Entretien 2 avec Fabrice Melquiot (Lisbeths, Tasmanie, Salât al-Janâza)

Suite d’une entrevue où vibre, entre l’auteur et l’interviewer, toute une fièvre de passion pour le monde et le théâtre

Lire ici la première partie de cet entretien

Dans vos œuvres, on ressent une grande fièvre adolescente, vous écrivez pour la jeunesse, vos premières pièces ont été publiées à L’École des loisirs…
Fabrice Melquiot : 
Je n’écris pas pour les enfants, mais depuis l’enfance. Je n’écris pas pour un destinataire, un public – un groupe social, une génération – mais depuis un territoire qui change, un territoire intime où je convoque des voix, des ombres, depuis le jeu libre de l’imagination et de la mémoire.
Oui, j’écris ces textes depuis l’enfance pour espérer l’enfance des autres.
Si je n’écris pas pour les tout-petits, c’est que je n’ai pas encore réveillé de souvenirs de la petite enfance, avant mes six-sept ans.

On joue vos pièces dans de nombreux pays ; elles sont de tous les bords du monde, vous revenez du Mexique, vous êtes de passage deux jours à Paris… Vous ne cessez de voyager, d’avoirs des projets…
En effet… Ma vie de chandelle est actuellement présentée à Mexico dans une mise en scène de Manuel Ulloa Colonia et La dernière balade Lucy Jordan à Mexicali, près de Tijuana, dans une mise en scène de Guy Delamotte. J’y allais pour ça, et pour écrire un feuilleton radiophonique pour France culture, ce que j’ai déjà fait à Kaboul l’an dernier.

Vous parlez de Kaboul, et ça m’amène à évoquer vos nombreuses pièces qui ont quelque chose à voir avec le politique, le fait politique : la Yougoslavie dans Le diable en partage, les attentats du 11 Septembre dans Salât al-Janâsa ou Je Rien Te Deum – un rapport toujours vécu au plus intime d’existences particulières, depuis l’enjeu d’un destin singulier qui s’y joue. Ce ne sont pas les structures politiques qui se décortiquent dans ces pièces, mais quelque chose qui semble s’agencer à un destin, une certaine vision de la vie – comme le politique se joue chez Shakespeare…
J’ai passé beaucoup de temps, quand j’étais plus jeune auteur, à dire que mon engagement était d’abord poétique, et puis il y a un moment où ça n’a plus paru possible ou suffisant. Dans Le diable en partage par exemple, ou Kids, c’est davantage les parcours individuels qui m’intéressaient, l’idée d’une ligne de protestation, de refus d’un système, je voulais avant tout traiter des destins individuels. Pour moi, Le diable en partage, avant d’être une pièce politique, c’est une histoire d’amour et d’amitiés, qui a pour cadre une guerre historique, pas une guerre rêvée.
Puis j’ai évolué. Autre chose s’est réveillé ou précisé. Le théâtre ne questionne plus beaucoup le politique. On a appris à être menés par le politique, à remercier le politique, à prier le politique, à ignorer le politique. Je pense souvent à la mise en scène des Paravents de Genet par Roger Blin en 66 à l’Odéon, à tout le remue-ménage, dans et hors de la salle, les récits qu’on m’en a faits. Des affrontements, des CRS autour du théâtre, des manifestations,certains spectateurs du théâtre de l’Odéon qui jetaient des chaises sur les acteurs – un véritable enjeu, pas seulement théâtral. Ça débordait les rives du théâtre. Parce qu’on lançait des questions provocantes et justes. La poésie, le théâtre, doivent provoquer, y compris des scandales, sinon tout ça n’est rien qu’un petit tas de jolis poèmes sur l’estrade.

Vous avez une vision, un parcours théâtral davantage internationaux que locaux…
Oui, j’ai mis du temps à m’intéresser à mon pays. Parce que quand j’ai commencé, quand j’ai décidé d’arrêter d’écrire il y a huit ans de ça, je me suis dit « je n’ai pas envie d’être un auteur français », voilà, parce que mes lectures n’étaient pas très françaises et puis parce que j’ai commencé à voyager, j’ai passé deux ans, avec Autour de ma pierre, Percolateur Blues… entre le Sénégal, l’Italie, l’Amérique latine.
Je crois que je me suis intéressé d’abord au reste du monde avant de m’intéresser à mon pays et puis en 2004 je me suis penché sur les biographies de Sarkozy, et sur les ouvrages signés de sa main.
Longtemps avant les élections… J’ai travaillé plus de trois ans sur ce projet. La pièce a été publiée en janvier 2007.

