Entretien avec Brigitte Bouchard (éditions Les Allusifs)

Il y a deux ans déjà, F. Xavier nous faisait découvrir Les Allusifs. Poursuivez le voyage en compagnie de Brigitte Bouchard, fondatrice de la maison

C’était il y a deux ans déjà… Anna pourquoi, demandait Pan Bouyoucas – et François Xavier, comme en réponse à ce qui n’est, au fond, peut-être pas une question, nous invitait à découvrir une maison d’édition indépendante, siégeant au Québec et spécialisée dans les romans courts : Les Allusifs. Un ouvrage et, déjà, force louanges.
Lorsqu’à la faveur du Salon du Livre 2006, l’occasion me fut donnée de rencontrer Brigitte Bouchard, la fondatrice des Allusifs, je n’hésitai pas une seconde. Le premier rendez-vous fut réduit à néant par un empêchement de dernière minute… mais ce ne fut que partie remise, le temps pour Brigitte de quitter Paris pour le Portugal puis de revenir afin de soutenir la promotion de
Nulle douleur comme ce corps, de Harold Sonny Ladoo. Au détour de son agenda surchargé, nous finîmes par nous retrouver dans un café parisien… 
Tandis que la conversation s’engage, Brigitte Bouchard s’anime, et paraît oublier un peu le trop court laps de temps dont elle dispose – le soir même a lieu la lecture-présentation de Nulle douleur comme ce corps, dans une librairie à quelques rues de là… Le thé aussi est oublié, les mots semblent vibrer plus fort au fur et à mesure de l’évocation des multiples difficultés auxquelles se heurtent Les Allusifs. De ses longues mains élégantes, l’éditrice trace dans l’air de larges figures comme pour porter au-delà de ses paroles déjà rayonnantes son enthousiasme passionné qui, lui, n’a rien d’allusif…

Comment sont nées les éditions des Allusifs ?
Brigitte Bouchard :
J’ai créé cette maison il y a cinq ans maintenant. Je travaillais dans l’édition depuis l’âge de 25 ans, et je commençais à en avoir un peu assez de subir les choix des autres éditeurs. Comme je n’avais pas envie de vieillir avec des regrets, et que je me sentais vraiment frustrée, j’ai décidé de fonder ma propre maison. Mais comme il existait déjà beaucoup de bonnes maisons d’édition dans le domaine de la littérature générale, je me suis demandé ce que je pouvais amener de nouveau, et quel créneau j’allais pouvoir occuper. J’ai réalisé que, dans ma bibliothèque, j’avais plusieurs textes courts de très grands auteurs ; et cela m’a donné l’idée de mettre le focus uniquement sur les romans courts.
Dès lors que cette idée s’est imposée à moi, tout s’est mis en place très rapidement : j’ai trouvé le nom de la maison, j’ai invité plusieurs auteurs à écrire des romans courts – parmi les quatre premiers que j’ai contactés, je connaissais déjà André Marois. Et quand je lui ai parlé de mon projet, il m’a dit qu’il avait justement un texte court en souffrance, qui avait été refusé par d’autres éditeurs à cause de sa brièveté. J’ai lu son texte, je l’ai beaucoup aimé, et j’ai donc décidé de le publier, puis ensuite tout s’est enchaîné. J’ai invité Tecia Werbowski, qui avait déjà publié des romans courts chez Actes Sud et qui, à ce moment-là, se partageait entre Prague et Montreal… et les Allusifs ont démarré comme ça. J’avais non seulement envie de promouvoir le récit court, mais aussi que la maison reflète mes goûts de lectrice, qui sont très orientés vers la littérature du monde entier. Puiser comme je m’efforce de le faire dans la littérature mondiale est assez nouveau au Québec – c’est une orientation à laquelle je tiens énormément. Si, en France, il y a une longue tradition de découverte d’auteurs étrangers, ce n’est pas le cas chez nous : au Québec on publie québécois ou canadien, parce que la littérature est subventionnée. 

