Fédor Dostoïevski, Le Rêve de l’oncle

Quinzième pierre du vaste édifice qu’a entrepris de bâtir Julien Védrenne à la mémoire du grand écrivain russe

Pour une présentation de l’ensemble du « dossier Dostoïevski » dont cet article constitue le quinzième volet, lire notre article d’introduction, où figure la liste des oeuvres chroniquées.

Le Rêve de l’oncle (Diadouchkin son en russe) est le quinzième des récits de Fédor Dostoïevski, écrit entre 1855 et 1859 et sous-titré « Extrait des mémoires mordassoviennes ». C’est un roman de deux cent trente-neuf pages, à la couverture illustrée d’un détail de La Salle à manger de la princesse Mathilde (1854, exposée au Musée du Second Empire, Palais de Compiègne), une peinture de l’artiste français Charles Giraud (1819-1892).

Comme tous les romans de Dostoïevski, celui-ci est particulier. C’est le premier livre qu’il écrivit à la sortie du bagne, en 1855, alors qu’il traînait encore ses guêtres en Sibérie. D’abord destiné à être une pièce de théâtre, le roman garde une rythmique effrénée et de perpétuels rebondissements dans les dialogues qui, d’ailleurs, sont majoritaires (sauf dans le dernier chapitre, écrit bien plus tard et qui relate les trois années suivant les événements dans le petit bourg de Mordassov).

Mordassov, donc, est le lieu principal de l’action. Ces Mémoires seront tenues par le héros principal, Mozgliakov. Ce dernier pense pouvoir épouser la fille de Maria Alexandrovna, la belle et ravissante Zina, qui n’est toujours pas mariée à l’orée de ses vingt-trois ans. Maria Alexandrovan est un véritable dragon régnant sur sa famille – mari et fille – d’une poigne inflexible mais aussi sur le qu’en dira-t-on de ce petit bourg de province, pâle copie de Pétersbourg.

Ici, les ragots des uns vont plus vite que ceux des autres et réciproquement. Zina aurait été amoureuse d’un poète en herbe qui se meurt de phtisie ; le Prince K., être débile et tête en l’air, à qui sa famille cherche à confisquer l’héritage, aurait été saoulé afin qu’il demande en mariage Zina sur les instances de sa mère ; une certaine dame volerait le sucre d’une autre au moment du thé ; enfin, certaines dames de la haute de Mordassov n’hésiteraient pas à écouter aux portes et inciteraient de jeunes gens à faire de même et à apprendre, ainsi, des choses qu’ils ne devraient pas connaître.

Le Prince K. est au cœur de l’affaire. Amené à la maison de Maria Alexandrovna par un Mozgliakov qui souhaite ainsi se faire bien voir de la famille, il va se retrouver, au sein d’une trame montée de toute pièce par cette même Maria Alexandrovna, aux pieds de la splendide Zina pour lui demander sa main, et ce, malgré son grand âge. Maria Alexandrovna est aux anges. Ses rêves d’élévation sociale se concrétisent. Malheureusement, à vouloir jouer les manipulatrices ou les marionnettistes, elle va être complètement dépassée par les événements, en butte à la perfidie vengeresse des notables de la ville et de Mozgliakov qui ne peut se voir rejeté alors même c’est lui qui a, spontanément, présenté le Prince K., son « oncle », à Maria Alexandrovna.

Ce texte puise ses ressources dans le comique de scène de Molière. Au début, les quiproquos s’entremêlent au gré des machinations de Maria Alexandrovna. Et si, au ton employé tout au long du roman, on voit fort bien où veut en venir Dostoïevski (avortement du grand projet de mariage de Maria Alexandrovna sous les rires et les quolibets de l’assistance), les méthodes nous surprennent. Mozgliakov, le soupirant stupide et écervelé, se transforme peu à peu en instrument vengeur de la justice alors que notre prince devient de moins en moins fringuant.

Le final est un véritable drame. Zina, qui a déjà conscience d’avoir perdu son âme, de triste devient apathique à la suite de la longue agonie de son amant. Le Prince K. meurt de façon foudroyante. Mozgliakov devient fonctionnaire de Pétersbourg et se porte volontaire pour des missions aux frontières de la Russie comme d’autres se seraient enrôlés dans la Légion. Mais le hasard n’existe pas. Ou alors il est personnellement impliqué dans cette histoire. Notre jeune héros qui a fui Mordassov à cause d’une peine de cœur retrouvera cette même Zina, mariée et pas du tout épanouie, aux confins de la Russie. Elle ne le reconnaîtra pas…

j. vedrenne

   
 

Fédor Dostoïevski, Le Rêve de l’oncle (Traduction d’André Markowicz), Actes Sud coll. « Babel » (vol. n° 400), 1999, 239 p. – 7,00 €.

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