Entretien avec Emmanuelle Pagano ( Le Tiroir à cheveux )

Lauréate du prix TSR 2006 du roman, Emmanuelle Pagano était l’invitée de l’émission littéraire Sang d’encre

Le 28 avril 2006, à l’occasion du 20e salon international du livre et de la presse de Genève, a eu lieu la remise officielle du prix TSR du roman en présence de Gilles Marchand, directeur de la télévision Suisse romande, de la journaliste littéraire Florence Heiniger et de l’écrivain lauréat, Emmanuelle Pagano, récompensée pour son livre Le Tiroir à cheveux édité chez P.O.L.
Il est bientôt 19 heures, l’heure du direct de l’émission littéraire
Sang d’Encre. Sur le plateau, toute la technique est là qui s’active ; caméramans, maquilleuses, régisseurs font leurs derniers réglages, poudrent un nez par trop brillant, relisent leurs notes. Le ministre délégué à la Promotion de l’égalité des chances et écrivain Azouz Begag salue quelques personnalités dans les coulisses, les membres du jury et les chroniqueurs s’installent à leur place respective sous la lumière et la chaleur des puissants projecteurs, et qui expérimenté de vérifier son micro, et qui nerveuse de plisser sa jupe. Emmanuelle Pagano quant à elle ne paraît pas trop tendue, elle laisse planer son regard sur chacun des invités, leur sourit…

Florence Heiniger :
Emmanuelle Pagano, j’ai appris que sur la centaine de livres qui parvient chaque semaine à P.O.L, le vôtre est arrivé par la Poste. Est-ce vrai, est-ce que ce type de miracle arrive encore de nos jours ?
C’est tout à fait exact, et ceci est d’autant plus étonnant que j’avais déjà des éditeurs. Mais ceux-ci avaient refusé mon manuscrit.

Gilles Marchand :
Ce qui me touche et frappe dans votre livre c’est d’abord votre écriture. Elle est si précise, si affutée, que j’y ai reconnu une démarche presque photographique ou, pour reprendre une expression de notre métier, une démarche ressemblant à celle du reportage en immersion. J’ai partagé le quotidien des personnages, j’ai observé leurs mœurs, j’ai écouté leurs peurs. Vous avez vu la réalité et vous l’avez très bien décrite, je vous en félicite.
Merci.

Florence Heiniger :
Ça vous fait quel effet d’entendre parler de votre livre par des lecteurs que vous ne connaissez pas ?
C’est une très grande émotion. D’ailleurs lors de rencontres avec des lecteurs, il arrive que ceux-ci se disputent au sujet du personnage de la narratrice ; certains disent qu’elle a baissé les bras, d’autres pensent que c’est une battante, d’autres que c’est une pauvre fille et du coup j’ai vraiment l’impression qu’elle existe. Et faire exister un personnage me met en joie.

Florence Heiniger :
Et vous, vous la voyez comme une battante ?
Je ne sais pas, je suis incapable de répondre à cette question.

Florence Heiniger :
En revanche, il y a un véritable jeu de narration avec ce personnage qui est plus intellectuel et qui se glisse à dix reprises dans le livre. Ça pourrait être vous n’est-ce pas, et en vous emparant de la vie de cette voisine tant d’années après l’avoir réellement connue, c’est un peu comme si vous lui disiez aujourd’hui qu’elle vous épatait, que vous étiez fière d’elle, fière de son bébé pas comme les autres, fière de ses choix.
Oui, et d’ailleurs il me semble que ce qui est écrit dans le quatrième de couverture est presque le contraire de ce qui s’est réellement passé, car c’est la narratrice, c’est-à-dire le personnage qui m’a servi de base pour écrire, qui m’a soutenue plutôt que l’inverse. Je voulais en effet savoir ce qui s’était passé dans sa tête et pour cela j’ai essayé de me mettre à sa place, et plus je parlais d’elle, plus c’étaient mes propres émotions que j’écrivais.

Florence Heiniger :
Nous savons que vous partez souvent du réel pour écrire. Alors nous pensons que cette femme doit exister quelque part sur cette terre, est-ce qu’elle vous a fait signe depuis ?
Non, non, elle reste un personnage de fiction mais qui peut-être me lira un jour.

