Entretien 3 avec Pierre Bonnasse (Happy Hooker’s Hand)

Qu’il écrive ou qu’il parle, Pierre Bonnasse a toujours la poésie à fleur de mots. Leur(s) sens croî(issen)t et s’approfondi(ssen)t…

Nous rencontrions Pierre Bonnasse pour la première fois il y a un peu plus d’un an, à travers un entretien qu’il avait accordé à Stig (en deux parties, l’une ici et l’autre ) peu après la publication de son anthologie Les Voix de l’extase. Se déployait de bout en bout une parole magnifique, déliée et profonde. Le charme continua d’opérer chaque fois que Pierre écrivit pour Le Littéraire – des articles où l’analyse se coule sans le moindre embarras dans un phrasé toujours poétique…
Cumulant aujourd’hui, autour de son travail d’écrivain (vous trouverez sa bibliographie à la fin de la seconde partie de cet entretien, à compléter par une visite sur son site), les fonctions de directeur de collection chez Dervy Livres et d’animateur d’atelier d’écriture à l’Université Paris III-Sorbonne Nouvelle, Pierre réussit malgré tout cet été à dégager quelques heures pour une longue conversation à propos de son recueil Happy Hooker’s Hand qui, de là, dévia bien plus loin… Il prit ensuite le temps nécessaire pour adapter la belle spontanéité de l’échange oral aux exigences de la forme écrite sous laquelle l’entretien allait être publié. En résulte ce qui suit… une parole admirable, mi-écrite mi-parlée, parée de citations-lumières comme une étoffe fine l’est de broderies. Je pense alors à quelques syllabes – « chrysolalie » – qui pourraient correspondre à la façon dont Pierre orchestre les mots en un beau flux… Écrite ou dite, sa parole est comme l’or, chatoyante et poétique. Toujours soucieuse de véhiculer du sens, elle laisse néanmoins s’ouvrir sous le fragile épiderme des mots connus les abîmes du monde.

I – Quelques mouvements de bouche pour parler d’une main

Les lecteurs du Littéraire te connaissent déjà grâce à tes articles et au long entretien que tu as accordé à Stig à propos de ton anthologie Les Voix de l’extase. Aujourd’hui tu viens de publier un recueil poétique aux éditions éoliennes, Happy Hooker’s hand. Que représente la poésie pour toi ?
Pierre Bonnasse :
Avant toute chose, je tiens à te remercier infiniment pour cette suite. Car c’est de cela dont il s’agit. D’une suite, que je vais tâcher de circonscrire avec ton aide. Je considère l’entretien, je l’avais déjà dit, comme un exercice littéraire à part entière, comme un exercice rassembleur et conciliateur dans lequel tout est permis, ou presque. L’entretien est un échange « i shin de shin« , « de mon âme à ton âme », pour reprendre une expression du bouddhisme zen. Il incite à la sincérité, à la transparence et à la vérité – bien que dans ce cas précis, il soit encore aisé de mentir. L’entretien pousse les limites et les dépasse, les enjambe, parfois en les piétinant, parfois en grand écart ; il incarne l’échange dans la dimension merveilleuse du chant, participe à un fabuleux concert d’échos dans la résonance orale de l’écrit. C’est donc encore et toujours de tout cœur que j’entre « dans les cordes » (pour reprendre l’intitulé de votre rubrique), avec dans le corps la certitude de celui qui croit encore pouvoir mener son combat jusqu’au bout.