Tasmanie…
Le résultat, c’est que Tasmanie est un texte aujourd’hui qui ne se joue pas – il y a eu une lecture au théâtre de la Bastille, d’accord mais le metteur en scène n’a trouvé aucun directeur de théâtre pour s’engager là-dessus, il y a d’autres metteurs en scène qui ont essayé de monter la pièce, et tous les directeurs de théâtre disent mais non c’est pas possible il va y avoir des histoires… Voilà, le résultat est là. Cette pièce peut être lue éventuellement, mais elle ne peut être engagée dans une mise en scène. Cette pièce qui a à voir avec une espèce de jeu intime entre les personnes, soudain on a à faire quelque chose avec la vie privée et je pense que c’est ce qui effraye les directeurs de théâtre…
On s’effraye du rapport de Nicolas Sarkozy à l’argent, au pouvoir, là vous en faites un monstre de pouvoir, de libido, de dégénérescence organique, capable d’accouplements monstrueux, fréquentant des rapports endogamiques générant des monstres… Le peuple est présenté comme une meute de chiens démoniaques…
Sarkozy était un point de départ, un déclencheur. Il demeure sans doute le point d’arrivée. Mais je crois que la figure de Conrad Cyning, le personnage central de la pièce est avant tout une créature d’aujourd’hui, qui dépasse l’original – si tant est que ce soit possible ! Mais ce n’est pas Sarkozy le sujet de la pièce, c’est la France !
Pour moi peu m’importe de savoir si les pièces que j’écris seront encore jouées et montées dans dix, vingt, ou trente ans, je m’en fiche éperdument : je ne serai plus là. Je serai peut-être retiré sous les arbres ; ce qui compte, c’est de parler du monde d’aujourd’hui et de renvoyer les gens autour de moi à des questions, à des conversations, c’est ça qui importe. Le temps de l’assemblée théâtrale est un moment magnifique, où on a une équipe technique, une équipe artistique, une équipe de spectateurs qui se réunissent, certains pour poser des questions et donner à voir des rêves, d’autres pour les recevoir, mais il est nécessaire pour chacun de prolonger l’oeuvre dans un circuit intérieur, secret, silencieux, et repenser à ce que l’on a vu, il faut qu’il y ait un écho intérieur, à condition bien sûr que l’oeuvre en vaille le coup d’esprit. Discuter avec des amis de ce que l’on a vu, les contrer, les affronter, dire je ne suis pas d’accord, et argumenter, apprendre à argumenter, c’est tellement important. C’est une manière de se respecter soi, respecter l’oeuvre et respecter l’autre. Que tout soit mis pour un temps au service de notre pensée, pensée active, excitée…

Vous avez parlé du reste du monde, l’expression est forte. Dans votre œuvre il y a une grande ouverture, une place fondamentale donnée aux marginaux, à la misère…
C’est la vie, c’est à force de voyager. On rencontre toutes sortes de gens.

Des gens qui vous sont très proches, intimes. Vos personnages viennent du monde entier, d’Afrique, d’Amérique du Sud, de cultures qui, dit-on, n’ont rien à voir, et, pourtant, ils ont tous les mêmes passions, les mêmes désirs, les mêmes hantises. D’un seul coup, avec Tasmanie, la pièce du pouvoir, ces personnages-là manquent, ils sont absents, symboliquement. Là où, pour Sarkozy, l’immigration est une « question » programmatique essentielle.
Il évoque l’immigration à plusieurs reprises dans la pièce. Et puis, il y a cette provocation avec le Noir qui sourit ou l’accordéoniste roumain. Et puis, le Grand Chien Parole, dans la pièce, c’est pour moi une métaphore des mensonges accumulés, des promesses non tenues, des problèmes expédiés…

Les personnages positifs manquent, le versant positif du désir, de la tendresse, même rugueuse – on peut aimer chez vous en donnant du « mauvaise carne » à sa femme, du « petit con » à son frère, comme dans la vie. Cette version positive du rapport à l’autre fait défaut. Il n’y a plus que cruauté, désir de possession, d’humiliation. Le politique se joue encore dans le cadre du privé, de l’intime, du désir intime, la fascination d’une libido pour la férocité, celle des politiciens. Quel espoir s’offre alors de cette pièce ? Qu’attendez-vous du public ?
J’attends de grandes et belles bagarres…

