Entretien avec Aleksandra Sokolov (éditions Thalia)

Les éditions Thalia ont à peine un an. Ells ont encore la fragilité de l’extrême jeunesse, mais offrent un catalogue d’une impressionnante richesse

Toute personne un tant soit peu familière avec l’univers du livre reconnaîtra qu’aujourd’hui, lancer un projet éditorial relève de la quasi folie : l’heure est aux regroupements titanesques et à l’effacement progressif des entités les plus modestes. De restructurations en remaniements, les maisons d’édition disparaissent, changent de main, de nom… Ce climat houleux de mouvances incessantes est bien décourageant. Il peut aussi s’avérer stimulant : ce sont précisément ces turbulences qui ont amené Aleksandra Sokolov à fonder les éditions Thalia. Une entrerpise d’autant plus courageuse qu’elle vise le secteur a priori fort étroit du livre d’art, et que Le Littéraire est heureux de soutenir.
Entre deux voyages, et une multitude de rendez-vous, Aleksandra Sokolov a mis de côté une heure de son temps pour présenter sa maison, qui ambitionne de plonger ses lecteurs dans les beautés profuses de
l’art sous toutes ses formes, à travers des livres, on s’en doute, riches en images mais dont l’attrait ne s’arrête pas là et qui ne se bornent pas à « montrer » : pour la fondatrice des éditions Thalia, « donner à voir » signifie aussi « donner à comprendre », ce qui suppose une iconographie relayée par des textes de haute qualité. C’est là une ligne éditoriale exigeante, qu’Aleksandra Sokolov entend bien défendre contre vents et bourrasques, pariant que cette exigence-là est la clef même de la pérennité des éditions Thalia…

D’où vient le nom de votre maison ? Il évoque au premier abord Thalie, la muse de la Comédie, mais vos livres traitent d’arts plastiques. Quel est le rapport entre Thalie et les Beaux-Arts ?
Aleksandra Sokolov :
Il n’y en a pas – bien que l’on puisse considérer le théâtre et la comédie comme des arts à part entière… Simplement, d’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours beaucoup aimé ce nom ; je me disais que, si un jour je fondais ma propre structure éditoriale, elle s’appellerait Thalia. Je trouve qu’il sonne bien, et je pense que c’est un mot facile à mémoriser, à prononcer dans la plupart des langues, ce qui est appréciable quand on est appelé à travailler souvent avec des non-francophones. De plus, je ne voulais pas donner mon nom à la maison : cela me paraissait affreusement égocentrique… « Thalia » s’est donc imposé tout naturellement.
 
Comment sont nées les éditions Thalia ?
Elles sont nées officiellement en novembre 2005 – c’est donc notre première année de parution, avec une vingtaine de titres au catalogue. Avant de lancer Thalia, j’étais éditrice free lance ; j’ai travaillé pour plusieurs éditeurs – Adam Biro, les éditions de l’Amateur notamment et, parfois, pour des structures de grande envergure comme Flammarion, mais toujours dans le domaine du livre d’art. Il y a eu récemment de profonds remaniements dans ce secteur, des regroupements qui ont entraîné la disparition des éditeurs les plus modestes. La question s’est alors posée pour moi de savoir si je continuais à offrir mes services aux « survivants », ou bien si je prenais le risque de fonder une maison qui corresponde réellement à mes désirs, à mes attentes. J’ai opté pour la prise de risque, et Thalia a émergé. Mais cette décision s’appuie tout de même sur de longues années d’expérience, au cours desquelles j’ai pu nouer des contacts précieux qui m’ont permis de faire appel à des gens susceptibles de m’aider à créer ma maison d’édition. Une telle entreprise n’est pas anodine : il faut réunir des capitaux importants, et aussi des forces, des compétences solides de façon à démarrer avec les moyens suffisants pour avoir des chances de survivre.

Le domaine du livre d’art est occupé déjà par de nombreux éditeurs ; comment avez-vous défini le créneau dans lequel vous alliez publier ? Quelle est la « couleur » spécifique de Thalia ?
Il s’agit pour nous de publier des livres assez pointus, qui touchent essentiellement à l’histoire de l’art. Nous ne visons pas le « grand public » mais plutôt un lectorat d’étudiants, d’amateurs avertis. On confond trop souvent « livre d’art » et « livre illustré » ; or pour moi, un « livre d’art » est un ouvrage écrit par des auteurs reconnus dans leur domaine, et qui déploie un propos de fond sur un sujet d’esthétique ou d’histoire de l’art ; ce n’est pas un simple livre illustré avec de belles images – je ne dénigre pas ce genre de publications, loin de moi cette intention ! mais elles ne s’adressent pas au même public que le vrai livre d’art.
Et lorsqu’on regarde les choses de près, on se rend compte qu’en définitive, il y a très peu de maisons qui publient de beaux livres traitant d’histoire de l’art. J’ai donc voulu me positionner comme une éditrice de très beaux livres – c’est-à-dire des ouvrages de haute qualité qui soient aussi d’un certain niveau intellectuel.