La poésie représente à mes yeux – ou plutôt est – un exercice et une attitude, je dirais même une Voie. Elle peut témoigner d’une certaine qualité d’être, d’une certaine façon d’incarner la parole. C’est à travers la poésie que j’ai véritablement été initié à la littérature, et mes premières publications ont été des recueils poétiques. Publier ce recueil signifie donc pour moi renouer avec mes premières « amours ». La poésie permet d’aller jusqu’aux extrêmes limites du langage, et d’exprimer ce qu’il est impossible de dire si l’on se contente d’emprunter la voi(x)e du roman ou de l’essai. À la suite d’autres poètes, je conçois la poésie comme une voie initiatique, à même d’amener à une meilleure connaissance de soi. Écrire de la poésie, c’est plonger en soi, consentir à l’introspection. Michaux a écrit un recueil intitulé Épreuves exorcismes – je pense en effet que la poésie est une épreuve, un exorcisme… et bien plus que tout cela, elle est aussi une expérience totale : René Daumal a bien montré qu’elle était aussi un exercice spirituel, une forme de travail sur soi, la seule peut-être en littérature, à pouvoir porter en elle cette aptitude à exprimer et à transmettre ce que les Hindous appellent la « Saveur », en d’autres termes, l’ « essence du poème », c’est-à-dire, chez le poète, le « germe » d’une compréhension enfin devenu « lumineux », lequel s’accroît et s’exprime depuis ce que les Bouddhistes appellent le « visage originel ».
Pour reprendre la célèbre expression rimbaldienne, la poésie « fixe » un « vertige » puis tente de toutes ses forces de l’exprimer, de le transmettre. Plus simplement, un « goût » : car qu’est-ce qu’une expérience si ce n’est une réalité entièrement et objectivement éprouvée avec la totalité de l’être ? Partiellement abordée par une personnalité tronçonnée et changeante, cette « saveur » ne peut être que subjective… Je crois que la poésie doit être au service de la connaissance, elle doit servir le sens dans la résonance des sons pour nous faire goûter la saveur. Peindre, écrire, me parcourir : là est l’aventure d’être en vie disait encore Michaux. Qu’est-ce qui est le plus important finalement, la poésie ou l’expérience poétique ? Certaines personnes n’ont jamais écrit un seul vers de leur vie et pourtant vivent de façon permanente dans le Poème. La poésie est avant tout une attitude, une façon de voir le monde, un regard sans cesse renouvelé sur soi-même et sur les choses. En tout cas, c’est mon sentiment.

