Entretien 1 avec Stéphane Fière (La promesse de Shanghai)

La vision que les Occidentaux ont de la Chine a toujours été une sorte d’eldorado…

Rendez-vous donné chez moi, un matin, dans la chaleur moite d’un Paris au mois de juin découvrant enfin un peu d’été à ses portes. Stéphane Fière entre, essoufflé. Venir à vélo et monter les quatre étages qui mènent à mon appartement, c’est déjà une forme d’exploit.

Chemise blanche, cheveux en bataille, le regard ombragé et direct, les premières impressions… simples et tranquilles. Il entre et l’espace se réduit alors à notre face à face, durant presque trois heures. Je suis si absorbée par sa densité, sa présence, sa parole et son rire aussi, jaillissant et s’arrêtant brusquement pour laisser place à l’humilité du silence, que je ne pense pas à lui offrir à boire ! Un litre d’eau plus tard, nous aurons terminé l’entretien, j’aurais aimé poursuivre encore, apprendre davantage aussi, de son écriture, de son savoir, de sa personnalité aussi, attachante et sereine.


La promesse de Shanghai
Votre livre La promesse de Shanghai, édité aux éditions Bleu de Chine, traite sous la forme du roman des « ming-gong », ces paysans expropriés qui rejoignent alors les grands chantiers de Shanghai en quête d’un travail et d’une rémunération. Dans ce contexte, les familles sont parfois séparées et ce sont le plus souvent femmes et enfants qui restent sur place sans plus de terre pour les nourrir.
Pourriez vous me dire quelles sont, à votre connaissance, les différentes possibilités qui leur sont offertes pour survivre à la campagne ?
Stéphane Fière :
Bien que je n’aie pas une grande expérience de la campagne chinoise, je peux malgré tout vous parler de certains éléments dont j’ai eu connaissance dans la presse shanghaienne : il semblerait qu’il y ait eu de nombreux problèmes liés au contraire à des familles entières arrivant avec femmes et enfants sans que ceux-ci puissent être pris en charge. En effet en Chine, la carte d’identité, ou son équivalent, indique ce qu’ils nomment « l’origine de classe » et le lieu de naissance ; ce qui n’autorise pas les paysans à travailler hors de leur région.
Cette partition sociale avait au départ été mise en place pour empêcher les paysans de quitter leurs terre et de se rassembler pour fomenter des rebellions. En parallèle, cela permettait une certaine stabilité et une meilleure gestion des campagnes. La situation semble avoir cependant évolué car des associations ont été créées récemment afin de prendre en charge, par exemple, la scolarité de ces enfants qui n’ont de prime abord pas d’existence administrative hors leur région. On peut dire également que les « ming gong » ont désormais des couvertures sociales en cas d’accident, ce genre de choses ; il y a donc une amélioration de leurs conditions de vie. Les associations mais aussi le gouvernement central essaient d’avancer en ce sens.
P
ar ailleurs, je dirais que les expropriations sont un épisode peu représentatif et totalement minoritaire en regard du nombre de paysans. La campagne chinoise est immense et peu de régions ont été touchées par les expropriations, si le nombre avait été plus conséquent il y aurait eut à n’en pas douter des révoltes importantes, c’est donc une problématique très marginale en soi.
Ce que je sais également c’est qu’il n’y a pas actuellement de famine au sens propre. Les femmes, par exemple, ont la possibilité d’aller travailler pour d’autres paysans. La structure des villages et les parcelles de terrain qui sont petites, les outils qui sont le plus souvent archaïques, ne permettent simplement pas de nourrir tout le monde. Voila pourquoi les paysans sont attirés par « les promesses de Shanghai », c’est un phénomène que nous avons également connu en Europe.

Les épisodes de la vie quotidienne de ce ming gong, dont vous avez fait le personnage central du livre, se succèdent avec force descriptions réalistes. Je pense notamment à ce moment où le héros s’aperçoit que l’urne funéraire qui lui a été remise à la mort de son père ne contient pas les cendres de celui-ci mais celles d’un inconnu. Les détails qui décomposent le dédale administratif dans lequel il se perd alors font penser au lecteur qu’il s’agit là d’une réalité de la Chine contemporaine. 
À vous lire on entre donc dans une forme de lecture journalistique du roman, l’on pense ce qui est écrit comme autant de réalités chinoises. Cet impact a-t-il été présent à votre esprit au moment de l’écriture ?
C’est du réalisme social, oui mais c’est l’arrière plan en réalité ; ce background économique, politique et social, il est là… il existe… mais je l’ai retranscrit presque inconsciemment. Cela fait 20 ans que je vis en Chine, c’est donc naturel pour moi, cela fait partie de moi, mais ce n’est qu’un background. Quand je parle de mon livre, ce qui compte le plus c’est l’histoire de mes personnages, leur vie et l’histoire racontée ; non pas la toile de fond, non pas ce qui se passe économiquement à Shanghai aujourd’hui mais bien l’histoire que je raconte.