« Beau livre » signifie aussi qu’il s’agit d’ouvrages auxquels est apporté un grand soin de fabrication ?
Bien sûr ! Avec un petit bémol cependant : la moitié environ des livres que publie Thalia relève de la coédition. Je ne suis donc pas seule à prendre les décisions, et je dois m’adapter aux choix de mes partenaires, qui ne sont pas forcément, à mes yeux, les plus heureux… De plus, coéditer implique d’imprimer sous la même maquette les différentes versions d’un ouvrage, ce qui n’est pas du meilleur aloi pour un livre d’art ! Par exemple, d’une langue à l’autre la taille des blocs de texte peut varier considérablement, ce qui bouscule la mise en page – or tous les éditeurs n’y attachent pas la même importance, beaucoup se focalisent d’abord sur la qualité textuelle et tendent à négliger la mise en page. Mais le système de la coédition offre l’avantage de pouvoir publier des livres importants, très coûteux à réaliser, et qu’une seule maison publiant dans une langue unique ne pourrait financer. Et même si l’on n’atteint pas toujours le niveau qualitatif souhaité, les coéditions demeurent un excellent moyen d’élargir notre catalogue. En revanche, pour ce qui est des livres publiés sous le seul contrôle de Thalia, le suivi de fabrication est le plus minutieux possible…

Les coéditions que vous entreprenez se déroulent-elles toujours de la même manière ou bien chaque ouvrage est-il un cas de figure spécifique ?
Les choses varient beaucoup en fonction des éditeurs et, surtout, d’un pays à l’autre : dans chaque pays on aborde l’édition avec un état d’esprit différent auquel il faut s’adapter. De plus, coéditer signifie que l’on travaille avec des traductions, et cela pose des problèmes que je ne pensais pas devoir être si importants… Un texte excellent dans sa langue d’origine peut être irrémédiablement gâché par une mauvaise traduction. Il y a ensuite des aspects purement techniques délicats à gérer – par exemple, lors de la conclusion d’un accord de coédition, on ne sait pas forcément quel procédé d’impression utilise l’éditeur partenaire, et en cas d’impression dite « sous film », il est impossible de modifier quoi que ce soit une fois les films réalisés… – et des questions de mise en page que l’on ne résout pas forcément à son goût… Au bout du compte, la coédition qui paraissait relativement facile a priori s’avère plus délicate à mener qu’une édition gérée entièrement en interne.

En dehors des coéditions, avez-vous ces mêmes problèmes de traduction pour vos propres publications ?
Pour l’instant non, car je travaille avec des auteurs qui écrivent en français. L’on a toujours recours, bien évidemment, à un correcteur parce que les meilleurs textes ont besoin d’être corrigés en certains endroits mais cela représente un problème mineur en regard de ceux que peuvent poser des traductions défectueuses… L’édition d’un livre se gère beaucoup plus aisément quand l’auteur écrit dans la langue de publication. Les qualités et les défauts rédactionnels de l’auteur sont appréciés directement, et l’on ne s’expose pas à de trop grandes surprises au-delà de ces premiers aperçus. En revanche, lorsque l’on a affaire à une traduction, il est très difficile d’avoir une idée juste de la valeur d’un texte dans sa langue originelle ; et c’est seulement une fois plongé dedans qu’on prend la mesure de problèmes qu’on avait d’abord sous-estimés. C’est pourquoi une coédition demande en général un temps de fabrication beaucoup plus long qu’une édition simple. Mais ça fait partie du jeu : tous les éditeurs qui pratiquent la coédition sont confrontés aux mêmes aléas…

Votre maison est toute jeune, mais vous avez néanmoins un catalogue déjà bien fourni, qui de surcroît présente d’entrée plusieurs collections. Cela signifie sans doute que catalogue et collections étaient déjà constitués, du moins en partie, avant la naissance officielle de Thalia ?
Disons, du moins, que tout cela avait été « pensé » en amont, et que les collections actuelles se sont dessinées telles quelles – j’en ai bien d’autres en tête, mais je pense qu’il faut d’abord installer correctement ce qui existe avant d’aller plus loin : une collection n’est viable qu’à la condition d’être alimentée régulièrment. Aussi les deux ou trois prochaines années vont-elles être consacrées à nourrir ces collections, avant que l’on songe à en développer de nouvelles.
Cette première année d’existence aura été très difficile parce que nous sommes partis d’une page quasi blanche… Les auteurs sont libres, et en dépit de toutes les affinités qu’ils pouvaient avoir avec nous, il était assez délicat de leur demander de garder leur travail sous le coude jusqu’à ce que la maison ait un statut juridique et soit donc habilitée à signer des contrats. Quant aux auteurs qui nous avaient plus ou moins réservé leurs écrits, ils ont dû s’atteler à leur texte de façon un peu précipitée lorsque la maison a existé officiellement. Je pense que les choses couleront mieux très bientôt, mais jusqu’à la fin de cette année, nous restons dans une phase de mise en route qui exige beaucoup de prudence.