Quand as-tu le sentiment de te livrer à l’introspection ? En lisant des poèmes ou en écrivant ?
Lire et écrire de la poésie sont deux expériences totalement différentes – sauf dans le cas où la lecture est vécue comme une ré-écriture ; mais même dans ce cas précis, l’expérience n’est fondamentalement pas la même, bien que les deux se vaillent certainement. Il faudrait s’interroger plus longuement pour y répondre objectivement. Donner et recevoir peuvent parfois se confondre, l’un participant à l’autre, l’un impliquant l’autre. En lisant un poème, on aperçoit des choses que l’on n’avait pas vues auparavant parce qu’en écrivant, le poète parvient (parfois) à les montrer, à les tirer de l’invisible. Un adage zen dit que quand le maître montre la lune de son doigt, l’idiot regarde le doigt. Et Serge Pey que la bouche est une oreille qui voit plus loin que l’œil… On touche là à une notion fondamentale : la parole, l’écriture poétique permet parfois de voir. Je dis bien parfois, parce que n’est-ce pas là, comme l’écrit justement Daumal dans La Guerre Sainte, notre grande maladie de ne parler pour ne rien voir ? Cela dit, Peter Brook écrivait dans ses réflexions sur le théâtre, que l’intérêt de l’œuvre d’art réside dans le fait qu’elle pose des questions.
En poésie, l’acte d’écrire dépasse la simple catharsis ; il permet de voir à l’intérieur de soi et à l’extérieur – il trace une voie de développement, de changement, de transformation. Pour être précis, je dirais même : de transmutation. Car la poésie relève concrètement de l’opération alchimique. À chacun de trouver son athanor et d’apprendre à le faire fonctionner. Mais il faut certainement veiller à ne pas aller le chercher trop loin… Ni l’écriture didactique ni l’écriture romanesque ne peuvent capter ces vertiges fixés – sauf si, condition sine qua non, la poésie participe à cette écriture. La poésie est saisissement, divulgation d’un ici et maintenant, elle dévoile ce qui est caché – paradoxalement, elle montre à l’aide de mots ou de tournures occultes… Mais semble-t-il, d’autres formes ont cette capacité de dévoilement et de transmission. Incontestablement, les mythes et les symboles possèdent en eux cette force de transmission, et constituent de merveilleux véhicules aptes à transmettre une connaissance, id est si l’on s’en tient aux étymologies et à l’expérience, une conscience…
Quant à ce sentiment de se livrer à une introspection, pour répondre à ce « quand », je dirais que principalement, ce n’est ni en lisant ni en écrivant, mais en amont de toute lecture et de toute écriture que se réalise l’essentiel, même si ce qui compte le plus finalement, n’est ni le « quand » ni le « pourquoi » ni même le « où » – quoique… – mais essentiellement le « comment ». Et il en va de même, je crois, pour toutes les choses de la vie… non ? La lecture, et surtout l’écriture, ne sont qu’un approfondissement, une tentative de justement exprimer ce qui a été vu au moment de l’introspection proprement dite (étymologiquement « regarder à l’intérieur », c’est-à-dire dans le sens d’une observation de soi directe et non d’une quelconque analyse, laquelle ne constitue pas l’essentiel et laquelle ne vient bien qu’après, s’il en est) ; cette observation de soi, radicalement et résolument trans-littéraire, ne se substitue à rien finalement, mais se rajoute à tout… Quant au rôle du lecteur, je crois, il est de trouver ce que les Hindous appellent « l’épée du poème », c’est-à-dire le passage essentiel et pratique. Daumal a très bien parlé de toutes ces questions. Je vous invite à le lire, à justement saisir « l’épée » qu’il nous tend.

Peu importe le flacon tant qu’il y a l’ivresse
Peu importe la tour tant qu’il y a de l’or

—–

Dans Happy Hooker’s Hand, tu fonds ensemble poésie, alchimie et érotisme. Selon toi, une alchimie, une poésie où il n’y aurait pas trace d’érotisme sont-elles concevables ?
Pierre Bonnasse :
Oui, bien sûr, et heureusement ! La liaison alchimie-poésie-érotisme est propre à ce recueil. Il est certes nourri d’érotisme, notamment par ce thème de la « putain », et il comporte des références à Nicolas Flamel, mais il ne s’agit pas d’une poésie érotique au sens conventionnel de l’expression… Érotisme et alchimie se situent dans une sorte de second degré ; la sensualité gît surtout dans l’acte d’écriture, dans certains mots, aussi, qui n’ont pas de signification spécifiquement érotique. Ce recueil est une sorte de grand jeu – un groupement d’alchimères, comme l’indique le sous-titre – où circulent les forces flaméliques qui participent à créer l’œuvre au rose – l’union de l’alchimie et de l’érotisme dans le poème. André Breton, qui était aussi fasciné par Flamel et la Tour Saint-Jacques, n’a-t-il pas écrit que la poésie se fait dans un lit comme l’amour ? Un clin d’œil – aussi et entres autres – à la poésie de James Douglas Morrison dans laquelle ces composantes sont inextricablement liées ; de plus, Jim est mort à 27 ans, c’est-à-dire à l’âge où j’ai publié ce livre. C’est l’année des renaissances – littéralement et dans tous les sens rimbaldiens et non rimbaldiens du terme…

Haïkus kokins
Création de l’œuvre au rose
Orgasme cosmique —

Outre l’érotisme et l’alchimie, la thématique urbaine – on va d’Amsterdam à Paris – est très importante…