Le personnage principal est un héros qui semble mu par une forme de soumission, une docilité impressionnante dans les pires moments d’adversité. Ainsi dans les quinze premières pages du livre il perd sa mère très brutalement, c’est pour lui un grand vide blanc et ouaté, une fatalité terrifiante semble alors s’attacher à son destin, et ce, tout au long des pages. Cela le rend très attachant ; toutefois on ne cesse de se demander pourquoi il n’est pas davantage réactif, révolté, combatif ?
Le fatalisme est « typiquement » chinois. Depuis mille ou deux mille ans ces gens vivent quasiment dans les même conditions, d’où une certaine résignation face aux grandes épreuves de la vie : catastrophes naturelles, sécheresse, crues et inondations, mais aussi corruption à de multiples échelons… La condition paysanne depuis mille ou deux mille ans, éh bien, ce n’est pas la fête tous les jours ! La réaction est ce fatalisme face aux coups du destin.
Pour vous répondre plus précisément, le personnage est certes attachant, mais la manière dont j’ai écrit le livre ne s’est pas construite en réalité autour d’un plan structuré, c’était complètement instinctif et intuitif. L’écriture du livre a commencé par une anecdote qui m’est arrivée lorsque que j’étais guide à Xi’an et parce que l’on m’y a traité de « long-nez » [nom donné par les Chinois aux étrangers occidentaux – NdR]. Ça m’avait frappé, en 2003 ou 2004 d’être encore traité de long-nez ; c’est une expression qui était typique en 1900 ! Le point de départ c’était ça, j’ai donc commencé par écrire un matin cette histoire de long-nez.
Il y a eu aussi la fascination de cette image que m’ont laissée les visites guidées que j’ai effectuées dans la province du Shaanxi. Cette image de tumulus et d’allées de statues [dynastie Tang et Han, datant de 1500 à 2000 ans – NdR] perdues au milieu de nulle part, au milieu des champs, est pour l’imagination quelque chose d’extraordinaire et de fascinant pour l’esprit.

Est-ce l’image de cette civilisation et de toute son histoire présente au travers de ces vestiges du passé qui vous a impressionné ?
Oui, avec l’histoire, la terre, les paysans qui sont autour… Quand vous savez que ces champs sont comme ça depuis mille cinq cent ans et que les gens ont toujours habité là,… il y a un rapport au temps que l’on ne comprend absolument pas, nous, en occident. Il y a un véritable enracinement dans le passé. Quand personnellement je me suis retrouvé devant ces tumulus et ces allées de statues, j’ai ressenti immédiatement cette sorte de poids du temps hallucinant. Alors j’ai commencé à raconter cette histoire-là.
Et donc, qu’est-ce que j’aurai pu raconter, moi, en tant qu’étranger dans un roman, face à ces tumulus et cette rangée de statues de fonctionnaires… ? rien ! Donc, il fallait que je me mette dans la peau d’un paysan parce que celui qui vit autour de ces allées millénaires, c’est le paysan.

J’ai alors commencé à raconté l’histoire de ce paysan qui finalement se retrouve à Shanghai parce que sa mère est morte, …et pourquoi sa mère est morte ? Eh bien, parce que c’est venu comme ça. Et puis tiens, demain « qu’est ce que je vais écrire ? » et le surlendemain je me dis « qu’est-ce qui va lui arriver ? »… C’est du petit artisanat si vous voulez, il n’y a pas eu de plan, de structure, d’objectif. Les réactions que j’entends autours de mon livre me surprennent donc beaucoup, ce n’est pas du tout ce que j’avais à l’esprit : un tel est naïf, un autre est calculateur… Je tombe un peu des nues. Je ne savais pas ni comment ni ou j’allais en réalité.

Comment regardez-vous votre livre, aujourd’hui ?
Y a-t-il des choses que vous changeriez par rapport à cette écriture intuitive ou en rapport à ce genre de retours surprenants de la part des lecteurs dont vous parliez ? Pour votre prochain roman, feriez-vous autrement ?

