Blanc tenait un revolver contre la tempe du Noir, mais ces deux hommes appartenaient à deux époques différentes. L’homme blanc tue l’homme noir, mais il meurt de son geste. J’ai compris que ces deux hommes étaient le reflet l’un de l’autre, qu’ils formaient un tout. Et j’ai commencé à écrire ce livre pour savoir qui étaient ces hommes, d’où ils venaient et quelle était la nature de leur différend. Cette vision initiale a abouti à l’une des dernières phases du récit, où Ransom, pris par un demi-délire, confond Adélaïde et Claire, Marcel et Jarry…

Vous dites avoir mis cinq ans à écrire ce livre. Est-ce la phase de documentation qui a été particulièrement exigente ?
En termes de temps, la recherche documentaire a pris, en tout et pour tout, un an et demi. J’ai dû me documenter sur la période de la Guerre de Sécession, et j’ai surtout dû apprendre ce qu’étaient toutes ces pratiques magiques importées d’Afrique par les esclaves. C’est à ce niveau-là que les recherches ont été les plus difficiles, car il existe très peu d’ouvrages sur le sujet. Au fil de mes investigations, je suis tombé par hasard sur la mention, assez obscure, d’un petit village de Caroline où certaines de ces pratiques survivaient encore. Là-bas j’ai rencontré une femme qui était versée dans ces rituels ; elle dialoguait avec la prenda – le fameux chaudron – et disait des choses que je ne comprenais pas très bien, comme « Si tu ne te comportes pas comme il faut, je vais te démanteler et te renvoyer d’où tu viens ». Cela m’intriguait beaucoup… J’ai fini par entrer en contact avec une ethnographe, Lydia Cabrera – dont les livres, hélas, ne sont pas traduits en anglais – puis avec un palero. Celui-ci m’a renvoyé vers Lydia Cabrera en me disant qu’il refusait de me parler tant que je n’aurais pas lu ses livres en espagnol… Or je ne parle pas cette langue ! Je me suis quand même plongé dans ces livres, en les déchiffrant à l’aide d’un dictionnaire et en les compulsant jusqu’à ce que j’en aie extrait la substantifique moelle. Ensuite je suis revenu voir le prêtre, qui a ri en me disant « Au moins, vous êtes persévérant ! »…

Les livres que vous citez comme sources se retrouvent dans la bibliothèque que Ransom découvre chez Shantee…
En effet ; il m’a semblé que j’avais une dette envers tous les gens qui m’ont aidé à mieux connaître le palo, ses différentes formes et, d’autre part, j’avais envie de donner une certaine « publicité » à ces rites. Je voulais que le lecteur puisse se documenter correctement si le sujet l’intéressait. C’est pourquoi, en plus des mentions bibliographiques figurant dans les « remerciements », j’ai inséré dans la fiction ces références dont je m’étais moi-même servi.

Dans la version française de votre roman, les passages qui transcrivent les invocations ont été laissés en langue originale. Est-ce aussi le cas dans le texte anglais ?
Oui. La langue dans laquelle sont dites ces prières, ces invocations, est un dialecte cubain, le bozaal, qui est un espagnol intégrant des éléments issus des langues africaines que parlaient les esclaves à leur arrivée.

Est-ce par pur intérêt personnel que vous avez mis les pratiques magiques au centre de votre roman ou bien parce qu’elles correspondent à une réalité socio-historique ?
Un peu les deux… Il est vrai que, personnellement, j’ai toujours été captivé par toutes les traditions d’ordre spirituel ou religieux – dans mon premier roman, par exemple [Confessions d’un taoïste à Wall Street : Le Dragon et le Tigre – NdR], je me suis intéressé au taoïsme – et le palo est proprement stupéfiant… La conception du monde qu’il propose – qui va de soi pour ses adpetes – représente un tel défi à nos rationalisations occidentales que cela m’a interpellé, en particulier la prenda, ce chaudron qui est censé reproduire l’univers en miniature et où l’on invite des esprits à vivre… Alors je me suis efforcé de montrer, à travers le roman, la voie qu’avait suivie l’implantation du palo en Caroline du Sud depuis Cuba. En fait ce n’est pas le palo proprement dit qui avait cours en Caroline mais le conjure. Cette religion, comme le palo, vient du Congo. Les esclaves capturés là-bas ont apporté avec eux leur religion, qui s’est ensuite subdivisée en une multitude de variantes en fonction de l’endroit où ils étaient amenés – les rites que l’on trouve au Brésil, en Jamaïque, à Cuba, dans les États nord-américains diffèrent sensiblement les uns des autres. Mais à la base, tout vient du Congo.