Dans les veines de la ville
S’écoule le sang sacré
Du souvenir

Oui, en effet… Je suis fasciné par l’idée du « ventre-ville » : la ville nous avale et nous digère, parfois pour le meilleur, parfois pour le pire. Toute notre littérature en témoigne. La ville est aussi un athanor, elle est le lieu des conversions qui transforme celui qui la traverse. Et bien que la plupart l’ignorent, cet athanor en contient des milliers d’autres faits de chair et d’os et de tout plein de fonctions merveilleuses, lesquels ont aussi leur respiration propre. Paris et Amsterdam sont deux villes que j’aime beaucoup, ou plutôt qui se situent radicalement au-delà du « j’aime/je n’aime pas » ; elles sont pour moi de puissantes sources d’inspiration ou plutôt de véritables viviers dans lesquels on peut certes se nourrir mais surtout dans lesquels on peut réellement apprendre à pêcher, pour faire référence à l’adage de Lao Tseu. Les vibrations y sont puissantes et force est de constater d’une singulière qualité, d’une densité non pas démoniaque mais littéralement et dans tous les sens encore : démonique. Ici, je vous renvoie à Victor Hugo, entres autres encore.

Je cherche

Le chaos vivant des images et des lettres
Pour y puiser la Force vive de la ville
Qui préside aux métamorphoses des dieux
Dans l’athanor humain

C’est d’ailleurs à Amsterdam que se trouve l’origine du titre du recueil… À proximité de la plus vieille église de la ville – aujourd’hui en plein cœur du quartier des prostituées… – le passant attentif qui regardera au sol apercevra, par temps de pluie, une main de fer posée sur un sein, comme émergeant des pavés… On a l’impression que, sous la flaque d’eau, un corps est enseveli, prisonnier de la pierre. C’est saisissant ! J’avais pensé utiliser une photo de cette étrange sculpture amstellodamoise pour la couverture du recueil mais l’éditeur a préféré photographier un modèle « vivant » prenant une pose évoquant cette main de fer. C’est certes plus sensuel – et la symbolique demeure, en doublant le sens d’une profondeur nouvelle. Nous avons tout de même conservé une photo de la sculpture à l’intérieur du recueil. Cette main est devenue The Happy Hooker’s Hand – la main de la pute heureuse. L’allusion à ce point géographique très précis n’est pas explicite dans le texte, mais elle apparaîtra tout de suite à quiconque a vu cette main de fer. Quant au sens profond, il est enterré plus profond encore, comme l’os… Comme le soulignait Mallarmé, Toute chose sacrée et qui veut demeurer sacrée s’enveloppe de mystère. Peut-être, comme ce sein…. Quant à savoir si tout cela est sacré, peu importe finalement : ce qui compte est le secret, scellé par un sceau silencieux…

Si j’arrache le pavé qui te sert de prison
Je pourrai voir peut-être la magie émerger

Et pourfendre enfin le corps glacial
De la putain pétrifiée —

Dans la mise en page, ton recueil reste relativement classique, avec des vers, des strophes, il n’y a pas d’élucubrations graphiques… Tu as donc un souci de lisibilité ?
Oui ; et je tiens beaucoup à ce mot « classique » que tu viens d’employer… parce qu’au milieu de mes vers libres, j’ai glissé çà et là quelques alexandrins, que le lecteur attentif pourra déceler dans la chair même du texte. L’alexandrin me tient à cœur et au corps parce qu’il est particulièrement signifiant, très musical, avec une grande force de densité, et qu’il a une place importante dans l’histoire de notre poésie. Mais il n’est plus guère utilisé de nos jours – chute en désuétude que j’évoque textuellement dans le recueil : j’ai écrit, noyé dans une suite de vers libres, Alexandre a vieilli dans ce siècle glacial. Ce n’est pas de la nostalgie à la petite semaine mais un simple constat ; cela dit, je ne trouve pas qu’il soit forcément intéressant d’écrire en alexandrins aujourd’hui – quoique… Mais environné de vers libres, il est mis en valeur et prend un relief singulier, signifiant.

