Entretien avec Robet Crais (L’Homme sans passé)

A l’occasion de la sortie de L’Homme sans passé chez Belfond et du Dernier détective chez Pocket, R. Crais était de passage à Paris en décembre dernier

L’on a souvent coutume de ne jauger un thriller qu’à l’aune du suspense qu’il entretient au fil de ses pages. La tension et les effets d’attente ont certes leur importance. Mais quand le climat ambiant est soigneusement installé et que les personnages sont dotés d’une psychologie complexe que l’auteur va tâcher de dénuder par touches subtiles, le thriller devient roman à part entière – en d’autres termes il gagne en profondeur et en intérêt pour le lecteur. 
Robet Crais, le créateur du détective Elvis Cole, écrit des thrillers, soit. Mais il reconnaît être essentiellement intéressé par la psychologie de ses personnages ; de fait, sa plume tend à devenir de plus en plus introspective. Et l’on va voir, à travers ce long entretien qu’il nous a accordé dans les salons cossus du San Régis, que ces velléités introspectives valent aussi pour lui-même, pour son propre travail. Il porte sur son parcours d’écrivain un regard aussi aigu que profond et en parle avec une extrême finesse. Tandis qu’il dévoile un peu de sa vie et évoque les liens particuliers qui l’unissent à son héros Elvis Cole, il explique aussi comment il travaille et délivre, au passage, une belle leçon de composition romanesque… 

Vous avez à votre actif plusieurs romans. Ont-ils tous pour héros le détective Elvis Cole ?
Robert Crais :
La plupart d’entre eux, oui. Mais j’ai également écrit des romans indépendants tels Otages de la peur, adapté au cinéma par Florent Siri, avec Bruce Willis dans le rôle principal.

Vous avez accepté la transposition cinématographique de ce roman, mais vous vous y opposez en ce qui concerne les enquêtes d’Elvis Cole. Pourquoi ?
Parce que ce personnage est très particulier à mes yeux ; à travers lui j’exprime la manière dont je perçois le monde autour de moi. Il est devenu ma voix. Mais en tant que personnage romanesque, il est aussi le fruit d’une « collaboration » entre mes lecteurs et moi. Je veux dire par là qu’un roman n’est pas une œuvre totale : j’écris une histoire, je crée des phrases, j’utilise les mots d’une certaine façon, mais le roman n’existe pas réellement tant qu’il n’a pas de lecteur. C’est à partir du moment où un lecteur ouvre le livre et commence à le lire qu’il crée l’œuvre en collaboration avec moi ; ce sont les images, le film qui se forment dans la tête de ce lecteur qui parachèvent l’œuvre et la constituent au sens plein.
Quand vous lisez une aventure d’Elvis Cole, vous vous créez votre propre image de ce personnage et de ceux qui gravitent autour de lui. Les romans de la série ont des millions de lecteurs et chacun d’eux a forgé en lui des images uniques, qui lui sont propres. Or, si les aventures d’Elvis Cole étaient portées à l’écran, le film – et cela n’a rien à voir avec sa qualité ; le problème demeure, que l’adaptation soit médiocre ou magistrale, mise en scène par un réalisateur hors pair et jouée par des acteurs fabuleux – traduirait la vision du réalisateur, laquelle changerait immanquablement celle que se serait créée auparavant le lecteur à travers le livre. Et je ne veux pas que cette altération se produise ; je préfère qu’Elvis Cole et ses acolytes gardent leur existence spéciale et secrète au fond de chaque lecteur. 

Vous ne craignez donc pas les effets de cette modification de la relation entre les lecteurs et vous dans le cas des romans indépendants ?
Non, parce que je ne les considère pas tout à fait de la même manière. Ce n’est pas que je leur assigne un rang mineur dans l’ensemble de mon œuvre, mais ils ne représentent pas une part aussi importante de ma vie que les romans dont Elvis Cole est le héros. Les romans indépendants sont des œuvres isolées ; je ne rencontre leurs protagonistes qu’une seule fois et quand le récit est achevé, l’histoire de ces livres, en ce qui me concerne, est parvenue à son terme – je n’ai plus rien à voir avec ces personnages et leurs existences. Et cela m’autorise à permettre leur adaptation cinématographique.

