Entretien avec Benny Barbash (My First Sony)

Un premier roman traduit en français, et voilà gagné le Prix Grand public du Salon du Livre de Paris 2008… Un coup de maître !

Nous recevant dans sa chambre d’hôtel, entre lit défait et affaires qui traînent, Benny Barbash se montra, à l’image de son roman My First Sony, chaleureux, érudit, engagé et volubile. Voici le compte rendu de notre entretien avec cet esprit généreux, qui prit plaisir à transgresser nos maigres questions pour nous parler d’un homme qui a un brin d’olivier dans l’oreille, des beaux-frères de Benjamin Netanyahu, de la beauté d’une femme imaginaire, et d’un gros magnétophone rouge et jaune…

My First Sony est votre premier livre traduit en français, les lecteurs français vous connaissent donc peu, comment vous présenteriez-vous ?
Benny Barbash :
Comme un homme d’honneur… (rires)
Je suis avant tout scénariste, pour la télévision et le cinéma. Une grande partie de mon travail traite des aspects politiques de la société israélienne. J’ai écrit les scénarios de plus de douze films, l’un d’entre eux, Beyond the wall, fut nominé aux Oscars dans la catégorie du Meilleur film étranger. J’étais assis là-bas à Los Angeles… Je me préparais. Ils ont annoncé : « and the winner is… « , et ce n’était pas moi. J’étais heureux malgré tout d’être arrivé là avec ce film très engagé sur le conflit israélo-palestinien. Nous avions situé l’intrigue dans une prison accueillant des prisonniers politiques palestiniens et des criminels juifs. L’histoire était, d’une certaine façon, naïve, mais très efficace. Au début ils sont bien sûr méfiants les uns envers les autres, ils se disputent, se battent, mais petit à petit ils comprennent qu’ils partagent le même destin et qu’ils doivent coopérer pour survivre dans cet environnement impossible, dans cette insupportable réalité qui est la leur. Ce fut un grand succès en Israël et le film a été distribué par Warner Bros à travers le monde. Il a été doublé dans dix ou douze langues, c’était étrange d’entendre mes acteurs parler hongrois ou je ne sais quoi…
Je suis donc scénariste. Je suis également dramaturge, j’ai écrit plusieurs pièces qui ont été jouées en Israël. Et, de temps en temps, quand je ne manque pas trop d’argent, je m’assois et j’écris des romans. Trois ont déjà été publiés, un quatrième le sera bientôt.

Et vous pensez qu’il sera traduit en français ?
Oui, je suis très heureux d’annoncer que mon éditeur français, Zulma, a décidé de publier des traductions de tous mes livres.

Vous avez publié My First Sony en 1994, quel regard portez-vous sur ce livre aujourd’hui ?
Eh bien, je m’en souviens à peine ! Parfois j’en discute avec des gens et je dois vraiment me concentrer pour me rappeler des détails. Il a été publié il y a quatorze ans mais j’ai commencé à l’écrire il y a seize ans, c’est très loin maintenant.

Vous avez adapté My First Sony pour la télévision en 2002 avec votre frère, le réalisateur Uri Barbash, peut-être ce souvenir est-il plus présent que celui de l’écriture du livre ?
Effectivement, nous avons tourné douze épisodes de cinquante minutes. Mais la télévision est bien plus limitée que la littérature. Vous avez toutes les contraintes d’une production… J’aime beaucoup cette série bien qu’elle soit très différente du livre. J’ai vite compris que je ne pourrai pas transposer tout le roman dans un film et que je devais plutôt en faire la base sur laquelle construire autre chose. Nous avons donc laissé de côté les aspects historiques et politiques, et nous nous sommes concentrés sur la vie intime de la famille : les relations d’Assaf avec sa femme, ses enfants, et ses maîtresses. À la place du magnétophone, Yotam a une petite caméra vidéo et il intervient en voix off pour commenter, de sa façon naïve, des scènes parfois très dures.