Wando Passo alterne des passages situés pendant la Guerre de Sécession et d’autres situés de nos jours. Les premiers sont écrits au présent, les seconds au passé. Pourquoi cela ?
En construisant mon roman sur deux strates narratives, je voulais d’abord élargir un peu les fondements traditionnels du récit. Mais cette structure dualiste présent/passé correspond aussi aux cycles comportementaux qui alternent le positif et le négatif, et se répètent sans cesse au fil du temps comme s’ils dessinaient une boucle. Pour moi, raconter au passé les événements d’aujourd’hui et au présent ceux du XIXe siècle revient à montrer que le passé affecte, colore, conditionne ce qui arrive dans le présent. Ainsi la malédiction lancée à l’époque d’Adélaïde a des répercussions sur le couple Claire/Ransom. Il s’agissait, pour moi, de savoir comment briser ce cycle, comment le changer.
 
Cette continuité entre passé et présent est aussi très sensible à travers la question des préjugés raciaux et sociaux, dont votre roman montre bien qu’ils sont encore très prégnants de nos jours – et, à cet égard, on peut dire que votre livre a une dimension militante, même si ce « militantisme » opère de façon très discrète…
Je ne suis pas un écrivain militant, bien que l’on puisse me considérer comme tel puisque, dans Wando Passo, c’est le Blanc – en l’occurrence Ransom – qui se retrouve marginalisé alors que le Noir – Marcel – est, lui, en position privilégiée : il gagne correctement sa vie… et le cœur de Claire. Aux États-Unis, malgré les lois et certains changements au niveau politique, la ségrégation est encore extrêmement vivace dans la société. Et les questions de classes sociales, de races… constituent des sujets explosifs dont il est quasi impossible de parler. On les appelle « le troisième rail de la société » – en référence aux voies ferrées qui comportent trois rails : les deux sur lesquels roulent les trains, et le troisième qui conduit l’électricité, qui vous tue net si vous posez la main dessus. Aborder les questions raciales et de classes sociales revient à toucher ce troisième rail… Ces problématiques nous ramènent, en définitive, à une tendance humaine tout à fait fondamentale : l’oposition des groupes. Qu’est-ce donc que ce groupe où nous sommes, nous, par rapport à cet autre groupe – eux – auquel on veut dénier toute humanité ?

J’ai été frappée par la discrétion des informations historiques concernant la Guerre de Sécession et par la façon dont elles sont fondues dans une narration qui, elle, reste surtout centrée sur les mouvements d’âme des protagonistes. Cette lecture est-elle conforme à votre intention de romancier ?
Oui, votre perception est juste. En tant qu’écrivain, c’est effectivement de placer les personnages au premier plan qui m’intéresse. Je me considère un peu comme un observateur qui regarderait l’âme en action face aux différents choix qui se présentent devant les protagonistes ; je cherche à capter leur psychologie, ce qui se passe au plus profond d’eux-mêmes – tout cela est, à mes yeux, plus important que le contexte social, ou les événements de la guerre. Si l’on compare l’écriture à une prise de vue cinématographique, je dirais que certains auteurs écrivent comme s’ils possédaient une caméra qui filme successivement selon des angles divers et à des distances différentes ; moi, je zoome sur l’intériorité de mes personnages, je m’en approche le plus près possible.

Cette proximité avec l’intériorité des personnages se ressent très bien à la lecture, bien que le texte ne soit jamais écrit « à la première personne » et fonctionne simplement en focalisations internes. Est-ce habituel pour vous d’écrire ainsi ?
Mes trois premiers livres sont écrits à la première personne ; c’est un procédé qui m’est naturel. Mais en avançant en âge et en prenant de la maturité en tant qu’écrivain, j’ai choisi la troisième personne parce que ce mode d’écriture présente un certain nombre de défis à relever, et qu’il ouvre d’autres possibilités. Par exemple, il me permet de prendre de la distance par rapport à Ransom et, par là, de décrire ses particularités, ses faiblesses, les tensions qu’il y a entre lui et l’extérieur. Dans cette distance qu’instaure l’usage de la troisième personne peut aussi se glisser l’ironie… Le romancier américain Richard Russo pense que tout écrivain, parvenu à la maîtrise de son art, devrait passer à la troisième personne. Je suis d’accord avec lui ; en ce qui me concerne, peut-être reviendrai-je à la première personne plus tard, je ne sais pas…