Vous avez eu très tôt le désir de devenir écrivain. Comment cette aspiration est-elle née en vous ?
J’ai d’abord été un grand lecteur ; j’ai grandi en dévorant les livres, et j’aimais aussi beaucoup le cinéma. J’ai vécu dans une petite ville du sud de la Louisiane, et la maison que j’habitais étais située derrière un cinéma de plein air – un drive-in. Chaque nuit, je pouvais entendre la bande son des films projetés. Lire, écouter des histoires a toujours fait partie de ma vie. Et en devenant adolescent, j’ai éprouvé le besoin de plus en plus pressant de créer mes propres récits, mes propres personnages. C’est aux alentours de 12, 13 ans que j’ai commencé à envisager sérieusement de devenir écrivain.

Est-ce que les premiers récits que vous avez imaginés étaient des thrillers ?
Non, pas particulièrement. Il y avait bien des thrillers mais aussi des histoires de science-fiction, de fantasy… j’écrivais des nouvelles de tous les genres. En fait j’apportais dans mes textes ce que je lisais, ce que je voyais au cinéma – et je me nourrissais de toutes sortes de romans, de toutes sortes de films… de tout ce qui se présentait, ou presque. Les pires séries Z comme les plus grands films suscitaient chez moi le même enthousiasme ! J’avais surtout un besoin impératif de me transporter ailleurs, dans une autre réalité et j’utilisais à cette fin n’importe quelle fiction, que je la crée moi-même ou qu’elle émane d’autrui.
C’est à l’âge de 15 ans environ que je suis littéralement tombé amoureux du roman policier. Je me rappelle encore très bien le moment où c’est arrivé… j’étais chez un bouquiniste et je suis tombé sur un roman de Raymond Chandler – un livre de poche usé, tout abîmé : The Little sister. Je l’ai lu aussitôt, en l’espace d’une nuit. J’ai été subjugué par l’écriture de Chandler, sa voix, son style… mais aussi par son personnage, Philip Marlowe, et par la manière dont il décrit Los Angeles. Au cours des deux semaines qui ont suivi, j’ai lu l’intégralité de ce que Chandler a écrit. Puis je me suis intéressé à Dashiell Hammet, à Ross McDonald, aux autres grands maîtres américains du genre – ainsi a commencé une histoire d’amour avec le roman policier qui dure encore ! J’ai su alors avec certitude que c’était là le genre d’histoires que je voulais écrire, les thèmes dont je voulais traiter, les motifs et les ressorts narratifs dont je voulais me servir.

Comment est né le personnage d’Elvis Cole ?
En 1985, mon père est mort. À ce moment-là, je vivais à Los Angeles, avec ma famille. Mes parents, eux, étaient restés en Louisiane ; près de 2 000 miles nous séparaient. Je suis fils unique et nous avions gardé des liens étroits malgré l’éloignement. Quand mon père est mort et que ma mère s’est retrouvée seule, je me suis rendu compte qu’elle était totalement désemparée. Je n’avais jusqu’alors jamais soupçonné à quel point elle était dépendante de mon père ; le couple que formaient mes parents fonctionnait selon le modèle traditionnel : le mari subvient aux besoins du foyer, paie les factures, prend en charge les aspects matériels de l’existence tandis que l’épouse reste à la maison, s’occupe des enfants et des tâches domestiques. Et ma mère était « femme au foyer » ; elle n’avait jamais réglé la moindre facture, n’avait jamais rempli un chèque, n’avait pas de carte de crédit… Il m’a donc fallu lui apprendre, après son veuvage, à accomplir toutes ces tâches quotidiennes qui allaient désormais lui incomber. Cela m’a littéralement terrifié ! Je pensais qu’elle ne parviendrait jamais à être autonome, qu’elle dépendrait toujours de moi et que j’allais devoir changer ma vie du tout au tout pour pouvoir l’assister.
Je me suis alors réfugié dans mon écriture pour me soustraire à cette pression qui était si difficile à supporter, pour m’aider à assumer mes émotions, mes interrogations, ce nouveau rôle que je devais jouer auprès de ma mère. J’ai transposé ma situation personnelle dans un roman, où ma mère est devenue un personnage nommé Ellen Lang. C’est une jeune mère qui a un fils en bas âge, et dont le mari a disparu. Elle est désespérée et recourt aux services d’un détective privé. Celui-ci finit par réaliser que cette femme ne veut pas retrouver son mari parce qu’elle l’aime, mais parce que sans lui, elle est perdue. À partir de là j’ai centré l’histoire sur la façon dont ce détective va aider cette jeune femme à se redresser, à être autonome, à ne plus dépendre d’un homme pour vivre. Pour construire ce personnage de détective privé, j’ai pris des morceaux de ma personnalité – ce que j’aime, ce que je déteste, mon sens de l’humour, mes tics, mes attitudes… – et tout cela est devenu Elvis Cole.
D’une certaine manière, ce premier roman – la première enquête d’Elvis Cole, Monkey’s raincoat – est né du décès de mon père.