Cédric Béal :
Le public et les lecteurs peuvent penser que c’est une mère inconsciente, mais au contraire c’est une mère qui décide d’avoir des enfants pour combler une absence de lien, un vide existentiel et conquérir sa liberté afin de devenir ce qu’elle est. C’est son enfant handicapé qui va lui permettre d’affronter sa propre mère. Créer, procréer, je le vois dans le même mouvement. Une chose m’interpelle néanmoins, cette mère n’a pas de nom alors que ses fils en ont comme s’ils étaient les fils du destin qui allaient lui permettre de se nommer, donc d’exister. Allez-vous lui donner un nom, ou bien est-ce votre propre nom ?
Il faut revenir à ce qu’à dit Florence tout à l’heure. Ce livre part d’une femme que j’ai croisée pendant mon adolescence et dont le fonctionnement m’était alors incompréhensible. J’ai donc été incapable de la nommer. Je ne pouvais pas lui donner son vrai prénom et je ne pouvais pas moi, émotionnellement, lui en donner un autre. C’est donc par pudeur que je n’ai pas nommé cette femme.

Florence Heiniger :
C’est un livre que l’on appréhende par les sens avant de le ressentir par la pensée. Odeurs, toucher, sons. Est-ce que pour vous c’était important de donner une force de maternité presque primitive ?
Cela fait trois livres que j’interroge la maternité sans en avoir encore fait le tour. Passer par les sens et par le corps, c’est aussi et surtout parce que je n’arrive pas à dire les pensées de mes personnages. Lorsque je parle, lorsque j’essaie de leur faire dire ce qu’ils pensent, ça ne fonctionne pas avec ma façon d’écrire. Je préfère faire passer leurs peurs, leurs pensées, justement par des gestes et des postures du corps.

Cédric Béal :
J’aimerais insister sur ce thème car par le prisme de votre écriture très épurée, exempte de tout lyrisme superflu, cette fille-mère nous apparaît comme un animal sensible aux petits riens. Elle ne pense pas ou peu, elle ne se projette pas dans l’avenir, ne puise pas dans son passé les souvenirs qui lui permettraient de se construire, elle vit dans l’instant, elle absorbe, elle est constamment percée par des sensations, des intuitions. J’aimerais relier cette observation avec l’ambiance très pesante de ce livre, ces notions d’enfermement, d’emprisonnement. N’y a-t-il pas une volonté de votre part d’opposer justement la pesanteur du réel avec la légèreté des sens ?
Oui, en fait j’ai pensé à La Religieuse de Diderot qui a été une grande découverte pour moi et donc j’ai retravaillé tout ce livre avec ce parasitage conscient mais forcé de Diderot. Je ne peux pas lire sans écrire ni écrire sans lire. Et chez Diderot il y a l’enfermement et le libertinage. C’est la seule chose qui aide l’héroïne à tenir.

Cédric Beal : 
Mais peut-on imaginer aussi que pour vous, vivre dans le présent est une façon de s’échapper de la prison du réel, de la lourdeur de la vie quotidienne ?
J’ai besoin pour ma part d’écrire les choses du quotidien, j’ai besoin de me situer au jour le jour. Cette femme ne peut pas se projeter, elle est emprisonnée par cet enfant handicapé, ce bout de lune pas comme les autres. Je voulais aussi mettre des mots sur ces choses que l’on ne trouve pas généralement intéressantes, ces gestes de ménage, du quotidien. C’est primordial pour moi, presque une volonté politique de ma part.

Florence Heiniger :
Démarche politique oui, car vous donnez ici la parole à une femme qui ne l’a pas dans notre société.
Ah oui, écrire, c’est écrire pour quelqu’un, prendre la place de ceux qui ne peuvent pas parler, oui c’est le minimum il me semble. Ça légitime mon écriture.

Florence Heiniger :
J’aimerais pour conclure savoir comment vous pensez à cette femme aujourd’hui.
Elle est vraiment devenue un personnage. Quand j’écrivais, je pensais à elle et j’étais très émue, mais maintenant la narratrice du Tiroir à cheveux n’est plus du tout l’adolescente que j’ai connue.

Florence Heiniger :
Votre prochain livre est pour quand ?
En janvier 2007.

Florence Heiniger :
Merci Emmanuelle Pagano et encore bravo pour ce livre.

   
 

Propos recueillis par cedric beal le 28 avril 2006 à l’occasion de la remise officielle du prix du roman de la TSR.

 
     
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