Vous dites avoir trouvé tout de suite le nom de votre maison. Pourquoi Les Allusifs ?
D’abord parce qu’à mes yeux, les romans que je publie sont allusifs plutôt que descriptifs. Et c’est aussi une référence à Kawabata qui disait qu’il écrivait des « romans allusifs ». Je trouvais que l’expression convenait très bien à ce qu’il écrit, et aussi au genre de textes que je souhaitais publier – des textes où l’auteur se corsette, se montre exigeant dans le choix de ses mots et de ses phrases, privilégie les allusions par rapport aux descriptions… Bien sûr, une telle optique mettait tout de suite de côté les romans historiques, les romans de science-fiction… bref, tous les genres littéraires que je n’avais pas très envie de publier. Les balises étaient ainsi posées pour bien limiter notre créneau.

En décidant de vous ouvrir à la littérature mondiale, vous vous contraignez, du même coup, à recourir à la traduction – tant pour choisir les livres que pour les éditer. Ce doit être une étape délicate que de choisir vos traducteurs…
Il y a aujourd’hui, au catalogue, une douzaine de langues différentes représentées – ce qui est énorme pour une quarantaine de titres ! Je reconnais que c’est très difficile de faire traduire un texte – mais ça me passionne ! Je ne lis ni le serbe, ni le polonais, ni le russe… mais je me rends tout de même compte quand la version française achoppe, et j’aime beaucoup suivre de près les traductions. Ce qui est exigeant, surtout, c’est de faire vérifier la traduction française dans le pays d’origine par des gens qui connaissent à la fois la langue de départ et le français. C’est vraiment un processus très lourd ; il m’arrive de refuser des traductions incomplètes, ou de demander des réécritures, voire de faire appel à deux traducteurs puis de confronter leurs travaux. Et ce qui est aussi très compliqué, quand on édite de la littérature étrangère, c’est d’avoir une idée juste de l’œuvre quand on ne peut pas la lire « dans le texte ». Il faut alors faire confiance à des traducteurs à qui on demande un avis. En général, pour jauger un ouvrage, je demande une vingtaine de pages traduites, un résumé et à partir de ça je prends la décision de publier ou pas. L’idéal est bien sûr de pouvoir recourir à plusieurs avis, mais pour la littérature serbe, par exemple, je ne peux m’adresser qu’à deux personnes différentes. Quand leurs avis divergent trop, il me revient de trancher, ce qui est assez délicat.

Comment choisissez-vous les textes ? Parmi ceux que l’on vous envoie ou bien est-ce vous qui allez à la « pêche aux textes » ?
Il y a plusieurs chemins pour arriver chez Les Allusifs… D’abord les traducteurs ; ils m’ont bien repérée et me proposent beaucoup de textes. Et puis je voyage souvent, à l’occasion des diverses foires du Livre – Londres, Francfort… – ce qui me permet de rencontrer directement les éditeurs. L’année dernière, je crois que j’ai dû aller dans huit pays différents – et là, je reviens tout juste du Portugal. Je me promène aussi beaucoup en librairie pour voir ce qui se publie, je suis fouineuse, un peu « tête chercheuse ». Et maintenant, la difficulté est moins de trouver des textes que de faire le bon tri, de bien choisir les livres que l’on va publier. Il est de plus en plus difficile de trier « le bon grain de l’ivraie »…