Disons que ce qui me surprend c’est que l’on remarque surtout cette naïveté du personnage, l’idée qu’il ne voyait rien, les rapports avec son amie, ce genre de détails… En l’écrivant, je ne notais pas cela du tout, je m’étais mis dans sa peau, simplement. Je le voyais qui vivait, qui faisait des rencontres, qui mangeait…
Oui, par exemple le rapport à l’alimentation est quelque chose de très important pour les Chinois, un peu comme pour les Français d’ailleurs. C’est pour cela qu’il y a beaucoup de repas, de menus, etc., ce n’est pas un choix précisément stylistique. De même pour le prix des choses, encore une fois, ce sont des attitudes qui me sont venues inconsciemment, les Chinois parlent sans arrêt du prix, donc pour moi c’est également normal, mon personnage parle par ma bouche. Si vous voulez, je ne suis pas en train de parler des Chinois, je parle de la même façon qu’un Chinois, c’est moi,… cela fait vingt ans que je parle chinois, j’ai donc forcément acquis inconsciemment une façon de penser chinoise, cela m’apparaît naturel que cela se retrouve dans le livre.

Il s’agit avant tout de votre propre perception, de votre propre voix, donc un peu comme si vous aviez pensé le livre en chinois finalement. On pourrait imaginer qu’il ait pu être initialement écrit en chinois et que cette écriture ait semblé tout à fait logique alors à un lecteur chinois ?
Effectivement et par rapport à cela je repense à cette anecdote : lorsque l’éditeur a reçu mes épreuves, il a cru avoir affaire à un auteur chinois qui avait pris un pseudonyme français. Comme Bleu de Chine est une maison d’édition spécialisée en littérature chinoise contemporaine, le fait de croire cela est pour moi la plus belle des récompenses, même si ce n’était évidement pas mon objectif de départ. Les noms de bière sont inventés par exemple, mais le Shanghai que je décris est vrai, vous pourriez vous servir de mon livre comme guide dans le Shanghai d’aujourd’hui ! Vous auriez l’impression d’entrer dans la ville. Mais encore une fois c’est une histoire que je raconte, je ne suis pas journaliste, je ne suis pas sociologue, je n’ai pas fait d’interviews ou de recherche historiques.

Vous avez tout de même des compétences et une formation universitaire, avec votre cursus à Harvard, qui vous donnent d’entrée de jeu un bagage important, ce qui est d’ailleurs stipulé sur la jaquette du livre. Il y a un intérêt pour la Chine donc, au départ, mais aussi votre formation et ensuite votre vécu qui font que vous avez cette capacité à vous imprégner de la Chine d’aujourd’hui.
Mais je souhaiterais revenir sur le versant féminin, dans la structure de votre roman. Les femmes autour du personnage principal ne s’expriment pas à la première personne, il y a la figure de la mère qui disparaît dès les premières pages, et surtout le fait que les femmes qui croisent sa vie sont finalement très calculatrices. Il n’y a donc pas de figure féminine à proprement parler positive. À l’inverse du personnage central qui semble cultiver une sentimentalité presque française ?
Encore une fois, les sentiments humains sont les même partout, les Chinois tombent amoureux de la même façon, et pour ce qui est de cette deuxième voix féminine qui n’existe pas dans mon roman, ce n’est pas le fruit d’une élaboration consciente mais seulement parce que je me suis fixé sur l’histoire de ce paysan, et je lui ai donc donné une voix. En revanche, depuis quelques mois je songe à écrire un tome II et un tome III. Le premier serait écrit par Aiquo, qui raconterait la même unité de temps et de lieu mais de son point de vue, celui d’une prostituée. Les karaokés à Shanghai sont réputés pour héberger celles-ci, aussi bien que les salons de coiffure ou les salons de massages qui sont nombreux aussi bien d’ailleurs à Shanghai que dans les campagnes. Le tome III serait écrit par le patron du restaurant, donc sous l’angle de l’expatrié français, qui est un peu différent de l’expatrié traditionnel, c’est-à-dire qu’il vient a priori pour construire, entreprendre quelque chose, créer et développer une entreprise. Et là j’ai des cas concrets autour de moi et je vois quelles sont les difficultés qu’ils rencontrent pour créer une entreprise en Chine et la faire perdurer.
O
n aurait donc trois voix pour raconter cette Chine moderne sous des angles complètement différents : celui du paysan déraciné, celui de la prostituée et il y en a beaucoup à Shanghai, et celui de l’expatrié français. Cela offrirait trois manières d’aborder la Chine contemporaine différemment des clichés que l’on peut avoir en Occident. 

Lire la seconde partie en cliquant ici 

   
 

Propos recueillis par karol letourneux le 13 juin 2006.

 
     
 
Publicités

Commentaires fermés sur Entretien 1 avec Stéphane Fière (La promesse de Shanghai)

Classé dans Entretiens, Romans

Les commentaires sont fermés.