 

Il m’a semblé qu’un thème important de ce livre était la difficulté de la société israélienne à transmettre son histoire d’une génération à l’autre. C’était quelque chose que vous ressentiez et que vous souhaitiez mettre en avant ?
D’une façon générale, il y a selon moi deux types d’écrivain. Le premier, quand il commence à écrire, a une idée très précise de la façon dont l’intrigue se déroulera et il en connaît déjà l’issue. Le second type, auquel j’appartiens, travaille dans une sorte de pénombre, comme lorsqu’on roule de nuit et que l’on ne voit qu’à vingt mètres. Et vingt mètres plus loin, on peut voir les vingt mètres suivants. Lorsque j’ai commencé à écrire My First Sony, je n’avais pas planifié l’intrigue et je n’avais pas décidé de mettre en avant tel ou tel thème. Je vais vous expliquer comment j’en suis venu à écrire ce livre afin que vous compreniez ce que je veux dire. Je me remettais d’un accident de moto et j’étais physiquement et psychologiquement assez mal en point. Je devenais une personne insupportable pour les gens autour de moi, ma femme, mes enfants. J’étais désespéré. Je ne faisais rien, à part jouer à Pacman et Tetris et à tous ces jeux qui font de vous un zombie. Puisque je n’arrivais plus à écrire quoi que ce soit, ma femme m’a suggéré d’écrire une histoire pour enfants, et même ça je n’y suis pas arrivé. Un matin, je mangeais des olives après une dispute assez dure avec elle au sujet de mon état, de mon auto-apitoiement permanent, de mon inactivité. Un noyau m’est resté dans la gorge et je ne pouvais presque plus respirer. Ma femme m’a sauté dessus et a tenté de me le faire recracher. Finalement, j’ai pu respirer à nouveau mais j’ai avalé le noyau. En allant me coucher, je réfléchissais à cette histoire. Il m’est alors venu l’idée d’un conte pour enfant.
Un homme avale ainsi un noyau d’olive et, quelques jours plus tard, alors qu’il se rase, il voit quelque chose qui lui sort de l’oreille : de petites branches d’olivier. Il veut les arracher mais, impossible, elles sont enracinées à l’intérieur. Sa femme, inquiète, l’envoie chez le médecin. Mais le médecin ne sait que faire, et l’arbre continue à grandir, et l’homme commence à pencher car l’arbre devient lourd. Alors il se rend dans les territoires occupés, chez un vieux fermier palestinien considéré comme un grand expert en oliviers. Mais l’homme ne peut rien pour lui et lui donne ce conseil : « Si l’olivier peut vivre avec toi alors tu dois apprendre à vivre avec l’olivier. » Un jour alors que la famille au grand complet est en pique-nique, l’homme, épuisé de porter son arbre, va faire une sieste. Il pose donc sur le sol le côté libre de son crâne. Quelques heures plus tard, lorsqu’on le réveille pour rentrer à Tel-Aviv, il s’aperçoit que l’olivier, sortant par l’autre oreille, a pris racine dans le sol et qu’il lui est impossible de se relever. Les membres de sa famille ne savent comment l’aider et se mettent à se disputer. Après quelques jours, il devient un sujet d’intérêt national : peut-être devrions-nous faire une réserve de ce territoire ? L’endroit devait être rendu aux Palestiniens mais cet homme est coincé là, peut-être doit-on maintenant considérer ce territoire comme israélien ? C’est la grande affaire, les gens en débattent avec passion, se rendent sur place pour voir. À un moment, j’ai vu en imagination l’un des enfants de l’homme se baladant aux alentours avec un magnétophone My First Sony – vous vous souvenez de cet appareil en plastique rouge et jaune ? -, allant d’un groupe de personnes à l’autre, enregistrant les discussions. J’ai voulu en savoir plus sur cet enfant et sa famille. J’ai essayé de les comprendre. Pourquoi ses personnes passent-elles leur temps à crier et à s’engueuler ? C’est ainsi que j’ai commencé à travailler à ce qui est devenu My First Sony… En ce qui concerne l’histoire de l’homme à l’olivier je l’ai souvent racontée et les gens me disaient d’en faire quelque chose. Finalement, j’en ai tiré une nouvelle, pas un conte pour enfant.
Mais je ne suis pas sûr d’avoir répondu à votre question…