Elle étreint le soleil pour épancher sa Soif —

C’est une façon subtile de faire allusion à l’histoire de la poésie…
En effet… Je pense qu’un poète doit témoigner, dans le poème, d’une réflexion sur la poésie – mais sans tomber dans la poésie poéticienne ou le verbiage universitaire. Il me semble intéressant que, dans sa fabrication, le poème s’interroge lui-même. Le poète donne l’impulsion de la réflexion, qui se poursuivra dans le texte et dans sa (re)lecture. Cela ne signifie pas que l’on va quitter le champ interrogatif… Lorand Gaspar écrivait dans Approche de la parole – texte ô combien délicieux – que Le poème n’est pas une réponse à une interrogation de l’homme ou du monde, il ne fait que creuser, aggraver ce questionnement et je souscris pleinement à cette affirmation. Je pourrais aussi citer Rilke qui, dans les Lettres à un jeune poète, écrit : 
Vous êtes si jeune, en quelque sorte avant tout début, et je voudrais, aussi bien que je le puis, vous prier, cher Monsieur, d’être patient à l’égard de tout ce qui dans votre cœur est encore irrésolu, et de tenter d’aimer les questions elles-mêmes comme des pièces closes et comme des livres écrits dans une langue fort étrangère. Ne cherchez pas pour l’instant des réponses, qui ne sauraient vous être données car vous ne seriez pas en mesure de les vivre. Or il s’agit précisément de tout vivre. Vivez maintenant les questions.
Et vivre la question, autrement dit « la porter », n’est-ce pas, peut-être, la meilleure façon d’y répondre ?

Tenir le pas perdu à peine un instant —

Malgré les strophes, et les alexandrins épars, tes textes relèvent tout de même de ce qu’on appelle la poésie « libre ». Qu’est-ce qui, alors, impose les limites d’un poème, d’un recueil ? Quelle est la part du jaillissement spontané et du travail ?
Comme l’écrivait Adonis, je n’ai pas de limite, pas de rivage dernier. À chacun de trouver ses limites, à chacun, aussi, d’apprendre à les dépasser. La seconde question est fondamentale – et par conséquent me semble-t-il, difficile et délicate. Au départ c’est un jaillissement spontané. Dans l’écriture poétique, j’ai tendance dans un premier temps, lors de la phase de création, à m’abandonner mécaniquement à l’émotion, à un certain lyrisme, à me laisser emporter par les allitérations – un mot en appelle un autre et ainsi de suite, au point que je ne suis plus tout à fait conscient de ce que j’écris. Cette perte de maîtrise de l’écriture est liée au lyrisme, à la prise de pouvoir de l’émotionnel. Mais dans ce cas, le danger est de se laisser aller sur des pentes trop glissantes.

Pourquoi ce bambin bat-il Bambi ?
Ni saoul ni stone
Le bonhomme est abominable.

C’est pourquoi, il y a ensuite la phase de travail, où l’intellect va venir contrebalancer, dans un rapport étroit avec le corps, les errances de l’émotion. À partir de ce qui est venu lors du premier jaillissement, je taille un peu dans le roc, et je tâche d’élaborer une architecture globale avec les différents poèmes… De toute façon, l’écriture est le témoignage d’une expérience vécue à un moment donné ; ce que fixent les mots, les métaphores, les images… procède toujours d’un fait qui a été vécu plus ou moins intensément sur le plan physique, intellectuel ou émotionnel. Et la poésie est une tentative de couler ce vécu dans une forme signifiante. Le jaillissement que nous qualifions ici de « spontané » n’est pas toujours non plus une « glissade ». Il me permet bien souvent d’élaborer des images originales qui permettent une incursion dans les sphères de l’inconscient, à la manière surréaliste. C’est l’image connue de la rencontre du parapluie et de la machine à coudre sur la table de dissection. Il y a là quelque chose d’intéressant. Le confort est dissonant a écrit Peter Brook…