Est-ce que Joe Pike a été présent dès ce premier roman ?
Oui. En fait, quand j’ai écrit The Monkey’s raincoat, j’avais d’abord prévu que Joe serait tué à la fin, quand l’action atteint son paroxysme d’intensité. Mais tandis que je me rapprochais de cette scène, j’avais de moins en moins envie de voir Joe mourir. Et quand j’ai entamé l’écriture proprement dite de la scène en question, je n’ai pas pu me résoudre à le tuer : je m’étais trop attaché à lui ! Un des protagonistes devait émerger dans l’encadrement d’une porte, braquer son automatique sur la poitrine de Joe et presser la détente – mais je n’ai pas pu aller jusque-là… j’ai donc dévié l’arme vers l’épaule de Joe pour qu’il soit simplement blessé et non tué. Et depuis, Joe est devenu un personnage récurrent.

Est-ce la première fois, dans L’Home sans passé, que vous abordez l’enfance d’Elvis Cole ?
Non, j’aborde déjà le contexte dans lequel il a grandi dans Le Dernier détective. Mais je vais un peu plus loin dans L’Homme sans passé. En fait, dès le tout premier roman, je savais qu’il n’avait pas eu une enfance stable et équilibrée puisqu’il confiait déjà à Ellen Lang que sa mère avait décidé de lui changer son prénom quand il avait eu 6 ans. Je n’avais alors pas la moindre idée de ce qu’avait pu être son enfance, mais j’ai commencé à me demander « Quel genre de mère faut-il être pour changer ainsi le prénom de son fils, au risque de provoquer en lui une grande confusion identitaire ? ».
Tandis que j’écrivais les sept premiers romans de la série, qui sont un peu des pastiches des romans de Raymond Chanlder, des ré-appropriations de ces histoires de détectives typiquement américaines, je ressentais un besoin grandissant de « tourner la camera vers l’intérieur », de regarder davantage à l’intérieur de mes personnages et de ne plus me contenter de montrer un Elvis Cole tourné vers l’extérieur, se consacrant à aider les autres. De plus, je m’étais rendu compte, au fil des romans, que Cole faisait beaucoup d’efforts et prenait des risques considérables pour se ménager un environnement familial avec les gens qui l’entourent : son ami Joe Pike, Lucy Chenier et le fils de celle-ci… jusqu’à ses clients, pour lesquels il s’investit énormément dans le but de les aider à devenir ceux qu’ils ont besoin d’être. Cela m’a amené à penser qu’il s’efforce de recréer quelque chose qu’il n’a jamais eu ; cela a accru mon désir d’explorer ce que son milieu familial avait été – ou n’avait pas été – et quels sont ses secrets les plus profonds et les plus sombres. 
Le détective est, par définition, celui qui cherche, qui tâche de trouver la vérité et je me suis dit que le premier devoir d’un détective, c’est de se trouver lui-même. Est-ce qu’Elvis Cole est juste un type marrant qui porte des chemises extravagantes ? Est-ce que Joe Pike est un simple héros de dessin animé, qui arbore des lunettes de soleil et parle peu, ou bien sont-ils l’un et l’autre beaucoup plus profonds, plus complexes que cela ? J’ai donc voulu aller au-delà de ces apparences sommaires. L.A. Requiem est ainsi devenu, si je puis dire, « l’histoire de Joe Pike » parce qu’il explore comment il est devenu l’homme qu’il est. Les romans suivants – Le Dernier détective et, aujourd’hui, L’Homme sans passé – sont davantage centrés sur Elvis Cole. Il a dû subir les frasques d’une mère mentalement instable qui l’a fait vivre dans le mensonge, il n’a jamais connu son père biologique, n’a jamais pu retrouver sa trace et cette absence a creusé un vide au fond de son cœur. Dans L’homme sans passé, je me suis concentré sur la façon dont il essaie de combler ce vide – doit-il le laisser oblitérer le reste de sa vie ou bien au contraire l’accepter comme un de ses constituants et prendre ainsi le contrôle de son destin pour aller de l’avant ? 

