Entretien avec Boualem Sansal (Rue Darwin)

Retour à la rue Darwin

 

À la mort de sa mère, Yazid dit Yaz, le personnage principal du dernier roman de l’écrivain algérien Boualem Sansal, se lance dans une quête de ses origines familiales. D’évènement en événement. De découverte en découverte. De rebondissement en rebondissement, Yaz émérge comme un précieux témoin qui nous livre dans une écriture de l’aveu et de la confession, son histoire personnelle qui vient faire écho à l’histoire de son pays.

 

À travers l’interview qui suit, B. Sansal raconte dans un langage franc et sincère, ses débuts d’écrivain, son histoire familiale et celle de Yazid, le protagoniste de son roman.
B. Sansal recevra le prix de la paix des libraires allemands lors de la Foire du livre de Francfort le 16 octobre 2011

 

Rue Darwin est votre sixième roman. Vous avez commencé à écrire à l’âge de cinquante ans. Qu’est ce qui a motivé votre orientation vers l’écriture romanesque ?
C’est mon ami Rachid Mimouni (1) qui m’a encouragé à écrire. Il pensait que j’avais du talent. Il faut dire que j’ai été son premier lecteur. Nous étions copains et voisins. Il me confiait ses manuscrits afin que les lise. Et il est très probable que mes critiques et avis relatifs à ses écrits lui ont permis de penser que j’avais des prédispositions à l’écriture. A cette époque, je ne pensais pas avoir la compétence pour écrire. En fait, je n’avais jamais essayé. Quand je voyais le temps que R. Mimouni consacrait à l’écriture d’un livre, je me disais que je ne pourrai jamais passer deux années entières sur un texte. C’était de mon point de vue impossible.
Pendant des années, nous passions notre temps à parler et à débattre de littérature et d’autres sujets. Lorsqu’il venait en France, il nous racontait ses voyages, ses rencontres, ses découvertes. Il nous encourageait à écrire . R. Mimouni nous a initiés à l’écriture. Il n’avait aucune préoccupation de vedettariat. Il nous avait illuminés.
L’assassinat de Mohamed Boudiaf (2) est le second déclic. Lorsque j’ai appris la nouvelle tragique, j’avais alors pensé que c’était la fin du monde. Je n’oublierai jamais cette sensation. Ce jour là, nous étions en réunion lorsque un collègue est venu nous annoncer la terrible nouvelle. Nous étions tétanisés. Nous avions l’impression que la vie s’était arrêtée. Pour nous, ce personnage représentait l’espoir. Tout le monde croyait en lui. Les Algériens avaient retrouvé le goût de vivre. Ils pouvaient parler, respirer, espérer. Et en l’assassinant, ils avaient anéanti tout cet espoir. Les années qui ont suivi ont été terribles. C’est à ce moment là que j’ai commencé à écrire. Au début, j’écrivais des petits textes dans lesquels je consignais mes réflexions. J’étais un grand lecteur. Je passais beaucoup de temps à lire des ouvrages, des romans, les journaux. Un jour, j’avais lu dans la presse que les Islamistes utilisaient les cimetières chrétiens pour fabriquer des bombes. Dans toutes les civilisations du monde, on respecte les cimétières et les morts. On ne profane jamais ces lieux. J’avais ensuite appris qu’il y avait des trafics autour des cimetières chrétiens. A partir des infos recueillis, je notais mes propres réflexions. Et lorsque j’avais eu suffisament d’éléments, j’ai rassemblé toute cette matière pour en faire un roman qui a été publié sous le titre « Le serment des barbares ». Cette oeuvre romanesque n’a pas de structure. Elle très désarticulée mais elle a été perçue en France comme une écriture nouvelle. Je l’ai envoyé aux éditions Gallimard et ils ont accepté de le publier. C’est aisni que je suis devenu écrivain.

 

Le roman semble très personnel. On peut supposer que vous vous êtes inspiré de votre propre vie pour construire le narrateur. Quelle est la part de votre histoire de vie dans cette œuvre de fiction ?
Rue Darwin n’est pas une œuvre autobiographique bien que je m’inspire de ma propre histoire. En réalité, je ne connais pas très bien l’histoire de ma famille. Je n’ai aucun élément fondé. J’ai juste quelques bribes. Je ne sais pas comment les membres de ma famille paternelle ont vécu ni comment les choses se sont passées. Cet état de fait a servi de point de départ pour traiter d’un sujet qui est récurrent dans mes livres, en l’occurrence la quête de notre identité.
Dans notre pays, nous vivons constamment dans la supercherie et ce, depuis de nombreuses années. Je suis né avant l’indépendance et pendant la colonisation, à l’école, on nous apprenait que nos ancêtres étaient les Gaulois. On nous enseignait une histoire qui n’était pas la nôtre. A l’indépendance, on a continué à nous enseigner sur la base du mensonge et de la supercherie car à l’école,on inculque l’histoire des Arabes aux nouvelles générations. L’histoire algérienne est falsifiée voire occultée.
La version officielle de la guerre de libération relayée par les médias et les discours politiques est basée sur le mensonge. Pendant des années, les officiels ont présenté Abane Ramdane (3) comme un chef parmi tant d’autres, mort au champ d’honneur. Cependant, cette version est erronée car cet homme qui est l’un des cerveaux du Front de Libération Nationale a été crapuleusement assassiné après avoir été entraîné dans un piège. Et ceux qui ont commandité et commis son assassinat ont vécu honorés.
L’histoire nationale officielle n’est pas fiable. Les tenants du pouvoir algérien ont continué et continuent à nous mentir et à nous faire vivre dans la supercherie.