À propos de Ransom, vous évoquez souvent ses troules psychologiques en restant assez vague ; il est régulièrement question de ses médicaments qu’il ne prend pas, du traitement qu’il ne suit pas mais il n’est jamais dit très précisément de quoi il souffre… Pourquoi n’avoir pas été plus explicite ?
Parce que se pose la question de savoir si Ransom est vraiment « malade », ou bien s’il a simplement atteint un niveau de sensibilité, de réalité qui est fermé à la plupart des gens… J’ai lu un livre sur la maniaco-dépression où l’auteur donnait une liste des écrivains qui en avaient souffert. Vous y retrouvez à peu près tous les plus grands noms de la littérature ! L’hypothèse que défend cet auteur est que, dans la phase maniaque, l’écrivain s’ouvre à un niveau de perception que l’individu moyen ne connaît pas. C’est la fameuse frontière entre le génie et la folie ; Ransom franchit cette frontière sans arrêt ; de fait, il est le seul à être réceptif à ce qui vient du passé ; il est toujours en alerte – c’est donc à travers lui que pourra se résoudre la malédiction puisque ceux qui l’entrourent sont sourds à ces résurgences.

Le dénouement de votre roman est un peu étrange : il laisse au lecteur la possibilité de souscrire à l’interprétation « magique » ou bien de ne pas y adhérer ; le texte est suffisamment onirique pour permettre plusieurs lectures…
J’ai en effet écrit de façon à ce que l’aspect magique puisse être compris soit comme une conséquence du dérangement mental de Ransom, ou bien comme un fait surnaturel. Je ne voulais pas insister sur la magie et contraindre le lecteur à croire en elle ; je voulais lui laisser le choix.

Vous avez écrit de la poésie et des nouvelles avant d’en venir au roman. Continuez-vous à vous exprimer dans ces autres formes littéraires ?
Non, pas vraiment ; je n’écris pratiquement plus de poésie – un poème de temps en temps, tous les deux ans, quelque chose comme ça…

Avez-vous un livre en projet en ce moment ?
Oui ; je suis en train d’écrire un livre qui n’est pas un roman ; il s’agit d’un texte très psychologique, qui relève de l’introspection et dont le ton est un peu celui d’une confession. Après avoir cultivé le roman – ce genre m’a très longtemps attiré pour son ampleur, pour le volume de pages qu’il exige de façon à pouvoir développer correctement des histoires où l’on assigne à des personnages des buts très lointains à atteindre et qui s’étalent sur de très longues périodes, qui peuvent concerner plusieurs générations – j’éprouve le besoin de me consacrer plus directement à la psychologie, sans recourir à l’écran de la fiction. Il résultera de cela un texte qui aura l’air d’un roman mais qui, au lieu d’être basé sur des faits imaginaires, s’inspirera uniquement de la réalité. Les ouvrages de ce type constituent un genre qu’on appelle faction aux États-Unis, par opposition à fiction [faction est un condensé de fact et de fiction ; ce terme correspond, à peu près, au français « autofiction » – NdR].

Après avoir terminé Wando Passo, avez-vous eu besoin d’un temps de latence avant de vous engager à nouveau dans l’écriture ?
Oui ; chaque fois que je finis un livre, je m’effondre littéralement. Je suis vidé, je ne sais plus où j’en suis – je me retrouve aussi démuni qu’un nouveau-né… et j’ai besoin de temps pour me reconstruire. C’est pour cela que Wando Passo m’a demandé quatre ans de travail – en plus de l’année que j’ai consacrée à la recherche documentaire proprement dite. De plus, je fonctionne beaucoup sur l’expectative : j’attends que surgisse l’idée qui va enclencher le processus d’écriture. Je sais que cette idée va arriver un jour et j’ai confiance en cela – tous mes livres sont nés ainsi, et j’espère que ça va continuer. 

ŒUVRES DE DAVID PAYNE DISPONIBLES EN FRANÇAIS

Confessions d’un taoïste à Wall Street : Le Dragon et le Tigre (Presses de la Renaissance, 1986. Réédition Belfond, 2000. 10/18, 2003)
Le Monde perdu de Joey Madden (Belfond, 1995 ; réédité en 2001. 10/18, 2004)
Le Phare d’un monde flottant (Belfond, 2001. 10/18, 2007)
Wando Passo (Belfond, 2007)

   
 

Interview réalisée par isabelle roche le 4 avril 2007 avec l’aide d’Hélène Ciolkovitch pour la traduction.
Hôtel de l’Abbaye – 10 rue Cassette – 75006 Paris

 
   
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