Avez-vous un nombre régulier de publications annuelles ou bien procédez-vous en fonction de vos envies et des opportunités qui se présentent ?
Au début, c’était exactement cela ; les livres se faisaient en fonction de mes envies et de ce qui se présentait. Maintenant, c’est un peu différent ; chaque livre que je publie demande à être porté sur le long terme, c’est très exigeant. Je suis un peu plus sélective, et je dois vraiment ressentir un coup de foudre, un vertige pour le texte avant de décider de le publier. Et puis nous nous inscrivons dans une logique commerciale ; nos distributeurs ont des impératifs auxquels nous devons nous plier. Par exemple, notre distributeur en France, Harmonia Mundi, m’a demandé de revenir en France au mois de mai pour présenter les parutions de l’automne. Nous sommes donc de plus en plus contraints de programmer nos titres longtemps à l’avance – parfois jusqu’à six mois en amont. Je me sens assez mal à l’aise avec ce système, j’ai un peu l’impression d’être dans l’univers de la mode, où les collections d’automne-hiver sont montrées au printemps. Mais en même temps, il faut reconnaître que pour le bien de tous, un tel fonctionnement permet à toute l’équipe chargée de la promotion des livres de travailler à peu près confortablement avec les libraires, les représentants, les journalistes…
Donc, avec ces contraintes-là, j’ai décidé de programmer dix livres par an. En comptant que je suis parfois obligée de remettre une sortie à plus tard, parce qu’il y a eu de gros problèmes de traduction, des retards de la part de l’auteur… etc. Il m’est même arrivé de devoir renoncer purement et simplement à une publication. Mais idéalement, ce sont dix romans par an qui sont publiés. Et nous ne pourrions pas faire davantage car nous ne sommes que trois, à travailler comme des défoncés pour « porter » chaque livre convenablement et satisfaire au mieux les attentes des auteurs. Un mois avant la sortie, on « prépare le terrain », et pendant au moins un mois après on s’occupe de la promotion active – je fais en sorte que chaque auteur soit invité à un café littéraire, fasse une tournée promotionnelle, participe à des signatures… etc.
La difficulté, pour Les Allusifs, tient à ce que la maison est basée à Montréal alors que son premier marché est en France. Cela m’oblige à être en France plusieurs fois par an ; et les auteurs sont invités un peu partout, au Québec et ailleurs. Cette dispersion géographique n’est pas très facile à gérer – j’aurais largement assez de travail avec le seul territoire québécois… Comme je ne suis pas une grande stratège, j’ai un peu de mal à imaginer comment je pourrais me sortir de tout ça, et alléger un peu ma charge de travail. En fait, nous nous contentons de répondre au plus pressé, en mettant l’accent sur le maintien de la qualité de notre production : qualité littéraire des livres, qualité de fabrication, du suivi, de l’accueil aux auteurs… etc. Et il est important aussi que je puisse me réserver du temps pour effectuer mes choix éditoriaux, des « bulles » privilégiées grappillées sur ce qu’exige tout ce qui est périphérique à la littérature comme la promotion, par exemple.

Vous venez de préciser que vous étiez trois à travailler. Comment fonctionne votre équipe ?
Il y a un responsable de production, Vincent – qui travaille à Montréal avec moi, et qui assume toute la coordination des différentes étapes de la production d’un livre. Sa charge de travail est énorme. Mais je dois dire que je fais appel à beaucoup de collaborateurs « free lance », pour les relectures notamment – j’ai deux réviseurs attitrés, les mêmes depuis la création des Allusifs. J’ai aussi à mes côtés une infographiste, une graphiste… une équipe de base mais qui ne travaille pas à temps plein pour la maison. Ici, à Paris, je suis aidée par Marie-Anne Lacoma, l’attachée de presse. Elle s’occupe des relations avec la presse, avec les libraires, et gère les invitations des auteurs. Avec notre catalogue cosmopolite, nous finirions presque par devenir une petite agence de voyage (rires). Là-dessus, il faut aussi tâcher d’obtenir des financements – et c’est tout un travail que de rechercher des aides auprès des différents instituts culturels afin de pouvoir payer les déplacements et les séjours de nos auteurs.

Y a-t-il de grandes différences entre le Québec et la France en ce qui regarde la façon d’éditer ?
Non, les différences ne sont pas énormes – d’ailleurs, au Québec, Les Allusifs sont distribués par une structure française puisqu’il s’agit de Gallimard. Nous travaillons à peu près de la même façon avec les libraires, avec la presse… Mais au Québec, les gens sont beaucoup plus disponibles ! Ici, en France, il faut toujours travailler dans l’urgence, expédier les rendez-vous, les entrevues – par exemple, j’aurai à peine cinq minutes pour proposer mes nouveautés à un libraire, alors qu’au Québec, il est très courant de prendre le temps de déjeuner avec tel ou tel libraire pour lui présenter les derniers livres de la maison…
Ce qui différencie le Québec de la France, c’est, bien sûr, le nombre d’habitants – et par voie de conséquence la taille du marché : vous êtes grosso modo dix fois plus nombreux que nous… – et l’accueil réservé à la littérature étrangère : comme je le disais tout à l’heure, les Français ont une longue tradition d’ouverture à la littérature étrangère que nous n’avons pas au Québec.
Et puis en France, il y a encore quelques émissions littéraires et culturelles – même s’il y en a de moins en moins. Au Québec, c’est désastreux : sur Radio Canada, une radio d’État, il n’y a plus qu’une seule émission littéraire, le dimanche après-midi. Tout a été saccagé ! et tout le monde est à courir après l’audimat. La situation est vraiment inquiétante, au point qu’il y a eu un projet de loi – qui heureusement n’a pas été adopté… – visant à supprimer l’enseignement de la littérature française : seul le français « ustensilaire », pratique, aurait été enseigné…