Mais d’une certaine façon, je pense avoir déjà répondu à cette question de manière plus « profonde » lorsque j’évoquais la « saveur » et le « goût ». L’expression juste ne réside peut-être pas dans le travail « après coup », comme j’ai pu le dire ; peut-être réside-t-elle dans l’élaboration silencieuse de l’être et que ce n’est que lorsque le moi transcendantal, comme le disait Husserl ou Novalis, a enfin trouvé les mots justes, qu’il convient alors de lui donner la parole (bien que fondamentalement, ce soit plutôt lui qui décide de la prendre)… dans ce cas, tout autre tentative ne serait que mensonges, et il y a fort à parier que bien souvent, le poète passe son temps à mentir. Ce dont je suis aujourd’hui certain, c’est que dans la foule que j’ai volontairement laissé s’exprimer, il y en a au moins un, bien présent, qui essaye de dire autre chose, peut-être moins lyrique que les chanteurs de charabia, mais peut-être plus authentique, plus « vrai ». C’est là qu’il faut le chercher, me chercher. Le problème du jaillissement, comme pour les fontaines et les feux d’artifice, certes fascinants, c’est que ce qui jaillit justement retombe… Or, je cherche précisément un jaillissement qui est peut-être moins spectaculaire, moins illusoire, mais qui s’inscrit dans le cadre d’une élévation d’où il est impossible de redescendre. Vous voyez ?

Je ne cherche pas l’allitération systématique
C’est elle qui me cherche systématiquement.

—–

Happy Hooker’s Hand a-t-il été d’emblée conçu comme un tout ou bien résulte-t-il d’un rassemblement de poèmes épars ?
Pierre Bonnasse :
Ce recueil s’est élaboré en plusieurs temps. Certains poèmes ont sept ans, certains vers sont beaucoup plus vieux, d’autres plus récents. Il y a Unité de A à Z comme de l’alpha à l’oméga comme de l’église aux putains à Saint-Jacques-de-la-Boucherie. J’ai d’abord rassemblé quelques poèmes dispersés qui s’inscrivaient dans une même thématique. Puis j’ai retravaillé cet ensemble pour lui donner une cohérence, le structurer et l’agencer selon une sorte d’architecture sacrée. Il est certes difficile de parler de « début », de « milieu » et de « fin » mais il y a tout de même un mouvement circulaire dans ce recueil : le quatrain final répond aux vers de Jim Morrison mis en exergue, ce qui trace comme une boucle – boucle à l’intérieur de laquelle, du reste, jouent aussi toute une série de reflets et d’échos… Mais ce qui compte ici n’est pas qu’il y ait forcément une fin : il y a certes un dessein, mais la seule façon de le saisir, peut-être, c’est de se laisser aller dans le mouvement et la fulgurance, dans l’élan et la course, bref, dans la marche, en chemin, et surtout dans la présence à soi-même.