Cette question de l’enfance marquée par un traumatisme vaut aussi, dans L’Homme sans passé, pour Kelly Diaz…
Oui, et pour Joe Pike, qui était régulièrement battu, ainsi que sa mère, par son père alcoolique… Au-delà de l’intrigue policière et des personnages impliqués, ce roman a pour thème les relations parents-enfants et les question corollaires : sommes-nous immanquablement victimes des drames, quels qu’ils soient, qui sont survenus dans notre enfance ? N’y a-t-il pas, au cours de la vie, des choix possibles qui peuvent soit nous ancrer dans ce statut de victime – et donc nous détruire – ou nous amener à une existence à peu près sereine ? Ces problématiques sont récurrentes dans mes livres ; je dirais même qu’en règle générale, le crime n’y est qu’un pas-de-porte : je l’utilise pour ouvrir la porte et aller vers la véritable histoire, qui est celle des personnages. Mon intention est moins de résoudre une énigme policière que d’explorer qui sont ces êtres humains que je mets en scène, quelle est leur histoire personnelle. Le contexte criminel me permet de prendre un instantané de mes personnages à un moment où ils sont poussés dans leurs extrêmes retranchements, où ils sont confrontés à des situations traumatisantes, où ils vivent les instants les plus déterminants de leur vie. C’est quand on est victime d’une agression, que l’on se retrouve face à un tueur et confronté à l’imminence de sa propre mort que les vérités personnelles les plus profondes se révèlent.

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Vos personnages rêvent souvent dans ce livre. Pensez-vous que les rêves soient un chemin privilégié pour accéder à l’intimité psychologique des êtres ?
Robert Crais :
Oui ; un rêve n’implique pas forcément que l’on doive chercher son sens au-delà de ce qui apparaît à la surface – cela n’a peut-être aucun sens. Mais un rêve peut aussi être une symbolisation de la vérité, sa métaphore. Et c’est plutôt de cette manière-là que j’utilise les rêves dans mes romans ; cela me sert à pénétrer dans le cœur de mes personnages. Par exemple, quand j’insère le récit du rêve de Carol Starkey, c’est pour permettre au lecteur de savoir ce qu’elle ressent, ce qu’elle éprouve au plus profond d’elle-même – mais comme, dans le roman, elle identifie parfaitement ce qu’il recouvre par-delà les métaphores et les images illusoires, l’information joue à un autre niveau : je montre que Starkey elle-même est consciente de ce qui se joue en elle. Le rêve est un moyen « organique » de faire apparaître ce qui se trame au plus intime des personnages.

Dans L’Home sans passé, on note plusieurs points de vue narratifs, mais l’emploi du « je » est réservé à Elvis Cole. Qu’en est-il des autres romans de la série ?
Les premiers sont entièrement écrits à la première personne, du seul point de vue de Cole. Les trois derniers mêlent ce point de vue narratif et une troisième personne, qui permet de varier les focalisations, et sont écrits au présent avec des incises en flash back. Ce changement est intervenu quand j’ai su que j’allais m’intéresser à l’intériorité des personnages et que j’ai voulu raconter l’histoire de Joe Pike. J’ai réalisé que je ne pourrais pas rendre justice à l’histoire de Joe avec un récit où le « je » serait exclusivement celui d’Elvis ; or je voulais que nous – le lecteur et moi – soyons vraiment avec Joe Pike dans les moments forts de son histoire, que nous soyons seulement avec Joe, à l’intérieur de lui afin d’être au plus près de ce qu’il ressent, de ce qu’il éprouve. Je sentais que pour y parvenir, je devais diversifier ma palette et recourir à beaucoup plus de nuances pour réaliser ma peinture.
Ça a été un tournant dans ma carrière d’écrivain ; jusqu’alors mes livres étaient tous écrits « à la manière de » Chandler, que je considère comme mon maître – et si le maître écrit comme cela, alors c’est que ce doit être la bonne manière. Mais j’avais atteint ce lieu où il me fallait imaginer une autre façon d’écrire. Et à partir du moment où j’ai accepté de ne plus placer mes récits du seul point de vue d’Elvis Cole, ça a été une sorte de révélation et les moyens romanesques – emploi tantôt de la première personne tantôt de la troisième, du présent ou du passé, des retours en arrière, réalité, rêves… etc. – se sont imposés d’eux-mêmes. Depuis, tous les livres ont été écrits selon ce mode polyphonique. Maintenant que j’utilise une palette aussi diversifiée, je ne peux pas revenir en arrière et recommencer à écrire du seul point de vue d’Elvis Cole. Et il ne s’agit pas d’un simple enrichissement de l’écriture : sur le plan affectif aussi des changements se sont produits en moi ; je suis désormais capable d’aller beaucoup plus loin dans le cœur de mes personnages – ce qui reste ma motivation principale en tant que romancier.