Quand nous nous sommes vues, au Salon du livre – juste après la remise officielle du prix France Québec de l’ADELF, attribué cette année au Jour des Corneilles, de Jean-François Beauchemin – il m’a semblé percevoir une certaine réserve de votre part…
En ce qui concerne l’auteur, en tout cas, il est ravi ! Mais de mon côté, je n’ai pas l’impression que ce prix aura un impact énorme sur la notoriété de ce roman et de son auteur… Et puis j’ai été un petit peu agacée par cette « francophonie invitée d’honneur » au Salon du livre… J’avais le sentiment que nous étions comme une colonie « invitée » par la métropole et que nous venions recevoir un prix d’encouragement afin que nous continuions à œuvrer pour la survie de la langue française hors de France – qui s’exclut de fait des territoires francophones…
Il y a certainement des motivations très honorables derrière tout ça, mais je n’aime pas beaucoup que l’on vienne ainsi me rappeler une réalité historique – indénibale au demeurant, à savoir que nous sommes des assimilés. On se comporte avec nous comme si nous étions sous respirateur artificiel ! On a été jusqu’à me demander si les auteurs, au Québec, écrivaient encore directement en français ou bien s’ils s’exprimaient en anglais parce que le français se perdait ! Alors que la langue française n’a jamais été aussi présente ! Il est vrai que nos auteurs sont méconnus ; un critique du Monde a écrit un article catastrophique, où il disait en substance que seules les femmes écrivaient, et que leurs romans ne touchaient qu’un public de femmes – comme si nous étions des décérébrées… Je tiens à dire que la littérature québécoise se porte très bien et qu’elle compte de très grands auteurs qui manient la langue française avec énormément de talent ! Tel Jean-François Beauchemin, justement, qui s’est autorisé à mélanger des archaïsmes, des mots inventés… etc. Ce qui nous distingue peut-être des Français, c’est que nous nous octroyons une plus grande liberté dans notre usage de la langue ; elle est moins figée qu’ici.

Quels sont vos projets – sous réserve, bien sûr, que vous souhaitiez en parler…
Mon objectif premier, c’est de durer, et que la maison soit encore en vie dans cinq ans ! Le deuxième serait d’éviter toute normalité. Pour le moment, Les Allusifs bénéficient d’une très bonne reconnaissance dans le milieu éditorial et littéraire, mais le « grand public » ne suit pas… La grande difficulté est donc de rester en vie, sans rien renier de nos choix éditoriaux. Mais notre maison est de plus en plus connue des libraires – et c’est un très bon point pour nous. Outre le maintien d’une production constante d’une dizaine de titres par an, j’ai aussi pour but de continuer à diversifier le catalogue, à l’ouvrir à d’autres langues. Publier des textes traduits pour la première fois en français est extrêmement motivant pour moi ; j’ai ainsi le sentiment de jouer, à mon échelle, un rôle de passeur en faisant découvrir une œuvre, un auteur… et d’éviter de faire mon métier dans une situation soumise face à des impératifs commerciaux qui tournent à vide. C’est aussi un travail énorme : c’est à chaque fois un combat – mais lorsque je le remporte, la satisfaction est immense ! Et l’un de mes tout derniers bonheurs d’éditrice a été la publication du roman de Harold Sonny Ladoo, Nulle douleur comme ce corps. Écrit il y a plus de 30 ans en créole anglais, il a exigé le travail de deux traducteurs – l’un qui s’est occupé de toute la partie narrative, et l’autre des dialogues, pour lesquels on a fait appel à des ethnologues et à des linguistes pour respecter au plus près la parole des personnages. Exhumer une œuvre oubliée et l’offrir au public : voilà typiquement le genre de projet éditorial dans lequel j’adore m’engager – et qui correspond bien à l’esprit des Allusifs.
En dehors de cela, je m’efforce de pousser plus loin l’exploration de l’œuvre des auteurs du catalogue – par exemple, je viens d’acheter les droits de sept titres d’Horacio Castellanos Moya…

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Propos recueillis par isabelle roche le jeudi 30 mars 2006 dans un café parisien.

 
     
 
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