Pascale Kramer, L’Adieu au Nord

Un roman à l’atmosphère lourde qui aborde la violence au sein du couple et l’incapacité à verbaliser ses émotions

L’adieu au corps

Un adieu au corps qui pourrait se lire aussi comme un adieu aux mots. Car les personnages que met en scène Pascale Kramer sont tout entiers dans leur impuissance à verbaliser leurs émotions. Trois hommes bourrus qui ont peur du monde, peur du désir, peur de perdre. Trois hommes sensibles aussi, capables de sentiments aussi complexes que subtils mais qui achoppent à cette situation sans issue qu’est l’incapacité de s’exprimer autrement que par la paranoïa, la jalousie puis la violence. L’adieu au Nord est en effet un livre sur la brutalité au sein du couple, la brutalité née du manque d’épanouissement de ces êtres en frange de la société :
Sur sa tempe, les contusions avaient désenflé, mais la chair écrasée était marquée de poches violacées comme des flaques de sang à fleur de peau.
 
Paradoxalement, on sent au travers de ces pages une intimité très grande entre l’auteur et cette réalité triviale, une empathie aussi pour ces créatures à la dérive et crevant de désirs. Le désir pour Patricia, jeune et belle adolescente d’à peine 18 ans dont Alain, manœuvre dans une cressonnière, ne saura pas se faire aimer.
La honte de n’avoir pas su s’y prendre ni la comprendre l’empourpra dès qu’elle eut quitté l’impasse.
L’attrait de la peau tendre que l’on déchire par trop d’amour, du corps vierge que l’on déflore puis rejette :
Quand le désir ne le harcelait plus, il éprouvait plus d’incompréhension que d’amour pour cette fille dont l’expression ne lui plaisait toujours pas, et n’arrivait pas à démêler en lui la part de bonheur, de frustration et d’angoisse.
L’aspiration confuse à un ailleurs plus valorisant que Patricia ira chercher plus au Nord encore, en Irlande, suivie presque malgré elle par un amant empêtré dans ses doutes, sa jalousie masochiste et son vide existentiel. Mais pas plus qu’en France ils ne réussiront à échapper à la grisaille et à la peur de vivre qui les minent. Et ils retrouveront là-bas le même crachin, les mêmes fantômes, se laissant dériver sans énergie, comme si la vie était trop grande pour pouvoir en venir à bout, s’en emparer avec décision.

Une atmosphère lourde et étouffante. Ce livre distille en effet le fiel d’un malaise qui grandit à chaque page. Un malaise accentué encore par l’absence de dialogues qui contraint le lecteur à se concentrer sur les seuls éléments concrets que sont les expressions de repli, les réactions maladroites et attitudes désespérées des protagonistes. Et on voudrait crier aux personnages d’arrêter ce gâchis, de stopper cet engrenage de quiproquos et non-dits qui les poussent vers ce malheur inconcevable mais ordinaire, cette catastrophe née de l’échec irrémédiable :
Ses yeux levés sur lui s’étaient allumés d’une intrépide impatience de vainqueur, et c’est alors qu’il comprit ce qu’elle espérait qu’il fasse et cherchait même à provoquer, dans son inconscience à compter sur la fureur des hommes pour avancer.

Mais Patricia paiera le prix de cette violence née du manque de rudiments, de perspectives, du manque d’outils. Et on se réjouit alors, un peu égoïstement, d’avoir eu plus de chance qu’eux, d’avoir reçu en héritage ce précieux bagage qu’est le Verbe qui désamorce.

cedric beal

   
 

Pascale Kramer, L’Adieu au Nord, Mercure de France coll. « Bleue », août 2005, 227 p. – 17,00 €.

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