 

Ce schéma semble être également récurrent au sein des familles…
Beaucoup de familles y compris la mienne vivent dans le mensonge. Il y a eu un tas d’événements qui ont été falsifiés au sein de ma propre famille. Et toute ma vie, je me suis demandé qui était réellement cette femme que j’appelle Djeda ? Qui m’a élévé ?
A la mort de mon père, ma mère a été chassée de la maison familiale par Djéda. Cette dernière s’est retrouvée contrainte d’aller à Alger où elle ne connaissait personne. Elle était seule et n’avait pas où dormir. Djeda l’a privée de son enfant pendant quelques années puisqu’elle m’a gardé à ses côtés. Je ne sais rien de mon père. J’avais à peine deux ou trois années lorsqu’il est décédé. Je ne sais rien de sa famille. J’ignore s’il avait des frères, des cousins, de la famille. Je connais plutôt ma famille maternelle. Toute ma vie, j’ai été hanté par ces questions relatives à mes origines familiales.
Pour écrire Rue Darwin, je me suis inspiré de mon histoire famililale. Je voulais ainsi sensibiliser le lecteur et attirer son attention sur le fait que nous vivons dans la supercherie et le mensonge. Et même si nous faisons l’effort de trouver des réponses à nos questionnements, nous risquons d’être très surpris.
Pour que les Hommes et les peuples vivent correctement, il est nécessaire qu’ils connaissent leur histoire et leur identité. Pourquoi y a -t-il tant de violence en Algérie ? Pourquoi tous ces malheurs ? Tout simplement parce qu’on a fait vivre les Algériens dans le mensonge et sous de fausses identités. Pendant des lustres on leur a fait croire qu’ils étaient Français. A l’indépendance, on les a persuadés qu’ils étaient des Arabes. Qu’est-il advenu de leur propre histoire ? Qui sont-ils réellement ? Quelle est leur véritable identité ? La question identitaire est cruciale et problématique en Algérie.
Nous avons le devoir de savoir sinon pour ne pas vivre dans le malheur. Et lorsqu’on sait, on hérite de la responsabilité de dire. Quand nous savons, nous devons agir. C’est une obligation. L’action passe inévitablement par la transmission. Il faut tout transmettre à nos enfants afin qu’ils ne vivent pas dans les souffrances comme a vécu le peuple algérien. Ce sont ces trois questions que j’ai essayé de traiter dans Rue Darwin.

 

Par moments, le narrateur prend des allures surréalistes. Il est décrit comme l’homme qui a tout vu et a tout vécu. Il est omniscient et prévoyant. Et pourtant, lorsqu’il s’agit de sa propre vie, il est plutôt passif et accepte la mainmise de sa mère sur sa vie. Comment interpréter cette remise de soi de Yazid ?
Yazid est un personnage amorphe. Il est célibataire, n’a pas d’enfants ni de vie privée. Il vit avec sa mère et se voue corps et âme à son bien-être. Il n’a pas d’ambition. C’est un personnage introverti. Est ce à cause de son histoire ?
Il est l’aîné de la fratrie et est bien différent de ses frères et sœurs qui ont beaucoup d’ambition et sont acteurs de leur vie. Yazid n’a jamais été tenté par quoi que ce soit. Il a vécu dans une très grande solitude. Il s’est contenté de vivre le rôle que les femmes, Djéda, Karima et Farroudja ont décidé pour lui.
Lorsque Yazid vivait à Belcourt, il était un garçon normal. Il jouait avec les copains. Il faisait tout par suivisme. Il allait à l’école. Il avait quelques occupations.
A son arrivée à Alger, il découvre la grande ville en même temps que la guerre. Il participe à la « La Bataille d’Alger » à sa manière. C’est à Alger qu’il prend connaissance de la colonisation car dans son village, elle n’était pas très visible. Lorsqu’il arrive à Alger, il est rès surpris de découvrir des immeubles, des rues qui grouillent de monde et de voitures. Il n’avait jamais vu une télévision. C’est à Alger également qu’il découvre les militaires. Puis à l’indépendance, il est témoin d’une dictature qui se met en place, des premiers mensonges et des discours de Ahmed Benbella (4) qui répétait sans cesse Nous sommes Arabes. A l’indépendance, il va au lycée et poursuit des études d’ingéniorat car à l’époque le pays avait besoin d’ingénieurs. Mais petit à petit, il s’est laissé porter par les événements.