Il est vrai qu’en démarrant avec un catalogue aussi riche, vous n’avez pas choisi la facilité…
Certes, la tâche n’a pas été simple – je dirais même que les choses ont parfois été assez sportives (rires) ! D’autant que jusqu’à cet été, j’étais seule à mener la barque. Mais j’ai désormais une assistante ; son arrivée a été un grand soulagement… Je dois aussi préciser que j’ai démarré avec un groupe de gens que je connais, avec qui j’entretiens des relations de confiance que je maîtrise à peu près. Cependant, monter une maison d’édition aujourd’hui reste extrêmement dur. D’une part on est confronté à un nombre croissant de publications – tous domaines de l’édition confondus – et d’autre part la durée de vie commerciale d’un livre s’est considérablement réduite – elle se joue sur les trois ou quatre mois qui suivent sa sortie : les étals des librairies ne sont pas extensibles, et si un libraire veut pouvoir montrer régulièrement les nouveautés, il est obligé de retirer très vite les livres de référence qui, par définition, se situent hors des impératifs de cette actualité toujours plus pressante. Quand on décide d’éditer malgré tout des ouvrages de ce type, il faut déployer des trésors d’inventivité pour éviter que ces livres tombent dans l’oubli une fois passés ces trois ou quatre mois fatidiques.

Par-delà la thématique, clairement annoncée par les noms des collections, qu’est-ce qui va fonder leur identité ? Le format des livres ? La maquette ?
Aleksandra Sokolov :
La notion de « collection » est souvent ramenée à un ensemble de critères de fabrication – format, maquette, couverture… – mais pour moi, c’est aussi le choix des sujets et la manière dont ils sont abordés qui définissent une collection, l’esprit de celle-ci tient davantage au contenu des livres qu’elle regroupe qu’à leur aspect matériel. De plus, il nous est très difficile de maintenir une maquette strictement identique d’un ouvrage à l’autre ; d’abord parce que nous travaillons avec plusieurs graphistes, et d’autre part parce que les sujets eux-mêmes ne se prêtent pas à un traitement standardisé. Nos livres associent du texte et des images, dont les rapports doivent être soulignés par une mise en page qu’il faut déterminer pour chaque livre, au coup par coup. Nous nous sommes certes efforcés de donner une identité purement visuelle à nos collections à travers les choix typographiques, les couvertures… etc. mais en nous réservant la possibilité de nous écarter du modèle de départ – ce qui est une nécessité quand on coédite. Et surtout quand on publie des livres d’artistes contemporains : il faut pouvoir s’adapter à leurs demandes ; les auteurs sont parfois très exigeants, et les artistes contemporains, notamment, ont des idées très arrêtées sur ce qu’ils veulent. Or je tiens à toujours faire les maquettes de livre en accord total avec les auteurs ; c’est leur livre, c’est quelque chose qui les représente, qui doit être fidèle à ce qu’ils ont voulu y insuffler – ils doivent se sentir à l’aise vis-à-vis de ce livre. Ils recevront peut-être quelques conseils d’ordre commercial ou technique, mais l’intervention de la maison s’arrêtera là.

Parmi ces collections, l’une d’elles est dédiée aux monographies de référence. Voilà le type même de collection qui ne se constitue que lentement, et sur le très long terme. Une difficulté de plus, eu égard au fonctionnement actuel du marché de l’édition que vous déploriez tout à l’heure…
En effet… Je pense cependant qu’il est important de s’efforcer de défendre une démarche éditoriale qui se démarque de l’ambiance générale. Le but de cette collection est de publier des livres inédits, des travaux portant sur des artistes peu abordés par la critique ou bien des recherches novatrices sur des artistes plus connus – sans forcément aller vers le volume à 1500 pages, mais en gardant toujours la même exigence qualitative quant au contenu. J’aimerais beaucoup pouvoir publier une monographie chaque année – mais ce type de livre résulte de travaux de longue haleine, et pour pouvoir tenir ce rythme idéal d’un volume annuel, il me faut trouver des auteurs qui aient en train des recherches suffisamment avancées pour donner naissance à un livre d’ici deux ou trois ans – ce qui n’est pas facile… j’ai ainsi rencontré récemment un auteur qui me propose un projet pour 2009… Il faut certes consentir à travailler sur des laps de temps très longs, et s’adapter aux auteurs qui ne commencent à écrire qu’une fois leur contrat signé – mais entre temps, les éditeurs peuvent disparaître, et les auteurs aussi…