Est-ce que les livres qui n’appartiennent pas au cycle « Elvis Cole » sont écrits de cette manière-là ?
Non, il y a simplement un narrateur anonyme, avec quelques passages à la première personne.

À vous écouter, il semble que les changements dans votre façon d’écrire aillent de pair avec un infléchissement dans votre relation avec Elvis Cole…
C’est le regard que je porte sur mes romans qui change ; ce que j’essaie de dire à travers eux, la façon dont je m’efforce de le dire est en train de changer radicalement. Je pense qu’aujourd’hui j’ai une démarche beaucoup plus introspective ; les thèmes que j’explore sont plus sombres, plus personnels. Au fur et à mesure que le temps passe, les vides à l’intérieur des personnages deviennent de plus en plus difficiles à combler.
Elvis est peut-être le reflet du monde qui m’entoure, à moins qu’il ne reflète la position que j’occupe dans ma vie… je crois que les histoires que j’imagine ne m’ont jamais touché d’aussi près. En tout cas j’espère que cela aboutit à des fictions plus profondes, plus complexes.

Vous avez écrit des scénarios pour la télévision et le cinéma. Est-ce que cette écriture très particulière a laissé des traces dans vos romans ?
Oui, je pense… j’ai passé les neuf premières années de ma carrière à écrire pour la télévision, et je regarde ces années comme ma période d’apprentissage. Ça a été une très bonne expérience, très fructueuse ; j’ai énormément appris sur la façon de construire une histoire, de rédiger les dialogues, de bâtir un personnage… Bien sûr, l’écriture romanesque est différente, mais je pense néanmoins que mon activité de scénariste m’a donné des bases solides qui sont encore vivaces en moi – une écriture serrée, concise ; une façon de visualiser les scènes avant de les écrire… et toutes ces années passées à écouter des acteurs dire les répliques que j’avais écrites ont très certainement laissé des traces dans les dialogues que je place dans mes romans !
 
Comment travaillez-vous ? Est-ce que vous vous fixez un emploi du temps très strict ?
Je suis un gros travailleur – et je crois que cela aussi me vient du temps où je travaillais pour la télévision. Je suis très exigeant vis-à-vis de moi-même ; je considère mon activité d’écrivain comme un travail à part entière, je veux dire par là que je m’assieds à mon bureau tous les matins, et que j’y passe toute la journée ; je n’attends pas après les Muses, je travaille, un point c’est tout… si ce qui vient n’est pas très bon, eh bien je le réécris. Et je le réécris encore, aussi souvent qu’il le faudra pour que ça devienne bon. J’ai aussi quelques trucs, comme me fixer tel nombre de pages à écrire chaque jour – cinq, six… il y a des jours où ça marche mieux que d’autres, mais ce qui est important, c’est que je m’installe à mon bureau chaque jour. Il m’arrive souvent de parler avec de jeunes auteurs, ou bien avec des gens qui aspirent à devenir écrivains et l’une des choses que je répète le plus souvent est qu’ils doivent écrire tous les jours sans exception ; peu importe qu’ils écrivent dix lignes ou dix pages, mais ils doivent écrire chaque jour et ne jamais laisser s’éloigner cette part d’eux-mêmes qui les constitue écrivains.