 

 

 

Nous rions.
L’entretien s’est encore poursuivi au-delà de la bande d’enregistrement – autour de l’enfance à nouveau, de ce lieu, Modane, qui le marque, des rencontres qu’il a pu faire dans le monde entier, de lieux auxquels il retourne souvent.
C’est un personnage tendre qui se montre sans cesse. Dans son regard, d’en dessous, de côté, la hauteur de sa voix. Voix très douce, posée.
Qui écrit contre, tout contre ceux qu’il rencontre : Ibou, un ami du Sénégal, Lorko, il écrit leur amour, leur deuil, leur attente, leur mémoire. Il écrit tout contre eux.
Il rêve de millions de langues (Kerouac) pour dire tout ce qui fuse : ses maîtres, ses amis – Shakespeare, Beckett, Koltès, Audureau… Des poètes surtout, Kerouac. Neruda, pour sa vie, le chant général.

Écrire est un soliloque. C’est ce qu’il me dit. Je lui dis à peu près : pourtant, chacune de vos pièces est en dédicace, en don, en offre, et vous êtes auteur associé, et vous voyagez.
Oui, c’est aussi un don.
Un don critique, pour discuter.
Un don liturgique, pour célébrer. Les morts, les amis, la vie…
Comme en poésie : Graceful, 33 poèmes pour une amie, écrits à 33 ans, et puis 33 derniers soupirs, écrit à la même époque, lu par lui. 33 ? Oui, il me répond – une éducation religieuse. Donc une mystique : celle de croire qu’il s’agit d’une énergie, derrière le Verbe. Nietzschéen, il l’est, assurément, ce qui ne me surprend pas, pour autant je ne prétends pas tout saisir, ça me laisse songeur. Le prologue de Zarathoustra est très beau, ce qu’il a dit dans une interview publiée à la fin du recueil où se trouve Salât al-Janâsa. Se répéter, c’est preuve de fidélité, c’est toujours bon signe. Donc une mystique ? Les morts qu’il y a, on les célèbre, ils ne sont plus que la somme des gestes qu’on leur dédie, l’énergie qui subsiste en nous, il reste une énergie. Il s’agit d’être vigilant au mort qu’on porte et côtoie.

Et l’espérance, ce qui se joue, dans ses pièces : l’espérance. Plutôt que l’espoir. L’espérance qui est une attente positive, une pression. Je suis un espérant, dit-il. Qui donne à parler, à tchatcher, qui s’efforce à donner voix : être, comme a dit Kerouac, l’homme de millions de mots. Vigilant, vigilant et pressé de parler, de tenir parole. La durée et l’efficacité de la parole – et la parole théâtrale donc, c’est de répondre à une attente qui s’ignorait. De tendresse, d’attention, d’écoute. La parole écoute ce que le cœur de l’autre attendait de tendresse. D’où cette urgence à écrire, vite, fiévreusement. Une manière d’être mieux ensemble. De préserver la douleur des autres, leur tendresse, les voyages.
Bonne nouvelle, il prépare son retour sur scène. Il travaille, toujours. Une trilogie politique autour de Surveiller et punir de Foucault : Tasmanie, déjà, puis la police, puis la prison. À scruter.
Voilà. Je me retrouve avec l’impression d’un auteur qui travaille vraiment – j’en ai vu des boulots, des bosseurs, mais rarement des passionnés, des passionnés avec tremblement et engagement, comme ça… J’imagine que ça se joue pareil, avec ses amitiés, ses amitiés du bout du monde, ou son travail d’auteur associé à un Centre Dramatique National, avec le public.
Je suis pas mystique, je déteste pas les hommes, pas égoïste non plus, pas trop, j’espère – mais je crois que j’entends, je crois que je comprends ce qu’il a voulu dire :
Je suis un espérant.
J’espère.

 

Les œuvres de Fabrice Melquiot sur Le Littéraire :
Je peindrai des étoiles filantes et mon tableau n’aura pas le temps (Festival d’Avignon 2005)
Lisbeths
Tasmanie

Autour de ma pierre il ne fera pas nuit

 

   
 

Entretien réalisé par samuel vigier le 12 septembre 2007 au Café de l’Industrie – rue Saint-Sabin – 75011 PARIS

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