Vous inaugurez cette collection avec un véritable monument en trois volumes, consacré à Kazimir Malewicz. Pourquoi ce choix ? Pour des raisons purement circonstancielles ou parce que vous-même avez des affinités particulières avec cet artiste ?
C’est assez difficile à dire… D’une part j’ai des origines slaves, il est donc logique que je lance ma maison avec ce qui m’est le plus proche. D’autre part j’aime beaucoup Malewicz et, de plus, j’avais eu l’occasion de rencontrer Andrei Nakov lors de mes collaborations passées avec d’autres éditeurs. Mais il y a aussi des concours de circonstances qui s’en sont mêlés et qui m’ont « soufflé » l’idée de commencer la collection avec cette monographie. Elle représente la somme d’une trentaine d’années de recherches, ce qui est colossal, mais quand Thalia est née, l’ouvrage était déjà écrit en bonne partie – seules de menues retouches et quelques réactualisations ont été nécessaires avant la publication. S’il avait fallu tout rédiger de A à Z, le livre n’aurait pas pu sortir avant dix ans !

Cette collection de monographies est-elle prévue pour couvrir l’ensemble de l’histoire de l’art ? Peut-on imaginer par exemple d’y trouver un livre consacré à un enlumineur du Moyen-Age ?
J’aimerais bien ! Cette ambition de couvrir toutes les époques, de la préhistoire à nos jours, est aussi celle qui préside à la collection « Art et civilisations ». Mais il faut bien commencer par un début… En ce qui concerne les monographies, je crains de ne pouvoir tenir le rythme d’un volume par an : ces livres se construisent sur le très long terme et, de plus, ils exigent une fois écrits plusieurs mois de fabrication.

En dehors de la préparation du texte, il faut prendre en compte le temps que demande la recherche iconographique…
En effet, mais c’est un souci que nous n’avons pas eu pour le livre d’Andrei Nakov : au fil de ses travaux, il s’est vu confier les images dont il avait besoin – et c’est lui qui, pour l’essentiel, détient les droits, dont il nous a fait grâce… Le livre d’Andrei Nakov comporte plus de mille reproductions ; si nous avions dû aller les chercher auprès des musées ou des agences, le livre n’aurait pas été réalisable. Ne serait-ce qu’en termes de budget : aujoud’hui, une image vaut, au minimum, entre 80 et 100 euros. Dans le cas de ce livre, seule une partie de l’iconographie a été payante : les œuvres reproduites à titre de comparaison. Des occasions comme celle-ci ne se rencontrent pas tous les jours !

Vous avez évoqué une collection de livres d’artistes contemporains. Pourriez-vous m’en dire un peu plus ?
Ce sont des livres écrits sur des artistes par des critiques d’art, des écrivains… ça dépend. Personnellement, j’aime bien rassembler dans un même volume des textes d’auteurs différents : ça permet d’offir plusieurs visions d’une œuvre ; ça apporte un peu de variété. Le texte d’un critique d’art sera parfois un peu aride, ou mal perçu ; s’il est contrebalancé par un texte d’écrivain ou de journaliste, de tonalité différente, il me semble que l’ensemble sera plus attrayant. Mais là non plus il n’y a pas de règle incontournable… Par exemple, pour le livre consacré à l’artiste autrichien Gottfried Salzmann, celui-ci a absolument tenu à ce que deux conservateurs autrichiens écrivent sur son travail, l’un attaché au musée de Salzbourg – qui ouvre une salle dédiée à ses œuvres – et l’autre au musée de l’Ariana, à Vienne. Mais ce sont des textes complexes, un peu rébarbatifs, et j’ai réussi à leur adjoindre le texte d’un auteur français, qui apporte un autre regard, très intéressant.

Y a-t-il quelque précision que vous souhaiteriez apporter pour conclure cet entretien ?
J’aimerais transmettre un message : je suis en quête d’auteurs qui seraient susceptibles de me proposer une nouvelle approche de différents domaines artistiques et esthétiques. Je suis amateur de sujets très pointus – l’éventuelle difficulté d’accès ne m’effraie pas !

   
 

Propos recueillis par isabelle roche le 12 octobre 2006 au siège des éditions Thalia – 23 rue Saint-Ferdinand – 75008 PARIS

 
     
 

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