Entretien 2 avec Hubert Haddad

Encore un peu de temps pour approcher l’art et la parole et la magie des mots avec Hubert Haddad

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Une fois prise la décision d’écrire Le Nouveau Magasin, comment s’est passé sa préparation ? Sa construction, son élaboration ?
Hubert Haddad : 
Je lui ai consacré presque une année de travail, dans une sorte d’enthousiasme un peu ivre… Cela peut paraître court pour un livre aussi volumineux mais j’ai à mon actif plusieurs essais littéraires – dont Les Scaphandriers de la rosée, paru chez Fayard, où j’évoque mes « préférences » comme dirait Julien Gracq (auquel j’ai d’ailleurs consacré un essai en 1986, augmenté l’année dernière), ou encore Le Cimetière des poètes, aux éditions du Rocher – et je travaille de façon très intense, très soutenue, même si je ne suis pas rapide. Pour un texte de fiction, en tout cas, je n’écris jamais plus de deux pages par jour. Mais quand j’écris (avec des périodes intermédiaires d’inaction accablantes), j’écris tous les jours – et à raison de deux pages quotidiennes, cela représente du volume en bout de saison ! De plus, je crois en la persévérance, l’opiniâtreté – m’engager dans l’écriture d’un livre revient pour moi à entrer dans une folie, un voyage un peu démentiel auquel on n’échappe qu’au dénouement, une fois la fièvre retombée. C’est une fatalité qui me happe : il y a ce livre, il faut que j’arrive au bout, et rien d’autre alors ne compte – du moins sur le plan créatif : je ne travaille à rien en dehors du livre en cours, quel qu’il soit. Imagine-t-on un alpiniste escaladant deux pics à la fois ?

À peine un an… c’est peu en effet. Comment as-tu pensé son organisation interne, et sa mise en page, qui est tout à fait remarquable ?
Sur ce dernier point, il faut féliciter autant que l’auteur qui a fourni les éléments, Laure Leroy directrice des éditions Zulma, Béatrice Pô sa collaboratrice inspirée, Dominique Bordes le talentueux maquettiste, lesquels ont fait de ce livre un peu fou une véritable réussite plastique.
Quant à l’organisation interne, elle devait répondre à une exigence organique, comme s’agissant d’une créature, d’un golem de mots à qui insuffler la vie : la mise en place des chapitres et des sous-chapitres fonctionne selon une certaine progression, analogue à celle que je propose pendant les stages d’écriture. Ces stages durent deux ou trois jours et dans cet espace de temps, je dois ranimer au texte, à la polysémie, à l’histoire singulière de chacun, 
de petits groupes de personnes ; pour cela, je dramatise la littérature, j’essaie d’en faire un moment théâtral, et je débute d’ordinaire avec la poésie, puisqu’elle est à l’origine de toute parole concertée, du langage comme fondation civilisatrice. Le livre a donc été conçu à l’image de ces stages, avec des temps forts, des haltes, des va-et-vient… mais il n’est pas nécessaire de le lire de bout en bout de façon linéaire : le lecteur peut s’y promener à son gré, selon son humeur.
J’y ai aussi déployé un peu de mes propres modes de fonctionnements créatifs – tout comme en atelier : un écrivain se projette toujours peu ou prou dans sa façon d’animer un atelier d’écriture. Depuis que j’écris, je n’avais jamais encore réfléchi de façon instrumentale sur tous ces introïts, ces mises en place plus ou moins inconscientes qui précèdent l’écriture d’un livre et qui se répètent à chaque « entrée en écriture » – même si je n’écris pas mécaniquement : je dois me mettre en difficulté à chaque fois pour que le livre en cours soit neuf, nouveau. Écrire un livre est une aventure faite de piétinements, de révoltes, de lectures, de rejets, d’errances… de mille choses que je vis de manière un peu panique et que j’ai essayé de mettre à jour, en activité réciproque ici pour tâcher de donner un aperçu des processus, des itinéraires, des labyrinthes qui mènent à la « création ». Et je pense qu’ainsi, toute personne en démarche d’écriture mais confrontée à des interrogations pourra trouver de l’aide en traversant ce livre.

Animer des ateliers et écrire ce livre t’ont amené, plus qu’un autre écrivain, à poser un regard très analytique sur ta façon d’écrire. Est-ce que cette nécessité a changé ta façon de travailler ?
Non, pas du tout. Il y a des écrivains qui nourrissent, irriguent leur œuvre de ces rencontres, et c’est passionnant, mais pas moi jusqu’à ce jour (bien qu’une association d’Angers m’ait demandé dernièrement d’écrire un texte à partir de la parole de personnes en situation d’illettrisme). Je suis trop proche des gens que je croise ici et là. Leurs fragilités sont les miennes ; ils viennent d’où je viens et leur vécu est souvent similaire à ce qu’a pu être ma vie au départ. Animer des ateliers d’écriture représente bien sûr une somme d’expériences et de rencontres, mais mon travail d’écrivain reste parallèle à tout ça. Les deux activités ne se recoupent pas – sinon à travers quelques visages qui pourront resurgir dans un roman ou une nouvelle, cela dans la reconnaissance jamais déniée de l’altérité une et multiple.