Êtes-vous un écrivain très méthodique ?
Oui ; quand il s’agit d’écrire un livre je suis très méthodique – j’ai ma façon de procéder, et je m’y tiens. Sur la totalité du temps qu’il me faudra pour achever un roman, j’emploie environ le tiers de ce temps, avant la rédaction proprement dite, à développer les personnages, à tracer les grandes lignes de mon histoire, à réfléchir à ce dont il retourne et à la façon dont je vais l’écrire. Ensuite, quand j’attaque l’écriture du récit, je ne vais pas forcément commencer par la page 1 pour continuer avec la page 2, 3 et ainsi de suite… j’écris par séquences, et les toutes premières scènes que je vais rédiger seront peut-être celles qui figureront dans le chapitre 20, les suivantes dans le chapitre 4 et ensuite peut-être écrirai-je le dénouement. J’ai tendance à papillonner ainsi d’une séquence à l’autre et si plus tard je m’aperçois que quelque chose ne colle pas, je jette la partie défectueuse et je la réécris.

C’est un procédé très cinématographique… Comment vous viennent les idées de vos romans ?
Par les personnages. Une fois que je « tiens » un personnage, il va me donner l’histoire. Pour L’Homme sans passé, l’histoire s’est élaborée à partir de Kelly Diaz. L’une des premières images que j’ai eues en tête – et qui est peut-être devenue la plus forte de tout le livre – est celle d’un enfant de 3 ou 4 ans déambulant dans des mares de sang, dans sa propre maison…
Les personnages, eux, peuvent avoir plusieurs origines. Ils sont faits de morceaux de gens que je rencontre, dont j’entends parler, que je connais… mais il y a aussi des images, des flashes qui me viennent à l’esprit. Je n’ai jamais rencontré de femme pareille à Kelly Diaz, pourtant cette image du jeune enfant pataugeant dans le sang de ses parents venant d’être assassinés, et laissant derrière lui de minuscules traces de pas, s’est imposée à moi de je ne sais où… ces traces de pas m’ont évoqué le traumatisme qui allait la suivre toute sa vie – ces traces devenant celles d’une adolescente puis d’une jeune femme… Comme une métaphore de sa destinée. Et cela m’a ramené à ma propre situation, quand ma relation avec ma mère après le décès de mon père a donné naissance au personnage d’Ellen Lang qui lui-même a donné mon premier roman, The Monkey’s raincoat.

Êtes-vous aujourd’hui romancier à plein temps ?
Oui. J’ai rompu avec l’écriture de scénarios – télévisuels ou cinématographiques – et je n’ai pas envie de renouer avec cela, même si j’ai participé à l’écriture du scénario pour l’adaptation à l’écran de mes romans. Les livres sont mon premier amour ; de plus, ils représentent la liberté : aujourd’hui je peux, à travers mes romans, écrire ce que je veux et de la façon dont je l’entends. Mon rêve est devenu réalité ! je suis romancier… oui, je suis romancier ! (rires)

Si ce n’est pas trahir un secret, pouvez-vous dire sur quoi vous travaillez en ce moment ?
Je suis en train d’écrire une nouvelle aventure d’Elvis Cole, qui paraîtra l’année prochaine. Je n’ai pas encore trouvé le titre, mais ce sera le premier roman de la série qui sera essentiellement centré sur Joe Pike, et il sera pour la plus grande partie écrit du point de vue de Joe Pike. Ce sera une expérience, et j’aime expérimenter de nouvelles façons d’écrire. Le roman qui a suivi L’Home sans passé va paraître en février 2006 aux États-Unis – il n’appartient pas à la série « Elvis Cole » et s’intitule The two-minute rule.

 

Romans de Robert Crais disponibles en français

L’Ange traqué, Le Seuil, 1995 – « Points » Seuil n° 356, 1997
Prends garde au toréador, Gallimard « Série noire », 1988

Pour mieux connaître l’univers et l’oeuvre de Robert Crais, visitez son site (en anglais)

   
 

Propos recueillis par isabelle roche en anglais le 8 décembre 2005, dans les salons de l’Hôtel San Régis, 12 rue Jean Goujon – 75008 PARIS

 
     
 
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