Aucœurdeschoses
Je tiens le fil

De la parole perdue
Dans l’or du temps —

Sur la photo de couverture de Happy Hooker’s Hand, la rose blanche tient une grande place. Est-ce parce que la rose en soi a une charge symbolique particulière pour toi ?
Ce choix graphique (les détails) est d’abord celui de l’éditeur qui m’a évidemment concerté. Il n’y a pas de hasard. La rose est en parfaite cohérence avec le recueil, en résonance avec l’exergue initial extrait des Prières américaines de Jim Morrison, poème dans lequel l’auteur demande, comme une sorte de testament : I want roses in my garden, dig ? C’est d’ailleurs en référence à ce vers que, tous les ans, lorsque sur la tombe de Morrison se célèbre ce rituel un peu païen à l’anniversaire de sa mort, les gens déposent des roses… De plus, la rose a un parfum puissant, une saveur singulière, et comme vous le savez sans doute, cette fleur fabuleuse est un symbole signifiant de l’alchimie… Il y a donc un va-et-vient symbolique entre l’œuvre au blanc, l’œuvre au rouge et comme nous l’avons déjà évoqué, plus subjectivement, l’œuvre au rose… Le recueil fait défiler une série de tableaux qui à eux seuls peuvent faire unité, mais qui aussi se répondent, correspondent, dans une logique baudelairienne. J’ai essayé parfois de peindre par impressions, un peu dans l’esprit de Morrison et Rimbaud. L’impression est aussi une nourriture, donc une « saveur ». Si l’on parvient à la transmettre au lecteur, alors celui-ci peut à son tour l’éprouver, la goûter, l’avaler, la mastiquer, la digérer… Au-delà de ces roses, je trouve que la couverture reflète bien le texte contenu à l’intérieur du livre. Dans l’ensemble, je suis très content du travail de l’éditeur : sa démarche a été artistique de bout en bout. Xavier Dandoy de Casabianca ne se contente pas de publier des œuvres : tout dans sa démarche est artistique et les éditions éoliennes sont, je crois, de façon globale, une œuvre en soi. Donc, effectivement ravi de travailler avec lui.

Les nuages passent
Et laissent voir
Un flamand rose
Perché sur un moulin.

 

Tu cites souvent d’autres artistes, d’autres poètes. Comment sens-tu vivre en toi ces citations, qui semblent être fondamentales pour toi et porter ta réflexion ?
Je les sens vivre en moi justement parce qu’elles me parlent et me touchent. Citer est une façon de manifester ma reconnaissance, de saluer les écrivains qui m’ont influencé – je pense notamment à André Velter, qui est pour moi l’un des plus grands poètes contemporains ; il atteint la perfection dans une forme poétique difficilement égalable – et tous ceux que je considère comme des « frères en poésie ». Je devrais même dire : des « Phrères ». Les citations dont j’émaille mes propos sont aussi bien des clins d’œil amicaux et respectueux que des clefs. Le poème est aussi une sorte de vaste chambre d’écho, où les voix se croisent et s’entrecroisent… J’ai le sentiment très aigu de m’inscrire dans une filiation – de toute manière, nous ne vivons que d’emprunts, comme l’a dit Montaigne, et personne ne saurait prétendre le contraire. Citer, c’est faire appel ; faire appel, c’est interroger ; et interroger, nous l’avons déjà dit, c’est aussi parfois répondre, c’est aussi parfois comprendre. D’autre part, lorsque je ne parviens pas à dire avec la justesse voulue ce que je pense ou éprouve, je préfère m’appuyer sur des citations ; certaines choses ont été si bien énoncées par le passé qu’il est préférable de citer ces formules-là que de chercher à les paraphraser maladroitement… C’est aussi peut-être le chemin nécessaire pour trouver « le lieu et la formule » chers à Rimbaud, lesquels sont, il me semble, au plus profond de soi-même. D’où, dans Happy Hooker’s Hand, la mention alchimique : « VISITA INTERIORA TERRAE RECTIFICANDO INVENIES OCCULTUM LAPIDEM ». Tout est là. Cela dit, citer peut aussi, d’une certaine façon, déformer l’exactitude de l’impression éprouvée par soi-même et par là de la chose dite. C’est pourquoi il convient d’être prudent, en état de perpétuelle vigilance, être à l’écoute de soi-même pour être le plus certain possible de dire ce que l’on a entendu. Le problème c’est qu’on n’écoute que très rarement les autres et que très exceptionnellement soi-même… Nous bavardons trop, aussi bien extérieurement qu’intérieurement ; c’est pourquoi il faut chasser le bruit pour trouver le silence, ou au pire, trouver le silence dans le bruit…

 

Accueille la scansion des siècles
Qui accompagne ce saxophone excité

Lire ici la suite de l’entretien

   
 

Propos recueillis par isabelle roche le 20 juin 2006 aux Arènes de Lutèce.

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