 

La mort de la mère de Yazid est vécue comme un événement triste. Mais n’a-t-elle pas surtout une fonction libératrice pour le narrateur ?
Il faut que les parents meurent pour que les enfants se libèrent. Il faut les tuer symboliquement pour s’émanciper en tant qu’individu. Yazid s’est retrouvé dans une situation qu’il n’a pas choisie. Ses frères sont partis. Le mari est décédé et la mère est restée seule. Il fallait bien que quelqu’un lui tienne compagnie. Et comme Yazid n’avait aucune ambition, il est resté alors que presque tous ses amis ont quitté le pays.
Comme presque toutes les mères, celle de Yazid a joué un rôle castrateur à l’égard de son fils. C’est à sa mort qu’il se libère. Cette configuration est très classique. Dans nos sociétés, les garçons ne deviennent jamais des adultes. Il y a d’abord la mère puis l’épouse qui prend la suite.
Pour Yaz, la mort de la mère le prive de sa présence physique mais en même temps, elle l’oblige à se prendre en charge car toute sa vie il a vécu pour elle. Sa mère n’est plus là pour donner une justification à sa léthargie. Beaucoup d’hommes se reconnaîtront dans le personnage de Yaz.

propos recueillis par nadia agsous le 07 octobre 2011.

 

Notes :
1) Rachid Mimouni est un écrivain algérien (1945/1995). Il a été lauréat de plusieurs prix dont le prix de la critique littéraire en 1990 ; le prix de la liberté littéraire en 1994 ; le prix Grand Atlas pour l’ensemble de son oeuvre en 1995. Parmi ses ouevres on peut citer :
Le Fleuve détourné,(éditions Stock,2000) ; Tombéza, (Editions Stock, 2000) ; De la barbarie en général et de l’intégrisme en particulier, (Editions Pré Aux Clercs, 2001)…
2) Mohamed Boudiaf est un homme politique algérien (1919/1992).Il a été membre fondateur du Front de Libération Nationale (F.L.N.). Il a joué un rôle actif dans la guerre de libération et fut membre du Gouvernement Provisoire (G.P.R.A)où il a occupé le pose de ministre d’Etat (1958/1961). Puis Vice-Président jusqu’en 1962. Après avoir avoir passé plusieurs années en exil à Kénitra au maroc, il fut rappelé en Algérie, en 1992, pour occuper le poste de Président du Haut Comité d’Etat. Il faut assassiné le 29 juin 1992,lors d’une conférence des cadres dans la ville de Annaba.
3)Abane Ramdane (1920/1957)est un homme politique algérien qui a joué un rôle crucial dans l’histoire de la révolution algérienne. Il fut exécuté en 1957. L’assassinat de Abane Rambane a été attribué à Abdelhafid Boussouf sur ordre de Krim Belkacem.
4) Ahmed Benbella est un homme politique algérien. le 15 septembre 1963, il est nommé premier Président de la République algérienne et occupe également le poste de Premier ministre. Le 19 juin 1965, un coup d’Etat mené par le Vice-premire ministre, Houari Boumediène le destitue de son poste de président.

 

Morceaux choisis
J’avais le coeur barbouillé, je ne savais que penser, que faire. Il en était ainsi., j’étais de deux familles, deux mondes que tout séparait, et la vérité qui pouvait les réconcilier en moi était inaccessible, personne ne la savait, ou ceux qui la savaient ne la diraient pas, elle les aurait détruits. jusqu’à la fin, je resterai au milieu du gué…, P. 157.

La guerre qui n’apporte pas une paix meilleure n’est pas une guerre, c’est une violence faite à l’humanité et à Dieu, appelés à recommencer encore et encore avec des buts plus sombres et des moyens plus lâches, ceci pour punir ceux qui l’ont déclenchée de ne pas avoir su la conduire et la terminer comme doit s’achever une guerre : sur une paix meilleure. aucune réconciliation, aucune repentance, aucun traité, n’y changerait rien, la finalité des guerres n’est pas de chialer en se frappant la poitrine et de se répandre en procès au pied du totem, mais de construire une paix meilleure pour tous et de la vivre ensemble, p. 108

Il est une chose que je regrette amèrement, je n’ai jamais dit ni à l’une ni à l’autre : « Maman, je t’aime. » Je ne les ai jamais prises dans mes bras. J’ai toujours eu peur de me trahir. Je devais jouer le rôle qu’elles avaient écrit pour moi et l’ai joué jusqu’au bout. J’aurais tant voulu l’appeler au moins une fois maman. Farroudja n’a jamais entendu ce mot dans ma bouche. Elle ne l’a jamais entendu de personne. Et je ne sais pas où est sa tombe pour aller le lui dire.

Il est trop tard, je leur dirai tout un jour, dans une autre vie, celle-ci nous a pas mal échappé, elle est passée sans nous.

Au jeu du secret, je les ai un peu battues… sauf si elles savaient que je savais.

Me voici arrivé au bout de ma route. Je vais maintenant partir, changer de pays, et apprendre à vivre hors des conventions et des pactes, dans la seule vérité de la vie, dans la seule vérité du moment…

A mon âge, on commence à craindre pour sa santé.

pp 254/255

Lire la chronique du roman.

   
 

Boualem Sansal, Rue Darwin, coll. « Blanche », Gallimard, août 2011, 255 p.- 17,50 €

 
 

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