Que représente, finalement, ce Nouveau Magasin d’écriture pour toi ?
C’est un témoignage provisoire d’une vie d’écrivain ; un spicilège cohérent de toutes ces rencontres réelles et imaginaires, des lectures aussi, des expériences vécues au cours des ateliers, de mes difficultés plus ou moins surmontées pour inventer à chaque fois du nouveau – mais ce n’est pas un bilan ! Et ce n’est surtout pas le livre d’un animateur d’atelier, même si je l’offre à quiconque se trouve confronté à un groupe en apprentissage ludique – je ne suis pas un enseignant, mais un artiste passionné de mots et de couleurs (mon travail de peintre participe du voyage) qui, à l’occasion, essaye de faire passer quelque chose de son enthousiasme à un public choisi. Pour divers motifs – l’économique n’est pas le seul – j’ai longtemps vécu la vie d’un animateur de terrain, d’un éducateur de rue. Un artiste, c’est quelqu’un qui n’a pas pris de précautions et qui s’est mis en danger, non par indolence de cigale mais poussé par l’urgence simple de l’œuvre à faire. Ce n’est pas une supériorité, mais ça lui octroie quelque pertinence pour communiquer ce qu’il a appris. En ce qui me concerne, j’ai acquis l’essentiel de mon bagage d’évadé en dehors de l’école, où je n’ai guère appris qu’à lire, et à affronter l’adversité. Je suis un autodidacte indéfini, et Le Nouveau Magasin d’écriture est le livre d’un self-made-man de l’imaginaire qui s’est débattu face à l’insignifiance partout triomphante, qui a d’abord eu pour seuls repères livresques les rossignols achetés au hasard quelques centimes aux puces de Bicêtre ou empruntés dans les bibliothèques publiques. Tout ce que j’ai pu apprendre originellement, c’est dans l’imprévu, l’inopiné. Et c’est ça que,dans un retour au monde, j’essaie de communiquer sur le tard. J’ai mis dans Le Nouveau Magasin d’écriture suffisamment de bonheur et de passion, je crois, pour qu’il soit un peu plus qu’un outil, et qu’il transmette véritablement quelque chose de neuf, de vivant. Grâce à ce livre, je devrais atteindre bien plus de gens qu’à travers mes seuls ateliers d’écriture : dans une vie, à moins d’être un prêcheur mondain, on ne rencontre pas tant de monde que ça…

Tu viens de définir l’artiste comme « quelqu’un qui n’a pas pris de précaution et qui s’est mis en danger ». Qu’entends-tu par là ?
Un artiste se met en danger dans son travail de création, mais aussi sur un plan existentiel. L’œuvre d’art témoigne d’une survie, d’une présence accidentée, elle permet une transmission non-communicationnelle qui n’a aucune finalité mais qui, en soi, pose l’être dans sa nudité et dans son équivalence. Il n’y a ni maître ni esclave ; il y a seulement une liberté utopique, le grand scandale de la mort, et le mystère absolu de l’apparition. Si quelqu’un prétend à une quelconque supériorité, il nie tout ça et il est ridicule. La seule souveraineté est celle qu’on peut acquérir par l’art, ou son équivalence vécue. Et l’œuvre d’art est le lieu où l’humain se révèle.
L’art, c’est d’abord une présence au monde gratuite. Cet aspect-là est essentiel ; il signifie qu’un artiste ne doit jamais, quand il crée, penser en termes de postérité, au risque de sombrer dans le burlesque. Parce que, d’une part, la postérité est bien relative – tout est appelé à disparaître à plus ou moins longue échéance – et ensuite parce que l’essentiel de la production artistique, en tant que production, s’efface des mémoires presque aussitôt, comme l’écume. L’art est comparable à la danse : c’est une chorégraphie qui surgit dans le moment présent, et qui ne sera jamais reproduite ; l’art surgit pour s’effacer mais en interrogeant l’humain au passage… Que devient, alors, le concept d’ »Histoire de l’art »… C’est une expression très funèbre – c’est un oxymoron, un paradoxe. Un artiste doit donc être très humble en ce qui regarde son inscription dans l’histoire de l’art. Il doit, surtout, ne pas demeurer dans l’isolement, et se montrer confiant dans l’altérité. Se draper dans la suffisance et s’écarter d’autrui relève d’une vanité qui, pour l’artiste, est un vrai champ de mort et le conduit tout droit à l’oubli.