 

Prendre le point de vue d’un enfant dans My First Sony, était-ce un moyen de dire les choses de façon très directe, notamment en ce qui concerne les questions politiques ?
Je ne suis pas d’accord avec vous. Ce n’est pas une approche directe mais, au contraire, une approche à travers un filtre très naïf. Si j’avais raconté cette histoire du point de vue d’un adulte, qui aurait eu des positions politiques arrêtées, là ç’aurait été direct. Mais c’est un enfant qui regarde et donne son interprétation, très innocente. Cela m’a permis de souligner l’ironie des situations.

 

Avez-vous été surpris par le succès à l’étranger de ce livre ? L’histoire de My First Sony est fortement ancrée dans la culture et la politique israéliennes et on trouve à la fin de l’édition française un lexique des termes politiques et religieux nécessaires à une meilleure compréhension de l’environnement du livre.
Je suis surpris, quand j’écris quelque chose, que quelqu’un l’achète et le lise. Pourquoi fait-il cela ? Il y a tant d’autres livres… Je ne veux pas jouer les modestes. Je pense que c’est un bon livre, mais je trouve toujours cela miraculeux. Vous écrivez quelque chose et quelqu’un accepte de le publier, puis quelqu’un accepte de le traduire, puis une personne à laquelle vous n’aviez absolument pas pensé lit votre livre, le trouve stimulant, amusant, et vous écrit pour vous dire combien elle l’a aimé. D’un autre côté, c’est une histoire très urbaine, de désintégration familiale. Un père qui ne sait pas faire face à ses responsabilités vis-à-vis de sa femme, de ses enfants. Ce sont des choses universelles. On peut facilement s’identifier à cette famille, alors on veut savoir des choses sur son environnement, sur son histoire… Et voilà, le tour est joué. C’est un miracle, et j’en suis très heureux.

 

Orly Castel-Bloom dit de ses livres qu’ils parlent de la désillusion et des liens brisés de la société israélienne. Au-delà de tout ce qui vous sépare, notamment votre style littéraire, il me semble que ce sont là des thèmes également très présents dans My First Sony.
Mes livres parlent de gens qui appartiennent à quelque chose qui les dépasse : une famille, une nation… My First Sony est avant tout l’histoire des relations d’un homme avec sa femme, ses enfants, ses parents, et de toute la culpabilité que cet homme éprouve à leur égard. Mais si vous souhaitez considérer cette histoire dans un contexte plus large, vous en avez le droit… C’est la liberté d’interprétation du lecteur, il peut faire ce qu’il veut, y compris comparer ce livre à ceux d’Orly Castel-Bloom, qui est un si grand écrivain et dont le style est si différent. Je ne vois pas les similarités, mais je vous laisse cette liberté.

 

Les membres de la famille de My First Sony ont des rapports très tendus, très conflictuels. S’agit-il d’une métaphore de la société israélienne ou est-ce quelque chose que vous avez effectivement observé, peut-être dans votre propre famille ?
Ce n’est pas une métaphore. Prenons, disons, Benjamin Netanyahu. Il appartient à la droite israélienne. Il est marié à une femme qui partage ses opinions politiques. Cette femme a deux frères. L’un est un orthodoxe, il appartient à la droite la plus extrême. Selon moi, il est presque bon pour l’asile. Son autre frère est professeur à l’université et c’est un gauchiste. Alors imaginez cette famille se réunissant pour Pessah… Immédiatement, ils se mettent à s’engueuler. Mon père était très à gauche mais sur chaque sujet nous étions néanmoins en conflit, car j’étais plus à gauche encore que lui. Nous nous sommes tant disputé. C’est ainsi en Israël : vous êtes assis côte à côte, vous mangez, vous célébrez Seder, et pendant tout ce temps vous discutez politique. Vous ne pouvez pas fuir ces questions, elles vous courent après. Vous êtes dans les rues de Tel-Aviv et un bus explose. Tout a une connotation politique.