Tu viens d’évoquer le « scandale de la mort et le mystère de l’apparition ». Prendre conscience de cela amène certains êtres à s’exprimer par l’art. Mais parmi les milliards d’hommes, la plupart n’auront jamais cette lucidité…
Si, chacun sait, mais plus ou moins secrètement. Chacun a cette intuition-là ; et chacun est à la fois métaphysicien, poète… il n’est pas possible de vivre et d’ignorer cette réalité foudroyante dans laquelle nous sommes tous. Nous venons de surgir et nous sommes là dans le mystère de l’incarnation, dans la stupeur frémissante, et nous cherchons à nous évader par des mises en place rationnelles de notre désir, de nos déplacements dans l’espace et le temps, par le profond sommeil – mais nul n’ignore, au fond de lui, que tout cela manque d’assise, qu’il faudrait réinventer la vie à tout moment. Cette inquiétude-là, c’est la culture native qui se manifeste.
À aucun moment, quand j’anime des ateliers d’écriture, je ne vais parler frontalement de la mort singulière, ou de l’apparition singulière. Il n’est pas question pour moi de pousser les gens dans leurs retranchements, de les affoler. C’est trop périlleux ; j’ai moi-même vécu trop d’instants tragiques pour jouer au chamane. Ça ne signifie pas qu’on somnole pendant les ateliers : on est là pour s’éveiller, prendre la mesure tranquille des lointains, sinon rien ne changera jamais. Et pour que cet éveil se produise, il suffit qu’entre les quelques personnes présentes surgisse une parole, avec son intensité propre.
 
À travers ce que tu as pu dire au cours de cet entretien, j’ai cru comprendre que tu ne te consacrais qu’à un seul livre à la fois ?
Oui ; j’attends toujours l’œuvre à faire comme si elle était impossible, et je vis très mal cette attente. En fait, cette impossibilité nourrit pendant des semaines et des mois la seule alternative, entre tout et rien. Puis il se produit comme une implosion, et toutes les énergies entrent dans l’œuvre à faire. Pourquoi écrirais-je un poème, un essai ou une pièce de théâtre quand je suis plongé dans la rédaction d’un roman puisque toute la poésie, toute la réflexion qui m’habite et tous les dialogues vont s’accomplir dans ce roman ? Quand j’écris un livre, quel qu’il soit, tout, autour, est comme désertifié, mis entre parenthèses, renvoyé aux calendes.

Puis-je te demander dans quelle aventure tu es engagé en ce moment ? À moins que tu sois encore en train de te déprendre de cette entreprise gigantesque qu’a été Le Nouveau Magasin d’écriture ?
Là, justement, je suis dans la perplexité, dans l’interrogation… J’ai commencé un roman, mais j’ai le sentiment qu’il s’installe de manière un peu trop classique. Du coup j’hésite à aller plus avant. Je suis un peu bloqué et je ne sais pas ce que ça va devenir… Je suis parti, pour ce roman, d’une découverte que j’ai faite en Inde du Sud, à Cochin : il y a là-bas une légende et quelques vestiges tant philologiques qu’archéologiques, qui attesteraient de l’existence, il y a plus de 2000 ans, d’un royaume juif. Ce royaume de Cranganore aurait été bâti par des naufragés secourus par les rajahs, et qui seraient parvenus à s’intégrer à la population locale. Cette histoire tient sans doute en partie du mythe, mais il semblerait qu’elle corresponde à une certaine réalité historique. À travers ces faits lointains, je voudrais parler du judaïsme et de la relation complexe que je peux avoir – et que pouvait avoir mon frère Michael, artiste peintre suicidé dans le plus grand désarroi identitaire – avec Israël. Parce que l’identité est un rêve, mais un rêve récurrent. Kafka disait – je cite à peu près, de mémoire : « Pourquoi devrais-je affirmer mon judaïsme alors que je ne sais même pas ce que c’est d’être un homme ? » Même si je suis, pour l’essentiel, de cet avis, il y a quand même toute une réalité de mémoire – sociale, politique, et qui est aussi tangible dans les relations que l’on a avec ses parents – qui ne cesse de me questionner, de m’embarrasser cruellement même, et j’aimerais apporter par un texte encore en gestation ma réflexion, mon témoignage, à ce propos. Pour y parvenir, le roman – parce qu’il met en parallèle des rives, des peuples, des cultures pleines d’enseignements, de souffrances, de faux triomphes et d’inéluctable déclin… – est peut-être la meilleure voie à emprunter.
En ce qui concerne les projets, les livres qui seraient à écrire sont à vrai dire bien trop nombreux ! Le problème est de savoir faire des sacrifices : je passe mon temps à ne pas écrire telle histoire, telle nouvelle, tel essai pour pouvoir me consacrer à tel autre. Peut-être ces choix se font-ils de manière arbitraire, peut-être que l’inaccompli est le secret matériau de toute entreprise, je ne sais pas…

Bibliographie d’Hubert Haddad

ROMANS ET RÉCITS
Un rêve de glace
(Albin Michel, 1974 – Zulma « Dilecta », 2006)
La Cène (Albin Michel, 1975 – Zulma « Dilecta », 2005)
Les grands pays muets (Albin Michel, 1978)
Armelle ou l’éternel retour (Puyraimond, 1979 – Le Castor Astral, 1989)
Les derniers jours d’un homme heureux (Albin Michel, 1980)
Les Effrois (Albin Michel, 1983)
La Ville sans miroir (Albin Michel, 1983)
Perdus dans un profond sommeil (Albin Michel, 1986)
Le Visiteur aux gants de soie (Albin Michel, 1988)
Oholiba des songes (La Table ronde, 1989)
L’Ame de Buridan (Zulma, 1992 – Mille et une Nuits, 2000)
Le Chevalier Alouette (Editions de l’Aube, 1992 – Fayard, 2000)
Meurtre sur l’île des marins fidèles (Zulma, 1994)
Le Bleu du temps (Zulma, 1995)
La Condition magique (Zulma, 1997) Grand prix du Roman de la SGDL
L’Univers (Zulma, 1999 – Pocket, 2003)
La Vitesse de la Lumière (Fayard, 2001)
La Vie ordinaire d’un amateur de tombeaux (Éditions du Rocher, 2004)
Le Ventriloque amoureux (Zulma, 2003)
La Double conversion d’Al-Mostancir (Fayard, 2003)
La Culture de l’hystérie n’est pas une spécialité horticole (Fayard, 2004),
Le Camp du bandit mauresque (Fayard, 2006)

NOUVELLES
La Rose de Damoclès (Albin Michel, 1982)
Le Secret de l’immortalité (Criterion, 1991 – Mille et Une Nuits, 2003) Prix Maupassant
L’Ami argentin (Dumerchez, 1994)
La Falaise de sable (Editions du Rocher, 1997)
Les Indes de la mémoire (L’Etoile des limites, 1999)
Mirabilia (Fayard, 1999) Prix Renaissance de la Nouvelle
Quelque part dans la voie lactée (Fayard, 2002)
La Belle Rémoise (Dumerchez, 2001 – Zulma, 2004)

ESSAIS
Michel Fardoulis-Lagrange et les évidences occultes (Présence, 1979)
Michel Haddad, 1943-1979 (Le Point d’être, 1981)
Julien Gracq, la forme d’une vie (Le Castor Astral, 1986 – Zulma, 2004)
Saintes-Beuveries (José Corti, 1991)
Gabriel Garcia Màrquez (Marval, 1993)
Les danses photographiées (Armand Colin, 1994)
René Magritte (Hazan coll. « Les chefs-d’œuvres », 1996)
Du visage et autres abîmes (Zulma, 1999)
Le jardin des peintres (Hazan, 2000)
Les Scaphandriers de la rosée (Fayard, 2000)
Théoruie de l’espoir (à propos des ateliers d’écriture) (Dumerchez, 2001)
Le Cimetière des poètes (Éditions du Rocher, 2002)
Le Nouveau Magasin d’écriture (Zulma, 2006)

THÉÂTRE
Kronos et les marionnettes (Dumerchez, 1991)
Tout un printemps rempli de jacinthes (Dumerchez, 1993)
Le Rat et le Cygne (Dumerchez, 1995)
Visite au musée du temps (Dumerchez, 1996)

POÈMES
Le Charnier déductif (Debresse, 1968)
Retour d’Icare ailé d’abîme (Thot, 1983)
Clair venin du temps (Dumerchez, 1990)
Crânes et jardins (Dumerchez, 1994)
Les Larmes d’Héraclite (Encrages, 1996)
Le Testament de Narcisse (Dumerchez,1997)
Une rumeur d’immortalité (Dumerchez, 2000)
Le Regard et l’Obstacle (en regard du peintre Eugène van Lamswerde – Rencontres, 2001)
Petits sortilèges des amants (Zulma, 2001)
Ombre limite (L’Inventaire, 2001)

   
 

Propos recueillis par isabelle roche le 8 mars au domicile de l’auteur puis enrichis par courriel.

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