 

L’histoire de My First Sony se déroule la plupart du temps en Israël, mais on y parle également de l’Argentine. Les parents de Yotam y ont tous deux vécu. Sa mère, Alma, militait activement au sein de mouvements d’extrême gauche sous la dictature militaire. Ces passages vous permettent d’ouvrir le livre sur l’extérieur, sur d’autres conflits.
Je vais vous dire… Je suis tombé amoureux d’Alma. Il n’y a pas d’Alma dans ma vie, je l’ai construite à partir de plusieurs femmes que j’ai beaucoup aimées. Je voulais lui donner une biographie très forte. Elle est si intelligente, si droite… Je suis toujours amoureux d’elle. Elle est sublime, si séduisante.

 

Qu’avez-vous pensé de l’appel au boycottage du Salon du Livre ?
Je pense que c’est une chose idiote. Quand des artistes se mettent à suivre des mots d’ordre politiques, c’est très triste. Le dialogue entre écrivains peut être une très bonne chose pour jeter les bases d’une meilleure compréhension mutuelle, pour parler de nos souffrances, pour discuter de nos problèmes et envisager des solutions. L’opportunité d’une rencontre potentiellement fructueuse a été perdue. En tant qu’écrivain et membre actif du mouvement Peace Now (Shalom Akhshav), j’ai rencontré des représentants de l’OLP dans les années 80, alors que c’était interdit par la loi en Israël. Je me suis rendu en Union Soviétique, en France, en Angleterre, pour rencontrer d’autres écrivains, mais également des gens qui, pour certains, étaient considérés comme des terroristes à l’époque.

 

D’autres écrivains israéliens, Amos Oz, David Grossman, sont également membres de Peace Now, quels liens entretenez-vous avec eux ? 
Les écrivains israéliens de ma génération et de la génération précédente sont très impliqués politiquement. Ce qui ne signifie pas nécessairement que nous partageons tous les mêmes idées, mais nous sommes très engagés. Quand nous en avons l’opportunité nous prenons position. Cela remonte à la Guerre des six jours, en 1967. De nombreux écrivains ont alors pris conscience de la nécessité de trouver une solution politique radicale. Néanmoins nous pouvons avoir des positions divergentes. La réalité de ce conflit est très complexe. Les Palestiniens n’attendent pas simplement que nous leur tendions la main. Personnellement, je suis pour qu’Israël fasse un grand nombre de concessions : le retour aux frontières de 1967, la division de Jérusalem… Mais quand je vais dans les Territoires, je rencontre des gens qui n’acceptent pas cela, qui veulent bien plus. Parfois j’ai l’impression qu’après toutes ces années d’engagement je ne suis parvenu à rien. Mais il y a vingt ans, lorsque je rencontrais un délégué de l’OLP, je devais le faire clandestinement, aujourd’hui Israël a reconnu la légitimité de l’OLP. Je pense que nous avons contribué à ce changement, notamment grâce à l’engagement de gens très respectés comme Amos Oz ou Grossman.

 

NB – La rédaction tient à remercier chaleureusement Charles de Ladoucette qui a assisté Mathilde lors de cette rencontre et à qui l’on doit la transcription et la traduction de la conversation, qui a eu lieu en anglais. 

 

   
 

Propos recueillis par matilde piton le mardi 18 mars 2008.

 
     
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